L.v. 33. r. uijY,i-Uii. — «.[.i jJikii'.u iuiiJi.o
— Pour ça il faudrait savoir écrire, — répliqua-l-il en riant, — cl mes parents ont oublié de m'envoyer à l'école...
— Ah! diable!
— Mais un reçu, est-ce bien nécessaire? — poursuivit Scoot. — I' y a <]('ux témoins qui pourraient au besoin affirmer que j'ai livré et que je suis pavé... Donc je ne vous réclamerai rien...
— Ma foi, ni moi non plus... Vous avez raison...
— Sur ce, tiinquoiis, et je file...
Les quatre verres, [ileins jusqu'aux bords d'un liquide couleur d'ambre y,.',le — (il était bon, le vieux chablis du père Loriot!) — furent heurtés l'un contre l'autre.
L'Irlandais vida le sien d'un seul trait, serra la main de son acheteur et partit en disant :
— Messieurs, au plaisir de vous revoir... Misticot murmurait en le regardant s'éloigner :
— C'est drôle tout de même comme il ressemble an clov.'n du Cirque Fernando!...
— Décidément tu y liens ! — fil Eugène Loiseau en riant. — C'est de la monomanie 1
— Le gamin se met le doigt dans l'œil jusqu'au coude... — ajouta Loriot. — L'homme qui nous quille est un cocher dont le maître vient de faire vendre son cheval et sa voiture pour cause de départ... — C'est celte voilure-là qui fera partie du coi'tège de la noce samedi prochain... — A la santé de Loiseau et de sa future, et à la prospérité du ménage!
On trinqua de nouveau et on se sépara.
Misticot, mal convaincu et pensant toujours àlaprodii^ieuse ressemblance signalée par lui, prit le chemin des Bulles-Montmartre où l'appelait son comn.erce, tandis que Loiseau regagnait son atelier de reliure.
Le lendemain de ce jour, vers onze heures, Arnold Desvignes quittait la rue des Tournelles et allait déjeuner dans l'un des nombreux reslaurauts situés aux environs de la place de la Bastille.
En passant devant un kiosque du boulevard Ijeaumarchais, il avait acheté un journal et, tout en attendant qu'on lui servît le bifteck demandé, il déplia ce journal et le parcourut.
C'était une feuille essentiellement parisienne, ayant la prétention d'être toujours la première et la mieux renseignée, devant une grande partie de son succès à son amour pour l'actualité, et enlreteuant une nuée de reporters à vingt-cinq centimes la ligne.
Soudain Arnold lre.çsaillil.
Ses sourcils se froncèrent tandis qu'un Iremblemcnt léger agitait ses lèvres.
LE .MAllClIAiND DE DlAiMAMS 259
Ses 3'eux venaient de tomber sur la nouvelle à sensation que nous allons reproduire textuellement :
« Voici un fait dont nous avons la certitude absolue d'offrir la primeur à nos lecteurs, ce qui nous arrive souvent, — nous croyons qu'on n'hésitera point à nous rendre la justice d'en convenir.
c< Avant-hier, dans la soirée, un commissaire aux délég-alions judiciaires, assisté d'un agent de la Police de sûreté, et porteur d'un mandat d'amener signé par un de messieurs lesjuges d'instruction du Parquet de Paris, s'est présenté rue Joubert, à VHôtel des Indes, pour procéder à l'arrestation d'un malfaiteur dangereux, arrivé à Paris depuis quelques heures seulement.
« Une affaire des phis mystérieuses, à ce qu'on affirme, a motivé l'arrestation de ce malfaiteur. — Il avait refusé de remettre au bureau de l'hôtel les papiers de nature à établir son identité. — On ne le connaît donc que sous le nom A'Élienne liéraud, qui signait une dépêche adressée par lui de Marseille au gérant de VHôlel des Indes, et qui doit vraiseml)!ablement être un faux nom.
« Selon notre habitude invariable nous ne tarderons point à pénétrer le mystère dont s'enveloppe cette arrestation, et nous nous emi)resserons de tenir nos lecteurs au courai.t. »
.\j)tx'S avoir lu jusqu'à la dernière ligue, Arnold froissa le journal eulre ses maii.s avec un mouvement de colère dont il ne fut pas maître.
— Le diable emporte ces idiots! — murniura-t-il. — Quelle absurde manie de se mêler de ce qui ne les regarde pasi — Ce l'ait-divers va donner l'éveil il la police! — Je tordrais de grand cœur le cou à la géi'ante de l'hôtel, car c'est é\ idemmenl par elle que le reporter de cette feuille a été renseigné si vile!...
1 Si une en()uête est ordonnée, comme c'est probable, comme c'est certain, les conséquences les plus gênantes en seront fatalement la suite.
1 Avant ce soir ou constatera la disparition de l'ex-marchaud de diamants, dont le nom se trouve imprimé là tout au long.
u Les employés de la maison de banque du baron de Rothschild \ont avoin'éveil...
« John .Morlimer, qui doit savoir à cette heure que je n'ai pas gagné mon poste en Angleterre, va faire jouer le télégraphe daus toutes les directions pour me retrouver...
« Si cet article arrive sous ses yi'ux, — et comment n'y arriveruit-il pas ■; — il se fera dans sou esprit un travail bien sim[do.
« 11 rapprochera la date de mon départ de celle du départ d'Ktieune Lié-
raud; renlèvemenl de celui-ci à Paris de mon arrivée à Londres, et il en tirera les conséquences...
« Voilà des dangers que je n'avais pas pré vus!... — Ils sont imminenls!... ils sont terribles!...
Arnoldrétléchit pendant un instant, puis il reporta ses yeux sur le journal pour relire le fait-divers inquiétant.
Un second entrefilet très court arrêta son regard au passage.
Cet entrefilet ne contenait que les lignes suivantes :
« Nous apprenons par un journal maritime qu'un cyclone effroyable a fait des ravages sur l'océan Indien, il y a de cela trois semaines. — Cinq ou six navires de fort tonnage ont sombré en vue d'Obock. — Deux paquebots qu'avaient retardés les mauvais temps sont au nombre des navires engloutis. — Tout est perdu, corps et biens. »
La ligure de l'ex-secrétaire du banquier de Calcutta se rasséréna.
— Oh! oh! — murmura-t-il. — Plus que jamais je crois ta mon étoile! — Voilà un incident qui me sauve... — H y a trois semaines j'étais à Suez. — Le paquebot sur lequel je me trouvais pouvait être un de ceux qui, relardés par le mauvais temps, ont sombré en mer... — John Morlimer connaît certainement les sinistres dont il s'agit et, sachant que je ne suis point arrivé à Londres, me croit mort... — De ce côté tout va bien... — il ne me reste plus à craindre que les enquêtes de la police française...
Arnold s'interrompit pendant quelques secondes, se mit h réfléchir de nouveau, et le résultat de ses réflexions fut celui-ci :
— Bah! — Rien ne me compromet, rien ne m'accuse, et avec de l'adresse on se tire de tout! — Je vais entreprendre la lutte et mettre les atouts dans mon jeu!
« H me faut Angélique Verrière... — Je l'aurai!
« Il ne faut point que les millions d Etienne Béraud m'échappent... — ils ne m'échapperont pas !
« Lorsque j'aurai assisté à celte noce où tous les membres de la famille se trouveront réunis, je saurai dans quelle direction je dois marcher, et j'irai droit au but, sans hésitation, sans faiblesse, renversant et brisant les obstacles que je ne pourrai pas tourner... J'en ai trop fait déjà pour iii'arrèter en roule!...
LE MAJICHAND UE DILMANTS 261
Le calme avait reparu sur les traits du jeune homme.
Une flamme brillait dans ses yeux ; — ses lèvres ébauchaient un sourire.
On lui servit son bifteck aux pommes soufflées, et il se mit à manger comme un paisible rentier sans souci qui ne pense qu'à bien vivro
Arnold Desvignes, ou pour mieux dire Charles Gérard, puisqu'on no le connaissait à Calcutta que sous ce nom qui était le sien, avait raison de supposer que John Morlimer le croyait englouti dans le cyclone dont les journaux d'oulre-mer venaient d'apporter la nouvelle en France.
Cette nouvelle était arrivée beaucoup plus vite à Calcutta, elle banquier n'avait pas pensé tout d'abord que l'employé qu'il envoyait à Londres se trouvait au nombre des victimes du désastre.
Celle idée ne lui vint qu'un peu plus tard, quand il reçut une dépêche du directeur de la maison de Regenl-streetlui annonçant que Charles Gérard, dont il avait télégraidiié le départ, ne se présentait point.
Or, Charles Gérard aurait dû être arrivé depuis huit jours.
Donc il avait péri, la chose ne semblait que trop sûre, mais, faute de connaître le nom du navire sur lequel il s'était embarqué, on ne pouvait s'en procurer la preuve matérielle.
Bref, tout devait concourir à favoriser les projets du misérable, car, un mois plus lard, John Murtimer, allant chasser chez un de ses amis qui possédait d'immenses propriétés à quelques lieues de la ville, tombait dans le Gange en descendant du bateau à vapeur dans le canot qui devait le conduire à terre, et se noyait, malgré les consciencieux cITorts qu'on fit pour le sauver.
Ainsi, le seul homme en état d'éclairer la justice et de perdre son ancien secrétaire n'était plus ù craindre.
Le jour où Arnold Desvignes apprendrait par les journaux la morl du banquier, il devait se croire certain de l'impunité.
Si le jeune scélérat avait été stupéfait en lisant dans une feuille d'actualité parisienne la note relative à l'arrestation d'un dangereux malfaiteur à y Hôtel des Indes, rue Joubcrt, d'autres personnes ne pouvaient manquer de l'être autant que lui, pour le moins.
En première ligne parmi ces personnes se trouvait le chef de la Sùrelé.
Le matin de ce même jour, après avoir expédié les all'aires courantes, il avait déchiré les bandes de deux ou trois journaux jilacés sur son bureau et déplié l'un deux, — précisément celui dont nous avons vu Arnold Des vignes acheter un numéro en allant déjeun''r.
Les yeux du magistral tombèrent sur ïiii/onndtijn (jue nous avons textuellement reproduite un peu plus haut.
A deux rejirises dilférenles, et avec un élonuement toujours croissant, il lut celte information.
. — C'est bien singulier I C'est plus que singulier! — muimura-t-il. — Voilà une affaire importante dont je n'ai point entendu parler! — Quel est lejuge d'instruction qui a signé ce mandat d'amener? Quel est le commissaire aux délégations judiciaires qui a été chargé de l'exécuter"? — Quel est celui de mes agents qui l'accompagnait?... Triple énigme! — Et cependant, avant-hier, je suis resté à peu près toute la journée à la Préfecture!... — Voyons un peu ..
Le chef do la Sûreté se mit à passer en revu.^ les rapports de l'avantveille, supposant qu'un de ces rapports avait pu lui échapper; mais le mot de l'énigme ne s'y trouvait point.
Fort intrigué, il se reu lit au Palais de Justice et fit remettre sa carte au procureur de la République.
Celui-ci le reçut tout aussitôt et lui dit, en lui tendant un journal qu'il tenait à la main :
— J allais vous faire piir-r de ]iasser à mon cabinet et de me donner l'explication de la note que voilà.
— Et moi, monsieur le procureur de la République, — répondit le chef de la Sûreté, — je venais vous demander si vous aviez donné des ordres au courant desquels je n'ai été mis par personne...
— Je n'ai pas donné d'ordres... — J'ignorais qu'une arrestation eût été opérée à l'Hôtel des Indes.
— Je ne puis vous offrir à ce sujet aucune exjdication, car je n'en sais pas plus que vous...
— Eh bien! il faut savoir... et savoir le plus tôt possible... — Peut-èlre n'y a-t-il là qu'une mauvaise plaisanterie de reporter à court de copie... — Informez-vous à V Hôtel des Indes... — S'il ne s'y est passé aucun fait du genre de celui raconté par ce journal et qui va être répété par toutes les feuilles du soir, allez trouver le gérant du journal, laacez-le sévèrement et menacez-le de poursuites pour délit de publication de fausses nouvelles, mais voyez d'abord les juges d'instruction et venez le plus tôt possible me rendre compte de ce que vous aurez appris...
Le chef de la Sûreté s'empressa d'obéir.
Au bout d'une demi-heure il revint, apportant une réponse que l'on devine.
Aucun des magistrats inslrucleurs n'avait signé de mandat d'amener contre un nommé Kticnno livraud; donc, du premier au dernier mol, la nouvelle était fausse.
— Eh bien ! — dit le procureur de la Républiijue, — il faut en Unir une fois pour toutes avec les gentillesses de ce genre. — Je vais commettre un juge pour instruire au sujet de ce délit de publication de fausses nouvelles; vous l'accompagnerez à Y Hôtel des Indes et aux bureaux du journal.
LE MARCH.VND DE DIAMAiNTS 263
L'iie heure après nn fiacre, contenant un jui;e d'instruction, son grtflier et le chef de la Sûreté, s'arrêtait rue Jouliert, devant la maison meuhiée qui nous est connue.
A l'hôtel, personne n'avait lu rarliclc et ne pouvait s'attendre à une descente de justice.
Le patron était revenu la veille de son court voyage ; — la gérante et les garçons s'étaient empressés de le mettre au courant des faits accomplis.
L'arrestation n'ayant occasionné aucun scandale, il n'avait attaché à cet incident qu'une très minime importance.
Au moment où les magistrats franchissaient le seuil de Ihùtel, il se trouvait dans le bureau avec la gérante.
Connaissant de vue le chef de la Sûreté, il pensa tout de suite qu'.il allait être question du voyageur arrêté l'avant-veille dans l'appartement numéro 13, et faisant quelques pas au-devant des nouveaux venus qu'il salua respectueusement, il les accueillit par ces paroles :
— Je devine, messieurs, ce qui me vaut l'honneur de votre visite matinale...
— .Ml ! — fit le chef de la Sûreté, — vous avez lu l'article?...
— De quel article me pail('z-\ous?... je n'ai rien lu...
— Eh bien ! alors'?...
— Mais il n'y a pas besoin d'avoir lu quelque chose pour comprendre que vous venez faire une enquête au sujet du malfaiteur arrêté ici avanthier soir...
Le chef de la Sûreté et le juge d'intruction, en entendant ces mots, échangèrent un regard où se lisait la stupeur la plus profonde et la plus naturelle, puis le juge d'instruction prit la parole.
— V.ous êtes le propriétaire de cet élaLlissenient:' — demanda-t-il.
— Oui, monsieur.
— Ltune arrestation a eu lieu avant-hier dans votre maison?
— Certainement.
— Kn votre présence ?
— iNou, monsieur... Je me trouvais eu voyage ce jour-là... J'étais à Amiens... Mais ma .gérante, que voilà, ma raconté ce qui s'était passé...
Le Juge d'instruction se tourna vers la jeune femme.
— Vous étiez ici, vous, madame, — lui dit-il, — ruand on s'est présenté pour arrètiir nu de vos locataires?...
— Un nommé Etienne Lér'aud, oui, monsieur... — répondit la gérante.
— Quel était cet homme?
— Un étranger... nu voyageur... airivé dej,uis deu.v heures de l'aprcs- Diidi.
— L) ou venait-il?
— Nous rignorons.
— Comment ! vous l'ignorez ! — Mais les règlements de police vous enjoignent d'inscrire sur vos registres les noms et prénoms des personnes que vous recevez, leur profession et l'endroit d'où elles viennent...
— Je sais cela à merveille, monsieur, et je me suis conformée aux règlements en demandant au voyageur ses papiers et en le questionnant. — Il a non seulement refusé de me remettre ses papiers, mais encore de me répondre.
— Ah ! il a refusé ?...
— Oui, monsieur, et d'une façon peu polie, je vous assure...
— Alors, comment avez-vous su son nom?
— J'avais reçu la veille une dépêche de Marseille pour retenir un appartement. Cette dépêche était signée Etienne Béraud...
— L'avez-vous conservée?...
— Oui, monsieur.
— Donnez-la-moi, je vous en prie.
— La voici... — répondit la gérante en ouvrant un tiroir et en en tirant une bande de papier bleu qu'elle tendit au juge d'instruction.
Celui-ci la lut.
— Elle vient bien de Marseille... — fit-il ensuite, — puis il ajouta : — Puisque vous étiez présente au moment de l'arrivée de ce voyageur, veuillez entrer à ce sujet dans les plus minimes détails...
— Je vais vous dire tout ce dont je me souviens, monsieur, mais ce n'est pas grand'chose... — Après avoir pris possession de son appartement, où les garçons de l'hôtel montèrent deux malles assez grandes qui constituaient son bagage, il demanda qu'on disposât dans sa chambre tout ce qu'il fallait pour écrire, puis il fit sa toilette et sortit... — La voiture qui l'avait amené stationnait à la porte pour l'attendre...
— Resta-t-il longtemps de'.iors '
— Trois heures à peu près... C'est en rentrant que je le priai de me donner ses papiers pour les inscrire sur mon livre de police... — je tenais à mettre ma responsabilité à couvert... j'y ienais d'autant plus qnil marquait mal et que ses allures étaient singulières.
LU
— Et à cette requête si naturelle, si légitime, le voyageur répondit par un refus ? — reprit le chef de la Sûreté.
— Oui, monsieur... — répliqua la gérante — Il refusa d'une façon
Là, il lut CCS quelques lignes.
violente, presque grossière, disaul iju'il éluit non seulement Franc^ais, mais Parisien, qu'il rentrait dans sa ville natale, qu'il n'avait do papiers à montrer à personne, et que personne n'avait le droit Je lui en demander...
— Vous venez de dire que les allures de cet homme étaient singulières.
— Oui, monsieur... — Il avait l'air Irisle, allairé, préoccupé... — Lorsiiu'on lui dit que l'apparlemeul retenu par lui portait le numéro l.'l et quoa
Liv. a-i. 31
n'en avait aucun autre à lui donner, il a manifesté un mécoulentement extraoï'dinaire et sou visage est devenu sombre... — Je lui ai demandé s'il était superstitieux... — Ma question, probablement, lui a fait comprendre le ridicule de sa conduite, car il a suivi le garçon...
— Après sou retour à l'hôtel, personne n'est venu demander à le voir ■?
— Personne que les gens de justice pour l'emmener.
— Quelle heure était-il quand on a procédé à cette arrestation?
— Environ huit heures du soir, monsieur.
— Tous connaissez sans doute le commissaire de police Je volrj quartier?
— Parfaitement...
— Est-ce lui qui s'est présenté ?
— Non, monsieur.
— C'était cependant un commissaire.
■ — Aux délégations judiciaii-es oui, monsieur, c'e=t ainsi qu'il s'est désigné lui-même... — il faisait voir son écharpe...
Pour la seconde fois, le juge d'instruction poursuivit :
— Par qui ce commissaire ceint de sou écharpe était-il accompagne?
— Par un agent.
— Comment étaient-ils venus?
— Dans une voiture qui attendait devant la porte et derrière laquelle on a placé les bagages du voyageur en parlant...
— Ah! — fit vivement le chef delà Sûreté, — ^ on a emporté les bagages?...
— Oui, monsieur.
— Et que disait cet Etienne lîéraud?
— 11 affirmait être victime d'une méprise... il soutenait que sans doute ou le prenait pour un autre...
Tandis que s'échangeaient ces paroles, le greffier du juge d'iustruction écrivait, ou plutôt sténographiait les réponses de la gérante. Le magistrat, après un instant de réflexion, demanda :
— Ces bagages devaient porter des étiquettes de chemin de fer ou de paquebot, indiquant le point de départ de leur possesseur...
— En effet, monsieur... les étiquettes étaient nombreuses...
— Vous souvenez-vous de quelques-unes?
— C'est aux garçons qu'il faut demander cela...
Les garçons apjjelés et interrogés répondirent qu'ils ne se souvenaient d'aucune.
— Quel âge paraissait avoir le voyageur? — reprit le chef de la Sûreté.
— Soixante ans ou environ... — Ses cheveux étaient presque blancs...
— Savez-vous quelle direction a pris la voiture en parlant d'ici?
— J'ai ciitetiJu le commissaire aux délégalious judiciaires indiquer le Dépôt de la Préfeclure.
— Pouvez-vous me donner le signalement de ce commissaire et de l'agent qui l'accompagnait ?
Une surprise indicible se peignit sur les visages de la gérante et du patron de V Hôtel des Indes.
— Le signalement du commissaire! — s'écria celui-ci. — A'e le connaissez-vous donc pas, monsieur?
— -Non, car ce prétendu magistral avait pris un titre et usurpé des fonctions qui ne lui appartenaient point... Cet honame, le faux agent qui l'accompagnait, et le cucher de la voiture qui les attendaient, était trois complices, trois voleurs, trois assassins peut-être!
Le maître de l'iiôtel et la gérante poussèrent un double cri de terreur.
— Trois assassins!... — répétèienl-ils.
— C'est à craindre... — 11 n'existait aucun mandat d'amener contre le nommé Etienne Béraud, mort assassiné sans doute à celte heure!... — De l'enquèle que nous venons de faire chez vous résnlte la certitude ahsolue qu'un crime a été commis... — La justice saura trouver les coupables! — Veuillez, madame, ainsi que je vous le demandais tout à l'heure, nous donner le signalement du prétendu commissaire, du faux agent et du cocher...
— Je n'ai pas vu le cocher... — Le commissaire ou soi-disant tel pouvait avoir cinquante ans; il était de taille moyenne, avec des cheveux grisonnants... — Il avait des manières très polies, très comme il faut... — 11 parlait posément, avec douceur et gravité... — Quant au faux agent, j'ai fait peu d'allenlion à lui... Je me souviens seulement de ses favoris poivre el sel.
— Tout cela est bien vague... — Vous n'avez remarqué sucun signe particulier qui puisse nous guider?...
— Aucun.
— Savez-vous si la voilure portait un numéro, et quel était ce numéro ?
— 'Soji, monsieur, mais les garçons le savent peul-èlre... Les garçons furent rappelés et iiilirrogés de nouveau. Ils ne purent donner aucune indication utile.
Le temps était affreux au moment où ils attachaient les bagages derrière la voiture. — La [duie les aveuglait. — Ils n'avaient rien regardé, par co'iséqnenl rien vu.
On les renvoya à leur besogne.
— Pas un indice! pas un fil conducteur!— murmura le juge d'inslruclion avec un désapiHiintement manifeste. — Kous sommes en présence J'un crime mystérii-ux, iirépi?ré de longue main, sans doule, el exécuté avec
une etl'rayanle lialiilelé... — Voyons, madame, — ajouta-t-il en s'adressant à la gérante, — fouillez bien votre mémoire, cherchez... tâchez de retrouver quelque détail relatif au malheureux voyageur qu'un piège attendait dans votre maison...
— Je cherche, monsieur... je cherche...
Elle pencha la tète sur sa poitrine et ferma les yeux, sans doute aliu de mieux se recueillir.
— Ah! — fit-elle tout à coup, — voici une particularité dont je me souviens...
— Laquelle? — Parlez vite!
— La veille du jour où ce voyageur est arrivé, un commissionnaire porteur d'une lettre adressée à M. Etienne Béraud s'est présenté ici...
— Et il a laissé cette lettre".'
— JNon, monsieur... — il avait l'ordre, paraît-il, de ne la remettre qu'en mains propres... — Ne pouvant le faire, il m'a demandé quand M. Béraud arriverait...
— Qu'avez-vous répondu?
— Je venais justement de recevoir la dépêche de Marseille. — J'ai répondu qu'il arriverait le lendemain...
— Donc, on était au courant de son arrivée très prochaine! — s'écria le chef de la Sûreté. — 11 faut savoir quel était le commissionnaire chargé de la lettre... — Par lui, peut-être, pourra-t-on trouver la piste de l'homme qui la lui avait remise et qui doit être le faux commissaire ou le fauxagent...
— Connaissez-vous le commissionnaire? — demanda le juge d'instruclion à la gérante.
— Oui, monsieur... j'ai eu plus d'une fois l'occasion de l'employer. — Il stationne sur le boulevard de la Madeleine en face de la rue Caumartin... il se nomme Bastien...
— Très bien... — fit le chef de la Sûreté, puis s'adressant à l'agent qui les accompagnait, un petit homme très fluet qu'on avait surnommé V Allumette dans les bureaux de la Préfecture, mais qui s'appelait en réalité Flogny : — Allez voir si le commissionnaire Baslien est à son crochet. — S'il s'y trouve vous le conduirez à mon cabinet où vous le garderez à la disposition de M. le juge d'instruction; s'il est en course, attendez-le... Prenez une voiture, el surtout bouche close, que l'homme ne sache pas ce qu'on lui veut.
— Monsieui' le chef de la Sûreté peut être tranquille... Et l'agent j)artit.
Les magistrats n'ayant pas l'espoir d'apprendre autre chose à Vilôtcl des Indes, même en multipliant les interrogations, regagnèrent la voilure qui les avait amenés, après avoir recommandé au patron et à la gérante
une discrétion complète, un absolu silence au sujet de l'enquête dont ils venaient de voir le début.
Le cocher reçut Tordre de toucher au Palais de Justice.
L'Allumette avait trouvé Baslien à la place qu'il occupait d'habitude sur le boulevard, en face de la rue Caumartin, près du kiosque de la marchande de journaux.
— Mon brave garçon, — lui dit-il, — on a quelques renseignements à vous demander à la Préfecture... — Soyez, d'ailleurs, sans inquiétude... On ne vous reproche aucune contravention... il ne s'agit point de vous retirer votre médaille... Vous n'avez absolument rien à craindre... — Nous allons prendre une voiture pour arriver plus vite...
Bastien, rassuré par cet exorde, quoiqu'il ne soupçonnât point la nature des renseignements qu'on attendait de lui, suivit l'Allumette qui le conduisit à ce que les agents appellent entre eux la Maison, et lui tint compagnie jusqu'à l'arrivée du chef de la Sûreté.
Celui-ci ne se fit pas longtemps attendre.
— C'est liastien? — demanda-t-il en voyant le commissionnaire. • — Oui, chef...
— Eh bien ! Bastien, accomi)aencz-moi chez M. le juge d'iiislriiction... — Flogny, suivez-nous...
Par les jiassages intérieurs, inextricables pour les profanes et établissant la communication entre la Préfecture et le Palais, les trois hommes ne tardèrent point à arriver à la galerie sur laquelle s'ouvrent les cabinets des juges d'instruction.
Le chef de la Sûreté et Baslien furent introduits, et l'interrogatoire du commissionnaire commença aussitôt en ces termes :
— Vous souvenez-vous d'avoir porté, il y a quatre jours, une lettre rue Joubert, à Vflùtel des Indes f
— A qui était adressée cette lettre ?
— A un monsieur Etienne Béraud.
— C'est cela même... — Que vous a-t-on dit à l'hôtel ?
— La gérante m'a répondu que ce monsieur n'était pas encore arrivé, mais que pour sûr il arriverait le lendemain, car elle venait de recevoir une dépêche envoyée par lui pour retenir un appartement... — Là-dessus je me suis en allé car j'avais l'ordre de ne remettre la lettre qu'à lui-même personnellement et de m'iiifurmer du jour et do l'heure auxquels il était attendu...
— Ah ! vous aviez cet ordre ?
— Oui, monsieur le juge...
LUI
— Qui vous avait remis la Ictlre ? — poursuivit le magistrat.
— Un Anglais, — répondit Bastien.
■ — Un Anglais I — répéta le chef de la Sûreté très surpris.
— Et nu pur sang, je vous en réponds ! — Quel baragouin ! — Il fallait V mettre de la bonne volonté pour le comprendre !...
— Vous n'aviez jamais vu cet Anglais auparavant ? — demanda le juge d'instruction.
— Jamais ! — J'étais assis sur mon crochet. — Il descendit d'un fiacre et me fit signe. — Je m'approchai de lui, il me donna la lettre et m'expliqua tant bien que mal ce que j'avais à faire...
— Où vous attendait-il pour la réponse?
— Au café qui se trouve de l'autre côté du boulevard. — (l'est là que je lui ai rendu la lettre.
■ — Pouvez-vous me donner le signalement de cet individu?
— Le signalement d'un Anglischmann, monsieur le juge, c'est difficile... — Ils sont généralement très longs ou ils sont tout ronds, et ils se ressemblent presque tous... Celui-là paraissait avoir dans les trente ans... — Il était de taille ordinaire avec des cheveux roux et des favoris couleur carotte... — Voilà tout ce que je peux vous dire...
— Vous ne l'avez pas revu ?
— Non, monsieur le juge.
— Si vous le rencontrii'z, pourriez-vous le reconnaître ?
— Oli ! quant à ça, du premier coup d'œil...
— !'^h bien ! Bastien, si le hasard vous remet en face de lui, suivez-le sans (jn'il s'en doute, ne le lâchez pas avant de savoir où il va, où il demeure, et venez immédiatement me prévenir... En mon absence, vous vous adresseriez à M. le chef de la Sûreté... — Il vous sera tenu compte du temps employé par vous au service de la Justice...
— Je feriii cela, monsieur, je vous le promets...
Le juge d'instruction glissa une pièce de cent sous dans la main du commissionnaii'cqui salua et se retira.
— Me permettez-vous de vous demander ce que vous pensez de tout cela? — fit le chef de la Sûreté.
— Je pense que nous sommes en présence d'une association de bandits internationaux toujours en quête de bons coups à faire... — Ces misérables poussent l'audace jusqu'à la témérité, jusqu'à la folie, et cette audace leur
réussit, nous venons d'en avoirla preuve... — lis sont habiles, il faut l'èli-e plus qu'eux... Aucun indice ne nous guide jusqu'à présent, mais une circonstance imprévue peut nous mettre sur la piste d'un moment à l'autre... On s'est servi pour commettre un crime de tous les attributs de la magistrature... C'est un défi qui nous est jeté... Rolevons-le! — Monsieur le chef de la Sûreté, je compte sur vous, sur votre zèle, sur le zèle de vos agents ! — II nous faut la victoire!
— Monsieur le juge d'instruction, nous l'aurons, je vous le promets...
Le chef de la Sûreté et VAllumelte quittèrent le cabinet oh l'interrogatoire de Bastieu venait d'avoir lieu, et le magistrat alla trouver le procureur de la République afin de lui rendre compte île ce qui se passait.
Après avoir déjeuné dans le restaurant où nous l'avons vu prendre connaissance de l'article qui l'avait si fort inquiété et qui venait de mettre le Parquet et la Préfecture en révolution, Arnold Desvignes longea le boulevard Beaumarchais et entra dans le grand bureau de poste qui se trouve sur ce boulevard.
On se souvient que l'ex-secrétaire du banquier de Calcutta avait dit à Agostini, l'Italien de la rue du Paon-Blanc, de lui écrire poste restante, aux initiales X. Y. Z., au bureau du boulevard Beaumarchais, s'il désirait lui faire quelques communications relativement au voyage dont il était chargé, voyage ayant pour but de prendre des renseignements au sujet du nommé : Joseph- Arnold Desvignes.
Le jeune homme s'adressa au guichet de la poste restante et demanda s'il était arrivé une lettre aux initiales qu'il indiqua.
L'employé vérifia les missives placées dans un casier spécial et tendit silencieusement une enveloppe à Arnold qui la prit, sortit du bureau, gagna la place Royale, et là, sous les arcades, lut ces quelques ligues :
« Monsieur,
« Depuis hier au soir je suis de retour de Bléré.
« J'ai les papiers que vous m'avez demandés mais, pour vous fournil les renseignements complément-lires désir-és par vous, il faut que j'aille jusqu'à Londres.
« Il e.st indis|ieiisable que je vous voie.
" Civilités empressées.
« Agosti.ni. »
.'\rnuld .ii.rra la lettre dans sa poclie et prit le chemin du quartier de rHùtel de Ville, dont l'Italien habitait, nous le savons, la ruelle la plus étroite et la [il us boueuse.
272 LE MAHCIIAXD DE DIAALVNTS
L'assassin d'Etienne Béraud eulra dans la maison que nous avons décrite, gravit l'escalier et frappa à la porte. Agoslini vint ouvrir.
— Ah! c'est vous... — dit-il en reconnaissant son client, — je suis heureux de vous voir...
— J'ai votre lettre dans les mains depuis une demi-heure et me voici... — Apprenez-moi d'abord quels sont les renseignements et les papiers recueillis par vous à Bléré... Nous parlerons ensuite du voyag'e à Londres...
— Voici : — Joseph-Arnold Desvigues, âgé de sept ans, a été mis en pension à Loches, chez un de ses oncles resté vieux garçon...
« A quatorze ans, envoyé à Paris pour y faire son éducation, il étudia à rËcole des Mines...
« A vingt et un ans il retournait à Bléré, où il demeura pendant une année tout entière, afin de recueillir l'héritage de son père et de sa mère, morts à deux mois de distance l'un de l'autre.
« Il fit un an de volontariat.
« A l'Age de vingt-trois ans^ il se rendit en Angleterre, à Plymouth, où l'attendait un emploi d'ingénieur civil. — Au hout de deux années, il quitta cet emploi et partit pour Londres. » — Là s'arrêtent mes renseignements.
— Comment avez-vous su que de Plymouth Arnold Desvignes était allé à Londres?
— 11 y a quelques mois il écrivit au secrétariat de la mairie de Bléré, afin de demander qu'on lui envoyât les actes mortuaires de son père et de sa mère, ainsi que son acte de naissance... — La lettre était datée de Loqdres...
— Bien... — quels papiers avez-vous rapportés ?
— Voici :
(I 1° L'acte mortuaire de l'oncle d'Arnold Desvignes, instituteur habitant Loches autrefois ;
« 2° L'acte mortuaire de sa mère ;
« 3" Celui de son père;
<j 4" L'acte de naissance d'Arnold Desvignes:
« 5° L'extrait de son casier judiciaire.
— Quels sont, à cette heure, les parents encore vivants de Joseph Arnold Desvignes ?
— Il n'en existe aucun.
— Vous en êtes sûr?
— Absolument sur. — Pas le moindre parent, ni proche, ni éloigné...
— Remettez-moi les papiers que vous venez d'énumérer...
— Contre le billet de mille francs promis ?
— Bien entendu.
Ag09tini se mil à manier les billeU de banque.
— Et le voyage à Londres?...
— Il est inutile...
— Comment ?...
— Je sais, moi, ce qu'est devenu à Londres Arnold Dosvignes...
I- Italien attacha sur son interlocuteur un reyaid exprimant autant do surprise que de curiosité.
Liv. 3o. 33
Le jeune homme ne réponJil point à la muette interrogation de ce regard.
— Mais, — ajonta-t-il, — une pièce me manque... une pièce imporlaute... très importante...
— Laquelle ?...
— Arnold Desvignes, mavez-vous dit, a fait son volontariat?...
— Oui.
— Dans quel régiment et en quel endroit?
— Au 21" de ligne, en garnison à Tours.
— Eh bien ! il m'est indispensable d'avoir le conyé.
— Ce sera difficile...
— Vous loucherez un troisième billet de mille francs lor.squo vous me le remettrez...
— iMais...
— Il n'y a point de mais... — interrompit Arnold. — Il me faut un duplicata du congé ou un certificat en tenant lieu... — Comment vous procurerezvous cette pièce? — Ça ne me regarde pas... — Vous devez savoir votre métier... — Si vous trouvez qu'un billet de mille francs ne suffise pas, je la paierai plus cher... !Mais il me la faut! Vous entendez, il me la faul !...
— Vous l'aurez...
— C'est bien 1 et comme il est possible que j'aie encore besoin de vos services, souvenez-vous de ceci : — Je ne marchande jamais, mais j'exige en échange qu'on ne me parle jamais non plus d'impossibilité !... — ici-bas, tout est possible, absolument tout!... — Il ne s'agit que dv mellro le pri.\ ! . . .
Un mouvement de tète d'Agostini fournit le témoignage ù'uwv approbation sans réserve.
Arnold continua en appuyant sur les mots :
— J'aime trouver chez ceux que j'emploie une discrétion absolue en même temps qu'une obéissance aveugle... — Payant cher, il me faut des instruments parfaits... Que ceci soit dit une fois pour toutes, et donnezmoi les pièces rapportées par vous de Bléré.
L'Italien, dominé par les paroles, par l'accent et par le regard de son interlocuteur, lui tendit les feuilles de papier timbré en murmurant :
— Tout est légalisé...
— Voilà l'argent promis, — dit Arnold en échangeant les pièces contre des billets de banque... — Vous me devez le couijé, ou le certificat dont j'ai besoin... et maintenant, écrivez ce que je vais vous dicter...
— J'attends, — ■ fit l'Italien en prenant une plume. — Que faut-il écrire?
LE MARGIUNU DE DIAJLLNÏS
— Ce nom et cette adresse :
Jules Verrière, banquier, boulevard Haussma/in, nuinvro 4i.
— Après?
— Sachez ce qu'est réellement ce personnage. Renseignez-vous sur lu situation vraie de sa fortune qui semble considérable... — .Mettez-moi à même de me rendre compte de ses qualités, s'il en a, de ses défauts, et surtout de ses vices...
— Ce sera fait.
— Bientôt, n'est-ce pas?
— Le plus tôt possible...
Arnold se leva.
— ?<e m'écrivez plus aux initiales X, V, Z, — dit-il, — je viendrai vous voir...
Et il (juitta rilalien.
— (Jnel est donc cet homme? — se demanda celui-ci resté seul, — que veut-il ? — que cherche- t-il ?...
Après un silence il l'eprit :
— Peu m'importe, après tout... il paye, c'est tout ce iju'il me faut, et je supplie saint Jacques, mon vénéré patron, de permeltre qu'il ait souven l et longtemps besoin de moi !...
Et Agostini se mit à manier d'une main frémissante de joie les billets de banque qu Arnold venait de lui remettre.
Depuis le moment où Emile Vaiidain'-, eu proie à un chagrin profond, à nu découragement absolu, avait quitté Angélique, celle-ci était devenue triste et sombre.
Maintenant qu'elle avait échangé avec l'oflicier d'artillerie îles aveux et des .serments d'amour, elle comprenait combien étaient profondes, indestructibles, les racines de cet amour dans son àme.
Si elle ne pouvait conserver l'espérauce de devenir la femme de celui qu'elle aimait, la vie ne comptait plus pour elle.
Énergique et courageuse malgré sa grande jeunesse, elle se sentait prête à toutes les luttes, h tous les sacrilices, mais hélas ! sacrifices et luttes lui donneraient-ils le bonheur attendu ? laronduiraient-ils au but convoité?
Angélique connaissait bien son père.
Elle savait qu'une lutte contre sa volonté, ou plutôt contre son entêtement, olîrait peu de cliance de succès.
Asoluineut résolue à ne pas céder, lui faudrait-il attendre sa majorité pour avoir le droit de se marier selon le vœu de son cœur?
Certes, l'atteutc ne l'etfrayait point, mais jusque-là quelle serait son existence ?...
Qui sait d'ailleurs si Vandame. désespérant de l'avenir, ne s'éloignerait pas pour chercher la mort... ou l'oubli?
La mort? elle n'y voulait point penser.
L'oubli? — Serait-il donc capable de l'oublier?... — Elle ne le croyait pas et ne consentait point à admettre que ce fût possible, mais cependant des craintes vagues commençaient à naître dans son esprit et mettaient comme un crêpe de deuil autour de ses pensées.
Emile Vandame était parti la mort dans l'àme, et sans doute la volonté de son père fermerait devant lui les portes de ["hôtel.
Angélique se révoltait contre celte injusliiiable cruauté, mais à quoi pouvait servir cette révolte, puisquelle n'osait la manifester ouvertement.
Sœur Marie, d'ailleurs, l'empêchait d'entamer trop vite une lutte sans résultats possibles.
Elle lui conseillait, elle lui ordonnait même le calme, la patience, la résignation.
Dès le jour oîi le banquier avait écondiiit le lieutenant, Angélique avait voulu aller trouver son père et lui dire :
— Je l'aime, et je n'aurai jamais d'autre mari que lui!
La jeune religieuse, consultée par elle comme la plus sûre des amies, avait répondu :
— Mauvais moyen, chère mignonne! le pire de tous!... — Sois prudente! ne compromets rien pas une démarche inconsidérée!... — Ne pousse pas mon oncle à prononcer des paroles sur lesquelles son amour-propre lui défendrait de revenir plus tard ! — Je t'ai promis de veiller sur tes intérêts et je ne manquerai point à cette promesse... — Tu as confiance en moi... Laisse-moi donc agir... — Prie Dieu de seconder mes efforts et gai'de courage et bonne espérance... — Émilo Vandame sera ton mari...
Angélique avait une confiance sans bornes dans sa cousine, mais celte confiance ne l'empèchail point de voir les choses en noir, de souffrir et de pleurer...
Jules Verrière, lui, entraîné par le torrent de la vie à outrance, absorbé par ses affaires plus que difficiles, par ses amours, et surtout par son monstrueux égoïsmo, ne se doutait même pas des souffrances de sa fille.
(Jualre jours s'étaient écoulés depuis le déjeuner auquel nous avons fait assister nos lecteurs.
LE .MAKC11.V.ND DE DIAM.i-NTS 277
Le iieulenant dartillcrie n'avait point reparu h l'hôtel du boulevard ITaussmann.
Les heures semblaieiil eirroyahlement lentes à la pauvre enfant.
Un instant elle eut la pensée d'écrire à Yandame.
Sœur Marie, à qui nous savons qu'elle ne cachait rien, l'en dissuada, et la jeune fille [irit son parti en song:eant qu'à la fin de la semaine elle verrait l'officier à Saint-Mandé, au repas de noce pour lequel Eugène Loiseau lui avait adressé une invitation.
Mais Jules Verrière consentirait-il à assister à ce repas ?
— Il y consentira si tu insistes pour le décider... — répondit la religieuse.
— Le crois-tu?
— J'en suis convaincue... — Lorsqu'il s'agit d'une chose grave telle que ton mariage, il résiste, mais il cède volontiers quand le sujet lui semble sans importance... — Du reste, je t'appuierai... — Mon oncle revieudra-t-il déjeuner?
— Oui.
— Eh bien ! rappelle-lui ce matin, à table, la promesse qu'il a faite à son neveu.
— Je n'y manquerai certes pas ! — s'écria l'enfant rcdeveuue soudainement joyeuse, — et samedi je dirai à Lmile Vandame de ne point cesser d'espérer puisqu'il ne peut douter que je l'aime, et puisque je l'aimerai toujours...
L'heure du déjeuner approciiait.
Angélique entendit une voiture entrer dans la cour de l'hôtel. Elle courut à la fenêtre et vit son père descendre de cette voilure. Un instant après, le banquier franchissait le seuil du salon où l'attendaient sa fille et sa nièce.
— Le déjeuner est-il prêt? — demanda-t-ii eu embras.sanl distraitement le front que lui tendait Angélique.
— On n'attendait que toi pour servir... — répondit la jeune fille. Un instant après, nos trois personnages étaient attablés.
Jules Verrière, un peu pAle, mangeait sans prononcer une parole.
Angélique l'observait et constatait sans peine que si la personne de son père se trouvait là, entre elle et sa cousine, sa pensée était assurément ailleurs.
— Tu es préoccupé, père... — lui dit-elle. — Est-ce que quelque chose le contrarie? Est-ce que tes affaires de banque ne vont pas comme lu le désirerais?...
Verrière avait tressailli.
La question de sa fille l'arrachait brusquement à sa songerie.
• — Rien ne me contrarie, rien absolument... — répondit-iF^ — mais les affaires, même lorsqu'elles marchent le mieux dumoude, — (elles miennes sont dans ce cas), — causent des préoccupations continuelles... — Réfléchir, calculer, combiner, prévoir, c'est la destinée de tous les banquiers. .. Je la subis comme les autres... — Donc, si lu me vois pensif, ne t'en inquiète pas...
— Dieu me garde de m'inquiéter, et surtout de mettre le nez dans tes calculs et tes combinaisons qui me rendraient folle... à moins qu'elles ne me fissent mourir d'ennui... Mais tu devrais te reposer un peu... ne fùl-ce que pendant tes repas, et faire trêve à tes préoccupations !... — Je t'assure que tu n'as point bonne mine!... — C'est donc très fatigant de gagner de l'argent ! — Eh bien! ne pense plus à ce vilain argent lorsque nous sommes auprès de toi, et pense à la fille. ..
— Mais je t'assure que j'y pense, ma chérie... — répliqua le banquier en souriant.
— Et je t'assure, moi, qu'on ne le croirait guère à te voir!... — Tout à l'heure, tu semblais presque maussade...
— Physionomie trompeuse, puisque je n'ai jamais été de meilleure humeur!...
■ — Bien vrai?
— Sans doute.
— El disposé à m'être agréable?...
— Il me bemble que je le suis toujours... Angélique à son tour fronça le sourcil.
Cette parole de son père lui rappelait douloureuseuient de quelle façon il avait éconduil Vandame, mais faire la moindre allusion à cette circonstance aurait été la pire des maladresses eu ce moment.
La jeune fille rasséréna son visage et formula celte question :
— Alors samedi, nous allons à la noce?
— A quelle noce? — demanda de très bonne foi Verrière qui avait complètement pei'du de vue l'invitation du jeune relieur.
Sœur Marie intervint.
— Comment, mon oncle, — dil-elle en riant, — avcz-vous donc la mémoire aussi courte ! — Ne vous souvenez-vous pas qu'il y a quatre jours votre neveu Eugène Loiseau, un brave garçon, très méritant, est venu vous faire part de son mariage, sollicitant votre présence comme un grand honneur, et que vous avez bien voulu promettre à ce brave garçon d'assister à la cérémonie et au repas de noce ?
— C'est, ma foi, vrai ! — Je l'avais tout à fait oublié, je l'uvouc!
-LE MAROIIAND DE DIAJUNTS 279
— Eli bien! moi, je m'en souviens, — Jil Angcliijiie, — o[ j'en prodte pour le le rappeler...
— C'est j)our sameJi, a'esL-ce pas? — interrogea le baïujuier.
— Oui, pour samedi.
— Il me sera impossible de me rendre à l'invitation de mon neveu... — Ce jour-là, je ne serai pas libre...
Angélique allait répondre, trop vivement peut-être. Sœur Marie ne lui en laissa pas le temps.
— Vous avez accepté, mon oncle, vous avez promis... — répliqua-t-elle.
— Vous ne pouvez aujourd'hui revenir sur votre parole et refuser de conduire ma cousine à la noce d'un de ses proches parents... — Vous lui feriez beaucoup de peine, car assister à ce mariage sera pour elle non seulement un plaisir, mais un devoir...
— Angélique tient tant que cela à s'encanailler'? — lit le banquier avec un ricanement.
La jeune fille devint pourpre.
— 'Uh! mon oncle, quel vilain mot! — s'écria sœur Marie.
— Jl est juste. — Ces gens-là ne sont pas de notre monde.
— Sans doute, — répondit Angélique, — mais ils sont de notre famille...
— Enfin, père, ne discutons pas... — Tu m'as dit tout à l'heure que tu étais toujours disposé à m'ètre agréable... — Prouve-le-moi en ne me privant point de la joie d'aller porter mon cadeau de noce à la fiancée de ton neveu...
— Sois bon pour ta fille qui t'aime tendrement... Fais-moi le sacrifice de Ion temps samedi prochain... — Promets-moi que nous irons au mariage de mon cousin...
— Eh bien! oui, nous irons, puisque tu le veux absolument! — s'écria Jules Verrière d'un ton bourru. — .Mais je te préviens d'avance que nous serons jiarfailement ridicules, déplacés et mal à n(;lre aise.
— Pourquoi donc?
— Parce que je ne suis pas le premier venu, parce que j'occupe une position en vue dans la société parisienne, et que la présiMicc du banquier Verrière et de sa fille dans une réunion où se trouveront des blanchisseuses, des marchandes de légumes et des chin'oimiers, sera tout ce qui se peut imaginer de plus incorrect.
— Ce soûl d'honnêtes gens!...
— Soil! — Je l'espère pour eus, mais dans tous les cas de petites gens,
de 1res petites gens... — Eiilin, que ta volonté soit faite! C'est convenu, nous irons.
— Et de bonne grâce? — murmura càlinemeut Angélique.
— De si bonne grâce que je porterai moi-même un cadeau à la mariée.
— J'espère que tu seras contente...
— Oui... oui... contente... bien contente... — s'écria l'enfant en jetant ses bras autour du cou de son père qu'elle embrassa sur les deux joues.
— Tu es bon et je te remercie de tout mon cœur. ..
Le banquier, qui venait de céder malgré lui, se dégagea de l'étreinte de sa fille, se leva car le déjeuner était fini, et sortit de la salle à manger d'un air assez maussade.
— Procès gagné! — dit Angélique.
— Non sans un peu de peine, — répliqua sœur Marie, — mais je craignais d'en avoir plus encore! — Je ne puis deviner ce qu'a mon oncle... Depuis quelques jours son caractère semble s'aigrir.
— Tu sais qu'il n'a jamais aimé la famille de ma mère... qui cependant est aussi la sienne...
— Je sais cela, mais il doit y avoir autre chose...
— Quoi?
— Des pertes d'argent, peul-êlre... des difficultés dans ses affaires...
— C'est peu probable... — Mon père est très habile et sa maison de banque compte parmi les plus solides de Paris...
— Dieu le veuille! — pensa sœur Marie. — Instinctivement, j'ai peur. En ce moment la femme de chambre d'Ang-élique entra dans la salle à
manger.
— La couturière de mademoiselle apporte une robe à mademoiselle...
— fit-elle.
— Bien... Conduisez-la dans ma chambre, oîi nous allons la rejoindre. La femme de chambre sortit.
— Tu sais, — dit Angélique à la religieuse, — c'est ma cousine Jeanne Dessourdy... Papa ne voulait point que je l'emploie, justement parce qu'elle est notre parente, mais j'ai résisté... Elle est pauvre... elle a besoin de travailler... et d'un autre côté non plus elle n'est pas heureuse... C'est une ouvrière très habile... Tu verras la robe quelle m'ajjporle. Je la mettrai pour aller à la noce...
La jeune fille et sœur Marie gagnèrent l'appartement où les attendait Jeanne Dessourdy, jeune femme de vingt-cinq ans, mince et jolie, l'air modeste et triste.
Une petite fille de quatre ans l'accompagnait.
— Bonjour, Jeanne, — dit Angélique à l'ouvrière. — Bonjour Lina, — ajouta-t-elle en s'adressant à l'enfant, — viens m'ombrasser, mon cœur...
L'ciifanl courut à M"- \ uiri I.IV. :5(). 1 . IlOÏ, iJil. — IlcpruJucUoiiiiiUrJilo.
L'enfant courut à M"" Verrière, les bras ouverts, en bégayant :
— Bonzour, touzine Anzélique...
Jeanne Dessourdy rougit, depuis la naissance du cou jusqu'au sommet du front.
— Vcux-tu te taire, Linal... — commença-t-elle vivement. — Qui t'a permis de parier ainsi?
— Laissez-la dire, Jeanne... — répliqua la fille du banquier. — Ce n'est pas sa faute, à elle, n'est-ce pas?
— Oh! non!... — murmura l'ouvrière avec un soupir, — et c'est bien amer pour moi d'être obligée de lui imposer silence, h ce pauvre ange qui n'aurait point dû naître 1...
— Mais pourquoi Paul BérauJ s"obstine-t-il à reculer sans cesse le mariage qu'il vous avait promis? qu'il vous avait juré?...
— Ah! pourquoi?... — Qui pourrait dire ce qu'il a dans la tête ou dans le cœur... s'il a un cœur... — Lorsque je lui en parle il me répond durement : — l'/iis tard... plus lard... il sera toujours temps... Nous sommes /)ien comme nous sommes...
Jeanne Dessourdy, en prononçant ces derniers mots, cacha son visage dans ses mains et éclata en sanglots.
— Pleure pas, tite inèro... — • fit Lina en quittant Angélique pour aller à elle.
— Vous n'êtes pas heureuse, ma pauvre Jeanne... — dit la iille du banquier.
— Heureuse, moi !... oh! non... oh! non! — Dieu me frappe... Dieu me punit... C'est .son droit... Je l'ai mérité... Il fallait être forte et me garder mieux que je ne l'ai fait... Je n'ai qu'une excuse... je croyais Paul Béraud honnête homme...
— Outre le refus d'accomplir la promesse de mariage qu'il vous a taito, Paul Béraud a des torts envers vous, n'est-ce pas?
— Il y a des moments où je voudrais être morte, tant je souffre par lui... Il y eu a où je pense à mourir... Un peu de courage et c'est fini...
— Jeanne! Jeanne!... — s'écria sœur Marie, — ne prononcez pas de telles paroles!... chassez de telles idées bien loin de votre esprit... — Vous n'avez pas le droit de mourir... — Même coupalde, même malheureuse, il faut vivre... Dieu vous l'ordonne... — D'ailleurs vous avez une fille...
— Ma Iille... ah ! oui, ma (iile !... — Sans elle, il y a longtemps que je serais au fond de la Seine, et le bon Dieu m'aurait pardonné, car un jour arrive où, malgré soi, sous le jtoids trop lourd, on succombe... quand on s'est usé les yeux à force de pleurer et qu'on ne garde plus d'espérance...
— Il faut espérer, Jeanne... — dit Angélique.
— Quoi? — Je vois trop que Paul Réraud est fatigué de moi et qu'il se moquo de ses promesses...
— Rien ne prouve cependant qu'il ne les tiendra pas... — Vous avez bien attendu jusqu'à ce jour... Attendez encore avec courage... — Paul Béraud doit aimer sa fille... il est impossible qu'il ne l'aime point... — Le moment est proche peut-être où il comprendra qu'il doit légitimer celte chère petite. — Il est votre cousin par alliance, comme il est le mien... Son mariage avec vous sera des plus convenables sous tous les rapports...
— Il a conservé sa place?
— Dans les bureaux du Crédit Lyonnais, oui. — Il a même eu de l'augmentation... Il touche à présent trois cents francs par mois... — En y joignant ce que je gagne, nous pourrions être si heureux et rendre la petite si heureuse...
— Cela viendra...
Jeanne Dessourdy secoua la tête.
— Il faudrait être folle pour y compter... — dit-elle. — Je suis certaine que Paul se détache de plus en plus de moi... — Il se dérange... — il reste lard le soir au café ou ailleurs, car je ne sais pas ce qu'il fait... il dépense beaucoup... Je prévois lejour, prochain sans doute, où il ne reviendra pas... où l'enfant n'aura plus de père...
Et de nouveau l'ouvrière, malgré ses efforts pour rester maîtresse d'ellemême, éclata en sanglots.
Lina regardait sa mère avec de grands yeux étonués et inquiets.
Elle l'écoulail parler sans comprendre.
En voyant ses larmes couler, elle lui tendit les bras et balbutia :
— Tite mère, tu pleures... Qui donc qui t'a fait du sagrin?. . Pleure pas... T'aime bien, moi... Te ferai zamais du sagrin, moi...
Jeanne, se penchant, enleva sa petite fille et la pressa passionnémciu contre sa poitrine.
Angélique et sœur Marie, prises d'une émotion poignante, essuyaient leurs yeux humides.
— Vous savez, Jeanne, qu'Eugène Lc>iseau se marie... — dit tout à coup la fille du banquier pour faire diversion.
— Oui, ma cousine... — Eugène et Viclorine sont venus nous voir, ei ils ont eu la bonté de nous inviter, quoique notre position soit bien fausse...
— C'est même à ce sujet que j'ai reparlé à Paul de notre mariage, et que, comme toujours, il a répondu : — Plus tardl
— El vous irez à cette noce?
— Mais sans doute...
— Eh bien! j'irai aussi, moi...
— Vous! — fit Jeanne Dcssourdy avec un étonnement qu'elle ne pouvait cacher.
— Oui... — Mon père est l'oncle d'Euyènc... Désirez-vous que je profite de la circonstance qui nous rapprochera pour parler à Paul Béraud"?
— Oh! non ! non!... — fit la couturière avec une sorte d'effroi.
— Pourquoi donc?
— Il m'en voudrait... il me reprocherait d'être venue me plaindre à vous de tout ce qu'il me fait souffrir... — et qui sait s'il ne profiterait pas de cette occasion pour me quitter...
— Le croyez-vous doue capable de vous abandonner, vous, une honnête fille dont l'unique tort a été de l'aimer trop?... d'abandormer votre fille... la sienne?...
— Je l'en crois capable... oui... hélas!...
— Vous exagérez le mal, sans doute, ma pauvre Jeanne... — dit la religieuse. — Prenez patience I — Gardez le courage et la foi ! — Si un coup pareil devait vous frapper, ce qu'à Dieu ne plaise, vous viendrez trouver Angélique, elle s'efforcerait de vous consoler, et vous ne resteriez pas au moins sans soutien, sans appui...
— Ah! vous êtes bonnes toutes deux... — murmura l'ouvrière.. — Vous êtes les deux anges de la famille... On le sait... On vous appelle ainsi. — Mais quand le mal est incurable, les anges mêmes ne peuvent rien pour le guérir...
— Point de sombres pensées, ma pauvre Jeanne! — reprit .Angélique. — Paul Béraud est mon parent, j'ai le droit de lui parler librement, mais j'userai de ce droit d'une façon si discrète qu'il ne se doutera pas que vous m'avez avoué vos craintes et vos chagrins... — Vous verrez... — Si vous êtes heureuse plus tard, ce sera peut-être à moi que vous le devrez... — J'aurai, du moins, tout fait pour cela...
Jeanne tendit la main à la fille du banquier.
— Grâce à vous, je ne désespère plus absolument... — lui dit-elle.
— Espérez... espérez... — Et maintenant, voyons ma robe...
La robe fut tirée de l'enveloppe de mousseline qui la préservait des contacts fâcheux.
Elle était réussie comme si elle sortait des ateliers d'une couturière eu vogue.
Angélique témoigna son admiratimi. pava la facture (lu'cili' avait bim
recommandé à Jeanne d'apporter, puis se baissant vers Lina, lui prit, la main.
— Tiens, ma petite chérie, — lui dit-elle en mettant un billet de cent francs entre ses doigts roses et mignons, — voici pour t'acheter, à loi aussi, une jolie robe...
— Oh! cousine... cousine... vous êtes trop bonne... — murmura Jeanne avec émotion.
Lina tendait ses bras à Angélique, qui la prit et l'embrassa tendrement en disant près de son oreille :
— Sois sage, mon bébé... Aime toujours bien la pelite mère...
— Oh! ze l'aime bien... ze l'aimerai louzours bien... — fil Lina passant d'Angélique à sa mère el l'embrassant, — ze l'aime de toutes mes forces...
— Cher ange... — balbutia la jeune mère, — mon seul bonheur!...
— A samedi, Jeanne... — Nous nous verrons à la mairie et à l'église...
— Ne resterez-vous point au repas? — demanda l'ouvrière.
— Certainement si, j'y resterai... et c'est là que je parlerai à Paul Béraud...
— Prenez bien garde qu'il ne se doute... J'ai si peur...
— Ne craignez rien... je serai prudente... Allons, au revoir, à bientôt et bon courage...
Angélique serra la main de son humble parente... embrassa une fois encore la petite Lina, sœur Marie en fit autant, el la mère et la fille quittèrent l'appartement de M"° Verrière.
— Pauvre femme! — dit la religieuse lorsque la porte se fut refermée derrière elles. — Tu me demandes parfois, chère Angélique, pourquoi j'ai renoncé au monde et me suis donnée à Dieu tout entière ! — C'est parce que j'avais entrevu la vie el compris qu'elle est faite de déceptions, de désillusions, de chagrins et d'erreurs! avec Dieu j'ai le calme absolu, j'ai la joie sans mélange et la vérité sans nuages !... je puis panser les blessures des autres, n'ayant point à songer aux miennes, puisque je suis invulnériible...
— Marie, nous protégei'ons Jeanne!
— Certes, mais pourrons-nous guérir la plaie profonde de son cœur saignant?... Oh! les misères humaines!... — Cette pauvre fille avait une nature franche et loyale, une iVme droite !... Elle était destinée à devenir une mère de famille heureuse, honnête el respectée!... — L'amour est venu... un instant de faiblesse a suffi pour la jeter dans la vie irrégulière, et l'homme qui l'a perdue... le lâche... son parent... refuse d'elTacer sa faute cnlui donnant sonnom... — Oh! Angélique,chère Angélique, aime !... Dieu permet qu'on aime!... mais sois bien sûre que tu es aimée... sans cela tu souffrirais trop, avec ton ;\rae de sensilive...
— Tu sais bien que je ne puis douter d l'.iiiile Vandanie! J'ai foi en lui
coinine j'ai foi en moi! — répondit la jt>uno fille, puis changeant de ton (jlle ajouta : — Il est. heureux que mon père n'ait pas entendu cette pauvre Jeanne... — Quel prétexte il eût trouvé là pour frapper la famille déclassée de ma mère. . . Il s'en serait donné à cœur joie !.. . — Mon père a trop l'orgueil de sa fortune... Il ne se souvient pas assez, vois-tu, que c'est à toi... Sœur Marie ne laissa pas sa cousine achever.
— Oh! Angélique, tais-toi! tais-toi! — dit-elle en l'interrompant vivement. — Je t'ai suppliée, tu le sais bien, de ne jamais me rappeler ce que j'ai fait.
— Oui, c'est vrai, j'ai tort... Mais que veux-tu?... Malgré ma profonde affection pour mon père, il y a des moments où ses paroles me choquent, ses moqueries me révoltent... Ce n'est pas ma faute... n'en parlons plus...
Après avoir rencontré Mislicot rue des Moines, chez le père Loriot, Williams Scoot, nous l'avons dit, s'était hilté de s'éloigner, se trouvant à la gène en face du gamin de Montmartre, qu'une mauvaise chance venait de placer sur sa route et qui l'avait à peu près reconnu.
L'Irlandais s'était hahilemeiit liié d'alfaire, mais, selon toute apparence, Misticot conservait des doutes.
Il pouvait s'inquiéter, s'informer, raconter sa rencontre, et qui sait si cette rencontre n'amènerait pas quelque jour le résultat le plus fâcheux pour lui, Will Scoot, et pour son compèie Trilby, en conduisant h la découverte de la vérité ?
En rentrant au logement de la rue Lepic, Will avait trouvé Trilby qui l'attendait avec impatience et qui s'écria en le voyant :
— Goddam! tu y as mis le temps!... J'étrangle de faim et de soif!... — Allons déjeuner !
— Nous avons quel(pie chose de plus pressant à faire pour le moment, mon bonhomme... — répondit Scoot.
— Ah bah! quoi donc?
— Déménager.
Déménager! — répéta Trilby stupéfait.
— Parfaitement.
— Quelle moucnc te pique?
— Une mouche qui s'appelle Misticot.
— Le petit marchand de médailles?
— Lui-même.
— Comprends pas...
— Je vais m'e.\pli(|uer.
Et Will raconta ce que nos lectenr.s savent déjà.
LE MAilCHAiN'D DE DIAMANTS
En l'écoutant, Trilby fronçait les sourcils.
— Oh ! ohl — fit-il quand le récit fut achevé. — Voilà un moucheron auquel j'aurais du plaisir à tordre le cou, et si l'occasion se présente je ne la laisserai pas échapper, tu peux en être sûr! — Mais, tout bien considéré, il me semble que tu t'exagères le péril...
— Ah I lu crois ça ?...
— Sans doute... Pourquoi n'exislerait-il pas une ressemblance entre toi elle Will Scoot du Cirque Fernando?... — Ça se voit tous les jours, les ressemblances...
— D'accord, mais le gamin peut apprendre — (et il l'apprendra certainement) — que Scoot et Trilby, qu'il ajiplaudissait dans les pantomimes, ont quitté le Cirque, et alors il ne doutera plus que l'homme qu'il a cru reconnaître chez le père Loriot était bien Williams Scoot faisant quelque métier suspect.
— Eh bien ! après? — Nous avons assez bien pris nos mesures pour qu'il soit impossible de nous soupçonner de n'importe quoi.
— Trop de confiance I — Cette voilure peut devenir une pièce de conviction, comme disent les gens de loi français... — Tu comprends que l'enlèvement du particulier de la rue Jouberl sera un peu plus tôt ou un peu plus tard connu de la police... — On cherchera les hommes qui ont pratiqué l'enlèvement, et la guimbarde dont ils se sont servis. — Il suffirait d'un bavardage du moucheron pour nous faire pincer... — Qu'en dis lu?...
Trilby se grattait l'oreille.
— 11 faut prévenir Charles Gérard... — fit-il.
— Oui, mais il faut déménager d'abord.
— Ça va prendre du temps... — Chercher un autre local... — déménager les meubles...
— Les meubles... — interrompit Will, — pour ce qu'ils valent! —Tu vas les vendre à un brocanteur sous prétexte que nous filons en Amérique avec un engagement. — Moi, pendant ce temps-là, je louerai une chambre et j'achèterai un autre mobilier...
— Soit... l'idée est bonne... — Où faudra-t-il faire porter les malles?
— Laisse-les provisoirement ici, et quand lu auras brocanté le bazar et payé la concierge, viens me retrouver...
-Où?
— Aux Quatre-Sergents de la Rochelle... — Le premier arrivé attendra l'autre...
— Convenu...
Les deux Anglais descendirent ensemble.
Scoot, en passant, entra dans la loge et prévint la concierge qu'un enga-
Uicn? ilcmanilii Trilby. — Rion, ii'ijonilit Scoot.
gcment les appelant eu Aiiiûriiiiie, ils alluieiil vendre et faire enlever leurs meubles, après avoir payé le propriétaire, bien entendu.
Un(' fois hors de la maison, il réfléchit qui- la prudence commandait de choisir un quartier trijs éloigné rie celui qu'ils allaient (juiller.
En conséquence, arrivé au boulevard de (llioliy il héla un fiacn- qui passait à vide, y monta et donna l'ordre de le conduire au Jardin des l'Iantes.
LaV. 37. F. riOY, mu. — ncproducHon inUirlite -17
290 LE MARCdAND DE DIAMANTS
Quarante minutes plus tard, il descendait de voilure à la grille qui fait face au pont d'Auslerlilz.
Au lieu d'entrer dans le Jardin, il gagna le boulevard de l'Hôpital, ainsi nommé de temps immémorial à cause des immenses bâtiments de la Salpêtrière, qu'on appelait autrefois V Hôpital-Général .
A peine avait-il parcouru un espace de vingt ou vingt-cinq mètres, le nez en l'air, qu'il s'arrêta à la porte d'une maison.
Au-dessus de cette porte pendait un écriteau annonçant un petit logement à louer présentement.
Il entra pour visiter.
Lelogemenl, composé de deux pièces, était au quatrième étage. — L'une de ses fenêtres donnait sur le boulevard, l'autre sur le Jardin des Plantes. — On en demandait un prix modéré. — L'affaire fut immédiatement conclue. — Will Scoot donna le denier à Dieu, paya d'avance un terme dont il lira quittance sous le nom de Daniel Perron, et prévint qu'il allait acheter et envoyer des meubles.
Ces meubles furent trouvés en ([uelques minutes chez un brocanteur qui promit de les envoyer au logement entre trois et quatre heures.
Will monta dans un omnibus qui le conduisit à la place de la Bastille, et se rendit au restaurant des Quatre-Sergents où Trilby attendait déjà, ayant terminé de son côté.
Les deux hommes, faisant momentanément trêve k toute préoccupation, se mirent à déjeuner de façon confortable.
Lorsqu'on eut placé devant eux le dessert, accompagné d'une bouteille poudreuse, Trilby dit à Scoot :
— II faut maintenant faire savoir à Charles Gérard que nous venons de changer d'adresse.
— Tout à l'heure nous lui écrirons, et nous l'avertirons de ce qui se passe.
— Sans doute, mais non par lettre... — les écrits sonltrop dangereux...
— Souviens-toi de ses recommandations... Une médaille sous le cachet... l'heure à laquelle nous avons écrit la lettre dans l'intérieur de la seconde enveloi)[)e et. Jeux heures après, nous promenersous les arcades de la place Royale...
— Oui, — répondit Will en fouillant la pociie de son gilet, — je dois avoir la médaille sur moi, je ne m'en sépare jamais...
— J'as plus que moi de la mienne... — lit Trilby en tirant de son porte-monnaie la médaille en question et en la montrant.
LE MAUCIIA.NU DE DLVMANTS 291
Williams Scoot cherchait toujours.
Après avoir exploré la poche droite de son gih'f, il explorait la gaucho, mais sans résultat.
— Voilà qui est singulier! — dit-il, — je r;ivais mise dans mon gousset de montre... Elle y était encore le jour où nous avons trimballé le particulier de la rue Joubert au Parc-Saint-Maur.
— Avais-tu ce gilet-là?
— Oui, j'en suis sur.
L'Anglais continuait à se fouilhir et à ne rien trouver.
— Tu l'auras perdue I... — reprit Trilby.
— Ça me produit cet effet-là.
— Mais, comment?
— Cest bien simple... — Je me souviens que j'avais placé dans la même poche 'le la licelle pour rcmj)lacer lamfiche de mon fouet... — En tirant la licelle j'aurai maladroitement fait sauter la médaille...
— Le malheur n'est pas grand, puisque j"ai toujours la mienne... — Tu pourrais, d'ailleurs, au besoin, t'en procurer une autre... Le petit mar chand en a plein sa boîte.
Scoot ébaucha un geste d'insouciance.
Au fond, il n'attachait pas grande importance à celle perle.
Le déjeuner fini, les deux compères demandèrent de quoi écrire, un bâton de cire à cacheter et une bougie.
Will prit la médaille de Trilby et la fixa sous le cachet de cire à l'inlérieur, comme nous l'avons vu faire à Arnold Desvignes la veille de l'assa.ssinat d'Etienne Bérand.
Ensuite il traça le rlillFre indiquant que le rendez-vous aurait lieu deux heures plus tard.
— <Juelle heure as-tu mis? — demanda Trilby.
— Trois heures.
— Mais il n'est qu'une heure...
— Il faut que je me trouve h trois hemis ituulevard de l'Hôpital pour recevoir nos meubles qu'il faudra faire placer... — Ça emploiera pas mal de temps, même si le marchand est exact, c'est pour ça que j'ai mis le chiffre tinis indiquant le rendez-vous pour cinq heures.
— Pendant que tu emménageras, que vais-je faire, moi?
— Prendre une voilure, aller chercher nos malles rue Lepic et le»
apporter au numéro 8 du boulevard de l'IIùpital... — Souviens-loi que nous sommes frères, que nous habitons ensemble, et que nous nous nommons Perron, toi Victor, moi Daniel. .. — Je vais envoyer la lettre à notre homme par un commissionnaire et j'irai t'attendre à notre futur logement.
Les deux Anglais se séparèrent.
A l'angle du boulevard Beaumarchais, Scoot avisa un commissionnaire, lui donna vingt sous et le chargea de porter immédiatemsut la lettre adressée à M. Arnold Desvig'ues, rue des Tournelles, n^SG. — C'était une course de cinq minutes tout au plus.
En arrivant dans la cour du numéro indiqué, le gagne-denier, comme on disait au bon vieux temps, trouva la loge du concierg-e vide et la porte fermée à clef, par prudence, M™ Pillois et sa fille étant occupées momentanément au nettoyage des escaliers des deux corps de logis.
Seul, un petit vasistas pratiqué dans la fenêtre était ouvert.
Sous ce vasistas se trouvait une t;ible.
Après une vaine attente de quelques minutes le commissionnaire, ne voyant venir personne et perdant patience, passa le bras par l'ouverture du vasistas, posa la lettre sur la table où se trouvaient déjà quelques journaux et d'autres lettres apportés par le facteur, et se retira.
Ce fut Thasie qui rentra la première.
Elle prit les lettres et les journaux et les plaça dans les cases des locataires.
Chacun de ceux-ci, en passant devant la loge, demandait s'il n'y avait rien pour lui et visitait sa case car, rue des Tournelles, l'habitude n'était point de monter la correspondance aux différents étages.
Arnold, étant sorti dans la journée par la porte donnant sur le boulevard Beaumarchais, ne reçut point la lettre et ne put se rendre au rendez-vous donné par Scoot et Trilby, qui l'attendirent de cinq heures à neuf heures, faisant les cent pas sous les arcades et maugréant.
Bentréà onze heures du soir, toujours par le boulevard, l'ex-employé de la maison Mortimer and C° partit de bonne heure pour se rendre au Temple où il avait à faire quelques achats relatifs au travestissement avec lequel il devait se présenter le lendemain au Salim des Familles, en qualité de garçon d'extra.
La concierge, seule dans la loge, lui souhaita le bonjour eu passant, mais sans lui parler de la lettre apportée j)0ur lui la veille et dont elle ignorait l'existence
A la même heure Scoot disait à Trilby :
— 11 est indispensable, dans notre intérêt comme dans le sien, que Charles Gérard connaisse notre nouvelle adresse, et (piil sache aussi ([ue Wisticotpeut très bien m'avoir reconnu... — Mais comment faire puisqu'il
LI' MARCH.\ND Dlil DIAMANTS 293
ne vient pas et qu'il nous a formellement défendu de nous présenter à son domicile?...
— Peut-être a-t-il quitté Paris.
— Voilà ce qu'il faudrait vérifier. .
— Le moyen?...
— luformons-nous si le commissionnaire a bien remis la lettre, et d'après sa réponse, nous agirons.
Les deu.\ Anglais déjeunèrent longuement dans une crémerie de la place Walhubert et prirent ensuite le chemin de la place de la Bastille.
Le commissionnaire se trouvait à son poste habituel, à l'angle du boulevard Beaumarchais.
Scoot l'abordant, lui demanda :
— Vous souvenez-vous que je vous ai envoyé porter une lettre hier rue des Tournelles'/
— Au n" 36, oui, monsieur.
— A qui l'avez-vous remise?
— A personne, la loge était vide.. .
Et le commissionnaire raconta ce qui s'était passé. Scoot fitun geste de mauvaise humeur, puis tirant de sa poche, comme la veille, une pièce de vingt sous, il reprit :
— Vous allez retourrier rue des Tournellcs... — vous trouverez certainement dans la loge quelqu'un à qui vous demanderez d'abord si M. Desvignes est à Paris, et ensuite si on lui a remis la k^tlre apportée par vous, hier... — Dans le cas où M. Desvignes ne serait point sorti, vousmontitriez chez lui et vous lui diriez que le rendez-vous manqué hier est remis à aujourd'hui, mêmeheure... — Allez vile... — je vous attends ici...
— Je cours...
Quand le commissionnaire arriva rue des Tournelles, la concierge et .sa fille occupaient la loge.
— M. Desvignes, s'il vous plaît... — lit-il.
— Au fond de la cour... couloir 13... porte au hoid du couloir... — vous sonnerez...
— Est-il chez lui ?
— J'en ignore... — M. Desvigiies à une sortie par ici el une autre par le boulevard Beaumarchais... — Il va et il vient sans qu'on le sache...
— Lui avez-vous remis une; lettre que j'ai apportée hier, el (pie j'ai posée sur la table que voici par la fenêtre que voilà... la loge étant fermée?
La mère Piliois, se tournant vers sa fille, lui dit :
— Une lettre? quelle lettre? — (Ju'as-lu fais de la lettre?
— Je l'ai mise dans sa case, probablement, — répliqua Tliasie, — je ne m'en souviens pas...
294 LE MAUClIAiND DE DIAMANTS
— Voyons voir...
La concierge quitta son siège, se dirigea vers le casier, mit la main dans le compartiment portant le nom de Desvignes et le trouva vide.
— Il n'y apoint de lettre! — s'écria-t-elle. — Ne t'es-tu pas trompée de case?... — N"aurais-tu pas mis la lettre dans celle d'un de nos locataires, le commis voyageur, M. Delvnjnc?
— Dame ! ça se peut, — lit Tliasie avec insouciance. — Les deux noms se ressemblent tant.
— Cours vite demander à M. Delvigne s'il n'a pas pris une lettre qui n'était point pour lui...
— Ça serait difficile... il est parti ce malin pour Rennes, et il a fourré en passant sa correspondance dans sa poche sans la regarder...
— Je mettrais ma tète à couper que tu as fait des boulettes! — s'écria la concierge... — ça va être cause d'un fort potin avec M. Desvignes, qui est un si bon locataire! Je monte au galop et je tâcherai d'arranger l'alTaire.
M"*" Pillois s'élança hors de la loge et traversa la cour avec une légèreté qui n'était plus de son âge.
Quand elle reparut au bout d'un instant, sa figure exprimait une contrariété vive.
— Sorti! — murmura-t-elle. — Impossible de rien savoir...
— Si vous recevez un joli galop, ma petite mère, vous ne l'aurez pas volé! — dit le commissionnaire en riant.
Puis il regagna l'endroit où l'attendait Trilby et Will Scoot.
— Eh bien? — demanda ce dernier.
— Il y a du méli-mélo, monsieur...
Et le commissionnaire raconta ce que nous venons de raconter nousmêmes.
— Ainsi, la maison a deux issues? — Ht l'Anglais.
— Oui, monsieur... Une, rue des Tournelles, et une autre boulevard Beaumarchais.
■ — Savez-vous le numéro du côté du boulevard?
— i\on, monsieur... La portière ne l'a pas dit.
— C'est bien, merci... — Qu'est-ce que tu penses de ça? — demanda Scoot à Trilby quand le commissionnaire se fut éloigné.
— Je pense qu'il n'est pas venu au rendez-vous parce que la lettre a été prise par l'autre locataire répondant au nom de Delvigne.
— Comment faire? — nous n'avons plus de médailles pour recommencer le truc... '■
— Puisque notre homme est à Paris, il rentrera sans le moindre doute ce soir chez lui... — Il faut le guetter, loi du côlé du boulevard, moi du
côté de la rue des Tournclles. — Nous en serons quitte pour une faction plus ou moins longue.
La nuit venue, les deux Irlandais se séparèrent afin d'exercer chacun de son côté la surveillance convenue.
Pour Trilby, la lâche était facile.
Scoot, au contraire, ne pouvait déterminer quau juger l'endroit où se trouvait, sur le boulevard, la sortie de la maison à deux issues.
Son calcul, du reste, se trouva juste car toutes les trois secondes il passait et repassait, dans sa promeuade monotone, en face de la grille derrière laquelle s'élevait le pavillon habité par l'assassin d'Etienne Béraud.
La faction de Will Scoot d'ailleurs, de même que celle de Trilby, no devait amener aucun résultat.
Le hasard avait décidé qu'Arnold Desvignes n'aurait poiut connaissance ce jour-là de ce qui se passait.
La demie après minuit venait de sonner aux horloges de la ville et les deux hommes, à moitié morts de faim et d'ennui, se promenaient toujours, d'un pas qui devenait lourd et inégal.
Scoot se disait :
— J'aurai mal calculé la distance. — La maison doit se trouver plus haut ou plus bas... 11 sera rentré sans que je le voie... Déguisé peut-être... Car s'il avait passé parla rue des Tournelles, Trilby serait venum'avertir...
De son côré, Trilby faisait un raisonnement identiijue.
De guerre lasse il quitta son poste, tandis que Will agissait de même de son côté, et comme ils se dirigeaient l'uu vers l'autre ils ne tardèrent point à se rencontrer.
— Rien?... — demanda Trilby.
— Rien !... — répondit Scoot.
— Nous ne pouvons cependant point passer la nuit en plein air... — Nous nous forions empoig'iier par les sergots...
— Il (!n arrivera ce qui pourra, demain je lui écrirai malgré sa défense.
— Nous aurions du le faire tout de suite... — C'est autant dans son intérêt que dans le nôtre que nous agissons... — J'agonise de faim... Allons souper aux Halles...
— Ca va...
Et les deux Irlandais, bras dessus, bras dessous, descendirent la rue Saint-Antoine.
A peine Will Scoot avait-il abandonné depuis cinq minutes sa faction sur le boulevard Beaumarchais qu'Arnold, un paquet à la main, apparut, venant du côté de la place du Château-dEau.
Il ouvrit avec sa clef personnelle la petite porte voisine de la grille, et il entra dans le jardinet précédant son pavillon.
Pendant sa visite au Temple et sa longue promenade à travers Paris, l'ex-employé de John Mortimer avait réfléchi que, possesseur des papiers en règle qui lui constituaient une individualité nouvelle, il ne pouvait demeurer le locataire du modeste logis de la rue des Tournelles.
Il fallait qu'il eût un hôtel à lui, qu'il installât un intérieur en rapport avec le rôle qu'il comptait jouer ultérieurement, et cela sans le moindre retard, dans l'intérêt même de la terrible partie engagée par lui.
— C'est une mise de fonds nécessaire, une dépense indispensable... — se disait-il. — Arnold Desvignes, retour des Indes où il s'est enrichi, doit représenter... — L'homme qui possédera certainement un jour les millions d'Etienne Béraud, ne peut avoir l'air de sauter de la misère à la grande fortune... Le coffret aux diamants et aux perles me fournit les moyens d'arriver à mon but...
Les emplettes terminées au Temple, emplettes modestes formant un tout petit paquet, Arnold se fit conduire rue Saint-Lazare et entra dans le café-restaurant où Etienne Béraud avait pris son dernier repas.
Là il se fit servir à déjeuner, lut tous les journaux y compris les Pctik's Affiches, fuma plusieurs cigares, paya son addition et pria le garçon, auquel il donna un large pourboire, de lui garder son petit paquet jusqu'à ce qu'il vînt le réclamer, puis il sortit du restaurant, et par la rue d'Amsterdam se dirigea vers la rue de Tivoli.
A peu près au milieu de cette dernière rue une affiche jaune collée sur une muraille attira son attention.
— Voilà — pensa-t-il — l'hôtel dont j'ai trouvé l'indication dans les Peliles Affiches... — Le quartier me convient... Voyons si la maison me conviendra de même...
Il traversa la chaussée et s'approcha de l'affiche dont l'enlète portait ces mots :
« Petit hôtel, libre de location, occupant avec ses dcpendances un terrain de deux cent cinquante mètres superficiels, à vendre à l'amiable. »
Suivait la désignation des divers corps de liAtiment, à usage de maison d'habitation, à usage d'écuries, remise et sellerie, etc., etc.
— Mazettel fit le vieux chiffonnier avec un salut ironiiiuo.
El enfin, tout au bas de l'affiche, celle indicalion :
« S'adresser, pour traiter, à M" Drocitot, iiotaire, rue de Coudé, à Ihiris, ait à M. liirtliii'r, pro/jriéluire, avenue de Clic/nj, 64; pour visiter, au coiicienje dtt mtiiini) 02. »
Il MU- si'tnlilo f|iie cela ferait bii^iimon affaire... — murniiira le jeiiii':
Liv. 'M. f. ROY, Mil. — KeproductioD inl«r>lit<i. 38
homme en reiraversant la chaussée et en gagnant le trottoir d'en face, afin de jeter un coup d'œil sur ce qu'on voyait de la façade par-dessus le mur de la cour.
Cette façade élégante, en pierres de taille, était couronnée par un toit élevé de style Renaissance, à crête de plomb. — Une réduction de manoir seigneurial.
— Est-ce encore à vendre? — se demanda Desvignes. — C'est probable, sans cela, on aurait ôté l'affiche... — Je vais, d'ailleurs, m'en assurer tout 'de suite... — L'avenue de Clichy est à deux pas...
Un quart d'heure plus tard Arnold arrivait au numéro G4 de celte avenue.
M. Berthier, — ainsi que l'indiquait une plaque de cuivre placée sur un des montants de la porte, — était un entrepreneur de maçonnerie.
Arnold le trouva en train de vérifier des mémoires, et abordant la ques tion sur-le-champ, lui dit :
— Je viens, monsieur, vous parler du petit hôtel que vous possédez rue de Tivoli.
— Comme acheteur, car je veux vendre et non louer?... — demanda M. Berthier.
— Comme acheteur.
— Il est tout neuf, bien bâti, bien distribué, bien décoré. — Je l'ai fait construire pour une demoiselle qui, lâchée par son protecteur sérieux, n'a pas pu en prendre possession... — C'est un vrai bijou, monsieur... — L'avez-vous visité?
— Non... — Je visiterai quand je saurai le prix...
— Je vais vous dire du premier coup le dernier pris... — Inutile de discuter, car si je vendais à moins, je perdrais...
— Eh bien ! ce dernier prix ?
— Deux cent vingt-cinq mille francs... — Ça peul-il vous aller?
— Oui, si l'hôtel est, comme vous l'affirmez, un bijou...
— Vous en serez jug'e... — allons-y.
Une heure après, le petit hôtel était visité des caves aux greniers. Le propriétaire n'avait rien exagéré.
— Affaire conclue à deux cent vingt-cinq mille francs... — dit Arnold. — Prenons une voiture et conduisez-moi chez voire notaire... — je lui donnerai mes nom et prénoms, je déposerai entre ses mains une somme à valoir sur les frais d'enregistrement et les honoraires, et lundi nous signerons l'acte... — je paye comptant...
L'entrepreneur rayonnait.
— Mazetle! — s'écria-t-il — vous êtes rond en adaires, vous, monsieur!
— à la bonne heure! — je voudrais bien avoir beaucoup de clients qui vous ressemblent.
— Je comprends ça... — répondit Arnold en riant.
Les deux hommes allèrent à la station la plus proche et montèrent dans un fiacre qui les conduisit rue de Condé où le notaire prit note des nom et prénoms de son nouveau client, encaissa une dizaine de mille francs qu'Arnold avait sur lui, et prévint que le lundi suivant l'acte seruit prêt à signer.
— Monsieur Desvignes^ — lit l'entrepreneur en sortant de l'élude, — j'ai une requête à vous adresser...
— Laquelle?...
— Permettez-moi de vous offrir à diner au cabaret... — Vous me feriez un vrai chagrin en refusant... — J'éprouve le besoin d'arroser notre marché de quelques bouteilles de grand vin.
— Mais j'accepte, mon cher monsieur Berthier... J'accepte, bien volontiers.
— \ la bonne heure... — Je vais envoyer un télégramme chez moi afin qu'on ne m'attende pas... — La voiture nous conduira au boulevard... — i\ous prendrons quelque part un apéritif et nous dînerons chez Brébant.
— C'est convenu...
Le diner plantureux, amj)lement arrosé, ne fut terminé qu'à onze heures du soir.
Arnold accompagna son vendeur jusqu'à la rue d'Amsterdam, entra dans le café de la gare, réclama au garçon son petit paquet et, se trouvant la tête lourde, sentant le besoin de mouvement et de grand air, il reprit à pied le chemin du boulevard Beaumarchais. — Nous l'avons vu y arriver au moment où Wiil Scoot venait d'en partir.
Rentré chez lui, l'ex-secrétaire du banquier de Calcutta se mit au lit sans perdre une minute. — II n'avait que quelques heures à dormir, devant occuper dès le malin son poste à Saint-Mandé.
A cinq heures il était debout procédant à sa toilette, ou plutôt au travestissement imposé par le rôle de garçon d'c.xtra qu'il allait jouer au Salon des Familles.
Gr;ke à une perruque et à des favoris, véritables merveilles de l'art du fabricant de postiches, il se lit exactement la tète déjà faile pour se présenter au bureau de placement.
Il revêtit le gilet et le pantalon noir, noua la cravate blanche autour de son cou, endossa la veste Iradilionnelle du garçon de café, chaussa une paire d'escarpins vernis, se coilTa d'un chapeau mou, mit un vieux paletot pour cacher son costume, jeta un coup d'œil sur une glace cl, certain d'êtro méconnaissable, il quitta son pavillon.
Le ciel était pur.
Le soleil se levait à l'horizon, prometlant une belle journée. • Arnold prit une voiture et se fit conduire à la barrière du Trône. De là, il gagna le restaurant où il était engagé.
Le patron respirait l'air frais du malin sur le seuil de son établissement. Trouvant bonne mine à son garçon d'extra, il l'accueillit en souriant et lui dit :
— Yous êtes exact et j'aime ça... — Je crois que nous nous entendrons... — Comment vous appelez-vous?
— Désiré...
— Eh bien! Désiré, venez avec moi... — Je vais vous conduire à la salle où l'on doit mettre le couvert pour la noce que nous avons aujourd'hui.
Arnold se débarrassa de son pardessus et suivit le patron.
Nous les laisserons s'occuper des préparatifs de la noce d'Eugène Loiseau et de Yiclorine Béraud, et nous rejoindrons ceux-ci.
Dès huit heures du matin Victorine avait revêtu sa blanche toilette de mariée, et se trouvait coiffée, ayant dans les cheveux et au corsage les fleurs d'oranger symboliques, enfin prête à partir, quoique la convocation ne fût faite à la mairie que pour dix heures et demie.
Jeanne Dessourdy, la couturière, avait fait la robe virginale de sa cousine; elle était là avec sa petite fille, une aiguille à la main, modifiant un pli, corrigeant un défaut imperceptible pour d'autres yeux que pour les siens.
La pauvre jeune femme avait le cœur bien gros.
— Si Paul Bérand avait fait son devoir d'honnête homme, — se disaitelle, — moi aussi^ j'aurais eu mon jour de bonheur... je serais sortie de l'église heureuse et respectée, et mou enfant aurait un nom... le nom de son père...
Vers neuf heures, les voitures arrivcreut, amenant le marié.
Le père Loriot, naturcllcmeiil, tenait la tète avec le plus beau de ses landaus.
Misticot, dès le petit point du jour, était tombé chez Eugène Loiseau, très fier d'être appelé aux fonctions importantes de garçon d'honneur et tenant à s'en acquitter à la satisfaction générale.
Son arrivée extra-matinale avait pour but de s'entendre avec son cama-
LE MARCHAND DE DlAMAiMS 301
rade relativemi'iit à tout ce qu'il aurait à faire pendaut une journée si bien remjdie.
— Yoici la consigne... — lui dit le marié, — je veux que quiconque, à ma noce, ne dépense un radis!... — Sois partout à la fois... préviens les désirs des invités, et montre-toi rigolo avec les hommes et galant avec les dames... Ça leur fait toujours plaisir... Je te recommande de l'occuper particulièrement de ma cousine -Angélique... C'est une bonne et brave iille qui ne rougit point de ses parents quand ses parents ne sont pas riches... — Si son papa, le mossieu de la haute, le banquier chic, vient à la noce, ce qui donnera un rude relief à la petite fête do famille, c'est à cousine Angélique seulement que nous le devrons... Mais j'ai peur qu'il ne fasse comme ce poseur de la Fougère, le directeur des Fantaisies-Mudernes, qui a écrit hier qu'il ne pourrait venir, rapport à ses répétitions...
— Sois paisible, mon vieux ! — répliquale gamin des Buttes-Montmartre, — je te jiromets d'être gentillet toute la journée! — J'ai fait provisions de rigolade, A'émabiUté et de rubans...
— De rubans? — répéta Loiseau, — pour quoi faire?
— Pour la jarretière delà mariée, donc! — C'est une coutume du bon vieux temps, tu sais! — On la blague, mais ça ne fait rien.., les vieilles coutumes sont toujours les meilleures... — Trois ou quatre petits brins de ruban blanc attachés à la boutonnière par une éjiingle, ça produit un fameux effet... — En ma qualité de garçon d'honneur, je me charge de la jarretière...
— Point de blagues, hein !... — lit Loiseau. — Faut des mœurs et de la décence... — Ne dépassepas le mollet !...
— Les mœurs, ça me connaît! — réjiliqua Mislicot. — Tu peux dormir en paix, mon bon vieux...
Et tous deux se mirent à rire.
— Voici un peu d'argent, — reprit le marié en niellant des pièces de vingt francs et des écus de cent sous dans la main ilu petit marchand de médailles, — ça couvrira les dépenses imprévutis... ne ménage rien...
— Convenu...
Et les deux camarades étaient partis poui- la rue de l'Ecole-de-Médeciiie où Viclorine demeurait.
Une fois arrivés, Loiseau laissa son garçon d'hoiiueur donner des ordres aux cochers et s'approchanl du propriétaire du liarre n" 13, lui dit :
— Allons, papa Loriot, descendez de votre trùne... — C"est bien le moins que vous veniez souhaiter à Victorine le bonjour et bonne chance en ménage...
— T'as raison, garçon... — En ma qualité de cocher je ne devrais pas
liouger de mon siège, mais en ma qualité d'invilé je dois une politesse à la future épouse.
Loriot descendit un peu lourdement! -^ dame, il n'était plus jeune! — et suivit Eugène Loiseau, tandis que Misticot continuait un dialoge commencé avec le cocher de la dernière voiture.
Cette voiture était celle achetée par le loueur à Will Scoot.
— Ainsi, c'est bien entendu entre nous, n'est-ce pas, mon brave? — disait le gamin. — Ce berlingot-là est pour moi, en ma qualité de gar(;on d'honneur... Vous n'y laisserez monter personne...
Le cocher répondit affirmativement.
Misticot poursuivit :
— Une fois tout le monde casé en sortant de l'église, nous prendrons au grand trot le chemin du Salon des familles... — J'ai besoin d'arriver le premier pour jeter un coup d'œil à la table, voir si on n'a rien oublié et distribuer les places.
• — On arrivera... les bidets .^ont solides.
Ayant lerniiné ses recommandations et certain d'avoir un véhicule dont il disposerait seul, Misticot alla se placer à la porte de la maison qu'habitait Yiclorine, afin de recevoir les parents et de les guider.
Le premier arrivé fut Paul Béraud, le séducteur de sa cousine Jeanne Dessourdy, le père de la petite Lina que nous avons vue accompagner sa mère chez Angélique Verrière.
C'était un grand et beau garçon à !a chevelure brune, au visage un peu pâle, régulier mais point sympathique, très correct dans sa tenue, bien chaussé et ganté de frais.
Toute sa personne respirait le contentement de soi-même et la suffisance.
Misticot lui indiqua l'étage du logement de Victorine.
Vinrent ensuite la blanchisseuse. M'™ veuve Perrot, que Misticot embrassa sur les deux joues, puis des parents et des invités dont la liste sei'ait trop longue.
Ils venaient de monter en bande quand une voiture au mois, bien tenue, bien attelée, avec nu cocher à bottes à revers et à cocarde, ari-iva grand train et s'arrêta net.
Dans celte voiture s'étalait Mélanie Gauthier, mise avec une élégance dont le seul tort était d'être froufroutante et tapageuse.
— Mamselle Gauthier... sans doute... — dit Misticot en ouvrant la portière et en olfrant la main à la jeune femme pour l'aider à descendre.
— Oui, monsieur...
— Je suis le garçon d'honneur du marié...
— Alors vous allez me conduire près de la mariée.
— Ça sera pour moi un vrai plaisir, niamzelle...
LE MARCIIAM) DU DIAMAiSTS 303
— Est-ce que M. de -\ervcy est arrivé?
— Pas encore..,
— Ça m"élonnerait s'il n'était point en retard, ce boudiné-là! quel type!...
En ce moment apparurent deux autres personnages qui méritent les honneurs d'une mention spéciale.
C'était la veuve Ferrou, la marchande des qualre-saisons, accompagnée de Pierre Béraud, le vieux chifl'onnier, l'oncle de Victorine et son premier témoin.
Le costume du couple aurait obtenu sans le moindre doute un énorme succès de fou rire sur la scène d'un théâtre.
La veuve Ferrou, coiffée d'un chapeau jaune à panaches tricolores, portait une robe de mérinos d'un rouge sang de bœuf.
Un grand châle de fausses dentelles blanches couvrait ses épaules maigres.
De longs gants à huit boutons, trop larges, emprisonnaient ses mains carrées, et formaient des spirales autour de-chaque doigt.
Sur ces gants s'étalaient des bagues de pacotille.
Pierre Béraud, lui, se rengorgeait avec conviction dans un habit bleu de coupe antique, garni de boulons de cuivre guillochés et dont les basques tombaient presque à terre.
Un gilet de salin, jadis gris perle, brodé au plumelis et provenant de la défroque d'un comédien de province, complétait le costume avec un pantalon de couleur olive, une cravate blanclie et un immense chapeau de soie à haute forme.
En apercevant Mélauie Gauthier, Pierre Béraud et la veuve Ferrou poussèrent une exclamation de surprise.
— Jlazette! — fit le vieux chiffonnier avec un sulut ironique. — C'est une fée de féerie du théâtre de la Gaîlé que nous voyons là! — Tu vas rien nous éclabiousser, ma petite... — Faudra une guimbarde spéciale pour traîner la queue de ta robe...
— Je la porterai sur mon bras... — répondit ^lélanie eu rianl.
— S'il est permis de gâcher comme ça de la bonne étoile ! — poursuivit Pierre de sa voix enrouée par l'abus des alcools. — Avec l'argent que ça coule, on habillerait à neuf une demi-douzaine de .gosses! — Si jamais tu amasses des rentes, je veux que le crique me croque !
— Eh ! dites doue, mon oncle, — répliqua Mélauie piquée, — il me semble que vous n'en avez pas amassé beaucoup, vous, des rentes !
— Oh! moi, je n'ai que ma hotte et mon crochet, mais lu sais, ma fille, <;a suffira [lour retirer un jour du ruisseau tous tus falbalas,. — Ils vien-
dront me trouver comme les autres... — C'est égal, arrive ici que je te fasse un bécot... — il y a plus d'un an que je ne t'avais vue...
Mélanie, n'osant pas refuser, lendit sa joue sans le moindre entraînement.
— Père Pierre, — fit Misticot, — puisque vous montez, conduisez vot'nièce près de la mariée... Moi j'ai encore du monde à attendre.
— Vacommeil est dit... — Mélanie prends-moi par l'anse...
Au moment où les trois personnages s'engageaient dans l'allée, Eugène Loiseau en sortit.
— Il va être temps de partir, — s'écria-t-il en s'adressant à son garçon d'honneur, — et nous sommes loin d'être au complet...
— Qui manque-t-il?
— Un tas de monde, entre autres l'oncle Verrière, sa fille Angélique, elle cousin Emile Vandame... tu sais, le lieutenant d'artillerie...
— Mais le voici... — répliqua le gamin en désignant un coupé qui faisait halte. — Le jeune officier en descendit, vint serrer la main d'Eugène, et salua Misticot.
Vandame était en grande tenue ; — il avait la figure étrangement pâle, et ses yeux assombris s'entouraient d'un large cercle de bistre.
— Est-ce que vous êtes malade, cousin? — lui demanda le marié. — ■ Ça ne serait pas à l'aire pour un jour de fête...
— Non... non... un peu de fatigue et pas autre chose... — répondit le lieutenant. — Ce n'est rien... — Je ne suis point en retard, j'espère ?
— Vous arrivez juste à temps; ce n'est pas comme l'oncle Verrière, qui se laisse attendre...
Le lieutenant tressaillit.
— Est-ce que M"* Angélique est arrivée ? — murmura-t-il.
— Elle arrivera avec son père... Seulement, si l'oncle larde trop, il va falloir partir... On ne fait pas poser M. le maire...
— Etes-vous certain que mon oncle et ma cousine viendront?
— Dame! vous étiez là quand ils nous l'ont promis... Vandame devint de plus en plus soucieux.
Celte promesse vague, formulée en sa présence à contre-cœur, le banquier la tiendrait-il ?
Or, il n'était venu h.i-même que dans l'espérance de se rencontrer avec Angélique.
Si elle ne venait point, comme les heures seraient longues pour lui et comme la gaieté bruyante des autres invités lui semblerait odieuse I
Le père Loriot sortit de la maison, un gros ilôt de rubans blancs à la boutonnière de son water-proof.
— Dites donc, Loiseau, — s'écria-t-il, — vous savez qu'il est l'heure...
LE MAllCllAND DE DLV.MA1NTS
Frédéric Berlin ajiparut au inoriieDt où le coitugo sortait de lu maison.
— V.\i hit'ii ! (lailoiis... — Les ll.lrii'ur.s iioui rojoiiiiJroiilii l;i iinirie... — Mislicol, fais-moi le plaisir d'alli-r cIiuicIkm- la maiiéi-, et que tout le monde descende...
Le gamin ne se le fit pas répéter deux fois. — Il s'élança dans l'allée, puis dans les escaliers, et ne tarda point à reparaître, donnant d'un air de Iriomjdie le bras à Victorine et suivi de toute la noce qui ressemblait beaucoup, nous sommes forcés d'en convenir, au corlèjje légendaire Ju C/i'i//cau de fxnUe d'Italie.
LjV. 3y. h. noY, éiiil. — Mcproduclion ioterdilo. 3'.).
A la minule précise où ce cortège sortait de la maison et s'égrenait en se dirigeant vers les voitures, apparut Frédéric Bertin, le mécanicien sans mécanique, la coqueluche du ])oulevard de Clichy, l'ami de la Grande Isaiellc.
Il était mis avec une recherche du plus mauvais goût.
— Hé! arrive donc, clampin! — lui cria Loiseau.
— Toujours en retard, celui-là ! — murmura le père Pierre. — Ce n'est pourtant pas le travail qui le retient à l'atelier..
Mélanie se pencha vers la veuve Perrot et lui dit à l'oreille :
— Ah! le beau garçon!... — Qui est-ce?
— Comment, tu ne le reconnais pas? — fit la blanchisseuse.
— Non...
— C'estpourtant ton cousin, Frédéric Bertin... — Iladu physi(jue, hein, ce gailiard-là?...
— Il en a même trop pour un homme seul ! — Qu'est-ce qu'il fait?
— Il aime les jolies filles.
— Ce n'est pas un état, ça...
— Paraîtrait que si... Naturablement, les jolies filles l'aiment aussi et, lu sais, il leur rend de petits services... à charge de revanche...
— Bonjour, ma tante... — dit Bertin, qui s'était avancé vers la veuve Perrot et lui serrait la main. — Madame... — ajouta-t-il en s'inclinent avec admiration devant Mélanie, dont l'élégance tapageuse le frappait, et son regard interrogeait la vieille blanchisseuse.
— Mais c'est la cousine Mélanie Gauthier, — répliqua celle-ci. — Tu aurais dû la reconnaître à ce que je t'ai dit d'elle...
— Vous m'aviez dit qu'elle était jolie, la cousine Mélanie, matante, mais elle l'est cinq cents fois plus que je ne le supposais, que je ne croyais possible de l'être, et voilà pourquoi je ne la reconnaissais pas...
Mélanie devint rouge de plaisir.
— Vous êtes trop gracieux, mon cousin... — Oui, trop gracieux, en vérité... Si vous êtes sincère.
— Regardez-moi dans les prunelles, ma cousine, et vous y lirez ce que je pense...
La jolie fille leva les yeux en souriant sur le Ijcau garçon qui frisait sa moustache d'un air fat, mais aussitôt elle devint presque grave, éprouvant soudainement une sensation inconnue.
Le regard de Frédéric Bertin, fixé sur elle avec une étonnante intensité
d'ardeur, descendait jusque dans les profondeurs de son èlre et lui causait un trouble délicieux, mêlé d'une sorte d'effroi.
— En voiture, en voiture, mesdames et messieurs, — gla[iit Mislicoten se faisant un porte-voix de ses deux mains unies. — Mossieu le maire aime pas attendre...
Les parents et les invités s'installèrent dans les landaus. Avons-nous besoin d'affirmer que Frédéric Berlin eut soin de se placer auprès de Mélanie dans le coupé qui avait amené celle-ci ?
— Ah! maisi ahl mais! j'ai encore deux personnes à loger ! — murmura le garçon d'honneur en V03'ant un couple sur le trottoir... — Heureusement que je me suis réservé un berlingot pour mon usage particulier... — Par ici... par ici...
Et il installa les deux invités dans la voilure achetée par Loriot à William Scoot...
— Moi je vais grimper sur le siège... — ajouLa-l-il. — Comme ça je serai aux premières loges pour surveiller le défilé!
Le cortège se mit en marche sous les regards des curieux groupés aux fenêtres et massés sur les trottoirs, et bientôt on alteiguil la mairie.
Vandanie se penchait à la portière de la voitui'o, l'œil aux aguets.
Soudain son regard devint moins sombre.
Il venait d'apercevoir un landau de maîlrc stationnant devant l'édifice municipal.
Ce landau était celui de Jules Verrière.
Donc le banquier avait tenu sa promesse.
Angélique devait être là!
Le jeune officier aurait voulu descendre aussitôt, prendre les devants, entrer le premier à la mairie pour y rejoindre celle qu'il aimait, mais il fallait laisser défiler la ?ioce — mariés en lèle — et rester à son rang...
Il fut contraint de s'abstenir.
Enfin les landaus firent halte successivement en face de la porte. — Tout le monde mit pied à terre, et l'on gravit les marches du grand escalier à la suite des futurs époux. >»
Un garçon de bureau en livrée gris-bleu à boutons d'argent, attendait, la casquette à la main, sur le carré du premier étage où se trouve la salle des Mariages.
— Monsieur le maire arrivera d'ici à quelques minutes, madame... — dit-il il Victurine, — vous êtes les premiers à passer... — Veuillez entrer et asseyez-vous...
La noce fit irruption dans la salle.
On pense bien que Vandame ne fut pas un des derniers à en franchir le Seuil et à l'explorer d'un coup d'œil.
Son visage, déjà quelque peu rasséréné, devint aussitôt rayonnant.
11 voyait Angélique, en compagnie de son père et de sœur Marie.
La jeune fille l'aperçut, car elle aussi, de son côté, guettait.
Leurs regards se croisèrent.
Celui de Vandame renfermait tout un poème d'amour.
Dans celui d'Angélique il y avait un monde de promesses.
Le désir ardent de Yandame était de s'approcher de sa cousine, de lui parler, d'entendre le son de sa voi.x, mais ce rêve ne pouvait se réalisiT immédiatement, par l'excellente raison que le marié, la mariée et la plus grande partie des parents, attirés par l'éclat de la richesse réelle ou apparente comme des phalènes par la lueur d'une hougie, s'empressaient autour du banquier qui, bien malgré lui, se trouvait dans la nécessité de distribuer des poignées de main à tout ce monde qu'il méprisait cordialement et qu'il envoyait au diable de grand cœur.
Inutile d'ajouter que les poignées de main se ressentaient de cette disposition d'esprit et n'étaient rien moins qu'affectueuses.
Angélique accueillait au contraire avec une affectueuse simplicité les prévenances dont on l'accablait, et répondait d'un ton franchement amical aux protestations d'amitié.
Pierre Béraud, le vieux chiffonnier dont nous avons décrit le costume, jouant vigoureusement des coudes, s'introduisit dans le groupe compact formé autour de Jules Verrière et dit au banquier, eu lui prenant de force la main et en la secouant énergiquemonl :
— Bonjour, beau-frère... — Ça va bien, hein'?... — Moi de même... — Allons, tant mieux!... — Nous ne suivons pas le mémo chemin, ce qui fait qu'il y a longtemps que nous ne nous sommes rencontrés, et même j'ai dans ma folle idée que ça vous est bigrement égal !... à moi aussi, d'ailleurs!... — Ah! vous ne cherchez pas des chiffons dans les poubelles, avec un crochet, vous, beau-frère, sous le vent, la pluie ou la neige ! — Pas si bêle! — Vous vous dorlotez sur un bon fauteuil, bien au chaud, dans votre bureau, et les chiffons que vous récoltez sont des billets de mille! — Paraîtrait que ça fait engraisser, la banque! — ajoula le chiffonnier en tapant familièrement sur le ventre de son beau-frère. — Vous devriez bien me repasser un peu de votre bedon!... C'est ça qui donnerait un fier lustre à la famille, surtout s'il était bondé de fafîots garâtes!
Jules Verrière était devenu rouge comme la crèle d'un dindon. Il regarda Angélique avec colère lui reprochant ainsi d'être la cause première des triviales et intolérables privautés auxquelles il se trouvait en butte de la part de ces yens de rien. Pierre Béraud continua :
— Vous me direz peut-être, beau-frère, que pour devenir gras à lard,
comme vous êtes, il faut tripotera la Bourse, comme vous faites... — Je no tripote, moi, que dans des tas d'ordures... — Il est vrai que c'est à peu près la même chose, à ce que prétendent beaucoup de gens...
— Vous avez le mot pour rire, mon cher monsieur Béraud ! — répliqua le banquier avec une intonation railleuse. — Mais tout ça, c'est vieux comme le monde. — Thomas Virloque l'a dit avant vous...
— Thomas Virloque... connais pas... — répliqua le chiffonnier qui ne se doutait point en effet que Gavarni eût jamais existé.
Frédéric Bertin s'était approché de Paul Béraud, l'amant de Jeanne Dessourdy, et tous deux écoutaient les paroles échangées entre le banquier et son rude interlocuteur.
— Ça commence pas mal... — murmura Bertin à l'oreille de l'employé.
— Le père Pierre ne peut pas souffrir Jules Verrière, qui n'est qu'un poseur et un esbrouffeur... Quand le vieux aura un coup de sirop de trop dans la tète, ça deviendra rigolo.
On entourait Angélique et sœur Marie.
Le banquier ayant aperçu Vandanie, se dirigea de son côté, moins pour se rapprocher de lui que pour s'éloigner de Pierre Béraud.
— Tous ces gens-là, mon cher, sont du dernier commun! — fit-il en serrant la main du lieutenant. — Pouah!... — J"ai eu la faiblesse d'accepter et je le regrette bien!... — Je ne sais qui me retient de partir tout de suite et d'emmener Angélique.
Vandame eut peur que son oncle ne le fit comme il le disait, aussi se hàta-t-il de répondre :
— Ayez quelque indulgence... — L'éducation leur manque, mais ils sont braves gens, au fond... et nos parents...
— Enfin, le vin tiré il faulle boire, et puisque j'y suis, j'y reste... Mais, grand Dieu ! quelle corvée !
Puis, changeant le sujet de la conversation il ajouta :
— On ne l'a pas vu depuis quelques jours... Pourquoi?
— Il me semblait... — commença Vandame très embarrassé.
— Je parie que tu m'en veux d'avoir été frauc avec toi au sujet d'Angélique, et que tu me boudes... — interrompit le banquier. — Tu as tort...
— Ce que j'ai eu raison de le dire ne doit nullement l'empêcher de venir chez nous... — Tu sais ce que je veux et ce que je ne veux pas... — A loi d'agir en conséquence.
— J'ai été 1res occupé... — balbutia le jeune officier, — on parle d'envoyer au Tonkin mon régiment...
— Bravo! ce sérail une chose excellente pour loi, à lous les points de vue... — D'abord, lu pourrais te distinguer et obtenir un avancement i)lus prompt, et puis lu renoncerais forcément au projet insensé d'abandonner
310 LE MARCHAiXD DE DIA.MA>TS
une carrière où t'est réservé un bel avenir!... Se marier jeune, quelle bêtise / — Ah ! si j'avais su, moi qui te parle I... Il faut songer à pi'endre femme quand la position est faite, archifaite, et quand on sent que les rhumatismes arrivent...
— Une garde-malade alors? — dit le lieutenant, non sans ironie.
— Parfaitement bien!... On est dans le bon sens et dans la vérité... — Voilà ce qu'il faut faire et, si tu suis le conseil d'un homme qui connaît la vie, voilà ce que tu feras...
Chaque parole du banquier tombait sur le cœur d'Emile Vandamc comme une goutte de plomb fondn.
11 voyait bien qu'il n'avait rien à espérer, absolument rien, du féroce égoïste qui tenait dans ses mains tout son bonheur.
Tandis qu'il formulait tristement in petto cette réflexion, un petit murmure se produisit dans la foule des parents et des invités.
Un nouveau personnage venait d'entrer dans la salle des mariages.
Ce personnage, dont nos lecteurs ont entendu pai'ler déjà, était le vicomt(! Georges de Nervey, grand garçon de vingt-cinq ans, au visage blafard, aux joues creuses, aux yeux pâles et vitreux comme des yeux de poisson cuit.
Ses cheveux clairsemés, qu'une raie sép irait jusqu'à la nuque en deux masses égales, se collaient en petites mèches plates sur son front bas.
Les quelques poils d'une moustache de chat ombrageaient sa lèvre incolore.
Georges de Nervey se distinguait par une maigreur exceptionnelle, — il avait de longs bras et de longues jambes, lui donnant l'apparence d'un faucheux gigantesque, et l'estomac notablement rentré.
Un petit accès de toux sèche secouait régulièrement toutes les cinq minutes sa poitrine étroite.
Il nous paraît superllu d'affirmer que la correction de sa toiielle était du dernier v'ian!
— Tiens! mon petit neveut — s'écria Pierre Béraud, le chill'onnier, en allant à lui. — Un vicomte, mes enfants I plus que ça de chic I croyez-vous que ça vous pose une famille! — Vicomte, je te la serre I — Comment que ça va, vicomte ?...
Et, saisissant la main gantée du nouveau venu, il la pressa avec une telle vigueur que le jeune homme chancela sur les minces échalas qui lui seivaient de jambes.
— Mais fort bien... fort bien... — répondit-il après un quinlo de toux. — Je suis fort comme un Turc I
— Eh bien! là, entre nous, mon garçon, tu n'en as pas l'air. — Prends de la pâte de jujube et de l'huile do foie de merlan, crois-moi!... — Et surtout ne fait pas comme cet imbécile de Loiseau I — Si tu te mariais contre une jeunesse qui serait gentille, tu pourrais, le jour de ta noce, commander les sapins pour ton enterrement!...
— Toujours facétieux, donc, l'oncle Béraud!... — lit Georges très vexé en tournant le dos au vieux chiffonnier et eu allant saluer d'abord Angélique et sœur Marie, puis Jules Verrière qui causait encore avec Vandame.
Celui-ci profita de la diversion opérée par le vicomte pour se rapprocher d'Angélique, lui prendre la main et lui dire à voix basse :
— Que je suis heureux de vous voir!... Loin de vous je ne vivais pas... Si vous saviez comme j'attendais ce jour et cette heure! Mais y- tremblais qu'au dernier moment mon oncle ne voulût plus consentir à vous amener...
— Vous aviez bien raison de craindre... il ne voulait plus, en effet... mais je tenais si fort à celle rencontre, et j'ai fait preuve d'une telle insistance, qu'il a fini par céder.
— Angélique, que vous êtes bonne et que je vous aime...
— Prenez garde... on peut vous entendre... L'entretien des deux amoureux fut de courte durée.
Georges de iXervey quittait le banquier pour rejoindre Mélanie Gauthier et, comme il allait l'aborder d'un air triomphant en caressant les quatre poils de sa maigre moustache, elle l'accueillit par ces mots prononcés à voix basse :
— Qu'est-ce que c'est que ces manières-là ! — Tu veux donc me compromettre! — Pas de familiarité inconvenantes devant la famille, ça serait du plus mauvais goût...
— Cependant, ma caille plucheuse... — commença le vicomte. Mélanie lui coupa la parole.
— 11 n'y a pas de cependant!... — inlerrompit-ellc. — Ayons de la tenue... j'y tiens. — xN'ous ne serons que cousins pour toute la journée... — Ce soir tu me reconduiras si tu veux..,
— Épalantc, parole ! — Un relief à tout casser ! — dit Georges en riant, après une quinte de toux. — Xoiis allons la faire à la candeur! — (jucl galbe, mes petiLs enfants!...
Nouvelle quinte, puis il tourna sur ses talons pour répoudre h Kugèue Loiseau qui venait le prendre afin de le conduire ù la mariée.
Pendant ce temps Frédéric Bertin, se penchant sur l'épaule de Mohinie, lui glissait dans l'oreille ces mots :
— C'est l'heureux protecteur?
— Un simple idiot... — répondit M"^ Gautier, — mais il en faut comme ça quand on n'a pas de rentes... — Heureusement on peut trouver des compensations.
Et elle accompagna ces derniers mots d'une œillade significative. En ce moment une voix s'éleva — celle du garçon de bureau remplissaut les fonctions d'huissier.
— Monsieur le Maire ! — annonça cette voix d'un ton solennel. Toutes les conversations s'arrêtèrent brusquement, et l'officier de l'état
civil fit son entrée, ceint de son écharpe et suivi du secrétaire de la mairie.
Les futurs époux vinrent aussitôt prendre place avec leurs témoins sur les fauteuils réservés, et la cérémonie froide et courte du mariage civil commença.
Au bout d'un temps très court elle était achevée et la noce, s'entassant de nouveau dans les voitures, partait pour l'église.
Vandame avait pris place dans le landau de son oncle, et Georges de Nervey dans le coupé au mois qu'il payait à Méianie.
La cérémonie religieuse dura près de cinquante minutes, mais enfin elle s'acheva et on sortit de l'église.
Misticot, nous le savons, donnait à deux personnes l'jiospitalité de la voiture vendue par William Scoot ; — c'étaient deux camarades dalelier d'Eugène Loiseau.
— Mes enfants, — leur dit-il, — je suis obligé de prendre les devants jiour voir si tout est prêt au Sa/on des Familles... — Je vous emmène... — Montez vite...
Il regrimpa sur le siège et continua en s'adressant au cocher :
— En route, mon vieux, et du train I... — il s'agirait de gagner au moins vingt minutes sur la noce...
Le cocher fouetta son attelage qui partit au grand trot.
Tout en roulant, Misticot, dont les pieds reposaient sur le parquet du siège, parquet recouvert d'un petit tapis de sparterie, réfléchissait.
Il pensait à Angélique Verrière.
Affairé comme il l'était par ses attributions de garçon d'honneur, il avait h peine pu dire bonjour à la jeune fille.
— Le papa a lair d'un faiseur d'embarras I — se disait-il. — Eu voilà un que je ne gobe point, ohl mais nont... Mais par bonheur mam'selle Angélique ne lui ressemble guère! — Est-elle gentille et bonne enfant!... — Un amour!.. . — Etsa cousine lareligieuse, quelle brave fille!... — Elles ont promis l'autre jour de m'aider, si l'idée me prenait de m'établir, et je suis sûr qu'elles tiendraient parole... — Oh! j'aurai là des protectrices sérieuses... des vraies... — Faut espérer que je trouverai le temps de causer avec elles d'ici à ce soir.,.
Tonl en mo.iolo.uanl ainsi, Mi-sticol semblait avoir du vif-argenl dans
les iiimlji'H. . ,
11 remuait tellement ses pieds, chaussés de bollmes neuves qui 1. Kônaient un peu, qu'à un moment donné l'étroit carré de spartene qu . avait k son insu attiré tout entier de son côté, glissa sans qu'il s en aper,ut et tomba sur le pavé de la rue, laissant découvert le parquet de, m-nn.sene.
iU.
LlV. 40. f. KOY. Mil. - «cproduclioQ iDterdile.
■ Ce parquet se composait de lames de bois de sapin maintenues par des étriers de fer.
iMislicot baissa les yeux par hasard, et une nuance d'élonuemenl se peignit sur son visage.
— Ah çà ! mon vieux, — fit-il en poussant le coude du cocher, — est-ce que je rêvais tout à l'heure en croyant que nous avions un tapis sous les pieds ?
Le cocher k son tour regarda, puis répliqua :
— Fectivement, nous en avions un.
— Alors, qu'est-ii devenu?
— Dame! vous gigotez si fort que vous l'aurez fait envoler...
— Bahl le dommage n'est pas bien grand... On le payera au père Loriot...
Et les yeux du gamin se tournèrent de nouveau vers l'endroit où le tapis ne se trouvait plus.
Uu point blanc brillant attira son attention; — un reflet mélallique s'échappait de la jointure de deux des lames de bois formanl le parquet du siège.
Le gamin se pencha pour essayer de prendre l'objet dont il ne devinait pas bien la nature.
— Qu'est-ce que c'est que ça? — demanda le cocher qui suivait de l'œil son mouvement.
— Ça doit être une pièce de dix sous qui s'est fourrée dans uu joint... — Du reste, nous allons voir...
C'est à peine si le disque de métal dépassait d'un demi-millimètre. Misticot le saisit avec ses ongles et tira.
L'objet tenait ferme, mais cependant il fiuil par céder après quelques etTorts.
- Part à deux! — dit le cocher en riant. Une exclamation de surprise s'échappa des lèvres du gamin.
— Ce n'est pas une pièce de monnaie — fil-il ensuite, — c'est une petite médaille d'argent...
Il l'examina de près et poursuivit :
— Une médaille toute pareille à celles que je vends sur les buttes Montmartre aux environs de la nouvelle église...
— J'aurais mieux aimé dix sous.... — murmura le cocher.
Misticot continuait son examen avec une attention de plus en plus grande.
Dans le milieu de la médaille il venait de remarquer un petit trou résultant d'une boursoulhire ou d'un mœique dans le métal au moment de la fruijpe.
— Ah! par exemple! voilà qui est drôle!... — se dit-il. — Celte médailli-, avec son défaut, ressemble à celle que j'ai vendue à William Scoot, le clown du Cirque Fernando, près du Lapin A. GUI! — Comment diable si^ trouve-t-elle là?
Soudain les yeux du gamin s'arrondirent.
Il se frappa le front.
Une idée soudaine venait de lui traverser le cerveau.
— Saperlotte î je ne m'étais pas trompé... — poursuivit-il se parlant toujours à lui-même. — Le particulier que j'ai vu chez le père Loriot amenartt le berlingot qui présentement nous trimballe, était parfailcment le bonhomme que j'avais cru reconnaître et qu'il prétendait ne pas ùlre... — C"tte médaille en fournit la preuve... — Il l'aura laissée tomber et, glissant sous le tapis, elle s'est fourrée entre deux planches... — Oui... oui... l'homme était bien William Scoot! — Qu'est-ce que ça signifie?... D'oîi lui venait cette voiture?... — 11 y a dans tout ça quelque chose de pas clair du tout, qu'il faudra que j'éciaircisse...
Mislicol en était là de ses réflexions lorsque le véhicule fit halte devant le restaurant de l'avenue de Saint-.Mandé.
Le gamin glissa dans sa poche la médaille qu'il tenait à la main et sauta en bas du siège, tandis que les camarades d'atelier d'Eugène Loiseau mettaient pied à terre.
Le patron enlendant une voiture s'arrêter, était accouru sur le seuil de son établissement.
— La noce de M. Loiseau? — demanda-t-il.
— Oui, monsieur, et j'en suis le garçon d'honneur... — Nous avons vingt minutes d'avance, au moins, sur les mariés et sur la famille... — J'ai pris les devants pour voir si tout marchait comme il faut et régler les places des convives...
— L'exaclilude est ma dt-vise, monsieur ! — dit h- patron avec un lé^ilimo orgueil. — J'attends la noce et ne la ferai jioint attendre... — J'ai préparé des éliqueltiîs pour qu'on n'ait qu'à écrire les noms... — Vous avez la liste?...
— Oui, (ri je vais faire, illico, ce petit Iravail... — répliqua Mislicol.
— Veuillez me suivre, monsieur.
Puis le patron coinluisit le garçon d'honneur dans la salle où le couvert était dressé.
Arnold Desvignes, une servielte sous le bras gauche et ni pius ni nioiiis correct qu'un mailre d'li6tel du Café Anglais, allomiait.
Il tressaillit légèrement en voyant Misticol qu'il reconnut au premier coup d'oeil.
— Ce f^amin, ici! — murmura-t-il. — Ileiireusement je suis méconnaissable...
— Voilà un g-arçon très bien stylé qui restera tout le temps à votre disposition... — dit le restaurateur en désignant Arnold. — Arrangez-vous avec lui pour vos places... — Moi, je vais surveiller les fourneaux...
— Entendu...
— Ce garçon s'appelle Désiré...
Et le patron disparut, laissant Misticot avec le prétendu Di'siré. Celui-ci, payant d'aplomb, après avoir jeté sur une glace un regard qui le rassura de jilus en plus, se tourna vers le gamin et lui dit :
— Je suis aux ordres de monsieur.
Misticot le regarda et s'écria en riant :
— Tiens, vous avez une drôle de binette, vous, avec votre raie au milieu du crâne et vos grands favoris!... — Vous êtes rigolo tout plein..
— Savez-vous écrire ?.,.
— Mais oui, monsieur, assez proprement...
— Eh bien ! mon bonhomme, asseyez-vous là et écrivez sur les étiquettes que voici les noms que je vais vous dicter... — Dépêchons-nous... Nous n'avons que le temps...
— Ça sera l'alfaire de trois minutes... — répliqua le pseudo-Désiré en s'asseyant et en trempant une plume dans l'encre. — J'aLUnJs...
Misticot dicta.
Arnold écrivit.
— Superbe écriture! — fit le gamin qui le regardait faire. — Vous seriez mieux à votre place dans un bureau que dans un restaurant...
La plume courait sur le papier. — La besogne fut vite terminée.
— Maintenant, distribuons les places, — reprit le petit marchand de médailles en s'emparant des caries. — D'abord le marié et la mariée eu face l'un de l'autre, aux places d'honneur... — A gauche de la mariée le vieux Pierre Béraud... à sa droite le banquier Verrière... — Mam'selle Angélique Verrière à la gauche du marié... La veuve Perrot, sa tante, à droite... — Respect à l'âge !... — A côté de mam'selle Verrière, M. Vandame, l'officier d'artillerie... J'ai dans ma folle idée que ça ne les vexera ni l'un ni l'autre...
— A côté du banquier Verrière, Mélanie Gauthier.... — La veuve Ffrron à côté du père Béiaud... — Ils s'entendront bien tous les deux pour sécher les fioles... — S'ils se sont piqué le nrz au dessert, ça sera rigolo!... — Quant aux autres, panachons-les..
l'^t il jilaça toutes les cartes près des assiettes.
— Ainsi, — se disait Arnold Desvignes pendant ce temps, — je vais
coniiaîlre non seulement les noms, mais les figures de chacun des membres de la famille d'Élienne Béraud... — Ne quittant pas cette salle, je pourrai les observer tout à mon aise, étudier chacun d'eux et choisir avec connaissance de cause celui dont il me sera possible et facile de faire mon allié... mon complice...
Après avoir achevé sou classement, Misticol sortit alin d'aller attendre l'arrivée de la noce et de donner la main aux dames pour descendre de voiture.
En le regardant s'éloigner, le faux Désiré souriait.
— J'étais bien sûr qu'il ne pourrait me reconnaître... — se disait-il tout bas. — Aucun rapport n'existe entre le garçon de calé que je suis aujourd'hui et l'Anglais auquel il a vendu à Montmartre une médaille du Sacré-(jœur. — Je n'ai rien à craindre de lui.
Et Arnold, rassuré complètement, no songea plus qu'au service qu'il devait diriger, ayant deux garçons sous ses ordres.
Un bruit de roues, un piétinement de chevaux se firent entendre.
La noce arrivait.
Elle fit irruption dans l'établissement.
Misticut se multipliait afin de conduire les dames dans une petite pièce mise à leur disposition pour y déposer les objets embarrassants tels que châles, pelisses, livres de messe, etc.
Il trouva le moyen d'adresser à Angélique, avec une émotion sincère, ces quelques paroles :
— Ni à la mairie, ni à l'église, mam'selle, je n'ai pu vous dire combien j'étais heureux de passer tout un jour auprès de vous... Ce n'est pas faute de le penser, cependant! — Vous avez été si bonne pour moi! — Je vous assure que mon cœur déborde...
— Je vous avais engagé avenir mo voir à l'hôtel... — répliqua .\I"° Verrière. — Pourquoi ne l'avoir point fait ?
— Je n'ai pas osé...
— C'est un tort!.. — Je veux que mon père vous connaisse... — Il peut vous êtes très utile... — Puisque le hasard nous réunit aujourd'hui, je vous présenterai à lui en lui demandant pour vous toute sa bieuveillanre...
— Je ne pourrai jamais vous remercier assez, mam'selle... On appelait de tous côtés le garçon d'honneur.
Misticot fut obligé de quitter Angélique.
Trois minutes plus tard il rentrait dans le piîtit salon et, commandant le silence par un geste très digne, il s'écriait :
— A tabl(!, mesdames, s'il vous piail... la mariée est servie... — Messieurs les hommes, le bras aux dame-s.
Un instant après tous les convives étaient installés aux places désignées par les cartes portant leurs noms.
Arnold Desvignes, en voyant entrer Angélique, avait senti son cerveau s'embraser et ses veines charrier du feu.
La jeune fille dont le souvenir le hantait, nous le savons, dont l'image passait sans cesse devant ses yeux quand il était éveillé, dans ses rêves quand il dormait, lui semblait cent fois plus belle et plus désirable encore que pendant les quelques heures du voyage fait en commun, de Marseille à Paris.
Il jeta un regard chargé de haine et de colère au lieutenant d'artillerie assis à côté d'elle et qui laissait éclater sur sa figure la joie que ce voisinage lui causait, joie partagée très évidemment par la fille de Jules Verrière.
— Tout ceci sera réglé en son temps... — murmura-t-il. — Patience I... Puis, chassant ces pensées, il ne songea plus qu'aux motifs qui l'avaient
amené, sous un déguisement de garçon de salle, au Saloyi des Familles.
Ayant placé lui-même les noms des convives à côté de chaque couvert, il se rendit compte de ceux des parents d'Etienne Béraud qui portaient ces noms, il étudia leurs physionomies. >
Au milieu du brouhaha résultant de l'envahissement de la salle, Arnold n'avait pu voir tout le monde dans le premier moment.
Ses yeux, faisant le tour de la table, tombèrent sur le père Loriot.
— C'est le cocher de fiacre qui a conduit Etienne Béraud à l'IJôlel des Indes, — se dit-il, — et il connaît tous ces gens-là... — Voilà qui est bon à savoir...
Pendant le premier service du déjeuner la réunion fut peu bruyante, presque silencieuse. Il était tard, on avait faim et chacun ne songeait qu'à apaiser les tiraillements de son estomac.
Jules Verrière, seul, ne partageait point l'appétit général. — FI semblait au contraire mal à son aise, et touchait à peine aux mets placés sur son assiette.
Arnold pensa :
— Vilaine physionomie, le banquier!... Mauvaise nature,.. — Il est venu ici malgré lui, certainement... Il se trouve encanaillé... e\.[\ le montre, ce qui est d'un goût détestable, car etiiiii toutes ces petites gens sont ses jiarenls... — Ou je me trompe fort, ou sa préoccupation doit avoir en outre une autre cause... — Son visage exprime non seulement de l'ennui, mais des soucis, des inquiétudes... — Est-ce que ce gaillard-là serait mal dans ses affaires, par hasard? — Combien de fortunes semblent solides et s'écroulent au moindre choc!... La sii'iMu^ est peut-être d(! celles-là... — l']hleh! si cela était, j'aurais un atout de plus dans mon jeu, et un fameux!...
Arnold, conlinuant son examen, passa du banquier au vicomte de Nervey et se dit :
— Pas six mois à vivre, celui-là... Inutile de se préoccuper de lui... — Il lance à Mélanie Gauthier des regards de brochet pâmé et elle lui rend œillade pour œillade... — Ou je me trompe fort, ou il y a entre eu.\ un peu plus qu'un cousinage pur et simple...
« Ce Paul Béraud, — continua le pseudo-garçon de restaurant, — est évidemment un égoïste de la pire espèce... — Infatué de sa personne, il rapporte tout à lui-même... — Le défaut de la cuirasse de celui-là sera facile à trouver... — Peut-être y aura-t-il quelque chose à faire avec lui... C'est à voir...
t Quant à ce vieux Pierre Béraud, qui boit là-bas comme une éponge et dont le nez est couleur de rubis, il n'y faut pas songer... Les ivrognes sont bavards, et c'est un muet qu'il me faut...
Le second service du déjeuner amena un peu d'animation.
Jules Verrière lui-même devint moins sombre, moins préoccupé. — 11 daigna porter un toast au bonheur des jeunes époux, et il offrit à Viclorine son cadeau de noce.
Ce cadeau consistait on un écrin de maroquin rouge renfermant une jolie montre avec sa chaîne , ce qui enchanta la mariée et fournit à Pierre Béraud qui, nous le savons déjà, avait la dent mauvaise, l'occasion de s'écrier :
— Kn voilà une idée de barujuetier ! — C'est une montre de duchesse, ça! — Victorino ne la porlerajamais de la vie... excepté peut-être au Montde-Piété...
El comme un éclat de rire général accueillait celte facétie, qui cependant n'était pas bien drôle, le vieux chiffonnier ajouta :
— Dites donc, beau-frère, un petit titre de rente en quinze «t demi pour cent ferait bien mieux leur affaire, à ces deux clampins-là qui se mettent en ménage avec rien du tout d'un côté et pas un radis de l'autre...
— Mais non, mais non, mon oncle, — répondit vivement la mariée. — Cette jolie montre me fait ci'nt fois plus de plaisir, et je la porterai parfaitement !...
El, quittant sa place, elle alla mettre deux gros baisers sur les joues du banquier, qui se laissa faire d'assez bonne grâce.
Angélique avait déjà glissé son petit présent, - u i pi;tit présent très pratii/ue, — dans la main de sa cousine.
Celait une bourse mignonne contenant cinq cents francs en belles pièces d'or toutes neuves. — liien ne devait être plus agréable à Viclorine. — Ces quidques luuis pouvaient, le cas écliéunt, rendre de si grands services !
À partir de ce moment une gaieté franclie et surtout bruyante régna autour de la table.
Emile Vandame et Angélique en profitèrent pour causer d'une façon plus intime qu'il ne leur avait été possible de le faire depuis le commencement du repas.
— Mon ami, —murmura la jeune fille à l'oreille du lieutenant penché vers elle, — si j'ai tant insisté auprès de mon [)ère pour venir, c'était afin de vous voir. — Dites-vous bien que, quoi qu'il arrive, vous pouvez compter absolument sur moi. — Je ne changerai jamais...
— Si vous aviez ce que je soullVe!... — murmura Vandame. — J'ai perdu toute espérance.
— Voilà justement ce qu'il ne faut pas! — Moi aussi j'ai le cœur meurtri par la résistance inattendue de mon père, mais je garde l'espoir' par conséquent la force, l'énergie, et je le garderai toujours ! quand mêmeJ
— Avez-vous parlé à mon oncle? Avez-vous essayé de le fléchir?
— Non...
— Pourquoi?
— Parce que se hâter trop serait tout compromettre... — A quoi bon se heurter contre un parti pris de fraîche date?... — Ce n'est pas moi, d'ailleurs, qui engagerai la pi'emière lutte...
— Qui donc?
— Ma cousine, sœur Marie, notre ange gardien... — Elle plaidera notre cause cent fois mieux que je ne le ferais moi-même... — Elle a, ou du moins elle avait un peu d'influence sur monpère... — Je dis : elle avait, car depuis quelques jours il a changé du tout au tout, mon père... — Nous ne le reconnaissons plus, ma cousine et moi, et nous nous demandons avec inquiétude quelles raisons peuvent avoir amené un changement si brusque et si peu prévu... — Avez-vous remarqué ce changement?
— Mon oncle paraît soucieux... énervé...
— Ce matin, à la mairie, vous avez échangé quelques mots... — Que vous disait-il ?
— Des paroles désolantes pour moi...
— Enfin, lesquelles?
— Que sa maison ne m'était point fermée, mais à la condition que j'oublierais mes rêves et mes projets. — Cela n'équivaut-il pas à une exclusiou
AniuM m; |iiTiliiit pas une syllabe.