‹ Le marchand d'antiquitésChapitre 12 sur 37 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Quand mistress Quilp sortit de son évanouissement, elle eut à peine la force de se relever, et retombant sur une chaise, elle se mit à pleurer en silence.

— Et ainsi vous pensiez que j'étais mort, — ditil à sa femme d'un ton goguenard; — que vous ne me reverriez plus; — que vous étiez veuve? — Ah! ah \ ah ! drôiesse !

— En vérité, Quilp, je suis bien fâchée...

— Qui en doute? Je suis très sur que vous êtes bien fâchée.

— Je veux dire fâchée de ce que les circonstances m'ont portée à avoir une telle idée. Je suis très charmée, très heureuse , de yous revoir, Quilp.

Dans le fait, mistress Quilp paraissait beaucoup plus charmée du retour de son mari cju'on n'nurait pu s'y attendre, et elle semblait prendre à lui un intérêt qui était inexplicable d'après la manière dont il se comportait uniformément à son égard. Mais cette circonstance ne fit aucune impression sur le nain , et il fit claquer ses doigts en faisant des grimaces de triomphe et de dérision. ' '

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— (lomment avez-vous pu vous en aller pour si long-temps sans m'en prévenir, sans m'écrire un seul mot? — njoula-t-(îll(; eu sanglotant. — Comment jiouvez-vous avoir été si cruel?

— Comment j'ai pu être si cruel? Parce que telle était mon humeur. Elle dure encore,et je vais m'en aller une seconde fois.

— Vous en aller?

Oui, m'en aller, — sur-le-champ. — Je veujt vivre où ma fantaisie me conduira, — sur mon quai, — dans iTion comptoir. — Vous avez été veuve par anticipation; je serai garçon tout de bon.

— Vous ne parlez pas sérieusement, Quilp.

— Je vous dis que je \eu%. mener la vie joyeuse d'un garçon cjpn^ mon comptoir; et venez-y me trouver, si vous l'osez! Mais prenez garde que je ne vous siirpienne quand cela ^e vous conviendrait pas; cacje vous espionnerai. — J'irai, je viendrai, comme une taupe oi| une belette. — Tom! Tom Scolt! — s'écria-t-il en ouvrant une croisée.

— Que voulez-vous? — demanda le jeur^e homme dans la rue.

— Attendez-moi! Vous allez avoir à porter le porte-manteau d'un garçon. — Préparez-le, mistress Qtulp, et appelons la vieiJîe dame pour qu'elle vous aide.

li prit un bâton , et frappa à coups redoublés à la porte du cabinet dans lequel colichait mistress Ji-

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niwin. Elle s^éveilîa en sursaut et tremblant de frayeur, car elle crut que son gendie voulait l'assassiner pour la punir d'avoir parlé de ses jambes et de son nez comme elle l'avait fait. Elle se lassura pourtant quand sa fille lui eut expliqué de quoi il s'agissait, et parut bientôt en robe de nuit de flanelle. La mère et la fille se mirent à empaqueter dans le porte-manteau tous les effets que le nain leur donnait à y placer, et il y mettait beaucoup de lenteur, car, voyant qu'elles grelottaient de froid, la nuit étant déjà assez avancée, il voulait jouir de leurs souffrances le plus long temps possible. Enfin , y ayant fait ajouter une assiette , un couteau et une cuillère, une tbéière, une tasse et une soucoupe, et quelques autres objets de même nature, il ferma le pprte-maiiteau , le mit sur son épaule, et prenant sous son bras sa cave à liqueurs, il partit sans leur adresser un seul mot. Mettant sur les épaules de Tom le plus pesant de ses deux fardeaux , il prit le chemin de son quai , où il arriva entre trois et quatre heures du matin.

— Bien , — dit Qnilp en ouvi-anl la porte de son comptoir, — bien! je serai ici à merveille. — Appelez-moi à huit heures, chien que vous êtes.

Sans ajouter un mot déplus, il prit son port^ manteau , entra dans son comptoir et en ferma la porte. S'enveloppant alors d'un vieux manteau de bateau , il monta sur son biu'eau à l'aide d'une escabelle, s'y coucha en rond comme un hérisson, et s'endormit profondément.

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Tom réveilla à l'heure dite le lendemain matin, et le nain s'étant levé aussitôt, il lui ordonna d'allumer un bon feu en plein air avec de vieux débris de navires, dont son quai était |)lein , et l'envoya ensuite acheter du café, des petits [)ains, du beurre, du sucre, et tout ce qu'il lui fallait pour faire un bon déjeuner, qui fut prêt en moins d'une demi-heure. Content du parti qu'il avait pris, et sachant que c'était un excellent moyen pour tenir sa femme et sa belle-mère dans un état perpétuel d'inquiétude et d'agitation, il résolut de prendre quelques mesures pour rendre sa nouvelle habitation plus commode et plus agréable.

Sortant donc à son tour, il acheta un vieux hamac de hasard , qu'il suspendit au plafond de ce qu'il appelait son comptoir, dans lequel il fit placer aussi un mauvais poêle de navire avec un tuyau de tôle rouillée pour conduire la fumée au-dessus du toit. Ces arrangements étant terminés, il les regarda avec satisfaction. — J'ai une maison de campagne comme Robinson Crusoé, — pensa-t-il , — dans une sorte d'île déserte , où je puis être seul quanl bon me semble ; car je n'y aurai d'autre compagnie que des rats , et si j'en trouve un qui ressemble à Rit , je l'empoisonnerai. — Mais au milieu du plaisir, il ne faut pas oublier les affaires , et le temps a couru vite ce matin.

Ayant enjoint à Tom de ne pas quitter le quai avant son retour , et de ne pas s'amuser à marcher

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sur ses mains , le nain prit une barque , traversa la rivière , et se rendit ensuite chez Samson Brass. Il y arriva pendant que M. Sv^iveller était à dîner solilairement.

— Comment se porte Dick, mon élève, mon favori?— demanda Quilp. — Comment se trouve la crème des clercs?

— Un peu sure, monsieur; elle commencemême à tourner en fromage.

— Que veut dire cela ? Sally a-t-elle été revéche? Où trouveriez-yous une fille coniine elle?

— Nulle part. Elle est sans pareille. Mais le fait est que la jurisprudence ne me convient pas. Elle est trop sèche , et-elle exige qu'on soit trop long-temps assis. J'ai déjà songé bien des fois a décamper d'ici.

— Et où iriez-vous?

— Je n'en sais rien.

Le nain le regarda avec curiosité, et il aurait voulu qu'il s'expliquât davantage; mais Richard termina son dîner en silence, et quand il eut fini, il se tourna vers le feu et regarda les charbons sans parler.

— Voudriez-vous un morceau de gâteau ? — demanda-t-il enfin à Quilp ; — vous y avez droit plus que personne , car c'est à vous que j'en suis redevable.

— Que voulez-vous dire?

M. Swiveller lui répondit en tirant de sa poche lï. 8

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un petit paquet enveloppé d'un papier graisseux, cpi'il déploya lentement , et qui contenait un morceau de gâteau doril le bord était une croûte de sucre d'un pouce d'épaisseur. — Savez vous ce que c'est? — demanda-t-il au nain en le lui montrant.

— Cela ressemble à an morceau de gâteau de mariage.

— Et devinez-vous qui me Ta envo y

— Serait-ce votre ancienne inclination , miss... ?

— Oui; mais ne la nommez pas! Elle s'appelle Cheggs aujourd'hui — Sophie CheggSe — Je l'ai pourtant aimee autant que peut anner un homme qui n'a pas de jambes de bois. Mon cœur se brise quand je songe à elle. — Voilà le triomphe dont vous m'aviez bercé. Mais c'est ma destinée. Vous et Fred, vous devez être contents , car chacun de vous a été tour à tour un boute-feu pour moi dans cette affaire.

— A propos du jeune Trent, où est-il à présent ?

— Il a obtenu une place dans une banque de jeu ambulante , et il fait en ce moment une tournée dans la Grande-Bretagne.

— Cela est malheureux. Le fait est que je venais pour vous parler de lui. Il m'est passé une idée par la tête. Il est possible que votre ami...

— Quel ami ?

— Celui qui demeure ici j au premier étage.

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— Ah ! — eh bien ?

— Il est possible qu'il connaisse Fred. Swiveller secoua la tête.

— S'il ne le connaît pas, — reprit Quilp , — c'est sans doute parce qu'ils ne se sont pas encore recontrés. Mais si nous les mettions en présence, il est possible que le gentleman eût autant de plaisir à le voir que s'il retrouvait la petite Nelly et son i^ieiA. Cela pourrait faire la fortune du jeune Trent^ et par suite la vôtre.

— Le fait est, monsieur Quilp , qu'ils ont déjà eu une entrevue.

— Une entrevue ! — Gomment ? — Qui les a mis en face l'un de l'autre?

— Moi , à la demande de Fred.

— Et qu'en est-il résulté ?

— Au lieu de fondre en larmes, quand il sut qu'il était Frédéric ; au lieu de le serrer dans ses bras, et de lui dire qu'il était son grand-père ou sa grand'mère déguisée , comme nous nous y attendions tous deux, il se mit dans une colère effrayante, vomit des injures contre Fred, lui reprocha d'être en grande partie la cause de la ruine de sa sœur et de son aïeul , et , au lieu de nous offrir quelques rafraîchissements, nous pria de sortir de sa chambre.

— Cela est fort étrange ! — dit le nain ayant l'air de réfléchir.

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— Nous pensâmes de même ; mais c'est la vérité.

Cetle nouvelle déconcerta évidemment M. Quilp. 11 garda le silence, examinant fréquemment la physionomie de Frédéric; et n'y voyant rien qui pût le faire douter de la vérité de ce qu'il venait d'apprendre, il prit le parti de se retirer.

— Ah ! ils se sont vus , — pensa-t-il chemin faisant'; — mon ami Dick m'a gagné de vitesse ! Qu'importe après tout? Il n'y gagnera rien. Mais il ne faut pas qu'il quitte M. Brass à présent. Je suis sûr de le trouver où il est, si j'ai besoin de lui jjour mes projets, et c'est pour moi, sans qu'il s'en doute, un espion ulile auprès de Brass ; car il ne m'en coûte que quelques verres de grog pour lui faire dire tout ce qu'il a vu et entendu. Je ne sais trop si je ne ferais pas bien de découvrir à ce gentleman les projets de Dick sur la petite Nelly , et de m'en faire un mérite prés de lui ; mais rien ne presse , et en attendant , Dick et moi nous resterons amis.

En arrivant sur son quai, M. Quilp s'enferma dans ce qu'il se plaisait à appeler a sa demeure de garçon. » Mais la fumée du poêle qu'il y avait placé, au lieu de s'élever au-dessus du toit par le moyen du tuyau, descendait dans la chambre et la remplissait entièrement. Cet inconvénient n'en parut pas un à M. Quilp. Il envoya Tom commander son dîner chez un traiteur voisin , dîna de bon appétit , fuma plusieurs pipes , but quelques verres de son

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rhum de la Jamaïque, et se mit ensuite clans son liainac.

En s'éveillant le lendemain matin , il entendit un léger bruit dans sa chambre. Levant doucement la tête , il aperçut mistress Quilp, et il la fit tressaillir en s'écriant brusquement . — Holà ! hé !

— Oh ! Quilp ! — s'écria la pauvre petite femme, levant les yeux vers lui ; — comme vous m'avez effrayée !

— C'est ce que je voulais , drôlesse. — Que venez-vous faire ici? — Suis-je mort une seconde fois ?

— Revenez chez vous, Quilp; revenez-y! L'erreur que nous avons commise n'a été causée que par notre inquiétude pour vous.

— Votre inquiétude 1 — oui, votre inquiétude que je ne fusse pas mort , — votre crainte que je ne reparusse. — Je retournerai cliez moi quand il me plaira, et j'y resterai autant que bon me semblera. — Aliez-vous-en.

Mistress Quilp n'osa faire qu'un geste suppliant.

— Non ! non l non 1 vous dis-je. Si vous osez revenir ici sans mon ordre, vous trouverez sui* mon quai des chiens furieux qui vous déchireront les membres , des pièges et des trappes qui vous briseront les os. — Vous voyez la porte? Partez !

Quilp donna cet ordre d'un ton si énergique , et le fit suivre d'un geste si menaçant , que la pau-

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vre femme , craignant qu'il ne sautât en bas de son hamac pour la battre, s'enfuit avec la rapidité d'une flèche. Son départ, et la frayeur qu'il lui avait causée , furent un triomphe pour le nain , et se retournant dans son hamac, il se rendormit.

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