‹ Le marchand d'antiquitésChapitre 3 sur 37 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Le lendemain, Rit sortit au lever du soleil pour aller rejoindre Baibe et sa mère au rendez-vous convenu. Il eut soin de ne pns troubler le sonuneil de sa petite famille, et laissa son argent sur la cheminée, après y avoir écrit quelcpies mots à la craie, pour appeler l'attention dé sa mère sur cette circonstance, et l'informer que cet aigent venait de son fils; — puis il sortit de la maison, 1* cœur un peu plus lourd];que les poches; car il ne pouvait s'empêcher de regretter que le jour de fête se fût écoulé si riipidement. Il trouva Barbe et sa mère à peu près dans les mêmes dispositions, mais le grand air, la vue de la campagne, la conversation et la marche leur avaient inspiré des idées plus riantes quand ils arrivèrent à Finchley.

11 était de si bonne heure , que Kit eut le temps de panser le poney et de le rendre ai^ssi propre qu'un cheval de course, avant que !M. Garland descendît pour déjeuner. Ceite ponctualité lui valut des éloges de la part du vieillard , de la vieille dame et de M. Abel. A sou heure accoutumée, celui-ci partit à pied, pour prendre en route la voiture de Londres. Kit et M. Garland allèrenl iravailler au jaixlin.

D'ANTIQriITK?f. q5

Cette occupation n'était pas la inoins agréable ponrRit, car lorsqu'il faisait beau, ils se trouvaient tout-à-fait en famille. La bonne dame travaillait auprès d'eux , son panier à ouA^rage sur une petite table; son mari coupait, élaguait, taillait, armé d'une paire de grands ciseaux , ou aidait Rit à bêcher la terre. Ce jour-là , ils avaient à émonder la vigne. Christophe grimpa donc sur une petite échelle , et se mit à couper et à planter des clous que lui tendait le vieillard.

— Eh bien , Christophe 1 — dit M. Garland , -— vous avez f^iit un nouvel ami dans l'étude du notaire , à ce qu'Abel m'a dit ?

— Oh! — ^.oui , monsieur, oui. Il a agi très généreusemenf,

— J'en suis ravi ; — mais je puis vous dire qu'il est disposé à agir plus généreusement encore.

— En vérité , monsieur ! il est bien bon , mais assurément je n'ai pas besoin de lui , — dit Rit en enfonçant un clou rebelle à coups redoublés.

— Il désirerait vous avoir à son service... Prenez donc garde , vous allez tomber et vous blesser.

— M'avoir à son service , monsieur 1 — s'écria Rit en se retournant , le dos contre l'écheiie, avec l'agilité d'un saltimbanque. — Je ne pense pas , monsieuî-, qu'il ai; voulu parler sérieusement.

— C'est très sérieusement qu'il en a pa^lé à mon fils.

— Je n'ai jamais entendu chose pareille! —

a6 LE ^fARCHAND

murmura Rit en regardant tristement son maître et sa maîtresse. — Ccîla m étonne de sa part; cela m'étonne.

— Ecoutez , Christophe , — dit M. Garland , — il s'agit pour vous d'une affaire importante, et c'est sous ce point de vue cjue vous devriez l'envisager. Ce nouvel ami est en état de vous payer mieux que moi , — non pas, je m'en flatte, devons traiter avec plus de confiance, mais assurément ^ Christophe, il est à même de vous donner plus d'argent.

— Eh bien ! — dit Kit , — après . monsieur?

— Attendez un instant , ce n'est pas tout. Vous avez servi fidèlement vos anciens ^maîtres , et s'il venait à les retrouver, puisqu'il veut faire tout au monde pour cela , nul doute qu'il ne vous donne une bonne récompense ; sans parler du plaisir que vous auriez à revoir des personnes auxquelles vous semblez porter un attachement si vif et si désintéressé. Il faut songer à tout cela , Christophe , et ne pas vous hâter de faire un refus inconsidéré.

Rit ne put persister dans sa résolution sans faire une cruelle violence à ses sentiments, en entendant ces dernières paroles, qui présentèrent à son esprit la réalisation de ses rêves et de ses espérances ; mais ces angoisses ne durèrent qu'un instant , et il se mit à dire brusquement :

— Ce gentleman n'a aucun sujet de croire que je veuille quitter ma place pour le servir; me prendil pour un inseî'Sé ?

d\ntiquit^s. H'J

— Peut-être il vous prendra pour tel, Christophe, si vous rejetez ses offres.

— Eh bien ! comme il lui plaira. — Je serais véritablement fou, si je quittais d'aussi bons maîtres qui m'ont ramassé dans la rue, mourant de misère et de faim. — Si miss Nelly revenait, madame, — ajouta Rit en se tournant tout-à-coup vers sa maîtresse, — ce serait différent, et peut-être, si elle avait besoin de moi , pourrais-je vous demander de temps à autre la permission de travailler pour elle , lorsque j'aurais fini mon ouvrage à la maison. Mais si elle revient, elle n'aura plus besoin de moi ; elle sera i-iché! — Cependant , je serais si heureux si je la revoyais! — Et il enfonça un clou dans la muraille , beaucoup plus avant que cela n'était nécessaire.

— Et le poney, monsieur, — continua-t-il , — Whisker. — madame! — il sait si bien que je parle de lui, que vous l'entendez hennir, monsieur! — croyez-vous, madame, qu'il se laisserait jamais approcher par d'autres que moi? — Et ie jardin , et M. Abel 1 M. Abel voudrait-il se séparer de moi, madame? cela briserait le cœur de ma mère, et le petit Jacob lui-même aurait assez de jugement pour pleurer à en perdre les yeux , s'il pensait que M. Abel pût consentir à se séparer de moi, après m'avoir dit l'autre jour encore qu'il espérait me garder bien des années.

Dieu sait combien de temps auraient duré les

laincnlalions (l(* Ril , (jiii , du haut de sou rclicllo , s'adressait loin- à loiii'à M. (ît à iiiislrcss Gariaiul, sien ce inoniciil , Harbe n'était accouriu! pour annoncer qu'on venait d'apporter de la part du notaire un l)illet , qu'elle remit à son maître.

— Oh! — dit M. Garland après avoir lu le billet, — faites entrer le porteur de ce message.

Barbe s'éloigna pour exécuter cet ordre , et M. Garland se tourna vers Rit, en lui disant qu'ils auraient autant de répugnanceà se séparer de lui , que lui-même en manifestait à ce swjet.

— Cependant, Christophe, — ajouta-t-il en jetant les yeux sur le billet qu'il tenait à la main, — si ce gentleman désirait vous emprunter de nous, pour une heure ou deux, et même pour quelques jours, nous devons y consentir, et vous y consentirez sans doute aussi, vous-même. — Ah! voici le jeune homme. — Comment vous portez-vous,

monsieur?

Cette question s'adressait à M. Chuckster qui s'avançait dans l'allée en se dandinant. Son chapeau était remarquablement penché sur l'oreille, et ne recouvrait qu'une légère partie de sa longue cheveluie.

— J'espère que vous êl;es en bonne santé, monsieur? — répondit celui-ci. — J'espère que vous vous portez bien, madame? — Voici un charmant pied-à-terre, monsieur, — délicieuse campagne, sur ma parole.

D A.NTlQlHTl';S. 2q

— Vous voulez emmener Christoj)he, à ce que je vois, — dit M. Garlaiici.

— J'ai une voiture qui attend à cet effet; eiieest alleléed'un cheval gris très fringant, et si vous êtes connaisseur, monsieur —

Après s'être excusé d'examiner le fringant animal, en alléguant son peu de connaissances en pareilles matières, M. Garland invita M. Chuckster à faire un second déjeuner, etcelui-ci ayant volontiersaccepté la proposition ,, quelques viandes froides, flanquées d'ale et de vin, furent promplement se»;vies siu' un plateau.

Pendant le repas, M. Chuckster déploya tout son talent pour enchanter ses hôtes, et les convaincre de la supériorité d'esprit que doit posséder l'habitant de la ville. Dans ce but, il fit tomber la conversation sur les petits scandales du jour, genre d'entretien dans lequel ses amis prétendaient , à juste tilie, qu'il excellait, ce qui ne parut inspiier aucunintérét à ses auditeurs.

— Et maintenant (pie mon cheval a eu le temps de reprendre haleine, — dit M. Chuckster en se levant de table, il faut, à mon grand regret, que je file un nœud.

Ses hôtes ne s'opposèrent en rien à ce qu'il s'arrachât d'auprès d'eux, de sorte que M. Chukster et Rit se miient immédiatement en route pour Londres; Kit perché sur le siège de la voiture, et M. Chukster solitairenjent assis dans l'intérieur.

Lorsqu'ils furent arrivés chez ienotain^ Rit suivit son coinpa'^non de voyage clans l'étude, où, sur l'invitation de M. Al)el, il |)rit un siège et attendit, car le gentleman qui avait besoin de lui était sorti , et pouvait ne pas revenir de quelque temps. Cette possibilité se vérifia pleinement. Kit dîna, prit le thé, lut un grand nombre de pages de l'Almanach des adresses, et fit deux ou trois sommes avant que le gentleman fut de retour. Enfin il entra d'un air excessivement pressé. Il resta quelque temps renfermé avec M. Witherden et M. Abel , qui vint ensuite appeler Rit , dont l'in'quiétude et la qijriosité étaient extrêmes. ' *

— Christophe, — dit le gentleman, — j'ai découvert où sont votre vieux maître et votre jeune maîtresse.

— Ah ! monsieur, est-il possible? — s'écria Rit les yeux étincelants de joie. — Où sont-ils , monsieur? — Comment vont-ils , monsieur? — Sont-ils près d'ici?

— Ils en sont bien loin; — mais je pars cette nuit pour les aller chercher, et je désire vous emmener avec moi.

— Moi, monsieur! — s'écria Rit au comble de la surprise et du ravissement.

— Nous avons près de soixante milles à faire. Si nous voyageons toute la nuit en poste, nous arriverons demain matin de bonne heure. Comme ils ne sauront pas qui je suis, et que l'enfant pourrait

d'ajntiquitês, - 3l

penser, en voyant un étranger à leur poursuite, qu'il a de mauvaises intentions contre le vieillard, n'agirai-je pas sagement en me faisant accompagner d'un jeune homme qu'ils connaissent, et qui leur sera garant du tendre intérêt qu'ils m'inspirent ?

— Assurément , vous n'avez rien de mieux à faire, — répondit le notaire. — Il n'y a pas à hésiter.

— Je vous demande pardon, monsieur, — dit Kit, qui avait paru soucieux en entendant cette conversation; — si tel est votre motif, je crains que ma présence ne fasse plus de mal que de bien. — Quant à miss Nelly , elle me connaît, monsieur, et elle aurait confiance en moi, j'en suis sûr; mais mon vieux maître, je ne sais pourquoi, personne ne le sait, — mon vieux maître , depuis sa maladie, n'a plus voulu me voir, ni entendre parler de moi. Je donnerais tout au monde pour vous suivre, monsieur; mais vous ferez mieux de ne pas m'emmener.

— Encore une difficulté! — s'écria l'impétueux étranger. — Vit-on jamais un homme aussi embarrassé que je le suis? — Connaissez-vous quelque autre personne en qui ils auraient confiance?

— Connaissez-vous quelqu'un, Christophe? — demanda le notaire.

— Personne , monsieur,.. Cependant , si ma mère...

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— Laconiiaissai('i)t-iIs? — dit le gcutlnnan.

— S'ils la connaissaieiil , iriDiisieiir? (loiiiment! Ils avaient autant de bontés pour elle que pour moi.

— Eh bien ! où diable est cette femme? — s'écria brusquement l'étranger en saisissant son chapeau. — Pourquoi n'est-elle pas ici, maintenant qu'on a besoin d'elle?

Il allait s'élancer hors de l'étude, décidé à jeter

de force la mère de Rit dans )a chaise de poste et à

l'enlever, et il fallut toutes les instances réunies de

M. Abel et du notaire 'pour l'arrêter. Ils lui firent à la fin comprendre qu'il valait mieux sonder Christophe, pour savoir de lui si sa mère voudrait consentir à entreprendre ce voyage avec tant de précipitation.

Après quelque hésitation, Christophe promit, au nom de sa mère, qu'elle serait prête dans deux heures, et il s'engagea à l'amener, munie de tout ce dont elle aurait besoin , avant le délai ûxé. Après avoir pris cet engagement quelque peu téméraire, il partit sans perdre de temps pour en assurer l'accompli^ement.

D ANTIQUITES.

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