‹ Le marchand d'antiquitésChapitre 27 sur 37 · CHAPITRE LXIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIIL

Le constable qui avait donné à Rit l'assurance consolante qu'il ne tarderait pas à être appelé devant la cour de justice de TOld-Bailey, et que son procès ne serait pas long, n'avait pas été faux prophète. La session s'ouvrit huit jours après la mise en prison du jualheureux jeune homme; le lendemain le grand jury déclara qu'il y avait lieu à accusation contre lui , et deux jours après il comparut devant le tribunal , et eut d'abord à répondre à la question d'usage que lui fit le président, s'il était coupable ou non du crime d'avoir félonnement pris, dérobé et volé dans l'étude et sur le bureau de SamsonBrass, piocureur dans Bevis-Marks, un billet de cinq livres sterling de la Banque d'Angleterre.

A cette question, Kit, d'une voix faible et tremblante, répondit c|u'ii n'était pas coupable. Ceux qui sont habitués à juger des choses à la hâte, et d'après les apparences, auraient peut-être voulu qu'il répondit à voix haute et d'un ton ferme; mais qu'ils réfléchissent qu'un jeune homme qui a été enfermé, ne ful-ceque dix à onze jours, entrequatre murailks , et qu'on fait entrer togt-à-coîjp <Jans une salle de

justice OÙ ilvoitson juge, les jurés, une foiiled'hornmesde loi et un auditoire nombreux, j3eut aisément se trouver interdit et déconcerté. Ajoutons aussi que la tête d'un juge, couverte d'une énorme perruque, a quelque chose d'imposant et d'effrayant pour ceux qui la voient pour la première fois. Enfin , ilfriut prendre en considération l'émotion que Rit éprouva naturellement en reconnaissant parmi les spectateurs M. Gariand, son fils et M. Witherden , qui le regardaient avec un ai d'inquiétude. Si Ton a égard à toutes ces circonstances, on ne sera pas surpris que Kit n'ait pu répondn* avec plus de hardiesse et d'assurance.

Quoiqu'il n'eût vu ni M. Gariand, ni son fils, ni M. Witheiden depuis son arrestation , on lui avait donné à entendre qu'ils avaient chargé un avocat de prendre sa défense. Aussi, quand il vit un homme en robe se lever et dire au juge, — Je suis le conseil du prisonnier, milord, — il le salua; et un autre s'étant levé ensuite en disant : — Milord, je suis le conseil du poursuivant, — il le salua aussi très innocemment, quoiqu'en tremblant de tous ses membres.

C'était le conseil du poursuivant qui devait parler le premier. Il était en belle humeur, car il avait fait déclarer innocent la veiile, par un autre jury, un homme qui avait eu le malheur d'assassiner son père, et son discoiirs s'en ressentit. Après avoir rapporté longuement les faits de la cause, et avoir dit

que, depuis (ju'il suivait le barreau, il n'avait jaitlais vu une accusation de crime soutenue par une plus forre cliaîiie de preuves, il dit aux jurés que s'ils acquittaient le prisonnier ils en éprouveraient autant de remords qu'il en avait prédit la veille aux autres jurés, s'ils déclaraient coiqoable celui sur le sort duquel ils avaient à prononcer. Il savait, ajoutat-il, que son honorable ami, le conseil du prisonnier, chercherait à le(n^ inspirer des doutes sur l'honneur et la probité du poursuivant ; mais il était sûr que messieurs les jurés fermeraient l'oreille aux calomnies qui pourraient être débitées contre un homme aussi honorable et aussi respectable qu'aucun de ceux qui eussent jamais exercé Thonorable et respectable profession de procureur. Enfin il deinaïida si messieiu's les jurés connaissaient le quartier de Bevis-Marks. Il l'espérait pour leur honneur. IVInis s'ils le connaissaient, croiraient-ils qu'un homme de la profession de M. Brass eut pu demeurer tant d'années dans un endroit qui rappelait tant de grandes idées et de si nobles souvenirs historiques, s'il n'eût joui de la réputation la plus intacte et la mieux méritée? Après avoir long-temps insisté siir ce fait, il ajouta que ce serait faire une insulte à leur intelligence s'il en disait davantage, et il appela pour premier téînoin M. Samson Brass. • M. Brass arriva frais et dispos, il salua le juge t^iï honune qui cherchait à lui rappeler qu'il l'avait dëjà vu en d'autres circQnstauî.es, Croisant ensuite

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le bras , il se tourna vers son conseil, ayant l'air de lui dire : — Me voici , — regorgediil de preuves, — questionnez-moi. -^ L'avocat se mit en besogne avec beaucoup d'adresse, tira de lui peu a peu tout ce qui pouvait servir de preuve contre l'accusé, et en fit valoir l'évidence et la lucidité. L'avocat du prisonnier lui fit alors subir un contre-interrogatoire; mais tout son talent y échoua ; il n'obtint de lui que des réponses laconiques , et n'en tira rien qui pût le mettre en contradiction avec luimême ou affaiblir sa déposition.

Le second témoin fut miss Sally Brass. Elle répondit clairement et promptement à toutes les questions du conseil pour la poursuite ; mais quand l'avocat du prisonnier vint à l'interroger à son tour, voyant qu'elle développait dans chacune de ses réponses quelque nouvelle circonstance tendant à incriminer davantage le prisonnier, il mit fin promptement à son interrogatoire, et se rassit avec quelque confusion.

M. Richard Swiveller parut le troisième. Le conseil de M. Brass avait été secrètement averti que ce témoin était favorablement disposé pour le prisonilier, et il en fut convaincu quand il vit combien il avait de peine à arracher dejui les faits les plus iujportants dont il devait dé[)oser, et les efforts qu'il faisait pour en affaiblir la portée.

-^ Monsieur, o'écria-t-il enfin, dites-moi, s'il Vous plaît y où vous avez dîné hier. — Où j'ai

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dînéj,liier, monsieur? — Oui, uiOfisitMir, nù vous avez dîné hier. Etait-ce bien loin d'ici? — Non, monsieur. — Et où était-ce? — En face d'ici, de l'autre coté de la rue. — Et avez-vous diné seul, monsieur? N'avez- vous pas régalé quelqu'un? — Oh! oui certainement, monsieur, répondit Swivel- 1er en souriant. — Point de légèreté, monsieur, s'écria l'avocat d'une voix de tonnerre, — n'oubliez pas où vous êtes. Vous êtes venu hier ici, croyant que cette cause serait appelée, et vous y avez dîné avec quelqu'un. Mais qui était ce quelqu'un ? N'était-ce pas un frère du prisonnier — Je vais vous expliquer, monsieur... — Je n'ai pas besoin d'explication, iiionsieur ! Répondez oui ou non. — Permettez-moi de vous faire observer... — Oui ou non, vous dis-je. — Oui, monsieur, c'est son frère; mais... — Vous l'entendez, messieurs, — s'écria l'avocat, lui coupant la parole, et s'adressant aux jurés, et vous voyez quelle espèce de témoin vous avez devant vous.

Le conseil du prisonnier, n'entendant rien à ce dhier du témoin avec un frère de l'accusé, et craignant de nuire à son client en voulant le servir, déclara qu'il n'avait aucune question à faire a M. Swivelier. Or, le convive qu'il avait régalé la veille était le petit Jacob, que sa mère, qui avait cru aussi que le procès aurait lieu ce jour-là , tenait dans ses bras, et à qui ii avait donné un biscuit pendaiil qu'il dînait. Personne ne sut la vérité;tout

le inonde crut le mensonge, grâce à l'adresse ingénieuse du conseil de M. Brass.

Il reshut à entendre les témoins à décharge. Ici le conseil de M. Brass déploya de nouveau lonte sa dextérité. Quand M. Garland eut rendu le compte le plus satisfaisant de la conduite et de la probité de Rit depuis qu'il était à son service, il eut l'adresse de tirer de lui à force de questions qu'il n'y était entré que depuis peu de temps; qu'il l'avait pris sans se procurer aucune information sur sa conduite antérieure , et sur la seule recommandation de sa mère , et qu'il avait été congédié tout-à-coup par son ancien maître, sans que personne pût en dire lemotif. — Réellement, monsieur Garland, — lui dit-il , — vous avez agi avec une indiscrétion étonnante dans un homme de votre Age. — Les jurés pensèrent de même , et ils déclarèrent à l'unanimité Christophe Nubbies coupable, sans même avoir besoin d'en délibérer dans leur chambre. Le juge remit à un autre jour le prononcé de la sentence, et le pauvre Rit fut reconduit en prison.

Sa mère l'y attendait, et le porte-clefs placé entre les deux grilles cherchait à la consoler en lui disant qu'il ne serait probablement pas condamné à être déporté pour toute sa vie, attendu que c'était le premier vol qu'il parût avoir commis. — Il n'en a jamais commis aucun, — s'écria la pauvre femme. — Cela est possible , répliqua le porteclefs, -— mais c'est la même chose.

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Hit arriva ( ii ce iiionient, et voyant sa mère sangloler, il lui dit: — Calmez-vous, ma mère; Dieu confiait mon innocence, et il la fera découvrir lin jour, quoique les hommes m'aient déclaré coupable. — Meusà peine avc^it-il prononcéces mots, qu'elle tomba sans connaissance. — N'y a- t-il personne qui soit assez charitable |)0ur la reconduire chez elle? — s'écria Riî. Richard SwÎNeller, qui arrivait en ce moment pour le voir, lui lit un signe de tète, enleva la bonne femme dans ses bras, dit à la mère de Barbe qui tenait les deux enfants de le suivre, prit un fiacre à la porte de la prison , et dit au cocher où demeurait la veuve. En y arrivant, la bonne femme avait recouvré l'usage de ses sens, et après être resté quelques instants avec elle , il la quitta, et s'apercevant qu'il n'avait pas assez d'argent pour payer le cocher, il remonta en voiture et se fit conduire dans Bevis-Marks, car c'était un samedi soir, ei le procureur lui devait une semaine de son salaire.

— Bonsoir ,, monsieur Richard , — lui dit Brass d'un ton enjoué.

M. Swiveller n'avait pu s'empêcher de soupçonner, dès le premier moment, que toute cette affaire était un complot infernal, dont le but était de perdre Rit, et dont Samson était le principal agent. La joie qu'il voyait briller sur ses traits à l'instant où ce malheureux jeune homme venait d'être déclaré coupable , redoubla ses soupçons,

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et il se borna à lui dire qu'il avait besoin d'ar-^ gent.

— Rien n'est pins juste ;, monsieur Richard , — ré[)ondit le procureur ; — il faut que tout le monde vive. — Pouvez-vous me rendre sur qn billet de cinq livres ?

— Non.

— Attendez , — reprit M. Brass en tirant sa bourse; — oui ; tenez, voici précisément la somme dont je vous suis redevable; et... monsieur Richard... ne vous donnez pas la peine de revenir ici.

— Comment !

— J'ai réfléchi , monsieur Richard , que l'étude de la jurisprudence a quelque chose de trop sec pour un jeune homme qui a autant de moyens que vous. - — Le théâtre, — l'armée, — l'église même, vous conviendraient mieux. Sally et moi nous serons fâchés de vous perdre, monsieur, mais c'est pour votre intérêt. > — Vous trouvez le compte juste, je suppose? Vous avez cassé un carreau de vitre , mais je n'en ai pas fait la déduction. Quand des amis se séparent , il faut que ce soit avec libéralité.

Swiveller ne lui répondit pas un seul mot ; il prit la veste qu'il mettait tous les jours en arrivant dans l'étude pour ménager son habit, la mit en rouleau , la prit sous son bras ,- et sortit de l'étude. Il en rouvrit la porte au même instant, resta une minute les yeux fixés sur M. Brass, comme s'il eût

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voulu étudier sa physionomie, et lui taisant eniiii un signe de tète d*un air j^^rave, il se retira pour ne plus reparaître.

Il paya le cocher, et retourna chez lui, plein de grands projets pour consoler mis!ress Nuhbles et pour rendre service à son fils. Mais la vie des jeunes gens dévoués au plaisir est toujours précaire, et l'agitation dans laquelle il avait vécu depuis inie quinzaine jours , se joignant aux effets de plusieurs années passées dans la dissipation , il fut attaqué pendant la nuit d'une fièvre violente, et se trouva le lendemain matin hors d'état de quitter son lit.

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