CHAPITRE XLÏI
C'était le pauvre maître d'école ; oui, le pauvre maître d'école. Presque aussi ému et aussi surpris à la vue de l'enfant qu'elle-même l'avait été en le reconnaissant, il resta un instant interdit , sans avoir même assez de présence d'esprit pour songer à la relever.
Mais se remettant bientôt de son émotion , il jeta par terre son livre et sa canne; puis, s'agenouillant près de Nelly, il essaya par les simples moyens qui lui vinrent à l'esprit, de la tirer de son évanouissement, tandis que son aïeul, imoîo}3ile près d'elle, se tordait les mains , et la suppliait dans les termes les plus passionnés de lui parler, de lui dire un mot, un seul mot.
— Elle est tout-à-fait épuisée — dit le maître d'école en levant les yeux sur le vieillard ; — vous avez trop présumé de ses forces, ami.
— Elle meurt de besoin, — répliqua le vieillard; — jusqu'à ce moment je n'avais pas cru qu'elle fût si faible et si malade. — Après avoir adressé au vieillard un regard de reproche et de pitié , le maître d'école prit l'enfant dans ses bras et l'emporta avec toute la vitesse possible.
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On voyait à peu de distance une petite auberge. Il marcha rapidement de ce coté j et il se précipita dans la ( uisine en priant tout le monde de lui faire place pour l'amoui" de Dieu, puis il déposa l'enfant sur une chaise près du feu.
Les individus présents, qui s'étaient levés en tumulte en voyant entrer le maître d'école, firent ce qu'on fait habituellement en paredlo circonstance. Chacun demanda son remède favori qui ne fut apporté par personne; chacun cria qu'or) donnât de l'air tout en absorbant le peu d'air qu'il y avait déjà, en entourant l'objet de la compassion générale ; chacun s'étonnantde ceque les autres ne faisaient pas ce qu'il ne lui venait pas à l'idée de faire lui-même.
Cependant l'hôtesse, plus active que tous les autres, comprit ce dont il s'agissait. Elle apporta de l'eau chaude coupée avec un peu d'eau-de-vie; elle était suivie de la servante qui apportait du vinaigre, des sels et autres ingrédients. — Nelly reprit enfin connaissance, et fut même en état de les remercier d'une voix faible; puis elle tendit la main au pauvre maître d'école qui se tenait deboul à ses côtés avec un visage plein d'anxiété. Sans lui permettre d'ajouter une seule parole, l'hôtesse la porta aussitôt dans un Ut, et après a voir baigné dans l'eaii chaude ses pieds froids qu'elle enveloppa ensuite de flanelle , elle envoya chercher le docteur.
Le docteur, personnage à nez rubicond, et orné d'un paquet de breloques qui dansaient au bas
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d'un gilet de satin noir à cotes , entra d'un air important et empressé , s'assit au chevet de la pauvre Nelly, et lui tâta le pouls en consultanl sa montre.
— Je lui donnerais de temps en tenjps, — dit-il , — quelques cuillerées d'eau chaude mêlée d'un peu d'eau-de-vie. — Je hu mettrais aussi les pieds dans l'eau chaude.
— C'est précisément ce que j'ai fait , — s'écria I hôtesse enchantée.
— Fort bien ♦ — reprit le docteur, qui avait vu une tasse sur une table , et le bain de pieds sur le palier de l'escalier. — Il faudrait ensuite lui donner quelque chose de léger pour souper. . . Un aile de poulet, par exemple. ..
— Mon bon monsieur, le poulet est à la broche ! K— s'écria l'hôtesse. Le maître d'école en avait effectivement donné l'ordre, et peut-être le docteur avail-il , en entrant, senti l'odeur du rôti.
Le docteur s'éloigna bientôt après, laissant toute la compagnie dans l'admiration de son profond savoir.
Pendant qu'on préparait le souper, INelly tomba dans un sommeil réparateur, et on l'éveilla quand tout fut prêt. Elle désira que son aïeul soupât près d'elle, et qu'on lui fît un lit dans une chambre qui donnait dans la sienne. Elle l'y fit entrer, en ferma la porte à clef, et après le départ de l'hôtesse , elle se recoucha, le cœur plein de gratitude.
Le maître d'école resta long- temps au coin du
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feu, occupe à fumer sa pipe et à répondre aux cpies* lions curieuses de l'iiotesse, qui aurait voulu connaître toute l'histoire de Nelly. Le pauvre maître d'école était si franc et si naïf, cju'assurément cinq minutes auraient suffi pour lui faire dire tout ce qu'on voulait apprendre, s'il avait su quelque chose. Il ne put que lui dire qu'd les connaissait à peine. L'hôtesse regardant cette réponse comme un fauxfuyant, fut sur le point de s'en offenser; mais l'air de bonne foi et de véracité du maître d'école la convainquit enfin, et elle reprit toute sa bonne humeur quand il lui eut dit de mettre sur son compte tout ce qui serait du par ses deux compagnons.
Le lendemain matin, Nelly, quoique bien faible encore, allait beaucoup mieux, mais la prudence exigeait qu'elle prît encore un jour de repos avant de se remettre en route. Le maître d'école apprit cette nouvelle d'un air calme , et dit qu'il pouvait attendre un jour, et même deux, si cela était nécessaire. Nelly ne se leva que dans la soirée, et alors i! s'empressa d'aller k. voir. A l'aspect de ce jeune visage, si ravagé déjà par le malheur et les privations , il ne put retenir ses larmes, et tous deux pleurèrent quelques instants en silence.
— Comment vous remercier, — dit enfin Nelly, — de tout ce que vous avez fait pour moi ? — Sans vous , j'allais mourir, et vous m'avez sauvée !
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— Mais , hélas! je vois que nous sommes un fardeau pour vous.
— Ne pailons pas de cela, — répondit-il ; — ma fortune est faite, depuis que vous avez visité ma chaumière.
— En vérité ! — s'écria Nelly avec joie.
— Oui; — j'ai été nommé maître d'école dans le faubourg d'une grande viile bien loin d'ici, aux appointements de trente-cinq livres ! — Trente-cinq livres sterling par an!
— Oh! que je suis contente 1
— Je me rends maintenant à ma destination. J'avais droit à une place dans la diligence; mais comme j'avais du temps devant moi, j'ai préféré faire la route à pied et économiser cet argent. Combien je me réjouis d'avoir eu cette idée! — Mais vous, — où allez-vous? — - qu'étes-vous devenue depuis notre séparation? — Parlez, racontez-moi tout cela. Depuis que j'ai perdu l'enfant que j'aimais, j'ai senti toute mon affection se reporter sur vous, qui avez été près de son lit de mort.
La naïve franchise du maître d'école, le ton affectueux de ses paroles, la bonté empreinte dans ses regards, inspirèrent à l'enfant une confiance si grande, qu'elle lui conta toute son histoire sans aucune réserve.
J^e maître d'école la regarda avec étonnement. — Cette faible enfant, — pensa-t-il, — a-t-elle donc persévéré dans sa sainte tâche au milieu des dangers II. 6
et des privations? a t-ellc \n\ lutter cc^utie tant de soiif'fiances , armée de la seule force de l'amour filial ?
!l fui convenu (|ue Nelly et son aïeul accompagneraient le maître d'école jusqu'à l'endroit où il se rendait, et que là il tâcherait de leur procurer quelque humble occupation qui piit leur fournir des moyens d'existence.
Ils se décidèrent à partir le lendemain soir p-iir un wagon dont le conducteur se montra peu exigeant.
Quoique l'allure de cette voiture ne fût ni douce ni rapide, combien ce voyage parut charmant et facile à Nelly et à son aïeul, quand ils songeaient aux fatigues qu'ils avaient éprouvées naguère! Ce ne fut que le lendemain soir qu'ils arrivèrent à une ville où ils passèrent la nuit. Le jour suivant ils se remirent en route, et vers midi ils entrèrent dans une grande ville qu'ils traversèrent en entier.
— Voyez! — s'écria le maître d'école transporté de joie en entrant dans le faubourg. — Voilà la vieille église avec sa tour, et je me trompe fort si cette petite maison basse qui l'avoisine n'est pas l'école. Trente-cinq livres de revenu annuel dans ce séjour délicieux! Ils admirèrent tout... le vieux porche délabré, les fenêtres vitrées en partie en verre de couleur, le cimetière presque couvert de pierres sépulcrales, l'ancienne tour, et jusqu'à la girouette qui s'en élevait sur le sommet. De pa-
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reils objets s'étaient présentés bien souvent à Nelly dans ses rêves, mais la réalité lui paraissait encore plus belle.
— Il faut que je vous quitte pour quelques instants, — dit le maître d'école. — J'ai une lettre à remettre et quelques informations à demander, comme vous le savez. Où vous conduirai-je? dans cette petite auberge là-bas ?
— Non, — répondit Nelly ; — j'aime mieux vous attendre sous le porche de l'église.
— Je ne serai pas long-temps, — dit le maître d'école, après les avoir conduits sous îe porche, et laissant près d'eux son porte-manteau. — Soyez svirs que je vous apporterai de bonnes nouvelles.
Et l'heureux maître d'école, après avoir mis des gants gris tout neufs , s'éloigna rapidement , rayonnant d'espérance et de joie.
Nelly le suivit des yeux , jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les arbres touffus avoisinant l'église, qui comptait plusieurs siècles d'existence. Jadis un monastère y était attaché, car on voyait encore des arches en ruines, et des restes de bâtiments écroulés. Tout près du cimetière s'éle^vaient deux petites maisons faisant elles-mêmes partie des ruines, et qui, malgré les réparations et les changements qu'on y avait faits pour les rendre habitables, conservaient un aspect triste et désolé. Ces maisons fixèrent toute l'attention de Nelly, sans qu'elle pût s'en expHquer le motif. L'église, les
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niiiK s, les vieux loin!)(\m\ scrnhlaieiit devoir se pnrtngrr les regards d'une j)ers()inie (jiii les voyait poni- la preniièic fois , mais elle ne pouvait déloiirner ses yeux de ces deux maisons, et tandis qu'elle attendait le retour de son ami, ils restèrent fixés sur les mêmes objets qui exerçaient sur elle une sorte de fascination.
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