CHAPITRE LIX
Lorsque Kit descendit, environ un quart d'heure après, M. Samson Rrass était seul dans son étude. Il ne fredonnait pas suivant sa coutume ; il n'était pas assis devant son bureau ; il était debout, le dos tourné à la cheminée, et il avait un air si étrange, que Rit crut qu'il avait été attaqué d'une indisposition subite.
— Vous est-il arrivé quelque chose, monsieur? — lui demanda-t-il.
— Quelque chose? Non. — Que pourrait-il m'étre arrivé?
— Vous êtes si pâle , monsieur, que je vous aurais à peine reconnu.
— Pur effet de l'imagination , Rit. Je ne me suis jamais mieux porté. Jamais je n'ai été plus en gaieté : ah! ah! ah! — Comment va notre ami làhaut?
— Beaucoup mieux , monsieur.
— J'en suis charmé; j'en remercie le ciel. — C'est ini excellent homme, — libéral, — généreux, — un admirable locataire, ne donnant aucun embarras. — Et M. Garland , j'espère qu'il est en bonne
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sîinlé? — Et le poney ;^ vous savez que c'est mon ami particulier, Kit. Ah! ah! ah!
Rit lui rendit un compte satisfaisant de tous les hahitants d'Âbel-Cottage. M. Brass, qui l'écoutait sans attention et avec impatience, se mit à son bureau, fit signe à Rit de s'approcher de lui, et saisit un bouton de son habit.
— J'ai pensé , Rit , qu'il me serait possible de faire gagner quelque chose à votre mère. — Je crois vous avoir entendu dire qu'elle est veuve et chargée d'enfants.
— Oui, monsieur; et il n'a jamais existé une meilleure mère , ni une femme ayant plus de courage au travail.
— Ah! — s'écria Brass, — qu'y a-t-il de plus touchant que de voir une pauvre veuve se dévouer à un travail constant et pénible pour soutenir et élever décemment ses enfants orphelins? — Débiirrassez-vous de votre chapeau , Rit.
— Je vous remercie, monsieur, il faut que je m'en aille sur-le-champ.
— N'importe ! Débarrassez- vous-en jusqu'à ce que vous partiez , — l'épliqua Samson. Et lui prenant son chapeau, il jeta quelque confusion dans ses papiers pour lui faire place sur son bureau. — J'ai donc pensé, Rit, que nous sommes souvent chargés de louer des maisons appartenant à nos clients, et jusqu'à ce qu'on trouve un locataire, nous y plaçons des gens que souvent nous ne côn-
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naissons pas , er qui quelquefois ne méritent pas notre confiance. Qui nous empêche d'employer ainsi cette digne femme, votre mère ? Passant d'une mnison à une autre, elle serait logée gratis toute Tannée, et elle aurait en outre une certaine rétribution par semaine, ce qui la mettrait plus à l'aise qu'elle ne Test à prosent. — Qn'en pensez-vous, Kit? y voyez-vous quelques objections? Parlez avec franchise , mon seul désir est de vous être utile.
Tout en parlant ainsi, Brass changea de place deux ou trois fois le chapeau de Rit , et il remuait ses papiers, comme s'il y eût cherché quelque chose.
— Comment pourrais-je voir une objection à une offre si avantageuse, monsieur? — répondit Kit plein de reconnaissance ; — je ne sais comment vous en remercier.
— Eh bien ! — dit Brass, se tournant tout-à-coup vers lui, avec un sourire si sombre et si sinistre, que Kit en tressaillit , — l'affaire est faite.
Rit le regarda d'un air confus.
— Je vous dis qu'elle est faite. Kit, et vous le verrez avant peu. Ah ! ah ! ah! — Mais comme ce M. Richard est lent à faire ses commissions ! — Voulez-vous bien veiller un instant sur l'étude , Kit? Je ne vous retarderai pas ; je n'ai besoin que d'une minute.
Il sortit en parlant ainsi, et il revint au bout d'une minute. Sw^iveller ariivait au même instant. Kit
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partit siir-le-cliaiii|) pour rrpaici' !(,' temps perdu, et inissSaliy, qui était clans le corridor, le vit sortir (le la maison.
— Voilà donc votre favori paru, mon frère ? — dit-elle d'un ton ricaneur en entrant dans Tétude.
— Mon favori , si cela vous plaît , — répondit Brass ; — un honnête garçon , monsieur Richard; un digne jeune homme.
— Hem ! — dit miss Sally en toussant.
— Je vous dis , drôless^, — s'écria Samson avec emportement, — queje répondrais deson honnêteté sur ma vie. Ne cesserai-je jamais de vous entendre parler ainsi? Serai-je toujours tourmenté et persécuté par vos indignes soupçons? N'aurez-vous jamais de respect pour la véritable vertu ? Si vous en venez là, je soupçonnerai votre honnêteté plutôt que la sienne.
Miss Sally tira de sa poche sa tabatière d'étain, y prit une grosse prise , et la i-espira lentement en le regardant en face d'un air de mépris.
— Je sens queje m'échauffe, monsieur Richard, — continua le procureur; — ce n'est pas là ce qui convient en affaires; mais elle me pousse à bout; elle me rendra fou.
— Pourquoi ne le laissez-vous pas tranquille? — dit Richard à miss Sally.
— Parce que cela lui est impossible , — répliqua M. Brass; — parce qu'il est dans sa nature de me
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vexer et de me contrarier, sans quoi elle tomberait malade. N'importe, j'ai fait ma volonté. J'ai encore donné au jeune homme une preuve de confiance ; je l'ai chargé de veiller sur mon étude pendant quelques moments d'absence. Qu'en direzvous, langue de vipère?
Miss Sally prit une seconde prise , remit sa tabatière dans sa poche , et regarda son frère de l'air le plus calme.
— Oui, — continua Brass d'un ton de triomphe,
— il a ma confiance , etyl la conservera. — Eh bien î — Quoi ! — Comment ! — Où est donc le ?
— Qu'avez-vous perdu? — demanda Swiveller.
— Comment cela se peut-il? — dit Brass, fouillant dans toutes ses poches!, regardant sur son bureau , par terre , et bouleversant tous ses papiers ;
— je ne le vois plus — le billet , monsieur Richard, — mon billet de banque de cinq livres
— que peut-il être devenu? — Vous savez que je Tarais laissé là.
— Quoi! — s'écria miss Sally en battant des mains. — Disparu î — Eh bien ! qui avait raison ?
— Qui est le voleur ? — Mais ne songez pas à vos cinq livres; qu'est-ce que cinq livres? — C'est un honnête garçon ; très, honnête , vous savez?
— Ce serait ime bassesse de le soupçonner. — Ne le poursuivez pas ; non! non !
— Est-il réellement perdu ? — demanda Swivel-
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1er, le vis;ip^e aussi pâle que celui du procur-eiir.
— Sur lïia paioU? , monsieur JUcliard , je crains qtie ce ne soif une vilaine nfT;nre, — répondit BKiss , cherchant encore dans ses poches avec un ail- (ragilation. — Il n'est que trop certain que le billet a disparu.
— Ne courez pas après lui, — dit miss Sally; — làisî^ex-lui le temps de s'en débarrasser. Ce serait une cruauté de le convaincre de vol.
Swiveller et Samson la regardèrent, et se regardèrent ensuite l'un l'autre avec un air de stupéfaction ; et comme pressés par une impulsion commune , ils prirent leur chapeau , et se précipitèrent dans la rue en courant comme s'il y allait de la vie.
De son côté, Kit courait aussi, quoique moins vite, et comme il était parti quelques minutes pîus tôt, il avait de ravanf/:^ sur eux. Cependant, comme ils savaient quel chemin il devait suivre, ils parvinrent à l'at teindre, etSamson lui saisit le bras droit à l'instant où Swiveller le prenait par le gauche.
— Arrêtez! — s'écria Samson; — pas si vite, monsieur, vous semblez bien pressé.
— Et je le suis réellement, — répondit Rit, les regardant avec surprise.
— Je je puis à peine le croire, — dit Samson,
— mais quelque chose de précieux a disparu de mon étude, — j'espère que vous ne savez pas ce que c'est.
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— Comment le saurais-je , monsieur Brass ? — s'écria Kit, tremblant de la tête aux pieds. — Juste ciel! je trie flatte que vous ne supposez pas...
— Non, non, — réplicpia Brass avec vivacité;
— je ne Suppose rien ; — je ne vous accuse de rien.
— Vous reviendrez tranquillement avec nous , j'espère?
— Sans doute , — répondit Rit : — pourquoi non?
— Certainement , — répéta Brass; — pourquoi non? et le plus tôt sera le mieux. — Monsieur Richard, ayez la bonté de lui prendre un bras, et je prendrai l'autre. 11 n'est pas commode de marcher trois de front sur le trottoir; mais les circonstances l'exigent, monsieur; nous ne pouvons nous en dispenser.
Rit pâlit et rougit successivement, mais il ne ht aucune résistance, et ils reprirent tous trois le chemin deBevis-Marks. Pendant ce temps, M. Swivel- 1er, à qui les fonctions qu'il remplissait ne plaisaient guère, îrouva une occasion pour lui dire à l'oreille que s'il voulait avouer son crime, seulement par un signe de tête , et promettre de ne plus y retomber, il ne mettrait aucun obstacle à ce qu'il donnât un croc-en-jambe au procurein% et à ce qu'il s'échappât par le premier passage devant lequel il se trouverait. Rit rejeta cette proposition [)ar un regard indigné, et Swiveller n'eut plus d'autre parti à prendre que de continuer à conduire l'accnsié dans
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le local où le délit dont il était soupronné avait été commis, et dès qu'ils y furent arrivés, la charmante Sally eut soin d'en bien fermer la porte.
— Si vous êtes innocent, Christophe, — dit M. Brass, — vous devez désirer qu'il ne reste pas le moindre doute de votre innocence, et il n'y a pour cela qu'un seul moyen. — Consentez-vous à être fouillé?
— Bien volontiers, monsieur; mais je vous dis que vous vous reprocherez vos soupçons jusqu'au dernier jour de votre vie.
— C'est certainement une circonstance pénible, très pénible, — dit Brass en enfonçant un bras dans une poche de l'habit de Rit, et en tirant une multitude de petits objets. — Il n'y a rien de suspect dans cette poche, monsieur Richard, ni dans celles du gilet, et personne ne peut s'en réjouir plus que* moi.
M. Swiveller, qui tenait en main le chapeau de Kit, suivait avec attention et intérêt tous les mouvements du procureur, quand celui-ci, tout en fouillant dans la seconde poche de l'habit du jeune homme, pria Richard d'examiner le chapeau.
— Il s'y trouve un mouchoir, — dit Swiveller.
— Il n'y a aucun mal à cela, répliqua Samson; — les médecins prétendent que c'est une coutume nuisible à la santé, parce qu'elle fait porter trop de chaleur à la léle; mais sous tout autre point de vue
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Il fut interrompu par une exclamation que poussèrent en même temps M. Swiveller, miss Sally et Kit lui-même. Il tourna la tête, et vit Richard tenant en main un billet de banque de cinq livres.
— Où l'avez-vous trouvé? — s'écria-t-il.
— Entre le chapeau et la doublure, — répondit Swiveller d'un ton de consternation.
Brass regarda successivement sa sœur, Richard, les murailles, le plafond , le plancher, le bureau , tout, excepté Kit, qui était immobile et stupéfait.
— Et voilà dans quel monde nous vivons 1 — s'écria M. Brass en joignant les mains; voilà quelle est la nature humaine! Voilà le mécréant à qui je voulais faire du bien , et en faveur duquel mon cœur me parle encore! — Mais non, je me dois à moimême, — je dois à ma profession de donner l'exemple de faire exécuter les lois de mon pays. — Ma sœur, je vous demande pardon. — Monsieur Richard, le moment de faiblesse est passé, je reprends toute ma force morale; ayez la bonté d'aller chercher un constable.
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