‹ Le manuscrit vertChapitre 46 sur 49 · LES FRACMENS ET LA LETTRE · texte numérisé non relu

LES FRACMENS ET LA LETTRE

« Qu'est-il donc arrivé ? diras- tu. Ecoute. J'étais « allée à Matarieux avec ma mère, Anatole etDer- « vilié; je m'étonnais comment mon frère put se « plaire avec un telliomme ; je ne m'en étonne plus « aujourd'hui; Dervilié n'est qu'un valet élégant.

«Le lendemain de notre arrivée, je m'ennuyais « déjà d'un séjour qui ne me dit plus rien, ou qui me « dit trop. Je me promenais le matin autour du « liosque , lorsque j'entendis prononcer le nom « d'Emmanuel. Je m'approchai et me cachai dans les « massifs de verdure. Anatole et Dervilié, assis dans « le tiosque , fumaient des cigarettes espagnoles , et « causaient à voix hasse. Voici les paroles que j'ai « pu saisir et que j'ai hien retenues :

« — Emmanuel est Inen capahle d'aimer cette « puritaine de Lalagée...

« — La jolie Moravel...

« — Ma coquette est bien plus belle...

« — D'accord. Mais que de soins et de peines !...

« — 11 est temps que je disparaisse...

« — A moi les soucis et à vous le plaisir, n'esl- « ce pas ?

« — Je serai plusieurs mois sans y aller... Vous « vous y présenterez quelquefois seul désormais... « Les soupçons de M. de Sérizy sont tournés sur « vous...

« — Grand merci!... Emmanuel a loué une m.ùr

3ob LE MANUSCRIT VERT.

« sonnette à l'entrée de Ville-d'Avrav... Je gagerais « qu'il l'aime...

« — Je tiens ^I. de Sérizy... \raie conspiration « organisée... Je suis à couvert... JMon changement « de nom même... Toutefois... beaucoup de pru- « dence... Ce secret est important... Une ressource « admirable, inespérée...

« Ils parlèrent si bas que je n'entendais plus. J'en « savais assez !.., Emmanuel loue une maison à la « campagne, à ^ ille-d'Avray, auprès de la demeure « d'une jeune fille qu il aime... J'en savais assez I « que m'importait le reste?

« II m'a fallu rire et plaisanter tout le jour avec « cette désespérante idée ; il a fallu sourire à tous « les visiteurs qui sont arrivés. Après dîner, écrasée « des fatigues de mon rôle , j'ai ordonné de mettre «les chevaux à ma calèche; je me suis excusé de « mon mieux auprès de ma mère , et je suis parti , « cherchant à soulager ma douleur par la rapidité de « ma course. — Les pauvres chevaux en mourront, «disait le cocher en descendant de son siège. — Il « ne comprenait pas que je mourais, au fond de ma « voiture... Ces gens-là s'imaginent que la douleur « est impuissante aiqirès de nous , et que l'or est un « préservatif contre elle.

« Tu es à la campagne, heureuse de ton insou- « ciance qn il me prend parfois envie d'imiter . « comme si cela m'était possible tant que l'image

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