‹ Le marchand d'antiquitésChapitre 4 sur 37 · CHAPITRE \U · texte numérisé non relu

CHAPITRE \U

Christophe se fraya un chemin dans les rues à travers les flots de la foule affairée, et traversa les ruelles elles passages, ne songeant qu'aux réflexions qui l'occupaient.

— Et si maintenant elle était sortie par hasard,

— pensa-t'il; — et si j'allais ne pas la trouver, ce gentleman' si impatient serait dans un bel état ! — Mais , pour sûr, — ajouta-t-il en arrivant à la maison de sa mère, — il n'y a point de lumière , et la porte est fermée. Que Dieu me pardoime cette pensée! — mais si elle est allée au Petit-Béth.el, je voudrais que le Petit-Béthel fût... bien loin d ici,

— dit Rit, changeant en une phrase plus honnête le mot qui s'était d'abord présenté à son esprit.

Il frappa à la porte une fois, deux fois; enfin, une voisine se mit à la fenêtre, et demanda qui désirait voir mistress Nubbles.

— C'est moi, — dit Rit; — elle est au Petit- Béthel, je suppose? — Et ce fut avec une sorte de répugnance qu'il prononça le nom de ce conventicule.

La voisine fit un signe affirmatif.

— Dites-moi donc où c'est, — reprit Rit; — car II. 3

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j(^ suis wnu j)()ur une ;(rf;iiri' j)rcssaiit(' , et il faut quc'j(^ fiissn sortir ma mère de la cliapelle, fû -t;lle dans la chaire

(le n elait pi\s chose aisée ^ue doblcnir des i'<nseiguemenls sur le i)ercail en question , car aucun des voisins ne faisait parliu du troupeau qui le fréquentait, et à peine quelques uns (feulre eux en connaissaient-ils le nom. A la fin , une commère de mistress Nubbles hii donna les informations dont il avait besoin, et il s'éloigna sans perdre de temps.

Après avoir fait mille détours pour y arriver, Rit entra enfin dans la chapelle , après slélre arrêté quelques instants à la por!e, pour reprendre haleine , et se présenter avec toute la décence convenable.

Le Petit-Béthel était bien nommé. Tout en effet y était petit, infiniment petit. — On n'y voyait qu'un petit nombre de petits bancs ^ une petite chaire, dans laquelle un peliî homme (cordonnier de profession et prédicateur par vocation) débitait en ce moment un fort long sermon. L'auditoire était peu nombreux, et la majorité sommeillait délicieusement. La mère de Kit faisait partie de cette majorité, ce qui du reste n'avait li; n d'éionnant, après les fatigues de la veille. Le poupon qu'elle ter.ait dans ses bras dormait comme elle , et le petit Jacob , que son âge empêchait de goûter cette pâture spirituelle, h laquelle i! eût mille fois préféré les huîtres , s'endormait et se réveillait tour à tour

ep ouvrant de grands yeu'x, car souvent le sommeil remportait sur la crainte qu'il avait de s'attirer une semonce de la part du préclicateur.

— M'y voici enfin, — pensa Rit en se glissant dans un banc vide , en face de celui de sa mère; — mais comment ferai-je pour arriver jusqu'à elle, et la décider à sortir? Jamais elle ne s'éveillera avant que tout soit fini ! Si seulement ils se mettaient à chanter !

H était peu probable que cela arrivât de sitôt. Le prédicateur disait qu'il ne voulait que convaincre ses auditeurs de la vérité de ce qu'il leur avait déjà dit ,.et Kit pensait qu'il Jui faudrait long- temps pour y féussir.

Dans son désespoir il promena ses regards autour dé Ija chapelle , et les ayant laissés tomber par hasard sur un petit banc placé en avant du siège du clerc, il crut rêver en /'apercevant, — lui, —

Quilp!

Il se frotta les yeux, mais ils persistèrent à lui montrer Quilp. Ji était là, en effet j ses mains sur ses genoux , et son chapeau entre ses jamt)es. Son hideux visage grimaçait comme d'habitude , et ses yeux étaient fixés au plafond. Bien qu'il ne regardât pas de son côté , Kit ne put s'empêcher de sentir aussitôt que l'attention du méchant et rusé nain était entièrement dirigée sur lui et les siens.

Mais dans la stupéfaction que lui causa Tapparitioi) de Quilp au aiilieu des PétUs-Bethelites , et

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dans la vnguc iiKjuiétiuIe où le jetait cv, sinistre présage d'ennuis et de vexations, force lui fut de cacher sa surprise et de trouver proinpteinent un moyen de faire sortir sa mère, car la journée s'avançait, et les choses prenaient une tournure alarmante. Voyant le petit Jacob ouvrir les yeux, il se mit à éternuer pour attirer son attention, — ce qui n'était pas fort difficile; — puis il lai fit signe de réveiller sa mère.

Un hasard malheureux voulut qu'en ce moment, le prédicateur qui exposait avec entraînement un des points de son sermon , se penchât en avant de la chaire , et que tout en gesticulant furietisement, il fixât ou eût l'air de fixer ses yeux sur le petit Jacob d'un air menaçant; — si bien que l'enfant s'imagina que s'il venait à faire le plus petit mouvement, le prédicateur tomberait littéralement, et non figurativement sur lui à l'instant même. Dans cette position si critique , distrait par la vue soudaine de son frère , et fasciné par les regards du prédicateur, le malheureux Jacob resta cloué à sa place, fort disposé à crier, mais retenu par la crainte.

— J'agirai ouvertement, puisqu'il le faut, — dit Rit en lui-même. Il sortit doucement de son banc , alla vers celui de sa mère , et prit le jeune enfant sans prononcer une parole.

— Chut , ma mère! — dît ensuite Christophe à voix basse. — Venez avec moi ; j'ai un mot à vous dire.

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— OÙ siiis-je ? — demanda inistriss Nubbles.

— Dans ce bienheureux Petit-Béthel, — lui répondit son fils avec humeur.

— Oh! oui , bienheureux ! — dit mistress Nubbles. — Ohl Kit, combien j'ai été édifiée ce soir!

— Oui, oui Je l'ai vu , — répliqua Rit à la hâte; — mais venez , ma nière, tout le monde nous regarde.Ne laites pas de bruit ; -- prenez Jacob ; — bien, c'est cela !

— Arrête , Satan , arrête 1 — s'écria le prédicateur.

— Il dit que vous devez rester , Rit! — lui dit sa mère à voix basse.

— Arrête , Satan , arrête ! — vociféia de nouveau le prédicateur ; — ne tente pas la femme qui prête l'oreille à tes discours , mais écoute la voix de celui qui appelle. Il enlève un agneau du bercail ! — s'écria-t-il d'une voix encore plus aigre et en le montrant du doigt ; — il emporte im agneau , un précieux agneau ! Il rôde comme le loup, pendant la nuit , cherchant un agneau pour le dé-

vorer!

Rit avait le meilleur naturel du monde; mais entendant ce langage violent, et excité par les circonstances, il se retourna du côté de la chaire tenant l'enfant dans ses bras, et répliqua • d'ime voix ferme :

-—Que voulez vous dire? — c'est mon frère!

it LÉ MAHCkARb

— C'est le mien ! — répliqua le prédicateui*.

— Il n'est pas votre frère! — reprit Chilstophe avec indignation. — Comment pouvez-vous dire pareille chose? — Ne me traitez pas ainsi, s'il vous plaît ! — Quel mal ai-je faitP —Je ne serais pas venu les chercher si je n'y eusse été obligé, je vous le promets; — je voulais faire tout cela tranquillement , et vous m'en etnpêchez. — Du reste dites à Satan autant d'injures qtie bon vous semblera, mais laissez-moi tranquille , je vous en prie !

A ces mots, Christophe sortit delà chapelle, suivi de sa mère et du petit Jacob. Une fois en plein air, il se souvint confusément d'avoir vu lés fidèles s'éveiller, fort surpris de ce qui se passait, etQuilp immobile et dans la même attitude, sans que son attention parût être un seul instant troublée.

— Oh! Rit! — lui dit sa mère en portant soti mouchoir à ses yeux, — qu'avez-vous fait! — Je ne pourrai jamais y retourner, — jamais !

— » Tant mieux, tna mère. Faut-il que lemottlent de plaisir que vous avez goûté hier soir Vous force à être triste el de mauvaise humeur aujourd'hui? -^—Je vous reconnais là! -^ S'il vous arrive d'être heureuse et gaie , vous venez ici pour dire avec ce bavard que vous en êtes fâchée!

— Silence,' Rit! vous ne pensez pas ce que ¥Ous dites, je le sais; mais vous péchez en paroles.

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— Je ne le pense pas, ma mère, el je ne crois pas que Dieu considère comme des pécliés des plaisirs innocents, et ces gens-là ne savent ce qu'ils disent, — voilà mon opinion. — Allons, je vais me taire , si vous me promettez de ne pas pleurer; reprenez votre poupon et donnez-moi le petit Jacob, qui est le plus pesant des deux. Chemin faisant , — et il faut nous hâter an peu, — je vous ferai pari des nouvelles dont je suis porteur, et qui vous surprendront, j'ose îe dire. — Là, — c'estbien. — Maintenant, on dirait, à vous voir, que de votre vie vous n'avez mis le pied au Petit-Béthel que, je l'espère bien , ^ous ne reverrez jamais. — Jacob , écoutez-moi! -:— Toutes les fois qu'un ministre du Petit-Béthel'dira que vous êtes un précieux agneau, vous ou votre frère, répondez-lui que c'est la plus grande vérité qui soit jamais sortie de sa bouche, et que s'il ressemblait un peu plus lui-même à un agneau, je ne l'en aimerais que mieux. Voilà ce que vous avez à lui dire, Jacob.

Pendant la route qui se fit rapidement, Kit raconta à sa mère ce qui s'était passé chez le notaire, lui expliquant ainsi pourquoi il avait troublé les solennités du Petit-Bélhel. Mistress Nubbles ne fui pas peu alarmée en apprenant quel service on attendait d'elle; mille pen ées vinrent l'assaillir à la fois. Elle songea surtout à l'honneur d.e. voyager en chaise de poste , et d'un autre côté, à l'impossibilité de laisser^les enfants à la maison. Cependant

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et Ur ()])jectioii aii)si qu'une foule d'autres, fondées sur l'absence de certains articles de toilette qui étaient dans l'eau de savon, et de certains autres qui n'existaient pas dans sa garde-robe , disparurent dès que Kit y eut opposé le plaisir de retrouver N^ ]'y et le bonheur qu'elle aurait à la ramener en triomphe.

— Il ne nous reste plus que dix minutes , ma mère, — dit Kit en arrivant. — Voici un carton; — jetez-y tout ce dont vous avez besoin, et partons. Il nous faudrait plus de temps que nous n'en avons pour raconter comment Kit entassa dans le carton toutes sQrtes d'obj ts qui ne pouvaient servir à rien, et comment il oublia tous ceux qui étaient de première nécessité; comment on décida une voisine à rester avec les enfants, qui crièrent d'abord à faire peur, et se mirent ensuite à rire de tout cœur, à la promesse qu'on leur fit d'une foule de joujoux inconnusetimpossibles;comment rnistress Nubbles ne finissait pas de les embrasser, et comment Kit ne pouvait se décider à lui en faire un reproche. Il suffira de dire qu'ils n'arrivèrent que dix minutes après l'heure fixée , à la porte du notaire , où se trouvait déjà une chaise de poste prête à partir.

— Quatre chevaux, sur ma parole! — s'écria Kit, ébloui par ces préparatifs. — tîh bien! voilà qui est dit, ma inère, vous allez partir. — La voici, monsieur, voici ma mère, — elle est à vos ordres, monsieui'.

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— c'est bien, répondit le gentleman. — Calmez votre agitation , madame , on aura soin de vous. — Où est la caisse qui contient les vêtements et les objets dont ils auront besoin?

— La voici, — dit le notaire. — Christophe, placez-la dans la voiture.

— Tout est prêt maintenant, monsieur, — dit Rit, — tout est prêt.

— Eh bien, partons, — dit le gentleman en aidant mistress Nubbles à monter en voiture , où il prit place à son côté.

"Le marche-pied fut relevé, la portière fermée, et les voilà partis, la mère de Rit penchée en dehors delà poriière, et agitant un mouchoir humide de pleurs , tout en envoyant d'une voix perçante mille recommandations pour le petit Jacob et son frère , sans que personne en entendît un seul mot. Planté au milieu de la rue , Rit les suivit du regard, les yeux humides de larmes, cnusées,non par ledépart dont il était témoin , mais par la pensée du relour si désiré.

— lis sont partis à pied , — se dit-il en lui-même , — sans entendre un doux mot d'adieu, et ils reviendront, traînés par quatre chevaux, avec ce liche gentleman pour ami , et consolés de tous leurs chagrins 1 Elle oubliera qu'elle m'a appris à écrire!

Il fallut bien du temps à Rit pour digérer ses pensées, car il demeura occupé à considérer la ligne des brillants réverbères long-temps après le

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départ de la chaise de poste, et lorsqu'il rentra dans la maison, M. Abel et le notaire, qui étaient restés eux-mêmes sur le seuil de la porte jusqu'à ce que le bruit des roues eut entièrement cessé , se demandaient ce qui pouvait le retenir ainsi.

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CHAPITRi: XLU.

Laissons rîiaihtenant Kit bercé par ses douces espérances , et reprenons lé récit des aventures de la petite Nelly, au point où nous Favohs abandonné quelques chapitres plus haut.

Là sympathie que l'enfant éprotivait pour les deux sœurs , dont les chagrins lui semblaient participer de sa prc)pre tristesse , lui faisait trouver du plaisir à les suivre à humble distance danS leurs promenades du soir. Ces instants lui procuraient de vives jouissances , bien que ces jouissances fussent de la nature de celles qui naissent et meurent dans les larmes.

Un soir, après le départ des dèu^e stiêiirs , elle Côtitintia seule sa ptotnenade. Lé ciel, la terre, le tour mure des ruisseaux, le son des cloches dans le lointain , tout était en harmonie avec les émotions de l'enfant délaissée. Il lui sembla qu^elle n'était plits seule au tnilleii dé cette nature si calme , qui Itii inspirait des pensées consolantes, pensées qui pourtant étaient loin d'appartenir jiti monde de Tenfance et à ses joies si faciles. La nuit avait succédé au crépuscule. Nelly leva les yeux vers les astres brillants dont la lueur descendait à travers

Ils immenses régions de l'air. A chaque instant, elle voyait paraître tonl-à-cou|> (Je nouvelles étoiles, et puis d'autres, et puis d'autres encore. Tout le firmament lui parut resplendir de sphères éclatantes et innombrables.

Elle s'assit au pied d'un arbre , éperdue , éblouie par tant de merveilles. L'heure et le lieu éveillèrent en elle l'idée de sa situation, et ce fut avec un espoir calme, — avec résignation peut-être, plutôt qu'avec espoir, — qu'elle songea au passé , au présent, et à tout ce que l'avenir cachait encore. Depuis quelque temps le vieillard la quittait veis le soir, et souvent aussi pendant le jour. Ell^ n'ignorait pas la cause de ces absences, la constante diminution de sa petite bourse et les yeux hagards de son aïeul ne l'indiquaient que trop clairement , et c'était le même motif qui portait le vieillard à éluder ses questions, et même à éviter sa présence.

Elle était péniblement occupée à méditer sur ce changement, plus difficile à supporter que tous ses chagrins passés, quand elle entendit neuf heures sonner à l'horloge d'une église éloignée. Se levant alors, elle retourna sur ses pas, et se dirigea tristement du côté de la ville. Elle allait passer la rivière sur un petit pont en bois qui conduisait dans une prairie, quand tout-à-coup elle aperçut une lueur rougeâtre, provenant d'un camp d'Egyptiens qui avaient allumé du feu non loin du sentit r, et qui étaient couchés ou assis tout autour. Trop pauvre

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pour avoir rien à redouter de leur pari , elle ne se détourna pas de sa route; mais elle pressa un peu le pas en marchant droit devant elle.

En approchant du lieu en question, un mouvement de timide curiosité la porta à regarder du côté du feu. Elle s'arrêta subitement à la vue d'une figure dont les contours se dessinaient fortement sur la lumière. Après un moment de réflexion, qui, sans doute, lui fit croire que ce n'était pas la personne qu'elle avait cru voir, elle continua son chemin. Mais, en cet instant, elle entendit une voix qu'elle ne put méconnaître. '

Elle se retourna, et jeta les yeux de ce côté. L'individu qu'elle avait aperçu d'abord se tenait debout appuyé sur, un bâton. L'attilude lui était aussi connue que la voix; c'était son aïeul.

Son premier mouvement fut de l'appeler; puis elle se demanda avec surprise quels pouvaient être ses compagnons, et dans quel but ils se trouvaient réunis. Une vague appréhension la saisit ensuite, et cédant au désir de savoir ce qui se passait, elle s'approcha davantage du feu en se glissant le long d'une haie.

Elle en arriva ainsi à quelques pieds , et, se tenant cachée dans le feuillage, elle put à la fois voir et entendre sans trop risquer d'être aperçue.

Il n'y avait ni femmes ni enfants, comme elle en avait vu dans les autres camps d'Egyptiens près desquels elle avait passé pendant son voyage. Uu

4^ LE MAHCIÎAnO

homme , d'une taille aUilélique, se tenait debout les bras croisés, et aj^pnyé contre un arbre. Tantôt il avait les yeux tournés vers le feu, tantôt il les portait sur trois autres hommes, à la onvcrsalion desquels il send)lait prendre un vif intérêt, et qu'il paraissait pourtant vouloir cacher,

L'un d'eux était son aïeul; les deux autres étaient les joueurs qu'ils avaient rencontrés pendant cette nuit orageuse dont il a été parlé plus haut. Une de ces testes basses dont les Égyptiens se servent communément, était dressée à deux pas de là; mais elle était ou paraissait être vide.

— Eh bien , partez-vous ? — dit Tun d'eux en regardant le vieillard sans se lever de la place où il était nonchalamment couché. — Vous étiez s\ pressé , il y a un inst^int ! Partez , si cela vous fait plaisir, Vous êtes libre, je pense?

— Ne le tourmentez pas, — répliqua Isaac List , accroupi comme une grenouille de l'autre côté du feu, — il n'avait pas l'intention de nous offenser.

— Non contents de me piller, vous vous moquez de moi , — dit le vieillard en se tournant de l'un à l'autre j — vous me rendrez fou à vous deux.

L'extrême irrésolution et la faiblesse de cet en«fant à cheveux blancs, contrastant avec les regards perçants et rusés de ceux au pouvoir de qui il était, percèrent le cœur delà pauvre enfant. Elle se con-

d'aktiquités. 4?

traignit pourtant , afin d'être témoin de ce qui se passerait , et d'observer chaque regard , chaque parole.

— Que diable voulez- vous donner à entendre? — s'écria le premier interlocuteur en se soulevant sur un coude; — nous vous pillons! Vous ne feriez pas de même si vous le pouviez , n est-ce pas? Quand vous perdez , vous êtes un martyr; tpais je ne m'aperçois pas , lorsque vous gagnez , que vous, considériez les perdants sous le même point de vue. Vous piller 1 — répéta-t-il en élevant la voix ; — pieu me damne ! qu'entendez-vous par une expression si malhonnête?

Ayant ainsi parlé , il se recoucha tout de son long, et battit l'air de deux ou trois coups de pied, comme pour mieux exprimer son indignation. Il était évident qu'il jouait le rôle de querelleur, et que son ami remplissait celui de conciliateur. Tout autre que le faible vieillard aurait deviné leur intention ; car ils échangeaient ouvertement des regards d'intelligence, tant entre eux deux qu'avec l'Egyptien , qui, dans la joie que lui causait la plaisanterie, grinçait les dents en manière d'approbation.

Le vieillard resta un instant interdit, puisse tournant vers son antagoniste :

— Vous-même , — lui dit-il, — vous parliez de pillage , tout-à-l'heure. Ne vous emportez donc pas ainsi contre moi; vous savez que vous en avez aussi parlé.

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— Non ])as de piller la compagnie présente ! Il y a de riionnenr parmi... parmi les gens comme il fant, monsieur 1 — reprit l'autre, qui avait été sur le point d'achever plus maladroitement la phrase.

— Ne vous emportez pas contre lui, Jowl , — dit Isaac List. — H est fâché de vous avoir offensé. — Continuez ce que vous étiez à dire... continuez.

— Je suis un mouton , un sot, un benêt, — s'écria Jowl; — à mon âge, donner des conseils, quand je sais qu'on ne les suivra point, et qu'il ne m'en reviendra que des injures! Mais voilà ce qui m'est arrivé toute ma- vie. I^'expérience n'a jamais pu refroidir mon zèle pour mes amis.

— Je vous répète qu'il est fâché de vous avoir offensé, — reprit Isaac List, — et qu'il désire vous entendre continuer.

— Le désirez-vous? — demanda Jowl.

— Oui , — répondit le vieillard avec une sorte de gémissement; — continuez, continuez. — Il est inutile de vouloir résister ; je ne le puis !

— Eh bien ! je continue, — dit Jowl, — à l'endroit où vous m'avez interrompu en vous levant si vite. Si vous êtes persuadé que la chance doit tour, ner, et si vous trouvez que vous n'avez pas assez d'argent pour la tenter, faites main basse sur celui qui semble mis tout exprès à votre portée. Empruntez-le , vous dis-je , et vous le rendrez quand vous le pourrez.

— Assurément , — dit à son tour Isaac List ; —

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si cette bonne clame qui montre au public des figures de cire a de l'argent, qu'elle le mette dans une boîte en fer-blanc avant de se coucher, et qu'elle ne ferme pas sa porte crainte du feu , cela semble facile ; c'est une véritable providence, ainsi que je l'appellerais , moi , si je n'avais été élevé dans des principes religieux.

— Vous voyez , Isaac , — dit son ami en s'animant et en se rapprochant du vieillard , tout en faisant signe à l'Égyptien de ne pas venir les interrompre ; — vous voyez , Isaac , qu'à chaque heure du jour des étrangers yont et viennent dans la maison ; ne seVait-il pas vraisemblable qu'un de ces étrangers se fût caché dans le Ht de la bonne dame , ou bien dans l'armoire? Les soupçons auraient un champ vaste , et tomberaient bien loin du but. Je lui donnerais une revanche jusqu'à son dernier penny, quel que fut le montant de la somme.

— Mais le pourriez-vous? — dit Isaac List en insistant. — Votre banque est-elle assez forte?

— Assez forte! — répondit l'autre d'un air de dédain. — Venez ici, vous, et donnez-moi cette boîte cachée dans la paille.

Ces mots s'adressaient à l'Egyptien , qui entra en rampant dans la tente, et en rapporta une cassette que Jowl ouvrit avec une clef qu'il portait sur lui.

— Voyez» vous ceci? — dit-il en y prenant une poignée de pièces de monnaie, qu'il laissa ensuite

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