‹ Le manuscrit vertChapitre 45 sur 49 · LES FRAGMESS ET LA LETTRE · texte numérisé non relu

LES FRAGMESS ET LA LETTRE

Il est onze heures du soir : Loyse est à son secrétaire; elle écrit.... Sa femme de chambre, debout derrière elle, lui adresse la parole ; elle ne répond pas.

— Je demande à madame, reprend-elle , à quelle heure il faudra venir la déshabiller.

Aucune réponse !

— Madame la marquise veut-elle sa robe de nuit?

— Oui ! mettez là ce qu'il me faut, je me déshabillerai seule ; allez, mademoiselle.

La femme de chambre prépare la toilette , replie les couvertures du lit ; la marquise s'impatiente : — Avez-vous bientôt fini, mademoiselle? Je vous ai dit que je veux être seule. — La femme de chambre se hâte et sort.

Loyse jette sa plume , pose son mouchoir sur ses

yeux et pleure... puis relit une lettre commencée, et qu'elle adresse à la comtesse de Touresnel.

« Ma chèbe amie,

« Si tu savais ce que j'ai souffert aujourd'hui!...

« Comme la voiture qui m'a ramenée de Matarieux

« allait lentement î... et pourtant les chevaux pre-

« naient le galop.... Le cocher se désespérait sur

« son siège , quand je lui criais : — Plus vite !....

« — j'ai eu tort !.... Mes gens n'ont dû rien com-

« prendre à mon caractère aujourd'hui.... Je suis

« vive, impérieuse ordinairement , parce que je

« sens vivement ; et ce qui glisse sur le cœur d'un

« autre entre profondément dans le mien.... Ce soir

« tout m'irrite , je suis colère.... J'ai aspiré toute

« la journée à me trouver seule; et ma femme de

« chambie se promène autour de moi avec des

« mouvemens si calmes , si opposés au malaise que

« j'éprouve, aux tourmens qui m'obsèdent, que

« chacun de ses pas m'est un supplice.... Elle ne

« s'en ira pas!... Comment ne comprend-elle pas

« ce que je souffre?... En vérité , je suis folle !...

« — Elle ne s'en ira pas!... je reste posée sur mon

« secrétaire , et il me prend des impatiences telles

« que je me soulève à demipourla jeter àla porte...

« J'écris.... Écrire me soulage.... Ah!.... me voilà

M seule enfin !.... »

LES FBAGMEXS ET LA LETTRt

Après avoir lu ces li^es , elle froissa le papier , le déchira et ressaisit sa plume.

« Ma chère amie , j'arrive de Matarieux. Je veux « l'écrire avec calme , quoique mon pauvre cœur « soit bien agité... Oh! jamais femme n'a été plus « cruellement torturée... II y a de quoi maudire la « religion et ses inventeurs... Je ne suis pas esprit « fort... je pense comme beaucoup de gens... Seu- « lement j'ai le malheur de n'être pas hypocrite...

« S'il y a un Dieu me punirait-il?... Oh! il m'a

« déjà bien punie... Pauvre femme que je suis , que « lui ai-je donc fait?...

« Cet Emmanuel!.... être condamnée à l'admirer « tout en le haïssant... l'adorer et le vouloir mort... « désirer être anéantie avec lui... Il en aime une « autre... une petite fille belle, dit-on... Oh ! ven- « geanceî... Aide-moi à me venger... perdons-les « tous deux... qu'ils pleurent comme moi... Etpour- « quoi serais-je seule à pleurer? Je souffre, je veu.x « qu ils souffrent... je suis tourmentée, ils le seront.., « Ma tête est en feu... Je m'agite sur mon fauteuil... « et j'avais promis d'être calme. »

Elle l)risa sa plume. La vivacité de ses mouvemens agita l'air et éteignit la bougie. Elle allait sonner quand elle songea que ses gens s'apercevraient que ses yeux étaient rouges de pleurs. Elle les assécha, et resta debout , immobile dans l'obscurité... Des images fantastiques semblaient danser autour

d'elle ; car une imagination malade peuple les ténèbres, et y jette les bizarres créations de son délire... Enfin elle eut peur , promena sa main sur le marbre de la cheminée , saisit le ruban et sonna.

— Ma bougie vient de s'éteindre : rallumez-la , et dites aux gens de l'hôtel de se coucher.

Elle recommença à écrire.

« Je cherche , ma bonne amie , à mettre de l'ordi e « dans mes idées , à classer les douleurs de ma jour- « née pour te les reproduire, afin que tu aies com- « passion de moi... Cela est bien difficile. J'essaierai « toutefois , car je n'ai que toi à qui conter mes « peines.

« N'est-ce pas que c'est une chose bien cruelle « que de tant souffrir pour arriver là ? N'est-ce pas « que c'est une bienamère déception que de toucher « au bonheur et de le sentir glisser dans la main , « fuir pour toujours , à tout jamais?... N'est-ce pas, « mon amie , que c'est un juste désespoir qui vous « saisit quand , après avoir subi un mariage pénible « pour enfichir et doter de bonheur le seul homme « qu'on aime, on vient à comprendre que cet homme « ne vous aime pas ? Et dire qu'il est impossible de « le mépriser! Il n'y a que la haine où je puisse me « rattacher... et j'ai grand' peine à le haïr... Pour- « quoi le condamnerais-je à m'aimer? N'est-ce pas

« moi qui Ma chère amie , tu devines ce que je

« n'ose pas écrire.

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