‹ Le marchand d'antiquitésChapitre 6 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

LE MARCHArrO

prouver qu'il ne songeait ni à se cacher ni à leur

nuire.

C'étail un homme mis(^rahlement vêtu, dont le visage, les mains et les bras étaient noircis par la fumée. Sa maigreur, ses joues creuses et ses yeux enfoncés annonçaient des souffrances supportées avec patience; sa voix était naturellement dure, sans avoir un accent brutal , et l'expression de ses traits n'avait rien de repoussant.

— Comment se fait-il que vous soyez sans abri à une pareille heure? — demanda-t-il.

— Nos infortunes en sont cause, — répondit le vieillard.

— INe voyez-vous pas comme cette jeune fille est mouillée? — Nesavez-vous pas que l'humidité des rues est malsaine?

— Je ne le sais que trop ; mais que puis-je y faire ?

— Je puis vous donner de la chaleur, mais voilà tout. Je n'ai d'autre logement que celui dont voilà le chemin. — Et en parlant ainsi , il montrait une porte au bout de la cour. — C'est une pauvre demeure, Dieu le sait; mais vous y serez mieux qu'ici. Vous comptiez coucher sur des briques froides, et je puis vous donner un lit de cendres chaudes. Vous y conduirai-je ?

Sans attendre une autre réponse que celle qu'il lut dans leurs yeux, il prit dans ses bras Nelly qui pouvait à peine se soutenir , et fit signe au vieillard

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de le suivre. Après avoir traversé différents passages , il s'arrêta devant une autre porte , et mettant Nelly à terre , il lui dit : — Nous voici arrivés. N'ayez pas peur; personne ici ne vous fera de mal.

Ils entrèrent dans une grande pièce dont le plafond était soutenu par des piliers de fer, et dont le haut des murs était percé de grandes ouvertures qui donnaient entrée à l'air extérieur. A l'aide d'une lueur sombre et r-ougeâtre, on y voyait se mouvoir des hommes occupés à tous les travaux d'une fonderie de fer. Il était inutile d'y parler, car on ne pouvait entendre que le bruit des machines à vapeur, celui des rouages qu'elles faisaient tourner, les coups de marteau frappés sur le fer, et le sifflement du métal rouge plongé dans l'eau.

Ils ne firent (|ue traverser cette pièce , et descendant un escalier obscur, ils entrèrent dans une chambre souterraine dans laquelle était le foyer d'une immense fournaise où brûlait un grand feu. L'homme qui était chargé de l'entretenir se retira à l'instant en voyant son compagnon arriver pour le relayer, et celui-ci, après avoir montré à ses protégés un tas de cendres encore tièdes dans un coin de la salle, les engagea à s'y coucher, et alla s'asseoir sur une vieille natte en face de la bouche de la fournaise , les yeux toujours fixés sur le feu.

ie vieillard s'endormit presque aussitôt qu'il fut couché. Trop d'inquiétudes sur l'a veniragitaient

(•)8 tE MMlCHANO

Tespri! de Nelly pour qu'elh^ \)\i\ «ti faire autant. (Cependant l'excès delà fiitigne l'emporta, el unr douce chai.MJr qui se répaudait peu a peu dans ses uiembres coutribua à lui fermer les yeux.

Le jour couimenrait à paraître (piarid elle s'éveilla. Son premier regard tomba sur l'homme qui les avait amenés dans cet endroit, et le voyant dans la même altitude qu'il avait prise quand elle s'était couchée , elle en fut étonnée, se leva , et s'approcha de lui. L'homme Tentendit marcher, et tourna la îéte vers elle.

— J'entends tous vos compagnons au-dessus de tious , — lui dit-elle; — et vous voyant toujours dans la même posture, je craignais que vous ne lussiez indisposé.

— Moil — dit-il — non, ils son? à leur besogne et je m'occupe de la mienne. — Je suis toujours beul avec mon ami.

— Votre ami?

— Oui. — Ce feu, il est plus vieux que moi. — C'est mon livre, le seul que je sache lire, — ma musique, car je reconnaîtrais sa voix parmi cinq cents autres; — mon amusement , car vous ne sauriez croire combien de tableaux différents les charbons rouges offrent à mes yeux; — ma mémoire, car il me rappelle toute ma vie.

Nelly le regardait avec un air de surprise. — Oui, — continua-t-il, — c'est le même feu qui brûlait quand j'étais enfant; et que je pouvais à

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peine me soutenir sur mes jambes. — J'étais ici avec mon père, qui était alors ce que je suis à présent, — chauffeur.

— N'aviez-vous donc pas de mère ?

— Non, eile était morte. Ce feu, — ce même feu, ^- a été en quelque sorte ma nourrice; il ne s*est pas éteint une seule fois depuis ce temps. — En vous voyant , votre vue m'a rappelé l'âge que j'avais quand mon père est mort, et c'est ce qui m'a donné l'idée de vous amener ici.

En ce moment, le vieillard s'éveilla , et le bon chauffeur fit les préparatifs de son déjeuner, qu'il partagea avec ses amis, -— - un morceau de pain noir et une tasse de thé. Tout en faisant ce repas frugal, il leur- demanda où ils alU *i ; t. Nelly lui répondit qu'ils désiraient trouver uîî (droit à la campagne, éloigné de toute ville, et ii éme écarté de toutvillage, afin de cherchera y g^ig 1er leur vie eu aidant aux humbles travaux de quel nie ferme. Elle lui demanda ensuite quelle route il leur conseillait de suivre.

— Je ne connais guère la campi.gne, — répondit-il, — car il est bien rare que je respire un autre air que celui-ci; mais si vous suivez le chemin que vous trouverez en sortant du faubourg, je sais que vous arriverez à un endroit tel que vous désirez en trouver. Je dois pourtant vous prévenir que ce chemin est mauvais, bordé de snares d'eau stagnante, sans autres maisons que cies usines couuimî

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cel!('-oij et avec la fali^nie que vous avez déjà eSrsuyée, vous aurez pour deux jours entiers de marche avant d'en trouver un meilleur. — INe feriezvous pas mieux de retourner sur vos pas?

— Cela est impossible! — s'écria Nelly; il faut que nous marchions en avant. Si vous saviez quel danger nous fuyons, vous vous gardeiiez bien de nous donner un tel avis.

— En ce cas, je n'ai phis rien à dire ; je vais vous conduire jusqu'à la grande rue du faubourg, et là je vous indiquerai votre route.

Ils partirent tous trois, et leur prolecteur, après avoir accompli sa promesse, leur fit ses adieux eh demandant à Nelly de lui donner la main. Nelly la lui tendit, il la serra, et s'éloigna d'eux à l'instant presque en courant. — Il avait laissé dans la main de la jeune fille deux pièces de cuivre d'un penny chacune rongées par la rouille, noircies par la fumée, — mais qui sait si , aux yeux de la d ivinité , elles ne brillaient pas davantage que tout l'or qu'aurait pu donner un riche?

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