‹ Le manuscrit vertChapitre 47 sur 49 · LES FRAGMEIXS ET LA LETTRE · texte numérisé non relu

LES FRAGMEIXS ET LA LETTRE

« de cet homme me poursuivra. Que ferai-je demain, « après demaiu, toute la semaine? Je viens d'ou- « vrir mes lettres; ce sont des invitations à dîner, « des soirées, des concerts ; je puis aller au spec- « tacle, j'ai des loges partout; je puis satisfaire tous « mes caprices et dépenser cent mille francs en « un jour, si bon me semble... Eh bien! je souffre,

« je languis, je n'ai pas un instant de repos Je

«médite des vengeances;... jai peur de mes pro- « près idées... Si tu ne viens pas me consoler, «( m'inoculer un peu ta gaîté, je ne sais ce que

« je deviendrai Comment remplir mes jour-

« nées'....

«En vérité, l'existence est d'un vide effrayant,

« d'un ennui à périr Je n'ai pas une pensée qui

« me récrée. Mes hommes d'affaires me sont de- « venus odieux... Ma fortune elle-même produit en «moi la satiété... Irai-jc acheter des parures? j'en «ai tant! Et pourquoi?... Ces poupées de salon « qu'on appelle des hommes me font bâiller avec « leurs fadeurs. Nos hommes d'état me désolent « avec cette avidité personnelle qui est le secret de « toute leur politique! Irai-je au théâtre? les tra- « gédies modernes sont si ennuyeuses, les comédies

« si pâles, si froides Où irai-je? Que désirer?...

«Je n'ai goût à rien; je n'ai plus de volontés... « qu'une seule... , et elle me fait frémir... Oh! ce « n'est pas dune femme de notre temps... Si vos

«caractères sont effacés, le mien ne l'est pas.... «Vous avez comme moi des dégoûts, des lassitudes ; « seulement j'éprouve tout plus vivement que vous « autres, femmelettes que vous êtes!... Vous devez « être souvent malheureuses... Moi, je suissrmisé- « rable que je me fais pitié à moi-même. »

LE SECBET.

Quel sens devait-elle attacher aux paroles prononcées dans le kiosque? Le mystère en était impénétrable pour elle. Elle cherchait à réunir les mots sans suite qu'elle avait entendus , et à en extraire les idées : fatigue sans résultat ! Quel était ce secret? Il se rattachait à la jeune fille qui semblait lui disputer le cœur d'Emmanuel. Loyse ne s'occupait plus que de ce secret qui paraissait contenir la destinée de son amour.

Dervilié le connaissait : eh bien! elle s'imposa la contrainte de l'accueillir avec moins de défaveur , lui qu elle méprisait. Le fat s'y laissa prendre. Il allait plus souvent chez madame de Matarieux dans l'espérance de rencontrer Loyse. Enfin il osa, sous une apparence d'invitation, se présenter un jour chez la marquise. Elle venait de recevoir une lettre

290 LE MA\nscKir vert.

•le la comtesse de Touresnel, et la lisait quand il fut introduit. — Permettez, monsieur, lui dit-elle. — Il la supplia dun ton liumUe et doux de ne point se gêner pour lui. La lettre était ainsi conçue :

« Ta passion , ma clière amie , est moyen-âge à « désespérer. Je pensais qu'avec une raison aussi « vive que la tienne , tu sentirais le besoin de te « moderniser un peu. Tu tournes au drame, et nos « salons eu sont au vaudeville. Je suis encore à me « demander comment, toi, si positive, tu t'exaltes « si vite dès qu'il s'agit de cet homme. C'est que « peut-être la contrariété t'irrite; et tu es si impé- « rieuse! Franchise pour franchise, ma chère î « C'est peut-être... — Attends, je cherche quelques « mots scientifiques dont se servait l'autre jour « M. de Lorgoray en m'expliquant le système de « Gall. — C'est peut-être parce que les prolubé- « rances de l'amour et de la persévérance sont très « développées en ton cerveau, et que les événemens « les ont mises dans un état d'excitation continuelle! « Dieul que je suis savante !

« Ma chère amie, je prends la vie tout autrement , « et je m'en trouve bien ; je m'ennuie quelquefois ; « mais le plus ordinairement je m'amuse, je m'é- « gaie, je ris, je papillonne, et je ne demande à ce « monde que tout juste ce qn il peut me donner. « Quand je sens venir le cliagrin, jele chasse, je m'éu tourdis, je folâtre, je danse, je me mets au piano,

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