‹ Le marchand d'antiquitésChapitre 30 sur 37 · CHAPITRE LXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXV

La petite servante ne manquait pas d'intelligence, et ce fut un bonlieur pour elle , car elle se trouvait seule dans un voisinage où elle pouvait être reconnue et replacée sous l'autorité redoutable de miss Sallv Brass. Mais elle savait le risque qu'elle courait, et dès qu'elle fut sortie de la maison , elle prit successivement toutes les petites rues détournées et obscures qui se présentèrent à elle, sans s'inquiéter si elles la conduisaient directement dans le quartier où elle voulait aller. Quand elle se crut à une distance raisonnable de Bevis-Marks, eile chercba à se reconnaître , et ne sachant où elle était , die demanda son chemin aux marchandes de pommes et aux vendeuses d'huîtres qu'elle trouvait à chaque coin de rue. A l'aide des renseignements qu'elle obtint ainsi, et quoique ses souliers trop larges l'empêchassent de marcher bien vite, elle arriva enfin dans la rue où demeurait M. Witherden , et ayant reconnu le numéro de sa maison, elle s'arrêta devant la porte.

Une fenêtre au rez-de chaussée était encore éclairée ; eile s'en approcha, et vit un jeune homme qui achevait de ranger des papiers sur un bureau ,

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et qui ensuite tira le col de sa chemise, et mit sa cravate en bon ordre, comuie si 1 heure de quitter le travail était arrivée. Plus loin elle vit à travers une porte vitrée dans un autre cabinet deux hommes debout. Le plus jeune boutonnait sa redingote, comme pour partir; elle reconnut en lui M. Abel , d'après le signalement qui lui en avait été fait, et elle supposa avec raison que l'autre était le notaire. Elle résolut d'attendre à la porte jusqu'à ce que M. Abel sortît, poiu* lui parler, afiîi de ne pas courir le risque d'être obligée de s'expliquer devant M. Chuckster, et elle s'assit sur les marches de la maison qui était en face de celle du notaire.

A peine avait-elle pris cette posilion , qu'elle vit arriver un petit phaéton attelé d'un poney. En arrivant devant la maison du nolaire, le poney eut Tair de vouloir s'arrêter ; mais l'homme qui le conduisait ayant crié : — Ho! lio! — il voulut sans doute montrer son indépendance; et après avoir fait deux ou trois courbettes, il reprit le grand trot. Cependant, avant d'arriver au bout de la rue, il tourna de lui-même, revint sur ses pas^ et s'arrêta devant la porte de M. Witherden.

— Tu es bien l'animal le plus vicieux que j'aie jamais vu! — s'écria l'homme qui le conduiijait en descendant du phaéton.

— Ce n'est pas en lui disant des injures que vous en viendrez à bout. — - lui dit M. Abel, qui venait

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trniTivor à la porto, conduit par M. Clmckstcr; — s'il avait oiicoie son aîicien oondnclciir, il serait anssi docile qnelecliicn le niienx dressé. — Allons, donnez-moi la biide, et Ironvez-vous ici demain malin à l'henre ordinaire pour prendre soin de mon cheval. — En parlant ainsi, il flattait et caressait de la main le poney rebelle, et dès qu'il fut monté dans le phaéfon , l'animal lui prouva sa reconnaissance en partant sur-le-champ.

Pendant tout ce temps , M. Ghuckster était resté sur le seuil de la porte, et la petite servanle n'osa en sa pi'ésence s'aj^procher tle M. Abel pour lui parler. Iille courut après la voilure en appelant à grands ciis M. Abel qui ne l'entendit pas. Cependant elle atteignit le phaéton à l'instant où elle ne pouvait plus ni parler ni respirer, et faisant un grand effort qui lui fit perdre un de ses souliers, elle parvint à sauter sur le banc de derrière, et s'y assit.

M. Abel ne s'en était pas aperçu; mais au bout de quelques minutes, entendant in)e voix derrière lui et presque à son oreille, dire : — Monsieur! monsieur! — il se retourna en tressaillant, et voyant une figure qui lui était inconnue, il dit à la peiite servante : — Que me voulez-vous? Que faites-vous là ?

— Ah, monsieur! — > s'écria-t-elle , encore hors d'haleine, -^ ne perdez pas un instant, je vous en conjure; allez vite , vite, vite. Il y a quelqu'un dans

la Cité qui a besoin de VQiis voir. Il m'a onvoyt'e Vous cljercher, et m'a clin rgée de vous prier de venir tout de suite. Kit est innocent , monsieur, il vous en donnera la preuve, et il est encore temps de le sMUver.

— Que me dites-vous là , jeune fille?

— La véi'ilé, monsieur; sur mon honneur. IMnis dépéchez-vous, je vous en prie ; j'ai été bien longtenjps en chemin , et il croira que je me suis perdue*

M. Abcl pressa le poney en secouant légèrement ja bride , et le poney, soit par un nouveau caprice, soit par un mouvement secret de sympa! liie, se mit au grand trot, et continua la même allure jusqu'au moment où il arriva devant la maison où demeii** rait M. Swivellcr.

— Vous voyez là-haut celte chnmbre où il y a encore de la lumièie, — dit la petite servante sautant à terre; — c'est là qu'il loge. Descendez, je vous prie , je vais vous y conduire.

M. Abel étiiit un doi jeiines gens les pUis simples et les plus limid< s qu'on puisse voir^ et il hésita lui instant; car il avait entendu pailer de gens qiii s'étaient laissé conduire par des guides comme la petite servante ,^ sous différents prétextes , dans des repaires où ils avaient été volés ou assassinés. Cependant l'intérêt qu'il prenait à Rit l'emporta ; il descendit de voiture, chargea de garder le poney un jeune homme qui cherchait de l'occupation et

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qui s'offrit à lui, et prenant la main que lui offrait sa concluclrice, il la suivit sur !in escalier étroit et obscur.

11 ne fut pas peu surpris de se trouver introduit clans une chambre mal éclairée, que tout annonçait être celle d'un malade couché dans un lit dont les rideaux étaient fermés.

La petite servante s'approcha du lit, entr'ouvrit les rideaux , et dit : — ]N'est-cc pas un plaisir de le voir dormir si paisiblement, monsieur ? Ah ! si vous l'aviez vu seulement hier , c'était bien autre chose!

M. Abel ne répondit rien. Ses premiers soupçons s'étaient représentés à son esprit, et il semblait ne pas vouloir s'éloigner de la porte. La petite scr«» vante moucha la chandelle et l'aj^procha du lit: Swiveller ouvrit les yeux lout-à-coup, et malgré son extrême maigreur, M. Abel ie reconnut.

— Que veut dire ceci ? — s'écria-t-il en s'approchant de lui avec un air d'intérêt; — vous avez donc été malade ?

— Presque mort, — répondit Richard; — et vous ne m'auriez jamais revu vivant sans les soins de l'amie qui a bien voulu aller vous chercher, — Donnez-moi la main , je vous prie, Marquise, que je la presse pour vous remercier. — Asseyez- vous^ monsieur.

M. Abel fut très surpris d'entendre donner ce litre à sa petite conductrice. Il prit une chaise, et s'assit près du lit.

d'antiquités. q4i

— Elle vousa saris doute appris pourquoi je vous ai fait prier f^e. venir ici , monsieur? — continua Richard.

— Oui; mais je n'y entends réellement rien , et je ne sais qu'en penser.

— Vous saurez tout dans un moment. — Marquise, asseyez-vous sur mon lit, et racontez à monsieur dans le plus grand détail tout ce que vous m'avez dit; n'omettez pas la moindre circonstance. — Surtout, monsieur, ayez bien soin de ue pas l'interrompre.

Elle répéta son histoire presque mot pour mot. Pendant ce récit, M. Swiveller eut toujours les yeux fixés sur Abel ; et dès qu'il fut terminé, il reprit la parole :

— A présent, monsieur, vous savez tout , et vous n'en oublierez rien. J'ai la tête trop faible et les idées trop mal en ordre pour vous donnei* un avis , mais vous et vos amis vous saurez ce qu'il est à propos de faire. Après un si long délai , chaque minute est un siècle. Retournez donc chez vous le plus vite possible, et ne vous arrêtez pas pour me répondre un seul mot. Si vous avez besoin de la Marquise, vous la trouverez ici. Quant à moi, vous êtes toujours sur de m'y trouver au moins d'ici à douze ou quinze jours, et il y a pour cela plus d'une raison. — Marquise, éclairez monsieur. — Si vous perdez une minute de plus à me regarder, monsieur , je ne vous le pardonnerai jamais.

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M. Abel ne se le lit |)a.s irpéter deux fois, et il partit à rinslanl. L:i Marquise, qui l'avait éclairé jusqu'à la porle , dit en revenant que |)Our celte fois, le poney était j)arli au galop sans auLiine objection.

— Fort bien, — dit Ricbard , — j*en aurai j)lus de respect pour lui à Tavenir. — Mais vous, Marquise , songez à votre souper, car vous devez être faiiguce, et allez clierclier un pot de bière. — Allezy vous dis-je, — répéta-t-il , voyant qu'elle hésitait; — j'au-rai plus de plaisir à vous la voir boire, que si je la buvais moi-même.

11 fallut cette assurance pour déterminer la petite servante à faire une dépense si prodigieuse^ M. Swiveller, l'ayant vue manger et boire, à sa grande satisfaction, but lui-même une polioii qu'elle lui présenta , et quand elle le vit endormi , elle s'enveloppa dans une vieille couverture , et se coucha sur le tapis devant la cheminée.

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