CHAPITRE LXH
Une faible lumière , perçant à travers la fenêtre du mauvais hangar que M. Quilp appelait son comptoir, et rendue rougeâtrepar un épais brouillard , annonça à M. Brass le surlendemain dans la §oirée qu'il trouverait son digne client au rendezvous que celui-ci lui avait donné. Il s'était déjà heurté plusieurs fois les jambes entre des pièces de bois dispersées au hasard sur le quai , et s'arrêtant un instant pour se les frotter, il se dit à lui-même : — Je crois que ce petit monstre change de place tous les jours tous les vieux bois qui sont sur son quai, pour estropier plus sûrement ceux qui sont obligés d'y venir. Je déteste de me trouver ici sans Sally; sa protection vaut mieux que celle de douze hommes. Je voudrais bien savoir ce que fait à présent ce nain hideux; — il boit sans doute, pour attiser le feu de la rage dont il est toujours consumé. Je suis sûr qu'il ne se ferait pas plus de scrupule de m'étrangler et de me jeter ensuite dans la rivière que si je n'étais qu'un rat ; ce ne serait pour lui qu'une plaisanterie. — Chut ! je crois l'entendre déclamer.
Erfectivement, M. Quilp lisait à haute voix, et
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avec (les intoiialioiis pins inrlcs (juc le cas ne l'exigeait, le passage suivant (rnii jomnal : — '< T.e cligne magistrat, aj)res avoir élit cpie le prisoimier trouverait quelque difficulté à faire croire à un jury la vérité de l'histoire qu*il racontait , a donné ordre qu'il fût conduit en prison, jusqu'à ce qu'il soit t?aduit devant la cour de session. »
Après avoir prononcé ce dernier mot, il partit d'un bruyant éclat de rire; il recommença ensuite à lire le même passage, en termina la lecture de la même manière , et en fit autant trois ou quatre fois de suite.
— Quelle imprudence! — murmura Brass ; — je voudrais qu'il fût muet , — qu'il fût sourd , — qu'il fût aveugle , — qu'il fût pendu î — ajouta-t-il en l'entendant commencer encore la même lecture. Cependant il s'approcha du comptoir, et dès que l'accès bruyant de gaieté fut passé , il frappa à la porte.
— Entrez ! — dit le nain.
— Comment vous portez-vous ce soir, monsieur? — demanda Samson en ouvrant la porte. — Ah! ah! ah! Quelle étrange demeure! elle est d'un goût tout-à-fait particulier, monsieur.
— Entrez donc , fou , — s'écria Quilp ; — entrez , et ne restez pas là à ouvrir de grands yeux et à montrer vos dents. — Entrez, vous dis-je , menteur^ parjure , faux témoin , entrez!
— Quelle gaieté incroyable! ~ dit Brass, entrant
fri fermant la porte; — il est ce soir dans une veine (In plus haut comique. — Mais est-il tout-à-fait judicieux, monsieur, de...
— Quoi , Judas ? — demanda le nain.
— Judas ! — répéta Brass. — Ah ! ah ! ah 1 Excellent! Comme il est plaisant!
— Vous me demandiez s'il était tout -à-fait judicieux de... Finirez-vous votre phrase?
— Je voulais dire , monsieur, que, quoique vous possédiez au plus haut degré le talent de la déclamation , je doutais qu'il fût très prudent de...
— De quoi faire?
— De parler si haut, monsieur, quand on fait allusion à ces petits arrangements pris entre amis, — très innocents en eux-mêmes, mais que la loi appelle des complots et des conspirations.
— Que voulez-vous dire, front d'airain? Est-ce que j'ai jamais comploté ou conspiré avec vous ? Je ne sais qui me retient; mais je devrais, — ajouta Quilp en jetant les yeux sur une barre de fer rouillée qui était à sa portée...
— Je n'ai voulu dire rien de semblable , monsieur! — s'écria le procureur alarmé; — seulement, mon expérience m'a appris que la loi applique quelquefois aux choses des dénominations qui ne leur conviennent pas. Mais vous avez raison , monsieur ; j'aurais mieux fait de ne point en parler , et si vous le trouvez bon, nous changerons de conversation. — Sally m'a dit que vous désiriez savoir des
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UIO LE MAUCIlAiNU
nouvelles de notre locataire. 11 n'est pas encore revenu dans sou a])partement , monsieur.
— Non? — dil Qnijp , tenant le manche d'une petite casserole qui était sur le feu, et qui contenait du rhum; — et pourquoi?
— Oui sans doute , pourquoi ? — répondit Samson. — Oh! monsieur, ajouta-t-il , — prenez garde, mon cher monsieur ! Faites attention à ce que vous faites!
— Qu'avez-vous donc? — demanda le nain, qui venait de retirer du feu la casserole pleine de rhum , et qui la portait à sa bouche.
— Ce rhum est presque bouillant , monsieur; je l'ai entendu frémir , et vous avez oublié d'v mettre de Feau.
Quilp ne lui répondit qu'en buvant plus de la moitié du rhum qui se trouvait dans la casserole ; et la hii passant, il lui dit : — Buvez le reste.
— Je le ferais bien volontiers, si je pouvais avoir quelques gouttes d'eau.
— De l'eau pour un procureur! Ah! ah! ah! vous voulez dire du plomb fondu et de l'huile bouillante , — de l'essence de poix et de goudron. Voilà ce qui leur convient, n'est-il pas vrai, Brass?
— Toujours le mot pour rire, — répondit Samson . tenant le manche de la casserole, et cherchant à gagner du temps. — Dans la bouche d'un autre ce propos serait piquant ; mais dans la vôtre, monsieur, c'est un chatouillement agréable.
' — Buvez ! — s'écria Qnilp en fronçant les sourcils, — et ayez soin de ne pas en laisser une goutte, quand vous devriez vous écorcher le gosier !
Brass vitau'il fallait s'y résoudre, et il avala le liquide brûlant, dont la force et la chaleur lui firent couler l'eau des yeux et la sueur du front , et couvrirent ses joues d'un rouge pourpre. Cependant au milieu d'un accès de toux qui s'ensuivit , il s'écria avec la constance d'un martyr que le rhum était délicieux.
— Et le locataire^ que m'en direz-vous? — demanda Quilp.
— Il est resté dans la famille Garland. M. Richard l'a rencontré hier , et le gentleman lui a dit qu'il ne pouvait se résoudre à rentrer dans la maison après ce qui s*y était passé, attendu qu'il se regardait comme étant en quelque sorte la cause de ce qui était arrivé. — C'est un excellent locataire, monsieur, et je serais très fâché de le perdre.
— Bah , bah , ne songez pas à cela. Économisez , devenez encore plus ladre que vous ne l'êtes.
— Personne ne peut être plus économe que ma sœur, monsieur Quilp.
— Vous avez pris un clerc pour m'obliger, congédiez-le.
— Congédier M. Richaid ! Je n'étais pas préparé à pela , monsieur.
— Je le crois bien , — répondit le nain en ricanant, — je ne vous l'avais pas encore permis. J'a-
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vais lîos laisons pour le laisser chez vous, pour l'avoir toujours sous la niaiu , et Tune de ces raisons était (jue c'était un plaisir pour moi de le voir, lui et son digne ami Frédéric Trent, croire que le vieux fou et sa jietite-fille étaient encore riches, tandis qu'ils étaient plus pauvres que des rats d'église.
— Je savais cela.
— Sans doute ; mais à présent je sais qu'ils ne sont pas pauvres; ils ne peuvent l'être , quand un homme comme votre locataire les cherche partout , et court le pays pour les découvrir. Ainsi peu m'importe à présent ce qu'il deviendra. Son ami , à ce que j'ai appris , a fait quelque fredaine qui i'a obligé à passer en pays étranger ; qu'il y pourrisse 1 Quant à ce Richard, il a la tête légère, un cœur de pigeon; je ne puis rien en faire. Qu'il se pende, qu'il se noie , qu'il meure de faim! qu'il aille au diable !
— Ahl ail! ah! Et quand voudriez-vous, monsieur, qu'il tît cette petite excursion?
— Renvoyez-le dès que la sentence de ce chien aura été prononcée.
— Je n'y manquerai certainement pas, monsieur, ('.e sera un coup pénible pour Sally; mais elle est habituée à maîtriser ses sentiments. Ahl monsieur Quiip , s'il avait plu à la Providence que vous et elle vous vous fussiez rencontrés plus tôt, quelh heureux résultats n'aurait pas eus une telle
d'antiquités. 2i3
union ! Elle faisait Torgueil et la joie de mon père,
— homme admirable, monsieur! Il aurait fermé les yeux avec joie, s'il lui avait vu un mari tel que vous.
— Vous l'eslimez, monsieur?
— Moi! non. — Je l'aime de toute mon ame.
— Vous êtes bien bon , monsieur. — Avez-rous quelque autre ordre à me donner que relativement à M.Richard?
— Non, — répondit le nain en versant du rhum dans la casserole; — mais avant de nous séparer, nous boirons à la sanlé de l'aimable Sally.
— Si nous pouvions y boire avec quelque chose de moins chaud, monsieur, — dit le procureur du ton le plus humble; — cela vaudrait peut-être mieux.
Mais le nain ferma Toreilie à toutes les remontrances; il voyait que le rhum que Brass avait bu commençait à lui monter à la tète, et il voulait l'achever avant de le laisser partir. Il le força donc de boire encore plusieurs coups de son feu liquide. Il en résulta queSamson crut voir tourner autour de lui le bureau, le poeie, et tout ce qui se trouvait dans le comptoir, et le plancher et le plafond s'avancer l'un vers l'autre comme pour s'embrasser, et qu'enfin il tomba sous la table dans une sorte de stupeur. Quand il en sortit, au bout d'une demiheure, il se releva, se rappela où il était, chercha des yeux son hôte , et ne le vit plus. Sa première idée fut que Quilp était parti, et lui avait joué le
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tour de Tenfermer dans son comptoir; mais une forte odeur de tabac le désabusa, et tournant les yeux de tous côtés, il aperçut enfin le nain lumant dans son hamac.
— Je vous souhaite le bonsoir, monsieur, ■ — lui dit-il.
— Je croyais que vous aviez envie de passer la nuit ici.
' — Cela m'est impossible, monsieur, quoiqu'on ne puisse avoir une chambre à coucher plus agréable. Si je pouvais seulement avoir une lumière pour trouver mon chemin.
— Bien sûrement, — répondit Quilp en sautant à bas de son hamac , — et je vous éclairerai moiijj^i^^e. — H prit la lanterne qui les avait éclairés toute la soirée, et dans laquelle un reste de chandelle brûlait encore, et le conduisit jusqu'à la porte de son comptoir.
— Prenez garde a vos pieds, —lui dit il, — et ne marchez sur aucune planche, car elles sont placées de manière à mettre en dessus les pointes des vieux clous qui y restent. Et faites attention en sortant de mon quai, que sur le chemin qui traverse le quai voisin, il se trouve un mauvais chien qui a mordu un liomme la nuit dernière , et une femme celle d'auoaravant. 11 est à l'attache, mais sa chaîne est longue, ainsi ayez soin de ne pas vous en approcher.
Fendant que le procureur cherchait son chemin
à l'aide de la faible clarté de la laiitenic, Quilp trouva le moment de souffler la chandelle sans que Brass pût s'en apercevoir. — Ah! — s'écria-t-il — le vent a éteint la lumière , et je n'ai plus de feu pour la ralhimer. Mais n'importe; vous connaissez le chemin; toujours tout droit. — Restant à la porte de son comptoir, il eut le plaisir d'entendre Samsotî trébucher à chaque pas et tomber de temps en temps; et quand il ne put plus l'entendre, il rentra tout joyeux dans son comptoir, et regagna son hamac.
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