CHAPITRE LU
Après un assez long intervalle, le maître d'école p^rut à la porte du cimetière , et il accourut à eux, tenant en main un trousseau de clefs rouillées , dont le cliquetis se faisait mieux entendre à mesure qu'il avançait.
— Vous voyez ces deux vieilles maisons, — ditil en arrivant hors d'haleine.
— Sans doute , — répondit Nelly; — à peine aije regardé autre chose depuis que vous nous avez quittés.
— Et vous les auriez regardées avec encore plus de curiosité, si vous aviez pu deviner ce que j'ai à vous dire : une de ces maisons est la mienne.
Sans lui laisser le temps de lui répondre , il la prit par la main , et la conduisit à la maison dont il parlait , et dont la porte était basse et arrondie par le haut. Après y avoir essayé plusieurs clefs , il en trouva une qui entra dans la serrure. La porte s'ouvrit en criant sur ses gonds , et ils entrèrent dans l'intérieur.
La chambre dans laquelle ils se trouvaient avait été autrefois embellie par les soins de l'architecture. On voyait des restes de son ancienne splendeur
dans le feuillage sculj)té sur la pierre des murailles, et dans les figures en pierre mulilées qui soutenaient encore le manteau de la cheminée. A une époque assez éloignée pour que le souvenir en fût perdu, on avait formé dans cette chambre, à l'aide d'une cloison , im cabinet pour servir de chambre à coucher , éclairé par une croisée ou plutôt une lucarne percée dans le mur. Une autre petite chambre où l'on entrait par une porte communiquant à la première , complétait l'intérieur de cet édifice. Il n'était pas dénué de meubles ; on y voyait quelques chaises et quelques fauteuils dont les bras et les pieds semblaient avoir perdu leur aplomb par suite de leur âge; une table, véritable spectre de sa race ; une grande caisse qui avait autrefois contenu les archives de l'église, et beaucoup d'autres objets antiques nécessaires ou utiles. Il s'y trouvaij même une provision de bois à brûler, ce qui [trouvait que la maison avait été habitée à une époque assez récente.
Nelly jetait des regards autour d'elle avec ce sentiment solennel qui nous fait contempler avec respect les ouvrages de siècles qui ne sont plus/ que des gouttes d'eau dans le vaste océan de l'éternité. Le vieillard les avait suivis , mais tous trois gardaient le silence , comme s'ils eussent craint de troubler la tranquillité paisible de ce lieu.
— Que cette maison est belle! — dit enfin Nelly à demi-voix.
— Je craignais presque de vous entendre parltM' tout différemment , — dit le maître d'école. — Cependant , ne croyez-vous pas que ce soit un endroit où l'on puisse vivre en paix ?
— Oh ! oui , sans doute , — s'écria-t-elle avec énergie ; — où l'on puisse vivre en paix et apprendre à mourir.
— Dites plutôt où Ton puisse acquérir des forces de corps et d'esprit pour apprendre à vivre. — Au surplus , cette maison est la votre , — dit le maître d'école en s'adressant au vieillard et à Nelly.
— La nôtre ! — s'écria Nelly , au comble de la surprise.
— Oui , mon enfant, — répondit le maître d'école, — et pour bien des années , j'espère. Je serai votre proche voisin , car nous demeurerons porte à porte. — Ecoutez-moi !
Il lui dit alors qu'il avait appris , dans sa conversation avec le clerc de la paroisse , que cette maison avait été habitée long-temps par une femme qui était chargée de garder les clefs de l'église , d'en ouvrir les portes pour le service divin, de les fermer quand il était terminé, et de la faire voir aux étrangers qui désiraient y entrer; qu'elle était morte, presque centenaire, il n'y avait que quelques semaines, et qu'on n'avait encore trouvé personne pour la remplacer ; qu'il lui avait alors parlé de ses compagnons de voyage , qu'il lui avait dépeint comme très propres à remplir cette place; que II. 9
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d'après son avis, il avait été voir le ministre, et (|n'aj)rès un long entrelien avec lui, celui-ci lui avait promis la place pour Nelly et son aïeul, qu'il devait lui présenter lendeniain matin, le révérend ministre voulant les voir avant de la leur accorder définitivement, ce que le maître d'école regardait comme une affaire de forme. — Une petite rétribution y est attachée, — ajouta-t-il ; — mais elle suffit pour vivre dans ce lieu retiré; et en faisant bourse commune, je suis sur que nous ne manquerons de rien.
• — Que le ciel vous récompense et vous protège! — s'écria Nelly.
— Amenl ma chère enfant. Mais à présent il faut aussi aller voir ma maison.
Elle se composait, comme la première, d'une grande chambre , mais à laquelle un seul cabinet était joint sur le derrière. On y trouvait aussi à peu près tous les objets mobiliers indispensables, et la provision de bois à brûler n'avait pas été oubliée. Il n'était pas difficile de deviner que c'était Tautre maison qui était destinée au maître d'école , mais qu'il avait pris la moins commode pour laisser la première à ses amis.
Dès la première journée , ils s'occupèrent déjà à établir dans les deux habitations un ordre et une propreté qui pussent les rendre plus agréables. Chaque objet mobilier fut mis à la place qui lui convenait le mieux. Les rideaux des croisées , et les tapis
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qui couvraient le plancher de (juelques unes des chambres , avaient grand besoin de réparations, etl'aiguillede Neily ne perdit pasun inslarU pour y travailler. Le maître d'école balaya toutes lescliambreset le devant delà maison , et attacha les branches tombantes des lierres et des chèviefeuilles qui en garnissaient les murailles. Le vieillard lui-même mit la main à l'œuvre, et les aida autant qu'il en était capable. Enfin quand le soir arriva , ils furent étonnés de tout ce qu'ils avaient déjà fait et de ce qui leur restait encore à faire. Ils soupèrent ensemble dans ce que nous pouvons nommer à présent la maison de Nelly , et ils discutèrent ensuite leurs plans pour le lendemain. Avant l'heure du coucher, le maître d'école fit la prière tout haut, et ils se séparèrent ensuite, heureux et pleins de reconnaissance pour le ciel.
Le lendemain, dès qu'ils eurent déjeuné , ils reprirent le travail de leurs arrangements intérieurs, et à midi ils se rendirent chez le ministre de la paroisse. C'était un respectable vieillard, entièrement occupé des devoirs de sa profession, et vivant depuis long-temps dans la retraite. Il leur fit un accueil plein débouté, et Nelly lui inspira de l'intérêt à la première vue. Il avait appris la veille du maître d'école tout ce que celui-ci savait de son histoire, et la manière modeste et sensée dont elle répondit à toutes ses questions acheva de le prévenir en sa faveur.
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— lille rst l)i(Mî jeune, — dit-il, — pour vivre (lansune siliialion si sombre et si mélancolique.
— L'adversité l'a vieillie , monsieur, — répondit le maître d'école.
— Puisse-t-elle oublier ici ses malheurs! Mais je crois cpi'elle serait plus à sa place dansant sur la verdure avec des com[)agnes de son Age. — N'est-i'l pas vrai , ma chère enfant? — dit le bon ministre en lui passant une main sur la lete.
— De telles pensées ne m'occupent pas, monsieur; je ne désire que de pouvoir rester ici , si vous y consentez.
— Et j'y consens de tout mon cœur. — Et vous, monsieur Marten, — dit le ministre au maître d'école,— tâchez d'empêcher l'ennui et Jes regrets de s'introduire dans ce jeune cœur.
La conversation dura encore quelques minutes, après quoi ils retournèrent dans la maison de Nelly, et ils étaient encore à causer de leur bonne fortune, quand un nouvel ami arriva près d'eux.
C'était un petit vieillard , compagnon d'étude et ami intime du ministre, avec qui il demeurait depuis plusieui^ années. Quand celui-ci avait perdu sa femme, son ami était venu le voir pour lui apporter les consolations de l'amitié, et depuis ce temps ils ne s'étaient jamais quittés. Il était bientôt devenu le médiateurdans toutes les querelles, l'arbitre dans toutes les affaires litigieuses, le conseiller universel dans toutes les difficultés , et le recours
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général des pauvres et des infortunés. Son activité était aussi infatigable que sa bienveillance, et une sorte de prescience semblait lui faire connaître les besoins des autres avant qu'on lui en parlât. Personne ne savait son nom, ou si on l'avait su, on l'avait oublié, et on ne le nommait jamais que — le vieux garçon. — Ce nom lui plut , et jamais il ne s'en donnait lui-même un autre. C'était à la prévoyance du — vieux garçon, — qu'était due la provision de bois à brûler qui avait été trouvée dans la nouvelle habitation de nos amis.
Tel était l'individu qui leva le loquet de la porte, montra un instant sa tête ronde et son visage plein de douceur à l'entrée de la chambre , et y avança ensuite avec l'air d'un homme qui connaissait déjà le local.
— Vous êtes M. Marten , le nouveau maître d'école? — dit-il à i'ami de Neljy.
— Oui, monsieur.
— Vous arrivez précédé d'excellentes recommandations. Je serais venu vous voir hier, car je vous attendais; mais j'avais à porter un message d'ime mère malade à sa fille qui est en service à plusieurs milles d'ici, et je ne suis revenu que fort tard. — Et voici la jeune gardienne de notre église? Vous n'en serez pas moins bien venu ici pour l'avoir amenée avec vous ainsi que ce vieillard. On n'en est que plus propre à enseigner les autres, quand on a soi-^même appris l'humanité.
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— Ils ont bien souffert depuis quelque temps, monsieur, — dit le maître d'école,
— Je le sais, je le sais; il y a eu des souffrances morales et j)liysiques; mais nous tâcherons de les guéiir, et ce ne sera pas notre faute si nous n'y réussissons pas. — Vous avez déjà fait bien des améliorations ici, — ajouta le vieux garçon en regardant les rideaux ; — est-ce votre ouvrage, jeune fille?
— Oui, monsieur.
— Peut-être trouverons - nous le moyen d'en faire quelques autres. Visitons les appartements.
Il fut conduit de chambre en chambre dans les deux maisons , prit note de tout ce qui lui parut y manquer, et prit congé d'eux en leur disant qu'ils ne tarderaient pas à le revoir. Il revint, en effet, au bout d^ine demi-heure , suivi d'un jeune homme traînant une petite charrette sur laquelle él aient un buffet, une armoire, des planches et des tasseaux , quelques ustensiles de cuisine , trois couvertures additionnelles, et beaucoup d'autres objets de diverse nature. Tout cela fut d'abord placé en tas dans la pièce d'entrée de la maison de Nelly; après quoi, on s'(^ccupa à mettre chaque chose à sa place. Le vieux garçon lui-même prit sa part de l'ouvrage , ce qui parut être un plaisir pour lui. Quand cette besogne fut terminée, il ordonna au jeune homme qui l'avait accompagné de remmener la charrette et défaire venir tous les enfants
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qui suivaient l'école, afin que leur nouveau maître les passât en revue.
Des enfants de tout âge et de toute taille ne tardèrent pas à arriver en longue file. Le vieux garçon les connaissait tous , et il les présenta tour à tour à M. iVlarten en lui disant quelques mots pour lui en faire connaître le caractère et les dispositions.
— Celui-ci , — dit-il en faisant avancer Je premier, — se nomme John Ow^en : c'est le coq de l'école. Il a des moyens , il est docile , il aime le travail; mais il a la tète légère, et il aime encore mieux le pliasir. S'il y a une chasse au lièvre, rien ne peut le retenir, et il faut qu'il la suive. Il traverse les haies , saute les ruisseaux , se laisse glisser du haut en bas d'une colline, et prend quelquefois l'avance sur les chiens. — C'est un plaisir de voir son ardeur, — ajouta- t-il en baissant la voix. — J'étais comme lui à son âge.
Cet autre, ce blondin aux yeux bleus, se nomme Richard Evans. Il ne manque ni d'intelligence ni de mémoire; mais c'est un écervelé qu'aucun danger n'effraie. Croiriez-vous qu'il y a quelque temps il s'est jeté tout habillé dans une pièce d'eau de dix-huit pieds de profondeur, pour sauver le chien d'un aveugle que le poids de sa chaîne et de son collier empêchait de nager, tandis que son maître se tordait les bras sur le bord de l'eau en criant qu'il avait perdu son guide et son seul ami? Il y a réussi , car il est bon nageur; mais il y a gagné
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im rhume et un accès de fièvre. — Je lui ai envoyé deux guinées , — dit-il à l'oreille du maître d'école; — mais il ne faut pas en parler, car il ne se doute pas qu'elles viennent de moi.
La présentation des écoliers à leur nouveau maître dura quelque temps ; quand elle fut terminée, le vieux garçon se retira, et le maître d'école rendit grâce à Dieu de lui avoir procuré un ami si bienveillant.
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