‹ Le marchand d'antiquitésChapitre 36 sur 37 · CHAPITRE LXXl · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXl

A la liienr ront^eâtre d'un feu de bois, — car il n'y avait dans cet appartement ni lampe ni lumière, — Rit vit un vieillard accroupi devant le foyer el avant le dos tourné vers lui. Son altitude était celle d'un honune qui se chauffe, et pourtant il ne songeait pas à se chauffer, car il n'avait pas les mains étendues vers le feu pour y rappeler la chaleiu'. Tous ses membres étaient comme ramassés enseiid^ie, sa tète penchée sur sa poitrine, ses bras croisés en dessous, son corps sans cesse agité de droite à gauche comme le balancier d'une |>enduie, et ce mouvement était accompagné du son lugubre que Rit avait déjà entendu. Un mouvement que ht le vieillard lui permit de le voir à demiproiil. Il ht un pas en avant, puis un autre, puis un troisième: enfin i\ le vit en face, et il le reconnut sur-le-champ , ton! changés qu'étaient ses traits.

— Mon maître: — s'écria-t-il en fléchissant un genou pour se mettre au même niveau, el lui })renant la main, — mon cher rnaîtreî parlez-moi, je vous en prie.

Le vieillard le regarda un instant, et murmura

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d'une voix creuse : C'en est encore un ! — Combien il y a eu ici de ces esprits cette nuit!

— Je ne suis point un esprit, mon maître; je suis Rit, votre ancien serviteur. Vous devez me reconnaître. — Et où est miss Nelly? — où estelle?

— Comme les autres. — Ils me font tous la mèmt' question. — C'est un esprit.

— Mais où est-eile? — Dites-moi seulement ou elle est , — lien que cela.

— Là-bas, — dans l'autre chambre; elle dort.

— Dieu en soit loué!

— Oui, Dieu en soit loué! — Je l'ai prié poiuelle bien des fois pendant qu'elle dormait. — Chut! N'a-t-elle pas appelé?

— Je n'ai rien entendu.

— iVIais vous devez l'entendre à présent. — Tenez! elle appelle encore. — Me direz-vous que vous ne l'entendez pas? — Qui peut connaître sa voix mieux que moi?

Sans attendre une réponse, le vieillard se leva,, et entra bien doucement dans la chambre voisine. Il n'y resta que quelques instants, et il en revint», tenant en main une lampe.

-— Vous aviez raison , — dit-il; — elle est endormie, et elle n'a point appelé, à moins que ce ne fut en dormant. J'ai craint que cette lumière ne lui éblouisse les yeux et ne l'éveille.

Il mit la lampe sur la lable; mais, la rep renant

de suite, il l'approcha du visage de Kit, soit frappé d'un souvenir mouientané, soit par un mouvement de curiosité. Mais il oublia à l'instant liiéine le motif qui l'avait fait agir ainsi, et se détournant, il la replaça sur la table; et ouvrant un vieux coffre d'où il tira quelques vêtements de Neliy, il y passa la main comme pour les brosser. — Pourquoi dors-tu si long-temps, Nelly? — murmura-t-il , — quand tes petits amis viennent demander à la porte : — Où est donc Nelly, — la bonne Nelly? — car il n'y a pas un seul enfant qui ne t'aime de tout son cœur.

Rit ne pouvait parler; ses yeux étaient remplis de larmes.

— - Voici sa jolie petite robe, — continua le vieillard , — sa robe favorite. Quelqu'un l'a cachée ici, mais j'aurai soin qu'elle la trouve à son réveil, car je ne veux pas que rien la contrarie. — Et voyez-vous ces petits souliers , monsieur? ils sont bien usés; mais elle les a gardés comme un souvenir du long voyage que nous avons fait ensemble. Il remit dans le coffre tout ce qu'd en avait tiré, et continua à parler en jetant de temps en temps un regard inquiet sur la chambre voisine.

— Elle n'avait pas coutumede rester couchée si long-temps; mais il faut prendre patience : quand elle sera tout-à-fait bien portante , elle se lèvera de bonne heure , comme elle avait coutume dé le faire , et elfe reprendra ses promenades du matin, — Qui

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est là? — Fermez la porte, vite, vite! Nous avons assez de peine à empêcher le froid d'entrer dans l'antre ciiambre.

Malgré cette recommandation, la porte s'ouvrit, et M. Garland entra avec son ami. Ils étaient accompagnés de M. Marten, le maître d'école, qui portait une lampe allumée, et du vieux garçon. Il paraît que M. Marten avait quitté le vieillard quelques instants avant que Rit arrivât , pour aller chez lui remettre de Thuile dans la lampe.

L'agitation du vieillard se calma quand il reconnut ses deux amis. Il reprit sa première attitude devant le feu, et fit entendre de nouveau le son monotone dont Kit avait été si vivement frappé. Quant aux deux étrangers, il n'y fit aucune attention. Son frèreen resta à quelque distance; le vieux garçon prit une chaise, et s'assit près du vieillard.

Après un assez long silence , il lui dit avec douceur : — Encore une nuit passée sans vous coucher! J'espérais que vous vous souviendriez mieux , de la promesse que vous m'aviez faite. Pourquoi ne prenez-vous pas un peu de repos?

— Le sommeil m me connaît plus , — répondit le vieillard ; — il est toujours avec elle.

— Elle serait très fâchée de savoir que vous veillez ainsi. — Vous ne voudriez pas lui causer du chagrin?

— Je n'en sais trop rien ; si cela lui donnait une

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petite secousse. Il y a si long-temps qu'elle dort ! — Et pourtant j'ai tort de parler ainsi, car c'est un bon et heureux sommeil, n'est-ce pas?

— Sans doute, oh! oui, sans doute.

— J'en suis charmé ; — et le réveil ?

— Ne sera pas moins heureux; il sera plus heureux que la langue ne peut le dire , et que le cœur de l'homme ne peut le concevoir.

Le maître d'école s'assit de l'autre côté du vieillard. — Il m'écoutera , j'en suis sur, — dit-il au vieux fijarcon.

— J'écouterai toutes les voix qu'elle aime à entendre , — dit le vieillard,

— Je le sais, — reprit le maître d'école. — Pensez à elle; — pensez à tous les chagrins que vous avez essuyés ensemble, — à toutes les souffrances que vous avez eiid urées en commun , — aux plaisirs tranquilles et paisibles dont vous avez joui avec elle.

— J'y pense ; — jtî ne pense qu'à cela.

— Eh bien : ne pensez pas à autre chose cette nuit. — INe songez qu'à ce qui peut rétablir le calme dans votre coeur, et y faire rentrer le souvenir des temps passés. C'est ainsi qu'elle vous parlerait , et c'est en son nom que je vous parle.

— - Vous faites bieii de parler à voix basse , car nous ne devons pas l'eveiller. Je serais pourtant charmé de voir ses yeux se rouvrir. Il y a un sourire sur ses lèvres : mais ce sourire est toujours le

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même; je voudrais qu'il changeât d'expression. Dès son enfance, elle était toujours douce et enjouée.

— Vous nous avez dit bien des fois qu'elle ressemblait à sa mère , et même à la mère de sa mère. Reportez vos pensées aux jours de votre jeunesse. Songez aux différents plaisirs dont elle a été accompagnée. Ne vous souvenez-vous pas d'un enfant plus jeune que vous, qui, dans votre preuvière jeunesse , vous aimait avec une tendresse que vous partagiez, — de ce frère si long-temps absent, et que vous n'avez pas revu depuis tant d'années? Eh bien î il est de reîour : il est revenu pour vous consoler dans vos chagiins , pour ne plus vous quitter, pour...

— Pour être pour vous ce que vous avez été autiefois pour lui, — s'écria son frère, se précipitant à ses genoux , — pour payer votre ancienne affection par im amour et des soins constants, — pouî* être près de vous ce qu'il n'a jamais cessé d'être quand des océ-ms nous séparaient. Ditesmoi seulement que vous me reconnaissez , mon frère, et le renouvellement de notre ancienne tendresse nous dédommagera de tous nos malheurs passés et présents. Et quand même un événement, auquel je tremble de faire allusion , serait arrivé , ou devrait arriver, ce qu'à Dieu ne plaise! cependant, cher frère , nous serons réunis , et ce sera ime consolation dans cette grande affliction.

Pendant que le gentleman parlait ainsi, le vieil-

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ïanl s'était levé, et s'avancant à pas lents vers l'autre chambre , il s'arréla à la porte , se retourna vers ses amis, et leur dit d'une voix tremblante: — Vous complotez tous pour lui enlever mon cœur, mais vous n'y réussirez jamais ; — non, jamais. — Je n'ai qu'elle pour parent et -pour ami ; — je n'en ai jamais eu, et je n'en aurai jamais d'autre. Elle est tout pour moi , et jamais nous ne nous séparerons.

A ces mots , il entra dans la chambre avec précaution. Ses amis l'y suivirent sans bruit; tous avaient les veux humides; mais deux d'entre eux sanglotaient silencieusement, car ils savaient déjà ce que les autres allaient apprendre.

Nelly était morte. Elle semblait reposer sur son lit , et jamais sommeil n'aurait pu paraître si calme, si paisible , si exempt de toutes traces de souffrances. Elle semblait une créature que la main de Dieu venait de former, et qui n'attendait que le soiiffle de la vie , et non une jeune fille qui avait vécu, et que la faux de la mort avait frappée.

Son lit était jonché de feuilles d'arbres verts , cueillies dans un endroit qui était sa promenade favorite j car elle avait dit quelques heures avant de mourir : — Quand je serai morte , mettez près de moi quelque chose qui ait aimé la lumière, et qui ait toujours vécu sous le dôme du firmament.

Nelly était morte, et son petit oiseau, que la pression d'un doigt aurait pu écraser, sautillait sur

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les bâtons de sa cage, quand le cœur de sa maîtresse avait cessé de battre.

Où étaient les traces de ses inquiétudes , de ses fatigues, de ses souffrances? On n'en voyait aucune. Ses chagrins étaient morts ; mais la paix et le bonheur venaient de naître pour elle, et sa beauté tranquille , son air de profond repos , en étaient l'image.

— Ce n'est pas , — dit le maître d'école, laissant librement couler ses larmes , et se baissant pour donner un baiser à la joue froide de Nelly, — ce n'est pas sur la terre que se termine la justice du ciel. Pensez à ce qu'est ie monde où nous vivons, coniparé à cekii vers lequel son jeune esprit vient de prendre son vol; et dites-moi : si un désir ardent prononcé sur ce lit en termes solennels pouvait la rappeler à la vie , lequel de nous oserait l'exprimer?

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