I.K .M.\nr;ii.\Mi de diamants
Von» iilliz iiiiviir un coiiiple i'i M. Ani'ild IJi uviyrirs. qui liii.iilot sera iiinii assoii'S IjiV. 51 F. nOY, Mil. — Rcppodiidion inlcrdito. 51
LE MAliCIIAM) DE DIAMANTS 403
France. — En descendant du chemin de fer Etienne Béraud avait déposé ce chèque, endossé par kii, dans une maison de banque qui, le lendemain, a encaissé.
— Maison solide, au moins? — demanda Verrière inquiet.
— Plus solide que la vôtre, croyez-le bien! — il s'aj^il de la maison Rothschild.
— Le baron ou son fondé do pouvoirs ont dû faire uu reçu du chèque...
— Le reçu a été fait.
— Qu'est-il devenu?
— L'assassin l'a volé.
— Il ne pourra s'en servir; donc, ainsi que vous le disiez tout à l'heure, son crime ne lui profitera pas.
— Aux héritiers non plus, car pour que la maison Rothschild restitue la fortune, il faudra qu'elle rentre en possession du reçu qu'elle a donné.
— A moins qu'un arrêt du tribunal n'ordonne la restitution aux ayants droit.
— Cet arrêt n« sera point rendu.
— Pourquoi?
— Parce que la justice n'a pas et ne peut avoir la preuve du décès d'Etienne Béraud... — Pour elle, le Béraud assassiné n'est point mort, il est absent, et trente ans doivent s'écouler avant que la succession soit légalement ouverte. — Deux hommes seulement savent ce qui s'est passé, pourraient le dire et le prouver...
— Vous connaissez ces hommes?
— Oui.
— .Nommez-les donc à la juslicc — En les nommunt, vous me sauverez !
— A la justice, jamais, vous m'entendez, jamais ! — Mais à vous je les nommerai...
— Parlez ! j'attends...
— Ces detri hommes, c'est vous et moi. .. Verrière, effrayé, tressaillit.
— Vous et moi!... — répéta-t-il. — Vous?
— Sans doute... — lit Arnold avec le plus grand calme. — \e comprenez-vous i»as?...
— J'ai peur de comprendre...
— C'est que vous comprenez ! — Allez-y, monsieur... — Dites votre pensée tout entière...
— Eh bien! l'assassin de mon beau-frère, l'homme qui possède le reçu de la maison Rothschild \oié sur le cadavre, c'est...
Verrière n'acheva pas li jilira^e commoucée.
LE aiARCUAND Ui: DUMANTS
Arnold tira de sa poche un papier qu'il drplia et qu'il mit sous les yeux du banquier.
— Voici le reçu... — fit-il.
Le banquier y jeta les yeux, puis affolé, tremblant, il voulut s'élancer vers la porte en balijutiant :
— x\ssassin!... assassin!...
Prompt comme l'éclair Arnold lui barrait déjà le chemin, et mettant à la hauteur de son visage le canon d'un revolver qu'il venait de prendre sur le bureau, lui disait d'une voix basse et sifilante :
— Un cri, un seul, et je vous brûle !... — L'arme est à vous, mon cher banquier, et quand on connaîtra l'état désespéré de vos aiïaires, quand on saura que vous n'avez pu me payer ce m ilin cinq cent mille francs déposés chez vous, on croira sans peine à votre suicide, que j'aflirmerai tout le premier.
Verrière comprit que son interlocuteur accomplirait sans hésiter sa menace s'il faisait un pas de plus.
En conséquence, en proie à un elfarement complet, il se laissa tomber sur un fauteuil.
— A la bonne heure! -- reprit Arnold. — Voilà que vous devenez raisonnable... — Vous m'étonniez tout à l'heure! — Je vous croyais plus intelligent! — Une chose aurait dû vous sauter aux yeux cependant : — On ne fait point pareilles conlidences à l'homme qu'on veut perdre, n'est-ce pas?... Donc, je viens vous sauver...
— Me sauver... — balbutia Verrière. — Vous!...
— Eh! oui, pardieul — Ecoutez-moi encore, car je n'ai pas tout dit...
— J'ai raté la fortune d'Etienne Béraud que je convoitais, mais je n'y renonce point... — Si la totalité m'échappe, il m'en faut la moitié... — Commencez-vous à devinez mon plan?
— Non.
— Parole d'honneur, vous me faites de la peine! — Vous avez ce matin 1 esprit singulièrement obtus!... — Je vais donc vous expliquer les choses par le menu, puisque vous paraissez incapable de comprendre à demi-mot :
— Jusqu'à ce qu'on sache qu'Etienne Béraud est mort et non point disparu; jusqu'à ce qu'on ait retrouvé son cadavre et dressé son acte de décès, les cinquante et un millions resteront dans les solides caisses de la maison Bothschild... — Ils pourraient y rester longtemps, mais nous les en ferons sortir... Je ôis)ious, car dans cette all'airc lucrative vous devez être et vous serez mon complice...
— Votre complice, jamais !
— Allons donc! — Votre intérêt vous commande de l'être, et d'ailleurs je vous mettrais bien au défi de me refuser!... — Je vous tiens et vous ne
me tenez pas ! — Si la fantaisie de me dénoncer vous prenait, on rirait d'une accusation absurde qui ne s'appuie sur aucune preuve, tandis qu'il me suffirait, à moi, de le vouloir pour vous envoyer i la Nouvelle!... Banqueroute frauduleuse, abus de confiance, escroqueries, détournements de dépôts, on n'aurait qu'à choisir, et vous le savez bien! — Donc, cessez de faire avec moi des frais de comédie et de vouloir jouer l'hounète homme... — Vous êtes pitoyable dans ce rôle-là! — Ne nous dépensons poiut en paroles inutiles, et tombons d'accord tout de suite... — Nous sommes faits pour nous entendre... — J'ai besoin de vous. — Seulement, sapristi! vous ne me servirez pas gratis!... — Je veux la moitié de la fortune d'Etienne Béraud, je la veux et je l'aurai, mais à vous l'autre moitié, c'est-à-dire la bagatelle do vingt-cinq millions cinq cent milb; francs.
Une flamme s'alluma dans les prunelles de Jules Verrière.
Le chilfre colossal que son interlocuteur faisait miroiter devant ses yeux triomphait non de ses scrupules, — il n'en avait pas, — mais de son épouvante.
Arnold continua :
— Admettons un instant qu'il n'y ait pas d'autres. héritiers que vous et votre fille, les cinquante et un millions vous appartieudraient, et, aux termes du testament, devraient être partagés d'une fa(;on absolument égale entre elle et vous...
— Ce sont là des suppositions purement gratuites, — répondit Verriiue qui reprenait son aplomb, — vous constatiez vous-même tout à l'heure qu'on ne pourrait toucher à l'héritage tant que la justice n'aura pas dans les mains l'acte dedécès d'Etienne Béraud...
— Elle l'aura en temps op[Mjrlun... — Avez-vous une autre (objection à fain-?
— Sans doute, et une plus grave... — Nous ne sommes pas deux héritiers sculcmenl, ma hlle et moi... Nous sommes quinze !
— Oui, — répondit Arnold Besvigues lentement et en soulignant i-n qui'lqne sorte ses paroles jiour leur donnerplus de valeur, — oui, vous êtes quinze, le testament en fait foi, et ce testament je le possède, mais si vous êtes [irèl à me seconder, si vous acce[)lez la complicité des moyens (]ue j'i'mploierai et qui me conduiront au but, 1 immense fortune d'Klienuo Béraud sera pour nous seuls...
— Les moyens que vous emploierez pour arriver au iin(. — repcla le
banquier, — quels sont-ils?... — Avant d'acceptei-, j'ai besoin de les connaître... — Je vous préviens que je no veux pas de crime coinmis... J'ai l'horreur du sang versé...
— 11 n'y aura pas de crimes commis... il n'y aura pas de sang versé...
— Vos collatéraux disparaîtront, mais ni le monde, ni la justice n'auront rien à nous reprocher...
— Qui donc les frappera?
— Leurs passions, leurs vices, habilement exploités par moi, et surtout la misère...
Le banquier regardason interlocuteur avec une telle expression d'étonnemenl ou plutôt de stupeur, qu'un sourire se dessina sur les lèvres d'Arnold, mais ce sourire s'effaça presque aussitôt et le jeune homme reprit :
— Oui, la misère.... la misère noire... celle qui conduit au meurtre ou au suicide les désespérés de la vie.
— Mais, de tous les gens dont vous me parlez, aucun n'est misérable... plusieurs sont dans l'aisance...
— Laissez-moi faire, et avant trois mois... — (avant trois mois, vous m'entendez bien?) — vous serez mis en possession des cinquante et un millions dont une moitié vous appartiendra et l'autre moitié à votre fille.
Les yeux de Verrière étincelaient de cupidité.
— Si cela était... — balbutia-t-il.
— Cela sera. — Lorsque j'ai dit : — Je veux qu'une chose se fasse ! elle se fait.
— Vous exigez la moitié de cette fortune... — commença le banijuier.
— Vous auriez tort de trouver que c'est trop puisque vous me la devrez tout entière... — interrompit Arnold d'une voix mordante.
— Aussi je ue le trouve pas... — répliqua Verrière avec empressement,
— mais je me demande où vous prendrez votre part, les millions étant partagés entre ma fille et moi... — Or, je ne pourrai mettre la main sur les siens, et vous ne songez certainement pas, vous, à me dépouiller...
— Soyez sans inquiétude... on ne touchera point à votre part.
— Alors, encore une fois, la vôtre?
— Tout est prévu... J'épouserai M"' Angélique Verrière, et par un contrat ou bonne forme sa fortune deviendra la mienne...
— Vous épouserez ma fille!.. . — s'écria le banquier.
— Parfaitement bien, puisque ce mariage sera la base de toute l'opération. . — Je serai votre associé... — La maison de banque s'appellera Maison Jules Verrière et Desviynes, une raison sociale qu'on ne tardera guère à prendre au sérieux, je vous en réponds... Nous aurons derrière nous un capital de cinquante et un millions,.. C'est le levier d'Archimèile, cela! —
— Cependant., ,
F.E MAItClIA.Ml 1)K DIAMANTS 407
— Oh! pas d'objections! — inlerrompil Arnold de nouveau. — C'est à prendre ou à laisser... el prenez, croyez-moi, sinon vous êtes ruiné, par conséquent perdu, puisque les conséquences de la ruine seront pour vous la banqueroute et la Cour d'assises...
— Mais si j'acceptais, n'en serais-je pas moins perdu'^.. — Pouratteindre le but il faut trois mois, avez-vous dit tout à l'heure.
Sans doute...
— Eh bien! vous avez la preuve que je ne puis pas même attendre huit jours... S'il vous plaisait de parler, ma ruine serait connue ce soir... — Ce que vous savez aujourd'hui, d'autres le sauront demain... et alors j'aurais beau lutter... Tous à la fois s'abattront sur moi comme des corbeaux sur un cadavre...
— Je commencerai par ne point exiger de vous le paiement du chèque de cinq cent mille francs signé Samuel Renard.
— Ce n'est pas le salut, cela!... c'est un sursis, voilà tout...
— Quelle est la somme exacte qui vous mettrait en état de faire face, à caisse ouverte, à toutes les réclamations immédiates ou pouvant l'être?
Jules Verrière réfléchit, prit une feuille de papier et un crayon, traça des chiffres et répondit :
— Un million cinq cent mille francs...
— Si je vous apportais ce million el demi, croiriez-vous que je sois homme à tenir mes promesses et à changer en réalité le rêve enlrevu:'...
— Certes!
— Eh bien! je suis prêt à verser cette somme entre vos mains si vous acceptez mes conditions...
— N'est-ce pas me demander l'impossible?
— Comment?
— Puis-je forcer le consenlem(!nl d'Angéli(]uei' — Puis-je la contraindre à devenir votre femme?...
— Ceci me regarde... — .le n'ai bi'.si)iii que d'une chose, c'est (|ue vous me rluiiiiiez par écrit votre consentement.
— Il vous est acquis... — Maintenant, songez combien la siUiation est lenduc... combien le péril c-l pressant... — Quand me rcmcttrez-vous les quinze cent mille francs?
— Aussitôt que nous aurons signé chez votre notaire notre acte d'association... — Je veux, di'S ce moment, prendre [lart à vos allaircs et relevei' votre banque!... — Kn comjitanl les cinq cent mille francs de Samuel Itenard, j'aurai fait un appuri di' di-ux millions, et nous s;iurnns le faire friirlilii-r, mon cher associé!...
Aiiri's un silence, Arnold icprit :
— J'onrquoi celle pii} siononiie soucieuse?... — llesileriez-vous, par
hasard? — Ah ! je sais, il y a l'anecdote de la suppression d'I-ltienne Béraud qui vous préoccupe... — Bagatelle que cela! — D'ailleurs, je travaillais pour vous!... Croyez-moi, dans la vie ne vous occupez que de l'apparence... — Regardez-moi hien... — Ai-je l'air d'un voleur ou d'un assassin? — Non, n'est-ce pas? — \'ous-mème vous paraissez un gentleman de la plu-i hautp respectabilité, comme disent les Anglais, et cependant vous êtes un parfait gredin... — Je vous le répèle, nous sommes faits pour nous entendre... Entehdons-nons, que diahle!... — On s'entend toujours avec un homme qui se donne la peine de vous repêcher au fond d'un trou et de vous apporter des billets de banque au lieu do vous en demander... — Avezvous besoin de fonds aujourd'hui?...
— Assurément oui... — La caisse est presque vide...
— Combien vous faudrait-il?
— Deu.v cent mille francs.
— Je les ai sur moi... — Je vais vous les remelire... — Vous m'en ferez un reçu... Vous opérerez le virement des cinq cent mille francs de Samuel Renard, et vous m'ouvrirez un compte.
Tout en disaut ce qui précède, Arnold tirait des poches de son pardessus deu.\ petits paquets soigneusement enveloppés.
Il défit les enveloppes.
Chacun de ces paquets était une liasse de cent billets de banque de mille francs.
— Comptez... — dit-il en les posant sur le bureau.
Verrière, d'une main fiévreuse, vérifia les liasses, puis il pressa le boulon d'une sonnerie électrique correspondant avec le cabinet du caissier. Celui-ci arriva presque aussitôt.
— Vous allez olivrir un compte à M. .Vrnold Desvignes, qui bientôt sera mon associé, — lui dit le banquier. — Vous porterez à son avoir deu.K cent mille francs (jue voici, et cinq cent mille représentés par un virement de pareille somme du compte Samuel Renard passant au compte .\rnold Desvignes... — Les fonds sont à la disposition de la banque... — Vouh^zvous donner le chèque à mon caissier^.. — ajouta Verrière en s'adressant à l'e.v-employé de John Mortimer. — Je vous ferai un reçu général...
Arnold remit le chèque, et le caissier, tout ébahi de voir aboutir à un résultat heureux ce qu'il considérait un instant avant comme le débul d'un écroulement définitif, partit en emportant les deux cents billets de banque.
— C'est bien ainsi, n'est-ce pas? — demanda le père d'Angélique après avoir signé un reçu de sept cent mille francs.
— Oui, je crois que nous nous entendrons parfaitement... — Vous aurez bientôt la preuve que je ne suis point un novice ou un maladroit eu
LE MARCILVND D\ù DIAMANTS
Lis Ij.iiàijiiiur se laissa tomber dans un f:Mil. ml
III) liMiiiitii- :issitMiiué.
fait (l'iipéralions de banqu»-. — MaiulMiaul il ne nous reste plus qui' Jeux choses il faire...
— Lesquelles?
— Aller chez mon notaire d'abord et le charyer Je dresser séance tenante la minute de notre acte d'association.
— Je suis prêt... — Et ensuite?...
— Ensuite, vous me ferez l'honneur de me présenter à M"" Angélique...
LiV. 52. F. ROY, Wil. - IUi.njniwion iiil(^rdiu. 52
Verrière eut un moment d'hésitation visible. Arnold se mit à rire.
— A quoi bon vous débattre, mon cher associé? — fit-il. — Vous le savez aussi bien que moi, il est trop tard pour retourner en arrière... — Vous avez la main prise dans l'engrenage... il faut y laisser passer le corps tout entier... — Soyez tranquille, du reste... Je vous promets de rendre M"" Angélique la plus heureuse des femmes, car tout ce que j'ai faitjus(]a'à présent avait surtout pour but de me rapprocher d'elle...
— Vous rapprocher d'elle!... — s'écria Verrière stupéfait. — Vous l'aimez donc?...
— Si je l'aime? — répondit Arnold avec une évidente sincérité. — Ah! je ne l'aime pas, je l'adore! — Depuis les quelques heures passées auprès d'elle en chemin de fer, sa gracieuse image wie suit partout! .. je ne pense qu'à elle, je ne vis que pour elle! — Il ne me resterait qu'à mourir s'il fa^llail renoncer à sa possession! — Oh! oui, je la rendrai heur.nise!... la plus heureuse de toutes les femmes!... la plus belle, la plus brillaute, la plus riche, la plus idolâtrée! — 11 me semble que ceci doit vous rassurer pour l'avenir, mon cher beau-père...
Verrière ne répondit pas.
Connaissant bien le caractère résolu d'Angélique et son inclination très vive pour le lieutenant d'artillerie Emile Vandame, le consentement de la jeune fille à un autre mariage ne lui semblait point du tout vraisemblable.
Heureusement Arnold avait dit qu'il se chargeait d'obtenir ce consentement.
D'ailleurs, si Angélique s'obstinait à ^ne point l'accorder, l'acte d'association n'en serait pas moins signé et les quinze cent mille francs versés. — Donc, en mettant les choses au pifi, tout serait encore pour le mieux...
— Avez-vous une voiture en bas? — demanda le banquier, — j'ai renvoyé la mienne...
— J'en ai une... — répondit Arnold.
— Où demeure votre not^il'e ?
— Rue de Condé...
— Eh bien ! allons...
Les deu.x hommes quittèrent la maison do banque et montèrent dans le coupé de régie pour se rendre chez le notaire qui avait dressé l'acte do vente de l'hôtel de la rue de Tivoli.
Pendant le trajet, ils arrêtèrent les clauses principales du contrat qu'ils allaient signer.
Li; MAllCIlAMi l)i: nUMAMS -111
Il fut convenu que chacun des associés futurs aurait une spécialité dans la niaism de banque.
Desvignes s'occuperait particulière. neiiL de l'extérieur, des sociétés à former, des capitaux à placer.
Verrière prendrait la direction des alTaires intérieures, mais en laissant à Arnold sur tous les points, bien entendu, uneautoritcsemblable à lasienne.
Tout en causant, le banquier s'apéri;ul que Télégaat scélérat à la merci duquel il se trouvait était un homme très fort dont la collaboration pourrait amener des résultats immenses. — Il en éprouva une joie si grande qu'il oublia presque sous quels terribles auspices s'était présenté à lui ce collaborateur inattendu.
— Nous ajouterons à notre établissement nue banque populaire... — lui disait .Vrnold. — Des banques de ce genre existent eu grand nombre aux Etats-Unis pour le petit commerce et mémo pour la classe ouvière. — L'argent peut rapporter de bons intérêts et les pertes sont rares ; mais le principal avantage c'est qu'on se pose en bienfaiteur généreux de l'humanité, ce qui a bien son prix et peut conduire à tout... — Ce sera, pour la France, une innovation très applaudie... — Avant un mois les capitaux pleuvronl dans nos caisses, en attendant la grande fortune à bref délai... — Je veux que d'ici h un an nous soyons les rois de la banque, et nous le « rons!... Vous verrez I...
Verrière, électrisé par Arnold, était prêt aie suivre parlonl oi^i celui-ci voudrait le conduire.
Les millions miroitaient devant ses yeux comme les étincelles d'un feu d'artifice.
Lursquc la voiture s'ainèla en face de la maison du notaire, tout était convenu entre les deux complices.
En moins d'une heure l'acte d'association fut dressé et signé. Arnold, pour comjiléter son apport, lemit à Verrière deux chèques, 1 un d'un million sur la maison Uothscbild, l'autre de trois cent mille francs sur la maisou Oppenlieiu, puis la voiture les raniena rue Le Peletier où Arnold, présenté par le banquier aux employés, distribuai ceux-ci une large gratification, comme don de joyeux avènement, ce qui le reiulit aussitôt très sympathique.
— Je vais faire couper en deux imjn cabinet par une cloison... — dit Verrière.
— l'ourqnoi donc.' — demanda sivement Arnold.
— Pour que vous ayez, vous aussi, votre cabinot.
— C'est complèlemenl inutile... — Je travaillerai ici... — Un bureau placé là, près du vôtre, me suffira très bien... — Evitons les dépenses inutiles... il s'agit de refaire votre fortune... — Je dis : la vôtre, et non la mienne, puisque je me dépouille pour vous...
— Tout ne doit-il pas vous revenir?
— Voilà une bonne parole dont je vous remercie... — Maintenant, je vous laisse, étant réclamé par des affaires personnelles... — Demain, je commencerai mon travail de vérification... — Il faut examiner si, avec beaucoup d'habileté et de patience, il n'y aurait rien à tirer des mauvaises affaires dans lesquelles vous avez englouti tant d'argent.
— Ne vous reverrai-je point aujourd'hui?
— Pardon ! — Souvenez-vous que vous m'avez promis de me présenter ce soir àM"'' Angélique et que je compte sur votre parole...
— Je ne l'oublie pas...
— Où devrai-je vous prendre?...
— Ici, si vous voulez...
— A six heures précises je serai dans ce cabinet...
— Je vous attendrai, et mon landau nous conduira au boulevard Ilaussmann...
Arnold lendit la maiu.
Verrière y mit la sienne, et l'assassin d'Etienne Béraud put constater que cette main tremblait légèrement.
— A ce soir... — dit-il. Et il sortit.
Le banquier, dès qu'il se trouva seul, se laissa tomber sur un fauteuil comme un homme assommé.
— Qu'ai-je fait? — murmura-t-il. — J'ai associé mon nom à celui d'un misérable dont les mains sont rouges de sang, et qui s'en vante!... Je me suis livré à lui... Je suis sa chose... son bien... son jouet!... Je lui ai promis ma lille... et il faudra que je tienne ma promesse... et je la tiendrai... — Ah! je suis un lâche, et plus qu'un lâche!... Il avait bien raison de le dire, je suis un gredin...
Pendant un instant Verrière interrompit son monologue désolé, puis il promena ses regards autour de lui, fixant l'un après l'autre les objets qui l'enlouraient et se demandant s'il n'allait pas s'éveiller d'un mauvais rêve...
Mais non, il ne dormait point. — Tout était vrai... tout était réel...
Il reprit :
— Que pouvais-je faire? — Appeler, et livrer à la justice l'assassin de mon beau-lrère?... — Mais il m'aurait tué, cet homme, et, s'il m'avait
manqué, il m'aurait envoyé au bagne... — Je me suis tii... — J'ai courbé la tête... et c'est lui qui me sauve... Je dois mon salut aux millions ramassés dans le sang d'Etienne Béraud... et vingt-cinq de ces millions seront à moi... — Je serai vraiment riche... plus riche que je n'avais jamais rêvé de lèlre!... — Allons, j'ai bien fait de signer le pacte... — Cet associé se charge de tout... qu'il suive le chemin qu'il s'est tracé, je no l'arrêterai pas... — Angélique deviendra sa femme... — il l'aime... il la rendra heureuse... et l'argent de sa dot énorme, près de vingt-six millions! restera dans la maison de banque, grossissant d'année en année, de jour en jour et d'heure en heure!... — Ce matin j'étais anéanti, perdu sans ressources... Ce soir, je puis marcher la tète haute!... Le passé sombre n'existe plus!... l'avenir éblouissant m'appartient!...
A cinq heures au lieu de six. heuic convenue, Arnold entrait dans le cabinet de son associé.
— Je suis volontairement en avance, — dit-il à celui-ci. — Nous avons une heure à causer, profitons-en. — J'ai quelques renseignements à vous demander...
— Disposez de moi...
— La Fougère, le directeur du théàlie des Fantaisies-Modernes, est un de vos parents?...
— Parent éloigné... très éloigné...
— Enfin, d'après la liste et le testament qui se trouvent entre mes mains, il fait partie des ayants droit à la succession d'Etienne Béraud...
— Oui, le drôle!...
— Ce drôle, comme vous le dites si bien, est par cela même condamné à la ruine... à la misère... à la mort... Rien ne peut le sauver, puisque je veux qu'il soit perdu... Il importe donc de savoir où vous en êtes avec lui... — (Juel est e.xactoment le chiffre de vos avances?
— Je suis engagé pour trois cent cinquante mille francs...
— Espérez-vous retirer quelque chose de celte créance?
— Je compte sur la féerie que le théâtre monte en ce moment. — Je dois être remboursé, du moins en partie, par des sommes prélevées chaque soir sur la recette...
— Y a-t-il engagement écrit f
— Oui.
— Vous me mettrez en rapport avec ce directeur... Est-ce un homme int>lli-enl?
— C'est ce qu'on appelle un malin... — Il se croit et si' dit très rutibUird, mais je le regarde au fond comme un simjile intrigant, coninn- im vulgaire et préti-ntieux filou...
— Je me charge de voir clair dans ses allain/s... — Il faut que nous
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soyons remboursés d'abord, si loiilefois la chose est possible... -;- Ensuite, laul pis pour lui... — 11 est sur notre chemin, il nous gêne, il doit disparaître... -- Maintenant, une question d'une nature tout à fait délicate... — Me promettez-vous de ne point vous eu olleusur?..,
— Je vous le promets...
— Alors, je vais droit au fait... — M"*" Léona, pensionnaire du théâtre de La Fougère, paraît exercer sur vous une influence considérable, et, passez-moi le mot, vous mène par le bout du nez... — Ça peut s'expliquer de deux façons différentes : — ou vous éprouvez pour celte fille une passion violente, ou elle vous fait peur... — Choisissez...
— Elle me fait peur...
— Pourquoi?.,.
— Elle connaît ma situation... mes embarras d'argent...
— Votre situation, mauvaise ce malin, esl excellente ce soir. — Vos embarras d'argent n'existent plus... — Donc, n'ayant rieu à craindre, il faut lrancl»€r énergiquement dans le vif...
— Je ne demande pas mieux...
— Vous avez des fonds ii M"^ Léona ;'..,
— Oui.
— Combien?
— Cent quatre-vingt-dix- mille francs.
— Qu'en avez-vous fait?
— • Je les ai placé dans l'aU'aire des Marbreries de Belgique...
— Avec son autorisation?
— A son insu.
— Donc vous êtes responsable... — Il faudra rembourser; — nous arrangerons cela... — Vous me présenterez M"" Léona... Je me charge de vous débarrasser d'elle de la manière la plus radicale, si vous nêles point enchaîné par la passion...
— Une rupture me serait agréable, car Léona esl la créature la plus agaçante que je sache... Mais il ne faudrait point, en la blessant, compromellre nos intérêts au théâtre dos Fantaisies-Modernes...
— Soyez tranquille, ils ne seront pas compromis... — Vous me donnerez lous les papiers relatifs à la Fougère et j'entamerai les négociations...
— Vous les aurez demain...
Arnold, regarda sa montre.
Elle marquait six heures moins dix miiuiles,
— ]\ous partirons quand vous voudrez... — lui dit le banquier. — Mon cocher doit èlre là depuis un ([uart d'heure, et je vais vous ])résL'nler ma fille... — A piopos, vous n'avez pas d'engagement pour ce soir, j'espère?...
— Pas le moindre...
— I aiil mipux...
— l'ourquoi?
— l'arce que nous vous garderons à dîner... — J'ai fait prévenir Ang-éli jue que nous aurions un convive.
— Merci de celte gracieuse invitation... — Je i'accppt« avec autant de plaisir que de reconnaissance.
Verrière et sou nouvel ami gagnèrent le landau qui les attendait et dans lequel ils montèrent.
Tandis que la voilure roulait vers le boulevard Uaussmann, les Jeux hommes, absorbés par des réflexions d'une nature bien différente, restèrent silencieux.
Arnold pensait à Angélique pour laquelle il éprouvait, nous le savons depuis longtemps, sinon de l'amour, car un tel mot ne doit pas êlre profané, du moins une violente et brutale convoitise. — Il ne l'aimait point peutêtre, il la désirait avec ardeur.
Verrière, lui, se demandait quel pouvait être cet étrange personnage, inslruit, intelligent, distingué, semant les billets de banque à pleines mains, absolument gentleman sous tous les rapports, et qui s'était fait assassin...
Sun nouvel associé, son sauveur, lui causait une véritable épouvante.
Angélique dans l'après-midi avait reçu de son père un petit mol la prévenant qu'il amènerait un convive au repas du soir.
La chose était fréquente.
jj^iie Verrière donna des ordres et s'habilla pour recvoir l'invité de son père.
Elle se trouvait au salon avec sœur Marie quand une voiture s'airèta devant l'hôtel; une voix cria :
— Porte s'il vous plaît !
Les deux ballants de la porle cochère tournèrent sur leurs yonds, et le landau entrant dans la cour vint se ranger auprès du perron.
Su'ur Marie, assise à côté de la croisée, souleva un coin du rideau pour jeter un coup d'œil au dehors, et le laissa retomber sans avoir remarqué lo visage de l'étranger qui accompagnait le banquier.
— C'est mon oncle avec son invité... — dil-clle.
— Il est six heures et demie senicmi'nt... — fit Angélique, — on ne dîne qu'il sept heures... l'apa ne rentre jamais si tôt...
Jules Verrière et Arnold avaient gravi les degrés du perron et traversaient le vestibule où le valet de chambre vint les débarrasser de leurs pardessus.
— Mademoiselle est-elle au salon? — lui demanda le banquier.
— Seule?
— Non, monsieur... La cousine de mademoiselle est avec mademoiselle...
Verrière eut un mouvement d'impatience.
Arnold Desvignes fronça les sourcils.
Il se rappelait la conversation des deux cousines en chemin de fer, et instinctivement, lui, vivante incarnation du génie du mal, il redoutait cette femme qui semblait personnifier le bon ange de M"« Verrière.
Mais le ci-devant secrétaire du banquier de Calcutta n'était pas homme à se laisser déconcerter pour si peu.
En admettant qu'entre sœur Marie et lui une lutte dût s'engager, il en sortirait vainqueur, ceci lui paraissait certain, et d'ailleurs, si par hasard et contre toute attente la religieuse devenait un obstacle sérieux, il aurait bientôt fait de briser cet obstacle.
— Je ne suis pas absolument un inconnu pour la cousine de mademoiselle votre fille, mon cher ami, — dit Arnold, qui s'était aperçu du mouvement de contrariété du banquier, — pas plus que pour M"' Verrière, — j'ai eu l'honneur de voyager avec elles en chemin de fer, vous le savez...
Le valet de chambre ouvrit la porte du salon.
Le maître de la maison fit passer son hôte le premier et entra derrière lui.
Sœur Marie et Angélique s'étaient levées pour accueillir les arrivants.
Les regards se portèrent à la fois sur la figure de l'invité, et toutes deux firent en même temps un geste de surprise.
, Elles reconnaissaient leur compagnon de route de Marseille ù Paris.
Angélique salua l'étranger et alla pré.senter son front à son père.
— Ma chère enfant, — dit celui-ci, — jeté présente M. Arnold Des- ..vignes.
— Si je ne me trompe, — répondit la jeune fille, — j'ai déjà vu monsieur...
Arnold, dont le cœur battait à se rompre et qu'éblouissait la radieuse beauté de la fille du banquier, répliqua d'une voix un peu tremblante :
— Votre mémoire vous sert à merveille, mademoiselle... — Nous avons voyagé dans le même compartiment sur la ligne P.-L.-.M.
— J'accompagnais ma cousiue, et moi aussi je l'econuais monsieur... — fit sœur Marie d'un ton très froid.
Angélique reprit gaiement :
Le banquier resta slupiSfail.
— Vous avez été fort aimablt: [lour nous, monsieur... — Vous avez eu l'obligeance d'aller n'ju.s rlierclier des provisions au buffet de Dijon... — Je ne me doutais point alors que y- pourrais un jour vous t-n nnnerciiHchi-z mon yière...
— il y avait cependant beiucoup de clianccs pour que vous me voyiez ici. mademoiselle... — répondit Arnold. — iJ.'puis luiiifteinps déji j.' no
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il8 LE MARCHAND DE DIAMANTS
suis pas un inconnu pour monsieur votre père, et le l)ut principal de mon voyage à Paris était de me mettre en rapport avec lui...
La jeune iille, très surprise de ce qu'elle entendait, nviis ne voulant point témoigner cette surprise, interrogea son père du regard.
Verrière comprit et répondit :
— Cela est vrai. — J'avais écrit à M. Desvignes... J'attendais même son arrivée avec impatience...
— Vous ne m'en aviez point parlé...
— Naturellement... Il s'agissait entre lui et moi d'affaires d'intérêt d'opérations de banque, et je n'ai pas l'habitude de l'entretenir di> ces choses-là...
Après un instant de silence, le banquier poursuivit :
— Je ne t'ai présenté M. Desvignes que comme notre invité, ma chère enfant, mais il est ici à un autre litre...
La religieuse et sa cousine échangèrent un coup d'œil fartif.
— A un autre titre?... — répéta M"" Verrière.
— Oui. — M. Arnold Desvignes, qui était déjà mon ami, est depuis ce matin mon associé
Angélique et sœur Mai'ic poussèrent à la fois une exclamation d'étonnement.
— Votre associé... — fit la jeune fille. — J'ignorais que vous eussiez l'inlenlion de prendre un associé!... — Je vous croyais assez riche pour continuer à diriger seul, comme vous l'avez fait jusqu'à présent, nue maison connue et estimée dans le monde entier...
— Oui, certes, je suis assez riche et nul n'en doute! — répliqua Verrière avec une nuance d'embarras; — aussi n'est-ce pas pour trouver des fonds que j'ai pris un collaborateur, mais pour diminuer ma pari de travail... — Les années qui passent, et qui passeront longtemps encore sur Ion front sans l'effleurer, alourdissent le mien... je vieillis... je n'ai plus la vigueur et l'activité d'autrefois... les alTaires commencent à me causer un peu de fatigue... Une maison comme la mienne doit être conduite par une main jeune... M. Desvignes m'apporte la sienne... Il entend merveillensement les affaires; il est jeune, il est ardent, il est riche, très riche même... — Notre association doublera, quadruplera, centuplera les forces vitales de la maison Verrière! — Nous allons faire des merveilles, et grossir ta dot, ma chère enfant, dans des proportions incalculables !...
— Et je serai très heureux, mademoiselle, de travailler de toutes mes forces et de tout mon courage pour arriver à ce résultat... — ajouta chaleureusement Arnold Desvignes.
— Je me trouve bien assez riche, monsieur.. — répondit Angélique. — Mes goûts sont simples... je n'ambitionne point une grosse forlum-...
LE MARCH.V^ND DE DIAMAiMS 419
— Celle que je liens de ma mère, et que mon jière fail valoir, me semble plus que suflisanle... — Mais enfin, mon père est le maître de ses aclious... Tout ce qu'il décide doit s'accomplir, et je ne puis que l'approuver, car les motifs de sa conduite sont assurément sérieux et honorables.
En prononçant ces mots M "^ Verrière rivait ses yeux sur le visage da banquier.
Celui-ci comprit le sens de ce regard. — 11 devina la pensée de sa fille, mais il ne broncha pas.
— Très sérieux, — dit-il avec un air d'absolue conviction, — très sérieus, tiL'5 honorable, et je sais bien que lu n'en peux douter...
Puis changeant de ton :
— INous dînerons bientôt, n'est-ce pas?... Angélique regarda la pendule.
— Dans vingt minutes... — répondit-elle, — à sept heures précises, comme toujours...
— J'entre dans mon cabinet avec M. Desvigues... — Aous avons à causer...
— Oii vous avertira...
Arnold aurait préféré, et de beaucoup, demeurer au salon près d'Angélique, quoiqu'elle parût accejiter sans la moindre chaleur l'association qui venait d'être conclue; mais il fut obligé de prendre momentanément congé d'elle et de suivre Verrière.
Sœur Marie demeura seule avec sa cousine.
— Comprends-tu quelque chose à ce qui se passe, ma mignonne ? — lui deinanda-t-elle.
— Oui, je comprends... — répondit Angélique d'une voix soualc, — je ne comprends que trop...
— <Juui donc?... Tu me fais peur!
— J'ai maintenant la certitude que les craintes vagues dont jetais assaillie depuis quelque temps ne me trompaient pas... — Mon père est ruiné ou du moins très embarrassé dans ses aiTaires, et c'est là l'unique cause de son refus de consentir à mon mariage avec Emile Vandame... Ce mariage le forçait à me rendre compte de la fortune que m'a laissée ma mère, et il s'est servi de cette fortune, j'en suis sûre... — Mou père était à bout de ressources... Oh! je le connais bien, val... — S'il a consenti, lui le plus autoritaire de tous les hommes, à jirondre un associé, c'est qu'il s«i sent au bord d'un ahime... Ah I oui, je les comprends, ces motifs sérieux qui l'ont fait agir!... et je tremble!...
— .Angélique, ma mignonne, ne t'alarme jias !
— I'ui»-je ne pas m'alarmer lorsque j'aperçois le gouiïre ouvert devant
420 LK .MAKCliAND DE DIAMANTS
moi? Lorsque j'entrevois la lulle qui va s'engager... la lutte terrible... oITroyable...
— De quelle lutte parles-tu?...
La fille du banquier reprit avec une agitation fébrile :
— Cet homme en compagnie de qui nous avons voyagé... cet homme devenu brusquement l'associé de mon père... cet homme est un ennemi pour moi... le plus dangereux des ennemis...
— Ma pauvre enfant, je me demande si lu rêves!
— Non ! oh! non, je ne rêve pas... et je frissonne en pensant à ce que je vais avoir à souffrir jusqu'au jour où, majeure, je serai libre enfin...
— Que redoutes tu donc?
— Le pire des malheurs... La pire des hontes... Tout à l'heure, en se fixant sur moi, les yeux de cet Arnold Desvignes semblaient lancer du feu... — Mon père qui me refuse à Emile Vandame voudra me donner à cet homme. — Mon maiiageavec lui doit mettre le sceau àleur association!
— Mais c'est impossible !
— Je te dis que c'est certain ! — Mon père était perdu. Sa fortune, la mienne, la tienne peut-être, tout avait disparu... — Cet homme arrive comme un sauveur, il ouvre sa bourse à mon père qui, en échange, lui promet ma main ! — Entre eux c'est un marché, et je tuis la chose vendue f...
— Oh! tais-loi!... tais-toi... — balbutia la religieuse, effrayée de l'exaltalion toujours croissante de sa cousine. — Je ne vois là que des suppositions...
— Ce sont des certitudes!... — interrompit Angélique. — Tu cherches à me rassurer, mais au fond tu as la même pensée que moi... Je le lis dans tes regards!... Si je te demandais de le nier, tu n'oserais pas, car pour cela il faudrait mentir !... — Oui, la lutte sera terrible, mais je la soutiendrai jusqu'au bout! — On pourra me briser, non me vaincre! Je préférerais la mort au parjure! — J'ai fait un serment à Emile Vandame que j'aime et qui m'aime... Je lui ai juré que quoi qu'il arrive je ne serai jamais qu'à lui, et ce serment je le tiendrai !... plutôt que de le trahir, je me tuerais!
— Tu t'égares, ma mignonne, et certes la parole ne rend pas ta pensée quand lu parles de suicide.'... — s'écria sœur Marie en serrant dans ses bras sa cousine dont les sanglots éclatèrent. — En ce moment tu te révoltes contre l'inconnu... tu combats des fantômes qui n'existent peut-être que
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dans ton imagination I... Demain tu souriras, je l'espère, de ce qui t'épouvante aujourd hui... — Tu sais combien je l'aime, combien ta vie est la mienne, combien tes larmes me fout souffrir.,, laisse-moi donc te conseiller... - Calme-toi, je t'en conjure... — Ne donne pas à ton père le spectacle d'une douleur que, jusqu'à présent, rien ne motive, et qui le ferait s'opposer de plus en plus au mariage désiré par loi i... — Essuie tes veux, ma chérie!... — Que peux-tu craindre?... Si vraiment la lutte s'engage, nous serons deux à combattre, et nous triompherons car Dieu sera pour nous!...
— Ce matin encore j'espérais pouvoir obtenir le consentement de mon père... — répliqua M"'^ Verrière. — Je me disais, en mettant les choses au pis, que s'il s'obstinait dans son refus, l'amour me donnerait la patience et le courage d'attendre... Mais au moins j'avais le droit d'espérer que cette attente se passerait en paix, tandis qu'à présent songe donc, si mon père veut me marier malgré moi avant ma majorité, quelle existence sera la mienne et que deviendrai-je ?
— Pourquoi prévoir ainsi des malheurs peut-être imaginaires.' — demanda sœur Marie. — Encore une fois, calme-loi, je l'en conjure... Si tes fâcheux pressentiments se réalisent, nous aviserons...
Angélique essuya ses yeuxavec son mouchoir, maisl'expresssion douloureusement irritée de son visage ne se modilia pas.
— Ah! — murmura-t-elle, — maintenant que je sais ce qu'il vient faire ici, cet Arnold Desvignes, quel sentiment d'horreur il m'inspire!
— Garde-toi bien de le lui montrer!...
— l'ourquoi '.'
— l'our des raisons dont tu vascomprendre l'importance... — Si ce que tu supposes est vrai, si cet étranger entre dans cette maison comme un sauveur, il domine absolument ton père... — Le blesser, l'irriter serait sans doute précipiter une catastrophe que peut-être il est encore possible d'éviter... — Commande donc à ton visage de demeurer indéchinVabie .. (Jue rien dans ton attitude ne trahisse tes sentiments... — Dieu défend toujours le mensonge, mais il est permis de se taire quand une brutale franchise serait dangereuse pour les autres et pour soi-même... — Songe que l'honneur de ton père et sa vie peut-être sont en jeu I...
.\ngélique, sombre et pensive, ne répondit pas.
Verrière avait conduit Arnold Desvignes dans son cabinet.
— Asseyez-vous, je vous en prie, — lit-il, — j'ai quehjues mois importants h vous dire...
— Quelques mots relatifs à nos alfaires futures?
— Non.
— Alors à nos projets d'alliance?...
Le banquier fit un signe affirmatif.
— n s'agit de M"^ Angélique? — reprit Arnold.
— Oui.
— I^Iun cher associé, je vous écoute...
— Vous m'avez demandé la main de ma fille comme récompense de l'immense service que vous me rendez... — commença Jules Verrière. — Je ne pouvais pas vous la refuser... J'ai consenti... et je ne regrette pointée consentement, car vous aimez Angélique, donc vous serez bon pour elle, et vous êtes riche, donc il ne lui manquera rien de ce qui rend la vie facile et agréable... mais je dois vous prévenir que ma volonté ne suffira pas pour amener un mariage immédiat, qu'à présentée désire autant que vous... — Nous sommes en face d'un obstacle...
— Je le connais... — interrompit Arnold.
— Quoi, vous savez?
— Que M"« Angélique aime, ou plutôt se figure aimer quelqu'un? — Oui.
Le banquier resta stupéfait.
— Si je croyais au diable... — balbutia-t-il.
— Vous croiriez que c'est moi... — acheva Desvignes en souriant, — Un Méphisio en costume de ville! — Eh bien! mon cher associé, je vais encore augmenter votre étonnement... non seulement jie sais que M"" Verrière a donné son cœur, mais je sais à qui...
— Oh I quant à cela, impossible t
— C'est à un certain lieutenant d'artillerie dunom d'Emile Vaudamc... Son propre cousin, et l'on des collatéraux qui nous gênent.
Jules Veriière sentit un petit frisson passer sur son épidémie. Arnold poursuivit :
— Rien do plus enfantin, de plus chaste et de moins compromettant que cei amour-lùl M"» Ang-élique vous en a fait l'aveu... le lieutenant Vandame a respectueusement formulé sa demande... — Vous avez répondu par un refus très net... — En mariant votre fille il aurait fallu lui rendre compte de la fortune de sa mère, fortune largement écornée par vous, et qui se trouve aujourd'hui reconstituée, grâce à moi... — C'est bien ainsi que les choses se sont passées, n'est-ce pas?...
— Exactement ainsi... — Ignorant que pour vous rien ne restait caché, j'ai cru devoir vous prévenir. ..
— Je vous en sais gré... — 11 me reste une question à vous faire...
— Je vous répondrai do mon mieux...
— La fibre paternelle ne me semble pas vibrer bii-n forlemcnl en vous...
Lli .MAUi.lIA.NU Ut: DIAMANTS 4ÎÎ3
— J'aimtma fille d'une façou calme et raisonnable... — J"ai en vue son bonheur et je ne le sacritierai certes point à un caprice...
— Donc tout ce que je ferai pour assurer ce bonbeur, en amenant M"'^ Angélique à m'épouser, aura votre approbation ?
— Tout! — De mon côté, j'agirai, je vous le promets... — Ouaiul voulez-vous que le mariage ait lieu ?
— iNous prendrons prochainement une détermination à ce sujet... — Laissez-moi d'abord làtcr le terrain...
— Vous aurez une lutte à soutenir...
— Je ne déteste point la lutte, étant sur du triomphe...
— Allez donc! vous avez carte blanche.
.\rnold pensait :
— Certes, je suis un misérable, mais ce père est encore bien autrement misérable que moi !...
Le valet de chambre vint prévenir que le dîner était servi.
Verrière et Arnold se rendirent à la salle à manger oîi la jeune lille et la religieuse se trouvaient déjà.
Angélique n'avait pas voulu rester au salon pour y attendre son père et l'hôte de son père, ainsi que l'exigeaient les convenances, redoutant d'èlre obligée de donner le bras à Arnold Des vignes.
Cependant, docile à la recommandation de sa cousine, elle avait sur les lèvres un sourire de commande.
Du premier coupd'œil le nouveau venu remarqua les paupières roupies de la fille du banquier.
— Elle a pleuré... — se dit-il. —Pourquoi? — Devinerait-elle les projets d'union arrêtés eutre son père et moii... — (>es petites filles qui se croient amoureuses ont un flair étonnant! — Il faudra batailler et, tout d'abord, se débarrasser le plus tôt possible du lieutenant Vandame... — Quant à sœur Marie, j'ai certainement en elle une dangereuse adversaire... d'anlant plus dangereuse que sou crédit sur Angélique doit être sans Ijornes... — Elle est obstacle... lantpis pour elle...
Pendant le commencement du repas une gène facile à comprendre régna entre les convives, mais Arnold, toujours maître de lui, ne larda pas à rompre la glace en prenant d'une façon brillante le dé do la conversalion qui devint générale.
Le dîner se prolougra jusqu à neuf heures du soir, puis le nouvel associé du banquier se retira, n'ayant pas même voulu, ce soir-là, démasquer ses batteries auprès d'Angélique.
Au moment oii, après son dépari, Jules Verrière allait passer dans sou cabiuel, sœur .Marie, restée seule avec lui, l'arièta.
— Mon cher oncle, — lui dil-elle, — serait-ce abuser de vous que de vous demander quelques minutes d'entretien ?
— D'entretien sérieux? — fil Verrière en riant,
— Oui, sérieux...
— Vous avez besoin d'argent pour vos pauvres? — (Combien vous fautil? — Je vous enverrai demain ce que vous désirerez...
— Il ne s'agit point d'argent.
— De quoi donc, alors?
— Permettez-moi de vous accompagner dans votre cabinet et je vous le dirai.
— Venez donc, puisqu'il paraît que le tète-à-tête est indispensable... Mais ne dépassez pas les quelques minutes demandées par vous, car je suis très fatigué et je meurs de sommeil, je vous en préviens...
— Je ne les dépasserai pas, je vous le promets. Verrière introduisit la religieuse dans son cabinet. Il ne l'engagea point à s'asseoir.
Lui-même resta debout et dit :
— Voyons... J'attends...
— Mon oncle, — commença sœar Marie d'une voix douce, — vous aimez bien voire fille, n'est-ce pas ?
— Est-ce que c'est d'Angélique que vous allez me parler ?
— Oui, mon oncle... — Je vous en prie, répondez à ma question.
— Que voulez-vous que je vous réponde?... Elle est étonnante, votre question!... Un père aime toujours sa fille...
— Eh bien! mon oncle, vous tu^z la vôtre!... Comment ne le voyezvous pas?
Le banquier fil un haul-le-coips.
— Le diable m'emporte, par exemple, si je m'attendais à celle-là! — s'écria-t-il. — Ah! je tue ma fille !... — Et comment ? — Je suis curieux de le savoir...
— Il y a quinze jours, M. Vundame a eu avec vous un entretien...
— Après?
— Dans cet entretien, il vous a fait pari d'un projet qu'il espérait vous voir approuver.
— Et que j'ai rejeté bien loin, comme je devais le faire ! — Vandame est un fou qui ferait mieux de penser à sa carrière et à ses canons qu'au mariage!... — Je n'aime pas les ofliciers mariés, à moins qu'ils ne soient dans les hauts grades.
— Aussi voulait-il donner sa démission...
— Oui, morbleu !... il le voulait, et c'était une folie encore plus grande, liliis impardonnable!
^oi 3 juiiii'.il li^vrc-ui fut liantii par dos cauchemars Ocrusanls..
— Il aimu Angélique...
— Cela ne me nigarde pas... — D'abord, il n'est jujiut riche, ul puis Angélique est trop jeune pour st; marier...
— Mais elle aime Emile Vaiidame...
— Elle a tort. — Lne jeum- lille bien élevée et respectueuse des convenances ne doit se permettre d'aimer personne sans l'assentiment de sou
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père !... Je n'ai jamais admis qu'on traiisporlùl dans la vie réelle les imaginations ridicules elles billevesées du roman!... — Après?...
— Mais mon oncle, Dieu lui-même approuve et bénit les chastes amours ! — Vous ferez le malheur de votre fille et de voire neveu en refusant de les unir!...
— Ta-ra-la-la!... — répliqua le banquier avec un éclat de rire moqueur.
Sœur Marie, très surprise de ce manque absolu de convenance, auquel son oncle ne l'avait point habituée, se demandait d'où pouvait venir un changement si grand et si brusque.
Jules Verrière répondit :
— Si c'est pour me parler de cela, ma chère nièce, que vous avez insisté pour causer sans retard avec moi, vous auriez beaucoup mieux fait de me laisser dormir... Permcllez-moi de vous le dire, du reste, sans manquer de respect à l'habit que vous portez, je trouve au moins étrange voire prétention de m'appreudre mes devoirs de père, et je croyais qu'une religieuse, détachée par état des choses de ce monde, ne devait point se mêler do mariages...
— Mon oncle. — répliqua la servante de Dieu, — j'aime Angélique comme si elle était ma sœur, vous le savez bien... — Je la vois soulfrir, et je souffre moi-même avec elle et pour elle... — Il nous est non seulement permis mais enjoint de ne point nous détacher des choses de ce monde, puisque nous avons reçu de notre divin Maître le mandat de chercher autour de nous toutes les douleurs pour leur venir en aide, les soulager, et si nous le pouvons, les guérir... — Les mots ne sont rien, les actes sont tout... Rien de ce qui est humain ne doit nous être étranger... — L'amour d'Angélique est pour elle une source de souffrance et je voudrais éloigner d'elle, non cet amour qui est pur et chaste entre tous, mais celte souffrance... — Jamais la pensée ne m'est venue de vous apprendre vos devoirs de père, mais je cherche à vous faire partager ma conviction qu'Angélique a mis sa vie toute entière dans son amour, et que si vous lui enlevez l'espérance elle en mourra peut être.,,
— Ah çà! voyons, -— interrompit le banquier brusquement, presque brutalement — pourquoi me dites-vous cela précisément ce soir?
— Parce que vous venez de conclure une association dont Angélique s'épouvante, r^ répondit sœur Marie, — l^llc croit que vous avez pris un
associé afin de combler les vides rcsiiUantde combinaisons malbeureusos... — Elle pressent pom- elle un danger... elle a peur que vous n'ayez engagé son avenir à cet inconnu qiii la regarde avec une ardeur inquiétante... — Mon oncle, s'il en était ainsi, il est encore temps de vous arrêter... — Kien d'irrévocable n'a pu être fait si vite... — Angélique vous abandonnera la fortune de sa mère en s'engageant à ne vous la réclamer jamais... — ,fo. vous abandonnerai aussi, moi, les cinq cent mille francs qui m'appartiennent et qui sont dans vos mains, mais ayez pitié de votre enfant... No songez point à briser son cœur en lui imposant pour mari un homme qu'elle ne pourrait aimer... un hommo qu'elle haïrait... — Vous le voyez, mon oncle, je vous supplie... je me mets à vos pieds en vous demandant grâce pour celle que je nomme ma sœur!...
Eten ell'et la religieuse, dont la voix devenait tremblante, dont les vi u:î se remplissaient de larmes, courbait les genoux devant Jules Verrière.
Ce dernier, quoique gardant un masque impassible, éprouvait malgré lui une vague émotion en écoutant les paroles de sa nièce.
Tout ce qu'elle lui disait était vrai, absolument vrai.
Il le sentait, il le comprenait, et quelque chose qui ressemblait h des remords s'imposait h lui.
Mais en même temps que la voix de sœur Marie parlait îi son cœur, une autre voix, celle de l'égoïsme, de l'intérêt, de la cupidité, s'adressait a son esprit.
— Songe aux cinquante et un millions d'Élienni Bh-aud... — disait cette voix. — D'un côté la fortune immense avec son cortège de luxe, do jouissances, de voluptés... île l'autre, la ruine, la misère, la honte... — D'ailleurs, il est trop tard pour rolourner en arrière... le pacte est conclu... l'association est signée !
L'hésitation était impossible.
Jules Verrière releva brusquement la religieuse presque agenouillée devant lui, la tète inclinée, les mains jointes.
— Savez vous, ma chère nièce, — s'écria-t-il, — que j'aurais le droit de me montrer profondément blessé de ce que je viens d'entendre! — Depuis quand vous permettez-vous de me mettre en suspicion, et de commenter mes actes, vous et Angélique?... — Je vous pardonne cependant à vous, parce que je crois qu'une all'eclion mal raisonnée pour ma lille a dicté des paroles que je veux oublier, mais souvenez-vous de ceci : — Personne à celte heure ne connaît mes projets et ne peut les connaître... — Quand le moment sera vi-nu d'agir, je ne prendrai conseil de personne, j'imposerai mes volontés l't il faudra qu'on m'obi'isscl — Sur n-, m.i nii.,', j'ui dit!... Bonsoir!...
— Oh ! mon Dieu... mon Dieu ! ... — bégaya la religieuse au milieu de SCS larmes, — prenez pitié, de lui !... prenez pitié de nous!...-
Puis elle sortit en caciiant son visage dans ses mains. Derrière elle Jules Verrière referma la porte de son cabinet. Alors sœur Marie releva la tète et dit presque à haute voix :
— Mon Dieu, si vous ne nous soutenez pas, Angélique est perdue ! Puis elle rentra dans le petit appartement qu'elle occupait chez son oncle. SœurMarie n'avait point parlé à sa cousine de la détermination prise par
elle de solliciter de Jules Verrière l'entrevue à laquelle nous venons d'assister.
A quoi bon, maintenant l'instruire, d'une démarche dont les résultats venaient d'être si tristes !
Ce récit ne pourrait qu'effrayer davantage encore la jeune fille en lui mon- Iranlla vérité dans toute son horreur.
Mieux valait se taii'e et tâcher d'agir.
Mais que ferait-elle pour conjurer dans la mesure du possible le péril qui menaçait Angélique ?
Que ferait-elle pour contrebalancer l'influence néfaste d'Arnold Desvignes ?
Car sœur Marie comprenait bien que cet inconnu constituait à lui seul le danger, et que c'était contre lui qu'il fallait lutter.
La religieuse s'agenouilla et longuement pria Dieu de l'éclairer.
Lorsqu'elle se releva, au bout de près dune heure, son visage pâli s'était rasséréné et une flamme brillait dans ses yeux.
L'inspiration demandée lui était venue.
Elle avait, ou du moins croyait avoir trouvé une arme pour combattre l'homme dangereux, la vivante incarnation du mauvais génie, Arnold Desvignes, le nouvel associé de Jules Verrière.
Ce qu'elle se proposait de tenter, nous le saurons bientôt.
La nuit d'Angélique fut horrible.
Son sommeil fiévreux fut hanlé par des songes, ou plutôt par des cauchemars écrasants.
Elle se sentait entourée d'ennemis dont elle ne pouvait distinguer les visages, et qui s'apprêtaient à l'entraîner dans des lieux de ténèbres.
Elle voyait Emile Vandame, étendu sur le dos, sous un ciel sinistre, dans une campagne étrange qui ne ressemblait à aucun des paysages dont ses yeux avaient l'habitude.
Le lieutenant, immobile comme un cadavre, était d'une pâleur de cire. — Une marc de sang s'élargissait autour do son corps sur la terre grise.
Un homme dont les traits effacés semblait ceux d'une médaille fruste, s'approchait de lui en rampant et lui plantait un couteau dans la poitrine.
Dix fois, tandis ques'écoulaienl lentes les heures de cette nuit, Angélique se réveilla, baignée de sueur, les membres brisés, la tête lourde et douloureuse, puiselle se rendormait presque mnlgré elle, et le cauchemar que nous venons de décrire recommençait — toujours le même.
Enlin le jour parut, et avec l'obscurité disparurent les visions funèbres, les fantômes des nuits, )iocthtm fnntamm.
Angélique se leva et s'habilla rapidement.
Elle espérait calmer ses angoisses par le mouvement ; elle aurait souhaité aller et venir, monter et descendre, s'agiter enfin, mais tout le monde dormait encore dans l'hôtel et elle ne voulait réveiller personne.
Enfin elle entendit la porte s'ouvrir, les persiennes extérieures se plier.
Le temps passait.
La jeune fille sortit de sa chambre et parcourut trois ou quatre fois à grands pas, dans toute sa longueur, le corridor qui desservait le premier étage.
Ayant ainsi diminué la trépidation de ses nerfs, elle rentra, s'assit devant un petit meuble incrusté de cuivre qui lui servait de bureau, prit une feuille de papier à lettres, écrivit quelques lignes et plia la feuille en quatre, mais sans la mettre sous enveloppe.
Ceci fait, elle quitta sa chaise, s'approcha de la fenêtre, souleva un rideau et regarda au dehors.
Jules Verrière traversait la cour pour sortir.
A peine venait-il de disparaître que la religieuse sortit à son tour.
— Mon père se rend sans doute à pied à sa maison de banque, — se dit Angélique, — et sœur Marie va entendre la messe. — J'ai plus de temps qu'il ne m'en faut jiour agir en leur absence... — Je serai revenue avant ma cousine... Au moins ainsi elle ne saura rien, et ne me donnera pas des conseils, très sages sansdoute, mais que je refuserais de suivre...
M"' Verrière, passant dans son cabinet de toilette, attacha un chapeau sur sa tète, mit une pelisse sur ses épaules, regagna sa chambre, glissa dans sa poche le papier plié en quatre, et sortit à son tour, sans que personne de l'hôtel s'en étonnât, car elle avait l'habitude de sortir seule, d'agir librement, comme une jeune Anglaise.
Les domestiques, accoutumés aux usages de ce quartier rem[ili defiimiiles anglaises et américaines, trouvaient cela tout simple; d'ailleurs ils aimaient beaucoup la fille du banquier, et l'idée ne leur serait point venue de commenler d'une façon malveillante l'un de ses actes.
♦ Angélique gagna d'un pas ferme et rapide le grand bureau de poste du boulevard Uaussniann, entra, se dirigea vers le guichet destiné au.\ dépêches télégraphiques, et tendit à lemployé la feuille de papier que nous l'avons vue glisser dans sa poche.
L'employé la prit et compta les mois en lisant tout haut ;
— « Monsieur Vandnme, lieutenant, septième artillerie, Vincennes. — *- Venez aujourd'hui. — Urgent. — Angélique. »
— Dix mots... — fit-il ensuite — c'est cinquante centimes, madame...
— Les voici, monsieur...
Angélique plaça surla plaque de cuivre du guichet unepiècede dix sous et demanda :
— Ouand partira la dépêche, monsieur '.
— Tout desuile... je vais lalransmellre...
— Et elle sera remise ?
— A peu près dans une heure...
— Merci, monsieur...
Et la jeune lille, soulagée d'un grand poids, comme il arrive toujours quand on vient de mettre à exécution un projet important, sortit du bureau de poste.
Angélique, nous le répétons, n'avait à rendre compte de sa sortie à personne, cependant, pour lui donner une cause vraisemblable, elle passa chez un marchand de comestibles, fournisseur attitré de l'hôtel, et lui fit une commande devant être apportée avant l'heure habituelle du repas du matin.
Cette commande faite, elle rentra et donna ses ordres, car — nous l'avons déjà dit — elle seule dirigeait complètement l'intérieur de son père.
Sœur Marie, ainsi que sa cousine l'avait supposé, se rendait à l'église où elle ne manquait jamais d'assister à la messe.
Elle alla s'agenouiller dans la chapelle de la Vierge.
Son visage pâle exprimait une vive inquiétude, presque de l'angoisse.
Ses yeux voilés par les larmes se fixèrent sur la statue de marbre blanc, couronnée d'un nimbe d'or, qui dominait l'autel.
Et elle se mit à prier avec ferveur.
Ce jour-là, cependant, elle resta moins longtemps que de coutume à l'église et, aussitôt la messe achevée, au lieu de s'absorber dans sa méditation habituelle, elle sortit de l'église, gagna la station de voitures la plus rapprochée, et s'adressant à un cocher qui s'empressa de lui ouvrir la portière de son fiacre, lui dit :
— Je vous prends à l'heure... — Veuillez regarder voire monire...
Le cocher, un bon gros homme à la figure euluminée el joviaU-, el aux cheveux blancs comme la neige, salua respeclueusement et demanda :
— Où allons-nous, ma sœur?
— Rue de la Fontaine- du-But, n" 5... à Jlontniarlre...
— Suffit.
Et le cocher grimpa sur son siijge, en criant :
— Eh! hop! Cocotte! Allons-y, ma vieille !
(Juaud nos lecteurs sauront que le fiacre dans lequel sœur Marie venait de nionler portait le numéro 13, ils devineront aussitôt que le cocher de ce fiacre était le père Loriot en personne...
Loriot, quoique relativement riche et eu situation de vivre d'une façon très larg-e de ses renies honorablement gagnées et du produit de son éta blissement de loueur, ne pouvait se passer de conduire.
Il aurait fallu l'attacher pour le contraindre à ne point monter sur son t7-ùne roulant et à ne plus prendre en main son sceptre, ainsi qu'il nommait son siège el son fouet.
Cocher il était né, cocher il avait vécu, cocher il voulait mourir.
— Du plus loin que je me rappelle, je roule mon sapin... — disait-il ' souvent en riant. — Quand la fin arrivera, on n'aura qu'à me mettre dans
ma boite et je serai cod'ré...
Pour gagner la rue de la Fonlaine-du-But, à Monlmarlic, la roule était monlueuse et Loriot, qui par économie et par humanité ne surmenait jamais son attelag'e, employa un temps assez long à faire le chemin.
Enfin il s'arrêta devant ir numéro iiidiijué.
C'était une grande bAtisse ayant l'apparence habituelle des maisons d'ouvriers.
Sœur .Marie mit pied à terre et franchit le seuil d'une allée sombre conduisant à l'escalier.
A l'extrémité de cette allée, sur la gauche, se trouvait la loge étroite et mal éclairée.
La religieuse frappa deux petits coups contre le vitrage de la porte.
l'ersonne ne répondit.
La loge était vide.
Sœur Marie, se tournant alors vers l'escalier, i^rèla l'oreille.
Elle u'eulcndil rien.
Alors, d'une voix tiè.s haute elle demanda :
— V a-l-il quelqu'un?
Le plus profond silence continuait i ri'iiiiT.
— (rest jouer de malheur! — murmura la nièce de Jules Verrière, — Persouae dans celle logo! personne à portée do m'cutcndrol — A qii
432 LE MARClI.ViND DE DIAMANTS
m'adresser? — Je ne puis cependant pas aller à chaque étage frapper de porte en porte...
Au moment où la religieuse prononçait ces derniers mots, une vieille femme coiffée d'une marmotte, Iraînanl la savate, un pain de quatre livres sous le bras, apparut, venant du dehors.
— Que que vous demandez, ma sœur? — fit-elle d'un ton maussade. — C"est-il que vous venez quêter pour les indigents dans la maison?... — Alors vous pouvez vous fouiller! — Ici. rien que des pannes, qu'auraient plutôt besoin qu'on leur en apporte... Comment donc qu'ils feraient pour en donner?... — C'est pas une hôtel de gens qu'ont le sac...
— Je ne viens point quêter, madame... — répondit sœur Marie en souriant de ce langage ullra-populaire.
— Alors que que vous voulez?... — C'est moi que je suis la pipelette...
— Savoir si c'est bien ici que demeure un jeune garçon du nom de Stanislas Dumay?...
— Misticot... oui, c'est ici...
— Est-il chez lui?
— Plus souvent I — Ah ! bien, par exemple, est-ce que vouscroyez qu'il a des rentes pour rester chez lui à ne rien faire jusqu'à des neuf heures et , demie du matin! ... Il y a belle lurette qu'il est décanillé!...
— Savez-vous quand il rentrera?
— Pour ce qui est de ça, j'en ignore... — Il rentre à n'importe quelle heure... et même, des fois, ce coco-là me fait lui tirer le cordon à des mriiuit passés ! — Que que vous lui voulez?
— J'ai à lui parler...
— C'est-il pour le faire nommer enfant de chœur?... — Il serait gentil tout de même en jupe rouge, avec un surplis blanc dessus... — J'irais le voir fonctionner, quoique je ne donne pas dans ces mômeries-là, et je m'en honore ! — Enfin, si vous avez besoin de le voir, montez jusqu'à lanouvelle église. — Il vend des rosaires et des bondieuseries aux curieux!... Le monde est si bêle! — Vous le trouverez du côté de la chapelle...
— Merci, madame... — fit la religieuse en glissant une pièce de deux francs dans la main de la vieille femme, que la vue de cette pièce rendit instantanément mielleuse et qui répondit avec une grande révérence :
— Pas de quoi me remercier, ma bonne sœur... c'est moi au contraire... — Si c'était quelque chose qu'on puisse lui répéter, au petit Misticot, pour vous éviter la peine...
— Non... — Il faut que je lui parle moi-même...
— A l'avantage donc de vous revoir, ma bonne sœur...
— Conduisez-moi à la Cliapelledu Sacré-Cœur, mon ami... —dit sœur
LE MAHCIIAM) DK DIAMANTS
Loriot, du liaul de soQ siège, examinait un particulier dont les allures lui scniblnient singulières.
Marie à Loriot, qui du liaul de son siège examinait un iiaiticulier doiil les allures lui semblaieut singulières.
Deiiuis quflqui.'S minutes cet hotnmo- se promenait de long en largo devant la maison, de l'autre côté de la rue.
il était vêtu d'une façon mi.sérable. — Des cheveux longs et graisseux, collés aux joues, descendaient sur le collet d'un vieux paletot r,\pé et rapiécé dont il aurait été impossible de deviner la nuance priniilive. Liv. 55. f. huY, oJi(ïur 53
Le pantalon s'effrangeait du bas sur des chaussures décousues.
Un chapeau de feutre mou avachi, jadis gris, complétait le costume, dont l'ensemble s'accordait bien avec une tournure et une mine de rôdeur de barrières.
— Une sale tète! — pensait Loriot. — Il me semble bien que j'ai déjà vu cet animal-là quelque part. ..
Il fut arrêté net dans ses observations par l'ordre que la ndigieuse lui donnait, et après avoir jeté un dernier coup d'oeil au personnage en guenilles, il rassembla ses rênes, fit claquer son fouet et mil Cocotte en mouvement.
A peine avait-il tourné l'angle de la rue de la Fonlaine-du-But que l'homme de piteuse apparence, dont les épaules semblaient ployer sous la misère, se redressa soudain, en murmurant à demi-voix :
— Que diable vient-il faire à la maison de Misticot avec celle sœur de charité! — Il faudra savoir ça ! — Ça serait drôle si le père Loriot amenait justement la religieuse chez le petit marchand de médailles!... — Je nesais pas pourquoi, mais il doit y avoir du louche là-dessous!...
Tout en monologuant, l'homme de mauvaise mine se dirigea vers la porlo d'où sœur Marie, venait de sortir, pénétra dans le couloir et fila jusqu'à la loge de la vieille femme, qui se donnait à elle-même le beau titre de pipelette.
La porte de cette loge était entr'ouverte.
L'homme frappa aux carreaux.
— Que que vous voulez, vous? — demanda rudement la vieille en toisant le questionneur qui, nous le savons, ne payait point de mine.
— M'sieur Mislicot, s. v. p?... — répondit-il.
— Ah çà! mais tout le monde vient donc pour le voir aujourd'hui, ce pierrot-là ! — s'écria la concierge. — Il n'est pas chez lui... c'est ce que je viensde dire à la digne sœur qui sort d'ici... —Repassez ce soir...
L'homme venait d'apprendre sans doute ce qu'il désirait connaître, car il ne questionna pas davantage, sortit en rasant les murailles, et s'éloigna dans la direction prise par le fiacre de sœur .Marie.
Chemin faisant il pensait :
— C'était parfaitement pour Mislicot que venait la béguine!... — Qu'est-ce que c'est que cette femme-là ?
-Vrrivé près des construclions do la nouvelh^ église, il apiM\nil !e fiacre de Loriot arrêté devant la chapelle.
— lîicn sûr, — poursuivit-il, — elle est venue voir si le man^hand de médailles est à son poste... — Ou elle l'a trouvé, ou elle l'atlond... — Inutile de me montrer... Je n'ai rien déplus à apprendre pour \o. inomenl...
il allait rebrousser chemin quand il aperçut sœur Marie sortant de la
petite construction attenant à la ciiapelle et où sont situés les bureaux Jes architectes.
Elle jeta un coup d'oeil autour d'elle, regardant à droite et ù gauclui, et paraissant contrariée.
Le père Loriot lui demanda :
— Vous cherchez qiiehjue chose, ma sœiu'?...
— Oui, en elfet... — répondit-elle, — je cherche un jeune garçon que j'espérais trouver ici, ne l'ayant jjoint rencontré à sa demeure... — Il a l'habitude de vendre aux environs de l'église de petits objets de piété.
— Est-ce que, par hasard, ma sœur, vous voudriez parler de Misticol? Du petit Misticot? — s'écria le père Loriol.
— Oui, monsieur, i)récisément... — fit la religieuse. — Le connaissezvous ?
— Je vous crois que je le connais ! Un gentil gaillard qui n'a pas froid aux yeux, brave enfant, bon garçon, et honnête! Oh ! mais là, honnête, à ne j)as mettre dans sa poche un sou belge qu'il ramasserait dans la rue... il le ferait plutôt afficher... — Si j'avais su que c'était lui que vous alliez chercher rue de la Fontaine-du-But, je vous aurais évité une course inutile... — Je l'ai vu ce matin, un peu avant que vous me preniez à la station, et je le re verrai ce soir...
— Ce soir? — répéta la nièce de Jules Verrière.
— Oui, ma sœur... — il allait de l'autre C(Mé de l'eau, chez un de ses C;imarades dont il a été garçon d'honneur il y a quelques jours... Même que, moi aussi, j'étais de la noce... j'en étais mémo deux fois... comme loueur de voitures et comme invité... — Je l'ai prié de me faii'e une commission de ce côté-là... rue de Seine... il doit me donner la réponse ce soir, en revenant dans son quartier... Moi je demeure aux Balignolles...
— ]yd noce dont vous parlez est sans doute celle de \l. Loiseau?
— Oui, ma sœur...
— Etc'est M. Loiseau qu'il est allé voir?
— Positivement...
Sœur Marie allait remonter en voiture et donner l'ordre au vieux cocher de la conduire chez le relieur, rue de Fleurus, mais au moment de parler elle se ravisa.
Ce qu'illi- voulait dire à .Misticot ne devant être entendu de personne, sa démarche eût [laru mysléricuso, par conséijuenl étrange.
43G LE MARCHAiND DE DIAMANTS
Or, il fallait éviter de donner lieu à des suppositions ou à des commentaires.
En conséquence, la religieuse reprit :
— Ainsi, monsieur, vous êtes sur de voir aujourd'hui ce jeune garçon?
— Aussi sûr que je le suis de m'appeler Loriot, cocher du fiacre n" 13... — oui... oui... je verrai le moucheron...
— Eh bien! voulez-vous avoir l'obligeance de lui dire que je le prie de se trouver ici demain matin...
— A quelle heure?
— A neuf heures et demie précises. . .
— La commission sera faite.
— S'il s'inquiétait de la personne désirant lui parler, vous lui direz que c'est la religieuse qui se trouvait avec la fille du banquier du boulevard Haussmanndans la voiture dont les chevaux l'ont renversé...
— Suffit, ma sœur. — La chose lui sera répétée exactement.
— Maintenant, reconduisez-moi, je vous prie, à la station où je vous ai pris.
Sœur Marie remonta dans le fiacre, et Loriot fouetta Cocotte.
L'homme de mauvaise mine avait assisté de loin à l'entretien du cocher et de sa cliente, mais sans entendre une seule des paroles échangées entre eux.
11 regarda le fiacre s'éloigner, hocha la tête, et à son tour descendit des hauteurs de la Butte-Montmartre.
Sœur Marie, de retour à l'hôtel un peu avant l'heure du déjeuner, ne parla point à Angélique des courses qu'elle venait de faire.
De son côté la jeune fille ne lui dit pas un mot du télégramme envoyé par elle à Yincennes, à Emile Vandame.
Une semaine s'était écoulée depuis le mariage d'Eugène Loiscau et de Victorine Béraud.
Après deux ou trois jours d'inévitable flânerie, le nouveau marié s'était remis au travail dans son atelier de reliure de la Bibliothèque Sainte- Geneviève.
Quant à Victorine, elle avait transporté son petit atelier de fleuriste en chambre dans le logement de son mari, où ses modestes meubles ne s'étaient point trouvés à l'étroit.
Donc, huit jours seulement venaient de passer, et déjà Victorine avait à se plaindre d'Eugène.
Des beaux serments faits avant la noce, il no restait plus que le souvenir.
Au lieu de revenir au domicile conjugal immédiatement après son Ira-
vail, Eugène entrait dans quelque caboulot où il s'attardait à boire de l'absinthe.
Deux fois il était revenu fortement allumé, comme on dit dans le langage populaire.
La première fois Victorine s'était contentée de lui adresser, de sa vois la plus douce, une légère observation.
Eugène avait l'ivresse mauvaise.
L'absinthe ne l'égayait pas, elle le rendait hargneux et méchant.
Il répondit de façon brutale.
La seconde fois, — Eugène se trouvant en état de récidive, — Yictorine se montra plus acerbe.
Le jeune relieur s'écria qu'il était le maître, qu'il agirait à sa guise, qu'il ne se laisserait jamais conduire par le bout du nez, comme certains maris de sa connaissance.
Et, pour faire preuve d'autorité, il renversa dans un coup de colère la table sur laquelle Victorine venait de servir le dîner.
Avons-nous besoin d'affirmer que la tleuriste pleura beaucoup?
Le ménage commençait mal...
Après de tel débuts, que serait l'avenir?
C'était le lendemain de cette dernière scène que Misticol arrivait chez Loiseau, de très bonne heure, afin de lui rendre compte de diverses petites dépenses faites pour les suites de la noce.
L'ouvrier était sorti de grand matin et de fort méchante humeur.
— Tu sais que M. Misticot viendra déjeuner... — lui avait dit Virginie, prévenue la veille.
— Eh bien I je rentrerai déjeuner... — bonjour...
— Tu ne m'embrasses pas?
— Non... — je file...
El il avait filé.
Naturellement Victorine s'était mise à pleurer de nouveau . Les larmes inondaient encore son visage au moment où Misticot frappait à la porte.
Elle essuya vivement ses yeux cl alla ouvrir.
— Bonjour, m'ame Loiseau, — fit gaiement le petit marchand de médailles en luipr''nant les mains. — Vous permettez ?... — ajoula-t-il en riant. — A un garçon d'honneur ça ne se refuse pas...
Il avançait les lèvres.
Victorine lui lendit la joue.
Elle pleurait toujours, et .\Iislicot sentit auv la joue ferme ut fiaîche la chaude humidité des larmes.
— Eh bien! quoi donc? Qu'est-ce que yu signifie, ça? — s'écria-t-il en
reculant très surpris. — Vous voilà déguisée en fontaine Wallace et vous avez la mine toute eucharibolée ! — Ou'est-ce qui se passe donc?... En voilà une surprise, et une pas drôle!... .Moi je croyais vous trouver si joyeuse !
La jeune femme éclata en sanglots, sans pouvoir articuler une parole.
— Ah! mais! Ah!mais!... c'est donc vrai, alors? — reprit Misticot. — Les grandes eaux de Versailles, quoi ! — 11 se passe décidément quelque chose d'extraordinaire ici!... Est-ce que LoLseau serait malade?
Virginie fil signe que non.
— S'il n'est pas malade, — poursuivit le gamin, — qu'est-ce qu'il y a?
— Il est parti ce malin sans m'embrasser, — balbutia la lleuriste. Misticot ne put comprimer un grand éclat de rire.
— Comment, — fit-il ensuite, — et c'est pour ça que vous me recevez avec une figure de l'autre monde, et que vous mettez vos jolis yeux dans un élalpareil... rouges comme les mirettes d'un lapin blanc!... — Mais un bécot perdu se retrouve toujours !... — Il vous en donnera une douzaine en rentrant déjeuner... et même plus, si vous y tenez!...
— Ah! c'est fini... bien fini!... — répliqua Viclorine d'une voix à peine distincte. — Je serai malheureuse !.., je n'aurais pas dû me marier..,
— Comment, c'est vous qui dites ça!... après huil jours de mariage !... et pour une pique qui ne mériterait pas une chiquenaude!...
— Ah! c'est que vous ne savez pas tout...
— Tout, quoi?
— Eugène est rentré deux fois ivre...
— Diable! — fit Misticot en se grattant l'oreille.
— Oui, ivre d'absinthe... et ce que ça le rend méchant !... — Hier, àla suite d'une simple observation, afin de me prouver qu'il était le maître, il a renversé la table servie et brisé tout ce qui se trouvait dessus!... — Rien ne prouve que demain il ne me battra pas!
— Bien sûr que c'est très fâcheux, tout ça, — dit Misticot forl embarrassé. — Mais il ne faut point vous désoler et perdre courage, ma chère m'ame Loiseau... Eugène est un bon garçon... — je meltrais ma main à couper que, voyant le chagrin qu'il vous a fait, il se repentira et qu'il n'ira jdus au caboulot... — vous verrez...
— Ah! monsieur Misticot, je n'espère pas... — après de si belles promesses, il a recommencé trop tôt...
— Ce n'est peut-être pas tout à fait sa faute, m'ame Loiseau...
— Comment?...
— A l'atelier on a des camarades... on se laisse entraîner... on vous piye une tournée... on est obligé de rendre la politesse... et de tournée en tournée on se trouve éméclié sans le savoir... et sans le vouloir...
— Ce n'est point avec ses camarades d'atelier qu'il va au café...
— Avec qui ilonc, alors?
— Avec un homme qui le perdra, j'en réponds... — Avec un Judas que nous avons dans la famille, qu'il croit son ami et qui ne l'est pas... qui est même son plus dangereux ennemi... je le sais bien, moi... et je n'aurais qu'un mot dire... un seul mot...
— Eli bien ! dites-le donc, ce mot ! dites-le vite ! Viclorine devint pâle.
Elle songeait au passé.
— C'est impossible .. — murmura-t-elle d'une voix sourde. — Cet homme est un misérable... il anéantira mon bonheur... il commence déjà... et je ne pourrai rien... rien contre lui...
— Mais de qui voulez-vous donc parler? — Voyons, m'ame Loiseiu, vous pouvez avoir confiance en moi... Je suis l'ami de votre mari, mais je suis aussi le vôtre et je ne demande pas mieux que de prendre votre parti...
— S'il y avait moyen de faire en douceur une petite remontrance à Eugène, je m'en chargerais bien... — Je tenteraisle possible et même l'impossible...
— Ça me crève le cœur de vons voir désolée comme ça au bout de huit jours de ménage. — Voyons, quel est le gueux, le gredin, le faux ami qui l'entraîne?
Victorine allait parler, mais la réflexion l'arrêta et la parole expira sur ses lèvres.
Paul Héraud était un lâche. — Qui sait si, dénoncé par elle, il ne se vengerait pas en livrant son secret? Il semblait même trop vraisembl-ible qu'il n'hésiterait point à le faire.
L'irritation d'Eugène Loiseau grandirait d'ailleurs, sans le moimlre doute, s'il venait à savoir que Victorine initiait des étrangers à leurs (juerelles de ménage.
— Inutile que je vous le nomme, ce faux ami, monsieur .Misticol, — répondit-elle après une ou deux secondes, — ça ne servirait à rien... Et puis il faut se faire une raison, avoir de la patience... Après la pluie vient le beau temps!... — Eugène ne boira pas toujours... 11 se repentira do m'avoir brulilisée... n'y pensons plus... J'ai eu tort de vous laisser voir mes larmes... C'est bête... — Vous venez déjeuner avec nous, comme ii'i-st convenu?
— Dame! oui... — Vous saveiz, j'ai à rendre compte à Eugène de co que j'ai payé pour lui... Mais, si ça vous dérange aujourd liui.
— Pas du tout... Eugène compte sur vous... Il sera ici à onze heures...
— Eh bien! je serai ici en même temps que lui...
— Vous ne l'attendez donc pas?
— Non... J'ai une petite course à faire pour le père Loriot... le vieux brave homme... le cocher du fiacre numéro 13... — C'est chez un loueur de voitures de la rue de Seine... pas bien loin d'ici... — En redescendant, j'irai prendre Eugène à son atelier, et nous reviendrons ensemble...
— Eh bien ! à tout à l'heure, monsieur Mislicot...
— A tout à l'heure, m'ame Loiseau...
Et le gamin sortit.
— Sapristi ! — se disait-il eu se dirigeant vers la rue de Seine, — voilà une pauvre femme qui se fait joliment du chagrin!... — Comment, cet animal de Loiseau a la chance d'épouser une honnête fille, jolie, et bonne ouvrière, et il commence déjà à faire des bêtises! — C'est pas drôle de sa part! — De qui a-t-elle voulu parler? — Un Jidas que nous avons dans la famille... — a-t-eile dit, — un trailre... un faux ami... — Qui ça peut-il être? — Elle allait lâcher le nom... elle s'est arrêtée au bon moment... — — Loiseau a le caractère faible... il se laisse entraîner par le premier venu... — Quand il a bu de l'absinthe, c'est une brute... — Un jour, en en rentrant pochard, il tapera sur Viclorine... — Faudra que je le sermonne un peu en le ramenant déjeuner... — J'aime pas voir du chagrin aux femmes... — Tout de même c'est bigrement bête, les hommes !... ils n'ont qu'à se tenir bien tranquilles pour être heureux, et ils s'arrangent de façon à ne pas l'être, comme s'ils étaient payés pour ça!...
Sa commission faite chez le loueur de la rue de Seine, Misticot prit le chemin de la Bibliothèque Sainle-Geneviève, où nous savons que Loiseau était employé.
La porte des ateliers donnait sur la place du Panthéon.
Le gamin alla s'installer auprès de cette porte pour attendre la sortie de l'ouvrier.
Un jeune homme l'avait devancé, se promenant de long en large.
Lorsque, après avoir tourné sur ses talons, ce jeune homme se trouva en face de Misticot, celui-ti poussa une exclamation de surprise.
— Eh! je ne me trompe pas! — fit-il, — c'est bien monsieur Paul Béraud...
— C'est parfaitement moi, monsieur Mislicot... — répondit l'employé du Crédit Lyonnais que nous avons vu poursuivre Viclorine de sa passion et ses menaces.
Une poignée de main fut échangée.
— Par quel hasard dans ce quartier? — demanda le gamin. — Je croyais votre établissement sur le boulevard des Italiens...
Li: .MA1U.11A.\1) 1U-: niA.MA.XTS
Elli- tendit la joue 4 Poul..
Liv. 50 I-. nOY, *>lil. — Ilp(.rwluclion iolordile.
L!-: .MAIÎCIIAMI DK DIAMANTS 443
— J'ai un poste ilans une succursale, tout près d'ici, boulevard Saiut- Mifli'l. et je suis venu attendre Loisean h la sortie!...
— Comme ça se trouve, et moi aussi...
— .\lors nous déjcuneronB ensemble...
— Conimeiit donc ça?
— Je l'ai rencontré ce malin, en me rendant à mon bureau, et il m'a invité à déjeuner cbez lui...
— Ne vous a-l-il pas dit (ju'il m'attendait?
— Non... j'étais en ret ird et nous n'avons échangé que quelques mots...
— Eh bien ! h table, nous tAcheroiis de rigoler un peu... Paul Méraud ne répondit pas.
11 semblait contrarié de la rencontre de .Mislicol.
En ce moment la porte des ateliers de reliure s'ouvrit, et les ouvriers commencèrent à soi tir pour aller <léjeuner
Loiscau parut à son tour, — il aperçut l'aul iiéraud et le jietit marchand de médailles, et se diriu^ea vers eux.
— Honjour, petit, — dit-il au gamin. — Tu as passé à la maison?
— Oui.
— Et tues venu m'altendre. .Ça, c'est gentil I... — Paul déjeunera avec nous!... — Mes enfants, nous allons nous payer une journée de noce complète!... — Tantôt nous irons à Asnières manger une fruiture... — J"ai demandé la permission de l'après-midi à mon chef d'atelier-.. Mais faut pas toucher un mol de ça à Victorine... les femmes, c'est des gêneuses ! — Nous nous baladerons tous les trois, comme de bons garçons ! Ça va, hein ! cousin Paul ?
— Certainement ! J'en serai quitte pour renifUre ù demain les courses que je devais faire aujourd'hui...
— Et loi, moucheron ?
— .Moi je ne peux pas...
— - Comment, tu lu- peux pas?
— Non... J'ai du travail dans la soirée, et il faut absolumenlqueje le fasse.
— Eh bien! tant jiis!... — Nous irons tous les deux, le cousin Paul et moi. — Allons, en route !...
— En route!... — répéta Paul Béraud — Mais nous allons prendre un apéritif avant déjeuner.., la moindre cliosc... une petite verte...
— Ahl par exemple! — s'écria Mislicol — de l'absinlhe. le matin, comme ça!...
— l'uiirqnoi donc pas? — réplii]ua liOisonn, — ça nous ouvrira l'appétit... — AlloBS-y!...
— (;'t'st que j'ai bien promis h ta femme que nous ne nous alUirJerious pas en roule.. — insinua Mislicol.
— Ma femme, encore une iiiiilade qui se ligure que })arce que nous sommes mariés je vais me laisser conduire au doiirt et à l'œil ! — Oh! là! là! faudrait il ne pas être dans le Iraiii !... — Je proclame les droits de rhommc... C'est pour ça qu'on a fait la grande Révolution!...
— II n'y a pas le moindre mal à boire une absinthe! — ajouta Paul Béraud avec un ricanement. — Si on écoutait les femmes, on se mettrait au régime de l'eau claire alin damasser des petits écus qu'elles gaspilleraient en fanfreluches de tuileltes !...
Tandis que le cousin Paul parlait ainsi. Misticot le regardait en dessous.
— Voilà le Judas... — pensait-il. — Voilà le faux ami qui l'entraîne... Puis, tout haut :
— Quant à moi, ne m'offrez rien... je ne prendrai lien...
— A ton aise... ^lais moi. j'ai soif... — ht Eugène. On passait devant un café.
Paul lîéiaud ouvrit la porte, poussa l'ouvrier relieur qui ne se lit pas prier, et prenant le gamin par le bras il le Ht entrer presque de force en disant :
— Si les alcools vous font peur, vous boirez un verre d'orgeat.
— Pauvre petite femme ! — murmura l'enfant de Paris. — C'est ma foi vrai qu'elle aurait mieux fait de rester garçon !...
Les deu.K cousins s'attablèrent.
On servit des absinthes.
— Voyons, moucheron, qu'ast-ce que tu prends? — demanda Loiseau.
— Rien ! je te l'ai déjà dit.
— Oh ! là! là!... lu fais ta poire !.. — C'est-il donc que tu veux amasser des rentes ?
— Je veux au moins ne pas prendre des habitudes qui m'amèneront à crever de faim un jour parce que j'aurii passé mon temps à boire jusqu'à plus soif... — Ce que vous avalez là, — poursuivit le gamin en désignant le liquide opalisé dans les verres, — c'est du poison... un poison lent, qui vous prend petit à petit toutes vos forces, et qui finit par vous assommer, après vous avoir abruti... — L'absinthe vous conduit à .ALazas, à Charenton ou à l'hôpital !... Voilà !...
Loiseau et son cousin éclatèrent de rire.
— Riez tant qu'il vous plaira ! — répliqua le gamin. — J'ai dit la vérité...
— Alors, en route pour Mazas, pour Charenton ou pour l'hôpital! — s'écria le mari de Viclorine.
Et ii vida son ven-e d'un seul trait.
Misticot frissonna.
— Ca finira mal... — pensait-il, — avec ce vice-là, il est perdu!...
— Une autre, hein .' — dit Paul Réiaud.
LE .MAIJCIIAM) Di: DIAMANTS 445
— Ah çà! mais vous avez donc une idée, vous? — Vous lencz donc à le griser, posilivement? — demanda le pelit marchand de médailles rogar danl le cousin dans le blanc de yeux.
— Non... non... — fil le relieur, — assez d'une mes enfanls... — Allons déjeuner, sans ça le crampon nou> attraperait, ce qui ne serait pas rigolo.
Et il sortit avec le gamin , tandis que Paul Béraud, qui avait payé, &t!endait sa monnaie.
— Comment, — dit Mislicot au relieur, — il y a tout an plus huit jours que tu es marié, et tu appelles déjà ta femme un crampon!...
— C'est une empêcheuse de danser en rond!... Klle prend la mouche ù propos de tout...
— .Mais n'es-tu pas un peu brusque avec elle".'... — Tu lui avais promis de ne plus boire...
— Est-ce qu'elle s'est plaint que j'avais bu:' — demanda Loiseau dune voi.x sifflante, avec un geste de colère.
— Elle ne m'a rien dit, mais j'ai des yeux... je vois ce (jue tu fais...
— Pour un verre!... oh! malheur!
Et l'ouvrier haussa les épaules.
Paul lîéraud rejoignit nos deux personnages.
— Pourvu que ta femme ne soit [las mécontente que tu m'amènes déjeuner sans l'avoir prévenue... — dit-il.
— Mécontente! par exemple!... — et pourquoi le serait-elle? — Est-ce que nous ne sommes pas des parents, des amis?... — Faudrait peut-être se gêner? — D'ailleurs, quand il y a pour trois, il y a pour quatre...
On hàla le pas. — 11 n'y avait guère que le jardin du Luxembourg à traverser. — En quelques minutes ou arriva rue di; Fleurus. La table était servie.
Victorine attendait.
— Bonjour, toi!... — dit Loiseau d'un Ion assez gracieux en entrant et on allant embrassi-r sa femme.
L<i fleuriste souriante avançait ^c-; lèvres, mais tout à couii ses sourcils se froncèrent et elle recula en s'écriant :
— Tu as encore bu de l'abi-inlhe!
— Oh! une goutte à [leine... — demande à .Mislicot... — je ne voulais pas... parole d'honneur. Mais, il m'a été impossible de faire autrement...
— Impossible!... Pourquoi?
— .l'étais avec le cousin lîéraud... — Uù diable est-il, le cousin Béraud? — Voyons, arrive donr. cousin Paul! — Ou'esl-ce que tu liclies sur le carré?
L'employé du Crédit Lyonnais entra, et rcfi-ima la porte derrière lui.
Eli voyant à l'improviste i'aul Ijéraiid, Vicloriiie devint pâle comme une morte, puis son visage se colora d'une rougeur ardente, tandis qu'un petit tressaillement nerveux dont elle n'avait pas conscience agitait ses mains.
— Bonjour, ma chère cousine... — dit le jeune homme d'un ton dégagé, — je no vous demande pas de vos nouvelles.. Plus fraîche et plus jolie que jamais!... J'ai accepte l'aimable invitation de votre mari, et je viens sans façon déjeuner avec vous...
Yictorine avait eu le temps de se maîtriser.
— C'est bien, mon cousin, — répliqua-t-elle, — il n'y a qu'à ajouter un couvert... ce sera bientôt fait...
— Et si la boHslifaille est insiit'lisanlc, — ditEugèae Loiseau en riant, — lecharcutier n'est pas loin... — Allons, à table!... — Paul et Misticol de chaque côté de la bûitrij/'oisi', moi, en face...
Les convives s'installèrent.
Victorinc ne parlait pas.
Misticot restait muet.
Très observateur de sa nature, le gamin n"avait rien perdu de ce qui venait d'avoir lieu à l'entrée de Paul lîéraud.
En apercevant l'employé du Crédit Lyonnais, Victorine était devenue successivement très pâle et très rouge, donc il se passait quelque chose de mystérieux entre la jeune fleuriste et son cousin. — Mais, quoi"?
Une vague contrainte régna entre les convives pendant toute la duréa du repas, malgré les efforts de Paul Béraul pour la dissiper.
— Je suis très heureux, je vous assure, du nous trouver ensemble, — dit-il tout à coup. — On se voit peu dans la famille, et c'est un tort, un grand tort. Ou devrait se réunir plus souvent.
— Eh bien! mais au fait, pourquoi non? — répliqua le relieur. — Le dimanche tu ne vas point au bureau, ni mai à l'atelier. — Les deux ménages peuvent se fréquenter, et si le temps est beau on va manger une friture et un lapin sauté quelque part, au bord de la Seine ou de la Marne...
— Qu'est-ce que lu penses de ça, Victorine? — Mon idée est fameuse, hein?
— .Mais... oui... certainement... — murmura la jeune femme avec une hésitation visible.
— Ou dirait, cousine, que cette proposition ne vous agrée qu'à moitié,
— fil Paul Béraud en fronçant le sourcil.
lE MAHCIIA.M) UE DIAMANTS 447
— Eh Lieu! lanl ]iis pour elle, — s'écria liiiUalomciil Loiseaii. — i'.a me convient à moi! Si elle ne veut pas venir, elle resleru à la maison, voilà toul!
Lue (]uei'elle étail iuiniiiienle.
Misticol eut l'adresse de changer le sujet de la conversation.
Yiclorine hâtait If^ service.
— Inutile de te presser tant... — dit iùii;ène, — j'ai la permission d'une hsiire...
Le déj(;uner s'acheva sans eiicomhre et la jeum' femme servit le café.
— Il me senihlc i|ue voilà le moment de régler nos comptes... — insinua Mislicol.
— Yiens-tu me réclamer de l'argent ou m'en rapportes-lu ? — demanda le relieur.
— Je t'en rapporte...
— Bravo!... C.ombien?
— Muat-sepl francs... — Les voici, avec le détail de ce que j'ai payé pour toi... Examine.
Eu même temps ie gamin posait sur la tahh; (juatrc pièces de cent sous, de la monnaie et une feuille de papier couverte d'écriture.
— E.xaminer!! — Des hêtiscs! — fit Eugène. — Ae te ligures-tu pas que je vais compter après toi! passe ça à la bourgeoise, c'est elle qui lient la caisse. Seulement donne-moi les sept francs de monnaie.
— Ou'iMi veu.M-lu faire? — demanda .Viclorine.
— Comment, ce que jeu veu.v faire/ ça ne te regarde pas! iirélenJs-lu me laisser sans un sou dans ma poche? Ça serait du joli !
Viclorine se mordit les lèvres pour emjiècher ses larmes de couler, mais elle ne pronon(;a pas une parole et poussa les se[)l francs devant sou mari qui les mil dans sa poche et se leva en disant :
— Maintenant, cousiu l'aul, l'atelier me réclame... — nous possédons un contremaître qui ne badine pas!...
— iMoi je retourne à mon bureau, — répondit l'employé. — Nous partirons ensemble... — Cousine, — ajoula-l-il en s'adressant à la Ihuiriste, — souveufz-vous que nous comptons vous avoir à diuer dimanche prochain chez nous, rue de Si-iiir...
— .Mais... — halhutia Viclorine. — je ne sais...
— Oui... oui... — interrompit Loiseau, — ou ira... A cinq heures nous serons cbez vous... — Allons, la bourgeoise, au revoir...
Et il embrassa sa femme sur le front.
— .\u revoir... — réjiéta-t-il, — et si jt- rentre un pi'ii |dus lard «pie de coutume, ne le fais pas de mauvais sang... il y a de I oUNr.ige j)ressé...
— Au revoir, cousine... à dimanche.. ,
El Paul Béraud lendit la main à la fleuriste.
— Eh bien ! qu'est-ce que c'est? — s'écria Loiseau avec lïn gros rire,
— Des manières! la main aux dames ! — Vous la faites à la grande pose?
— Entre cousin et cousine on s'embrasse, que diable! allez-y-donc carrément!
Yiclorino pâlit.
Refuser, c'était provoquer une e.xpliquation, une dispute, qu'il fallait en ce moment éviter à tout prix.
Aussi donc, au lieu de se reculer comme elle avait envie de le faire, elle tendit la joue à Paul.
Les lèvres du cousin en touchant son épidémie lui produisirent l'elTet d'une brûlure. Elle tressaillit de tout son corps et se sentit défaillir.
— A la bonne heure! — fil Loiseau triomphant. — Filous!... Misticot prit la main de Victoriue et la serra avec émotion.
— Au revoir, m'am Loiseau... — murmura-t-il, et d'une voix plus basse il ajouta : — Courage...
Puis il sortit derrière les deux hommes.
La jeune femme, restée seule, sentit ses jambes se dérober sous elle. Elle se laissa tomber sur une chaise et de grosses larmes inondèrent SCS joues, tandis que ses lèvres balbuliaieul :
— .Mon Dieu! quelles douleurs me réservez-vous"?... .Vurai-je le courage de les subir?... aurai-je la force de me défendre contre ce misérable, et ne faudra-t il point, malgré tout, que je parle?...
A quelques pas do la porte, Loiseau, son cousin et Misticot, s'étaient arrêtés sur le trottoir de la rue de Fleurus.
— Alors, décidément, tu ne viens pas avec nous? — demanda le relieur au gamin.
• — .\on, et si j'étais à ta place, je sais bien ce que je ferais...
— (^)u'est-ce que tu ferais, Carafe d'Orgeat?
— .le remettrais à dimanche la promenade et la friture...
— Pourquoi donc ça?
— Parce qu'au moins tu ne perdrais pas une journée de travail...
— Il paraît que M. Misticot se mêle de donner des conseils! — lit le cousin Paul avec un rire moqueur...
— Pourquoi donc pas? — répliqua le gamin, qu'on ne déconcertait point facilement. — En tout cas ils sont bons, ceux que je donne, entendez-vous, m'sieu Paul Béraud? Si Victoriue savait que son mari va nocer avec vous au lieu de travailler, elle en pleurerait toutes les larmes de ses yeux ! — C'estil pour ça qu'elle s'est mariée? — Je ne suis qu'un moucheron, mais je sais bien que quand on prend femme ça n'est pas pour la traiter plus mal qu'une servante... C est bien le moins iju'on ait pour elle un peu d'égard, un peu
— Et si jo te mouchais, moi! ilit-il.
de confiance, cl qudn pense aux liesoin du niéiiaj;e avant de songer à la rigolade !
— ronnerre de Dieu! crapoussin, — (il Loiseau, dont les poings so crispèirnt, — est-ce que c'est à mon inlentiun que lu dis ça, par hasard i
— Qui se sent niorvfux se mouche... — répliqua Mislicot
— El si je le mouchais moi?...
Le relieur leva la inain.
Liv. .'i?. h IHJY, <clil. - H.|ir.><luclion inknlilo. 57
— Ça pi'ouverait tout l)i3nnemenl que lu es un gr.ind lâche, puisque lu es le plus fort, et ça ne m'empêcherait pas d'avoir raison I... — fil le gamin sans reculer. — Oui, tu ne débutes pas bien ent ménage!... Oui. lu es mal conseillé, je sais par qui, mais je ne sais pas dans quel intérêt... oui, tu te perds, en lâchant l'atelier pour rouler dans les cahoulots, en cessant d'être un ouvrier laborieux pour devenir un pilier d'assommoirs... Et si lu m'écoulais, moi ton ami, ton vérilable ami, lu retournerais illico h la besogne au lieu d'aller fémécher à Asnières, et ce soir en rentrant dans Ion ménage, tu aurais gagné cinq heures de travail et l'estime de toi-même !...
— Ça ne vaut-il pas mieux que le mal aux cheveux?
— As-tu fini, galopin, et veux-tu que je te gille ;' — criaLoiseau iiuieus. Miiticol haussant les épaules répondit :
— Je suii bien tranquille... n'étant point encore pochard tu ne me gitleras pas...
— Voyons, cousin, — fit Paul Béraud en intervenant, — ce gravoche vaut-il la peine qu'on sornette en colère! nous perdons notre temps...
— Venez.
— Ah! je te retrouverai, toi, mon garçon d'honneur! — cria le relieur en montrant le poing à Misticot.
— Ça ne sera toujours pas dans le chemin que lu vas prendre! — réjdiqua ce dernier en suivant du rei;ard les deux cousins. — Décidément Loiseau est une sale bètc, et Paul Béraud un mauvais gredinl — • ajoutal-il, rr- pauvre Victorine! — Quand je pense à cette petite femme-là si gentille, si bonne ouvrière, et qui va être si malheureuse, ça me met le cœur à l'envers! — Ahl les soifîeurs d'absinthe, quelles brutes!...
lilt Misticot quitta la rue de Fleurus pour se rendra à Montmartre, ne voulant pas perdre son après-midi.
Il retourna d'abord chez lui rue de la Fonlaine-du-But, afin d'y prendr* la boîte- évenlaire renfermant les objets de dévotion et les médailles qu'il vendait aux alentours de l'église du Sacré-Cœur.
Sa concierge l'arrêta au jiassage.
— Hé! Misticot, — lui cria-l-el!e au moment où le gamin s'élançait dans l'escalier.
— Ou'esl-ce qu'il y a, maman Petil-pa-ta-pon? — lit-il en revenant sur ses pas.
— Arrivez ici... j'ai quéij'chose à vous glisser dans le tuyau de l'oreille.
— 0"ci dune'.'
— Figurez-vous qu'il est arrivé ici, ce malin, une personne vous demander...
— Oiielie pi'rsonne;
— Une rcliuiouse...
LE MARCHAND DE DIAMANTS 45i
— l'as possible!... — lit .Mislicol Joui la pensée élail à mille lieues de su'ur Marie.
— Oui, parfailemeut! — reprit la portière. Et une religieuse qui n'était point piquée des liauaetons ! — Ah! la belle fille... toute jeuue, et veuuo en fiacre.
— Eh bien! qu'est-ce qu'elle me voulait ?
— Vous parler, doue ! — Je l'ai envoyée sur le plateau, près de la nouvelle é.^lisc, voir si vous y étiez.
- Je n'y étais pas... — A-t-clle dit qu'elle reviendrait?...
— -Nenui, mon fiston... Mais si elle revenait tantôt?
— Vous l'enverrez près de la chapelle, j'y serai dans ciiiq minutes.
— Suflit.
Misticot gagna sa chambre : une petite chambre du cinquième étage, très proprement meublée et tenue avec un soin de ménagère llamande.
Là, fort intrigué de ce que venait de lui apprendre la portière, et se demandant ce que d'Ile religieuse pouvait avoir à lui dire, il prit sa boîie, referma sa porte, quitta la maison et se dirigea vers les constructions de la nouvelle église.
Arnold Desvignes, le lendemain du jour où nous l'avons vu dinor à riiùtel du boulevard Haussmann, se rendit de bonne heure à la maison de banque dont il était devenu l'associé.
il y arriva juste au moment où Verrière entrait lui-même dans son cabinet.
— .Nous avons à travailler ici ce matin, — dit .\riiold après léchani-c d'uni; poii-^née de main. — Dans l'après-midi, nous irons au théâtre dis Fantaisies-Modernes. — 11 est indispensable que nous voyons ensemble ce M. la Fougère et que vous lui montriez les dents... — Si M"" Léona, la Vénus de féeries, vous pèse, ce sera un moyen de vous débarrasser d'elle...
— Avant tout travail, — répliqua le banquier, — je dois vous apprendre ce qui s'est passé hier chez moi, aprè.s votre départ...
— (Juehjue chose d"ennuyeu.\?
— Vous en jugerez vous-même...
El Jules Verrière raconta par le menu la scène entre lui et sœur M.n \r, il la(|ui'lle nous avons fail assister nos lecteurs. -Vmold écoutait avec une ixtrème atlfiition...
— De tout ceci, — lit-il quand le récit fui achevé, — ressort iiuni moi
432 LE MAItClIAND DE DIAMANTS
une chose fort claire, c'est que j'aurai beaucoup de peiue à me faire aimer de M"*^ Angélique...
— J'en ai peur...
— Et, — continua l'ex-emploj'é du banquier de Calcutta, — que j'aurai dans la personne de votre nièce un ailversaire acharné...
— C'est mon avis...
— Je m'en doutais déjà, mais soyez sans inquiétude, les obstacles ne me décourageront point, je lutterai vigoureusement et vous verrez qu'à la fin je triompherai... — Un renseignement, je vous prie : — (juel est le chilfro de la fortune déposée entre vos main par votre nièce?
— Cinq cent mille francs.
— .V cette heure, que reste-l-il de cet argent?
— Trois cent mille francs environ.
— Comment les capitaux vous ont-ils été remis par elle?
— De la main à la main.
— ^jans reçu ?
— Oui. — Vous comprenez qu'entre ma nièce et moi c'était une alfaire de confiance.
— De telle sorte que si sœur .Marie venait par hasard à mourir — (elle est jeune, mais on meurt à tout âge) — nous nous trouverions avoir en caisse de son chef cinq cent mille francs qui ne devraient rien à personne...
Jules Vei'rière, malgré son ellroyable égoïsme, senlit nu petit Irissou effleurer sa chair en entendant son nouvel associé parler ainsi.
— Oui, — commença-t-il, — cependant...
Arnold l'interrompit par cette question :
— De quelle façon ce versement est-il inscrit sur vos livres?
— A mon compte personnel.
— Sans que le nom de votre nièce y figure 1
— Oui.
— Ma parole d'honneur, c'est fort adroit! Je vois avec plaisir que vous êtes homme de précaution ! — Ah ! vous savez, je compte que vous me ferez le plaisir de m'inviter à diner pour ce soir, j'ai besoin de voir le ])lus souvent possible M"" Angélique et sa cousine, pour faire discrètement la cour à l'une, et pour essayer de triompher des préventions de l'autre...
— A dater d'aujourd'hui, votre couvert sera toujours inis chez moi...
— Je vous en remercie... — Maintenant travaillons...
Et les deux gredins se mirent carrément à la besogne, s'occupaiil de la li(juidation de tous les comptes embrouillés, et parlant de leurs projets d'avenir.
L'ardeur du travail lit oublier à Verrière l'heure du déjeuner chez lui.
— Nous déjeimerous ensi-mble au cabaret. — dit Arnold, — el nous irons ensuite au tliéàlre des Fantaisies-Modernes.
— Allons... et surtout soyez très carré avec cet intrigant de la Fougère et celle gueuse de Léona...
— Vous serez content de moi.
Vingt minutes ajirès, les deux associés étaient attablés en face l'un de l'autre dans un cabinet de l'un des restaurants du boulevard, et tout en déjeunant Arnold consultait les engagements pris par la Fougère, ainsi que quelques lettres de Léona que Verrière lui avait remises.
Vers trois heures les deux hommes se rendirent au théâtre, passèrent devant la loge du concierge qui salua jusqu'à terre le banquier, gravirent un escalier, suivirent un long couloir sombre, et arrivèrent sur la scène.
Des fragments de décors placés à droite et à gauche pour indiquer des pkais formaient un ensemble bizarre.
On était en pleine répétition.
Des acteurs et des comédiennes, attendant leurré]ilique, se promenaient et causaient à voix basse au fond du théâtre.
Plusieurs vinrent saluer fort humblement Verrière qu'ils savaient ami de la maison et bailleur de fonds sérieux.
— Cher banquier, — lui dit en le prenant }>ar le bras une assez jolie femme qui certainement rêvait d'enlever à Léona son protecteur, — vous savez que nous aurons un succès... — Ça s'annouce bien aux répétitions...
— Seulement il y a uu cheveu...
— Lequel ? — demanda Verrière.
— Je ne sais si je dois le dire...
— Pourquoi ne le diriez-vous pas?
— C'est que ça vous touche de très près, et si vous alliez vous blesser...
— Ne craignez rien, el parlez neltemenl.
— Eli bien! le cheveu, c'est Léona.
— Qu'esl-ce qu'elle fait donc, Léona?
— Parbleu!... de la pose... comme toujours... — Gr;ke aux billets de mille que vous prodiguez à la Fougère, elle a un rôle superbe... bcauceap trop fort pour elle... el ça ne lui suffit jias encore... Elle tire à elle la couverture el fait supprimer les effets des autres...
En ce moment on enlendil sur la scène une vive allercalion.
— Tenez, — fil la bonne petite camarade, — voilà que ça commeiu^e, et c'est comme ça vingt fois par jour...
Un silence profond s'établit dans les coulisses, tandis (]ue s'élevait à l'avanl-scène la voix glapissante de I.,éona furieuse.
— Mais, sapristi, — criail celte voix, — cane peut pas aller comme ^a!
— Après mon couplet qui sera cerlaiuement bissé, il ne faut pas, monsieur
l'auteur, me tuer mon efTet, en faisant dire au comique un mot ijèle et ridicule!... — Coupez le mot !...
— Je suis trop bien élevé, madame, pour vous dire que c'est vous qui êtes ridicule... — répliqua Tauteur. — Je no couperai rien !
— Ali! vous ne couperez rien?
— Je ne couperai rien, non, madame!
— Eh bien! moi, je ne jouerai pas votre panne, et nous verrons ce que la féerie deviendra sans moi... — Je men vais... bonsoir... et montez la pièce comme vous pourrez...
— Voyons, vo\ons, Léo, pas de bèliscs... — dit la Fougère e« intervenant. — Calmez vos nerfs, mon cher auteur... — Vous avez certainement raison, mais Léo n'a pas tout à fait tort... — Elle joue le personnage principal... il y aurait donc maladresse à lui diminuer ses effets...
l'uis, s'approchant de l'auteur irrité, la Fougère lui glissa dans l'oreille :
— Vous savez, mon pelil. il me faut encore cinquante mille francs pour achever de monter votre machine qui me coûte les yeux de la lète... J"ai besoin de Léona pour ?«/?«■ Verrière... — Voulez-vous iMre joué? — Oui. — Eh bien! soyez gentil, et mettez les pouces...
Ces quelques mots, quoique dits à voix basse, furent entendus d'Arnold, qui s'était approché et se trouvait, caché par un châssis, à quelques j^as seulement des deux interlocuteurs.
— L'alïaire est arrangée... — cria la Fougère. — On coupe le mot... — Passons à un autre tableau...
Mais a celte miuuLo précise Verrière et Arnold apparurent sur la scène.
Léona et le directeur les aperçurent à la fois.
— Ah! ma foi, cher ban([nier, — dit ia Fougère, — vous arrivez comme marée en carême! — J'allais vous écrire un petit mot en vous demandant un rendez-vous. — Jai quelque chose d'Important à vous communiquer. .
— Eh bien! — répliqua Verrière d un ton froid, ^nous allons pouvoir causer tout de suite de lalfaire dont vous voulez m'enlrctenir et aussi de celle qui m'amène... — .Alais permettez-moi de vous présenter d'abord mon associé...
La Fougère et Léona lireut tons deu.\ un mouvement brusque, accompagné d'une grimace.
— Vt)lre associé?... — répéta le directeur.
— Oui ; monsieur Ai'nold Desvignes...
Un salut fut échangé.
— Mes compliments les plus sincères, cher monsieur... — dit la Fou-
gère prônant la main d'Arnold el en la serrant avc'c une cordialité ajiparcnle, quoiqu'il fût horriblement contrarié et inquiet.
— Les amis de nos amis sont nos amis... — lit à son tour Léona enserrant l'antre main du nouvel associé do sou prolecleur.
— Voulez-vous, monsieur, nous accorder quelques instants d'entretien dans votre cabinet? — demanda Dosvignes.
— Mais comment donc!... — On va continuer la répétition sans moi.— Les affaires avant tout... — Venez, messieurs...
— Je vous accompagne... — insinua Léo.
— ]\'avez-vous pas entendu, madame, que nous avions k causer d'affaires?... — répondit sèchement Arnold en se retournant.
— Eh bien! quoi? — Je les connais, les affaires du théâtre, et celles du direct(!ur, et celles de Verrière aussi...
— C'est un tort, madame, et votre présence dans le cabinet de la direction pourrait nous gêner beaucoup.
Léona pinça les lèvres et fronça les sourcils.
Elle allait insister, mais la Fougère lui lit un sigiii- inipérii-ux ('t rr])rit :
— Venez, messieurs...
Puis il conduisit les deux associés à son cabincl. laiidis (jiu^ la comédienne restait à l'avant-scène, frappant du pied el se posant ces énigmes :
— Que signifie tout ce mic-mac? — Il y a dans tout ça quelque chose qui n'est pas naturel... — Qu'est-ce qui se passe? — Verrière a pris un associé? — Pourquoi? — Il ne pouvait donc plus marcher seul? — à peine s'il m'a dit bonjour. — Je m'en fiche pas mal de son bonjour, mais je veux qu'il me rende l'argent que j'ai chez lui... — Nous verrons tout à l'heure...
La voix du régisseur s'éleva :
— A vous, Léona! — disait celle voix. — Eu scène pour le neuvième tableau'... On commence!...
Et la caboliue alla répéter.
La Fougère avait introduit Verrièro el .\rnold Desvignes dans son cabinet, une assez grande |)ii'ce où les manuscrits, les journaux, les liasses de pajiii'rs divers, les dessins de costumes, les maquetli-s ib; décors, s'enlassaienl en uu pèle-mèle alleslanlle désordre de la maison.
Le directeur avança des sièges, s'assit devant son bureau, el atleiidit.
Ainuld prit la [larolo.
436 LE MAUCIIAND DE DLVMANTS
— M. Verrière m'a présenté à vous, monsieur, comme son associé, — dit-il, — je le suis, eneiïel, depuis hier... — En le devenant, j'ai accepté ma part de toutes les affaires de la maison bonnes et mauvaises...
— Oh! toutes bonnes... — interrompit la Fougère en souriant.
— Pas toutes, non, monsieur, il s'en faut! — répliqua l'ex-secrélaire du banquier de Calcutta. — M. Verrière s'est laissé trop souvent entraîner parle désir de rendre service... — En prenant connaissance des opérations de la maison, je me suis aperçu que mon associé avait étésouvent dupe, et j'ai résolu, d'accord avec lui, de lutter énergiquement contre les fâcheux résultats de sa faildesse... — Parmi les nombreuses pièces que j'inventoriais, j'ai trouvé et étudié celles qui vous concernent, monsieur la Fougère.
Depuis un instant le directeur témoignait par son attitude une gêne excessive; cependant il s'elîorçaiL de faire bonne contenance.
— Oh! — dit-il d'un ton dégagé, — nos affaires avec ce cher Verrière sont la chose du monde la plus simple... — Nous sommes en compte... — J'ai reçu trois cent mille francs d'une part, cinquante mille de l'autre...
— Plus, d'un marchand de billets, soixante mille dont Verrière a répondu pour vous...
— C'est exact... — Total, quatre cent dix mille francs... et j'ai pris des engagements.
— Que vous n'avez pas tenus.
— Entre parents il faut s'entr'aider...
— Il n'y a point de parenté en alfaires... et d'ailleurs je ne suis pas votre parent, moi.
— Enfin, monsieur, où voulez-vous en venir? — demanda la Fougère dont le malaise augmentait. — Il est convenu que je dois rembourser les cent cinquante derniers mille francs qui m'ont été versés en abandonnant chaque soir une somme de deux mille cinq cents francs sur les représentations de la pièce... — Je tiendrai cet engagement.
— Vous en aviez pris un autre, antérieur...
— Lequel donc?
Arnold tira de son portefeuille un papier timbré qu'il déplia et répondit :
— Celui-ci, par lequel vous vous engagez à rembourser le 31 mai 1884, par conséquent dans cinq jours, une somme de cent mille francs... — et nous venonsvouspréveuir d'avoir à vous mettre en mesure de faire honneur à votre signature...
La Fougère était devenu très pAle.
— Il était entendu avec Verrière, — s'écria t-il, — que ce payement serait reporté à une autre époque.
— Est-ce écrit? — demanda froidement Arnold.
Ali <;•• ! lu ■)<■ vas pas liicnli'it liiiii' ti.'s iiianirii
— Non. mais...
— Il n'y a pas di; tuais, moiisioiir... — Vous devez... vous avez ri'i'oiimi la dette, il faut payer... — Si l'- "îi mai vous ne payz pas. jo vous ponisiiivrai, je vous eu donne ma parole d'honneur...
— Ce serait insenst; !
— Pourquoi donc, s'il vous plail ?
Liv. ."j8. •'58
— Parce que vous me mettriez en faillite et que vous perdriez les deux mille cinq cents francs à toucher chaque soir sur les recettes de la soirée.
— Et si vous faites deux mille francs à la vingtième'
— C'est impossible!... — Ce sei'a un succès. — Je compte sur cette féerie pour relever le théâtre et pour payer toutes mes dettes.
— Et vous comptiez aussi demander aujourd'hui même cinquante mille francs à M. Verrière pour achever de la monter! — dit ironiquement Arnold.
— A moi, cinquante mille francs! — s'écria le père d'Angélique.
— Permettez... permettez... — balbutia la Fougère stupéfait, car il ne pouvait comprendre comment son interlocuteur se trouvait renseigné au sujet de ses intentions.
— Allons, monsieur, un peu de franchise ! — interrompit Arnold. — Vous jouez un jeu dangereux... — M. Verrière a été votre dupe dès l'heure où il vous a obligé pour la première fois, et vous voudriez encore qu'il le fût! — Heureusement je suis là, moi! — Je connais toutes vos manœuvres et je les dévoilerai... — Vous vous êtes servi de M"° Léona pour prendre sur mon associé une influence sans bornes et puiser à l'aise dans son coll'refort! — Comment s'appelle ce métier, monsieur, étant donné queM""^^ Léona était à la fois votre instrument et votre maîtresse:'
— Sa maitresse ! — répéta Verrière en se levant.
— C'est faux, monsieur, c'est faux !... — bégaya la Fougère.
- — C'est si vrai que personne ne l'ignoi'e au théâtre, car vous ne vous en cachez guère! — De tels procédés nous autorisent à ne garder avec vous aucun ménagement... — Nous userons de nos droits...
— Vous voulez donc ma ruine ? ma mort?
— Nous voulons tout bonnement être payés et ne point passer pour des sots!... — Vous êtes prévenu, monsieur... — Le 31 mai nous vous réclamerons cent mille francs... — Soyez en mesure...
Et, sans répondre un mot aux supplications de la Fougère alîolé (jui s'efforçait de les retenir, Arnold sortit du caliinel avec Verrière, à qui, dans le couloir, il dit :
— Nous toucherons d'abord C(mU mille francs...
— Le croyez-vous ï
— J'en suis certain.
— Oui les lui prêterai'
— Léona elle-même.
— Allons donc!...
— Vous verrez...
Les deux associés arrivèrent sur la scène.
La répétition était finie, mais M"" Léo, assise derrière un ciiftssis, attendait Verrière.
Lorsqu'elle le vit, elle courut à lui.
— Les affaires avec la direction sont terminées, — lui dit-elle. — .Je pense quon peut causer maintenant...
Verrière, à qui la présence dWrnold donnait beaucoup d'aplomb et de sani,^-froid, répondit :
— Je suis toujours àmoncabinet jusqu'à cinq heures... — Vous pouvez m'y trouver, s'il vous convient d'y venir.
Il voulut passer.
Mais la comédienne se campa résolument devant luien s'écrianL d un ton canaille :
— Ah çà ! tu ne vas pas bientôt finir tes mauicrcs!
— Prenez garde, madame, —dit Arnold. — Parlez moins haut... — (In pourrait vous entendre...
— Oui donc?
— Monsieur la Fougère, votre amant...
— Il n'est point question de la Fougère, — répondit la drùlessc sans sourciller, — il s'agit de moi et de .M. Verrière... Nous avons aussi des affaires ensemble...
— C'est-à-dire que nous avons des fonds à vous entre les mains... — Je le sais, madame, — reprit Arnold, — il s'agit, je crois, d'une somme de cent quatre-vingt-di.x mille francs... — .Nous tiendrons cette somme à votre disposition dans quatre jours... — Le 30 mai, à partir de neuf heures du matin, vous n'aurez qu'à vous présenter à la caisse... elle vous sera remise contre votre reçu... — Pour le moment, madame, voyez donc votre directeur, monsieur la Fougère, — il a certainement besoin de vous consulter pour savoir s'il doit ou non fermer son théâtre ce soir et déposer son bilan... Nous avons bien, madame, le plaisir de vous saluer.
El, suivi de Verrière, Arnold l>fsvi<.'n('s se dirigea vers la porte de sortie.
Les dernières paroles du jeune houunc avaient produit sur Léona l'effet d'un coup de foudre.
— Fermer le théâtre!... déposer son bilan !... — répéta-t-elle presque à haute voix quand elle se trouva seule. — Mais alors je ne jouerais pas mon rôle dans la féerie!... Un rôle fait tout e.\près pour moi!... le plus beau rôle qu'on ait jamais vu!... Ah! ça, par e.xomple, c'est im[)0ssible... Je prêterais plutôt à la Fougère l'argent que Verrière va me rendre !...
Et Léona s'élança comme une folle dans le couloir qui conduisait au cabinet directorial.
Sur le trottoir, en face du thé<1tre, avant de remoiiti-r dans la voiture qui les avait aim-nés, les deu.v associés s'arrèlèreiil.
— Il inc semble que nous allons perdre pas mal dans celle alTaire-là... — dit Verrière.
Arnold haussa les épaules.
— Ayez donc confiance! — répliqua-l-ii ensuite. — Yolre silualion est superbe. — L'argent de Léona passera à payer les cent mille francs de la fin du mois et les soixante mille francs du marchandde billets à qui je ferai la leçon et qui refusera de donner du temps... — Une fois cet argent disparu, la Fougère ne pourra pas finir de monter sa féerie... — On vendra le théâtre, nous serons les principaux créanciers et je trouverai moyen de rattraper la plus forte partie de ce qui vous parait aujourd'hui compromis... D'ailleurs, que nous importe une perte légère? — La Fougère est à nous, pieds et poings liés! — La faillite... une faillite que je me charge de changer en banqueroute... — La misère noire... une balle ou la Seine... et l'un des hériliers d'I'^tienne IJéraud cesse d'être gênant!...
La journée, pour Angélique Verrière, s'était passée pleine d'angoisses.
Après la dépêche envoyée le matin au lieutenant d"arlilierie Vandame, elle avait espéré que, profitant des moments où il savait la trouver seule à l'hôlel du boulevard Ilaussmann, il viendrait sans retard répondre à son appel pressant.
Six heures du soir étaient sonnées et le jeune homme n'avait point encore paru.
Angélique, assise au salon près d'une fenêlre donnant sur la cour, ne cessait d'interroger du regard la porte d'entrée et de prùler l'oreille avec l'espoir d'entendre résonner le timbre.
Mais la porte ne s'ouvrait que pour laisser passer des indilTérenls, et le timbre ne résonnait point.
La pauvre enfant senlail son co^urse briser.
— Pourquoi donc ne vient-il pas? — se demandait-elle. — Comment se fait-il qu'il ne soit pas accouru aussitôt après avoir reçu ma dépèche?
El mille pensées troublantes se heurtaient dans son cerveau; — une inquiétude qui ressemblait à de l'agonie s'emparait de son âme. Enfin le timbre se fit entendre.
La porte donnant accès sur le boulevard Haussmann s'ouvrit. Le lieutenant parut.
]y[iie Verrière poussa une exclamation de joie.
Il lui semblait (ju'avec Emile Vandame l'esjiérance et le bonheur rentraient dans la maison.
LE MARCIIAXD DE DIAMANTS itll
Momentanément oublieuse des strictes convenances, elle courut à la rencontre du jeune homme jusque sur le seuil du vestibule.
— Venez... venez donc vite !... — lui dit-elle en l'entraînant au salon. — Votre retard me faisait mourir...
— J'étais de service, chère Angélique, — répondit le lieutenant. — Je faisais partie dune Commission chargée d'e.xpérimenter ties armes de tir. — Nous avons passé l'après-midi tout entier au polygone de Viucennes, et je n'ai reçu votre dépèche qu'à cinq heures du soir...
— Je ne vous accusais pas, mais je souiïrais... Vandame reprit :
— Aussitôt averti je suis venu sans piMihe une minute... ■ — Pourquoi cet appel pressant?... Pourquoi ce visage bouleversé'.'... — Que se passel-il donc ici?...
— Mon ami, notre amour est en péril... De grands, de sérieux dangers le menacent...
— Hélas ! — nuiimura ii' lieutiMiant, — ce n'est pas d'aujourd'hui (|(i'ils existent, ces dangers! — ils me sont apparus nettement le jour où votre père a prononcé les paroles désolantes que vous savez...
— C'est vous qui ne savez pas tout, mon ami!... — Ces dangers-là n'étaient point immédiats... on pouvait lutter contre eux, ou, tout au moins, se résigner et attendre... — A cette heure, il ne s'agit plus de patience et de résignation... — Le jiéril est immédiat... le temps presse... il faut agir, si vous m'aimez! ..
— Si je vous aime! — répéta Vandame, — ah! vous n'en doutez pas !... — Pour moi, vous êtes tout au monde... pour vous j'airninlerais tout, je serais prêt à tout! — Mais, encore une fois, que se passe-t-il et qui faudrait-il combattre?
— Mon j)èrc a pris un associé... — répondit .Vngélique.
— (jfci n'a rien que de très naturel, ce me semble.
— Rien n'est moins naturel, au contraire, pour qui connaît la nature de mou père et ses habitudes d'indépendance et de domination... — Un associé, ayant forcément droit de conseil et de contrôle, ne peut être pour lui qu'un objet de gène intolérable... — S'il l'accepte, ou plutôt s'il h- subit, c'est qu'il lui est impossible de faire autrement... — Ah! je ne me trompais pas, moi, quand les pressentiments d'une catastrophe prochaine et inévitable m'obsédaient!... — Mon père a fait certainement des jtertes énormes en spéculations malheureuses, à la Roursc ou ailleurs... — Il allait sombrer!... — S'il a jiris un associé, c'est pour éviter le naufrage .. la faillite... la ruine...
— Que m'apprein'z-vous là.' — s'écria Vandame stupéfait...
- I.ia triste vérité... — Les choses sont ainsi, sovz en sur...
— Eh bien! mais, dans cette situation nouvelle, je ne vois pas un danger pour nous, au contraire...
— Comment l'entendez-vous'...
— Mon oncle, en me refusant votre main, donnait pour motif à ce refus qu'il ne voulait vous marier que lorsque vous seriez majeure... — Sans doute il s'était servi pour ses affaires de votre fortune personnelle, et l'ayant compromise, perdue peut-être, il reculait le plus possible l'époque d'une reddition de comptes difficile... Aujourd'hui, l'équilibre est rétabli, l'argent est revenu dans les coffres vides puisque votre père n'a pris, certainement, un associé que pour cela... — Donc les causes du refus n'existent plus, et nous devons être heureux de l'association conclue au lieu de nous en épouvanter...
— Ohl taisez-vous! taisez-vous! — lit Angélique vivement.
— Pourquoi donc?
'— Parce que ce qui vous rassure devrait vous faire trembler!...
— Je ne comprends pas...
— L'associé de mon père est un jeune homme. Il a vingt-six ou vingtsept ans à peine...
Vandame tressaillit.
Angélique continua:
— Jl a dîné ici hier... Il y dîne encore aujourd'hui... Son couvert doit être mis chaque jour à notre table, j'en suis ofiiciellement prévenue... — Mon père ne s'est pas expliqué, mais j'ai bien compris... — Entre mon père et ce riche capitaliste qui vient si bien à point pour remplir la caisse vide, il n'y a pas seulement une association d'argent et d'intérêts... il y a un marché d'une autre nature...
— Un marché... — répéta le lieutenant devenu paie. ^ Oui... Ce jeune homme est amoureux de moi.
— A-t-il donc osé vous le dire? — demanda Vandame avec un geste de colère.
— Il ne m'a rien dit, mais quelle jeune fille, si simple et si naïve qu'elle soit, se trompe à l'expression des yeux fixés sur elle?... — Il m'aime, j'en suis sûre... — Quand je suis revenue de Marseille avec sœur Marie, il a été notre compagnon de voyage en chemin de fer, et déjà il me regardait beaucoup, mais, convaincue que je ne le reverrais jamais, je n'y attachais aucune importance... — Jugez de ma surprise et de ma terreur en le voyant tout k coup reparaître comme associé de mon père ! — N'en doutez pas, ma main a été le prix du marché conclu entre mon jière et lui, et au moment où je vous parle, mon mariage est décidé! — De cela je n'ai point la preuve matérielle puis(jue encore une fois on ne m'a rien dit, mais j'en
ai la cerlilude morale absolue! — Oui, mon père a vendu sa fille ii un mari pour éviter la ruine!...
— Ce serait odieux !
— Odieux, certes!... mais cela est.. . — Comprenez-vous maintenant l'imminence du péril et sa gravité :'... — Voilà pourquoi je vous ai télégraphié de venir... — Je vous aime... je veux me i^arder pour vous... Mais que faire si, dans huit jours, dans quinze jours, dans un mois, mon père veut me contraindre à épouser cet homme'.'...
— Résister... — s'écria le lieutenant.
— Eh! le pourrai-je? En aurai-je la force?... Dans une. lutte de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les minutes, ne serai-je point vaincue, brisée'.'...
— Mon Dieu! mou Dieu!... — lit Vandanie d'une voix sil'llanle, eu serrant son front dans ses mains.
Angélique éclata en sanglots.
— Oh! je suis bien malheureuse, allez! — liégaya-t-elle. — Malheureuse h en mourir!...
Le lieutenant l'entoura de ses bras en attirant sa tête sur sa [loilriue, et il efUeura de ses lèvres ses joues baignées de larmes.
En ce moment le timbre de la porte d'entrée résonna de nouveau.
D'un mouvement brusque la jeune fille se dégagea de l'étreinte du lieutenant, courut à la fenêtre et frissonna de tout son cor[is en voyant Jules Verrière et Arnold Desvignes traverser la cour.
— C'est lui... le voilà... — lit-elle avec épouvante.
Vandame, à son tour, s'approcha de la fenêtre, et soulevant un peu le rideau de guipure regarda le nouveau venu. Un feu sombre s'alluma dans ses yeux.
— Eh bien! quoi! — murmura-t-il, — la solution ihi [irolili'me est simiile... — Sans doute cet homme n'est point un lâche... — Ji; le provoquerai... nous nous battrons, et Dieu décidera entre nous...
— Oh! non! non! pas cela, — bégaya la jeune fille en tendant vers le lieutenant ses mains suppliantes, — il vous tuerait peut-èlre...
— Qu'importe? S'il me tue, je ne souffrirai plus...
— El moi, que deviendrai-je alois?...
— Mais, — poursuivit l'officier avec exaltation, — I)i(!U est juste et c'est moi qui le tuerai.
— Oh! calmez-vous... calmez-vous, mon ami, je vous m rmijure!... — dit .\ngéli(iui; l'u pruii' à un véritable alfolemcnt — j'ai i-n loi'l ib- vuus parler comme je l'ai fait !... a mon angoisse déjà si gramle v(jnl s'ajoiilfr des arigois.ses nouvelles! ... .l'.ii rêvé, l.i uiiil drrniiîre... j'ai rêvé di; vous... je vous voyais san;,'lanl... inanimé... .Si c'était (ui îivcrlissrmcnl du Cii-I... N'on!
464 LE MARCHAND DE DIAM.\NTS
non!... point de provocation... point d'insulte... point de rencontre... je n'y survivrais pas !
— Y songez-vous! — s'écria Yandame, — cet homme tenterait de me voler mon bonheur, et je n'emploierais pas tons les moyens possibles pour défendre le trésor qu'il veut méprendre! — Allons donc! — Mais alors c'est moi qui serais un lâche et vous n'auriez désormais pour moi que de la haine et du mépris ! — Ah ! l'idée de la lutte à soutenir me rend tout le courage que m'avaient enlevé les paroles de votre père! — Sous leur poids je courbais la tète... Je la redresse pour le combat!
A cette minute précise la porte du salon s'ouvrit et Verrière parut sur le seuil, suivi d'Arnold Devignes.
— Emile!... ici! — s'écria le banquier dont un grand pli traversa le front.
Yandame s'inclina.
— Moi-même, mon cher oncle... — répondit-il. — Je suis venu présenter à ma cousine mes respectueux hommiges...
— Es-tu là depuis longtemps?
— Depuis quelques minutes à peine.
— Tu dînes avec nous ?
— Non, je retourne à Vincennes.
— Etes-vous donc de service ce soir? — demanda vivement Angélique.
— Non, ma cousine.
— Eh bien! alors, pourquoi partir? — Si mon père n'insiste pas pour vous faire rester, j'insisterai, moi...
La jeune fille ajouta en désignant Arnold :
— Ce n'est point, je suppose, la présence d'un étranger à noire labié de famille qui vous eiïarouche au point de nous priver, mon père et moi, de votre présence. ..
— Uien n'eifarouche un soldat, ma cousine... — répondit Yandame. — Je reste donc, puisque vous avez la bonté de paraître y tenir...
— Monsieur Emile Yandame, officier d'artillerie, — fit Yerrière en présentant le jeune homme, — un de mes parents...
Il appuya sur ces derniers mots et poursuivit :
— Monsieur Arnold Desvignes, mon associé depuis hier... Yandame inclina légèrement la tête, si légèrement que cette ébauche de
salut était plus insolente que polie.
Le banquier et son associé remarquèrent parfaitement cette nuance.
A errière fronça les sourcils pour la seconde fois.
Arnold fixa ses yeux sur le lieutenant.
Leurs regards se croisèrent.
Celui de Yandame était chargé de haine et de provocation.
k::^ii^sL^t^Hf<fé ^-^'2±
— .MMii.-.iuur, je voii.s ulli.'nil> il>li^
C.('\\\\ d'Amolli, lalmt; romiTH- la force sùri' (rciic-iiK'îmi' et frniii rommi! la lame d'une épéi;.
Sœur Marie venait d'entrer sans bruit dans le salon.
L'ex-employé du haiiqiiiiT do Cairnlta la salua avec l'apiiarcnrc du jilus profond respect.
La religieuse, vr)yaut à l'iniprovisle lluiile Vandanie et Arnold en pré-
Liv. 59. •■y
AGC, LE MARCIIAM) \W DIAMANTS
sence, c'est-à-dire deux rivaux, par conséquent deux ennemis, ne put s'empêcher d'éprouver une surprise mêlée de beaucoup d'inquiétude.
Evidemment, puisqu'ils se trouvaient là tous les deux, Verrière les avait présentés l'un à l'autre. — Vandame savait donc que son oncle avait pris un jeune homme pour associé, et ne pouvait manquer de comprendre à merveille, avec la jalouse intuition des gens bien épris, quel danger courait son amour.
Angélique, d'ailleurs, avait dû lui faire loucher du doigt ce danger.
N'allait-il pas résulter de cette situation, de cette rencontre, quelque chose de terrible?...
Sœur Marie aurait donné beaucoup pour pouvoir interroger sa cousine et apprendre ce qui s'était passé avant son arrivée, mais cela était impossible.
Elle ne pouvait qu'attendre et qu'observer.
Le valet de chambre vint annoncer que le dîner était servi.
Arnold offrit son bras à Angélique.
La jeune fille, avant de le prendre, eut une seconde d'hésitation.
Elle avait vu Emile Vandame tressaillir el réprimer un mouvement de colère.
La crainte d'un conllit immédiat entre les deux hommes l'emporta sur le sentiment de violente répulsion que l'associé de son père lui inspirait. Elle appuya son bras sur le sien, mais en ayant soin que le contact fût aussi léger que possible.
La religieuse n'avait rien perdu de tous ces mouvements. — Aucune nuance ne lui avait échappé.
— Vandame sait tout, — se dit-elle. — Arnold Desvignes et lui se haïssent.
Le dîner fut singulièrement triste et dura peu de temps, malgré tous les efforts que fit pour l'égayer Arnold, toujours maître de lui-même, toujours en complète possession de son sang-froid.
On passa au salon.
Le lieutenant, si bien élevé ot si homme du monde qu'il fûl, ni' pouvait empêcher sa physionomie de trahir son impatience.
La présence de l'associé de Verrière l'énervait au pins haut point et il ne parvenait pas à cacher cet énervement.
A plusieurs reprises il fut agressif dans ses paroles.
Arnold, impassible comme le plus flegmatique de tous les Anglais, paraissait ne pas comprendre.
Verrière sentait bien que l'atmospbère était chargée d'électricité, qu"il javait de l'orage dans l'air, mais la confiance absolue que lui inspirait la prodigieuse habileté de Dosvignes l'empêchait de s'inquiéter.
— Ce garçon-là marche à son but, — pensait-il, — et rien ne le détournera de la route qu'il s'est tracée...
En conséquence, il savourait son café d'un air de parfaite béatitude et se versait successivement des petits verres de vieille eau-de-vie, de chartreuse verte et de curaçao sec.
Par instants Vandarae éprouvait une i;iande envie de briser les vitres et de savoir si les pressentiments d"Angéli(juc étaient bien fondés, mais la crainte d'exaspérer contre lui son oncle le contraignait à se dominer.
Cependant, à un moment donné, il ne put s'empêcher de dire :
— J'ai éprouvé ce soir un grand étonnement, mon cher oncle. — Je vous avais entendu bien souvent repousser, comme eniraiiiaut avec elle une sorle d'abdication, l'idée de prendre un associé... — L'association, le l)artage du pouvoir et de la responsabilité, l'amoindrissement enlin, n'étaient ni dans votre tempérament, ni dans vos goûts... — 11 parait que votre manière de voir à cet égard s'est modiliée du tout au tout.
— Mais, sans doute... — répondit tranquillement le baïuiuier. — Les idées se modifient à mesure que les années s'écoulent, amenant l'expérience... — Je suis de l'avis d'un vieux vers classique devenu proverbe :
" L'Iiuuime absurde est celui qui ne chan;,'e jamais! »
J'ai travaillé beaucoup... — .\vec l'âge, la fatigue arrive... — J'ai senti le besoin d'avoir auprès de moi un second moi-même, un homme jeune, iuti'lligent, actif, énerg-ique, qui soit dans le mouvement de notre époque...
— N'approuvez-vous point le choix de M. Verrière, monsieur.' — demanda l'ex-secrétaire du banquit'r de Calcutta du Ion le plus jioii et sans la moindre nuance d ironie.
Vandame répondit avec une hauteur insolente :
— Ne vous connaissant pas, monsieur, je ne puis savoirs! i\L Verrière a hii'n ou mal fait de vous choisir...
.\rnokl reprit, toujours avec la mèiui- pulilcssi; exquise :
— Peut-éire auricz-vous liésin' (|ii'ils \(ius cnnsullAt avant de prendre un parti?...
Lr; (uuji était direcl.
\n;^élique et sieur M.trir crli.invri i ni un hlmuI iliirL.!' ir.iiiLMissi'.
Le lieulenanl allait répliqnii .
.luli's \ crrièn- m>' lui 'Mi laissa pas !.■ t^mp^.
LE MARCIIA.XD DE DIAMANTS
— Tout le monde sait, — dit-il. — que je ne consulte jamais personne et que j'ai l'habitude de ne solliciter et de n'accepter aucun conseil. — Mon neveu ne pouvait donc avoir l'absurde prétention de m'imposer les siens. — Il s'étonne, paraît-il, que j'aie pris un associé... — Ceci m'importe peu... — Cet asssocié me plaît... il a ma confiance entière... il est déjà mon ami, et j'espère qu'avant peu il sera pour moi mieux qu'un associé et plus qu'un ami...
En prononçant ces mois le banquier mettait en pleine lumière la situation obscure, ou du moins mal éclairée Jusque-là.
Angélique et sœur Marie frissonnèrent d'épouvante.
Vandame tressaillit de colère, et celte colère lui donna la force de ne point ployer sous le fardeau de douleur qui l'écrasait.
En face de lui se trouvait un ennemi, un rival avoué qu'il fallait combattre.
-^ Mieux qu'un associé et mieux qu'un ami ! — répéta-t-il d'une voix sifflante. — Mais pour être mieux et plus que cela, il faudrait être un fils !
— Me supposez-vous indigne de le devenir, monsieur Vandame"?
— demanda Arnold en souriant.
— Je vous ai déjà dit, monsieur, que je ne vous connaissais pas ! — répliqua le lieutenant.
— Et bien, moi, monsieur, je vous tiens pour un galant homme, — reprit le nouvel associé de Jules Verrière, — et j'espère qu'en présence de ces dames, vous aurez le bon goût de ne pas insister...
— Je sais pourquoi mou neveu parle ce soir un peu plus haut qu'un gentleman ne devrait se le permettre... — dit Verrière. — Je l'engage à se souvenir de certaines paroles échangées entre nous... — Encore une fois, je suis et prétends rester le maître absolu dans ma maison... — Il m'a plu de prendre un associé... Cela ne regarde que moi... Si de cet associé il me convient de faire un gendre, je le ferai, et personne, entendez-vous, personne au monde, n'aura droit de conseil ou de remontrance! — Voilà Jia volonté...
— Mon père... — lit Angélique en se levant.
— Voilà ma volonlé ! — répéta le banquier du ton le plus impérieux. Sœur Marie avait pris les deux mains de M"'' Verrière, qui retomba
pâle, glacée, sur son fauteuil.
Les deux rivaux se menaçaient du regard.
— Je regrette, mesdames, d'être la cause d'une si vive altercation, mais vous me rendrez, je pense, la justice de convenir que je ne l'ai point provoquée! — fit Arnold en s'adressant à la religieuse et à Angélique.
— J'accepte, en effet, la responsabilité tout entière de cett(! altercation,
— dit Vandame, — je voulais savoir... — je sais... — Pardonnez-moi, ma
cousine... — pardonuez-moi, sœur Marie, d'avoir amené ici un moment de Irouble... Monsieur Verrière, je vous salue...
En passant à côté d'Arnold, le lieutenant ajouta tout bas :
— Je vous attends dehors, monsieur.
Desvignes resta impassible comme s'il n'avait pas entendu.
L'officier d'artillerie sortit.
Un instant après, le nouvel associé de Jules Verrière prenait congé luimême et se retirait.
Le banquier regagna son appartement, laissant les deux cousines seules au salon.
— (.est toi qui as fait venir M. Vandame? — demanda vivement la religieuse à Angélique.
— Oui... — répondit celle-ci. du geste piulùl que de la voi.K.
— Pourquoi ?
— Je voulais lui apprendre quels dangers menaçaient notre amour...
— Et comme j'avais raison! — Mes pressentiments, lu n'en as que tiop la preuve, ne nu- tromj-aient pas ! — Tu as entendu mon père... tu as compris...
— J'ai tout entendu... j'ai tout compris... Oui, ton amour est menacé, mais rien n'était perdu, car je veille sur ton avenir, moi... et voilà que ta démarche imprudente vient de rendre presque inévitable un malheur...
— Un malheur? — répéta M"" Verrière profondément troublée.
— Oui... — Les regards de ^L Vandame étaient étincelants dt; fureur...
— En se retirant il a dit quelques mots lout bas à l'oreille de l'associé de Ion père... — M. Arnold est sorti presque aussitôt... Le lieutenant l'atleiid;iil sans doute au dehors...
— Oh! mon Dieu!... mais alors?...
— Un duel est imminent, je le crois...
— Un duel... — fit Angélique avec dése^qioir. — Oui... oui... tu as raison... — Même avant l'entrevue de ce soir, mon cousin le voulait, ce duel. — H disait qu'il tuerait son rival...
— La fortune des armes pourrait tourner contre lui...
— C'est vrai, mon Dieu! c'est vrai... Ce n'est que trop possible ! — balbutia M"'' Verrière en se tordant les mains, — il pourrait être tué! — Mou Dieul... mon Dieu!... J'étais assez malheureuse déjà, et voilà que mes douleurs et mes angoisses vont grandir encore! -Mais c'est au-dessus de mes forces, cela, mon Dieu! Je succombe... Cette pensée me brise! — Non... non... Emile sait que je l'aime... il sait que sa mort nie tuerait, il n'ira pointe.\poser une existence qui ni'estsi chère... il no se battra pas...
Sœur Marie secoua la tète d'un air ih- duute.
— Il est officier, — répondit-elle, — il est brave... il exècre son rival...
Comment espérer, entre deux hommes qui se haïssent et que divise une question si grave, une solution pacifique? — Enfin tout est possible... Arnold Desvig-nes reculera peut-être... — Calme-toi, chère mignonne, et sois sûre que nous ne tarderons guère à savoir ce qui va se passer... — Demain, observe ton père... sa physionomie, ses agissements... Moi j'ai affaire d'un autre côté, et c'est jjour toi que je travaille...
Sœur Marie reconduisit Angélique chez elle ; puis, au lieu de regagner elle-même son appartement, elle se dirigea vers la partie de l'hôtel qu'occupait Verrière et frappa doucement à la porte.
Le banquier était dans son cabinet de travail, réiléchissant à diverses combinaisons financières jetées sur le papier par Arnold, et toutes ayant trait à cette Banqiti' popnlain' que l'ancien employé de la maison John Mortimer and C° voulait créer.
Dix heures du soir venaient de sonner.
En entendant frapper à la porte de son cabinet Verrière eut un mouvement de mauvaise humeur, croyant que sa fille Angélique venait discuter avec lui les projets si nettement mis au jour un peu auparavant.
Or, il avait la discussion en horreur, surtout lorsque son parti était pris irrévocablement.
On frappa de nouveau.
— Entrez ! dit-il.
La porte s'ouvrit et sœur Marie franchit le seuil.
En voyant sa nièce, Jules Verrière se leva d'un air mécontent.
— Si vous venez plaider la cause d'Emile Vandame, je vous engage à vous retirer, — dil-il brutalement. — Cette cause est perdue... je n'écouterai rien!... — Votre protégé, monsieur mon neveu, s'est conduit ce soir de la manière la plus absurde et la plus inconvenable! Je suis furieux!. .
— Je n'ai nullement l'intention, mon oncle, de plaider la cause de celui que vous appelez mon protégé... — répli(|ua la rc^Iigieuse. — Vous êtes le maître dans votre maison, et je vous ai entendu répéter tout à l'heure encore que vous ne preniez conseil de personncau monde...
— Alors, qui vous amène?
— Une question toute personnelle.
— C'est dillérenl... — (Jua désirez-vous/
— J'ai besoin de vingt mille francs.
— Viiii^t mille francs I — répéta le liani|iiier surpris. — Vous voulez donc distribuer de bien larges aumônes?...
Un axiome de morale se formule ainsi : « Mentir pour faire le /neji?i est point iineaclion mauvaise. » Sœur Marie se crut en droit de déguiser la vérité en répondant à son oncle, qui devait ignorer ses véritabtcs intentions.
— Il ne s'ag-it pas d'aumônes, mon oncle, — dit-elle. — Les religieuses, mes sœurs, bannies des écoles où elles élevaient chréliennementles enfants, ne veulent point abandonner ceux qui sont prêts à les suivre... — Nous allons ouvrir une école libre, à nos frais... — Nous allons faire construire une maison qui sera bien à nous, et je crois ne pouvoir mieux employer ma fortune qu'en en consacrant une part à cette œuvre.
— Cela vous regarde... — mais vingt mille francs, c'est une grosse somme!...
— Il est probable que je ne m'arrêterai pas là... — reprit sœur .Marie.
— Songeriez-vons h disposer d'une part plus importante encore de votre capital'.'
— Je donnerai s'il le faut tijut ce ipii me rost(^ chez vous pour arriver au but que je me propose d'atteindre. — J'ai le droit de faire tel usage que bon me semble de ma fortune, et vous ne sauriez me constester ce droit et mi' reprocher la façon dont j'en use, puisque sur un million et demi je vous ai donné im million, mon oncle...
— Je ne vous fais aucun reproche, ma chère nièce... — répliqua vivement Juhîs Verrière. — Vous êtes libre. — Bref, il vous faut vingt mille francs.
— Oui...
— Quand?
— Le plus tôt possible...
— Je n'ai pas ici celle somme, vous devez le comprendre... vous la recevrez demain...
— Il faut (pie je sois ri dix heures du malin dans la maison oii je dois les déposer...
— J'irai au bureau à neuf heures... vous m'accompagnerez, et vous loucherez...
— A neuf heures précises, je viendrai vous ])ren(lre... — i5oMSoir, mon oncle...
— Bonsoir, ma nièce...
Sœur Marie se rtîlira.
— Quf! le diable (;m|iorle cette !;éf;uini'! — niurniura le l)ani|uier resté seul. — Avec ses aumônes, ses écoles libi-es. et aulics cliinoisei-ies cléi'i-
cales, elle est capable d'écorner notablement le demi-million qui m'est conlié... — J'ai beau n'avoir pas signé de reçu, je ne puis lui refuser ce qu'elle demande... Il faudi'atout restituer, jusqu'au dernier sou, et cependant nous comptions bien, Arnold et moi, que cet argent resterait à la banque! ]\ous le regardions comme à nous!
Et Jules Verrii're, de fort mauvaise humeur, se remit au travail.
Misticot, nous le savons, devait rendre compte au père Loriot de la commission dont cehii-ci l'avait chargé pour un loueur de la rue de Seine.
Sa journée faite, le j)etit marchand de médailles alla porter chez lui sa boîte, dîna modestement et prit le chemin de la rue des Moines où le proprié" taire du fiacre numéro 13 l'altendait à neuf heures.
Il trouva Loriot à table.
— As-tu dîné, garçon? — s'écria le vieux cocher.
— Oui, père Loriot.
— Tant pis! — Nous aurions dîné ensemi)le... Mais ça ne l'empêchera pas de trinquer avec moi... — Je vais te verser d'un petit bourgogne qui n"est pas pi(jué des grenouilles! C'est mon luxe.., Ca fait du bien par où ça passe! — Ma commission estfaite?...
— Parfaitement. — 'Votre confrère vouseaNcrra deniain les deux harnais complets au prix que vous en offrez...
— Alors, ça va bien... — Trinquons!
Les verres remplis jusqu'aux bords se choquèrent, puis Loriot reprit :
— Tu t'es acquitté de ma commission, garçon... Maintenant, à charge de revanche... j'en ai une pour toi...
— Pour moi ?
— Oui, et de la part d'une personne du sexe dont auquel nous n'appartenons ni l'un ni laulrc... une jeune dame...
Misticot, se rappelant aussitôt ce que lui avait dit la concierge, demanda :
— Voulez-vous parler d'une religieuse?...
— Positivement! Mais comment le sais-tu?...
— C'est ma pipelette qui m'en a parlé...
— Eh bien! c'est moi qui l'ai conduite dans mon numéro 13 à toa domicile d'abord, et ensuite à la nouvelle église, où elle pensait le trouver faisant ton commerce... Et même elle a paru très vexée de Ion absence...
— Qu'est-ce qu'elle pouvait me vouloir, cette religieuse?
— J'en ignore... Mais elle te l'expliquera elle-même...
— Quand?
— Demain...
— Où ça?
— Devant la chapelle du Sacré-Cœur...
LE MAItCllAND DK DIAMANTS
Alors, loi, r.ijrnuiil, lu fuis l'.- iii'jisii.u! Où dune nm,' t'as volO les frusiiues iiue t'as sur le ilosf
— A ijuclle heure?
— A dix heures précises...
— J'y serai, mais, sapf.rliiiopelte, ça m'intrigue higremenl! — Qui ça liful-il ùlre, celte hoiiiie sœur qui veut jaboler avec Bihi?...
— Eh bien! tu vas avoir le mot de la devinette... — Elle m'a chargé de le rappeler une religieuse «[ui se trouvait avec une jeune personne dans une voiture dont un des chevaux ta blessé...
LlV. GO. F. IIOV, tdil. — lie|,ruduction lulofdilo 00
Misticol poussa une exclamation en se frappant sur la cuisse.
— M'y voilà! — fit-il ensuite. — Je me souviens. — C'est sœur Marie... la cousine de...
Le gamin s'arrêta court, pensant qu'il était inutile de prononcer le nom de M"'' Verrière.
— Alors, tu y es? tu la connais? — demanda Loriot.
— Oui... et je sais ce qu'elle me veut... — C'est pour la vente de mes médailles... Une assez forte commande qui doit m'être faite par un couvent. — Merci d'avoir pensé à me prévenir, père Loriot.
— Sois exact, surtout, elle l'a bien recommandé...
— Pas de danger que j'y manque, allez!...
On trinqua de nouveau, et le petit marchand quitta le vieux cocher.
Touten regagnant la rue de la Fontaine-du-But, Misticot pensait :
— Pour être allée d'abord à mou domicile, pour m'avoir attendu ensuite auprès du Sacré-Cœur, pour avoir chargé le papa Loriot de m'indiquer l'heure du rendez-vous qu'elle me donnait, il faut que sœur Marie ait une raison grave... ^Qu'est-ce que ça peut bien être?... — Avec cette préoccupation-là dans la tête, je ne fermerai pas l'œil de la nuit!... Je voudrais déj à être à demai n ! . . .
Le gamin suivait en ce moment la rue Gareau où les boutiques sont assez rares.
— Tiens! — se dit-il, — puisque je suis par ici, je vais entrer chez la mère Perrot... — Mon linge doit être prêt, et demain matin je pourrai mettre une chemise blanche pour aller à mon rendez-vous... Ce sera plus convenable... Pourvu que la baraque ne soit point fermée...
Il hâta le pas et se trouva bientôt en face d'une boutique éclairée.
C'était celle de la veus'e Perrot.
Elle ressemblait à toutes les boutiques de blauchisseuses, avec um; grande table, des paniers à anses, un poêle mécanique, et des cordes sur lesquelles on étalait le linge pour le sécher.
Deux repasseuses travaillaient, et comme il se faisait tard et qu'elles avaient hâte de partir, elles multipliaient les coups de fer avec une fiévreuse énergie.
La veuve Perrot rangeait du linge dans les paniers. — Un jeune homme était assis près du poêle mécanique.
Misticot entra.
— Bonsoir à tout le monde, — dit-il. — et à la maman Perrot eu particuliei'. — Je viens chercher mou linge... Est-il prêt'?
— Oui, mon fieux.., — Tu peux l'emporter...
— Bravo!... — Faites-m'en un petit paquet, S. V. J*. Le jeune homme assis près du poêle se leva.
LK .MAUCIIA-M) Dh DIAMAXIS 475
— Ahçà! — s'écria-t-il, — je suis donc bien changé (itie tu ne me reconnais pas, moucheron!
.Misticot, après avoir regardé son interlocuteur, poussa un cri de surprise suivi d'un éclat de rire.
— Ah! par exemple, elle est forte, celle-lfi!... — dit-il ensuite. — Toi, Frédéric Beitin, en poisseux!... avec un col de cocher qui te scie le cou, des souliers sans talons à bouts pointus comme des aiguilles, des pantalons collants, un carreau de vitre dans l'œil et une montre à breloques!... — Ah çà! t'as donc g"agné le gros lot à la loterie des .Vrls industriels?
— Le gros lot, oui, moucheron, — répondit Frédéric, — et tu vois qu'on sait s'en servir pour l'embellissement de son physique... — Trouvestu que j'ai l'air d'un particulier chic?
Misticot n'eut pas le temps de répondre.
— T'as l'air d'un singe! — fit une voix derrière les causeurs qui se retournèrent un peu surpris.
Le nouveau venu était le père Pierre Béraud, le chilîonnier, ([ui ayant laissé à la porte son crochet et sa hotte venait d'entrer, sa lanterne à la main, pour faire une petite visite à sa sœur.
11 poursuivit, toujours en s'adressanl à Frédéric, vêtu en parfait gommeux d'après les conseils et avec l'argent de Alélanie Gauthier :
— Alors, toi, feignant, tu fais le mossieu! — Où donc que t'as volé les frusques que t'as sur le dos?
— Volé!... — s'écria Frédéric en devenant pourpre.
— Oh! inutile de l'enlever, tu sais, et de faire le méchant! — Ça ne prendrait pas avec moi! — L'argent qu'on a dans son gousset sans l'avoir gagné honnêtement, c'est de l'argent qu'on vole!... — Ah! il est joli le métier que tu fais, et qui te rapporte!... — En voilà de l'ordure à ne point ramasser du bout de son crochet dans les boîtes à mosieu Poubelle!..,
— Dites donc, mon oncle, vous n'êtes pas poli, savez-vous! — glapit Frédéric Bertin. furieux.
— .Malheur! — Pourquoi donc que je le serais, poli avec toi? — Je ne suis qu'un simple cliiironnier, mais si je tombais à l'eau je me noierais, tandis que toi...
— Chacun entend la vie à sa guise... Je veux arriver, moi!... — Pour arriver, c'est les femmes qui vous poussent... Eh bien! on me pousse, voilà tout, et j'arriverai...
— A Mazas... oui.
— Ça me regarde! — Bonsoir, ma taule... — Mon oncle, je ne vous dis pas bonsoir!
Et Frédéric Bertin, tout à fait exaspéré, sortit en faisaril claquer la poi te.
— Vermine! — dit le vieux chiffonnier en montrant le poing à son ueveu à travers le vitrage do la boutique.
— O^i'est-ce que vous voulez, père Béraud, — fit Mislicot, — vous ne le changerez pas!... il a pris le mauvais chemin... il ira jusqu'au bout...
— kla Nouvelle, parbleu!... — C'est ça qu'est flatteur pour une famille...
— Les fautes sont personnelles... — Maman Perrot. donnez-moi mon linge...
— Le voilà, mou lieux...
— Combien que je vous dois ?
— C'est quinze sous...
— Les voici... — Les bons comptes font les bons amis...
Tandis que s'échangeaient les paroles que nous venons de reproduire, les deux repasseuses avaient terminé leur travail et s'apprêtaient à partir.
— Attendez-nous, mon petit Misticot. — dit l'une d'elles, — nous allons du même côté... Vous nous reconduirez... Un homme, ça impose aux mauvais sujets, et ils ne manquent point par ici...
— Avec plaisir... — réplii]ua le gamin, très flatté de s'entendre appeler un homme et d'être regardé comme imposant.
Tous les trois partirent ensemble.
— Nous v'ià seuls, présentement, — dit la veuve Perrot à son frère, — que que t'as à me causer:'...
— Ferme d'abord la boutique...
— C'est donc un secret '.'
— Ah! dame oui, ma vieille, et un gros...
— Eh bien! ça sera vite fait...
En un clin dœil les volets furent posés, et la boutique close. La vieille blanchisseuse, fatiguée d'une longue journée de travail, se laissa tomber sur une chaise.
— Maintenant, vas-y I — fit-elle. — Do quoi qu'il s'agit:"
— De notre frère...
— Quel frère?
— Etienne Béraud...
— Je vous attends dehors... — aval' dit le lieutenant à l'oreille dWrnoId
Desvignes au moment où il passait devant lui en quittant le salon du banquier, et il était sorti de la maison, puis de la cour, en proie à une agitation violente et facile à comprendre.
Une fois au grand air, il se mit à arpenter fiévreusement le trottoir passant devant la porte de l'hùtel. ne la perdant jamais de vue et attendant l'apparition de son rival exécré.
— Non, sur mon àme, — murmurait-il, — je ne laisserai pas s'accomplir une pareille infamie! — Verrière ruiné a vendu la main de sa fille!... Angélique ne se trompait point en le supposant I... Cet homme est capable de tout... — Pour n'avoir point à rendre compte d'une fortune quil a dissipée, dune dot qui n'oxisle plus, il marie sa fille mineure à un homme qui ne touchera rien et donneraquittancc !... — Cest habile! — Seulement j'empêcherai bien la réalisation de ce honteux projet! — On ne m'enlèvera point celle que j'aime !
Vandame eu était là de son monologue rageur, lorsque la porte de l'hôtel s'ouvrit.
Le lieutenaiil. qui se trouvait à cint] ou six pas de cette porte, s'arrêta court.
Arnold Desvignes parut et jeta autour de lui un rapide coup d'œil.
Il aperçut l'officier, alla droit à lui et l'aborda par ces mots :
— Vous m'avez prévenu, monsieur, que vous m'attendriez dehors... — J'ai pris soin, vous le voyez, de ne pas vous faire attendre longtemps... — Me voici... — Vous avez sans doute quelque chose de particulier à me communiquer ?
— Oui, monsieur.
— Veullez donc parler, ji' vous écoute...
— Je n'ai point à m'occuper de ce que fait .M. Jules Verrière... — commença Vandame.
— Je comprends cela... — dit Arnold avec un sourire.
— Qu'il prenne ou non un associé, peu m'importe...
— Cela ne vous regarde pas, en elfet...
— -Mais qu'il trafique de la main de sa fille .Vngélique...
— De M"'-' Verrière... — interrompit .Vriiold en appuyant sur les mots, en les soulignant en quelque sorte par l'intonation.
— De M"'= Verrière, soit, — reprit le lieutenant, — en se servant délie pour se sauver de la ruine, cela me regarde, et je l'empêcherai...
— Je ne comprends [las, monsieur.
— Vous comprenez fort bien, au contraire... et jo vous somme do répondre !
Vandame avait élevé la voix.
Quelques passants tournaient la tète et ralenlissaienl leur marclie pour écouter.
— Prenez garde, monsieur, — dit l'associé de Jules Verrière, — vous allez faire du scandale et nous donner en spectacle, ce qui me désobligerait fort. — Je crois qu'en ce moment vous n'êtes pas maître de vous.
— Et vous, monsieur, vous avez trop de sang-froid.
— Le sang'-froid est une force.
— Sans doute, mais celui qui consiste à rester impassible dans certaines circonstances délicates prend le nom de lâcheté... — Seriez-vous lâche?... J'en ai peur...
Arnold haussa les épaules.
— Vous ne me connaissez pas, monsieur, — fit-il, — vous l"avez dit deu.x fois tout à l'heure. — Pourquoi donc vous permettez-vous de me juger?
— Je vous devine !...
— En ètes-vous bien sûr?
— Vous possédez une grande fortune.
— Me reprocheriez-vous cela, par hasard ;'
— Vous êtes amoureux d'Angélique...
— De M"'* Verrière... — interrompit Arnold pour la seconde fois. Vandame poursuivit, sans se reprendre:
— Et, prolitant de la ruine du père, vous achetez la main de la fille... C'est houteu.K !
L'ex-employé de John Mortimer commençait à perdre patience.
— Est-ce tout, monsieur? — demanda-t-il en conservant néanmoins une apparence de calme.
— Non, monsieur, ce n'est jias tout ! — J'aime .M"*' Verrière...
— Angélique... — fit.Vrnold.
— Pas d'ironie, monsieur, — j'aime M"'' Verrière et je suis aimé d'elle. Comprenez- vous ?...
— Je comprends que je n'ai que faire de vos confidences amoureuses et que je vous prie de vouloir bien me les épargner à l'avenir... — M. Verrière et moi nous ne devons compte à personne de nos actes et de nos projets... — Vous aimez M'ii^ Verrière... — Après? — ■ M"'' Verrière vous aime... — .Vprès ? — .)!. Verrière veut faire de moi son gendre... — .\près? — En admettant que cela soit, vous figurez-vous, par hasard, (jue je viendrai solliciter de vous l'autorisation de passer outre ?
— Vous aimez .Angélique et vous voulez l'épouser...
— Admettons-le... — Eh bien?
— Eh bien ! je vous détends de l'aimer !... Je vous défends de songer à
l.E MAKCHAXD DI-: IMAMAMS -479
devenir son mari!... je vous défends de donner suib' au marché conclu entre vous el M. Jules Verrière !...
— Ah ! vous me défendez?
— Parfaitement.
— Eh si je passe outre, qu'arrivera-t-il?
— Vous ne le verrez que trop tût.
— Eh bien! monsieur, tenez pour certain que je jjersiste dans mes projets, s'ils existent, et que j'épouserai M""-' Verrière, s'il plaît à son père et à moi que ce mariage se fasse...
— Alors, monsieur, je vous regarde comme un misérable, et je vais vous traiter en conséquence!...
Vandame leva la main pour souffleter de son gant Arnold Desvignes.
Celui-ci résista à la violente envie qui s'emparait de lui de bondir sur son adversaire et de l'étrangler.
Seulement son bras se tendit à la hauteur de son visage, sa main saisit le poignet du lieutenant et le maintint comme dans un élau.
Quelques passants s'arrêtaient el commençaient à former un cercle autour de nos deux personnages.
— Je tiens votre soufflet poui' reçu, monsieur... — dit Arnold d'une voi.\ sourde. — Je vous tuerai demain... — Où mes témoins trouveront-ils les vôtres ?...
— Demain, à di.'^ iieures du matin, à Vincenues, au café des officiers...
— Ils y seront...
— J'y compte.
Et Vandame, écartant les personnes qui se trouvaient sur son passage, s'éloigna d'un pas rapide.
A ce moment Arnold sentit un bras se passer sous le sien, et une voi.\ lui dit:
— Il me semblait bien vous reconnaître, monsieur Desvignes, mais je n'étais jias sur... Comme ça, vous voilà avec un duel sur les bras!...
Celui qui venait de parler ainsi n'était autre que lierlhier, l'entrepreneur auquel Arnold avait acheté l'hùtel de la rue de Tivoli.
— Vous étiez hi '. — •li'm:ui.l.'i-l il. — Vous avez vu et euleudu ?
— Oui.
— Eh bien! mun cliur monsifiir IJei'tliier, vous pouvez me rendre un grand service...
— Comptez que ça sera avec bien du [ilaisir... — Lequel .'
— Celui de me servir de témoin...
— Ça me boite el ça me connaît.. . Avanl d'èlro dans lu bâtisse, par suite de riiéritage d'un oncle, j'étais jirévôt d'armes au régimeut... je mbnorai
480 LE MARCn.VND DE DIAMANTS
niililairement voire affaire, et j'ai un de mes amis qui, si vous voulez, sera voire second témoin...
— Jaccepte, et je vous remercie...
— Le motif de la querelle?
— Le lieutenant d'artillerie Emile Yandame aime la fille du banquier Verrière, mon associé...
— Très bien.
— Je l'aime aussi... — Nous sommes rivaux... — Vous devinez le reste.
— Parbleu!... — Il veut vous supprimer, lui pas bête, pour rester seul...
— Précisément.
— Vous êtes Toffeusé, vous avez le choix des armes... — Que choisissez-vous ? -
^^ Le pistolet. — J'y suis d'une jolie force et beaucoup plus sur de moi que l'épée à la main . . .
— Va pour le pistolet. — Les condilioas ?
— Je veux que le duel soit sérieux. — Vingt pas de dislance, la faculté de faire chacun cinq pas en avant et de tirer à volonté... — Le sort désignera celui des adversaires qui se servira de ses pistolets...
— Où le duel aura-t-il lieu?
— A la frontière belge... — Rendez-vous à Quiévrain... — De là nous chercherons un endroit.
— Quand?
— Départ demain soir, à minuit vingt minutes... — C'est bien compris, n'est-ce pas ?
— Tout ce qu'il y a de plus compris... — En quel endroit nous rencontrerons-nous à notre retour de Vincennes ?
— Je vous invite à déjeuner, ainsi que mon second témoin, chez Brébant... — A partir de onze heures et demie, je vous attendrai...
— Convenu... — Ademain, alors.
— A demain.
Elles deux hommes se séparèrent.
Arnold Desvignes, depuis quelques jours, habitait complèlemeut son hôtel de la rue de Tivoli.
Tout en regagnant sa demeure, il pensait :
— Je savais bien qu'entre moi et le but que je me propose d'atteindre se dresseraient des obstacles et qu'il me faudrait les combattre... Emile Vandame est le premier, le plus dangereux peut-être de ces obstacles; il sera brisé. — Mon étoile me protège, et d'ailleurs, au besoin, j'aiderai mon étoile.
Rentré chi.z lui, il se mit au lit, non pour dormir, mais pour rélléchir et pour échafauder ses plans.