‹ Le marchand d'antiquitésChapitre 20 sur 37 · CHAPITRE LVIÎI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVIÎI

Ils firent plusieurs parties avec un succès varié ; mais enfin la perte de trois pièces de six pence , et Ja pendule qui sonna dix heures, rappelèrent à M. Sv^iveller le vol rapide du temps , et la nécessité de battre en retraite avant le retour de M. Samson et de miss Sally Brass

— A présent, Marquise , — dit-il , — je vous demande la permission de me retirer, quand j'aurai vidé ce pot de bière. — A votre santé, Marquise! Pardon si je garde mon chapeau, mais votre palais est un peu froid, et votre plancher de marbre est humide. — Ainsi donc, dites-vous, le baron Samson Brass et sa sœur sont ailés ce soir au spectacle?

La petite servante fit un signe affirmatif.

— Et y vont-ils souvent?

— Je vous en réponds. Miss Sally aime à sortir , et elle fait tout ce qu'elle veut de son frère. Il a besoin d'elle, car il prend son avis en toute chose, et il le suit toujours.

— Et quand iis sont à causer télé à tête, ils parlent sans doute quelquefois des autres, — de moi par exemple ?

La Marquise fit un signe affirmatif.

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— Eu style louangeur ?

Le mouvement de la tète de la Marquise changea tout-à-coup; et au lieu d'aller de haut en bas, devint de droite à gauche.

— Oh ! oh ! — dit Richard ; — et croiriez-vous manquer à la confiance , Marquise, si vous me faisiez part de ce qu'ils disent de l'humble individu qui a l'honiieur d'être avec vous en ce moment ?

— Miss .Sally dit que vous êtes un drôle de corps.

— Eh bien ! Marquise , ce n'est pas un très mauvais compliment. On peut montrer de la gaieté sans déroger à sa noblesse.

— Mais elle dit aussi qu'il ne faut pas se fier à vous.

— Ah! Marquise, il faut que j'avoue que bien des gens en disent autant, — la race des boutiquiers surtout. C'est un préjugé populaire; et cependant j'ai toujours eu confiance en un marchand , aussi long-tenps qu'il en a eu en moi. — Et que pense à cet égard M. Brass ?

La Marquise répondit qu'il avait sur ce sujet une opinion encore plus prononcée que sa sœur. — Mais ne leur en dites rien, — ajouta-t-elle, — car ma maîtresse me battrait à me tuer, si elle savait que je vous en ai parlé.

— Marquise^ — dit M. Swiveller en se levant pour s'en aller, — la parole d'un genlleman est aussi bonne que sou obligation par écrit, et quelquefois

meilleure, conuiuulans le cas actuel , où Tobligation ne serait qu'une sorte de garantie un peu douteuse. Je suis votre ami, et j'espère que je ferai encore avec vous bien des parties dans votre salon. — Mais, Marquise, continua-t-il en se retournant vers la petite servante, qui le suivait, une chandelle à la main, pour l'éclairer, — il me semble que vous devez avoir l'habitude constante d'appliquer un œil aux trous de la serrure, pour savoir tout cela.

— Je désirais seulement découvrir où miss Sally mettait la clef du garde-manger; et je n'y aurais pris que bien peu de chose, uniquement de quoi satisfaire mon appétit.

— Et vous ne l'avez pas découvert , sans quoi vous ne seriez pas si maigre. — Bonsoir, Marquise, — ayez soin de tirer les verrous de crainte d'accidents.

— Cette Marquise , — pensa M. Swiveller en retournant à son appartement, qui ne se composait que d'une seule chambre à peu de distance de la maison du procureur. — cette Marquise est une personne bien extraordinaire! — ignorant jusqu'à ce soir quel est le goût de la bière, ne sachant ni son nom ni son âge — et n'ayant vu le monde qu'à travers des trous de serrures.

En se levant le lendemain matin pour se rendre dans Bevis-Marks , il rencontra dans le corridor son hôtesse, qui l'y attendait pour lui donner congé de sa chambre. Ces petits accidents lui arrivaient

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fréquemment , et ne faisaient sur lui aucune impression; il continua tranquillement son chemin, arriva chez le procureur, entra dans l'étude, et y trouva Taimable miss Sally, dont la physionomie brillait du doux éclat de la lune dans son premier quartier.

Pendant qu'il ôtait son habit pour mettre sa veste de travail , elle lui dit : — Monsieur Swiveller, n'avez-vous pas vu sur le bureau un étui à crayon en argent?

— Comment Faurais-je vu? vous savez que je ne fais que d'entrer.

— Tout ce que je sais , c'est que je l'avais laissé sur ce bureau il y a huit jours, et qu'il a disparu.

— Oh, oh! — pensa Richard, j'espère que la Marquise n'est pour rien dans cette disparition.

— J'avais aussi un petit couteau à lame d'argent, que mon père m'avait donné il y a bien longtemps, et il a disparu de même depuis quelques jours. — Vous-même, monsieur Richard, n'avezvous rien perdu ?

— Moi l non que je sache.

— Cela est fort désagréable, — reprit miss Brass en prenant une prise de tabac dans sa tabatière d'étain. — Mais ce n'est pasencore tout, entre vous et moi, — entre amis, monsieur Swiveller, — car si j'en parlais à mon frère, ce serait à ne jamais en voir la fin, — j'ai vu des pièces d'argent, placées sur ce bureau, disparaître de la même manière. —

Oui, trois demi - couronnes , à trois jours différents.

— Prenez-garde à ce que vous dites! — s'écria Richard; — c'est une affaire sérieuse. — En étesvous bien sûre? ]S 'est-ce pas quelque méprise?

— C'est un fait; et il ne peut y avoir aucune méprise.

— Par Jupiter! — s'écria Richard ; et ses inquiétudes pour la Marquise redoublèrent.

Plus il y réfléchit, plus il lui parut probable que la malheureuse petite servante était la coupable. Quand il pensait à la manière dont on la nourrissait, à son manque total d'instruction et d'éducation , et à son intelligence naturelle, aiguisée par le besoin et les privations , il pouvait à peine en douter. Et cependant, elle lui inspirait tant de compassion, qu'il aurait volontiers donné cinquante livres, — s'il les avait eues, — pour pouvoir prouver son innocence.

Pendant qu'il était occupé de ces réflexions ,. et que miss Sally secouait la tête avec un air de doute et de mystère, M. Brass entra dans l'étude.

— Bonjour, monsieur Richard — dit-il; — eh bien, voilà que nous commençons une autre journée, nous levant avec le soleil pour reprendre le cours de nos occupations ordinaires, le cours de nos devoirs, monsieur; et il faut nous en acquitter de manière à nous faire honneur à nous-méme et à nous rendre utiles à nos semblables.

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Tout en parlant ainsi, il s'élait assis (lovant son bureau, et il examinait avec att(Uîtion un billet de banque de cinq livres, l'exposant au jour avec une sorte d'affectation, comme pour mieux l'examiner. Voyant que M. Swiveller ne lui répondait pas, il leva les yeux sur lui, et remarquant son air pensif, il lui dit : — Vous avez l'air soucieux, monsieur Richard. Il faut travailler avec gaieté; c'est ainsi que le travail devient agréable.

Sally poussa un profond soupir.

— Quoi, vous aussi ? — Qu'est-il donc arrivé ? — M. Richard ! — ma soeur î

Sw^iveller jeta un coup d'œil sur Sally, et vit qu'elle lui faisait signe de faire part à M. Rrass du sujet de la conversation qu'ils venaient d'avoir. Comme il se trouvait lui-même dans une position peu agréable, jusqu'à ce que l'affaire fût éclaircie de manière ou d'autre, il se décida à répéter à M. Rrass tout ce que miss Sally venait de lui dire.

La physionomie de Samsori changea tout-àcoup ; mais au lieu de se mettre en colère, comme miss Sally avait eu l'air de s'y attendre, il alla fermer sans bruit la porte de l'étude, revint sur la pointe des pieds, et dit à demi-voix .

— C'est une circonstance très extraordinaire et très pénible. Le fait est, monsieur Richard, que depuis quelque temps je me suis aperçu que diverses petites sommes d'argent que j'avais laissées sur ce bureau de temj)s à autre en avaient disparu. Je n'ai

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