CHAPITRE LVÏ
Un jour ou deux après le thé donné par Quilp au Désert, M. Swiveller entra dans l'étude de M. Samson Brass à l'heure ordinaire, et se trouvant seul dans ce temple de la Probité, il plaça son chapeau sur le bureau , et tirant de sa poche un petit paquet de crêpe noir , il l'arrangea tout autour , et l'y attacha avec des épingles en signe de deuil.
— C'est ce qui m'est toujours arrivé, — dit-il ensuite en contemplant son ouvrage d'un air satisfait de lui-même j — la fleur que je préférais n'a jamais manqué de se faner la première, c'est mon destin. Je porterai cet emblème de la perfidie d'une femme en souvenir de celle avec les bras de laquelle les miens ne s'entrelaceront plus dans le labyrinthe d'une contredanse ; — dont je ne porterai plus la santé avec du vin rosé, et qui, pendant In courte durée du reste de mon existence , assassinera mon bonheur.
La sonnette de l'étude interrompit ses méditations. Il ouvrit la porte, et vit M. Chuckster.
— Vous voici de bonne heure dans ce. vieux charnier empesté, — dit celui-ci; — savez-vous bien qu'il nest que neuf heures et demie ?
lA8 Lf: MA^RCHAND
— N'entrerez- VOUS pas? — lui clcmanda son ami. — Je suis seul. Swiveller solus.
— Je ne m'attendais pas à vous trouver, — reprit Chuckster en s asseyant sur un tabouret ; — mais j'ai eu besoin de venir dans la cité pour une petite affaire personnelle, et j'ai tourné le coin de la rue, pour savoir comment vous vous portez.
— Je vous remercie. — Savez-vous quelques nouvelles ?
— Aucune. — Mais à propos, ce gentleman qui loge chez vous est un homme bien étrange. On ne comprend rien à sa conduite. Savez-vous qu'il est devenu l'ami intime de notre nouveau clerc, Abel Garland ? Ce n'est pas qu'il y ait rien à reprocher à celui-ci j mais il est si lent, si doucereux î J'ai mes défauts, mais...
— Non, non.
— Pardonnez-moi, j'ai mes défauts, et personne ne les connaît mieux que moi; mais je défie mes ennemis mêmes, — tout le monde en a , monsieur Swiveller, — de me reprocher d'être doucereux; et je vous dirai que si je ne possédais pas, en plus grand nombre que M. Abel, ces qualités qui rendent l'homme cher à l'homme , je volerais un fromage de Cheshire, je me le pendrais au cou, et je me jetterais dans la Tamise. Je le ferais, sur mon honneur. — Mais ce n'est pas tout , monsieur; votre gentleman ne s'est pas contenté de prendre pour ami M. Abel , il a fait connaissance avec son père
et sa mère; il est sans cesse en chemin pour aller chez eux ou en revenir; et qui plus est, il protège le jeune Snob , — terme de mépris que M. Chucksier était habitué à employer quand il parlait de Kit. — Et cependant je ne crois pas qu'il m'ait jamais adressé la parole autrement que pour me demander si M. Witherden était chez lui.
M. Swiveller attisa le feu avec un air de sympathie , mais ne répondit rien.
— Quant au jeune Snob, — continua Chuckster en prenant, le ton d'un prophète, — vous verrez qu'il tournera mal. Dans notre profession , nous connaissons un peu la nature humaine, et je vous réponds que ce drôle, qui a voulu se faire une réputation d'honnêteté en revenant pour gagner un demi-schelling qu'il avait reçu d'avance, finira par se montrer sous ses véritables couleurs, et volera dès qu'il en trouvera l'occasion.
En ce moment on frappa à la porte de l'étude , et Swiveller, s'asseyant à la hâte devant son bureau, mit une plume derrière son oreille, pour se donner un air occupé, et s'écria : — Entrez !
— Le gentleman est-il au logis ? — demanda Kit , montrant sa figure aux deux amis étonnés.
— Vous en avez deux devant vous , — répondit Chuckster avec un air de mépris et d'arrogance. — IS^e pouvez-vous nommer celui à qui vous avez affaire?
l60 m: MAIICIIAND
— Je veux parler du geulleiiian qui lo^^e au premier, — répondit Kit sans se déconcerter, en se tournant vers Richard ; — est-il chez lui ?
— Que vous importe ?
— J'ai une lettre à lui remettre.
— De la part de qui?
— De la part de M. Garland.
— Vous pouvez me la donner ; et si vous devez reporter une réponse, attendez-la dans le corridor.
— Je suis chargé de la lui remettre en mains propres.
Chuckster se leva , et lança sur Rit un regard d'indignation et de courroux qu'il croyait devoir Tahéantir; mais Rit le soutint sans broncher. En ce moment , le gentleman ouvrit sa porte, et s'écria sur l'escalier :
— N'ai- je pas vu entrer quelqu'un qui demande à me parler ?
— Oui, monsieur, — répondit Sw^ivelier.
— Et où est-il donc ?
— Il est ici , monsieur. — Eh bien , — dit -il à Kit , — pourquoi ne montez-vous pas? étes-vous sourd ? Le gentleman veut vous parler.
Rit sortit de l'étude sans lui répondre , et monta au premier étage.
— Eh bien , — dit Chuckster, — que pensezvous de cet insolent à présent?
Richard Swiveller était un jeune homme qui péchait par une vanité ridicule, mais qui, au fond,
d'antiquités. 1 6 l
n'avait aucune méchanceté dans le caractère. Il ne voyait pas irop de quel grand crime Kit s'était rendu coupable , et il ne savait que répondre à son ami, quand il fut tiré d'embarras par l'arrivée de M. Samson Brass , que sa sœur accompagnait. Dès que Chuckster les aperçut, il se retiia.
M. Brass et sa sœur semblaient avoir été en consultation pendant leur déjeuner sur quelque affaire importante; car, en pareil cas, ils n'entraient ordinairement dans l'étude qu'une demi-heure plus tard que de coutume, et de fort bonne humeur, comme si leurs plans bien arrêtés avaient répandu le calme et la gaieté dans leur esprit. En ce moment, miss Sally souriait agréablement, et son frère se frottait les mains.
— Eh bien , monsieur Richard , comment nous portons-nous ce matin? — dit Brass; — sommesnous joyeux et dispos?
— Passablement, monsieur.
— Mais nous devrions être gais comme des pinsons, monsieur Richard. Nous vivons dans un monde agréable , rrès agréable. Il s'y trouve quelques méchantes gens, d'accord : mais s'il n'y en avait point, on n'aurait pas besoin de bons procureurs. Ah! ah! ah! — La poste a-t-elle apporté quelques lettres ce malin?
— Aucune, monsieur.
— Eh bien , s'il ne vient pas d'affaires aujourd'hui, il en arrivera demain. — Un esprit content