CHAPITRE LVIl
Comme Tavait dit M. Chuckster, une amitié véritable s'était rapidement établie entre M. Garland et le gentleman qui logeait chez M. Brass. Il y avait entre eux des communications et des entrevues très fréquentes, et le gentleman ayant alors été attaqué d'une indisposition qui l'obligeait à garder là chambre , quelqu'un des habitants d'Abel-Cottage à Finchley venait presque tous les jours le voir dans Bevis-Marks.
Le poney ayant alors secoué le joug de toute contrainte, et refusant positivement d'obéir à toute autre main que celle de Rit, celui-ci conduisait toujours la chaise chaque fois que M. Garland ou M Abel allaient voir le gentleman.
M. Brass j qui , sans doute , avait de bonnes raisons pour cela , apprit bientôt à distinguer le trot du poney elle bruit delà chaise; alors il quittait sa plume, s'approchait de la fenêtre, et faisait à Rit un geste de familiarité. Quand le visiteur était monté chez son locataire , il quittait son étude, se mettait à sa porte , et entrait en conversation avec le jeune homme.
— Quel admirable poney , Rit ! — lui dit-il un
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jour; — il fait honneur à vos soins : on dirait qu'il est vernis de Ja tête à la queue.
— On n'en trouverait pas beaucoup de semblables, répondit Rit.
— Superbe animal ! et plein d'intelligence.
— Je vous en réponds. Il entend ce que vous lui dites, comme un chrétien.
— En vérité !
— La première fois que je l'ai vu , je ne me doutais guère que nous deviendrions si intimes; mais aussi je l'ai toujours pris par la douceur, jamais je ne l'ai battu.
— Ah ! — s'écria Samson , — ce doit être pour vous un sujet de réflexions bien agréables. L'honnêteté , Christophe, l'honnêteté est toujours la meilleure politique. Je l'ai éprouvé bien des fois moi-même. Encore ce matin, j'ai perdu par honnêteté quarante-cinq livres dix schellings.—- Mais, au fond, c'est tout gain.
Rit pensa que si jamais le caractère moral d'un homme avait été calomnié par sa physionomie, cet homme était M. Samson Brass.
— Un homme qui, dans une matinée , — continua le procureur, — perd quarante-sept livres dix schellings par son honnêteté, mérite qu'on lui porte envie. S'il en avait perdu quatre-vingts, son plaisir croîtrait en proportion , car chaque livre perdue ainsi produit de la satisfaction et du bonheur au centuple. Nous avons ici, — ajouta Brass
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en se frappant la poitrine, — une petite voix qui nous en assure : écoutez-la toujours, Christophe.
En ce moment, M. Garland descendit, et arriva à la porte. Samson le salua avec la plus grande politesse, et l'aida à monter en voiture. Le poney secoua la tête, et resta les quatre pieds fermement appuyés sur la terre , comme s'il eût été bien déterminé à rester à la porte du procureur; mais dès qu'il reconnut la voix de Kit, il partit sur-lechamp d'un train à faire douze milles par heure. Miss Sally vint joindre son frère; et ayant échangé un sourire dont l'expression avait quelque chose de sinistre , ils rentrèrent dans l'étude.
Quand Rit venait seul, sans la chaise, pour apporter un message au locataire , Brass avait toujours à donner à M. Swiveller quelque commission qui pouvait l'occuper deux ou trois heures, et souvent davantage; car Richard ne se pressait jamais en pareil cas, se trouvant partout mieux que devant son bureau. Alors miss Sally se retirait; M. Brass ouvrait sa porte, et ne manquait jamais d'appeler Rit et de le fai're entrer, quand il passait dans le corridor pour s'en aller. Le procureur avait avec lui une conversation , toujours entrelardée de maximes morales; il le laissait souvent seul quelques instants en le priant de veiller sur l'étude, et il finissait par lui donner une ou deux demi-couronnes. Cela arriva si souvent, que Rit fut con-
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vaincu qu'il en était ledev^ble à la générosité du gentleman qui logeait au premier étage, et qui avait déjà libéralement récompensé sa mère du voyage qu'elle avait fait avec lui. Il employait cet argent à acheter de petits présents pour sa mère, pour ses frères et pour Barbe.
Pendant ce temps, M. Swivelier, qui restait souvent seul dans letude, s'y ennuyait mortellement. Pour se procurer une distraction, il acheta un jeu de cartes, et il faisait de temps en temps une partie de crihbage, sa main droite contre sa gauche. Un soir que M. Brass et sa sœur étaient sortis, ce qui leur arrivait assez souvent dans la soirée, comme il faisait ainsi sa partie, et que sa main droite était sur le point de gagner à la gauche un enjeu de vingt mille livres, il crut voir briller un œil noir à travers le trou de la serrure, et voulant voir qui l'espionnait ainsi, il ouvrit brusquement la porte, et y trouvant la petite servante, il la saisit par le bras.
— Je n'avais aucun mauvais dessein, — s'écriat-elle; — je voulais me distraire. Je m'ennuie tant dans cette cuisine 1 N'en dites rien à ma maîtresse, je vous en prie.
— Pourquoi le lui dirais-je? — Y a-t-il longtemps que vous faites un pareil usage de vos yeux?
— Depuis que vous avez commencé à jouer aux cartes, et bien auparavant.
— Eh bien , entrez , — dit-il après un moment
de réflexion ; — asseyez-vous . et je vous apprendrai à jouer aux cartes.
— Oh! je n'oserais. Miss Sally me tuerait, si elle savait que je suis entrée ici.
— Avez-vous du feu dans la cuisine ?
— Un peu.
— Je ne crains pas que miss Sally me tue, si elle sait que j'y suis descendu, — pensa Richard en mettant les cartes dans sa poche; — et j'y descendrai. • — Pourquoi donc étes-vous si maigre ?
— Ce n'est pas ma faute.
— Ne vous donne-t-on pas assez à manger ? — Non ? — Je m'en doutais. — Buvez-vous quelquefois de la bière ?
— J'en ai bu une fois quelques gouttes.
— Quel état de choses ! — s'écria Richard ; — quelques gouttes ! elle ne peut en connaître le goût ! — Après un instant de réflexion, il prit son chapeau , lui dit de veiller à la porte , et sortit.
Il ne tarda pas à rentrer, suivi du garçon d'un traiteur voisin , qui apportait une tranche de bœuf sur une assiette , un morceau de pain et un pot de bière. Il prit tous ces objets des mains du garçon , poussa la porte , et dit à la petite servante de tirer le verrou , de crainte de surprise. Il descendit ensuite dans la cuisine avec elle.
— Tenez, — dit Richard, — commencez par manger tout cela , et vous verrez si vous vous en trouvez bien.
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Elle ne se fit pas prier deux fois , et la tranche de bœuf eut bientôt disparu.
— A présent, buvez, mais avec modération, car vous n'y êtes pas habituée , et votre tête pourrait s'en ressentir. — Comment trouvez -vous cette bière ?
— Oh ! excellente '
— Oui , elle est bonne , — dit Richard , après avoir opéré un vide considérable dans le pot; il se mit alors à lui apprendre le cribbage , et comme elle ne manquait pas d'intelligence , elle put bientôt le jouer passablement.
Mettant alors deux pièces de six pence dans une sous-tasse , il lui dit : — Voici nos enjeux ; si vous gagnez la partie, cet argent vous appartiendra; si vous la perdez , je le reprendrais Et comme je ne sais pas plus que vous quel est votre nom , je vous appellerai Marquise ; cela donnera à notre jeu un air de plus de réalité. Ainsi, Marquise, coupez.
M. Swiveller donna les cartes, la Marquise arrangea lentement les siennes avec beaucoup d'attention , et la partie commença.
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