‹ Le marchand d'antiquitésChapitre 13 sur 37 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

La matinée était déjà assez avancée quand M. Quilp s'éveilla. Il appela Tom , lai ordonna de lui préparer son déjeuner pendant qu'il faisait sa toilette , et dès qu'il eut pris son repas du matin , il sortit de son quai, traversa la Tamise , et se rendit une seconde fois dans Bevis-Marks.

Cette seconde visite était destinée au procureur, et non à M. Swiveller; mais ni l'un ni l'autre, ni même le flambeau de la jurisprudence, miss Sally, n'était pas à son poste ; ce qui était annoncé à tout venant par une petite bande de papier sale , attachée au cordon de la sonnette de l'étude , sur laquelle était écrit de la propre main de notre ami Frédéric qu'on trouverait quelqu'un dans l'étude ('dans une heure. » Mais quand cette heure avaitelle commencé, et quand finirait-elle, c'était ce qu'il restait à savoir.

— Je suppose qu'il y a une servante, — pensa Quilp en frappant à la porte.

Après qu'il eut attendu quelque temps, la porte s'ouvrit, et une voix gréle lui demanda : — Voulez-vous laisser une carte ou un message?

Le nain baissa la tète, — ce qui était quelque

chose (1(* nouveau pour lui — pour re^artJer la |)elite servante.

— .récrirai un l^illet, — ié|)()n(lit-il , et ayez soin que votre maître le lise aussitôt qu'il sera rentré. En parlant ainsi , il la poussa pour entrer dans le bureau, l^a petite servante, dûinenr endoctrinée , l'y suivit , et eut toujours les yeux fixés sur lui, prête à courir dans la rue e! à donner l'alarme , s'il lui arrivait de dérober seulement un pain à cacheter.

Tout en pliant son billet , qui , étant très court , fut bientôt écrit, ses yeux rencontrèrent ceux de la petite servante, et soit que l'expression de sa physionomie eût quelque chose qui attirât l'attention du nain, soit qu'il vouliU s'amuser à l'effrayer, il aj)puya ses deux coudes sur le bureau et ses deux joues sur ses mains, et la regarda (ixeinent à son tour en faisant quelques unes de ses hideuses grimaces. Voyant qu'elle n'était pas décontenancée, il lui dit enfin : — Comment vous traite-t-on ici ?

La petite servante ne répondit à cette question qu'en serrant les lèvres et en secouaiit la tête.

— Je comprends, — continua le nain; — mais où étiez-vous avant de venir ici?

— Je n'en sais rien.

— Humph ! Et quel est votre nom ?

— Je n'en ai point.

— Vous n'en avez point? Quelle sottise! Comment votre maîtresse vous appelle-t-elle quand elle a besoin de vous ?

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— Petite diablesse.

Ces réponses extraordinaires auraient, pu donner lieu à d'autres questions; mais M. Quilp ne jugea pas à propos de pousser plus loin son interrogatoire, et a[)rès avoir cacheté son billet et y avoir mis l'adresse, il le remit à la petite servante , et se retira sans lui dire un mot de plus.

Ce billet était une invitation à miss Sally Brass et à son frère de venir prendre le thé le soir à six heures avec lui dans le cabaret nommé le Désert, qui n'était qu'à une portée de fusil de son quai , et il s'y rendit sur-le-champ pour retenir le local qu'on appelait le Cabinet de verdure , où nous l'avons déjà vu avec M. Swiveller, et pour ordonner qu'on y préparât pour six heures du thé et quelques autres rafraîchissements pour trois personnes.

Ce fut dans cette agréable retraite que M. Quilp, après un dîn^r dont l'heure fut un peu avancée, se rendit à six heures moins un quart pour recevoir ses hôtes, qui ne se firent pas attendre.

— Vous aimez les beautés de la nature, Brass , — dit Quilp : — cet endroit ne vous paraît-il pas charmant, d'une simplicité primitive?

— Véritablement délicieux , monsieur.

— Un peu froid?

— Pas plus que tout autre endroit, — répondit le procureur, les dents lui claquant dans la bouche.

— Peut-être un peu humide?

— Senlenieiit ce qu'il faut pour entretenir la fraîcheur.

— Et l'aimable Sally, comment troiive-t-elle ce lieu ?

— Elle le trouvera mieux quand elle aura du thé , — répondit la virago ; — ainsi faites -le servir sans bavarder davantage.

— Charmante Sally! — admirable colonne du barreau ! — s'écria le nain en étendant les bras comme s'il eût voulu l'embrasser.

— C'est un homme très remarquable, — dit M. Brass comme un soliloque ; — un troubadour, oui , un vrai troubadour.

Ces compliments n'étaient pas très d'accord avec le ton dont ils étaient faits, car le procureur était fort enrhumé : il avait été mouillé par la pluie , qui avait commencé à tomber pendant qu'il était en chemin avec sa sœur pour venir à ce délicieux rendez-vous, et il aurait donné bien des choses pour être en ce moment au coin de son feu. Le nain vit ce qu'il souffrait , et jouissant de sa détresse , il résolut de ne le laisser partir que le plus tard possible.

Il est bon de remarquer aussi , pour faire saillir un des traits aimables du caractère de miss Sally , que, quoiqu'elle sentît aussi vivement que son frère les désagréments du local où on les recevait, et que, si elle eût été seule, elle fût" probablement partie sans cérémonie avant que le thé

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arrivât ; cepenclaot quand elle vit les efforts que faisait son frère pour paraître satisfait , quand il était furieux intérieurement, elle jouit de ses souffrances tout autant que le nain lui. même, et recouvra toute sa gaieté. Sans s'inquiéter des gouttes de pluie qui tombaient sur sa tête par les crevasses du plafond, elle se mit à préparer le thé , et en fit ensuite les honneurs avec le même air de satisfaction que si elle eût été dans un salon bien chauffé et bien éclairé.

Ils en avaient déjà pris chacun deux tasses , et Sally allait verser la troisième , quand M. Quilp s'écria en lui retenant le bras : — Un instant , Sally ; il faut que je vous dise un mot auparavant.

— Écoutez-moi. — Çt il tira en même temps la manche de l'habit du procureur.

Sally rapprocha sa chaise de celle du nain , étant

habituée à avoir avec lui des conférences qui n'en

valaient que mieux pour avoir lieu à demi-voix. —

Son frère en fit autant.

— Vous connaissez un jeune homme nomnié

Rit? — continua Quilp.

Sally fit un signe affirmatif.

— Rit ! — répéta Samson ; — ce nom ne m'est pas inconnu; mais je ne me rappelle pas l'individu qui le porte*

— Vous êtes lent comme une tortue, et vous avez le crâne plus épais que celui d'un rhinocéros,

— s'écria Quilp avec un geste d'impatience.

— Comme sa conversation est ornée ! — s'écria Brass. — Ses connaissances en histoire naturelle sont surprenantes ! C'est un véritable Bouffon !

Il n'y a nul doute que Brass n'eut dessein de lui faire un coujplitjîent ; mais il avait ajouté une voyelle superflue au nom du célèbre naturaliste qu'il avait voulu citer. Peut-étie se serait-il aperçu de son erreur et l'aurait- il rectifiée ; mais le nain ne lui en laissa pas le teii i ps ;, et il se chargea de la correction en lui appliquant sur la tête un coup du manche de son parapluie.

— N'ayons pas de querelle, — dit miss Sally ; — je vous ai fait voir que je le connais, et cela suffit.

— Toujours la première sur le droit chemin , — dit Quilp en lui passant la main sur le dos , et en jetant un regard de mépris sur le procureur. — Eh bien ! Salîy, je n'aime pas ce Kit.

— Ni moi, — dit Sally.

— Ni moi , — répéta Brass.

— Voilà qui va bien, — reprit Quilp ; — la moitié de notre besogne est déjà faite. — Ce Rit est du nombre de ces gens qu'on appelle probes et honnêtes, — un hypocrite, — un homme à double face, — un espion, — un chien couchant pour ceux qui le nourrissent, et un chien hargneux pour tous les autres.

— Écoutez ! écoutez î — s'écria Samson ; — quelle éloquence 1

— Laissez-nous en venir au point , et ne parlez pas tant ! — s'écria Sally.

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— Elle a encore raison , — dit Qnilp en jetant sur le procureur un autre regard nié|)risant. — Je vous disais donc , Sally, que c'est un chien liargneux pour tous les autres , et surtout pour moi. En un »not , j'ai une dette à lui payer.

— Cela suffit , morisieur, — dit Samson.

— Non , cela ne suffit pas. Voulez-vous m'écouter jusqu'au bout? — Indépendamment de l'ancienne dette que j'ai à lui payer, sa présence me gène , et il se trouve sur mon chemin entre moi et un but ou je veux arriver , et qui serait pour nous tous une mine d'or. En outre , je le hais de toute mon âme, A présent vous devez deviner le reste. Vous le connaissez ; imaginez quelque moyen pour m'en débarrasser.

— Cela sera fait, monsieur , — dit le procureur.

— En ce cas, donnez-moi votre main; — la votre, Sally; je compte sur vous autant et même plus que sur lui. Allons , qu'on nous apporte des pipes , du grog, et passons joyeusement le reste de la soirée.

Il ne fut plus question de ce qui venait de se passer, et qui avait été le seul motif de l'invitation. Quilp fut constamment de l'humeur la plus joviale, et il était plus de dix heures quand Sally donna le bras à son frère pour le reconduire chez lui , car il chancelait sur ses jambes au point qu'il n'aurait pu y retourner seul.

Quilp regagna — sa demeure de garçon , — et

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dès qu'il y fut arrivé, il monta dans son hamac et s'endormit. Ses songes présentèrent sans doute à son esprit l'image de Rit , et peut-être celles des deux personnages de notre histoire que nous avons laissés sous le porche d'une église, et qu'il est temps que nous allions rejoindre.

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