I.IV. il. F. KOY. <dil. — l(cpru.lucliuiiM>lerilili
absolue?... — Ang-élique, chère An£;'élique, jamais votre père ne consentira à vous donnera moi...
— Jamais est un mot qui bien souvent ne sii^nifie rien... Un poète l'a dit en des vers dont voici le sens : L'avenirn' est à personne... l'avenir est à Dieu '/ — D'ailleurs, s'il est impossible de triompher de l'obstination de mon père, nous attendrons.
— Quoi /
— Que je sois devenue maîtresse de moi par ma majorité.
— Deux ans à attendre !
— Cela passe vite, deux ans...
— Ne croyez pas cela! — c'est une éternité... — Et pendant ce temps, moi, que deviendrai-je ?... — me sera-t-il possible de vivre loin de vous?
Angélique devint pâle.
— Loin de moi ! — répondit-elle. — Que dites-vous?
— J'irriterais de plus en plus votre père en donnant suite à mes projets de démission... il me i'aciairement donné à entendre... -- Cette démission, d'ailleurs, dans les circonstances où nous nous trouvons, était coupable, je ne me le dissimule point... — Je me dois à mon pays, si mon pays a besoin de moi, et plus le danger serait grand, moins je serais excusable de m'y soustraire!
— Ohlmon ami, ne parlez pas ainsi !... — fit Angélique d'un ton douloureux. — Vous m'eifrayez et vous me désolez!... Vous aviez consenti à briser votre carrière pour rester près de moi si je devenais votre femme... J'étais heureuse et fièrede ce sacrifice, sachant combien il vous coûtait... — Pourquoi ne pas donner suite à vos projets, sans vous inquiéter de la résistance démon père, puisque je vous promets de nouveau d'en triompher!... — Ne vous éloignez pas de moi, je vous en prie, je vous en supplie 1... — Cet éloigncment que vous me faites pressentir, ce n'est point un changement de garnison, je ne le comprends que trop, c'est un départ... c'est un voyage aux lointains pays où l'on se bat... C'est au Tonkin que vous voulez aller!... — N'avez-vous plus confiance en moi? Doutez-vous do mou cœur, de ma volonté? — Voulez-vous donc vous exposer à me laisser veuve sans m'avoir faite épouse?...
Lmiie Vandame, la tète baissée, gardait le silence. Angéli(|ui', poursuivit :
— Soit! j'admets qu'en ce moment vous no domiioz |)oiul votre démissiuM, mais je peux vous prouver sans peine que votre place est à Paris et
i. « Non, l'avenir n'est à personnel, t Sire, l'avenir esl à Dieu!...
{Feuillu d'Automne.)
324 LE MAllGHAND DE DIAMANTS
non dans l'extrême Orient... — Vous vous occupez d'une grande invention pour Fartilleiie, pour le perfectionnement des armes... — Votre devoir est de vous consacrer à celte invention et de la mener à bien... — En agissant ainsi vous serez vraiment utile à voire pays... — Au Tonkin vous ne seriez qu'une unité dans le nombre... A Paris, vous êtes une intelligence, c'est-à-dire une exception, une force! Restez donc, par un sentiment de patriotisme bien entendu, par amour pour la France ! — Vous êtes bien avec vos chefs... — Si vous dites un mot, ils ne vous laisseront point partir! — Ce mot, vous le direz, mon ami... Promettez-moi que vous le direz!... Si vous persist.e.z dans vos projets de départ, voyez-vous, vous me rendrez folle!...
Le lieutenant allait répondre.
Il en fut empêché par un grand brouhaha qui se produisit autour de la table.
Victorine, poussant un cri aigu, venait de se lever et reculait vivement sa chaise.
Tous les convives, ou du moins.presque tous, surjiris et effrayés, en faisaient autant.
Eugène Loiseau s'élançait auprès de sa femme.'
— Quoi? qu'y a-t-il? -:- demandaient des voix confuses.
A ces questions personne ne pouvait répondre, mais le mot de l'énigme ne se fit guère attendre.
Depuis quelques minutes le garçon d'honneur, Mislicol, avait disparu sans qu'on se préoccupât de son absence.
Uu bras sortit de dessous la table et émergea devant la place que Victorine venait de quitter.
La main placée au bout de ce bras brandissait un Ilot de rubans.
En même temps une voix, qui semblait partir des profondeurs du sol, criait avec un accent de triomphe :
— La jarretière de la mariée!...
Un éclat de rire universel répondit à cette exclamation. Victorine devint rouge comme une pivoine.
— C'est doncça qui m'a fait tant de fra3eur... — murmura-t-elle. — Il m'avait bien semblé qu'on me chatouillait...
— Le mollet!... — acheva Misticot en ss montrant comme un diable à surprise qui jaillit de sa boîte. — C'était moi !
On battit un ban en l'honneur du gamin qui, pour compléter ce petit tableau à la Paul de Kock, pas encore démodé dans les parages du Salon des Familles, demanda des ciseaux et se mit à couper en morceaux d'une longueur de quelques centimètres les rubans préalablement posés sur une assiette.
Arnold Desvignes, tout à son rôle de garçon de restaurant, alla chercher des épingles, et Misticot, faisant le lourde la table, attacha les rubans à la boutonnière ou au corsage de chaque convive.
— Maintenant que nous voilà tous fraîchement décorés, — dit Pierre
Béraud un peu gris, — si on allait faire un tour dans le bois de Vinceuncs
histoire de nous faire porter les armes par les faclionnairos.
Cette proposition obtint l'assentiment général.
— Les voitures sont prèles... — fil le père Loriot.
— Non... non... pas de voitures... à pied... — répliqua Eugène Loiseau. — Les voitures viendront nous reprendre au lac Dumesnil vers cinq heures... On fera la digestion en se balladant et en grillant un cigare... — Ceux qui n'aiment pas la marche auront le droit de ne point venir... Liberté pour tout le monde...
— J'en profiterai pour rester ici... — glissa le père Loriot dans l'oreille du garçon d'honneur... — Vois-lu, petit, le colTre est encore bon, la tète aussi, mais les jambes ne vont pas fort... rapport que j'ai l'habitude d'être toujours assis sur mon siège...
— Restez... restez, père Loriot... — répondit le gamin, — je vous tiendrai compagnie...
— Toil...
— Parfaitemenl bien.
— Comment ça se fait-il qu'à ton âge tu n'aimes pas mieux aller courir avecles autres?...
— Ah! voilà... C'est que j'ai quelque chose de très particulier à vous communiquer...
Les mariés étaient déjà [larlis.
Les membres de la famille et les invilés les suivaient par groupe.
Il ne resta bientôt au Salon des Familles que Loriot, Misticot, et deux ou trois jeunes gens qui s'installèrent dans une pièce voisine pour jouer au billard.
Le vieux cocher elle jeune garçon demeurèrent dans la grande salle où on leur servit de la bière, tandis que le faux Désire ailes garçons sous ses ordres desservaient la grande table et préparaient le couvert du dîncn'.
Après avoir trinqué avec .Misticot et bu la moitié d'un bock, Loriot demanda :
— De quoi qu'il retourne? — .Nous voilà entre quatre-z-yeux... Tu peux l'expliquer...
— J'ai besoin d'un retisei;;uemeul... — répondit le garçon d'honneur
— Un renseignement!... — Et lu crois que je j)ourrai te h' dontnM'.'
— Je le crois.
— Eli bien! jabote, |)eriilanl cjue je vais Mumev Jeaimelte... — C'est
326 LE MAllCHA-ND DE DIAMANTS
un nom d'amitié que je donne à ma vieille pipe... — Vas-y, fiston, je t'écoute...
Mislicot commença :
— Vous vous souvenez du jour où Eugène Loiseau et moi nous sommes allés chez vous pour commander les voitures de la noce?...
— Parbleu! si je m'en souviens! — Puisque je t'ai dit tout à l'heure que la tête était encore bonne... — D'ailleurs, il n'y a pas si longtemps de ça...
— V^ous vous souvenez alors que je croyais reconnaître le cocher qui vous amenait une voiture?...
— Le berlingot que j'avais acheté la veille et dans lequel tu es monté aujourd'hui pour venir ici... — Oui.
— Eh bien! père Loriot, c'est justement de ce berlingot qu'il s'agit, et du particulier qui vous l'a vendu...
— Ah ! bah ! ... tu m'étonnes I . . .
— C'est comme ça
— Tu vas me parler du cocher que tu prenais pour un clown du Cirque Fernando?
— Oui.
Arnold Desvignes — nous l'avons dit — continuait son service dans la grande salle, allant, venant, donnant des ordres aux garçons, passant à chaque instant près de la petite table à laquelle était assis les deux buveurs de bière.
Ceux-ci n'ayant aucune raison de se défier et de parier bas, le pseudogarçon de restaurant saisissait au passage des bribes de leur conversation.
En entendant la dernière phrase prononcée par le père Loriot: — Tu vas me parler du cocher que tu prenais pour un clown du cirque Fernando, Arnold fit un mouvement brusque, s'arrêta court et, feignant d'avoir à s'occuper spécialement du côté delà grande table le plusrapproché des deux causeurs, il écoula avec une attention avide.
Mislicot continua:
— Oui, celui-là même... et vous devez vous rappeler que je l'ai nommé, ce clown, il s'appelle William Scoot...
Arnold ne perdait pas une syllabe.
— William Scoot... — murmura-t-il. — C'est de Will qu'il va être question...
LE MARCHAND DE Dl.LMANTS 327
— Eh bien! g-arçon? — fit Loriot.
— L'homme a uié... — reprit le i^amiri.
— C'est que tu te trompais... — Tous les jours il arrive qu'on prend un inJividu pour un autre... rapport à la ressemblance...
— J'ai acquis la certitude aujourd'hui que je ne me trompais pas...
— L'homme serait donc un menteur?...
— C'est un faux cocher, je l'affirme, et je parierais que la voiture qu'il vous a vendue était une voiture volée...
— Qu'est-ce que tu me racontes là, garçon 1 — Je serais donc un receleur, moi, moi, Loriot, quoiqu'ayant acheté de bonne foi et payé cheval et voiture ce qu'ils valaient! — Heureusement que tout ça c'est des idées, et que lu n'as pas une preuve...
— Attendez... vous allez voir...
— Déi;oise-vite ton affaire... je suis sur le gril...
— Je me trouvais, il y a de ça quelques jours, au Lapin A. GUI, h Montmartre, rue Vincent.
— Connu... — J'y ai mené plus d'une fois des petits crevés et des cocottes.
— Will Scoot et un de ses camarades, un autre clown, un nommé TriHjy, s'y trouvaient en même temps que moi... — Nous avons causé et je leur ai vendu à chacun une de ces médailles dont c'est mon métier de faire commerce autour des chantiers de l'église en construction...
— l5on. — Alors?...
— Alors, ce matin, après le mariage religieux, en venant ici pour préparer les noms des invités et indiquer les places, j'étais monté sur le siège du berlingot en question avec votre cocher...
— J'ai vu ça, et Vincent — (il s'appelle Vincent) — m'a même averti qu'en gigotant avec tes pieds tu avais fait tomber le petit tapis...
— J'allais vous le dire, père Loriot, — continua Misticot, — car c'a été la cause de ma découverte... — Aussitôt le tapis envolé, j'ai aperçu un j)oint brillant dans un joint du parquet. Je me suis baissé poin- ramasser l'objet et j'ai cru d'abord que c'était une pièce de dix sous..
— Ça n'en était pas uni-.'...
— Non.
— Quoi donc que c'était alors!?...
— Une petite médaille... — l'réciséniiMil celle (|iin j'avais vcndiii' .i William Scoot...
— (dominent peux-tu savnii' iiue c'était la nièiue .' — lilies se ressemblent t(jnles, ces inaeliim-s-lii !
— Justement celle-là iw; ressemblait pas aux autres... — Elle avait un défaut... Un petit trou au miliiu, provenant d'une boursouflure du métal
ou de toute autre cause... — William Scoot lui-même me l'avait fait remarquer quand je la lui vendais... à telles enseignes que je lui proposai de la chang'er et qu'il refusa... — Tenez, la voici...
Et Misticot, fouillant dans sa poche, en tira la médaille en question qu'il montra au père Loriot.
— C'est ma foi, vrai, — fit ce dernier, — et tu pourrais avoir raison.
— J'ai raison certainement... — Faudrait être bêta pour admettre que deux médailles aient juste le même défaut, et juste au même endroit... — Donc l'homme qui la perdue sur le siège de la voiture est parfaitement William Scoot à qui je l'avais vendue ! — Or, expliquez-moi, père Loriot, pourquoi, s'il n'avait pas de motifs sérieux pour se cacher, il a refusé de me reconnaître chez vous... Pourquoi il paraissait si embarrassé quand je lui ai dit que je le reconnaissais .. Pourquoi, enfin, il s'est esquivé si vivement...
a Tout ga n'est pas naturel, papa Loriot... — îl y a de la gabegie làdessous, j'en mettrais ma tète ou ma main au feu!...
« D'où cet homme prétcndail-il tenir le cheval et la voiture que vous lui avez achetés?
— Dame! — il a prétendu qu'il vendait pour le compte de son patron, lequel, quittant Paris et allant habiter la province» voulait se défaire de la roulante et du poulet d'Inde.
— Il mentait comme un dentiste, puisque, quelques jours auparavant, il était clown au Cirque Fernando... — Papa Loriot, qui sait si cette voiture n'a pas servi à commettre un crime?...
Arnold Desvignes, en entendant Misticot parler ainsi, sentait des gouttes de sueur froide perler sur ses tempes à la racine de ses cheveux. Loriot se grattait l'oreille.
— Un crime... — répéla-t-il. — Damel au fait, on ne sait point... — Ça ne serait pas la première fois que ça arriverait, mon garçon... — A moi qui te parle (il peut y avoir de ça une trentaine d'années), on m'avait bien volé mon fiacre, à la station de la rue d'Assas, pendant que je cassais une croûte chez le mastroquet avec des collègues, et on s'en était servi pour enlever une jeune fille qu'on voulait assassiner, et qu'est devenue la propre femme de mon neveu Etienne Loriot, aujourd'hui médecin en chef de l'hôpital de Charenton.
— Vous voyez bien... — fit Misticot.
— Dame ! oui... — Je dis que ça se pourrait tout de même...
— Savez-vous le nom dont William Scoot s'était affublé quand il a conclu marché avec vous?...
— Pas du tout... — Tu te souviens qu'on n'a point fait dt^ reçu...
— C'est dommage... ça aurait peut-être mis sur une piste...
LE MARCHAND Di: DIAMANTS
Elle échappa violemment à oette elieinte et bondit en uiriere.
— Mais, ce nom, ou [loiit le savoir... — repiil vivcinciil l.oiiot.
— Où <;a:'
— Chez Bonnard...
— (Ju'est-ce que c'esl que Honii.ird ?
— Le marchand de vin riiez qui s'est traitée l'affaire de la voilure et du cheval. — C'est devant son cnmjiloir (]iie j'ai roneoritré le cocher vrai ou fan.\ à i|ui il avait loué 1 1 remise et l'écurie...
LiV. ii. e riOY. Itepr^LicUon lulcnliui. i'2.
— Où demeure ce Bonnard?
— Rue de Montreuil, au coin de l'avenue Philippe-Auguste. Misticot se frappa le front en disant :
— C'est gravé là...
— Mais, qu'est-ce que tu veux faire? — demanda Loriot.
— M'assurer que je ne me suis point trompé...
— Et puis après?
— Après?... Je ne sais pas... Mais ça pourra servir... — J'aime à me rendre compte, voyez-vous... — Ça me met en rage quand on se fiche de moi, et si le nommé William Scoot s'en est fichu, tant pis pour lui... je tâcherai de le repincer...
La conversation en était là lorsqu'un des jeunes gens qui jouaient au billard dans la pièce voisine entra dans la grande salle.
— Eh bien 1 voyons, Misticot. — dit-il, — et vous, papa Loriot, venez donc par ici... — En attendant d'aller rejoindre la noce, on sirote un saladier de vin à la fi-ançaise, que c'est à s'en licher les babines...
— On y va... — répliqua le gamin.
Et, suivi du vieux cocher, il gagna la salle de billard, laissant Arnold Desvignes immobile auprès de la (able, pAlc et le regard vacillant.
— C'est un vrai danger qui me menace I — murmura-t-il. — Le hasard, un hasard diabolique, a jeté sur ma route ce misérable petit voyou!... — Une triple fatalité veut qu'il connaisse Scoot, qu'il se rencontre avec lui chez ce loueur et qu'il trouve sur le siège cette médaille t. .. oh! cette médaille! quel indice accablant elle pourrait fournir!... Comme elle démontrerait la complicité de l'ex-clown du Cirque Fernando, et le rôle joué par la voiture qu'il a vendue...
Le faux garçon de restaurant s'interrompit tout à coup et passa sa main sur son front humide.
— Voyons... voyons... — reprit-il au bout d'un instant. — Du calme...
— Il ne faut rien exagérer... — Pas une goutte de sang n'ayant coulé dans la voiture on ne pourrait s'en servir pour prouver le crime... — Will Scoot de sou côté se tairait... — 11 a tout intérêt à ne point me trahir... il inventerait quelque histoire et roulerait par-dessous jambe la police parisienne...
— Pourquoi ne m'a-t-il pas averti de ce qui se passait? — Il a perdu cette médaille, notre signe de ralliement, mais Triiby en possédait une autre... Rien ne l'empêchait de s'en servir... — Il me tarde de le voir!... Si je n'écoutais que mon impatience, je quitterais à l'instant celte maison, mais ce serait une sottise et une imprudence... — Il sera temps demain...
« Quant à ce Misticot, qu'il prenne garde ! — Si je m'aperçois qu'il surveille Will Scoot et qu'il veut découvrir pour(juiii crhii-ci a refusé de lo
reconnaître chez Loriot, il lui arrivera malheur, et ce sera sa faute! — Pourquoi se mèle-t-il de ce qui ne le regarde pas?
Ce monologue fut interrompu par l'arrivée du patron du restaurant qui veuait donner des ordres.
Arnold Desvignes imposa le calme à sa jihysionomie et redevint instantanément, de la tête aux pieds, le garçon de salle Désiré.
Nous le quitterons pour rejoindre la noce qui s'ébattait joyeusement près du lac Daumesnil, selon les us et coutumes de ces zones suburbaines.
Les plus jeunes couraient, se poursuivaient, flirtaient parmi les arbres.
Quelques-uns s'étaient assis aux petites tables du restaurant de l'île et causaient en buvant des bocks.
D'autres enfin se promenaient deux par deux avec une sage lenteur dans les allées sinueuses, au travers des bosquets qui commençaient à se couvrir de feuilles.
De ce nombre étaient Victorine, la mariée, et son cousin Paul Béraud, l'employé du Crédit Lyonnais.
Puis, un peu en arrière, Angélique Verrière et le lieutenant Vandame.
D'un côté comme de l'autre, la conversation semblait fort animée.
H nous paraît superflu de dire à nos lecteurs de quoi parlaient la lille du banquier et l'officier d'artillerie.
Naturellement ils continuaient l'entretien commencé au Sdlon des Familles.
Cet entretienne pourrait rien nous apprendre, mieux vaut donc écouter celui de Paul Béraud et de Victorine.
Les deux jeunes gens marchaient côte à côLe, très près l'un de l'autre.
La nouvelle mariée, la tète basse, elfeuillait machinalement une branchette qu'elle venait de cueillir pour se donner une contenance.
l'aul Béraud, penché vers elle, la couvrait d'un regard ardent, un de ces regards de libi-rlins qui ressemblent à un jet de tlammo.
Il paraissait singulièrement ému.
— Ainsi, — disait Paul Béraud à Victorine, — ainsi te voilà mariée !...
— Tu le sais bien, — répondait la fleuriste avec un rire contraint, — pu!" "U"' je suis en robe de noces et que devant loi j ai dit : oui à M. le maire et à .M. le curé.
L'employé reprit :
332 LE MARCHAiND DE DIAMANTS
— Et mariée à Eugène Loiseau ! -^ Quand vous êtes venus ensemble m'annoncer la nouvelle, je ne pouvais y croire!...
— Pourquoi donc? — demanda Victorine en relevant la tête.
— Parce qu'Eugène n'est pas du tout l'homme qu'il te fallait! — Tu sais cela aussi bien que moi !...
— Non, certes, je ne le sais pas... — c'est un bon travailleur... il gagne de l'argent...
— D'accord, mais il ne le garde pas... — c'est un mauvais sujet... un buveur d'absinthe... c'est tout dire...
— Eugène changera... il me l'a promis...
— Parbleu ! promettre est facile, mais on ne change pas à son âge...
— Quand une femme a de la volonté et quand elle aime son mari, elle sait lui donner d'autres goûts, d'autres habitudes que ceux qu'il avait étant garçon.
— Quand une femme a de la volonté et qu'elle aime son mari... — répéta Paul Béraud, — soit! — Tu as delà volonté, mais tu n'aimes pas Eugène...
— Qui vous l'a dit? — s'écria Victorine cessant de tutoyer le jeune homme.
— Inutile de la faire à la pose avec moi I — Je connaissais, lu le sais bien, celui qui a eu ton premier amour.
La fleuriste devint pourpre.
— Cousin, — dit-elle avec ré.solution, — ce que vous faites en ce moment est mail — Pourquoi me parlez-vous de ces choses aujourd'hui, jour de mon mariage I... — Evoquer en ce jour le passé et le souvenir d'un mort, ce n'est pas généreux 1
Paul Béraud, sans paraître tenir compte de ce reproche, poursuivit :
— Crois-tu donc qu'Eugène Loiseau t'aurait prise pour femme s'il avait connu ce passé ?...
— Eh bien! oui, je le crois.... et peut-être ai-jo eu tort de ne pas tout lui dire...
L'employé haussa les épaules.
— Parole d'honneur! — fit-il, — tu m'irrites avec ta confiance!
— Vous m'irritez bien davantage, vous, avec vos insinuations méchantes!...
— 11 ne dépendait que de toi d'être si heureuse ! — continua Paul Béraud.
— Et, pour cela, que fallait-il faire, s'il vous plaît?
— En épouser un autre...
— Vous, n'est-ce pas? — demanda Victorine ironiquement.
— Oui, moi... — Tu sais bien que je t'ai toujours aimée... que je l'aime encore! — il dépendait de toi que le mariage qu'on vient de célébrer fût le nôtre, tu le sais bien 1
— Et vous auriez abandonné lâchement Jeanne et votre petite fille !
— Pour toi, je n'aurais reculé devant rien !
Viclorine s'arrêta, et se plaçant bien en face du jeune homme lui dil, les yeux dans les yeux :
— Soyons, cousin, ce n'est pas sérieux cela, n'est-ce pas?
— C'est sérieux, je t'en donne ma parole t
— Alors, une fois pour toutes, expliquons-nous!... — Ecoutez-moi bien! — Supposons un moment, ce qui grâce à Dieu n'est pas vrai, que je vous aime, que je sois folle de vous et que je ne voie de bonheur que dans un mariage avec vous, eh bieni le souvenir de Jeanne et de votre fille m'auraient empêchée de vous écouter et de devenir votre femme ! — Rii n qu'à la pensée que vous seriez capable de quitter honteusement ces deux pauvres créatures qui vous aiment et ne vivent que pour vous et par vous, ma tendresse se serait changée en haine et en mépris...
— Vous ne m'avez pas toujours parlé ainsi!... — interrompit Paul Béraud, quittant à son tour le tutoiement.
Victorine reprit :
— Quand, avant mon mariage, vous m'avez fait des déclarations d'amour, j'ai ri, croyant que vous plaisantiez... — Je regardais Jeanne comme votre femme et vous ne pouviez pas espérer que je deviendrais votre maîtresse... vous étiez sûr du contraire... — Vous saviez mon secret... — C'était déjà trop pour moi d'avoir commis une faute... j'aurais mieux aimé mourir que de recommencer... — Maintenant je ne m'appartiens plus,et (-'est la dernière fois, n'est-ce pas, que vous m'entretenez de vos espérances passées?...
— Mais non de mes espérances à venir... — répliqua Paul Béraud en voulant s'emparer de la main de la jeune femme.
Victorine fit vivement un pas en arrière.
— Ah çà! mais, vous êtes fou ! — s'écria-t-elle.
— Oui, je suis fou... je suis fou de toi... et je ne recouvrerai le calme, je ne redeviendrai mnîlre de moi-même, que quand tu auras été à moi!...
La jeune femme devint pâle.
— Ce n'est plus de la folie, cela! — C'est de l'infamie I — dit-elle d'une voix basse et sifflante. — Taisez-vous!...
— Est-ce que je puis imposer silence à la passion qui me dévore"?
— Si cette passion existe, vous devez en rougir et la cacher au plus profond de vous-même !...
— Je t'adore, et je suis jaloux!.,
— Jaloux, vous! — De quel droit? De qui?
— De celui qui t'a donné son nom et qui va te posséder!...
— Si jo l'appelais, celui-là, si je lui disais que vous l'insnllc/. en m'insultant, croyez-vous iju'il ne vous fci.iil pas lain-/
— Je te défie de l'appeler!... Je te défie de m'accuser devant luil
— Ah! vous me défiez!
— Oui.
— Eh bien ! vous allez voir...
Et Viclorine fit deux pas dans la direction des groupes restés en arrière, Paul Béraud l'arrêta par ces mots :
— Prends garde!...
— A quoi?
— Situ parles, je parlerai. — Accusation pour accusation! — Eugène apprendra par moi le passé que tu lui caches...
— Vous seriez infâme et lâche à ce point !...
— Pourquoi non? — Je te veux et je t'aurai...
— Jamais!
— Je n'ai pas pu faire de toi ma femme... tu seras ma maîlresse... — Est-ce que tu pourras l'aimer, lui... ton mari... cet ouvrier... ce buveur d'absinthe? — Est-ce qu'il aura pour toi ces caresses enivrantes, ces baisers délirants que je te prodiguerais, moi? — Tiens, quand je suis près de toi, quand je te regarde, je sens mon cœur bondir et mon cerveau flamber... Ce n'est plus du sang, c'est du feu qui coule dans mes veines et me fait perdre la raison!.. Tu t'es mariée... Contre le fait accompli, je ne peux rien, mais tu en auras vite assez du mariage, et surtout du mari que tu n'aimes pas... — Alors, qui t'empêchera de m'aimer?... Qui t'en empêche dès à présent? Aime-moi!.. C'est si bon, l'amour!....
Tout en parlant, Paul Béraud s'était rapproché de Victorine et il essayait de la pousser vers des massifs d'arbustes à feuillages persistants formant une muraille de verdure au bord de l'allée.
Troublée par la voix ardente du jeune homme, elfarée sous son regard qui semblait la déshabiller, Viclorine se sentait défaillir.
— Vous me faites peur... — balbutia-t-elle.
— Ce n'est pas de la peur que je veux t'inspirer, — répliqua Paul, — c'est de l'amour! Je t'adore! Aime-moi!
Et saisissant les mains de la fleuriste malgré sa résistance, il les appuya contre ses lèvres et les biùia de baisers. Victorine poussa un cri et se dégagea.
Elle faillit tomber.
Paul lui jeta ses bras autour du corps pour la soutenir. Elle échappa violemment à celte étreinte et bondit en arrière.
— Vous ne m'aurez jamais! Entendez-vous? jamais! — s'écria-t-elle haletante, — je n'éprouve pour vous que de l'horreur et du dégoût... — Je ne dirai rien à mon mari parce qu'il vous tuerait, et que je ne veux pas de sang sur mes mains; mais, croyez-moi, abandonnez vos projets abomi-
LE MAltCIlA.M) ItE DIAMANTS 335
nables, et si vous voulez que j'oublie, que je pardonne un jour, plus un mot, plus un geste, plus un regard qui mofTensent. — Souvenez-vous que, malgré la faute commise, je suis une honnête femme! — J'aimerais mieux tout avouer à Eugène que de subir encore vos insultes! — Maintenant c'est fuii, n'est-ce pas? — je retourne à mes invités...
Et Viclorine se dirigea rapidement vers une pelouse découverte où se trouvait Eugène Loiseau, au milieu d'un groupe.
Paul Béraud, immobile à la place où la jeune femme venait do le quitter, la suivait du regard.
— Ah! si je t'aime! — murmurait-il, tandis que son visage prenait une expression effrayante. — Je t'aurai malgré tout, et malgré toi-même!
Et, à son tour, il se dirigea vers la pelouse où se trouvait réunie une partie de la famille des mariés.
Angélique Verrière et Eugène Vandame faisaient partie de ce groupe, ainsi que Jeanne Dessourdy et la petite Lina.
Celle-ci courut au-devant de son père.
— Où donc lu étais, petit papa?... — demanda-t-elle en lui tendant les bras.
— Avec moi, ma chérie... — répondit Victoriue. — Aous causions, ton papa el moi, et il me disait qu'il t'aimait bien...
— Mon cousin Paul, — fit Angélique en prenant le bras de l'employé du Crédit Lyonnais, surpris et tlatté tout à la fois, — voulez-vous être mon cavalier pendant quelques minutes?...
— Je suis heureux de me mettre à vos ordres, ma cousine...
— Lina, ma chérie, va avec ta petite mère. — Nous allons revenir... Jeanne appela l'enfant.
En même temps son regard rencontra celui d'Angélique. — Une légère rougeur vint colorer ses joues.
Elle comprenait que M"" Verrière allait mettre son projet ;'i exécution.
La fille du banquier, g;ignant aveo Paul l'allée qui contournait la pelouse, entama ainsi la cenversation :
— Que pensez-vous, mon cousin, du mariage d'Eugène Loiseau?
— Ce que j'en pense? — Comment l'entendez-vous? — Supposez-vous que ce mariage doit m'étonner, parce qu'il vous étonne?...
— En aucune façon et m.i question est très simple... — Que pensezvous do l'acte solennel (|u'ils ont accompli aujourd'hui?...
— Absolument rien, sinon qu'ils ont eu raison de l'accomplir puisque ça leur convenait à tous les deux...
— Ce mariage, qui constitue pour eux une position régulière, honoi.ible, où ils seront entourés de l'estime universelle, no vous fail-il pas léllécbir/
— Réfléchir! A quel propos?...
— A propos de vous... à propos de Jeanne... à propos de Lina...
— Ma chère cousine, je ne vous comprends pas du tout, je vous assure... — dit Paul qui comprenait à merveille et se sentait quelque peu gêné par un entrelien si peu prévu.
Angélique reprit :
— J'ai tort, sans doute, mon cousin Paul, de me mêler de ce qui ne me regarde pas, et j'ai grand'peur de manquer aux convenances en vous parlant comme je vais le faire... Maisj'ai une excuse.... — Vous savez combien j'aime Jeanne, si douce, si bonne, si travailleuse... Vous savez que j'adore Lina, cette chère petite dont j'aurais tant voulu être la marraine... Mais c'était impossible, maliieureusement, et vous savez aussi la cause de cette impossibilité... — Cela m'enhardit... — Pourquoi rester plus longtemps, Jeanne et vous, dans une position fausse et coupable, indigne d'elle, indigne de vous?... — Vous venez d'assister au mariage de Viclorine et de son cousin... Pourquoi ne pas suivre leur exemple?...
— Me marier! — dit Paul avec un sourire ironique.
— Certes! — Vous rempliriez ainsi votre devoir envers Jeanne... envers Lina.
— Ce devoir, je l'ai rempli... j'ai reconnu Lina...
— Cela ne suffit point... — Vos n'avez pas même fait baptiser la pauvre enfant...
— Par principes... — Quand elle aura l'âge, elle choisira sa religion... si elle en veut une... — La liberté absolue... La liberté pour cela comme pour le reste, que diable! — Je n'admets pas plus le baptême que je n'admets le mariage...
Angélique fit un mouvement brusque.
— Vous moquez-vous de moi, mon cousin?... — murraura-t-eile.
— Oh! ma cousine, vous ne pouvez le croire... — Je vous parle sérieusement, on toute sincérité.
— Mais si vous n'admettez pas le mariage, qu'admeltez-vous donc?
— L'union libre... On se voit... on se plaît... on se le dit... on se le prouve... et tout est dit...
— Tout est dit I...
— Parfaitement.
-- Mais la loi !
— Eh bien ! quoi;' Llic est mauvaise, la loi, elle est à refaire, et dans
Frédéric se penclia pour eiiibrasstr Mélunie qu'un fria^im de [jlaisir secoua de ).i tu, .m yt^d.
un tt mps plus ou moins long, soyez ceiiaiiie qu'on la rofera... à moins qu'il n'v en ait plus du tout, ce qui vaudrait mieux... Le siècle marclie et l'humanilé se transforme... Ah! nous verrous de grandes choses! Mais j'aliorde là des questions qui ne sont point à la portée des jeunes lilles, et que vous ne pourriez comprendre...
— Je comprends, — réiilifiuu tristement .Vnyéliquo. — que vous préparez, un douloiireu.v avenir à Jeanne et à I^ina...
Liv. i'.i. I . IIOY, Wilcur. — Iteproducliun inicrdito. 43
— Pourquoi donc? — Quand Lina sera jeune fille, elledécidera d'ellemême. — .le lui dirai carrément : — D'un cùlé, il. y a les cnlotins et leur clique, de l'autre il y a ton père... — Voici len?-s idées. — Voilà les siennes. — Choisis. — Elle choisira avec connaissance de cause. — Si c'est du côté des calolins qu'elle se tourne, elle se fera baptiser, elle ira au catéchisme, à la messe, à confesse, elle se mariera, et tout le tra la la... — Si au contraire elle pense comme son père, elle agira comme sou père... — L'union libre, et vive la liberté !...
— Jolie liberté I...
— N'y touchez pas, cousine!... Je ne transigerai point à ce sujet... — Je suis tout d'une pièce ! — A propos, est-ce que c'est Jeanne qui vous a priée de faire auprès de moi celte démarche?...
— Oh ! la pauvre Jeanne, elle ne se doute même pas de quoi je vous parle...
— A la bonne heure, car elle connaît mes principes !
— Vos principes, c'est la négation de tout!
— De tout ce qui touche au vieux monde, de tous les préjugés routiniers, de toutes les superstitions idiotes, de toutes les croyances vermoulues, oui, certes!... et je m'en fais gloire! — Je suis un homme d'avant-garde I
— Ainsi, rien ne triomphera de votre obstination?
— Rien, parce que mon obstination, comme vous dites, ma chère cousine, repose sur mes convictions, et les convictions, chez moi du moins, c'est un rocl
— Pauvre Jeanne!... pauvre Linai... — s'écria Angélique en quittant le bras de Paul Béraud.
— Pourquoi les plaindre? — répliqua celui-ci. — Elles ont le plus grand des biens, la liberté... — Jeanne ne me doit rien, pas même l'obéissance, et si elle ne se trouve pas heureuse, elle a le droit de me quitter demain. — Cela ne vaut-il pas mieux qu'une chaîne?
Angélique n'espérait plus.
Le misérable égoïste venait de se montrer cyniquement tel qu'il était.
11 n'existait pas en lui une seule libre qu'on pût faire vibrer.
La jeune iille garda le silence et reprit, à cùlé de Paul Béraud, lecliomin de la pelouse.
Jeanne avait suivi du regard M"° Verrière et remployé du Crédit lyonnais dans leur courte promenade, et tandis (|u'ils prononçaient des jiarul(;s qu'elle ne pouvait entendre, son cœi.r battait à se rompre.
Quand ils se rapprochèrent et qu'elle aperçut le visage morne d'Angélique, son cœur se serra.
Lorsque la fille du banquier eut franchi la distance qui la séparait d'elle et que Paul se fut un peu éloigné, Jeanne lui dit à voix basse :
— Il a refusé, n'est-ce pas? Angélique ne répondit que par un soupir.
La pauvre femme baissa la tète, et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues.
Tandis que se passaient ou |diitôt se disaient ces choses, Mélanie Gauthier et Frédéric Berlin qui préférait, nous le savons, à son état de mécanicien le métier bien autrement lucratif de beau garçon, s'étaient éloignés plus que les autres couples du point de départ où les invités d'Eugène Loiseau et de Victorine se trouvaient réunis.
Tous deux avaient pris le chemin d'une sapinière assez touffue et s'étaient assis côte à côte sur un banc rustique.
— Tonnerre de Bougival! — disait Frédéric. — Vous pouvez vous llatlor, cousine, d'être rudement belle fille!...
— Vous trouvez, cousin? — répliquait Mélanie en minaudant.
— Sans me vanter, j'en ai connu pas mal qui ne sont point piquées des hannetons et qui produisent leur petit effet au Hat Mort, au Chat Noh\ au Tamitourhi, à VE/i/sée Montmartre et dans beaucoup d'autres endroits chics, mais je u'en ai jamais rencontré, parole d'honneur, qui soit bâtie comme vous!... — Mince du bas de la taille à tenir dans les dix doigts, et avec ça des accessoires du premier numéro!... — El quels quinquetsl — Quand vous me regardez, en coulant la prunelle dans le coin de l'œil et en baissant aux trois quarts les vasistas de vos mirettes, ça me met du pétrole dans le sang!
— Vrai, ça vous incendie tant que ça?... — demanda Mélanie en renouvelant le jeu de prunelles que Frédéric venait d'indiquer.
— Tant que ça, et encore plus ! Méfiez-vous!... Je flambe I il va falloir appeler les pompiers !
Tout en débitant ces calembredaines, ces galanteries de bas étage, ces marivaudages de barrière. Frédéric Berlin avait pris les mains de la jolie lille et couvrait de baisers leurs paumes et leurs ongles roses.
— Ce n'est pas de cette façon que vous vous éteindrez! — dit Mélanie en riant d'un rire sensuel. — Voyons, Frédéric, finissez !...
— Jamais!... .Mon idée fixe est de continuer jusqu'à ce soir, en attendant mieux...
Puis, sans transition, brusqurnifiit, il dein iiila :
— Le cousin de Nervey, le poisseux, l'arislo, le vicomte, il doit èlre rasant, hein?
— Oh ! oui!... — répliqua la jeune femme avec un gros soupir, — tout n'est pas rose dans la viil... Il faut bien le subir.,,
■ — Je comprends ça... il a un fort sac... mais le fort sac ne suffit pas aux besoins du cœur... alors on s'offre une compensalion... un ami tendre, que l'on choie, que l'on chouchoute, que l'on dorlotte, et qui attend pour arriver l'heure où l'autre, le raseur, s'en va... — Votre compensation, à vous, comment qu'elle se nomme?
— Je n'en ai pas.
— Menteuse!..,
— Parole ! . . .
Frédéric se pencha pour embrasser rudement la nuque de Mélanie qu'un frisson de plaisir secoua de la lêle aux pieds.
— Ah! ah ! — fit-il alors, — paraîtrait que j"ai pincé la corde sensible !
— Écoute, cousine, — ajouta-l-il en se mettant à tutoyer la jeune femme,
— je suis carré, tu n'es pas bégueule... Nous pouvons nous entendre... — Je te gobe à un point que c'en est ridicule, et si ça te va, je serai ta compensation... — Je t'aimerai, vois-tu, autant que tu voudras, comme tu voudras, et, tu sais, jamais gènaut... — Réponds à la bonne franquette... Sommes-nous d'accord?
— Oui... — dit Mélanie d'une voix basse et comme mourante, — nous sommes d'accord... Mais tu m'aimeras bien...
— A mort!...
— Tu ne me tromperas pas...
— Jamais !... — J'en fais le serment sur les yeux, sur tes lèvres, sur les cheveux qui me tournent la tète !...
— Alors, tu viendras chez moi...
— Aujourd'hui? Après le repas de noce?
— Impossible... — Georges me reconduira... — Viens mardi, à onze heures du soir... — Je m'arrangerai [lour être libre.
— Mardi, onze lioures... entendu... — Ton adresse?...
— Rue de Monceau, numéro 26...
— Quartier cossu!... — 11 faudra soigner sa tenue, mais on sera k la hauteur...
— Surtout, pas d'imprudence... — Veille sur loi devant Georges do Nervey... j'ai les raisons les jilus sérieuses pour le ménager...
— Je crois bien, le lingot d'or, la petite Californie !... As pas peur!... — Je connais le truc !...
Un baiser scella le pacte.
Frédéric se disait in pello :
— Je crois que je tiens la femme chic de mes rêves, et que je ne tarderai guère à rouler voiture!... — G'cst les amis du boulevard Clichy qui vont rager forme !... sans comy)ler les amies !...
En ce moment les voitures arrivaient prendre les invités.
On fit un tour au bois de Vincennes, puis toute la noce revint au Salon des Familles pour se mettre à table.
Nous ne nous attarderons pointa raconter le dîner, qui fut d'une gaieté bruyante et suivi d'une sauterie prolongée jusqu'à minuit.
Au moment du départ, lllmile Yandame glissa tout bas ces quelques mots à Angélique, en lui serrant la main :
— Je n'ai d'espoir qu'en vous.
— Ayez la foi. — Je ne vous manquerai pas... — répliqua la jeune fille. .Avant de monter dans le landau qui l'attendait ainsi que Jules Verrière, .\ng-elique fit signe à Mislicot qui s'empressa d'accourir.
— Mon père, — dit-elle au banquier, — j'ai cherché toute la journée l'occasion de vous présenter ce jeune homme, mais il était tcllomeiit affairé, en sa qualité de garçon d'honneur, que l'occasion m'a fait défaut... — Je vous ai déjà parlé de lui quand, sur les hauteurs de Montmartre, il a été renversé ut blessé par un des chevaTix de notre attelage... — Il se nomme Stanislas Dumay... — Je lui ai promis que le jour où il aurait besoin de vous ou de moi nous serions prêts à lui être utiles.
— Très bien... — fit Verrière d'un ton rogue. — Si vous avez besoin de quelque chose, présentez votre requête à ma fille qui me la transnicllra. — Bonsoir, mon garçon, bonsoir...
Puis, s'adressant à son cocher, il ajouta :
— A l'hôtel.
Le landau s'ébranla, laissant .Mislicol tout étourdi de la sécheresse insolente des paroles du banquier.
— Vilain bonhomme, décidément! — pensait-il. — .\h! que la jeune demoiselle ne lui ressemble guère, et comme c'est heureux pour elle!
Lxvir
Pfeorgcs de Nervey et Mélanie Gauthier étaient montés dans le coupé au mois qui le matin avait amené la jeune femme.
M. de Nervey, ayant bu pas mal de vin de Champagne et fumé deux ou trois cigares malgré la défense formelle de son médecin, toussait h rendre l'Ame.
— Est-ce que ça ne va pas bientôt finir, cette quinte-là? — lui dit brutalement Mélanie. — Tu sais que tu me brises le tympan...
— Ni-nie, — bégaya le vicomte, — est-ce ma faute?
— Oui, parbleu, c'i'st ta faute !... Quand on est aux trois quarts claqué comme loi, on uo llute ({ue de l'huile de foie de morue.
342 LE MMiClIAWJ DE DIAMA-MS
— Ni-nie. lu es méchante!... — Aussitôt que j'aurai dormi un peu, il n'y paraîtra plus I...
— Il ne s'agit pas de dormir mais de m'écouter. .. — As-tu de largent sur loi ?
Le vicomte fit un bond, et pour une seconde sa quinte de toux s'arrêta net.
— De l'argeul sur moi! — répéta-t-il d'une voix enrouée. — Tu sais bien que non... — Ni sur moi, ni chez moi... — Je te l'ai dit avant-hier, maman a refusé net de me faire une nouvelle avance sur ma pension... — Très entêtée, maman!... — quand elle dit: Non, c'est: Noni — Aucun moyen d'en tirer un radis... — Il faut attendre... — Cependant si, pour le quarl d'heure, tu avais un pressant besoin de quelques louis...
— Je n'ai pas besoin de quelques louis... — J'ai besoin de quatre mille francs...
La quinte de toux un instant interrompue reprit de plus belle. Pendant une accalmie le jeune homme balbutia:
— Quatre mille francs! Où veux-tu que je les prenne?
— Ça ne me regarde pas... — il me les faut pour après-demain, sinon je serai poursuivie à boulets rouges...
— Par qui?
— Par le loueur de voilures el par la coulurièrc...
— Laisse-toi poursuivre !
— On saisira...
— Laisse-toi saisir !
• — On vendra loul...
— Laisse loul vendre !
— Et puis, après?...
— Eh bien! après?... — D'ici là j'aurai Irouvé de l'argenl ol je t'achèlerai un mobilier neuf, plus beau (juo l'ancien...
— Turlulutu I... Tout ça c'esl des mots en l'air... Je ne veux être ni noursuivie, ni saisie, ni vendue... — Je veux quatre mille francs...
— Je ne demanderais pas mieux... mais puisque maman me les refuse...
— Ah çà! elle durera donc élernellemenl, la vieille folle de mère!
— Ne m'en parle pas... elle se cramponne! — répondit lAchement le misérable à celte parole infime. — Cependant elle baisse beaucoup... il ne nous faudra plus qu'un peu de patience, et ensuite en avant l'ouverture de la succession... — L'argent comptant... les paquels de billets de mille... les actions... les obligations... il y en aura... il y en aura... je payerai mes dettes... toutes mes délies... les tiennes avec... et nous mènerons une vie de bâtons de chaise...
— Oui... si tu ne claques pas avant ta mère, toil...
— rs'i-nie, ne dis donc pas de ces bêlises-là!... Tu sais bien que lu me désobliges... et d'ailleurs'ça n'a pas le sens commun!... — je me sens fort comme un hercule de foire!... je suis b;\ti pour vivre cent ans!... je vous enterrerai tous!
Une nouvelle quinte de toux reprit M. de Nervey et le secoua comme un prunier dont on veut abattre les fruits.
— C'est convenu... — répliqua Mélanie, — tu vivras autant que tu pourras et même plus longtemps si tu veux, mais j'ai de la suite dans les idées... Mes quatre mille francs, s. v. p., sinon je fais du potin...
— Impossible I...
— Ah! vraiment!... — Comme ça, tu te figures, mon très bon, que tu vas être aimé pour ton physique et devenir un poseur de lapins! — Tu veux que je te fasse honneur avec des robes épatantes, et tu me laisserais payer la couturière! — Eh bien! alors, pourquoi ne pas me demander de l'argent de poche pour t'en aller au cercle pouter au baccara?... — Tu as trouvé à emprunter déjà... tu emprunteras encore, ou bien alors, c'est fini nous deux !...
— Je dois déjà trois cent mille francs...
— Dois-en quatre cent mille et apporte-m'en cinquante mille...
— Tout à l'heure, tu disais quatre mille... — s'écria le vicomte avec effarement.
— Quatre mille pour commencer... le reste ensuite... — Et que ça ne traîne pas, sinon tu trouveras chez moi porte close...
— Comment veux-tu que je fasse?... Tous les préteurs m'ont fermé leur boutique...
— Si tu es bien décide à emprunter je te fournirai un capitaliste...
— Je ne demande que ça...
— Alors, demain je te mènerai chez lui. — S'il n'avait pas de fonds disponibles, ce qui est probable, il te procurerait ton argent tout de même... Seulement ça sera cher.
Georges de Nervey poussa un soupir.
Mélanie reprit :
— Ali dame! ces l'mprunts-là grèvent bigrement le capital, je le sais bien, mais que veux-tu? Je ne peux pas vivre de l'air du temps...
Après un instant de réilexion elle ajouta :
— Il y aurait bien un autre moyen, moins onéreux, de nous tirer d'embarras...
— Lequel? — demanda vivement le jeune homme.
— Si tu le mariais...
— Quelle idée '...
— lin te mariant, la mère te donnerait imh' dot...
— Mes créanciers me la prendraient.
— A moins que ta mère, te voyant devenu raisonnable, ne fabandonne la jouissance de toute sa fortune, sous condition de lui servir une rente... — Alors, tes dettes payées, tu serais encore riche...
— Pour me marier, il faudrait avoir une femme sous la main... — La connais-tu, cette femme?
— Parbleu! si je la connais! — C'est moi.
Dans l'ombre de la voilure, Georges fixa sur sa maîtresse un regard ébahi.
Parlait-elle sérieusement?
— Il me semble, — poursuivit Mélanie, — que je porterais d'une façon très coquette le titre de vicomtesse... — qu'en dis-tu?
— Je dis que tu as un plumet, ma fille...
— Refuserais-tu de m'épouser, par hasard?
— Pas moi!... Ohl moi, tu sais, je suis tout prêt... Mais c'est maman qui refuserait son consentement...
— Alors, en avant les sommations...
-^ Très bien... — Seulement, dans ce cas-là, plus de dot, et nous nous épousons sans un sou... ce qui ne serait pas à faire...
— Oh! non!... — Eh bien! il y aurait peut-être un autre moyen...
— Sans mariage?
— Oui.
— Et qui me rendrait maître de la fortune de maman?
— Maître absolu.
— Dis-le vite, alors, ce moyen...
— Non, plus tard...
On était arrivé rue de Monceau.
Le coupé s'arrêta.
— Montes-tu? — demanda Mélanie d'un ton encourageant.
— Non... Je loussotte un peu, j'ai la migraine, et la voilure va me reconduire à la maison...
— A ton aise... — N'oublie pas que je te mènerai demain chez un brave homme qui te fera prêter l'argent dont j'ai besoin... — Viens me prendre à deux heures...
— Je viendrai... — Mais, ton moyen?
— Plus tard... — répéta Mélanie en mettant pied à terre. — Inutile d'insister... — Bonne nuit...
Et tandis que le coupé prenait le chemin de la rue Miromcsnil, elle remonta chez elle en se disant:
— Il faut que les débris de sa fortune soient à moi!... — C'est à peine s'il lui reste six mois à vivre... — Avant six mois il sera mon mari ou sa
— ij I -I près. — Soyez exact demain matin.
mère sera moile et, dans un cas comme dans rauttv, j'aurai pris mes mesures pour que l'héritag^e tombe dans ma poche !
Au .SV;/oH fies Fnmilles, après le départ de la noce, les garçons avaient procédé rapidemt.-nt au service d'un neltoyajje supirficii-l.
A deux heures du malin ils se retirèrent, sauf .Vrnold Desvigin's. ou Désiré, qui avait à rendre des comptes en qualité de premier garçon d'extra
— Ne vous mettez pas en relard demain, — lui dit le patron ipiand ces
Liv. H. F. IlOY, «dileur. — RcproJutlion inlcnlile. 44
comptes furent terminés, — c'est dimanche... — Nous avons deux grands déjeuners de vingt couverts chacun, et trois dîners de quarante'couverts... Arnold, sachant ce qu'il voulait savoir, avait à faire tout autre chose que de continuer le métier de garçon de salle, mais il ne pouvait refuser ouvertement un service pour lequel il s'était engagé.
— C'est entendu, patron... — fit-il.
— Si vous voulez rester à coucher ici je vous ferai préparer tout de suite un lit.
— Merci de votre offre, patron, mais je préfère rentrer chez moi... il faut que je change de linge pour demain...
— C'est juste... où demeurez-vous?
— Boulevard Voltaire, n° 84.
— C'est tout près... — soyez e.xact demain matin.
Une fois dans la rue, l'ex-employé de la maison John Mortimer ùta son chapeau mou et haigna sa tête hrùlante dans l'air frais de la nuit.
Il était littéralement écrasé de fatigue et ne se soulenait qu'à force d'énergie.
— Ah! — murmura-t-il en respirant à pleins poumons, — la journée a été rude, mais je ci'ois que tout marche bien...
Aussitôt chez lui il se coucha, ou plutôt se laissa tomber sur son lit, s'endormit d'un sommeil de plomb et ne se réveilla qu'assez tard.
La pendule de sa chambre, dont son premier regard chercha le cadran, indiquait neuf heures.
11 se leva vivement.
Quoique ce jour fût un dimanche, ses occupations devaient être nombreuses.
Tout d'abord il voulait quitter au plus vite la rue des Tournelles et aller s'installer dans le petit hôtel de la rue de Tivoli.
Les meubles achetés pour le pavillon étaient insuffisants pour l'hôtel, donc il lui fallait procéder à de nouvelles emplettes. — Il importait, en outre, de voir Will Scoot et Trilby et de leur demander au sujet de Mislicot des explications. — Il tenait, de plus, à visiter l'Italien Agostini, rue du Paon-Blanc.
Sa journée serait bien remplie.
11 s'habilla, tout en se demandant quel prétexte il allait trouver pour donner congé de son logement.
— Donner congé!... Pourquoi? — se répoadit-il. — Ce serait de la folie pure! — Ce logement est une retraite assurée, un pied-à-terre discret... un asile au besoin... — Je le uarJe!
Sa toilette achevée, Arnold mit dans son portefiuiille des billets de banque et quelques papiers, prit les clefs de l'hôtel de la rue de Tivoli, et il s'apprêtait à sortir lorsque la sonnette de la porte de l'appartement du côté de la rue des Tournelles retentit avec force.
Il s'arrêta net.
— Qui peut venir?... — mnrmura-t-il. — Je ne connais personne à Paris... — La concierge a une clef... — Scoot et Trilby seuls savent mon adresse, et je leur ai interdit de la façon la plus absolue de se présenter
On sonna de nouveau.
Arnold saisit à tout hasard sur un nieiilile un revolver chargé et le glissa dans sa poche, puis il se dirigea vers la porte et l'ouvrit résolument, mais non sans un peu d'émotion.
Quand on a un assassinat sur la conscience, si bien que les précautions aient été prises, il faut s'attendre à tout.
Sur le seuil se trouvait un commissionnaire médaillé.
— Que me voulez-vous? — lui demanda le jeune homme.
— Vous parler, tout simplement, — répondit le commissionnaire en anglais. — Voilà deux jours que nous faisons le pied de grue autour de la maison, sans venir à bout do vous rencontrer...
— Toil — s'écria Arnold, reconnaissant William Scoot à la voix, l'attirant dans l'intérieur et refermant la porte derrière lui. — Je t'avais défondu...
— Je le sais parbleu bien!... — interrompit le nouveau venu, — et si j'ai enfreint la défense, forcé la consigne, ce n'est pas le moins du monde pour mon plaisir... J'y ai été contraint par les circonstances...
— Le cas était prévu... il fallait m'écrire et me donner rendez-vous en ni'iii voyant le signal convenu...
— Alors, décidément, vous n'avez rien reçu de moi?
— Tu m'as écrit?
— Oui.
— Quand?
— .Vvanl-bier... cl il paraît que votre inlelliirenle portière a donné ma lettre à un autre locataire de la maison, dont b; nom ressemble beaucoup au vôtre puisqu'il s'appelle Dclviijne... — Du reste, voici l'histoire...
Scoot raconta ce que nos lecti.'urs savi-nt déjà.
— Ik'ureusement, — fit .Vrnold., — qu'entre les mains de cf fJi'Ul'jiir la
lettre et la médaille n'offrent aucun sens... — Ce commis voyageur, s'il s'aperçoit qu'on a pris un autre nom pour le si.^n, croira qu'on voulait faire une mystification au véritable destinataire de la lettre... — Mais il y a quelque chose de beaucoup plus grave...
— Quoi donc?
— La médaille sottement perdue par toi.
— Vous savez cela? — demanda Will stupéfait.
— Cela et d'autres choses encore... — Le rendez-vous que vous m'assigniez, la communication que vous vouliez me faire, n'avaient-ils pas pour objet un certain Misticot, ce petit marchand de méJailies qui m'en a vendu une pareille aux vôtres sur le plateau des buttes Montmartre?
— Parfaitement.
— Ce Misticot t'a reconnu lorsque tu es allé livrer la voiture et le cheva vendus par toi au loueur Loriot.
— Oui... c'est-à-dire qu'il a cru me l'econnaître, car il n'a que des soupçons...
— 11 n'avait que des soupçons il y a deux jours... à présent il a une certitude...
— Comment?...
— Gx'âce à la médaille qu'il t'a vendue, que tu as perdue, qu'il a trouvée sur le siège du véhicule conduit par toi le jour de notre expédition du l'arc- Saiut-Maur, et qu'il a reconnue...
— Impossible ! — Elle ressemble à toutes les autres.
— Non... Elle est mal frappée et trouée juste h son point central.
— C'est vrai... je me souviens. — Ah ! malheur! — lit Will Scoot avec colère.
— Oui, malheur, car ce jeune drôle est animé des plus mauvaises intentions...
— Contre moi? — A quel propos ?
— Il pense que pour mentir comme tu l'as fait, pour nier obstinément ton identité quand il s'est rencontré avec toi chez Loriot, tu devais avoir un motif grave... — 11 devine un secret dans la vente du cheval et de la voiture, vente effectuée sous un faux nom... — Il va même jusqu'à soupçonner un crime...
— Oue me dites-vous? ..
— La vérité... — J'ai entendu de mes oreilles Misticot faire ses confidences à Loriot...
— Mais alors, tous les deux sont bons à étrangler, et je m'en charge!
— Pas de folies! il faut seulement prendre des mesures...
— Nous avons commencé...
— Ou'avez-vons fait?
— Nous avons changé de domicile et de nom...
— Très prudent. — Où demeurez-vous?
— Boulevard de rUôpital, numéro 8, en face de la Salpèlriëre, et rue do Bufîon, numéro 7, en face du Jardin des Plantes... — Deux issues... Deux portiers ne s'occupant guère de surveiller la maison... — Logis sûr...
— Comment vous faites-vous apiteler?
— Les frères Perron... — Moi, Dante/; Trilby, Victor.
.Vprès avoir pris note de l'adresse et du nom, Arnold continua :
— Vous êtes dans vos meubl<:s?...
— Bien entendu.
— Tout ceci n'est pas mal combiné... — Il s'agira maintenant de ne plus vous laisser reconnaître et de surveiller ce .Misticot...
— J'en reviens à ma première idée... si on lui tordait un peu le cou...
— Sachons avant tout ce qu'il veut faire... inutile de compliquer la situation!... — Bègle générale, n'agissez jamais que sur mes ordres...
— Alors, vous allez avoir encore besoin de nous, patron?...
— C'est probable.
— Toujours il votre disposition...
— J'y compte... — Dès que j'aurai quelque chose à vous communiquer, vous aurez de mes nouvelles... — Maintenant, file... — J'ai à sortir... je descendrai derrière toi...
Will Scoot disparut, et un instant après l'ex-employé de John Mortiiiier quittait à son tour le pavillon.
En traversant la cour il se fit un visage de circonstance, prit une jdiysionomie sévère, entra chez la concierge et lui dit :
— Je suis très mécontent de vous, madame... — Je viens d'apprendre qu'un lettre qui m'était adressée a été remise par vous à un autre de vos locataires...
— Hélas! monsieur Desvignes, pardonnez-moi! — fit .M"'" l'iliois fort émue, — il n'y a pas de ma faute, je vous assure... — C'est Tasie qui a mal lu le nom écrit sur l'adresse et qui l'a mise dans la case de M. Delvigae...
— Ce monsieur a bien dû s'apercevoir de l'erreur... — Pourquoi ne vous a-t-il point rendu la lettre?
— C'est un commis voyageur... il la prise en partant pour Rennes...
— Elle est insignifiante, d'ailleurs, celte lettre... un petit objet qu'on m'envoyait... un souvenir... Mais ce n'en est pas moins fort désagréable...
— Ah! monsieur Desvignes, je vous jure bien que ça ne se renouvellera plu»! Je monterai moi-même les lettres qui viendront pour vous et, si vous n'êtes pas là, je les déposerai sur la table de voire chambre à coucher.
— A la bonne heure... aussitôt que ce M. Delvignc sera do retour à Paris,
réclamez-lui ma lettre, ou du moins ce qu'elle couleuait... une petite médaille d'argent, sans la moindre valeur...
— Je n'\' manquerai pas.
— J'y compte.
Arnold sortit de la loge, puis de la maison, monta dans un fiacre et se fit conduire rue de la Pépinière où la veille, quand il parcourait le quartier pour y chercher un logis à sa convenance, il avait remarqué un grand magasin de meubles neufs et d'occasion.
Quoique ce fût dimanche ce magasin était ouvert.
Arnold emmena le marchand rue de Tivoli, et s'entendit avec lui pour un mobilier complet fort élégant qui devait être livré et mis en place le jeudi suivant.
Le marchand se chargeait de tout, même des fournitures concernant l'agencement de la cuisine, de la remise et de l'écurie.
Il proposa, déplus, un cocher et une cuisinière, mari et femme, honnêtes gens dont il répondait et qui se trouvaient sans place par suite du départ pour l'éti'anger des personnes qui les employaient.
— Peut-on les voir? — demanda Arnold Desvignes.
— Tout de suite, monsieur; ils demeurent dans ma maison... — Le concierge n'aura qu'à les appeler...
Une demi-heure plus tard, le cocher Jacques et la cuisinière Catherine, sa femme, tous d'eux d'âge raisonnable, de bonne mine et d'excellente tenue, bien habitués au service de Paris, étaient arrêtés, et leur nouveau maître chargeait Jacques de lui trouver un coupé d'une élégance sobre et un cheval ayant du sang, de la branche et des allures.
Arnold remit au marchand de meubles quelques billets de mille iï'ancs à valoir sur les fournitures, lui fit renouveler la promesse que tout serait terminé le jeudi dans la matinée et se relira.
Après avoir déjeuné au restaurant de la gare Saint-Lazare, il rélléchit qu'il avait devant lui beaucoup de temps, n'ayant pas à visiter Will Scoot cl Trilby, et allumant un cigare il résolut de se rendre à pied rue du Paon- Blanc, chez Agoslini.
L'Italien était chez lui.
— Avez- vous travaillé pour moi? — lui demanda le nouveau venu.
— Dans quelques jours vous aurez un confjc de libéi'ation de service bien en règle... — j'ai mis la main sur un sous-officier employé dans les bureaux qui, par extraordinaire, est vénal... — il se charge, moyennant finances, de me donner l'acle revêtu de tous les cachets qui rendront cette pièce inattaquable.
— Bien. — Vous vous occuperez des renseignements demandés par moi sur le compte du banquier Jules derrière?
LE M-VRCIIAND DE DrAMANTS 331
— Je m'en suis occupé... — Le tlossiei' est coniplet.
— Déjà!... — lit Arnold Desvignes avec étonnement.
— Oui, un de mes collègues, attaché à un de ces canards financiers qui tripotent dansle.s spéculations boursicotières et vivent surtout de chantage, possède des renseignements sur tous les gens de banque et de Bourse, et m'a livré, contre argent comptant, bien entendu, les détails qui vous intéressent... — Désirez-vous les connaître sur-le-champ?
— Certes!
Agoslini prit sur son bureau une chemise de fort papier d'un gris bleu. Cette chemise portait en gros caractères ces mots :
DOSSIER JULES YEIIRIÉIIE
— Tout est là dedans... — dit-il.
— Eh bien! lisez-moi vos documents.
LXL\
L'Italien ouvrit le dossier, en tira plusieurs feuilles de papier couvertes d'écriture et lut à haute voix :
— Jules-Charles Verrière, né à Romoraatin, département du Loir-et- Cher, le lo janvier 1828, de Najioléon Verrière et de Julie Bcraud, femme légitime de celui-ci.
« Ses parents jouissaient d'une certaine aisance. — L'enfant reçut une iuslrucliou assez étendue. — A seize aus, ou l'envoyait terminer ses études à Paris. — A vingt aus, il entrait comme employé chez un banquier.
« Ses aptitudes le firent remarquer et lui valurent un avancement rapide. — Bientôt il occupa uu emploi de confiance avec de fort jolis appointements.
« Très ambitieux, très désireux de s'enrichir vite, il trouvait moyen de brasser, eu dehors de la maison de banque qui l'employait, de petites alfaires bien combinées. — Presque toutes réussissaient et les bénéfices faisant la boule de neige commencèrent le noyau d'uue fortune que Verrière augmenta beaucoup par un mariage.
« Eq 1863, il épousa une veuve de troule-cinq aus, sa parente, une Béraud, dont la famille ne possédait rien, mais que la mort de son premier mari, enrichi par un héritage inattendu, avait laissée sans enfants, à la tète 'i'un capital de plus d'un million.
« Avec Ci; capital ut ce qu'il avait déjà, Jules Verrière n'hésita point à fonder une maison de banque qui se trouva bientôt en pleine prospérité.
3o2 LE MARCHAND DE DIAMANTS
« De sou mariage naquit une fille qu'on nomma Angélique.
« Cinq ans après la naissance de cette fille, M""' Verrière mourut.
« L'enfant hérita d'un million dont Verrière conserva l'administralion comme tuteur légal, mais dont il devra rendre compte à la majorité de M"^ Angélique.
« Outre sa fille, Jules Verrière possède une nièce par alliance, orpheline, qu'une vocation irrésistible a conduite à la vie religieuse.
« Au moment deprendre le voile, cette nièce hérita d'un million cinq cent mille francs. — Le banquier circonvint la jeune fille qui versa cette somme dans sa maison, ne se réservant que cinq cent mille francs qu'elle voulait employer à de bonnes œuvres.. »
— Elle lui abandonnait un million! — s'écria Arnol Desvignes.
— Oui, — répondit Agostini, — et ce million arrivait bien à point pour tirer Verrière d'une fâcheuse posilion... — • En raison de faits délictueux relatifs à une Société industrielle dont il était le fondateur, le principal actionnaire et le directeur, il allait se trouver sous le coup de plusieurs plaintes le menant fatalement en cour d'assises. — L'argent de sa nièce lui permit de désintéresser les plaignants, et l'aftaire n'eut pas de suites, mais la déveine commençait pour lui, et aujourd'hui il en est aux expédients.
— Vous en êtes sûr? — demanda vivement Arnold.
— Absolument sûr. — Vous allez voir. — A l'heure qu'il est Jules Verrière perd au minimum trois cent mille francs dans une société fondée pour l'exploitation de carrières de marbre en Belgique.
— Trois cent mille francs... — répéta l'ex-employé de John Mortimer en écrivant le chiffre sur son carnet.
Agostini continua :
— Plus de cinq cent mille francs dans une société anonyme de bateauxcaboteurs qui vient de tomber en faillite.
Arnold inscrivit ce nouveau chiffre au dessous du premier.
— Verrière, — poursuivit l'Italien, — a commandité de deux cent mille francs un de ses parents éloignés, un certain La Fougère, directeur du théâtre des Fantaisies-Modernes, pour obtenir l'engag-cment de sa maîtresse qui est en même temps celle de La Fougère... — Outre ces deux cent mille francs disparus depuis longtemps, il a répondu de sommes dues à des fournisseurs de toute nature et formant un total d'au moins cent cinquante mille francs... — Ce n'est pas tout... — Cédant aux sollicitations de sa maîtresse qui veut jouer un rôle important dans une grande féerie ea répétition, il vient de verser à nouveau cent cinquante mille francs, indispensables, lui dit-on, pour monter la féerie...
— Cinq cent mille francs... — écrivit Arnold. — Nous arrivons au
L'Uraélitti, le» .veux nv'
-Il 4ii.l<|ur- -l'.'un.l.-, iMi o\t;i
rlrffrf d'un million trois cent mille francs, mais la position dr Jules Venii.-re ne doit p:is cire ébranlée pour si peu ..
- Elle l'e-sl d'aulanl plus, au contraire, — réi)liqua l'Italien, — que le bruit de sa ruine, ou tout au moins de sa gène, commence à se répandre, el que nombre de gens ayant des fonds chez lui vont en demander le remboursement.
— Kli biiMi ! il riMubourscra.
hiv. 45. ^• KOY, «lu. — lliproduclion inknlile.
— Avec quoi, s'il vous plaît? — L'arg-ent de ses clients, plus d'un million, a disparu dans des opérations de Bourse, ou se trouvé engagé dans des entreprises véreuses qui croulent l'une api'ès l'autre...
— Mais les cinq cent mille francs réservés par la religieuse?
— Volatilisés avec le reste.
— La fortune de sa fille?
— Fortement écornée... — Supposons que Verrière soit obligé de déposer demain son bilan, on trouvera un déficit de plus de trois millions, et en raison de la nature des opérations ayant causé les perles, ce ne sera point la faillite, ce sera la banqueroute...
— Qu'est-ce que celte maîtresse dont vous m'avez parlé ?
— Une fine mouche très dangereuse qui lui coûte au minimum cent mille francs par an... — Elle a des fonds dans sa maison de banque et veut les retirer pour deux raisons : d'abord le placement ne lui semble plus sûr, et ensuite elle s'est mis eu tète d'acheter une propriété... — Superbe fille, d'ailleurs, mais sans aucun talent... — C'est une langue de vipère et le banquier a peur d'elle...
— Pourquoi?
— Parce qu'elle connaît tout Paris, et qu'en cas de rupture entre eux elle lui ferait un tort énorme par ses bavardages; or, la brouille est à craindre, car, je vous le répète, elle redemande ses fonds, et ils sont englobés sans son autorisation dans l'affaire ruineuse des Marbreries belges, ainsi que ceux d'une certaine M""^ de Nervey dans les Caboteurs côliors à voiles ou à vapeur...
— De Nervey... — interrompit Arnold. — Serait-ce la mère du vicomte Georges de Nervey, qui a pour maîtresse une parente de .Iules Verrière?
— Mélanie Gauthier... oui, parfaitement. — Cette dame a plus de quatre cent mille francs compromis de cette façon... — Elle est âgée et fort malade. — Si elle venait à mourir, son fils exigerait un remboursement immédiat, car il est sans cesse aux expédients... — Bref, il suffirait d'un mot pour faire crouler Verrière, et c'est à cause de cela qu'il subit l'influence de M"" Léona.
« Bref, Verrière est un homme intelligent, mais un jouisseur ;ï outrance, prêt à tout faire pourvu qu'il y trouve ou qu'il se figure y trouver son intérêt. — Il ne veut pas marier sa fille, car en la mariant il serait obligé de lui rendi'e ses comptes de tutelle, et, comme tous les gens qui prennent leurs illusions pour des réalités, il espère, d'ici à ce que M"° Angélique soit majeure, avoir trouvé moyen de se relever et de combler le déficit.
— Est-ce tout? — fit .\rnold, voyant qu'Agostiiii s'arrêtait.
— Tout relalivcment au banquier, oui... — Mais voici une petite note concernant sa lille : — 51"*^ Angélique Verrière, dix-luiil ans, ne tient point
de son père. — Douce, charitable, caractère lo^-al, mais volonté de fer... — Une seule personne paraît avoir sur elle une inlluence absolue, c'est sa cousine Marie, dite sœur Marie, la religieuse. »
— Donnez-moi ces notes...
L'Italien tendit le dossier à Arnold, qui le mit dans sa poche, puis lira de son portefeuille une liste de noms.
— Voilà un nouveau travail à faire... — dit-il, — je le payerai aussi largement que l'autre...
Agoslini prit la liste et la lut à haute voix :
— La Fougère — Mêlante Gauthier — Georges de Nerveij...
— Vous connaissez déjà ces noms, — fit Arnold, — vous les avez prononcés tout à l'heure. — Eh bien! il faut prendre des renseignements sur ces gens-Iù. et me mettre au courant de tout ce qui les concerne...
— Ltes-vous pressé?
— Oui. — Serez-vous en mesure dans trois jours"?
— Je le pense.
— Eh bien! dans trois jours je reviendrai.
Arnold allait se lever lorsque la sonnette de l'appartement résonna.
— Je ne veux pas être vu ici... — dit vivement l'ex-secrétaire du banquier de Calcutta.
Un second coup de sonnette se lit entendre.
— Entrez là... — répliqua l'Italien en ouvrant une porte. — C'est la chambre où je couche... J'expédierai vivement la personne qui se présente.
Le jeuue homme entra dans la chambre et en tira la porte sur lui, mais sans la refermer complètement, de manière à voir le visiteur et à ne point perdre un mot de ce qui se dirait dans le cabinet.
Agostini alla tirer les verrous et lit tourner sur ses gonds la porte du logement.
Dans l'encadrement apparut une femme voilée, en toilette tapageuse.
— Vous désirez, madame ? — demanda le maître du logis. La visiteuse retira son voile.
— M"« Mélanie Gauthier! s'écria l'homme d'affaires très surpris. Arnold avait entendu le nom prononcé et se posait celte question :
— Que diable .Mélanie (jauthier vient-elle faire ici .'...
Cependant l'Italien avait introduit la femme et entamait l'entretien par ces mois :
— Il y a si longtemps que vous n'ôtes venue! — quel bon vent vous amène ï...
Mélanie prit une chaise sur laquelle elle s'assit, mais à califourchon, cl répondit :
■ La jeune femme se trouvait eu ce moment k la hauteur du premier étage.
Elle s'arrêta, leva la lète et demanda : ■ — Qui m'appelle?
— Moi, Agostini... — Remontez, s'il vous plail...
Le visage de Mélanie s'illumina, taudis qu'elle se hâtait de gravir les marches.
— Eh bien! quoi? — fit-elle dès laulichambre. — vous avez trouvé uu joint:'
— Peut-être... — répoudil l'Italien en l'introduisant pour la seconde fois dans le cabinet. — Je cro^vais bien ne connaître personne, mais, au moment où vous veniez de sortir, je me suis souvenu d'un capitaliste qui fera peut-être l'affaire... — Quand vous faudrait-il l'argent?
— Le plus lot possible... — Dès demain...
— Eh bien! il est trois heures... — Je verrai mou homme à cinq heures... — C'est aujourd'hui dimanche et je suis sur de le trouver chez lui... — Soyez ici ce soir à sept heures avec le vicomte de Nervey, vous aurez une réponse immédiate...
— Et, — demanda Mélanie palpitante, — si la réponse est favorable?...
— Vous recevrez cinquante mille francs en billets de banque ou eu un chèque sur la banque.
— A quel tans d'intérêt?
— Je n'en sais rieu... ce n'est pas moi qui prête... — Si par hasard vous trouvez que c'est trop cher, vous serez libre de refuser...
— Ah ! par exemple, ça ne serait point à faire!... — Je m'en fiche, moi, des intérêts! — C'est Georges que ça regarde!... Agostini, vous êtes un bon garçon, je vous revaudrai ça!,.. — Comptez sur nous pour ce soir à sept heures, et courez chez votre homme!...
Mélanie s'en alla, cette fois rayonnante, et l'Italien rejoignit Arnold Desvignes, qu'il aborda par ces mots :
— Ainsi, vous allez prêter cinquante mille fraucs à ce moribond couvert de dettes et qui ne trouvera peut-être rien dans la succession de sa mère?
— Je lui prêterais le triple s'il le désirait.
— C'est qu'alors vous avez uu but, et que, pour atteindre ce but, aucune dépense ne vous paraît trop forte.
— C'est probable... — lit Arnold en souriant, puis il continua : — Préparez une reconnaissance de quatre-vingt mille francs payables le jour où le vicomte sera mis en possession de l'héritage de sa mère...
— Le nom du préteur?
— Williijin Scoût...
eaa^ is -varmz-
érbfr-
■ La jeune femme se li'ouvait eu ce moment à la hauleur du premier élage.
Elle s'arrêta, leva la tète et demanda : ' — Qui m'appelle?
— Moi, Agostini... — Remontez, s'il vous plait...
Le visage de Mélanie s'illumina, tandis qu'elle se hâtait de gravir les marches.
— Eh bien! quoi? — fit-elle dès l'antichambre, — vous avez trouvé un joint :'
— Peut-èlre... — répondit l'Italien en l'introduisant pour la seconde fois dans le cabinet. — Je croyais bien ne connaître personne, mais, au moment où vous veniez de sortir, je me suis souvenu d'un capitaliste qui fera peut-être l'affaire... — Quand vous faudrait-il l'argent?
— Le plus tôt possible... — Dès demain...
— Eh bien! il est trois heures... — Je verrai mon homme à cinq heures... — C'est aujourd'hui dimanche et je suis sûr de le trouver chez lui... — Soyez ici ce soir à sept heures avec le vicomte de Nervey, vous aurez une réponse immédiate...
— Et, — deûiandaMélauie palpitante, — si la réponse est favorable?...
— Vous recevrez cinquante mille francs en billets de banque ou en un chèque sur la banque.
— A quel taux d'intérêt?
— Je n'en sais rien... ce n'est pas moi qui prête... — Si par hasard vous trouvez que c'est trop cher, vous serez libre de refuser...
— Ah ! par exemple, ça ne serait point à faire!... — Je m'en iiche, moi, des intérêts! — C'est Georges que ça regarde!... Agostini, vous êtes un bon garçon, je vous revaudrai ça!... — Comptez sur nous pour ce soir à sept heures, et courez chez votre homme!...
Mélanie s'en alla, cette fois rayonnante, et rilalien rejoignit Arnold Desvignes, qu'il aborda par ces mots :
— Ainsi, vous allez prêter cinquante mille francs à ce moribond couvert de dettes et qui ne trouvera peut-être rien dans la succession de sa mère ?
— Je lui prêterais le triple s'il le désirait.
— C'est qu'alors vous avez un but, et que, pour atteindre ce but, aucune dépense ne vous paraît trop forte.
— C'est probable... — lit Arnold eu souriant, puis il continua : — Préparez une reconnaissance de quatre-vingt mille francs payables le jour où le vicomte sera mis en possession de l'héritage de sa mère...
— Le nom du prêteur?
— William Scoot. . ,
LE .MARCIIA.ND DE DLV.MANTS 339
Agosfini écrivit ce nom.
— J(j ne veux poiul jiarailie dans l'afTaire... — vous serez mon représentant... — reprit Arnold. — Je vous apporterai les fonds dans une heure et vous me soumettrez en même temps la minute de la reconnaissance...
— Elle sera prête.
— Maintenant donnez-moi un renseignement dont j'ai besoin. — Connaisssez-vous à Paris un homme faisant le commerce des diamants sur papier et des perles? — Un homme sûr, assez riche pour payer comptant des sommes considérable!...
— Oui, c'est un Israélite je ne sais combien de fois millionnaire, fort honnête homme et très estimé dans le haut commerce... — Chercheur de belles choses, de pierres rares, il a des débouchés sur toutes les places...
— Il se nomme Samuel Renard et demeure rue de Bellechasse, numéro 27...
— C'est bien l'homme qu'il me faut... — Pensez- vous qu'aujourd'hui je le trouverai chez lui?
— Il est âgé et sort peu. — Vous pouvez tenter le voyage.
Arnold quitta la rue du Paon-Blanc pour regagner son pavillon de la rue des Tournelles.
Chemin faisant il se disait :
— J'engage la partie sans savoir ce que fera Verrière, mais bientôt il sera dans mes mains, réduit à l'obéissance passive, et ne pouvant agir que sous mon impulsion! — Tout cela va me coûter cher. — L'argent trouvé dans le sac de voyage d'Etienne Béraud sera vite épuisé. — Il faut réaliser 'e gros capital représenté par les joyaux dont je suis possesseur. — J'avais entendu parler déjà de ce Samuel Renard... — Il ne refusera point l'aiïtiire.
Aussitôt chez lui, Arnold mit cinijuaute mille francs dans son portefeuille, enveloppa dans un journal soigneusement ficelé le coffret contenant les pierres précieuses, sortit par le boulevard Beaumarchais, prit une voilure et se fit conduire d'abord au quai de l'IIôtel-de- Ville, tout près de la lue du l'aon-Blanc.
AgosLini venait de terminer lo brouillon de la reconnaissance devant être souscrite par Georges de Nervey au capitaliste William Scoot et stipulant que la somme de quatre-vingt mille francs serait payée par le vicomte au moment de sa mise eu possession de l'héritage maternel.
C'est parfait... — dit Arnold aprè.s avoir lu. — Ajoutez seulement ceci :
— Les inliirêls seront de cinq pour cent par an, l'cnfjaiji:ment ci-dessus conslitiianl non un prêt muruirc, mais une dette d'honneur, et ne poucanl, par ionsi'i/iient, être discuté par un /lonni'lr Itomine...
— Très adroit! — s'écria l'Italieu.
— Voici cinquante mille francs, — poursuivit Uesvigues un plaçant des
billets de banque sur le bureau. — Mélanie Gauthier vous a promis une commission de mille francs. — Demandez-en deux... — Ça les vaut, et vous les aurez... — Je viendrai demain matin chercher la reconnaissance...
Le jeune homme remit sous son bras le coffret aux diamants, rejoignit son fiacre et se fit conduire rue de Bellechasso.
La maison habitée par Samuel .Renard était un petit hôtel à deux étages, de construction moderne.
La porte principale s'ouvrait directement sur la rue.
Les fenêtres étaient garnies extérieurement de solides barreaux île fer, et intérieurement de doubles volets doublés de t(Me.
Arnold sonna.
Au bout de quelques secondes s'ouvi'it un guichet grillé pratiqué dans la porte et au moyen duquel on pouvait reconnaître les visiteurs, puis la porte elle-même tourna sur ses gonds, laissant voir sur le seuil un domestique de haute taille, d'une apparence herculéenne, correctement vêtu de noir et cravaté de blanc.
— Vous désirez, monsieur? — demanda-t-il.
— Voir M. Samuel Renard.
— Pour affaires?
— Oui.
— Les affaires ne se traitent point le dimanche, jour de repos... — Ds plus, M. Samuel est très souftVant de la goutte et ne reçoit pas; je ne sais s'il pourra faire une exception pour monsieur... — Cependant, si monsieur veut me donner sa carte...
— C'est inutile, — interrompit Arnolci, — je ne suis pas connu de M. Samuel Renard; je n'ai donc aucun titre à ce qu'une exception soit faite en ma faveur... — Dites seulement à votre maître qu'un explorateur arrivant des Indes, de Bénarès, de Golconde, et en dernier lieu de Ceylan, a des choses merveilleuses à lui montrer...
— Il s'agit de perles, sans doute?...
— De perles et de diamants, oui, et comme je sais M. Samuel Renard grand artiste, grand chercheur de choses introuvables, je me permets de me présenter aujourd'hui dans sa maison... — Veuillez m'excuser auprès de lui, tout en insistant sur l'importance que je mets à être reçu.
Les paroles qui précèdent s'étaient échangées sur le trottoir.
— Veuillez entrer, monsioiu'... — dit le domesti(]ue en s'effaçant pour laisser passer Arnold qui fiauchit le seuil.
Le valet referma la porte cochère et mil en place une forte chaîne à gros anneaux qui la maintenait et rendait impossible de la forcer.
Il introduisit ensuite le visiteur dans un petit salon dont les murailles.
LE .MAUCIIA.XD DE DIA.MAMS
Anioia fut rccuu'iuil jiiîiiu a lu iiurti; (iiir le doiiiesliiliio. LiV. 4G K, IKJÏ, Wil. — Ht-iiroaucUon lolcrail». ^"
tendues d'étoffe rouge, disparaissaient sous les objets d'art et les tableaux de maîtres.
— Je vais, monsieur, — fit-il, — répéter à M. Samuel Renard ce dont vous m'avez chargé pour lui.
Et il quitta le petit salon.
Peu d'instants après, il reparaissait, disant :
— M. Samuel Renard recevra monsieur... je vais conduire monsieur...
Arnold suivit le domestique qui gravit devant lui les marches d'un escalier conduisant au premier étage, lui fit travei'ser une anticliambro également pleine de tableau.x, souleva une portière de tapisserie et ouvrit une porte.
La pièce dans laqui'lle entra le visiteur était assez grande, très simple, garnie de boiseries grises, et ne contenait qu'un seul objet remarquable, un immense coffre-fort eu acier poli occupant tonte la largeur de l'un des panneaux.
Au milieu de celte pièce se trouvait une table carrée, recouverte d'un tapis turc et supportant des balances, une loupe et plusieurs autres objets dont se servent les lapidaires.
Auprès d'une cheminée dans laquelle brûlait un grand feu malgré l'extrême douceur delà température au dehors, un homme de soixante-dix ans à peu près se trouvait assis, ou plutôt étendu dans un grand fauteuil.
D'épaisses couvertures de laine blanche enveloppaient ses jambes.
C'était Samuel Renard.
Vêtu d'une ample robe de chambre do flanelle bleue il avait la tète nue. — Une chevelure blanche très touffue, courte et frisottante couronnait un visage très pâle, aux traits nettement dessinés, qu'encadraient les flots d'une longue barbe, aussi blanche que les cheveux.
Arnold le salua.
Samuel lui rendit le salut par une inclination de tète accompagnée d'un geste de la main, et lui dit :
— l'ardormez-moi, iiionsieur, si je ne me lève paspour vous accueillir... Je suis cloué dans mon fauteuil par la goutte, un vilain mal que je vous souhaite de ne jamais connaître ! — Rn ce moment je no reçois personne... Si j'ai fait une exception pour vous, c'est qu'on est venu m'annoncer do votre part que vous m'apportiez des merveilles, et les merveilles sont si rares aujourd'hui que je me suis laissé tenti-r...
Jl ajouta en s'adressant à son valet do chambre :
— Avancez un siège à monsieur... poussez mon fauteuil jusqu'auprès (le la taille et laissez-nous...
PfMidant que le domestique exécutait ces ordres, Arnold posait sur le lapis turc son cofiret toujours enveloppé. Le vieillard reprit :
— C'est la première fois, monsieur, ce me semble, que nous nous trouvons en face l'un de l'autre...
— C'est du moins la première fois quevousme remarquez. — répondit l'ex-employé de John Mortimer, — mais je vous connaissais, monsieur... — J'avais entendu beaucoup parler de vous et j'ai eu l'occasion de vous voir à Ceylan...
— Il y a deux ans, n'est-ce pas?
— En effet, il y a deux ans... — fit le visiteur, qui mentait avec une assurance admirable.
— Etes-vous établi à Ceylan?
— Non, monsieur. — Je m'y trouvais de passage. — J'habitais Baltimore... — Français et élève de l'École des Mines, j'avais entrepris h mes risques et périls des travaux dans les Indes pour lechercher le diamant... — Les résultats de ces travaux ont été heureux... — J'ai fait, en outre, à Ceylan et ailleurs, des achats et des échanges, et je suis aujourd'hui possesseur de pierreries absolument hors ligne qui constituent ma fortune. — Me trouvant assez riche, le désir m'a pris de rentrer en France et je ne quitterai plus Paris, ma ville natale ..
— Et vous venez me faire admirer ces pierreries (ibsohimeiil hors Uyiie? ■ — demanda Samuel Renard en appuyant d'une façon inconsciemment ironique sur les trois mots soulignés par nous.
— Je viens vous les vendre.
— Me les vendre... — répéta le juif.
— Tel est le but de ma visite.
— Je ne vous cacherai pas que je suis très difficile... — Vous devez lo savoir puisque vous avez entendu parler de moi... — Je n'achète que des pièces tout à fait remarquables... — elles sont devenues si rares qu'en ce moment je n'en trouve pas, et j'aurais grand désir d'en trouver cependant, ayant h fournir les joyaux de la corbeille pour un mariage qui réunit deux maisons souveraines...
— Je vous apporte peut-être ce que vous cherchez en vain... — lit Arnold en souriant.
— Je le souhaite, sans l'espért^r beaucoup.
— L'un de mes oncles, joaillier à Golconde et très connaisseur, était émerveillé de mes trouvailles... — Vous allez en juger, du reste...
— Vous piquez vivement ma curiosité, je l'avoue...
Arnold débarrassa le roffrel de son enveloppe, faite avec des journanx, puis, tirant nne petite clef, il l'ouvrit.
L'Israélite laissa tomber un regard sur son contenu : la pAleur de son visage s'empourpra, un double éclair jaillit de sesyeux, et soudain, oubliant sa goutte, ne songeant plus h la raideur de ses jambes endolories, il se dressa comme mû par un ressort, et les mains posées sur la table, les yeux rivés sur les pierres précieuses entassées, il resta pendant quelques secondes en extase.
Arnold jouissait de l'effet qu'il venait de produire.
— Vous ne paraissez pas mécontent de l'ensemble... — fit-il. Samuel Renard ne répondit point et ne sembla même pas entendre.
Il tira du coffret le plus gros des diamants, celui qui, — nous l'avons dit antérieurement, — dépassait le volume d'un œuf de faisan.
D'une main tremblante d'émotion il prit une loupe, il l'examina longuement, sons toutes ses faces.
Le plaçant ensuite sur l'un des plateaux d'une petite balance, il chargea de poids l'autre plateau.
— A lui seul celui-ci vaut neuf cent mille francs... — s'écria-t-il ensuite. — Vous aviez raison, monsieur, c'est une fortune que vous avez là!... Une fortune dont les plus ambitieux pourraient se contenter...
Transfiguré, rayonnant, en face de ces gemmes, comme un artiste en face du chef-d'œuvre d'un maître inspiré, Samuel plongea ses mains dans le coffret et les en retira pleines de rubis, d'émeraudes, de diamants et de perles.
— Tout cola est très beau, — dit-il, — et en me parlant de merveilles vous n'exagériez point... — IJref, vous voulez vendre...
— Si vous voulez acheter, oui... — Vous connaissant de réputation, j'ai tenu à m'adresser à vous tout d'abord...
— 11 y a là des pierres précieuses représentant au moins trois millions ..
— Vous ne seriez point embarrassé pour traiter une affaire dix fois plus forte...
— Aussi no suis-je pas le moins du monde préoccupé du rbilfre do l'affaire, et j'achèterai certainement si nous nous entendons...
— Vous êtes un homme honnête et juste... Rien ne peut donc nous empêcher de nous entendre.
— Il faut d'abord vérifier une à une les pierres et les perles, cl les peser... — Co sera un peu long.
— J'ai tout mon temps à moi.
— Alors nous allons procéder...
Samuel s'était laissé retomber dans son fauli-uil, car la goutte qu'il avait oubliée momentanémt-nt se rappelait énergiquenient à son souvenir.
— Prenez une feuille de papier, une plume, — ajouta-t-il, — et vous inscrirez le poids de chaque pierre el de cliaque perle, au fur et à mesure que je les pèserai.
Arnold prit les objets désignés et se tint prêt à écrire, L'Israélite commença son travail de pesage et d'examen, indiquant à haute voix le poids en carats, en même temps que la valeur en argent. Il ne fallut pas moins d'une heure pour achever cette besogne.
— Faites l'addition... — commanda Samuel quand le dernier chiffre fut tracé.
Arnold obéit.
— Le total est de trois millions quatre cent vingt millefrancs... — dit-il en finissant.
— J'ai évalué au prix du marchand, vous le savez... — fit Samuel.
— Je le sais, car je connais aussi bien que vous-même la valeur de chaque chose.
— En évaluant ainsi, j'ai réservé pour moi une part de vingt-cinq pour cent de bénéfice certain.
— Ce n'était que justice.
— Alors, ma proposition vous convient?
— Parfaitement.
— Vous êtes rond en affaires, j'aime cela. — Comment désirez-vous être payé ?
— Comme vous le désirerez.
— Je vais d'abord vous verser à l'instant quatre cent vingt mille francs... — Ils tiendront à merveille dans ce coiïret que vous remporterez...
— Bien, monsieur.
— Je vous signerai trois chèques à vue, d'un million chacun, sur trois maisons de banque différentes.
— Quelles sont ces maisons?
— La maison Rothschild, la maison Herlanger et la maison Oppenheim... — Vous poun-ez, au lieu de toucher, opérer un virement et vous faire ouvrir un compte... — Si vous aviez dû retourner aux [Indes, je vous aurais offert une traite pour le montant de la somme sur la maison Mortimer and C", de Calcutta...
En entendant cà l'improviste prononcer ce nom Arnold tressaillit malgré lui, mais d'une façon presque imperceptible.
— Je connais la maison Mortimer, — répliqua-t-il, — mais, je vous l'ai dit, je ne retournerai point aux Indes.
— Connaissez-vous personnellement John Mortimer?
— Non... de réj>utation sonlemtMit. i
— C'est 8on neveu, Lionel Mortimer, qui lui a succédé...
Li: MAltCllAM) 1)1. DIA.MAMS 367
Arnold dressa l'oreille.
— Succédé?... — répéta-t-il. — Le banquier, chef de la maison, a-t-il donc renoncé auxalFaires?
— il est mort depuis un mois...
bil n'avait veillé sur lui-même, l'assassiu d'Etienne Béraud, en apprenant celte nouvelle, aurait fait un bond et poussé un cri ; mais il eut la force de se contenir et de répoudre avec le plus grand calme apparent :
— C'est malheureux...
— Oui, très malheureux, car c'était un honnête homme et relativement jeune encore. . — Pour en revenir à ce qui nous occupe, vous acceptez les chèques sur les trois maisons dont je vous ai parlé?
— Assurément, mais une question : — Avez-vous des fonds chez M. Jules Verrière ?
Samuel fit une légère grimace.
— Peu de chose, — répondit-il ensuite, — et tout à fait par hasard... — Cinq cent quatre-vingt mille francs que je me propose de retirer d'une heure à l'autre.
— La maison n'est-elle pas sûre?
— Je ne prétends point cela, mais la conduite de Verrière est irrégulière et des bruits fâcheux, qui sont peut-être menteurs, courent sur son compte...
— L'n de mes amis de Baltimore, m'ayant chaudement recommandé ce banquier, j'avais promis... Je voudrais tenir parole en déposant un pou d'argent chez lui...
— Eh bien! je puis vous faire un chèque de cinq cent mille francs sur sa maison, mais, croyez-moi, ne lui couliez pas plus, et ne tardez pas trop à retirer vos fonds...
— C'est entendu... — Par ce procédé je me mets en règle vis-à-vis de mon ami, et quelques jours plus tard je suivrai votre conseil...
Samuel frappa sur un timbre.
Le gigantesque valet de chambre entra aussitôt car il se tenait dans la pièce voisine, veillant sur son mait.e comme un bon chien de garde.
— Voici la clef du colfre-forl, — lui dit l'Israélite. — Tu connais le mol... - (Juvre-le... — Donne-moi (juatro cent vin;:t mille francs ou billets de banque et les carnets de chèque des maisons Bothschild, Ilerlanger, Oppenheim el Jules Verrière... — Bien... — le chèque sur Oppenheim ne sera donc que do cinq cent mille francs... — Votre nom, monsieur, je vous prii'..,
— AniMJil hi^vignes... el voici des papiers qui vous prouviTont mon idenlilé...
Suuiuel écarta de la nuiia les papiers que luipiosentait le jeune homme.
3G8 LE MARCHAÎSU DE DIAM.YJNTS
— Je u'eii ai nul besoin... — tlil-il, — je prends livraison et je paye... — Cela se fait ainsi dans noire commerce pour les pierres sur papier... — Yotre demeure?
— Rue de Rivoli, n" 24.
— A merveille... — Je n'ai pas besoin de savoir autre chose... — Comptez vos billets, je vous prie, pendant que je signerai vos chèques... et, à propos de vos chèques, prenez note que si quelque difficulté se présentait chez Jules Verrière pour le paiement de celui de cinq cent mille francs, je vous le rembourserais immédiatement...
Dix minutes phis lard Arnold Desvignes, reconduit jusqu'à la porte extérieure par le domestique aux formes herculéennes, sortait du petit hôtel delà rue Bcllechasse.
— Ainsi, — se disait-il avec une expression de triomphe en regagnant son fiacre, — le seul homme qui pouvait témoigner conire moi, John Mortimer, vient de mourir ! — Voilà une bonne nouvelle et une bonne journée !... J'ai la somme qu'il me faut pour les frais de la guerre!... — Le banquier Jules Verrière est à ma discrétion!... — Les cinquaute millions d'Ëlienne BérauJ seront à moi, et Angélique m'appartiendra!...
DEU.XIÈME PARTIE
L'iiùtel de M'"" de Nervey, la mère du vicomte Georges, l'amant de Mélanie Gaulhier, était situé, nous le savons, rue de Miromesnil.
Il avait été construit vers 1835, à l'époque où les terrains dans les nouveaux quartiers se cotaient encore à des prix relativement bas, et où la main-d'œuvre ne coûtait pas cher.
Solidement bàli, mais sans grande prétention à l'élégance, il n'offrait aucun style particulier.
Qu'oiqu'il fût assez vaste, un nombre limité de domestiques suffisait au
LE MARCIIANn IW. DIAMANTS
Il se trouva désngréablo ù voir.
serviro. — Un cocher, un vali-t do chaml)ro, une femme de chambre et une cuisinière, voilà lout.
Le premier élage étail linl.ilr p.'.r M"'" de Nervey, avec qui iion^^ .liions faire connaissance.
Le second, par son (ils Georfres, le mauvais drAle que nous connaissons déjà...
Depuis cinq ans, la comlesso n'élail sortie qu'à de rares intervalles,
Liv. 47. r. boy, mu. — nr|>roduclian inicrdil* ■*'
clouée presque toujours sur sa chaise longue par une maladie de cœur dont le dénouement fatal devenait imminent.
Nous prions nos lecteurs de nous accompagner dans la chambre à coucher, vaste pièce assombrie par des tentures de couleur foncée et à laquelle un grand lit en bois de chêne, à colonnes torses et à baldaquin, donnait quelque chose de solennel.
La malade était assise ou plutôt à demi couchée en face d'un grand feu que le médecin ordonnait d'entretenir sans cesse. '
Elle avait cinquante-cinq ans seulement : mais, à voir son visage pâle, amaigri, ses traits tirés par la souffrance, sa chevelure presque blanche, on lui en aurait donné tout au moins soixante-dix.
La parenté des Nervey avec Etienne Béraud s'expliquait ainsi :
Un des oncles paternels du marchand de diamants assassiné par Arnold Desvignes, entré au service comme simple soldat et devenu général sur les champs de bataille, avait été créé comte de l'Empire par Napoléon, avec transmission du titre aux descendants mâles.
Théobald Béraud, comte de Nervey, s'étant marié, avait eu deux fils, Achille et Louis.
Achille se maria fort jeune, et de son mariage il eut une fille, Eugénie- Marthe, celle que nous venons de montrer atteinte d'une maladie de cœur arrivée à son dernier période.
Théobald, le grand-père d'Eugénie-Marthe, était mort. — Son père mourut.
Pour des raisons de famille et de fortune, son oncle Louis de Nervey, déjà presque vieux, demanda des dispenses à la Cour de Rome, les obtint et l'épousa, lui conservant ainsi son nom et lui donnant le titre de comtesse.
De cette union naquit Georges de Nervey, qui se faisait appeler non pas comte, mais vicomte, trouvant ce titre plus coquet.
Veuve de bonne heure de son vieux mari, la comtesse eut beaucoup à souffrir par son fils.
Doué d'une inlelligence très médiocre et manquant absolument de cœur, Georges était d'un égoïsme féroce, et de plus corrompu jusqu'aux moelles, ne se doutant même pas de ce que c'est que le setis moral.
Paresseux comme un lazzarone pour tout ce qui concernait les choses de l'esprit, Georges, malgré les instances de sa mère, s'était obstiné à no rien apprendre, à ne se plier à aucun travail intellectuel.
Il avait voulu rester un oisif, un inutile. — Il l'était.
Ceci désolait d'autant plus la pauvre femme que la nature physique de son fils, nature frêle et débile, souffrait elfroyablement des excès auxquels le conduisaient l'oisiveté et le libertinage.
Georges brûlait sa vie par tous les bouts.
LE MARClIAiND DE DIAMAMS 37i
La [ihliï^ii; le cousu mail.
M"'^ de Nervey, qui se savait condamnée sans appel, avait conscience que peut-être son fils partirait le premier, et c'était pour elle ua crève-cœur car, si indigne qu'il fût d'être aimé, elle l'adorait.
iXous avons vu dans la pren)ière partie de ce récit que Georges ne rendait point à sa mère tendresse pour tendresse, et que ce gredin dénaturé, lorsqu'il songeait à la malheureuse femme dont il convoitait l'héritage, trouvait la mort bien lente à venir.
Quoiqu'ayant la tête alourdie par les vapeurs du vin do Champagne eu revenant du repas de noce au Salon des Familles, le jeune homme n'était pas assez gris pour ne point se bien rendre compte du sens et de la portée des paroles de Mélanie.
Il connaissait, ou du moins il croyait connaître à fond sa maîtresse.
Elle lui avait parlé mariage.
Donc elle songeait sérieusement à se faire épouser.
Georges, lui, voulait rester garçon, rester libre et jouir de la vie et de lindépendance.
Mélanie lui plaisait beaucoup comme maîtresse, surtout parce qu'elle flattait son amour-propre, mais comme f(Mnme légitime, c'était autre chose. — Ni elle, ni une autre — à moins pourtant que celle autre ne fût très riche.
— Me marier!... — murmurait-il en remontant chez lui, exténué, la poitrine en feu, la gorge déchirée, toussant à rendre l'âme. — C'est ça qui ne serait point à faire !... — Une jolie sauterelle qu'elle a mis dans sa boite à musique, cette toquée-là!... — Elle va me raser avec ça jusqu'à ce que je lui aie donné de l'argent... et de l'argent je n'en ai pas!... ^ Maman me coupe les vivres sous pré(e.\le que je ruine ma santé en faisant la fête, moi qui suis plus robuste que Vllluslre Savoyard ou que le hempart de Marseille, et cependant il m'en faut, de l'argent ! — J'en veux !...
Après un instant de réflexion il ajouta :
— .J'en veux!... C'est facile à dire... — Je connais maman... Entêtée comme un âne rouge, maman 1... — Elle m'a refusé l'avance du cinquième mois de ma pension, c'est comme si tous les notaires de Paris et de la banlieue y avaient passé... Elle n'en démordra pas... — Comment donc faire?
Tout en monologuant, Georges do Nervoy s'était déshabillé et mis au lit. La tête sur l'oreiller, il poursuivit :
— Mélanie piétcnd qu'elle a un moyen !... (Juel moyen? — Elle prétend qu'elle a un prètiur dans sa manche ! .. (Juel prêteur? — Tout ça c'est do la blagut'!... — Je me trouve sans le sou. et maman a des tas do billets de Lauque chez ce poseur de Veiiilio !... — Je ne suis plus un petit garçon et
372 LE MAItCllAND DE DIAMANTS
je suis fils uniqao... — Il faut que maman se décide à casquer, sinon jo ferai du polin !...
Ayant pris celte belle résolution, Georges s'endonnil d'un lourd sommeil peuplé de cauchemars.
Le lendemain, ou plutôt le matin de ce même jour, il se réveilla vers neuf heures, la bouche pâteuse, la tète lourde, les idées confuses.
Après avoir passé son caleçon, son pantalon à pieds, son veston do flanelle, il alla se regarder dans une glace et constata qu'il avait le teint jaune et livide, les joues creuses avec une tache couleur de brique sur chaque pommette, les yeux cernés, les lèvres blanches.
Malgré la robustesse de son amour-propre il se trouva positivement désagréable à voir.
— Celte satanée noce d'hier m'a cassé bras et jambes ! — dit-il en faisant une grimace qui le rendit encore plus laid. — Je suis moulu... J'ai une figure de papier mâché... — Mauvaise aflaire pour aller demander do l'argent à maman... — Elle va me parler encore de ma santé délicate, des ménagements à prendre!... Moi qui suis fort à renverser un bœuf rien qu'en le touchant du bout du doigt! — Ah! bah! tant pis!... Je risquerai le paquet tout de même...
Georges s'interrompit, secoué par une elfroyable quinte de toux qui ne dura pas moins de cinq minutes, puis il fit une toilette soignée, longue, minutieuse, et il descendit au premier étage.
Sur le palier il trouva la femme de chambre qui sortait de l'appartement de M'"^ de Nervey.
— Est-ce que maman est levée, Joséphine'^ — lui demanda-t-il.
— Oui, monsieur le vicomte, depuis une heure environ...
— Est-elle visible?...
~- Je le pense. — Je viens de lui porter sa potion.,.
— Gomment va-t-elle?
— Toujours bien souffrante...
— Co malin, est-elle un peu gaie?
— Oh! pauvre chère madame, comment voulez-vous qu'elle soit gaie, monsieur Georges?...
— Oui, oui... je comprends bien... Ça n'est pas très égayant de souflrir comme elle souffre... Mais enfin, vous savez, Joséphine, elle a des jours où elle est mieux disposée et d'humour plus facile... — Je vous demande si elle est aujourd'hui dans un de ces jours-là...
— Je ne crois pas, monsieur Georges...
^- El pourquoi ne croyez-vous pas?
— Sa figure est sombre comme à l'ordinaire. .7 peut-être plus encore... et j'ai vu tout à l'heure des larmes dans ses yeux../
Le jeiuic liomme se gratta l'oreille en froiH'ant les sourcils, ce qui chez lui était l'iudice d'uue coutrariélé vive.
Sa mère étant de méchaute humeur, le mouicut no semblait guère favorable pour aller frapper à sou porte-monnaie.
Il y avait urgence, cependant.
Comment remettre?
Georges prit une résolution soudaine.
— Joséphine, — dit-il à la femme de chambre, — demandez à maman si elle peut me recevoir tout de suite ou s'il faut revenir uu peu plus lard...
— Oui, monsieur le vicomte...
La camériste disparut, laissant Georges seul, très soucieux et se posant celte question : — Comment allait-il aborder sa mère et entamer avec elle le difticile entretien qui l'intéressait .'
Au bout d'un instant Joséphine reparut.
— Monsieur le vicomte peut entrer... — fil-elie, — madame l'attend... Georges traversa un petit salon servant de vesliiuile et franchit le seuil
de la chambre de la malade.
— Bonjour, maman... — dil-il, eu allant à elle.
11 avait suffi d'un coup d'œil à M""' de Nervey pour constater l'allératiou du visage de son fils.
Elle l'attira vers elle pour l'embrasser, et eu même temp-> lui prit la main qu'elle trouva brûlante.
— Ou'as-tu donc, ce malin, mon enfant.' — lui demaiida-l-ello d'une voix alléiée.
— -Mais je n'ai rien du tout, maman... — Qu'est-ce que lu veui que j'aie.'...
— Je le trouve plus pâle ([u'à l'ordinaire et il me semble que tu as la lièvre...
— Ah ! mais non, par exemple ! — La lièvre... jamais !... Je suis seulement UQ peu fatigué... oh! rien qu'un peu... et c.a. se compreud... je me suis couché tard...
— A deux heures du malin... oui... je le sais... — Je t'ai culendu rentrer... j'étais éveillée... je dors si peu...
— C'est celto noce d'iùigène Loiseau, (jui n'en linissait pas... 'lu comprends que je ne pouvais m'en aller avant tout le monde... Ça aurait produit le jdus mauvais etfet... On aurait dit que j'étais lier... ot, au coulraire, je suis bou garçou comme pas un!...
— A ce repas de noce, — reprit M"" de Nervey, — tu as bu du vin de Champagne, des liqueurs?...
— Comme tout le monde, maman... — répliqua Georges.
— Tu sais bien que les médecins te le défendent...
— Oh! les médecins, vois-tu, maman, ils exagèrent toujours... ils parlent pour ne rien dire... histoire de faire beaucoup de visites et de grossir la note...
— Ta nature est délicate... Tu as besoin de beaucoup de soins...
— Quelle erreur est la tienne, maman... — Je me porte comme la tour Saint-Jacques!... Je me porte comme la porte Saint...
Le jeune homme ne put achever. — Une violente quinte de toux, prolongée pendant plusieurs secondes, lui coupa la parole.
M"^ de Nervey le regardait avec une tristesse profonde, et ses yeux devenaient humides.
Elle pensait :
— Le pauvre enfant s'illusionne sur son état... — 11 est bien malade... Puis, quand la quinte fut calmée, dominant son émotion, elle ajouta :
— 11 y avait beaucoup de monde à ce mariage '!
— Beaucoup...
— Jules Verrière, notre parent et mon banquier, s'y trouvait ?
~ Oui, avec ma cousine Angélique, sa fille... — Elle a l'intention de venir te voir, m'a-t-elle dit, cousine Angélique, en compagnie de sœur Marie, notre arrière-petite-cousine...
~ J'aurai grand plaisir à les recevoir... — Déjeunes-tu ce matin avec moi ou plutôt près de moi, car je mange si peu que cela ne peut guère s'appeler déjeuner?... — C'est aujourd'hui dimanche... — Il me semble que tu pourrais bien me donner ce jour par semaine... — Je ne te vois presque jamais...
— C'est vrai ; mais, que veux-tu? je suis si occupé...
— A quoi?...
— A des choses très sérieuses, car je t'assure que me voilà en train de devenir un homme sérieux...
— Toi 1 — lit M'"" de Nervey avec beaucoup d'étonnemenl et un peu d'incrédulité.
— Oui, moi, p.irfailemeiit !... et je m'occupe d'une grande aO'uire...
— Ocelle allaire?. .
— Tu vas voir... — Je me sens dégoûté de l'existence oisive que tu m'as reprochée si souvent, et qui pourtant ne m'aura pas été tout à fait inutile, car en fréquentant les courses, les cercles, les théâtres, enfin les endroits où l'on s'amuse, je me suis lié avec des artistes célèbres, des écrivains en vogue, des journalistes connus, des travailleurs enfin, et je veux travailler comme eux...
— Mais tu n'es ni artiste, ni écrivain, ni journaliste...
— C'est-à-dire que je ne le suis pas encore, mais j"ai résolu de le devenir... je veux être journaliste...
— C'est là une ambition fort louable; seulement elle me paraît impossible à réaliser... on ne s'improvise pas journaliste... il faut des connaissances et des aptitudes spéciales...
— Autrefois, oui, peut-être... mais aujourd'hui ce n'est plus ça... on n'a qu'à vouloir...
— Comment, il n'y a qu'à vouloir pour écrire sans préparation soit des feuilletons, soit des articles?...
— Maman, tu ne me comprends pas du tout... je ne veux point rédiger moi-même, mais faire rédiger les autres... — Ma vocation, ma vraie vocation, est d'être rédacteur en chef!
— Très honorable... mais tu ne l'es pas...
— Il dépend de toi que je le devienne...
— Comment?...
— Si tu veux maider, et tu m'aideras, je n'en doute point, la chose est faite, je me propose de fonder un journal, un journal à un sou, avec le concours de toutes les sommités politiques et littéraires... — Ça sera un succès fou... Les autres feuilles n'auront qu'à bien se tenir!...
— Mais pour fonder un journal, pour le lancer, il faut des fonds...
— Bien certainement, il en faut... et pour cela j'ai compté sur toi, maman...
M"" de Nervey regarda son (ils avec défiance.
— Ah I lu as compté sur moi I... — murmura-t-elle.
— .le me serais cru coupable en m'adressanl à d'autres... — Il s'agit d'un placement hors ligne et ton argent le rapportera de gros intérêts... — Tu peu.x m'ouvrir un crédit chez notre parent .Iules Verrière... oh ! pas un crédit illimité... cent mille francs me sufliront... et je ne prendrai pas tout à la fois... seulement, ayant l'inlenlion de commencer dès demain la publicité, lu me feras plaisir en me remettant aujourd'hui un rhi'qiie d'une dizaine de mill»^ francs...
La malade posa doucement hi main sur le bras de suri lils.
— (leorfios, — lui dit-elli-, — ne vas pas plus loin...
— Mais j'ai fini, maman...
376 LE MARCHAND DE DIAM.\NTS
— Regartlo-moi bien pii face.
Le jeuno homme com|iril aussitôt où sa mère voulait en venir, et fit im mouvement de mauvaise humeur.
— Te regarder bien en face... — répéla-t-il. — Pour quoi faire ?
— Pour me laisser lire dans tes yeux... — Mon enfant, tu me trompes, ou plutôt tu cherches à me tromper, mais je ne suis point ta dupe... — Ce journal dont tu parles, mensonge!... Ce travail que tu prétends vouloir chercher, mensonge encore! — Tout cela n'est qu'un prétexte pour m'arracher l'argent que par tendresse maternelle je te refuse...
— Par tendresse! — s'écria lo vicomte. — Ah! elle est raide, celle-là!
— Oui, par tendresse, car je veux te voir vivre, et les plaisirs que donne l'argent, les soupers, les nuits passées au jeu, et le reste, te tuent!... — C'est un suicide que tu commets en le jetant à corps perdu dans une existence mortelle pour toi I — Tu as vingt-ijuatre ans à peine et lu parais usé comme un vieillard, et je ne puis le regarder sans que mon cœur se serre, sans que mes yeux se remplissent de larmes... — Oh! mon Georges, si tu m'aimais... si tu m'aimais seulement un peu, tu n'agirais pas ainsi !
— Bon !... voilà que tu pleures, à présent... — Je le demande à quoi ça sert de pleurer...
— A te montrer tout ce que je soulfre par loi !...
— Ce n'est pas ma faute, si tu souffres!... — répliipia le jeune homme d'un ton bourru. — Qu'est-ce que je fais donc de si vilain, après tout? — Je m'amuse... — Où est le mal?... — Je m'épuise, as-tu dil! — D'abord ce n'est pas vrai, et puis, quand ça le serait, quand il me conviendrait d'employer à ma guise mon dernier laps d'existence et de jouir de mon reste, il me semble que ça ne regarderait que moi !... — Tout ça, c'est des raisons que tu inventes pour serrer les cordons de la bourse!... — Ta tendresse pour moi, oh! la! la!... — Ce n'est pas moi que tu chéris, maman, c'est ton argent mignon...
M"^" de Nervey se leva, chancelante et plus pâle qu'une morte.
— En voilà assez, en voilà trop, Georges... — dit-elle d'une voix étranglée. — Tu n'as pas de cœur, et tu me manques de respect...
— Parce que je te demande un chèque!... C'est ça qui n'est pas chic!... Car enfin l'argent que lu me refuses appartient aussi bien à moi qu'à toi, puisque je suis ton fils unique et par conséquent le seul héritier de ta fortune I
La comtesse, en entendant celte phrase, retomba sur sa chaise longue comme si ses jambes venaient de se briser sous elle, et do grosses larmes inondèrent son visage.
— Mon fils unique, c'est vrai... — balbnlia-l-elle. — Le seul héritier de ma fortune, c'est vrai... Mais pour en disposer il faut attendre que je sois
'■, br^uja-t-eUf J une vui.\
nioile... Taul que je suis vivaiile j'en reste mailresse absolue, seuleineuL tu en jouiras vite, car lu suis aljréger ma vie!...
Et la malade, haletante, suffoquée par les sanglots, cumprima de ses deux mains sa poitrine où son cœur endolori battait à se briser.
Tout autre fils, moins perdu de vices, moins dénaturé, moins abiiili jiar lu vie à outrance, Si-rait tombé à genou.x près de celte mère au désespoir et, reiienlanl, aurait imploré son pardon.
Liv. 4S r Uuï, «ail. — R«iiruauction iuUriiu« 48
L'amaut de Mélanie Gauthier n'eut garde d'agir ainsi. A son tour il se leva, haussa les épaules et se mit à parcourir fiévreusement la chambre en s'écriant :
— Voyous, maman, tout ça c'est du mélo ! — Si tu savais comme c'est démodé, comme c'est vieux jeu!... — On ne veut même plus de Marie Laurent dans ces rôles-là! — Tu te fais de la bile pour des riens... tu te montes... tu te montes!... — De quoi s'agit-il, cependant? De la chose dn monde la plus naturelle : — Je n'ai pas d'argent et il m'en faut... Tu eu as, donne-m'en! — Tu vois comme c'est simple...
— Tais-toi ! — fit M"*' de Nervey. — Va-t'en !...
— Ni l'un ni l'autre! — répliqua Georges en se campant ellronténieut en face de sa mère.
Puis il répéta :
— Il mefaulde l'argent... Débarrasse-toi vite de moi en m'en donnant...
— Tu n'auras rien... — Ma conscience me reproche d'avoir été coupable eu satisfaisant trop longtemps tes exigences... ?i lu es ce que tu es, c'est en partie ma faute, et je m'en accuse... — Je n'irai pas plus loin. — Tu n'auras rien...
— C'est Ion dernier mot?
— C'est mon dernier mot. — Rien, moi rivante...
— Eh bien! j'attendrai! — fit cyniquement le misérable.
— Ma mort, n'est-ce pas"?
— Dame! puisque tu m'y forces!...
Ces mots infâmes, prononcés par ce fils tant aimé, assommèrent littéralement la comtesse.
— 11 me tue... — bégaya-t-elle d'une voix éteinte, — il me tue... La malheureuse mère paraissait, en effet, près de moarir.
Une crise violente tordit ses membres grêles, puis elle poussa un long' soupir et perdit connaissance.
Georges, sans jeter un coup d'œil eu arrière, sortit de la chambre eu fermant la porte avec bruit.
Joséphine, la femme de chambre, se trouva sur son passage.
— Allez donc voir maman, — lui dit-il d'un ton brusque; — je crois qu'elle a grand besoin de vous...
La camérisle effrayée s'empressa d'entrer dans l'apiiarLomenl Je sa maîtresse, tandis que Georges remontait chez lui, et prenait pour sorlir son pardessus, ses gants et son chapeau.
Il était d'une humeur de dogue et toussait à rendre l'ànie.
— Ahl — murnaurait-ii quand une accalmie se produisait outre deux quintes. — Ahl elle me coupe les vivres!... Ah! elle ne veut entendre à rien! J'ai vu le moment où elle allait parler de me faire interdire! — Alors,
LE MAIICHAND DE DIA>LVNTS 379
je vivrai de l'air du temps, et Mélatiie me lâchera, elle pas bête et très pratique! — ITalte-1'i! — Ça ne peut pas marcher plus longtemps comme çal — Je casserais plutôt l'hôtel pour en brocanter les morceaux!
Toujours furieux, Georges descendit et se rendit rue de Monceau, chez sa maîtresse.
La femme de chambre l'accueillit par ces mots :
— Madame est sortie.
— Déjà! — s'écria-t-il.
— Oui, monsieur, mais madame m'a bien recommandé de dire à monsieur de revenir dans l'après-midi... — 11 parait que c'est important..
— Très bien. — Je reviendrai...
Et le vicomte alla déjeuner à son cercle.
Vers trois heures, Georges de Nervey retourna chez Mélanie. Celle-ci, revenue de la rue du Paon-Blanc, l'attendait le visage rayonnant.
— M'apportes-tu mes deux cents louis? — lui demanda-t-elie.
— Je ne suis point en train de plaisanter... — répondit-il d'un ton maussade, — tu sais bien à quel point je suis à la côte...
— Mais ta mère?
— Maman? Ah! ne m'en parle pas!... — Tout ce que j'ai pu obtenir d'elle, après une scène de mélo qui se portait bien, c'est sa malédiction ou quelque chose d'approchant... aussi je suis dans une colère..
— Allons, calme-toi...
— Se calmer, c'est bientôt dit... quand ou n'a pas un sou...
— De l'argent?... tu eu auras ce soir...
— Ileiii!... — s'écria le vicomte en regardant Mélanie pour s'assiu-er qu'elle parlait sérieusement, et seulement alors il remarqua l'expression de triomphe peinte sur sa Il;^nre.
— Tu en auras, et même tu en auras beaucoup... — poursuivit la jeune femme.
— Combien?
— Cinquante mille fraiis.
— Allons donc!
— Ça te parait invraisemi)lable. je cunipri-nds ça... C'est cependant la véiilé la plus littérale... Ah! tu me dois une lièrc chandelle... J'ai déniché
330 LE MAIICIIAXD D'^ DIAMANTS
un brave homme d'usurier qui a confiance en toi... — Rendez-vous à sept heures, ce soir, pour souscrire et palper... — Tu vois qu'avec moi ça ne traîne pas!... Allons faire un tour au Bois...
A sept heures moins cinq minutes Georges et Mélanie descendaient de voiture sur le quai de l'IIôtel-de-YiHe, pénélraient dans la rue du Paon- Blanc, gravissaient l'escalier que nous avons décrit et sonnaient à la porte d'Agoslini.
L'Ilrilien vint ouviir.
— Je me doutais que vous seriez exacts... — fit-il en souriant. — Entrez donc...
— Je vous présente M. Georges de Nervey, — dit Mélanie après avoir franchi le seuil du cabinet.
— Oh! je connais monsieur... Je le connais depuis longtemps... — répliqua l'homme d'affaires. — Asseyez-vous... — Nous allons causer...
— Allons droit au fait... — s'écria Mélanie impatiente. — Avez-vous réussi?
— J'ai réussi, mais non sans beaucoup de peine... — Monsieur le vicomte est complètement brûlé sur la place de Paris... — J'ai malgré tout décidé mon homme... Seulement ce sera un peu cher...
— C'est un détail!... — murmura Georges de Nervey avec un soupir d'allégement, car malgré laflirmalion de sa maîtresse il n'ajoutait qu'une foi médiocre à la conclusion d'une grosse affaire.
— Oui, oui, c'est un détail! — appuya Mélanie, — un détail sans la moindre importance!
Agoslini ouvrit le tiroir de son bureau, y prit les billets de banque apportés par Arnold et les plaça bien eu évidence devant lui.
Georges et Mélanie suivaient du regard ses mouvements.
Les yeux du jeune homme semblaient s'agrandir à la vue des papiers soyeux de la Banque de France ; quelque chose qui ressemblait à un rayon jaillisrsait de ses prunelles vitreuses; ses maigres doigts frémissaient de convoitise.
Mélanie ne paraissait guère moins allumée.
— Voilà les fonds... — dit Agostini, — ils vous seront remis dès que vous aurez signé le petit acte dont je vais vous donner lecture...
— Lisez, cher monsieur... lisez vite!...
L'homme d'affaires déplia une feuille de papier liinl)ré couveite d'écriture, et avec son accent italien commença :
— " Je soKSfii'jiié, Gconjcs île yt'rcey, reconnais demir à monsieur William Scool la somme de quatre-vingt mille francs... »
Georges fit un bond.
— Ilein?... quoi".'... vous dites?... — inlerromjiil-il.
— J'ai dit : quatre-vinçit mille francs...
— Qualre-vinpt mille pour cinquante mille? — C'est ça que vous trouvez un peu cher! — s'écria le jeune homme, — je ne signerai point pareille chose!... non! non! jamais de la vie!... C'est pour le coup qu'il faudrait m'interdire! — Je donne soixante pour cinquante, et pas un fichtre avec! — C'est à prendre ou à laisser...
— Nous sommes parfaitement d'accord, cher monsieur, c'est à prendre ou à laisser... — Donc n'en parlons plus... — répondit Agoslini.
En même temps, il remettait la main sur les billets de banque et les réintégrait dans le tiroir d'où ils étaient sortis et qu'il refermait.
La figure de Mélanie exprimait un désappointement immense.
En voyant disparaître le papier Garai, M. de Nervcy sentit un frisson effleurer son épidémie.
Il se laissa retomber sur sa chaise en balbutiant :
— Soyez raisonnable, que diable!... — Vous devez comprendre que c'est trop cher... beaucoup trop cher!...
— Je n'ai rien à comprendre et rien à discuter... — répondit l'Italien. — L'argent n'est pas à moi... — Je suis un mandataire exécutant les ordres qu'il a reçus... — Je ne puis changer une virgule à l'engagement à prendre...
— Cependant...
— A quoi bon des paroles inutiles, monsieur le vicomte?... — C'est oui ou c'est non... Décidez-vous, et décidez- vous vile, car il se fait tard et j'ai à sortir...
— Est-il riche, ce monsieur William Scoot dont je n'ai jamais entendu parler?
— Fort riche.
— Sera-t-il disposé, par la suite, à faire avec moi d'autres affaires?...
— J'en suis convaincu, puisqu'il ne recule pas devant la première...
— Eh bien! j'accepte la teneur de l'engagement, mais c'est pour entrer en relations... — Continuez votre lecture, s'il vous plaît...
Agostini reprit :
— n ... la siinime de qualre-cimjl mille francs, à moi remise en espèces, à tilre de prêt, constituant une dette d'honneur... — Je m'eii()age à lui rembourser cette somme à prernihi' n'-iiuisilion, aussitôt que je serai en possession de l'hnituije de M'"" ht ciiinlrssr dr yrrrri/, ma mère. — Les int('r(Us senoil payés en mnuc tinips ijiir le ctipilal, « raison de cinq pour ci ni l'an. »
382 LE :\IARCiIA.\D DE DIAMANTS
Pour l;i seconde fois Georops boiulil.
— Des intérêts par-dessus ]e marché!... — s'écria-l-il. — Ah! par exemple, elle est trop forte, celle-là!...
— Rien n'est signé.. — Si ça ne vous va pas, refusez! — Refusezvous?
— Il n'y aurait point, par hasard, quelques autres petites exigences? — fit le jeune homme en ricanant.
— Pas une seule...
— Enfin, c'est heureux !
— Acceptez-vous ?
— 11 faut bien en passer par là... Mais il sait tirer i)on parti de ses écus, votre monsieur William Scoot!...
— C'est son droit... Donnez-lui une première hypothèque sur l'hôtel de madame votre mère, il ne vous prenilra f;uère plus cher que le Crédit Foncier...
— Allons, passez-moi ça que je signe, puisqu'il n'existe aucun moyen de faire autrement...
Agostiiii tendit la feuille de papier timbré au jeune homme qui en relut en grommelant le libellé, puis prenant une plume, écrivit :
(( Lu et approuvé : — Bm pour qaatre-vhvjl mille francs.
« Georges de jXeuvey. »
— Voilà... — dit-il ensuite.
L'Italien reprit l'acte, examina très allentiveraenl les quelques mots tracés par Georges et la signature, rouvrit son tiroir, reprit la liasse de cinquante billets de banque, en compta quarante-neuf et les posa devant le jeune homme.
— Voilà quarante-neuf mille francs... — lil-il. Troisième bond de M. de Nervey, qui s'écria :
— Comment! comment! quarante-nouf? Mais c'est cinquante!..
— M""" Gauthier m'a promis en votre nom une commission de mille francs.
— Certes! — répliqua Mélanie, — et M. Agostini les a mérités d'autant plus qu'il vous promet d'intervenir auprès de son prêteur pour vous obtenir aux mêmes conditions une autre somme de cinquante mille francs.
— Je m'y engage formellement... — dit l'Italien. — Jo lui en parlerai dès demain en lui remettant cet acte, et j'irai porter la réponse à M""' Gauthier, chez elle.
— Tâchez que la réponse soit bonne... — fil Georges en riant, — et c'est moi qui vous promets une prime de deux mille...
— .le làclierui de la gigiiei". ..
Le vicomte de Nervey roula les quarante-neuf billets de banque, les mit dans sa poche et quitta le logis d'Agostini avec Mélanie, qui se [n'omettait de mettre la main sur une large part de l'argent prêté grâce à elle.
La journée suivante devait ètro bien employée par Arnold Desvignes.
Dès le matin, il traça son itinéraire.
Il avait à voir Agostiui, à encaisser le montant des chèques remis par Samuel Renard et à faire opérer des virements chez les banquiers où il laissei'ait les fonds et qui ouvriraient des comptes à son nom. — Il voulait surveiller l'installation du mobilier dans l'hôtel de la rue de Tivoli, savoir si le cocher et la cuisinière y avaient déjà élu domicile; se rendre ensuite chez le notaire, pour signer avec M. lierlhier l'acte d'acquisition de l'hôtel.
Il remettait au lendemain une démarche capitale, sa visite à Jules Verrière, visite qui devait être le premier acte du formidable drame échafaudé dans son esprit.
Lu sortant de son pavillon, il se rendit chez Agostiui, qui ratlendait.
— Eh bien! — lui demanda-i-iJ, — a-t-il signé?
— Per Bacco! je le crois, qu'il a signé!
— Sans récrimiiialioiis?
— 11 a récriminé pour la forme, pour le principe, pour sauver les apparences, mais vous m'auriez fait mettre cent mille francs au lieu de quatrevingt mille, qu'il aurait signé tout de même et des deu.K mains. - La preuve, c'est qu'il désire avec ardeur conclure une nouvelle atfaire avec vous dans les mêmes conditions, et qu'il m'a prié de vous en parler...
— Eh bien! pourquoi non :'
— Quoi! — s'écria l'Italien slupél'ait, — vous consentiriez à vous découvrir davantage?...
— l'aifuilement.
— .Mais songez donc...
— Ce sont mes alTaires... — interrompit Arnold d'un ton sec. — S'il me pldit de compromettre mon argent, de le perdre même, cela ne regarde que moi... — Dites au vicomte de Nervey que j'irai jusqu'à deux cent mille francs, par fractions égales de cinquante mille francs, espacées de mois en mois... — Donnez-moi la reconnaissance... — Bien, merci... — Maintenant j'ai besoin d'avoir la note exacte des dettes du jeune homme, et de savoir ijuels sont ses créanciei'S... — Occupez-vous de cela le plus tôt possible...
— Je me mettrai en campagne dès aujourd'hui...
— Je n'ai pasaiitic chose à vous recommander... Et .\rnold Dcsvigues sortit du cabinet d'Agostini.
38 i LE MAilCIIAXD DE UIA.MAMS
Eu quiltaul la rue du Paon-Blanc, l'ex-employé de la maison Mortimer se rendit successivement dans la maison de banque Rolhschild, Oppenheim et Herlanger.
Là il loucha le montant des chèques signés par Samuel Renard, se fit ouvrir des crédits aux sommes qu'il laissait en compte, et reçut des carnets de chèques. — Il se trouvait posséder dans trois banques diiïérentes, toutes trois de premier ordre, deux millions cinq cent mille francs.
— L'argent de la guerre... — murmurait-il en se faisant conduire rue de Tivoli.
La cuisinière finissait d'emménager tout dans la cuisine et dans l'office. — Le cocher son mari courait depuis le malin pour l'acquisilion d'une voiture et d'un cheval; les ouvriers du marchand de la rue Saint- Lazare installaient le mobilier.
— Tout va bien... — se dit Arnold.
Il alla déjeuner, puis il prit le chemin de l'étude du notaire où il signa l'acte d'acquisition de l'hôtel et versa l'argent qui lui fut demandé pour les frais de toute nature, enregistrement, honoraires, etc.
La journée s'avançait.
L'assassin d'Etienne Béraud avait besoin de repos pour se préparer à l'enlrevue, ou plutôt à la lutte dii lendemain.
Après avoir dîné légèrement il renlra chez lui.
Tandis que se passaient les diverses choses racontées par nous dans les chapitres qui précèdent, le Parquet et la Préfecture de police s'occupaient d'uue façon très active de l'alfaire de V Hôtel des Indes, la disparition de ce voyageur dont on ne connaissait que le nom à' Etienne Béraud qui signait la dépêche envoyée de Marseille.
On s'agitait beaucoup, mais dans le vide.
Les plus fins limiers de la Sûreté avaient été lancés dans toutes les directions et n'obtenaient que des résultats négatifs.
Aucun point de départ sérieux n'ayant pu leur être donné, ils cherchaient en vain une piste.
Un faux commissaire aux délégations s'était présenté rue Joubcrt, à YOôtel des Indes, accompagné d'un faux agent.
Ce faux magistrat, après avoir arrêté un voyageur arrivé le matin l'avait enib-illé dans une voiture, en emportant ses bagages et en donnant l'ordre
Li; MAi'.CIIA.M) l)i: DIAMANTS
Frédéric et Miilanic, riiynes de se comprendre et de s'apprécier.,
au cocher de toucher au Déj-ùl de la rréfeclure, où uaturelleineul il sélail bien fjardé de se reiulre.
Voila tout ce qu'où savait de positif.
Aucun signalement sérieux n'avait pu être relevé.
On ignorait même si la voiture ayant servi à renlèvement portail un numéro.
llieu d'utile n'était sorti des renseignements pris au chemin d<' fer.
Liv. 49 F ROY, iiH. — Htproduclioa Interdite i'J
On avait résolu d'abord de procéder à l'interrogatoire de tous les cochers de Paris, mais, réflexions faites, on s'était arrêté dans cette voie.
Il semblait, en effet, absolument certain que le cocher était un complice, conduisant une voiture dont on ne retrouverait point la trace.
On s'agitait donc en pleines conjectures, — nous le répétons, — dans la phase des suppositions, et rien ne permettait d'espérer qu'on pût mettre la main un peu plus tôt ou un peu plus tard, sur le bout du fil conducteur.
Ce jour-là même cependant un incident fortuit parut jeter un peu de lumière au milieu des ténèbres de cette affaire.
Il était deux heures de l'après-midi lorsque l'huissier du procureur de la Ri]ml»lique vint prévenir le magistrat que le représentant du baron de Rothschild demandait une audience.
Ordre fut donné de l'introduire sur-le-champ.
— A quoi dois-je votre visite, monsieur? — lui demanda le chef du Parquet après lui avoir désigné un siège à côté de son bureau.
— .\ un article de journal, monsieur...
— Un article de journal injurieu.x: pour la maison Rothschild ?
— En aucune façon.
— Alor.s, veuillez vous expliquer.
— Le Parquet — (s'il faut en croire cet article) — s'occupe beaucoup dans ce moment d'une disparition entourée de circonstances étranges.
— Parlez-vous de l'affaire de la rue Joubert ?
— Je parle de la disparition d'un voyageur nommé Etienne Béraud, arrivé dans l'après-midi à VHùtel des Indes, et qu'un fau.'î commissaire de police est venu arrêter le soir même... — Aujourd'hui seulement le hasard a fait tomber sous mes yeux l'article relatant ces faits...
— Venez-vous m'apporter des éclaircissements au sujet de cette ténébreuse affaire?
— Peut-être... — ■ Vous en jugerez... — Le nom d'i'^lii'nne Réraud m'a frappé tout d'abord, et voici pourquoi : — J'ai reçu dans mon cabinet, il y a de cela douze jours environ, une personne de ce nom, m'apportant un chèque de la maison John Mortinier, l'une des importantes maisons de Calcutta, sur la Banque de France, me priant de faire encaisser pour lui ce chèque et de lui ouvrir sur notre maison un crédit égal à la somme qu'il représentait...
— Somme considérable ?
— Cinquante et un millions.
— Cinquante et un millions!... — répéta le procureur de la République avec une surprise manifeste.
— Mon Dieu ! oui, tout autant. — Ces millions lurent encaissés le lendemain et le crédit ouvert.
-^ Supposez- vous que le possesseur d'une semljlable fortune soil cet Etienne Béraud qu'on a fait dis[)araitre ?
— Cela me paraît indiscutable... — Dabord les deux noms sont identiques, et ensuite le signalement donné par le journal s'applique de point en point au voyageur que j'ai reçu et qui, lui aussi, était arrivé à Paris le malin même...
— Le motif du crime m'apparaît alors clairement... — dit le procureur de la République. — On croyait trouver le chèque dans les mains d'Klienne Béraud ou la somme dans ses bagages, que l'on faisait disparaître en mémo temps que lui...
— C'est probable pour ne pas dire certain... — Soupçonnez-vous (juels peuvent être les auteurs de l'enlèvement?
— Les soupçons ne se portent, jusqu'à ce moment, sur pt^rsonne... — Pouvez-vous ajouter quelque chose aux précieux renseignements (juc vous venez de me donner ?
— Rien qui soit de nature à vous guider... — Etienne Béraud venait des Indes, il me l'a dit, et il allait se fixer à Paris, sa ville natale... — voilà tout ce que je sais...
— Vous ignorez alors ce qu'il comptait faire à Paris ?
— Complètement.
— Lui avez- vous remis un carnet de chèques sur votre maison?
— Du tout. — Je ne pouvais le faire qu'après encaissement, ignorant si le chèque, dont en somme la signature pouvait être fausse, serait payé. — .Je lui remis seulement un reçu de ce chèque...
— Ouand devait-il revenir vous voir?
— Dans un laps de deos ou trois jours, et depuis, à mon grand étonnemenl, je n'ai point entendu parler de lui.
— .Ne pourriez-vous demander quelques renseignements au signataire du chèque, le banquier de Calcutta, John Mortimer?
— John Moriimer est mort depuis un mois environ...
— Voilà une circonstance fâcheuse, car enfin il devait connaître son client et les détails donnés par lui sur les relations de celui-ci nous auraient peut-être éclairés... Il faudrait savoir qui pouvait être instruit du jour et de l'heure de l'arrivée à Paris d'Ltienne Béraud, muni d'un chèque au porteur de cinquante et un millions... — Des gens de Calcutta, sans doute... des gens de l'entourage du banquier... Le coup a été préparé à Calcutta, j'en jurerais, mais ceux qui l'ont préparé et exécuté, quels sont-ils ?... — On les chercher? où les trouver?... — Peul-èlJi'c k l'heure qu'il est sont-ils déjà bien loin de la France !... Une question encore, je vous prie...
— Faili.s.
388 LE MAUGHAM) ULl DIAMANTS
— Supposez-vous qu'ÉtienneBéraud avait (l'aulres valeurs que le chèque qu'il vous a remis?...
— 11 devait ea avoir... — Je crois inadmissible qu'un homme riche comme il l'était ne fût point muni d'une somme assez forte d'argent comptant... Rien de plus facile, d'ailleurs, que d'éclaircir le fait... — La maison Mortimer, de Calcutta, malgré la mort regrettable de son chef, pourra vous renseigner très exactement sur les capitaux remis à Etienne Béraud au moment de son départ.
— Quel est le successeur du banquier Mortimer? — : Son neveu, un tout jeune homme...
— J'enverrai aujourd'hui même une dépêche...
— Maintenant, monsieur le procureur de la République, je vous demande la permission de vous questionner à mon lour...
— Je suis à vos ordres.
— Nous avons en caisse les cinquante et un millions touchés pour le compte d'Etienne Béraud disparu... — Que devons-nous faire de cet argent?
— Le garder jusqu'à ce que la lumière ait été faite et que les héritiers d'Etienne Béraud soient connus, si la mort est prouvée... — Je n'ai pas besoin de vous prier de faire arrêter immédiatement quiconque tenterait dans vos bureaux une démarche suspecte au sujet de cette somme.
— Des ordres vont être donnés à cet effet... — Monsieur le procureur de la République, vous avez prononcé tout à l'heure un mot qui a ouvert des horizons devant moi...
— Quel mot?
— Celui d'héritiers... — Etienne Béraud devait avoir une famille à Paris, puisqu'il comptait s'y fixer... — qui sait si les auteurs du crime, — (en admettant qu'un assassinat ait été commis) — ne sont pas des parents pressés d'hériter?... — Ne pensez-vous pas qu'il faudrait rechercher les membres de sa famille et les interroger?...
— Les interroger, non, quant à présent du moins, — répondit le magistrat. — Mais les soumettre à une étroite surveillance... et ce sera fait... si nous parvenons à les découvrir...
Quelques paroles furent encore échangées, puis les deux hommes se séparèrent, et tandis que le représentant du baron de Rothschild regagnait la rue Laffitte, le procureur de la Hépublique faisait prier le jugo d'instruction chargé de l'alfaire de VUôtel des Indes de venir le trouver, envoyait chercher le chef de la Sûreté et s'entretenait longuement avec eux des ordres à donner et des recherckes à commencer...
Agoslini, tout en s'occupant activement de recueillir les renseignements demandés par Arnold Desvlgnos sur Georges de Nervey et sur les parents
d'Klieime Béraud, prit une heure pour se rendre chez Mélanic Gauthier, ainsi qu'il avait, la veille, promis de le faire.
La jeune femme le reçut, toute joyeuse, car elle avait sans beaucoup de peine prélevé la part du lion sur les quarante-neuf billets de mille francs remis au vicomte.
— Eh bien! avez-vous réussi dans votre négociation? — lui demaïuiat-elle.
— Plus complètement encore que vous ne l'espériez et que je ne l'espérais moi-même... — répondit-il.
— .'\hl par exemple, il faut que je vous embrasse pour cette bonne nouvelle ! — s'écria Mélanie rayonnante.
El, en effet, la jolie fille se jeta comme une folle au cou de l'homme d'affaires.
Après cette chaude accolade Mélanie demanda :
— Et de combien se fendra-t-il, ce brave homme de prêteur?
— Il ira jusqu'à cent cinquante mille francs en trois versements échelonnés, de cinquante mille francs chacun, — répondit l'Italien. — Mais je dois vous prévenir qu'il met à son nouveau prêt une condition...
— Si onéreuse qu'elle soit, je me charge de la faire accepter à Georges.
— Elle n'est pas onéreuse le moins du monde... — M. William Scoot, mon capitaliste, veut tout simplement connaître les prêteurs vis-à-vis desquels .M. de Nervey a déjà engagé sa signature, et le chiffre exact de leurs créances...
— Est-ce qu'il voudrait racheter ces créances, par hasard?
— Je n'en sais absolument rien... — Je ne suis auprès de vous que son porte-paroles... — \e pouvez-vous vous charger d'obtenir de M. de Nervey la liste de ses créanciers?...
— Ilumt hum!... il est têtu, le vicomte.
— Tant pis pour lui... — la condition posée est sine qua non! — s'il refuse d'y souscrire, rien de fait.
— J'aurai les noms que vous désirez... — dit Mélanie vivement, — et je vous les porterai après-demain, au plus tard... — j'en connais déjà un... — Bloch, un bookmaker de la rue de Hanovre... il a prêté vingt-ciîiq mille francs...
L'Italien inscrivit le rcnscignenu'nt sur son carnet, et partit en recommandant l'exactitude à Mélanie.
320 LE MAUCllAiND DE DIAMANTS
■ Celle-ci — peut-èlro nos lecteurs s'en souvienneut-ils — avait donné l'cndez-vous pour le mardi suivant à son cousin, le beau Frédéric Berlin.
Ni l'un ni l'autre n'oubliaient ce rendez-vous.
Mélanie voulait satisfaire une de ces toquades qui lui prenaient de temps à autre sinon le cœur, du moins la tète.
Frédéric partageait dans une certaine proportion cette toquade de sa cousine, mais pour ce joli monsieur, eflroyablement pratique, le véritable but de cette liaison commencée au Salon des Familles, ce n'était pas une satisfaction d'amour, c'était un intérêt d'argent.
Depuis longtemps, nous l'avons dit, Frédéric Bcrtin rêvait de devenir l'amant de cœur d'une horizontale bien posée.
Il voyait là, pour lui, le Pactole.
Dès cinq heures du soir il commença à faire une toilette qui lui semblait Je nec plus ultra de l'élégance; mais la coupe des vêtements et surtout la manière dont ils étaient portés décelaient du premier coup d'œil, pour un connaisseur, le vil gredin habitué à vivre avec des femmes, dans les brasseries et dans les caboulots des boulevards extérieurs.
A sept heures, les moustaches retroussées et cirées, les cheveux retombant sur le front, à la Capoul, et collés a.ux tempes grâce au cosmétique du coifTeur auquel il av^it en dernier lieu confié sa tête, il se dirig-ea vers la rue de Monceau, par les boulevards de GUchy et des Batignolles.
CLemin faisant il rencontra plusieurs habituées des Uals de l'Élysée- Montmartre, célébrités chorégraphiques et galaules du quartier.
Toutes essayèrent de l'arrêter, briguant l'honneur d'être vues causant avec lui, et peut-être espérant l'enlever à la Grande Js^ùelle, dont il était en ce moment le chevalier en titre.
Mais, ce soir-là, Frédéric la. faisait à la pose.
Il ne répondait que par un dédaigneux coup d'œil aux sourires promoltcurs, et passait fier comme Artabau.
Mélanie avait pris ses précautions pour être libre eu disant à Georges dès le matin :
— Aujourd'hui, je dîne en famille chez ma taule... -^ J'y resterai tard... — Va dîner au cercle, tâche de ne pas perdre trop d'ai-gent cl rentre coucher chez toi...
La perspective d'une soirée et peut-être de toute une nuit de jeu enchantait le jeune homme, qui sentait dans son portefeuille assez de hiilels do mille francs ^ouv poser des banques au baccara.
Il ne lit pas une objection.
Dans l'après-midi Mélanie commanda à sa cuisinière, qui ne mauquail, point d'un certain mérite, un menu soigné — potage à la bisque, côtelettes d'agneau sur une purée de marrons, homard à l'américaine, bécasses truf-
fées, cèpes à la bordelaise, etc., etc., et fit moater de la cave queljues bouteilles de vin de Corton et de vin de Champagne.
A sept heures et demie précises Frédéric arrivait.
La femme de chambre l'introduisit au salon en lui lançant des regards enllammés et en se disant tout bas :
— Ah! saperlotte, quel joli homme! — C'est moi qui donnerais bien quelque chose pour être à la place de madame.
Puis la camériste se retira en étonlTant un soupir.
Ce soir-là, Frédéric Berlin devait marcher de surprise en surprise.
Ébloui d'abord par le luxe de l'ameublement, il le fut plus encore par la toilette de Mélanie, qui tenait à se rendre irrésistible et qui l'était en ellet; puis, par les petits plats fins et pimentés du diner, jiar le bouquet généreux du vieux corton et par le pétillement ambré du sillery-œil-de-perdrix.
Glissons, n'appuyons pas.
Frédéric et Mélanie étaient dignes de se comprendre et de .s'apprécier. — Ils semblaient faits l'un pour l'antre.
Aussi ni l'un ni l'autre n'éjirouva de déception dans ce premii-r rendezvous... nous ne dirons pas : d'amour, ce serait prostituer ce mot.
Mélanie fut aimée comme elle voulait l'être.
Frédéric, en quittant la rue de Monceau pour regagner son logis de la rue des Abbesses, caressait dans la poche de son pantalon un joli billet de mille francs que Mélanie lui avait recommandé de ne point ménager, attendu que quand il n'y en aurait plus, il y en aurait encore.
Tous les deux, on le voit, tenaient leur idéal!
Les uns le cherchent dans le bleu, les autres dans la boue.
Laissons s'écouler un intervalle de vingt-(juatre heures employées par Arnold Desvignes à recueillir un supplément d'informations, et accompagnons le jeune homme au moment oii il se présentait rue Le Poletier, aux bureaux de la maison de banque Jules Verrière, pour toucher, ou tout au moins pour présenter le chèqu'e dw cinq cent (uille francs à lui remis par le marchand de diamants Samuel Kenard.
Onze heures du matin venaient de sonner.
L'ex-secrétaire du banquier de Calcutta monta directement aux bureaux où plusieurs commis grilfG/maicnt de« chilTws, pewchés sur leuv.s tables donière un grillage à mailles serrées.
Lu gare jii de recclti;s, .;n livrée gris de fer à boutons d argent, se tenait asii , dans le couloir, prêt à donner des indications.
— Monsieur désire? — dcmarida-l-ii.
— Parlera .M. Jules Verrière...
— M. Verrière est venu ce matin comme de coutume et vieat de partir pour aller déjeuner chez lui.
— Reviendra-t-il?
— C'est probable.
— A quelle heure?
— Entre une heure et deux; mais, si c'est pour affaire de banque, monsieur peut s'adresser au fondé de pouvoirs qui lui répondra.
— C'est pour encaisser un chèque...
— Que monsieur présente son titre au guichet numéro 2, pour la vérification et le visa.
Arnold se dirigea vers le guichet qui venait de lui être désigné et le trouva clos.
Jl y frappa légèrement.
La petite porte mobile tourna sur ses gonds, laissant voir la lète blonde d'un garçon d'une vingtaine d'années.
— Je viens toucher le montant dun chèque, monsieur... — lui dit Ainold.
— Donnez... — répliqua l'employé qui prit la feuille oblongue de papier d'un rose pâle et dit à haute voix :
— Compte Samuel Renard...
Puis, après avoir jeté un coup d'œil sur le chiffre; il murmura avec une surprise qui n'était point exempte d'épouvante :
— Cinq cent mille francs!...
Refermant alors le guichet, il quitta sa place et courut à l'un de ses collègues qui venait de prendre un registre dans un casier et qui le feuilletait d'une main nonchalante.
— Combien au compte Samuel Renard? — lui demanda-t-il vivement. Le collègue ayant trouvé ce qu'il cherchait, répondit :
— Cinq cent quatre-vingt mille. — Combien à payer? • — Cinq cents.
— Aïe!... - Le chilTre est gros!...
— Ça regarde le caissier... — Je vais le prévenir...
Et le jeune homme blond se dirigea vers un cabinet dont il ouvrit la porte sans frapper.
— Qu'y a-t-il? — demanda le caissier.
— Un chèque à vue et au porteur . — Signataire, Samuel Renard... Somme à payer, cinq cent mille francs... — Le compte Samuel Renard est de cinq cent quatre-vingt mille et le chèque est en règle...
Le caissier fit un bond.
— Cinq cent mille francs! — répéta-t-il. — Allons donc!.., ^ Voyez vous-même...
Pioiiipl comme l'Oi-lair, Aiuold lui barrait lu clicuiia : « Un cri, uu seul et je vous biùle!...
Aiirès s'èlre assuré par ses propres yeux qu'il tiy avait pas d'erreur, lo caissier reprit :
— M. Verrière doit aller à la ii ukjui! cherclier des furids eu sorlaiil de chez lui... Nous n'avons pas ici, eu ce monieut, la suuiiui! qu'on uuus réclame... — C'est une tuile!
— Oue faire?
— Ce monsieur Arnold Uesvif^ne.? se présenl».'-t-il lui inrini'.'
Liv. DO. 50
394 I.E MAlîClIAM) Di; DIAMANTS
— Je le crois... C'est un monsieur très chic...
— Peut-être se propose-t-il d'opérer un virement, dans i inlention de devenir un des clients de notre maison...
— Il a parfaitement dit qu'il venait encaisser...
— Peut-être s'est-il mal expliqué. — Demandez-le-lui...
— Et si son intention est de toucher?
— Priez-le de revenir à trois heures pour l'encaissement...
— Revenir! — c'est ça qui fera mauvais effet!
— Je le sais aussi bien que vous, mais ce n'est pas notre faute... — Tirez-vous-en comme vous pourrez, et surtout n'envoyez point à ma caisse.
Le jeune homme tout penaud sortit du cabinet et revint ouvrir son guichet.
— Vous avez vérifié, monsieur"? — fit Arnold.
— Oui, monsieur...
— Le chèque est en règle?...
— Parfaitement en règle...
— .\lors, veuillez me compter cinq cent mille francs, ou me dire .à quel guichet je dois me présenter.
— Mon Dieu! monsieur ! — balbutia le jeune employé avec un embarras facile à comprendre, — il se produit un petit incident tout à fait imprévu.
— M. Verrière est allé à la Banque chercher des fonds. — Nous vous prions de vouloir bien revenir à trois heures pour l'encaissement de votre chèque...
Arnold s'attendait à une réponse de ce genre, — nous pouvons même ajouter qu'il l'espérait, — ce qui ne l'empêcha pas de répliquer en élevant la voi.x :
— Ah! par exemple, voilà qui dépasse les bornes de l'invraisemblable!...
— M. Jules Verrière a des fonds à ses clients, et ces fonds ne sont pas à toute heure à leur disposition! — C'est raidel
— Nous ne comptions pas avoir aujourd'hui ce payement à faire, M. Samuel Renard ne nous ayant point prévenu...
— Il n'avait point h vous prévenir... — C'était à vous d'être toujours prêts... — Singulière maison de banque que celle-ci! — Rendez-moi ce chèque, monsieur, jo vais de ce pas prévenir Samuel Renard du triste accueil fait à sa signature!...
A cette minute piécise, une voix s'éleva deriii-re Arnold et demanda d'uutou très sec :
F.E MAUr.lIANn HE PIAMANTS 395
— De quoi s'agit-il donc, monsieur, et pourquoi parlez-vous si haut? Le jeune homme se retourna et vit eu i'ace de lui le ljan(juicr, mais ne.
voulant pas avoir l'air de le connaître, il dit :
— Avant de vous répondre, monsieur, je vous prie de m'apprendre qui vous êtes...
— Je suis Jules Verrière.
— l'^h bien! monsieur, vous arrivez fort à propos!...
— Pourquoi donc?
— Pour donner l'ordre de me payer...
— Refuse-t-on de le faire?...
— Oui, jusqu'à votre retour de la Ban(jue de France avec des fonds... — Vous voilà de retour, payez-moi...
Verrière devint tour à tour très pâle et très ronge.
— Quel est le montant du chèque? — demanda-t-il d'une voi.x altérée.
— Cinq cent mille francs.
Le banquier cliancela, mais il se raidit contre le coup qui le frappait si rudement, et il balbutia :
— Voulez-vous, monsieur, avoir l'obligeance de m'accompagner dans mon cabinet...
Arnold, jouant son jeu avec le plus imperturbable sang-froid, répliqua :
— Dans votre cabinet! — A quoi bon?...
— J'aurais à vous donner quelques explications.
— Et moi je n'en ai pas à entendre... — Ce n'est point une explication (ju'il me faut, c'est mon argent...
— Soyez tranquille, monsieur, vous serez payé... — reprit Verrière dont la voix tremblait de plus en plus. — Mais d'abord, veuillez me suivre...
— Soit... — fil l'cv-employé de John .Morlinier. — l'uiMiiie vous y tenez tant, je vous suis.
Le banquier ouvrit vivemenl l;i poile de son cabiiiel, lil passer Arnold, entra, et referma cette porte .sur lui.
Après avoir posé son chapeau sur un nieiiiile il se retourna 1res p:\le, les yeu.x mornes, les lèvres agitées d'un frémissement nerveux.
— Monsieur, — dit-il à son créanciiir, — je vais jouer avec vous caries sur table... — Si vous exigez aujourd'hui même le paiement de la somme que vous avez à toucher, je suis un iiomme perdu... il ne me restera plus qu'il nie faire sauter le crAiie d'un couii de revoJMr...
— Vous ne m'apprenez rien... — répliqua .\riiold. — Je savais cela d'avance en venant ici...
Jules Verrière, saisi d'élonnemeiil et d iminiélndi;, recula nuilgie lui.
— Vous saviez... — bégayu-t-il. — Que savioz-vous?
— Votre ruine ..
— Mais.,. — commença Verrière.
— Oh! ne m'interrompez pas! — Je savais que si vous alliez cherchera la Banque cinq cent mille francs, il vous faudrait pour les toucher prendre ce qui reste du million de M"" Angélique, voire lille mineure, dont vous avez la tutelle et dont vous administrez la fortune...
Le banquier, complètement effaré celte fois, fit de nouveau un pas en arrière.
Arnold poursuivit :
— Je connais par le menu toutes les affaires désastreuses où vous avez englouti non seulement vos capitaux, mais encore ceux de vos clients, en oubliant devons faire au préalable autoriser par eux : Carrières de marbre de lielgique, Société des Caboteurs, commandite du théâtre des Fantaisies- Modernes, et bien d'autres du même genre qu'il serait trop long de citer... — Je sais que vous protégez sur un grand pied une Vénus de féeries, M"" Léona, que vous jouez à la Bourse et au baccara, avec une guigne noire invariable; que vous jetez de l'argent par toutes les fenêtres, et qu'il ne rentre par aucune porte... — Je sais enfin le chiffre de votre déficit... Jo connais la profondeur du trou causé par vos folies... A moins que vous ne soyez brusquement sauvé par un hasard, ou plutôt par un miracle, vous êtes un homme perdu!... — Vous aviez raison tout à l'heure, monsieur Verrière, si j'insiste pour être payé, ou si je dis ce que je sais, il ne vous restera qu'à vous faire sauterie crâne... à moins cependant que vous ne préfériez au suicide la sellette de la Cour d'assises comme banqueroutier...
Le banquier s'était laissé tomber sur un siège.
Son visage livide et contracté faisait mal à voir. — L'effrayante décomposition de ses traits lui donnait l'apparence d'un agonisant dont la dernière minute est proche :
Au bout de quelques secondes de prostration complète il se leva en balbutiant :
— Que vous ai-je donc fait, à vous, monsieur, pour que vous désiriez ma perte?...
— Oui vous a dit que je la désirais? — répondit Arnold.
— Voire attitude... vos paroles... la présentation de ce chèque (jni ne pouvail être payé aujourd'hui, vous le saviez bien...
— Je voulais tout simplement vous prouver que votre existence et votre position n'ont aucun secret pour moi... et que vous êtes, par conséquent, dans ma dépendance autant qu'on le puisse être...
— Quel intérêt aviez-vous à me prouver cela?
— Un très grand... — J'ai besoin de voire obéissance absolue, passive...
— Je vous entends, mais je ne vous comprends pas...
— Vous ne larderez point à me comprendre... — Rasseyez-vous, cher
monsieur Verrière, j'ai une petite histoire à vous raconter... Soj'ez sans inquiétude, d'ailleurs, mon récit ne sera pas long...
Le banquier regardait avec une stupeur et une anxiété croissante cet inconnu qui s'emparait si étrangement de lui, et qui, après lui avoir démoniré de façon péremptoire qu'il pouvait le perdre, paraissait disposé à venir à son aide.
Il se laissa retomber sur son siège.
— Remettez-vous, — lui dit Arnold en venant s'asseoir à cùlé de lui, — vous aurez besoin de tout votre calme, de toute votre présence d'esprit pour bien écouter et bien peser ce que je vais vous dire... — Vous sentezvous en état de m'entendre?
— Oui... — fit Verrière, du geste plutôt que de la voi.x, tandis qu'il se demandait tout bas : — Quel est cet homme et que veul-il de moi?
Arnold continua :
— Vous ne vous inscrivez point en faux, je suppose, contre ce que j'avançais tout à l'heure? — Vous êtes ruiné...
— Ma fortune est du moins fort compromise, je l'avoue...
— Khbien! peut-être ne sera-t-il point impossible di; la relever... — Nous causerons de cela ù tête reposée. — Regardez-moi bien en face monsieur... — Me reconnaissez-vous?
Jules Verrière, après avoir fixé son interlocuteur, répondit :
— Non, monsieur... — Cependant, il me semble avoir déjà vu votre visage...
— Vous l'avez vu une seule fois...
— Quand donc?
— Le jour uii M"° Verrière arrivait de Marseille en compagniiî de sa cousine, sœur .Marie... — Vous êtes venu les cherciier dans voire landau... — J'avais voyagé avec elles et je me trouvais à la sortie de la gare. — Vous souvenez-vous?
— Maintenant, oui...
— Charmante, bien charmante, bien adorable personne que M"' Angélique! — s'écria Desvignes d'un ton pénétré. — Nous aurons à nous occuper d'elle un peu plus tard... — Mairilenaat, i'Iht niDiisiiMir Vcrrii-re, je fais appel de nouveau à votre attention...
— Kilo vous est tout entière acquise..,
— Vous avez épousé il y <i vingt-trois ans une jeuni! veuve, votre rousine, dont le nom de familh' était IJéraud...
— Oui... — répondit le banquier, compli-lemenl ahuri de voir son interlocuteur au courant de ces détails.
.Arnold ri'pril :
— Nous étiez alors |iremier commis chez un banquier, avec de fort
beaux appoinlemeuts, et vous faisiez des économies... — La jeune veuve posséJail cl vous apportait un million... — Ce fut le commencement de la fortune très helle que vous deviiîz édifier d'abord et démolir ensuite... — Conuaissiez-vous le frère de votre femme?
— Lequel?... — Il y eu avait plusieurs... La famille est nombreuse.
— Je veu.K parler d'Etienne JJéraud...
— Celui qui était élève de l'Lcole des Mines:'
— Précisément.
— Celui-là n'existe plus.
— Qu'en savez-vous?... — demanda Arnold avec le plus <^rand flegme.
— Il est certain que je ne sais rien de posilif, mais toute la famille le croit mort...
— Pourquoi '.
— Parce qu'il a quitté la France il y a trenle-cinq ans, sans dire où il allait, et que depuis celte époque on n'a jamais eu de ses nouvelles...
— Je puis vous en donner, moi...
— Des nouvelles d'Etienne Bérauil!
— Oui.
— - Vous savez on il est ailé en quittant la France'?
— Aux Indes...
— Quel motif l'attirait là-bas ?
— Une idée... — il voulait utiliser ses connaissances d'élève de l'École des Mines en cberchant des pierres précieuses... — Son idée était bonne. — Il tomba sur un gisement de diamants d'une grande richesse.
— Ah! — lit Verrière dont les prunelles, mornes jusqu'à ce moment, s'allumèrent de convoitise.
— An bout de peu d'années de travail, il se trouva à la tète d'une somme ronde de trois millions...
— Trois millions! — répéta le banquier avec une sorte d'extase.
— C'était peu de chose encore. — Il ne devait pas s'arrêter ea si bon chemin. — Ayant fait un voyage à Ceylan, il demanda et il obtint la concession d'une pêcherie de perles... Cette pêcherie fut pour lui la source de grands bénéfices, tandis que d'un autre côté l'exploitation de la mine de diamants continuait... — Bref, au bout de quinze ans, la fortune d'Étienno Bérautl s'était élevée de trois millions à quinze millions...
Verrière joignit les mains, et tout enliévré, riposta :
— Quinze millions !...
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— VtlenJez! — poursuivit Ariiuld Desviyucs, — je ne suis pas au bout!...
« (Juiiize auuées encore s'écoulèrent.
« Etienne Béraud vendit ses mines , sa pêcherie de perles , ses comptoirs...
« Il y a six semaines, ayant réalisé sa fortune entière, il se trouvait à la tête de cinquante et un millions...
Cette fois, Verrière se sentit pris de vertige.
— Cinquante et un millions... — nitii-mma-l-il d'une voi.x tronibianle d'émotion, en passant la paume de sa main sur son front humide. — Mon beau-frère, Julienne Béraud, oncle de ma fille, possède cinquante et un millionsl... — Mais alors, je suis sauvé!... — Ktienne me prêtera dou.Y millions, trois millions... Ce ne sera rien pour lui... Je ferai face aux pertes que j'ai subies et mon crédit renaîtra, plus brillant que jamais...
— Etienne Béraud ne vous jirélera pas un sou! — répliqua l'cx-secrétaire du banquier de Calcula.
— Pourquoi refuserait-il de me venir en aide, à moi son proche parent"?
— Pour la plus indiscutable de toutes les raisons.
— Laquelle?
— II est mort.
— Mort! — réjiéta Verrière avec épouvante. — Il est mort!... Pendant quelques secondes il parut écrasé, mais une pensée sulule traversa son cerveau, il se redressa, le visage rayonnant, et il s'écria :
— Puis<]u'il est mort, j'ai droit h une part de son héritage!...
— Sans doute, mais cette part snflirait-elle à vos besoins? — Songez que vous seriez quinze à vous partager um.' fortune considérablement réduite parles droits de succession...
— Comment quinze? — fil Verrière étonné.
— Tout autant.
.\rnold tiia de sa poche une feuille de papier et continua :
— Voici la liste des héritiers qui prcndraiciil leur part du {jûtcai'... i.l il lut :
l'.Mll l'M'I'aud.
' Vfiiv.- l'c ir.,t.
' l'ierre Béraud.
« Victortue Béraud.
(I Eugène Ijoiseau.
« Frédéric Berlin.
" Veuve Ferrou.
« Mélanie Gauthier.
« Jeanne Dessourdy.
« Emile Vandame.
" La comtesse de Ner\ey.
« Le vicomte de Nervey.
" La Fougère.
« Jules Verrière.
« Angélique Verrière.
« En tout, quinze, vous le voyez : ce qui fait à chacun trois millions sept cent cinquante mille francs, sauf les frais à déduire.
— Oui, — répliqua Verrière, — mais les degrés de parenté étant inégaux, les parts ne seront point égales... — Vous comptez, d'ailleurs, deux héritiers en trop...
— Lesquels?
— Ma fille et le vicomte de Nervey... — La comtesse de Nervey et moi, nous serons seuls appelés au partage comme représentant une hranclic.
Arnold Desvignes secoua la tèle.
— Les choses ne se passeront point ainsi... — dit-il. — Les parts seront égales à tous les degrés, et tous ceux dont les noms sont sur celte liste, hé ri feront...
— Pour savoir cela, il faut (jue vous soyez l'excuteur testamentaire d'Etienne Béraud! — s'écria Verrière.
— Je le suis, en etiet... — répondit Arnold en souriant du titre que lui donnait le banquier. — Le testament de votre beau-frère existe, et il est conçu dans le sens que je viens de vous indiquer...
— Ah!...
— Etienne Béraud est arrivé à Paris il y a trois semaines, venant de Marseille; — le soir même il a disparu... ou pour mieux dire on l'a enlevé... et on l'a... su])primé...
— Dans quel but?
— Dans le but de lui prendre sa fortune, parbleu!... — Vous conviendrez qu'elle en valait la peine...
— L'assassin est-il arrêté?
— 11 ne l'est pas, et ne le sera jamais...
— Mais alors, la fortune de notre parent?
— Intacte... — Le voleur s'est trouvé volé. -^ Les cinquante et un millions étaient représentés par un chèque de celle somme sur la lîaiique de