CHAPITRE XLV
Dans tout le cours de leur voyage, jamais Nelly et son aïeul n'avaient désiré si ardemment de respirer l'air pur de la campagne. Ils se trouvaient dans un faubourg qui leur semblait interminable, entre deux rangées de mauvaises maisons construites en briques rouges ^ dont quelques unes avaient devant leur porte un jardin en miniature , où les arbres, les feuilles et les plantes avaient pris une teinte noire causée parla poussière de charbon, et par la fumée que vomissaient sans interruption les cheminées des manufactures qu'ils voyaient à chaque instant à droite et à gauche.
— Nous ne ferons pas beaucoup de chemin aujourd'hui, grand-papa, — ditNelly; — j'ailes pieds écorchés, et la pluie que nous avons reçue hier toute la journée m'a laissé des douleurs aiguës dans tous les membres.
— Et ne nous a-t-il pas dit que nous aurions deux jours entiers de mauvais chemin? — dit le vieillard; — il doit y avoir quelque autre route; — pourquoi ne retournons- nous pas à la ville pour nous en informer?
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— Non, lion, — lépondit Ni'lly avec fermeté , — il l;uit que nous allions vivre au milieu des pauvres ; nous n'y serons exposés à aucune tentation, nous y trouverons la paix et le bonheur. Voulez - vous, en retournant sur nos pas, risquer de rencontrer ceux qui nous cherchent peutêtre !
— A Dieu ne plaise! — s'écria le vieillard, reprenant toutes ses anciennes terreurs; — avançons, Nelly, avançons! — Plus loin ; plus loin, plus loin.
Ils arrivèrent enfin dans une grande plaine qui semblait le séjour de la désolation. On n'y voyait pas un brin d'herbe; pas un bouton ne promettait de s'épanouir au printemps. Le chemin était coupé d'ornières profondes; on ne voyait des deux côtés que des mares d'eau slagi}ante, des Uionceaux de cendres de charbon, et quelques misérables huttes, les unes saijs toit, les autres sans fenêtres , presque toutes sans porte, demeure des malheureux ouvriers qui travaillaient aux usines et aux manufactures qu'on voyait s'élever de distance en distance, comme des pyramides dans le désert.
Mais avoir à passer la nuit dans un tel endroit, quand, au lieu de colonnes de fumée , des jets de flamme sortaient de chaque cheminée; — quand ils rencontraient à chaque instant des troupes d'ouvriers sans ouvrage, — quand ils voyaient un char
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funèbre s'arrêter aux portes de plusieurs masures pour y prendre des cercueils, car une maladie contagieuse régnait dans ce canton ; — quand le bruit des machines à vajeur, les cris des enfants demandant du pain , les gémissements des mères qui n'en avaient point à leur donner, assaillaient leurs oreilles, et quand ils n'avaient mangé eux-mêmes de toute la journée qu'un petit pain d'un penny! L'obscurité, jointe à la fatigue, lesforça pourtant à s'arrêter, et ils se couchèrent sur un tas de cendres froides sur le bord du chemin. Neily vit avec plaisir son aïeul dormir paisiblement; quanta elle, elle n'eut qu'(m sommeil troublé et interrompu. Elle se sentait épuisée , presque mourante, et pourtant ce n'était pas pour elle qu'elle éprouvait de la crainte et de l'inquiétude.
Le jour parut , et il faUut se remettre en marche, quoique Nelly se sentît plus faible que jamais , mais elle avait encore toute sa force morale. Elle employa son dernier penny à achetei* un autre petit pain. Mais l'idée de toute nourriture lui inspirait du dégoût , et elle le donna au vieillard , qui le mangea avec avidité. Pendant toute la matinée, ils traversèrent une contrée qui, devant eux, à droite, à gauche, leur offrait le même spectacle que la veille. Dans l'après-midi, le vieillard se plaignit plusieurs fois d'avoir faim , et Nelly s'approchant enfin d'une des misérables chaumières qui bordaient la route, frappa à la porte, qui lui fut ouverte par
un grand homme pâle, maigre, à peine couvert de quelques haillons.
— Que voulez-vous ? — lui demanda-t-il.
— La charité ; — un morceau de pain !
— Voyez-vous cela ? — c'est le troisième enfant que je perds depuis trois mois que je suis sans ouvrage. — Où voulez-vous que je trouve du pain pour vous en donner?
Nel!y recula en frémissant , et la porte se ferma.
Trouvant bientôt une autre hutte qui n'avait pas de porte, elle s'arrêta en face à quelques pas. Cette chétive demeure semblait habitée par deux familles, car il s'y trouvait deux femmes, chacune entourée d'enfants dont elle paraissait être la mère. Entre elles était un homme grave en habit noir, et tenant un enfant par le bras.
— Tenez, bonne femme, — dit-il à l'une d'elles, — voici votre enfant que je vous ramène. Il a été arrêté ce matin volant un pain chez un boulanger, et on l'a ameué devant moi ; mais comme il est sourd et muet, j'ai eu pitié de son infirmité, et je n'ai pas voulu l'envoyer en prison.
— Tant pis 1 — s'écria la mère ; — il y aurait eu du pain , et je n'en ai point à lui donner.
— Et me rendrez-vous mon fils aîné , que vous avez fait condamner, il y a deux mois, à être déporté pour la même cause? — s'écria l'autre femme.
— Mais votre fils avait atteint l'âge de discré-
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tion , bonne femme, et il était en jouissance de tous ses sens.
— Mais il était sans ouvrage ; s'il en avait trouvé, il aurait travaillé et gagné du pain pour ses pauvres sœurs qui meurent de faim.
Nelly sentit que ce n'était point à cette porte qu'elle pouvait espérer d'obtenir quelques secours, et retournant près de son aïeul, ils se remirent péniblement en voyage.
Le soir approchait quand ils arrivèrent dans une petite ville où se trouvaient encore beaucoup de manufactures. Us sollicitèrent la charité à plusieurs portes , et ne recevant que des refus , ils résolurent delà traverser le plus promptement possible, quoique Nelly sentît qu'elle était sur le point de perdre le peu de forces qui lui restaient. lis entraient dans la dernière rue du faubourg, quand ils virent à quelque distance devant eux un piéton qui marchait dans la même direction. Il avait un portemanteau attaché sur son dos, s'appuyait sur une grosse canne, et tenait de la main gauche un livre qu'il lisait.
Il n'était pas facile de le rejoindre pour implorer son secours , car il marchait assez vite , et il avait sur eux quelque avance. Heureusement, il s'arrêta pour lire plus attentivement quelque passage de son livre. Animée d'un rayon d'espoir, Nelly lâcha la main de son aïeul , rassembla toutes ses forces pour courir après le voyageur, arriva
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près de lui sans cju'il eut entendu le bruit de ses pas, et lui adressa, d'une voix iaible, (juoKpjes paroles suj)j)liarites.
Le voyageur tourna la tète. Nelly joignit les mains , poussa un cri perçant , et tomba sans connaissance à ses pieds.
D ANTlQlKTiîS. -^^