‹ Le marchand d'antiquitésChapitre 29 sur 37 · II. Xi · texte numérisé non relu

II. Xi

(linairement dans la clianibre iVun malade Mais ce (jui poita sa siiri)ris(' an coinl)l(^ , fiil de voir assise (levant niie table, — (}ni? la iMarqnise, oui la Marqnisc ellc-niénie, jcnant lonfe senle an crihbage; mêlant, conpant et donnant les caries; jonant, complant, marquant, connne si elle n'eût fait que jouer à ce jeu tonte sa vie.

— On je dors, on je rêve, on je suis enchanté comme dans les Mille ci une Nuits ^ — pensa Richard en laissant relomber le rideau. Pour s'assurer de sa situation véiitable, il se pinça le bras. — Cela est bien étrange, -— pensa-t-il; — j'avais de la chair en me couchant hier soir, et ce malin je n'ai que la peau sur les os.

En ce moment, la Marquise toussa une seconde fois. Swiveller entr'ouvrit de nouveau ses rideaux, et la vit jouant er^core au cribbage. — C'est bien une scène des Mille el une J\'iiits, — pensa-t-il ; — la Marquise est une fée qui a fait une gageure avec un autre à qui pourrait montrer le plus beau jeune homme du monde , el je suis à Damas ou au Caire, où elle m'a transporte'' avec ma chand)re.

!N'étanl pas Jout-àfait satisfait de cette explication, ii résolut de lui parler dèscpi'il en trouverait l'occasion, et elle ne tarda point à se présenter. La Marquise, en donnant les cartes, retourna un valet et oublia de marquer.

— Deux points pour le valet, — dit Sv^iveller d'une voix faible.

D AWtlQUlTÉS. aQ'?

La Marquise ballit des nîains , poussa un faraud cri et se leva à la hâte.

— Les Mille et une Nuits ^ bien certainement, — j:)ensa Swiveller. — On y bat toujours des mains au lieu de sonner. Je vais voir arriver mille esclaves noirs, chacun portant sur sa léle une corbeille pleine de joyaux.

Mais ii reconnut bientôt qu'elle n'avait battu les mains que de plaisir; cai' elle s'écria, non en arabe, mais en anglais : — Je suis si aise, que je ne sais que dire.

— Marquise, — dit Swiveller, convaincu qu'il n'était ni endormi ni enchanté, — faites-moi le plaisir de vous approclier de moi, et de me dire d'abord où je retrouverai ma voix, et ensuite ce qu'est devenue ma chair.

La petite servante secoua tristement la tête, et se mit à pleurer-

— Je conclus de touf cela que j'ai été malade, Marquise?

— Oui , vraiment ; très malade. Vous avez eu le délire , et je croyais que vous n'en reviendriez jamais. Mais , Dieu merci , vous voilà bien mieux.

— Et combien de temps ai-je été malade ?

— Il y aura demain trois semaines.

— Trois semaines !

— Tout autant.

En remettant en ordre les couvertures du lit qui s'étaient dérangées , la Marquise s'aperçut qu'il

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avait le front et les mains fraîches , et d'après ce .symptôme favorable, jugeant cpi'il n'avait plus de fièvre, elle lui prépara du tlié et une rùlie. lillc Taida ensuile à se mettre sur son séant, et lui mit des oreillers derrière le dos, conmie aurait pu le faire la garde-malade la plus expérimentée. Après Tavoir vu déjeuner de bon appétit , elle s'assit devant une table pour en faire aulani.

-— Marquise , comment se porte miss Sally ? — demanda Swiveller, qui s'imaginait en ce moment que c'était l'aimable sœur de l^rass qui , ayant appris qu'il était malade , lui avait envoyé sa petite servante.

La Marquise la regarda avec malice d'un air qui semblait dire : — Je n'en sais rien.

— Quoi! ne l'avez-vous pas vue depuis peu ?

— Non sans doute. — Je me suis enfuie de la maison.

— \ raiment ? Et où demeurez-vous à présent?

— Où je demeure? Ici.

— Et vous ne les avez pas revus?

— Non ; mais ils m'ont ai^ertisce,

— Je ne vous en! ends pas. Approchez votre chaise de mon lit. — Que dites-vous qu'ils vous ont fait ?

— Ils m'ont aveilisée.

— Ah ! je comj)rends. Ils ont fait mettre un avertissement dans les journaux pour avoir de vos nouvelles.

-:. C'est cela.

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— Et comment avez-vons songé avenir ici?

— Je vais vous le dire. — Après votre départ, il ne me restait pas un seul ami dans la maison , car le gentleman n'y a pas remis ie pied, et je ne savais où vous étiez ni vous ni lui. Mais un matin que j'étais...

— L'œil au trou d'une serrure?

— Précisément ; à la porte de l'étude; j'entendis une femme dire qu'elle était la maîtresse de la maison où vous demeuriez, et dont elle donna l'adresse; que vous étiez très malade, et qu'il n'y avait personne pour avoir soin de vous. M. Brass répondit: — Cela ne me regarde pas! Miss Sally ajouta : — C'est un drôle de corps ; mais ce n'est pas mon affaire 1 et la femme s'en alla , tirant la porte avec colère. Je m'enfuis le soir même; je vins ici , je lui dis que j'étais votre sœur, elle me crut , et je ne vous ai pas quittée depuis ce temps.

— Cette pauvre petite Marquise ! — s'écria Dick ; — elle s'est tuée de fatigue !

— Non , non , je ne me suis pas fatiguée. J'ai fait plus d'un somme sur un de ces fauteuils. — Mais si vous aviez vu comme je vous ai retenu une fois que vous vouliez sauter par la fenêtre; comme je vous ai forcé à vous recoucher, et comme j'ai chanté pour lâcher de vous calmer l'esprit î Dieu merci, c'est fini ; je suis si charmée de vous voir

mieux î

q30 ri- MABCIIAI\'D

— Je crois fort que sans vous , chèi c Marquise , je ne vivrais plus en ce uiomeut; je ne rouLlierai jamais, et...

— Chut! chut! — dit la petite servante, — nous avons assez causé. Le médecin dit qu'il vous faut de la tranquilHlé. Buvez ceci , fermez les yeux, et tâchez de dormir.

A ces mots, elle lui fit prendre une potion calmante que le médecin avait ordonnée. Swiveller la but, suivit le conseil de la Marquise, et ne tarda pas à s'endormir. Son sommeil ne fut pourtant pas bien long, et en s'éveillant il demanda quelle heure

il était.

— Six heures et demie viennent de sonner à Saint-Paul.

— Marquise , — s'écria Swiveller, se frottant le front comme si une nouvelle idée se fut présentée à lui tout-à-coup , — qu'est devenu Kit ?

— Il a été condamné à je ne sais combien d'apnées de déportation.

—-Est-il parti? — Et sa mère, qu'e^t-elle de-*

venue ?

— Je ne sais rien de tout cela , monsieur Richard. Mais si vous vouliez m'écouter bien tranquillement, je pourais vous dire quelque chose qui... Mais non , non, ce ne sera pas à présent.

— - Pourquoi non? Gçla. in'am usera.

— Vous amuser! oh , npnl j'en suis bien sure. — Attendez que vous soyez tor»l-;Vf;iit bien.

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-rr- Vous piquez ma curiosité , Marquise ; je dirai même que vous m'alarmez. Que pouvcz-vous avoir à me communiquer?

• — Oh î cela ne vous concerne pas personnelleipent.

-r- Est-ce quelque chose que vous avez entendu par le trou d'une serrure?

— . Oui.

r— Dans Bevis-Marks ?

— Oui.

^rr- Une conversation entre M. Brass et Sally ?

-r- Oui.

Swiveller tira de dessous ses couvertures son bras décharné, lui saisit le poignet, et la conjura si vivement de lui dire tout ce qu'elle avait entendu, qu'elle craignit que l'agitation dans laqiiclle elle le voyait ne lui lût plus préjudiciable que celle que pouvait lui causer ce qu'elle avait à lui dire. — Mais, — ajouta-t-elle, — si vous nem'écoutczpas bien tranquillement , je ne finirai pas mon histoire , je vous en avertis.

— Vous ne pouvez la finir sans la commencer, Marquise. Commencez-la sur-le-chamj) , je vous en supplie , et dires-moi tout, — tout.

— Eh bien , vous savez que ma chambre à coucher était la cuisine, où nous jouions aux cartes. Miss Sidly y descer.dait tons les soirs, éteignait le feu, emportait la chandelle, fermait la porte, en menait la clef dans sa poche, et j'avais à me cou-

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cher à tâtons. Elle venait ouvrir la |)orte tons les malins de très honne heure; mais je n aimais pas à être enfermée ainsi , car j'étais bien sûre que , si le feu prenait à la maison , ils ne songeraient qu'à eux, sans |)enser un instant à moi : aussi, partout où je trouvais une vieille clef rouillé^, je la rama>sais pour ressayera la porte , et enfin j'en trouvai une dans la cave à chai bon, qui ailail à la serrure.

Swiveller remuant les jambes sous ses couvertures, et (Jonnant d autres signes d'impatience, la petite servante se tut sur-le-champ. En devinant la raison , Richard la pria de l'excuser, s'il avait oublié un moment leurs conventions, et elle continua :

— Depuis que j'avais une clef de la cuisine , j'en sortais tous les soirs, quand je les croyais montés dans leur chambre, et j'entrais dans l'étude pour voir si vous n'y aviez pas laissé quelque reste de biscuit ou de sandwich , ou même des écorces d'oranges, que je mettais tremper dans de l'eau pour en faire une sorte de vin. — En avez-vous jamais goûté?

— Je ne bois jamais de liqueurs si fortes , Marquise. — Continuez, je vous prie.

— Le soir de la veille du jour où ce jeune homme fat arrêté, — il était fort tard, et je les croyais couchés depuis long-temps ; — en arrivant à la porte de l'étude, j'entendis qu'on y parlait. J'approchai un geil du trou de la serrure, et je vis

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M. Brass et miss Sally assis près du feii et causant ensemble. J'y appliquai l'oreille , et j'entendis M. Brass dire à sa sœur : — Sin- ma parole, — ditil, — c'est une chose dangereuse; elle peut nous jeter dans de grands embarras , et je ne m'en soucie qu'à demi. — Vous êtes une poule mouillée, — dit-elle; — j'aurais du être le frère et vous la sœur. M. Quilp n'est-il pas notre meilleur client? — Sans doute, — dit M. Brass; — mais... — Et ne sommesnous pas constamment occupés à ruiner quelqu'un par ses ordres? — C'est la vérité. — Qu'importe donc que nous travaillions aujourd'hui à perdre ce Kit, puisque c'est la volonté de M. Quilp? — Dans le fait, autant lui qu'un autre, — dit M. Brass. Ils continuèrent à causer plus bas et en riant. Je regardai par le trou delà serrure, et je vis M. Brass tirer un billet de banque de son portefeuille. — Voici un billet de cinq livres que j'ai reçu de Quilp, — dit- il, — et il jouera un rôle dans cette affaire. Kit n'est pas venu aujourd'hui , et par conséquent il viendra demain. Tout en causant avec lui, je cacherai ce billet dans son chapeau , — dit-il , — et je m'arrangerai de manière à ce que ce soit ce benêt de Richard qui le trouve, pour qu'il soit obligé de servir de témoin devant le magistrat. Ce sera bien le diable, si, par ce moyen, Quilp n'est pas débarrassé de l'honnête Kit. —^Eii ce moment, je les entendis se lever, et craignant d'être surprise, je descendis à la hâte dans la cuisine.

^34 LE MARrnvND

•rw Avez vous complé cette histoire à (pielqn'iin, Marquise?

^r^ Non ; j'avais presque peur cVy peuser. Quand j'appris que le jeune homme avait été déclaré cour pablo d'un vol qu'il n'avait pas commis, à qui en aurais-jc parlé? Vous étiez parti, et ie gentleman n'avait pas reparu à la maison. D'ailleurs, fjuand même il y eût été, je crois que je n'aurais pas osé lui en parler. Et quand je suis venue vous joindre ici , vous n'étiez pas en état de m'entendre.

— Marquise, — ditSwiveller, ôtant son bonnet de nuit et le jetant au bout de la chambre, -rr^ faites moi le plaisir d'aller voir quel teujps il fait , et je profilerai de ce moment pour me lever.

— Vous lever 1 A quoi pensez-vous?

— Il le faut. — Donnez-moi mes habits.

— Oh 1 que je suis contente! — Vous n'en avez plus.

— ^ Je n'ai plus d'habits l Que voulez-vous dire?

^^ Je les ai vendus pièce à pièce pour vous procurer tout ce que le médecin vous a ordonné. ^^ D'ailleurs vous ne pourriez vous soutenir sur vos jambes.

-rr J'en ai peur, — dit Richard, retombant sur son oreiller. — Mais quel parti prendre? Que dois-je faire?

Un moment de réflexion le convainquit que ce qu'il pouvait faire de mieux était d'avoir le plus tôt possible une entrevue avec M, Garland ou avec son

fils. Croyant que M. Abel pouvait être encore clicz le notaire, il en écrivit l'adresse snr un morceau de papier, et le remit à la petite servante. Il Ini fit ensuite le signalement si exact du père et du fils, que Sicile voyait Tun ou l'autre, il lui était impossible de ne pas le reconnaître. Enfin, il lui recommanda spécialement de se méfier de M. Chuckster, dont il connaissait l'antipathie contre Kit, et la pria de j>arlir à rinslant , et de lui ramener M. Garland ou M. Abel.

— Et ne reste«t-il réellement rien de mes vêtements ? — lui demanda-t-il pendant qu'elle ouvrait la porle pour sortir; — pas même une paire de panialons?

-rr-^ Absolu nient rien.

■ — Cela est embarrassant, -^-dil Swivclier quand elle fut partie; — elle n'aura pas même épargné mon parapluie. Mais n'importe , chère Marquise, vous avez fait pour le mieux , et sans vous je serais mort.

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