‹ Le marchand d'antiquitésChapitre 5 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

5o LE MAUCllAlND

retomber cl.iiis ia (Musette. — l/enleiwlez-vous ? (loniiaissez-voiis 1<* sou de l'ori^ — Uenortez cela à sn place, — <'t vous, Isaac , ne |/arlez plus de banque , tant que vous n'en aurez pas une à vous.

Isaac List affirma avec nne apparence de profonde humilité qu'il n'avait jamais douté des moyens d'un homme aussi connu et aussi respectable que M. Jowl , et qu'il avait fait allusion à la banque , non pour satisfaire un doute , car iln'en pouvait avoir aucun, mais dans le désir de jouir de la vue d'un si grand trésor; plaisir qui , bien que certains esprits pussent le considérer comme imaginaire, était néanmoins une source de délices pour un homme dans sa position, et que rien ne pouvait surpasser cette jouissance, sinon la possession même de ces richesses. Quoique M. List et M. Jowl parlassent entre eux, ils ne laissaient pas de jeter des regards de côté sur le vieillard, qui , les yeux fixés sur le feu, prétait l'oreille à tout ce qu'ils disaient, à en jnger par certains mouvements de tête involontaires, et par les divers changements des muscles de sa physionomie.

— Mon avis , — dit Jowl en se couchant de nouveau d'un air insouciant , — mon avis est facile à comprendre; — et au fait , je l'ai déjà donné. J'agis en ami. Pourquoi fournirais-je à un homme les moyens de me gagner peut-être tout ce que je possède , si je ne le considérais comme mon ami ? Il est absurde , j'ose le dire , de se préoccuper ainsi du

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bien d'autrui, mais c'est clnns ma naàme , et je ne j)iiis m'en défendre ; ainsi, ne me blâmez pas, Isaac.

— Moi, vons blâmer 1 — non, pour rien au monde, monsieur Jowl. Je voudrais pouvoir être aussi libérai que vous Tètes; et comme vous le dites, il pourrait rendre cet argent s il gagnait; et s'il perdait...

— Vous ne devez pas prendre cela en considération , Isaac. — Mibis supposons qu'il vînt à perdre, — et rien n'est moins probable, d'après toute mon expérience des chances, — eh bien! il vaut mieux perdre l'argent des autres que le sien , ce me semble !

— AhJ. — s'écria List avec ravissement , — le plaisir de gagner! la jouissance de ramasser l'ar^ gent, -^ les petits jaunets si brillants, — et de les faire couler dans sa poche ! Le délicieux plaisir de triompher enfin , et de penser qu'on ne s'est pas arrêté tout court, qu'on n'a pas reculé! Le. . Mais vous ne partez pas, mon vieux monsieur?

— Je goûterai ce plaisir, — dit le vieillard ; — oui , je lui gagnerai jusqu'à son dernier penny.

— C'est parler en brave , — s'écria Isaac en se levant d'un seul bond, el en lui donnant un h ger coup sur l'épaule; — je vous respecte, en voyant qu'il vous reste encore une telle a^'deur de jeunesse. Ah ! ah! ah! Jowl regrette presque mairiteuant de vous avoir donné un tei conseil. Nous pouvons rire à ses dépens, ah ! ah ! ah î

5a LE MAKCHAND

— Il me donnera maVevanchc, songez-y, — dit le vieillard; — argcnl contre argent, jusqu'à la dernière pièce. Ne l'oubliez pas!

— J'en suis témoin , — lépondit Isaac. — Je veillerai à ce que tout se passe légalement entre vous (ieux.

— J'ai donné ma parole, — dit Jowl en feignant du rei^ret, — et je la tiendrai. Quand ferons-nous cetle partie ? Je voudrais qu'elle fût déjà terminée. — Sera- ce cette nuit ?

— Il faut d'abord que j'aie l'argent, — dit le vieillard; — et je l'aurai demain.

— Pourquoi pas cette nuit? — continua Jowl.

— Il est irop tard maintenant; je serais tremblant et agité, li iatit s'y prenlre avec précaution. — ISon , demain soir.

— Soit , demain , — dit Jov^l. — Une goutte de consolation. Bonne chance au plus digne! Remplissez les verres !

L'Égyptien emplit d'eau-de-vie trois gobelets d'étain. Le vieillard se tourna de côté et marmotta quelques paroles avant de boire. Nelly entendit son nom mêlé à un vœu si plein de ferveur, que ce semblait être le dernier souhait d'un mourant.

— Que Dieu ait pitié de nous ! — s'écria-t-eile à voix basse. — Que faire pour le sauver ?

Après avoir encore échangé quelques paroles , le vieillard donna la main à ses dangereux compagnons et se retira.

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Ils suivirent des yeux la forme voûtée du vieillard qui s'éloignait à pas lents, et lui firent des signes accompagnés d'expressions encourageantes, toutes les fois qu'il se retourna de leur côté. Cène fut qu'après l'avoir complètement perdu de vue qu,'ils se regardèrent en riant aux éclats.

— Ainsi , — dit Jowl en approchant ses mains du feu , — nous avons enfin réussi. I! a fallu plus d'exhortations que je ne le pensais. Il y a trois semaines que nous lui avons mis cette idée en tète. Combien pensez-vous qu'il rapporte ?

— Quoi que ce soit, nous le partagerons, — répondit Isaac List.

Son compagnon fit un signe d'assentiment. — Hâtons-nous d'en finir, — dit-il; — et puis brisons avec lui, de peur d'être soupçonnés.

Après s'être amusés du fol espoir de leur victime, ils abandonnèrent ce sujet , et se mirent à parler un jargon que Nelly ne put comprendre. Elle jugea le moment favorable pour s'échapper sans être aperçue, et elle s'éloigna lentement , à l'ombre des haies. Elle gagna ainsi le chemin, et se mit à fuir avec toute la vitesse possible, le cœur brisé. En arrivant, elle se jeta sur son lit dans un état voisin du désespoir.

Sa première pensée fut de fuir — de fuir aussitôt pour s'arracher de ces lieux, au l'isque de mourir de faim en route, plutôt que laisser son aïeul exposé à d'aussi terribles tentations Elle se rappela alors que le crime ne devait être consommé que la

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iiuil suivante, rUjn il lui restait assez (!(♦ te!!ij)s jjour réflêclui" et |)reiKli-e nu j>aifi. Klle eut tn? moment de crainte en songeant (jne j)eut-ètre en cet instant il commettait le crime; elle eut peurd'enten^ dredes cris inarticulés, rompre le silence de la nuit; et se demanda avec crainte à quelles extrémités il pourrait se porter, s'il était pris en flagrant délit , et n'ayant à lutter que contre une femme seule. Incapable de supporter ces tortures., elle alla furtivement dans la chambre qui renfermait l'argent , en ouvrit la porte et y jeta les yeux. Grâce au ciel, il n'était pas là, et la dame donnait profondément.

Elle regagna sa chambre et essaya de s'endormir. — Mais comment dormir, l'esprit bouleversé par d'aussi épouvantables alarmes! F.nfin, cédant à la violence de sa terreur, elle vola à demi vêtue et tout échevelée, jusqu'au chevet du vieillard , lui saisit la main et le réveilla.

— Qu'y a-t-il ? — s'écri i-t-il en tressaillant sur sa couche, et en fixant ses regards sur la figure de spe. treque lui offrit sa petite-fille.

— J'ai fait un rêve effrayant — dit-elle avec une énergie que de semblables terreurs pouvaient seules lui avoir inspirée, — un rêve effrayant, horrible. Il est revenu deux fois. Ce rêve me représente des hommes à cheveux blancs, comme vous, entrant la nuit dans des appartements obscurs, et volant l'or de ceux qui dorment. — Debout! — debout!

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Le vieillard trembla de tous ses membres, et joignit les mains dans l'attitude de la prière.

— Ce n'est pas moi, -r-dit Nelly , — c'est le ciel qu'il faut prier, afin qu'il détourne de nous de pareils crimes. Ce rêve n'est que trop réel. Je ne puis dormir; je ne puis rester ici; je ne puis vous laisser seul, sous un toit où viennent de tels rêves. — Debout! — Il faut fuir.

Il la regarda encore , comme s'il l'eût prise pour une ombre... l^t en vérité, elle ressemblait à peine à une créature dt* ce monde ; puis , il trembla plus que jamais.

— Il n'y a pas de temps à perdre; je ne perdrai pas une minute, dil-eile. — Debout, et venez avec moi.

— Cette nuit! — murmura le vieillard.

— Oui, cette nuit, — il serait trop tard la nuit prochaine. Le rêve reviendrait. La fuite seule peut nous sauver. — Debout !

Le vieillard sortit de son lit, le front couvert d'une sueur froide, et se soumettant à la volonté de l'enfant, comme à celle d'un ange envoyé pour le guider à son gré, il se prépara à la suivre. Elle le prit par la main, et ils partirent. En passant près de la chambre où il avait dessein de commettre le crime, elle tressaillit et le regarda en face. Que ce visage était blême, et queis regards elle y rencontra! Elle le conduisit dans la chambre qu'elle occupait en le tenant toujours parla main, comme si

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elle eiit craint, de le perdre un seul instant de vue. Elle fil un paquet de ses liardes et passa un bras sous l'anse de son panicM-. Le vieillard prit sa valise cpi'elle lui donna, et il l'attaciia sur ses épaules. Il prit aussi son bâton qu'elle avait apporté; puis elle le conci ■'^itborsdela maison.

Ils" passèrent à pas tremblants et précipités à travers les grandes rues delà ville et les petites du faubourg. Ils arrivèrent rapidement et baletant de fatigue au sommet de la colline que couronne un vieux cbâteau à murailles grises, sans avoir une seule fois regardé derrière eux.

Pendant qu'ils approcbaient des murs en ruine, la lune se leva dans tout le doux éclat de sa gloire; et du milieu de ces antiques et vénérables débris, revêtus de guirlandes de lierre, de mousse et d'herbes ondoyantes, l'enfant jeta ses regards sur la ville endormie et enfouie dans les ombres de la vallée. Elle vit la rivière qui promenait au loin ses ondes en suivant maint détour, et les collines qui se détachaient à riiorizoîs. A ce spectacle , elle cessa d'étreindre la main qu'elle tenait dans la sienne, et elle se jeta au cou du vieillard en fondant en larmes.

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CHAPITKE XLIII.

Ce moment de faiblesse une fois passé, Nelly appela de nouveau à son aide la résolution qui l'avait soutenue jusque là , et s'efforçant de ne pas perdre de vue l'idée, et l'idée seule qu'ils fuyaient pour échappera la honte et au crime, et que la sûreté de son aïeul dépendait entièrement de la fermeté qu'elle conserverait en l'absence de tout autre appui, elle fit avancer le vieillard, et ne jeta plus un regard en arrière.

Tandis que, soumis et confus , celui-ci semblait ramper devant elle comme un être humble et interdit en présence de quelque créature d'un ordre supérieur, Nelly se sentait animée d'un sentiment nouveau qui élevait sa nature, en lui inspirant une ériergie et une confiance en elle-même qu'elle n'avait jamais connues, il n'y avait plus aL>r.-> de responsabilité partagée; le poids entier de leiu's deux existences était tombé sur elle, et désormais il lui fallait penser et agir pour deux.

Je l'ai sauvé — pensait-elle. —Dans le danger, dans la détress.', je ne l'oublierai jamais. ,

En toute autre circonstance , son cœur eût été accablé de douleurs et de regrets, à l'idée d'avoir

abandonné rainio qui les avait traités avec tant de bonté, sans un scîiil mot d(î justification... en la laissant penser qu'ils éfai(înt coupables, ou de fourberie ou d'ingratitude; imis toutes ces considérations subalternes se taisaient en présence des inquiétudes nouvelles que lui causait leur existence misérable et vagabonde, quoique l'horreur de ]vuv situation la stimulât et ranimât son

courage.

A la pale clarté de la lune qui leur prétait sa douce lutiiière, cette figure délicate sur laquelle les soucis se mêlaient déjà aux grâces aimables et séduisantes de la première jeunesse , ces yeux trop brillants, cette tête d'ange, ces lèvres serrées, annonçant tant de résolution et de fermeté d'âme; Cette taille frêle, pleine de hardiesse, révélaient leur silencieuse histoire , mais ne la révélaient qu'à la brise qui ne pouvait les trahir.

Là nuit s'avança insensiblement, la lune descendit à l'horizon , les étoiles pâlirent et s'éteignirent , et l'aube du jour parut peu à peu. Bientôt , du revers d'une colline lointaine, le soleil se leva dans sa majesté, en chassant devant lui les brouillards à formes fantastiques, pour en purger la terre jusqu'au retour de la nuit. Quand il eut atteint une plus grande hauteur dans le ciel , et que ses rayons répandirent une chaleur vivifiante, le vieillard et l'enfant se couchèrent au bord d'une petite rivière pour se livrer au sommeil.

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Neliy tenait toujours le brns du vieillard, et long-temps après qu'il fut profondément endormi , elle veilla sur lui avec la même constance. La fatigue finit par l'accabler; sa main se détacha du bras qu'elle étreignait , le reprit, s'en détacha de nouveau, puis ils dormirent tous deux l'un près de l'autre.

Un bruit confus de voix, se mêlant à ses rêves, réveilla la jeune fille. Un homme d'une tournure commune et grossière était debout devant eux, et deux de ses compagnons, placés dans un long et pesant bateau qui s'était approché de la rive pendant leur sommeil, avaient aussi les yeux fixés sur eux. Le bateau n'avait ni rames ni voiles; il était remorqué par deux chevaux qui se reposaient dans le chemin , tandis que la corde attachée à leur harnais pendait mollc^ment dans l'eau.

— Holà! — cria !e premier d'une voix rude. — Que faites-vous donc ici, eh?

— Nous nous reposions , monsieur, — dit Nelly. — Nous avons marché toute la nuit.

— Deux singuliers voyageurs, pour marcher toute la nuit ! — répliqua l'homme qui les avait accostés. — L'un de vous est un peu trop vieux pour cette sorte de besogne, et l'autre un peu trop jeune. Où allez-vous?

Nelly hésita , et indiqua l'ouest au hasard. L'homme lui demanda alors si elle voulait parler d'une certaine ville qu'il nomma. Nelly, pour évi-

ter de nouvelles questions, répondit affirmativement.

■ — D'où venez-vous? — demanda-t-il ensuite. La réponse devenant cette fois plus facile, Nelly nonuna le village où demeurait leur ami, le maître d'école, pensant cjue vraisemblablement ces hommes ne le connaissaient pas, et s'en tiendraient là.

— Je croyais que quelqu'un pouvait vous avoir volés ou maltraités, — dit l'homme; — voilà tout, bonjour.

Nelly lui rendit son salut; et , se sentant soulagée par son départ, elle le'suivit des yeux pendant qu'il montait sur un des chevaux. Le bateau se mit en mouvement; mais il n'avait pas fait beaucoup de chemin qu'il s'arrêta de nouveau, et la jeune fille s'aperçut que les hommes qui étaient à bord lui faisaient des signes.

— M'avez-vous appelée? — demanda-t-elle en courant vers la rive,

— Vous pouvez venir avec nous, si cela vous convient, — répondit un des hommes du bateau. — Nous faisons même route.

Elle hésita un instant, puis se décida à accepter cette offre, en pensant , et non sans effroi , que les individus qu'elle avait vus avec son aïeul pourraient, dans leur soif de rapine , les suivre, reprendre leur influence sur lui et détruire tout ce qu'elle avait fait, et qu'en allant avec ces hommes, toute trace de leur fuite disparaîtrait. Le bateau se rap-

D^ANTIQUITÉS.. 6l

procha de la rive, et avant qu'elle eut eu ie temps de faire de plus amples réflexions, elle se trouva à bord avec le vieillard, et ils descendirent douce- * ment la rivière.

A une heure avancée de l'après-midi, ils abordèrent une espèce de quai. Nelly fut un peu découragée en apprenant de l'un de ces hommes qu'ils n'arriveraient pas à leur desiinalion avant le jour suivant. Cet homme ajouta que, si elle n'avnit pas de provisions, elle ferait bien d'en acheter là. Elle ne possédait que quelques pence, car elle avait déjà acheté du pain, et il était nécessaire de ménager cette faible ressource, car ils allaient dans une ville où ils ne connaissaient personne. Un petit pain et un mo-rceau de fromage furent les seules provisions qu'elle put se permettre d'acheter, et elle alla reprendre sa place dans le bateau. Après une halte d'une demi-heure que les hommes passèrent à boire dans un cabaret, ils se remirent en route.

Ils apportèrent dans le bateau de la bière et de Teau-de-vie; et comme ils continuèrent à boire , ils s'enivrèrent bientôt, et devinrent querelleurs. Évitant la petite cabine qui était obscure et malpropre, quoiqu'on les eût invités à y entrer, Nelly et le vieillard restèrent en plein air. La pauvre enfant était effrayée du langage de ses hôtes grossiers. Néan moins , quoiqu'ils se traitassent réciproquement avec la dernière brutalité, leurs deux passagers ne

6a LE MARCHAND

s*en ressentironi aiiciineineiit. CepciKlaiit, une querelle s'étaiit éje\t!e ('litre eux, ils en vinrent hi(uilôt aux coups, et il s'ensuivit un combat rrgulier, penclarit lequel ils s'adressaient des compliments fort varies, qui , heureusement pour Nelly , étaient conçus en termes qui étaient pour elle entièrement inintelligibles. A la fin, l'un des deux termina le différend en aj)pliquant à son adversaire un coup de poing qui le fit tomber la tête la première dans la cabine; puis il prit lui-même le gouvernail sans manifester la moindre émotion , non plus que son ami, qui, jouissant d'une constitution robuste et aguerrie contre de semblables bagatelles, se mit à dormir dans la position qu'il avait prise dans sa chute , c'est-à-dire les jambes en l'air. Deux minutes après, il ronflait de la manière la pius confortable. Après une nuit sans sommeil , pendant laquelle il avait beaucoup plu, la pauvre enfant, transie de froid et mouillée jusqu'aux os, vil enfin poindre le jour. Ils approchaient alors du terme d;- leur voyage. Déjà des sentiers couverts de cendres de charbon de terre, et des huttes construites en briques, annonçaient le voisinage d'une grande ville manufacturière; et l'épaisse fumée sortant de hautes cheminées , le bruit des machines à vapeur, et celui des marteaux qui battaient le fer, prouvaient qu'ils étaient déjà dans un faubourg. Enfin , le bateau fut amarré , et après être restés quelque temps pour remercier les bateliers trop occupés

d'antiquités. 63

pour les entendre , Je vieillard et l'enfant quittèrent le bateau, et se trouvèrent bientôt dans une rue ii'équentée, au milieu du tumulte, exposés à une pluie battante, aussi étourdis, ébahis et confus, que s'ils fussent revenus de l'autre monde.

ClIArniŒ XL IV.

Pressés entre (ieux flots de passants, qui suivaient deux courants opposés et se succédaient sans cesse , exposés à une pluie qui battait contre les croisées , et qui découlait en ruisseaux de tous les parapluies, étourdis par le bruit des chevaux et des voitures de toute espèce, et par le fracas des sons mélangés d'une ville manufacturière, les deux pauvres étrangers s'étaient mis à l'abri sous une grande porte couverte. Chacun songeait à ses affaires, personne ne faisait la moindre attention à eux, et Nelly , qui cherchait à découvrir sur quelque physionomie un symptôme de bienveillance , ne pouvait y réussir parmi des gens qui passaient avec la même rapidité que s'ils se fussent disputé le prix de la course.

Au bout d'un certain temps , ils quittèrent leur lieu de refuge , et se mirent en marche , sans savoir où ils allaient. Le soir arriva , la foule diminua , on alluma les réverbères , qui leur firent paraître leur situation encore plus déplorable. La pauvre Nelly était transie de froid , complètement mouillée , et il lui fallait tout son courage pour pouvoir continuer de marcher ; mais sa plus grande souffrance était

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d'entendre les reproches du vieillard, qui commençait à murmurer.

— Il faudra que nous passions cette nuit en plein air , cher grand-papa , — lui dit-elle d'une voix faible, à l'instant où ils venaient d'entrer dans un faubourg.

— Pourquoi m'avez-vous amené ici? Nousctions dans un enJroiî bien tranquille. Pourquoi m'avezvous forcé à en partir ?

— Parce que le songe affreux dont je vous ai parlé m'y aurait persécutée toutes les nuits. Mais n'y songeons plus, grand-papa. Demain nous serons

, dans la campagne, et nous chercherons à gagner notre vie par un humble travail. Voyez, voici une espèce de cour dont l'entrée est couverte; nous pouvons y passer la nuit , et nous serons à l'abri du vent et de la.. . Ah ! qu'est-ce que cela ?

Elle fit un pas en arrière en voyant tout-à-coup une figure sorlir de l'ailée obscure dans laquelle ils allaient chercher un refuge.

— Parlez encore, — dit cette figure; — je ne connais pas cette voix.

—-Nous sommes étrangers, — répondit Nelly avec timidité; — ^etn'ayant pas d'argent pour payer nos lits, nous désirions passer la nuit ici.

Il y avait dans la cour une seule lampe qui

ne donnait qu'une faible clarté; la figure noire

s'en approcha en leur faisant signe de le suivre ,

comme s'il eut voulu se montrer à eux pour leur

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