‹ Le marchand de diamantsChapitre 13 sur 39 · I.E -MAlîr.llAMi DK IH \\[ WrS · texte numérisé non relu

I.E -MAlîr.llAMi DK IH \\[ WrS

Il lut il li.iiit. voi\ l>.s \'r-nr' sulvantt.s..

Liv.Ol K. IlOV, iilil. - ni|ir«duclion interdite.

Nous avons quille la boulique de la veuve PeiTot au moment où le vieui chiffonnier Pierre Béraud venait de dire à sa sœur :

— Je vais le parler de notre frère Etienne Béraud.

— D'Élienne! — s'écria la veuve stupéfaite. — Tu vas me parler de noire pauvre l'^lienne?...

— Oui.

— Qu'est-ce que tu peux avoir à me dire de lui depuis trente-cinq ans qu'il a disparu?... — Il est mort voilà longtemps, bien sur...

— Qui sait?

— Aurais-tu de ses nouvelles?

— Peut-êlre...

— Voyons, ne me liens pas sur des chîirljons allumés... — Parle vite, si véritablement tu sais quelque chose...

— Notre métier de chiffonnier a du bon, vois-tu, ma vieille... — commença Pierre. — Quand j'ai couru Paris toute la nuit, mon crochet à la main, mon cachemire d'osier sur le dos, je m'amuse souvent dans la journée, en faisant mon /;•(, à lire les paperasses que je trouve au milieu de mes ordures... fragments de lettres, serments d'amour, promesses d'areenl, menaces de mort, vanité, mensonges et compagnie, morceaux jdo contrais, journaux en loques, on en voit de drôles, va!... j'ai ri quelquefois tout seul, à m'en tenir les côtes!...

La veuve Perrot eut un mouvement d'impatience.

Pourquoi son frère faisait-il ainsi languir sa curiosité excitée ?

— Patience, donc! — répliqua le chiffonnier auquel ce mouvement n'avait point échappé. — Pour en revenir au frère Etienne, voilà trentecinq ans' qu'il est parti, sans dire ni bonjour, ni bonsoir à persouue...

— Oui, trente-cinq ans. .

— Paraîtrait qu'il allait aux Grandes Indes, à co qu'on a raconté dans lo temps, et di-puis il n'a donné signe de vie à aucun membre de la famille...

— C'est si loin, les Grandes Indes! — je le répète qu'il a dû mourir là-bas...

— Lui! allons donc! — il était d'un tein[iéramenl à se moquer même du choléra

— I.a misère tue les plus vigoureux.

— La misère! — répéta Pierre Béraud. — instruit comme l'élail Lliennc élève de l'École des Mines, actif cl ambitieux, la misère n'était pas à

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craindre pour lui! — Les Grandes Indes, vois-tu, ma vieille, c'est comme qui dirait un pays de Cocagne... En }iiochant son jardin pour y piauler des choux on amène des lingots d"or, et on Irouve des diamants dans les champs, comme ici des os rongés dans les boîtes à Poubelle...

— Si Etienne n'est point mort, pourquoi n'a-l-il pas écrit? — demanda la veuve Perrot.

— Souviens-loi de son caractère... — il était ombrageux, méfiant, renfermé en lui-même. D'ailleurs il devait turbiner beaucoup, et ça ne pousse pas à mettre la main à la plume... — Je comprends ça... — Tel que tu me vois, ma vieille, je n'écris jamais...

— Eh bien! s'il vit, tant mieux pour lui, seulement c'est un égoïste!... — Quand on possède tant soit peu de cœur on se souvient qu'on a de la famille... on s'inquiète de ce que les siens deviennent.

— Je suis de ton avis, mais ce n'est point là la question.

— Où est-elle, la question'.'

— Etienne vivait il y a quelques jours encore, et il était riche à millions...

— Qu'est-ce que lu racontes là, Pierre?

— La pure et simple vérité.

— Il y a quelques jours, dis-tu, Etienne, riche à millions, vivait... — Ne vit-il plus?

— Il doit être mort...

--Mort!...

— Oui, mort assassiné.

La veuve Perrot se leva d'un bond.

— Ah! — s'écria-t-elle, — ce n'est pas possible !...

— C'est cependant certain...

— Comment le sais-tu?...

- Ecoute... tu vas voir...

Pierre Béraud tira de sa poche un morceau de journal plié en quatre qu'il déplia et qu'il défripa de son mieux.

— J'ai trouvé ça dans ma hotte... — reprit-il. Et il lut à haute voix les lignes suivantes :

« Nous racontions dernièrement à cette même place l'arrestation singulière d'un certain Etienne Béraud, descendu rue Joubert à l'hôtel des Indes, arrestation opérée par un commissaire aux délégations judiciaires...

— Etienne arrêté par la police ! — interrompit la veuve Perrot; — qu'est-ce qu'il avait fait, le malheureux?...

— Ecoute donc, je n'ai pas lini, — répondit Pierre.

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Et il poursuivit :

« Nous pouvons, nous devons même, reclilier aujourd'liui certains faits. — l-'tienne Béraud a bien été arrêté à l'hôfel des Indes, ou plutôt enlevé, non par un commissaire de police dans l'exercice de ses fonctions assisté d'un agent de la Sûreté, mais par deux misérables prenant do fausses qualités pour attirer le voyageur dans un piège. — Le but de ces misérables était de s'emparer d'un chèque de cinquante et un millions, à vue, qu'ils croyaient trouver en la possession de leur victime, et qu'ils se proposaient d'encaisser à la Banque de France. Etienne Béraud. Français d'origine, revenait des Indes et venait d'arriver à Paris, sa ville natale. — Depuis le jour de cet odieux enlèvement, il ii"a point reparu. — Tout fait supposer qu'il est mort assassiné. ■>

Le chiffonnier s'arrêta.

Il venait de lire l'article jusqu'à la fin.

Cet article, on le devine, avait été écrit par les ordres et sous l'inspiration du Parquet.

Le procureur de la République ayant télégrajihié à Calcutta, avait reçu une dépêche lui apprenant (ju'Elienne Béraud était parti pour la France en emportant un chèque de cinquante et un millious*signé par le bancjuier John Murtimer.

La dépêche annonçait, en outre, qu'une lettre explicative arriverait par le premier courrier.

Le Parquet avait cru bon de publier la note (jue nous venons de rej)roduire. alin de ne point laisser s'accréditer le bruit d'une arrestation au^si mystérieuse qu'arbitraire, à laquelle aurait pris part un vrai commissaire aux délégations et un véritable agent du police, et le hasard venait de mettre cette note sous les yeux du vieux chilfonnier...

La veuve Perrot avait écouté avec autant d'émotion que d'épouvante.

— Notre frère assassiné!... — répéta-l-elle pour la seconde fois. — C'est-il bien Dieu possible! — Mais, j'y songe, rien ne prouve que ce soit notre Ltieniic...

— Je sais bien qu'il y a plus d'un àue à la foire qui s'appelle Mu/tin... — répondit le chiffonnier. — Mais rien ne m'ôtera de l'idée que ce Béraudlà, c'est bien le nôtre... — Etienne était de Paris; celui-là aussi... — Etienne était aux ludes; celui-là en revient... Tout s'accorde tiup bien... c'était lui...

— Et riclie à millions...

— Cinquante et un! — Plus que ça de monnaie!...

— Tout cet argent, qu'est-ce qu'il va devenir;'

486 LE MAI1CII.\-\D DE DIAM.\\ÏS

— Eh biiMi! quoi, tout cet argent? Si rËtieiiiie en question était vraiment notre Etienne, et s'il est mort, nous sommes ses héritiers, parbleu ! Et je crois que, quand j'aurai touclié l'héritage, je pourrai m'acheter une hott(; à quatre roues et à deux chevaux, qui me trimballera partout oùj'au rai envie d'aller,.. — C'est ça qui sera rupin'....

— Mais nous ne sommes pas les seuls héritiers...

— Bien sur que non!... il yen a même pas mal, des héritiers, mais avec ce compte de millions, quand il y en a pour deux il y en a pour quatorze, et ça nous ferait encore des petites rentes joliment rondelettes, d'autant plus qu'étant, toi et moi, les plus proches parents du défunt, nous aurions la plus grosse part... — Maintenant, ma vieille, écoute-moi bien, et souviens-toi de ce que je vais te dire...

— Sois tranquille...

— Garde tout ça pour toi seule... — De la famille il n'y a que nous deux qui connaissions l'aventure, e!i bien! conservons la chose à nous deux jusqu'à nouvel ordre...

— Pourquoi?

— Parce que j'ai mon idée...

— Quelle idée?

— Notre pauvre frère a été assassiné, — le journal le dit, et tout lé prouve... — Eh bien! il faudrait savoir au juste ce qui s'est passé... il faudrait venger sa mort... C'est notre devoir...

— Qu'est-ce que tu vas faire?...

— D'abord m'assurer que l'homme arrêté à l'hôtel des Indes par le faux commissaire était positivement notre aîné...

■— Où preudras-tu tes renseignements?

— -Vu Parquet, donc I

— T'iras au Parquet, toi!

— .le me gênerai!... — Pourquoi donc que je n'irais pas? — Je suis chiffonnier, mais électeur et éligible... donc je peux être nommé député... Je le serai peut-être... Qui sait?... C'est à seule fin de te prouver qu'un chiffonnier vaut un procureur... quand il ne vaut pas mieux...

— Qu'est-ce que tu lui diras, au Parquet?

— Je n'en sais rien... — Je ne prépare jamais mes phrases d'avance, je pose pas pour être orateur, mais je n'ai point ma langue dans ma poche et je dirai tout ce qu'il faudra... ni trop, ni trop peu... — Sur ce, motus'.... Mets un solide cadenas à ta margonlette!... — Si on a coupé le cou à notre vieil Etienne, je veux que ça soye moi qui trouve son assassin!...

— Ne fais point de bêtises, au moins... — Ne va pas te compromettre, l'exposer...

— Rien à craindre... — Présentement, ma vieille, je rallume mon gaz

LE .MARCHAND Dli DIAMANTS i87

éleclrii]ue, mon Jablucroc, comme ils disent, et je file gagner mon paia de demain, en attendant les millions de l'héritage.

Pierre Béraud ralluma sa lanterne, sortit de la boutique, chargea sa hotte sur ses épaules, prit son crochet et descendit vers Paris en explorant, les tas d'ordures, le Ion"- des trottoirs.

Le lendiMTiain matin, dès neuf heures moins un quart, un coupé tout attelé stationnait dans la cour de l'hôtel du boulevard llaussmann pour conduire Verrière à la maison de la rue Lepeietier.

Le banquier sortit de son appartement.

Sœur Marie l'attendait dans le vestibule.

— Je vais avec vous, mon oncle... — dit-elle.

— C'est convenu depuis hier, ma chère nièce, mais j'avais tout à fait oublié votre demande, je l'avoue, — j'ai tant d'affaires en ce moment.

Quelques minutes suffirent pour arriver rufî Lepeietier.

.Vrnold, très matinal, occupait déjà l'un des deux bureaux du culjinet directorial.

Il se leva pour saluer la jeune religieuse avec l'apparence du plus profond respect.

Sœur .Marie, en lui rendant son salut, étudia sa physionomie (ju'elle trouva calme et souriante.

— C'est une visite d'affaires que je vous fais, monsieur... — dit-elle.

• — Oui, ma nièce a besoin de vingt mille francs pour une œuvre pieuse... — ajouta Verrière. — Vi'uillcz les lui remettre, mon cher ami...

— -V l'instant...

Arnold ouvrit une caisse particulière qui se trouvait dans le cabinet et dont il avait la clef.

Il y prit deux petites liasses, de dix billets de mille francs chacune, les j)résenta à la religieuse en s'inclinant et, tandis qu'elle les comptait, il traça rapidement quelques lignes sur une feuille de papier à en-'èto.

— Je dois vous signer un reçu, n'est-ce pas? — demanda sœur Mario.

— Le voici tout préparé, — réplifjua Desvignes en montrant ce qu'il venait d'écrire.

La nligieuse signa sans même lire ce qu'elle signait.

— .Messieurs, je vous laisse travailler, — reprit-elle ensuite, — et je vais où l'on m'attend...

Elle serra la main de son oncle, salua Desvig-nes et sortit. ■

— Déchirez ce reçu ou plutôt brùlez-Ie... — dit Verrière à son associé. — Ma nièce n'étant point créditée sur mes livres, ces vingt mille francs seront passés à mon compte, comme Font été les sommes précédemment versées.

— Je le garde, au contraire! — fil vivement Arnold.

— A quoi bon.'

— Parce que. grâce à ces trois lignes et à cette signature, c"est vingt mille francs que nous doit sœur Marie... — J'ai rédigé le reçu de façon à ce que la chose soit indiscutable. — Mais laissons cela... — J'ai à vous parler de choses plus sérieuses...

— Quelles choses, cher ami :'

— Je me bats demain.

Verrière se leva brusquement et pâlit un peu.

— Vous vous battez! — répéta-t-il. — Est-ce une plaisanterie"?

— Je n'ai nulle envie de plaisanter, je vous assure...

— Et avec qui vous battez-vous?...

— Avec Emile Vandame.

— J'aurais dû m'en douter!... — Ainsi ce malheureux vous a attendu hier soir, en sortant de chez moi, pour vous provoquer?

— Oui.

— .\u sujet d'Angélique, n'est-ce pas?

— Naturellement.

— Il avait été intolérable et d'une inconvenance révoltante pendant la soirée tout entière... Enfin je lui ai signifié ma volonté, et je doute fort qu'à celte heure il ose remettre les pieds ciiez moi...

— Remettre les pieds chez vous... — Si je le lue, ce sera difficile...

— Vous ne deviez point, vous, un homme sérieux, accepter la provocation de ce monsieur qui vous insultait de parti pris... — Vous deviez l'envoyer promener...

— Il }■ a des circonstances où un homme sérieux, quand il est en même temps un homme d'honneur, a son devoir tout tracé... — On ne discute pas... Ou se bal...

— Et l'on reçoit un coup d'épée dans le ventre ou une balle dans la lèle. .

— Ce sont les chances du duel...

— Si vous tuez mon neveu, très bien... — dit le banquier, — il n'aura que ce qu'il mérite, et ce sera d'ailleurs un hérilier de moins... — M;iis si vous êtes tué...

— Eh bien?

— One devient notre grand projet?...

— Il tombe dans l'eau, c'est inévitable...

LE MARCIl.LM) DE DIAMANTS

J'iciTc Binaiid ralliiiiin sa luiil''ini' tl mmUL.

— El moi'.'

— Eh bien! vous... vous ("tes rolové... J'ai mis vos alTaircs en onlre...

— Mais, les millions.'...

— Les millions? — réponflil AniuM m liais-saut la vuix. — \ oiis aUcn.ln'z, |,.,ur en (.....InT voIre |..iil, .|ir..i. ail. la reiiilu.le .!.• la m-.rt (l'Etienne ri(Mau(l...

— Ah! — s'écria Vcnièru dans un accès de ia;j;e, — allendie! attendre

l.iv. lii K. nOV, Mil. — II«|>rodiiciinn inlonlilc

490 I.K MAUCHAM) DE DIAMANTS

longtemps... attendre toujours peut-être... — Ah ! maudit soit ce duel!... Maudit soit ce Vandame!... Maudit soit votre amour pour Angélique!...

— Ne maudissez pas cet amour... c'est lui qui m'a conduit à vous...

— El qui vous fera tuer !

— Etes-vous donc si certain que je ne reviendrai pas vivant ? — demanda Desvignes avec un sourire. — Je tire fort bien le pistolet...

— Songez que mon neveu est d'une force étonnante!... — Il perfectionne les armes à feu... il en invente... il joue avec elles comme vous joueriez avec une plume ou avec un crayon...

— Bah! le hasard est si grand !... — Paroles inutiles, d'ailleurs, que tout cela!... — Je dois me battre et je me battrai...

— Avez-vous mis ordre à vos affaires, au moins?...

— Quelles affaires"?

— Mais, votre testament...

— Il est en règle, soyez tranquille... Et je ne vous ai point oublié...

— Uhl ce n'est pas pour cela... — fit Verrière un peu confus. — Quels sont vos témoins'.'

— Deux de mes amis que vous ne connaissez jms.

— Où vous battez-vous?

— A la frontière belge, demain matin... — Je pars ce soir, ou plutôt cette nuit... — Cela ne m'empêchera pas d'aller dîner chez vous... Il faut que M"" Angélique ne puisse se douter de rien...

— Au diable Angélique! — C'est elle qui est cause de tout!

— N'en parlons plus... — J'ai à m'occuper de beaucoup de choses... — Je vous laisse. — A cinq heures et demie je viendrai vous prendre.

Arnold quitta les bureaux, laissant Verrière fort perplexe.

Ce duel arrivait bien mal à propos, juste au moment où son associé était eu train de faire de la banque Verrière et Desvignes une maison de premier ordre...

Et l'héritage! l'immense héritage!

Hélas ! les cinquante et un millions d'Etienne Béraud s'évanouissaient dans les brouillards de l'inconnu...

Arnold, lui, demeurait fort calme, ayant en sou étoile une conliance absolue.

En quittant Verrière il se rendit à l'armurerie Devismes où il acheta une paire de pistolets avec laquelle il alla chez Gasline-Kenelte, avenue d'Antin, et lira une soixantaine de balles de manière à émerveiller les spectalems.

— Lr jour (Ml ce pékin-là se battra en duel, — dit le professeur de tir quand Arnold fui parti, — je ne donnerais pax deux suus de la peau de son adversairi'.

LK MAIÎCIIWI) l)K DIAMANTS 491

Sœur Marie, munie des vingt mille francs que son oncle venait de lui remettre, prit une voiture à la prochaine station et se fit conduire auprès des travaux de l'ét^lise du Sacré-Cœur.

Dix heures n'étaient point encore sonnées, et cependant Misticot se trouvait déjà là.

Lorsque le fiacre arriva il aperçut la jeune religieuse à travers la glace et courut ouvrir la portière.

— Dieu soit loué! je vous trouve enfin, mon enfant ! — dit sœur Marie.

— On vous a fait ma commission;'

— Oui. ma sœur, et vous le voyez, je suis exact au rendoz-vous.

— J'étais sûre d'avance de votre exactitude... — Voulez-vous venir avec moi'.'

Misticot, fort intrigué, suivit la religieuse qui se dirigeait vers l'enlrée du bâtiment contigu à la chapelle. C'est là que se trouvaient les bureaux où on centralisait les oll'randes et où on délivrait les permis de visiter.

Sœur Marie entra, se trouva en présence d'un prêtre âgé déjà, de (]ui elle était bien connue et qui vint la saluer.

— Mon père, — lui dit-elle, — j'aurais besoin de causer un instant avec cet enfant que vous avez déjà vu sans doute.

Elle désignait Misticot.

— Le petit Stanislas Duniay... — lit ii' prêtre, — un bon sujet que nous aimons tous ici...

— -Me permettez-vous de prendre pour (]uelques instants possession du petit bureau qui se trouve au fond du couloir, si en ce moment il est libre?...

— Vous êtes ici chez vous, ma sœur... — Le petit Inufau est libre et à votre disposition...

— Merci, mon père...

Sœur Marie longea le couloir dont elb; venait de parler et ouvrit une porte.

— l'entrez... — dit-elle à .Misticot qui. di- |ilus en plus inliii;ui', s'rmpressa d'obéir.

La pièce dont il franchit le seiril était consacrée aux imprimés de toutes sortes relatives à l'œuvre du Sacré-Cœur. — Son ameublement consistait en une grande table, quehjues sièges et de nombreux carlonuiers.

— Asseyez-vous, mon enfant, — reprit la religieuse, — et écoutez-moi...

— J'aborde sans préamhule le sujet qui m'a fait désirer cet entrelion... — Ma cousine M"" Verrière, et moi, nous vous avons promis de nous occuper de vous; si nous n'avons point tenu parole jusqu'à ce jour, c'est que nous attendions que vous vinssiez nous trouver... — Aujourd'hui, c'est mni (|ui viens à vous pour vous di-maiiih-r voln- aiih-...

— Mou aide? à moi.' — murmura lo gamin, n'eu croyant pas ses oreilles.

— Oui, voire aide... au nom de ma cousine Angélique...

— Ah ! la chère belle et bonne demoiselle! — s'écria Misticot, — si ça dépendait de moi, je ferais tout au monde pour lui rendre service, et à vous aussi, ma sœur!.. — Depuis le jour où j'ai été blessé et où vous m'avez soigné toutes les deux avec de si douces paroles, j'ai senti naître pour elle et pour vous dans mon cœur une amitié profonde... et tous les jours j'appelais de tous mes vœux l'occasion de pouvoir vous être utile, à l'une ou à l'autre.

— Cette occasion est venue, mon enfant... — Ma cousine a besoin de vous... Elle est en péril...

— En péril".' — répéta Misticot. — Comment?...

— Son bonheur est menacé... — Une ellVayaute catastrophe peut l'atteindre d'un moment à l'autre...

— Mais, moi, je ne suis rien, ma sœur... — s'écria le petit marchand de médailles, — pas même un homme, puisqu'on m'appelle encore le (jamiu... — Que puis-je faire?... — Quel est ce péril dont vous parlez et qui menace le bonheur de M"" Angélique?...

— Je vais vous l'apprendre... — répondit sœur Marie. — Ma cousine aime quelqu'un...

— Ça, c'est de son âge... — interrompit Misticot eu souriant, — et M"" Angélique est assez jolie pour qu'on l'adore...

— Celui qu'elle aime est digne de son amour, — continua la jeune religieuse. — C'est un loyal garçon dont lo seul rêve est de rendre heureuse ma cousine devenue sa femme... — Il est militaire et se nomme Emile Vandame... Je crois que vous le connaissez...

— Je le connais, ma sa^,ur. — Je l'ai rencontré au mariage d'Eugène Loiseau avec Victorine Uéraud... — Sa belle tournure d'oflicier, la franchise de son regard m'ont plu tout de suite... — Suflit de le voir une fois pour être sûr que c'est un honnête homme...

— C'est l'honneur même! — appuya sœur Marie.

— Mais sans doute il n'est point riche, — reprit Misticot, — et M. Verrière ne veut pas lui donner sa lille...

— Si ce n'était (]ue cela les deux fiancés, car je les considère comme

fiancés devant Dieu, attcndraienl avec patience que ma consine, devenue majeure, soit maîtresse de ses actes, mais elle dépend encore aujourd'iiui de son père, qui non seulement la refuse à Emile Vandame mais veut la marier à un autre... — Vous devez comprendre les angoisses de ces deux cœurs tendrement unis que briserait la volonté de iM. Verrière, si elle s'accomplissait.

— Oh ! oui, ma sœur, je le comprends... Mais je me demande ce que je pourrais changer à cela, moi?... Comment me serait-il possible, dans ces circonstances-là, de venir en aide à M"" Angélique et à M. Vandame?

— Je vais vous l'expliquer: — L'homme que mon oncle veut donner pour mari à sa (iile est son associé depuis trois ou quatre jours...

— Son associé ! — répéta Misticot. — Ah ! M. Jules Verrière prend un associé... est-ce que ça serait vrai, par hasard, ce que j'ai entendu dire à mots couverts à la noce d'Eugène Loiseau?

— Que disait-on?

— Que M. Jules Verrière était gêné dans ses affaires.

— A cela je ne puis répondre, ne sachant rien de positif; mais j'ai grand'peur que mon oncle, obéré par de folles dépenses, par de mauvaises spéculations et par des perles à la Bourse, n'ait pris un associé potu- éviter une catastrophe.

— Mais, ma sœur, si M. Verrière est ruiné, comment l'autre, l'associé, est-il venu ajiporlt'r son aigent, beaucoup d'argent sans douti;, dans une caisse vide '.'

— Cola serait inexplicaltle, en eiïet, s'il ne s'agissit que d'argent, mais il y a autre chose... Cet homme aime ma cousine, j'en suis sûr, il l'aime follement, brutalement, il veut l'épouser, et c'est pour arriver à son but qu'il jette des millions dans le goulfre qu'il faut combler... — J'en ai la conviction absolue, l'association n'est qu'un marché! — Mon oncle sacrifie sa fille pour sauver sa fortune...

— C'est rudement vilain, mais c'est probable ! — murmura le petit marchand de médailles très intéressé et très ému. — Et alors?

— Alors j'ai eu l'idée de m'adresseï' à vous qui, si vous êtes presque encore un enfant par l'ùge, êtes déji un iiomme par l'intelligence et par la raison... — Je vous accorde ma confiance entière... Je crois à votre discrétion, à votre dévouement...

— Ah! vous avez bien raison d'y croire, ma sœur, mais je vous écoule sans trop comprendre... — Encore une fois, qu'est-ce que je puis faire".'

— Je vais vousie dire: — d'thomme, l'associé de mon oncle, m'inspire une défiance instinctive... —Il me parait s'entourer volonlaireinent^d'une obscurité suspecte. — On ne sait rien de lui, sinon rpi'il est très riche. —

Quel est-il? — D'où vient-il? — Quelle est l'origine de cette fortune dont il se sert pour dominer mon oncle et pour acheter Angélique ?

— Eh bien ?

— Il faudrait découvrir d'oii sort cet Arnold Desvignes et ce que cache son passé... — J'ai le pressentiment qu'en portant la lumière dans les ténèbres de ce passé, on assurerait le salut d'Angélique,.. — Voilà pourquoi je suis venue vous trouver...

— Quoi, ma sœur, — s'écria Misticot, — vous voulez que je sache?... que je m'informe'?...

— Oui, c'est cela que je veux!... — Ni Angélique, ni Vandame, ni moi, nous ne pouvons nous attacher aux pas d'Arnold Desvignes, surveiller sa vie présente, nous renseiger sur sa vie antérieure, l'envelopper enfin dune constante et infatigable surveillance... — Ce qui nous est impossible, à nous, vous pouvez le faire, et l'idée de soupçonner le réseau dont vous l'entourerez ne pourra lui venir... il ne vous connaît pas...

— Mais, ma sœur, — lit le gamin en se grattant l'oreille, — ça ne me parait pas précisément commode cette tâche-là!... — Serai-je capable delà remplir?...

— Ne doutez point de vous puisque, moi, j'ai confiance...

— Vous voulez faire de moi un espion...

— Dites un sauveur !... — Que votre rôle sera beau, et quelle joie remplira votre âme si, g-râce à vous, le bonheur de M"" Verrière est assuré !...

— Les moyens d'action me manquent...

— Je vous les apporte. — Je suis riche... — Je mets à votre disposition une part de ma fortune... — J'y mettrais ma fortune entière, s'il le fallait, pour réussir... Voyons, consentez-vous?...

— Eh bien! oui, — répondit Misticot, après avoir rétléchi quelques secondes, — je ferai ce que vous voudrez, ma sœur... j'ai lu une fable à l'école des Frères... la fable Le Lion et le Moucheron., .he lion était bien terrible... le moucheron était bien chétif... et cependant le moucheron a eu la victoire... — Je l'aurai aussi, moi. Dieu aidant!... d'autant plus qu'il ne s'agit point ici, probablement, de vaincre un lion, mais un chacal!...

— Oh ! merci, mon enfant, merci de toute mon âme ! — lit la religieuse les mains jointes.

— Résumons-nous, ma sœur... — Il s'agit de savoir ce qu'est -au juste cet Arnold Desvignes, n'est-ce pas?

— Oui...

— De tâcher do découvrir avec adresse s'il n'y a riun de louche dans son passé, et de surveiller ses agissements...

— Oui... et cela tout de suite, aujourd'hui même, car j'ai peur...

— Peur de quoi ?

— Hier au soir, dans le salon de mon onole, une altercation très vive a eu lieu entre cet lionime ot M. Vandame... Je voyais dans leurs yeux la colère et la haine... — M. Vandame est parti le premier, après avoir dit à Toreillc de M. Desvignes quelques mots que je n'ai pas entendus, mais qui lui assignaient sans doute un rendez-vous... — Un instant après M. Desvignes, à son tour, a quitté l'hôtel... — Ils ont dû se retrouver sur le boulevard Haussmann... Qui sait s'il n'ont point échangé une provocation ■?... peut-être vont-ils se battre... — A la seule pensée qu'Emile pourrait succomber dans un duel, je tremble... — Angélique en mourrait ou eu deviendrait folie... — Sachant à quoi s'en tenir, jieut-rln; parviendrait-on à éviter une rencontre...

— Il y a là une grosse difficulté, ma sœur, — dit Misticot, — je n'ai jamais vu ce ninnsicur Desviunes, et pour le surveiller il faudrait d'abord le connaître...

— Je sais. — dit sœur Marie, — (jn'il vient d'acheter un hùlel rue de Tivoli et qu'il l'habite..

— Le numéro? demanda Misticot.

— Je l'ignore.

— Ce sera facile à savoir : la rue de Tivoli n'est pas longue...

— En outre, il se rend tous les jours aux bureaux de M. Verrière, au numéro 42 de la rue Le Peletier...

— C'est là qu'est la maison de banque ?

— Oui. — De plus, tous les soirs il vient diner à l'hôtel du boulevard ilaussmann... Généralement il arrive avec mou oncle...

— Vers quelle heure .'

• — Entre six heures et six heures et demie...

— Bon!... — Il est bien probable que dès ce soir j'aurai dévisagé son facii's, et une fois photographié dans la case aux souvenirs, il n'en sortira plus... — Ma sœur, j'aurais besoin de vous questionner...

— Faites.

— Vous comprenez que c'est dans le pays de ce gaillard-là que je {tourrai avoir des renseignements sur son comjilc... — Quel est ce pays?

— Aujourd'hui je ne le sais pas, mais je tâcherai de l'apprendre et je vous le diiai... — .N'épargnez ni vos pas ni vos démarches... — L'argent. dans ce monde, est le grand levier... Semez l'argent...

Misticot fit une grimace du plus haut comique.

— Semer l'argent! — répéta-l-il, — c'est facile à dire, mais la graine est rare !

— Jt' vous répèli; qui,' ma fortune est à volie disposilion... ri d'abord voici ce qu'il faut |iour les pii-mii-res démanMies...

En nii''Mi.' t>ni|>s la religieuse tendait au petit maniiaud df médailles

496 LE MARCllAM) DE DIAMANTS

les deux liasses de billets de banque qii'Aiiiold Desvignes lui avait remises une heure auparavant.

— Sans vous commander, combien y a-l-il là, ma sœur"? — demanda Misticot en prenant les billets de banque.

— Yint;t mille francs.

— Vinyt mille francs! — s'6cria-t-il. — OJi ! là! là ! mais c'est vingt fois trop !

— Je vous répète de n'épargner rien... — L'essentiel est que les résultats de l'enquête soient rapides...

— Alors, ma sœur, jcvais vous faire un re(,'u... — dit naïvement le gamin.

— Un reçu, à quoi bon, puisque j"ai conliance ? — répliqua la religieuse avec un sourire.

— Eh bien ! tenez, vous avez raison, et votre conliance est bien placée... — Il va falloir que je lâche mon petit commerce... la vente de mes médailles?...

— Naturellement.

— J'y tenais beaucoup... Mais je le reprendrai plus tard...

— Nous verrons ça, car peut-être à ce moment vous n'en aurez plus besoin.

— Où devrai-je vous rendre compte de mes pas et de mes démarches, ma sœur ?

— Chaque jour, à la même heure qu'aujourd'hui, je viendrai ici, et si je ne vous y rencontre pas c'est que vous serez empêché pour nos affaires, et je reviendrai le lendemain... — Maintenant, agissez vite... je vais essayer, moi, de me procurer des reiiseiguements sur le lieu d'origine d'Arnold Desvignes.

— Renseignements qui me sont indispensables... Quant au Desvig-nes lui-même, avant ce soir je le connaîtrai, ce pierrot-là!... — Comptez sur moi, ma sœur, j'espère faire de la bumie oucraije fiour que mam'selle Angélique, la chère demoiselle, soit heureuse!...

— Je vais prier pour elle, mon enfant!... — Au revoir... — A demain... Et sœur Marie alla s'ag'enouiller dans la chapelle, tandis que Misticot

ragagnait sa chambre de la rue do la Fontaine-du-Hut alin d'y mettre son arg'ent en lieu sur.

LE MAliCIIAM) l)H DIAMANTS

l,i' jeiiiif paivoii l'i jil.jiilil iloiiiandii- dois Ijjlli'ls pour Hlanf-Missoron.

XWl

A on 7,1! heures cl deniio précises, après avoir portr- chez lui l.i l)OÎle r(Mifi-rmnnt les [lisloiels essayés aux Champs-l'^lysées, an lir GastiMC-lleiietle, Amolli se rendit au restaurant où s.s lémoins devaient venir lui rendre compte d<! leur entrevue avec les témoins d'I'lmih' Vandanie.

I.IV. f>:i. !• UOV, ù<lit - Ho(.r.).li].li..n int.rdll-. Ti.l

498 IJi MAtlClîAM) l)K DIAMANTS

En les alteiidant, il conimaiida à l'un des maîtres d'hôtel un menu sérieux et au sommelier des vins de choix.

A midi, l'ex-prévôl d'armes, devenu entrepreneur, arrivait de Viiicennes escorté du second témoin et descendait de \uitui'e au coin du boulevard Poissonnière.

Arnold les guettait depuis la fenêtre d'un cabinet de l'entresol et les appela.

— Eh bien? — leur demanda-t-il.

— Eh bien! — répondit Berlhier, — tout est arrangé !

— Comment, arrangé? — s'écria le nouvel associé de M. Jules Verrière, — IM. Vandame ne se bat pas?

— Au contraire, il se bal très bien... — Le mot arraïuii' signifiait, dans mon esprit, que ses témoins n'ont fait aucune objection à ce que nous leur avons proposé, ou plutôt imposé. — Voici les conditions du duel qui aura lieu demain à la frontière belge : — Arme, le pistolet. — Distance vingt-cinq pas. — Au signal, les adversaires marcheront l'un contre l'autre et feront feu à volonté. — Le sort désignera les armes dont on se servira. On n'échangera qu'un seul coup de feu. — C'est bien cela, n'est-ce pas'?

— C'est parfaitement cela.

— Alors, mettons-nous vite à table... j'ai une faim de loup !

La gaieté ne manqua pas plus que la bonne chère au déjeuner (jui fut long, puis les trois hommes se séparèrent en prenant rendez-vous pour le soir, à minuit moins un quart, à la gare du Nord.

En quittant le cabinet particulier du restaurateur, Arnold se rendit à la maison de banque de la rue Le J'eletier, où Verrière raccueillit par cette question:

— Eh bien ?

— (j'est pour demain.

— Alors, positivement, vous vous battrez?

— Il n'y a rien au monde de plus positif.

— Que le diable emporte mon polisson de neveu !

— Je n'y mets pas d'obstacles... Mainlenanl, travaillons...

Quand les deu.v associés quittèrent le bureau, un peu après six heures, pour aller dîner à l'hôtel du boulevard Haussmann. un liacre ayant sur .son siège le père liOriot stationnait depuis trois (]uai1s d'heure en face do cet hôtel, de l'autre côté du boulevard.

Lorsque Jules Verrii're et Arnold. (]ui étaient venus à pied on se promenant, s'arrêtèrent devant la porte en attendant que le concierge leur ouvrît, une tête intelligente s'encadra dans la portière du fiacre,

LE MARCHAND DE DlAilANTS 499

el dfus yeux brillants examiiièrenl de la lèle aux pieds Arnold Desvigiies.

Une fois la porte refermée derrière le banquier el son associé, nii très jeune homme en costume de collégien sauta du fiacre sur le trottoir.

C'était Misticot.

— Papa Loriot, — fit-il eu s'adressant au vieux cocher, — votre faction est Unie... — il ne me reste qu'à vous remercier et à vous payer.

— Tu as vu ton homme?

— Je l'ai vu... — Son visage est gravé là. Et le gamin se frappait le front.

— Tu ne veux pas (]uc je le conduise quelque [larf.' — demanda le père Loriot.

— Non, — répliqua Mislicol, — j'ai ali'aire ici... — Mais nous aurons encore bientôt à naviguer ensemble...

— Tant mieux, car je suis un vieux roublard, moi, lu sais, garçon...

— J'ai roulé ma bosse dans l'aris, depuis le temps, avec mon numéro \'.\ !

— Je connais tous les trucs, et je pourrai peut-être bien le donner de riches conseils... — Allons, bonne chance et au revoir.

— Au revoir, père Loriot !

Misticot rentra chez un marchand de vin restaurateur, fréquenté par les cochers el les valels de pied de bonne maison, el situé juste eu face de l'hôtel Verrière.

Il se fil servir à dîner sur un guéridon placé derrière le vitrage de la boutique. — De là rien de plus facile, avec un peu d'attention, que de surveiller les personnes entrant chez le banquier ou en sortant.

Le petit marchand de médailles s'installa.

— Si cet individu dîne avec son associé, comme c'est pruijai)le, — se dit-il, — j'ai trois fois plus de temps qu'il ne m'en faudra pour diner moimême, ensuite j'irai le guettera la sortie... — Je veux savoir où il ira...

— Je veux pouvoir reiidii; lidMement compte à su-nr .Marie de toutes ses démarches.

(Jn voit que le gamin était prêt à s"ac(iuitter en toute conscience de la lâche ardue el périlleuse acceptée par lui.

Nous disons pi'iillrusr.

En ellet, il pouvait el devait courir des dangers réels si Arnold Desvigiies, de qui, saus le savoir, il se trouvait connu, s'apercevait (|u'il était lilé par lui.

Nos lecteurs doivent se souvenir, d'ailleurs, — du moins nous l'esjjérons,

— (pie Trilbyet Will Scoot avaiml rei;u l'ordre de le Hier lui-même à cause de l'alfaire de la médaille, el nous avons vu déjà l'un des tieiix miséiables surveillei- la maison ou <leuieurail le gamin, rue de la Fontaine-du-|]ut.

Quoique le Iravestissement de Misticot ne fût point île ceux qui modifient d'une manière absolue l'aspect général de celui qui les perte, il était assez réussi pour laisser Arnold dans le doute sur l'identité du jeune garçon, si par hasard celui-ci attirait son attention.

La perruque blonde, surtout, remplaçant les cheveux noirs, changeait beaucoup la physionomie.

Le gamin, du reste, ne comptait point conserver longtemps ce costume qu'il avait, se trouvant pris au dépourvu, acheté chez un fripier.

Adroit, futé, malin comme un singe, véritable enfant de Paris en un mot, Misticot possédait plus d'un tour dans son sac à malices, et rêvait des déguisements sérieux, dignes de ces comédiens qu'il adorait quand il se payait le spectacle.

Dans l'hôtel du banquier, aucun incident qui mérite d'être noté ne se produisit.

Naturellement le dîner ne fut point gai.

Angélique, très sombre, ne répondait que par monosyllabes quand on lui adressait la parole.

Sœur Marie, silencieuse, observait.

Jules Verrière ne parvenait point à cacher sa préoccupation. — Il songeait malgré lui à l'anéantissement de la plus grande partie de ses rêves cupides, si la halle d'Emile Yaudame couchait sur le terrain Arnold Desvignes.

Celui-ci, seul des convives, conservait sa liberté d'esprit.

A neuf heures il salua Angélique et la jeune religieuse, et sortit du salon.

Jules Verrière le conduisit jusqu'au vestibule et lui dit :

— Surtout, aussitôt après la rencontre, envoyez-moi une dépêche...

— Je vous le promets, — fit Arnold en souriant, — et je tiendrai parole, à moins que...

— ' Chut! — interrompit le banquier pour l'empêcher d'achever sa phrase, — pas de ces idées-là ! Cela porte malheur!

— J'ai les idées les plus rassurantes, je vous assure... — Vous savez bien que je crois à mon étoile... — Dormez bien... au revoir, et à bientôt j'espère...

Arnold Devignes alluma un cigare, quitta l'hôtel et se dirigea vers la rue de Tivoli.

Misticot était aux aguets, fumant lui-même une cigarette, en véritable collégien qui fait le g-rand garçon.

Il se mita suivre son homme en ayant soin de laisser entre eux une distance do dix ou douze pas.

Arnold marchait vile, la tête un peu baissée, songeant.

Arrivé rue de Tivoli, il lit liallo devant le pelil liùlel que nous connaissons, introduisit une clef dans la serrure et entra.

— Inutile de m'infôrmer du numéro... — pensa Misticot qui, naturellement, s'était arrêté, — le voilà chez lui...

Un bruit de voix frappant son oreille, le gamin se dirigea vivement vers la porte qui venait de se refermer, il écouta et il entendit ces mots :

— Jac(jues, vous attellerez le coupé à onze heures... — 11 faut que je sois à minuit moins un quart à la gare du Nord...

— A minuit moins un quart à la gare du Nord... — répéta Misticot, — que diable peut-il aller faire en cet endroit si tard?...

Et, dans l'impossibilité de résoudre cette énigme séance tenante, Misticot, empruntant une phrase à elïet aux vieux mélodrames savourés par lui au théAtre de Montmartre et h celui des Batignolles, ajouta :

— 11 faudra bien que je le sache, car j'y serai aussi, moi!... De peur d'être en retard, le gamin se mit en avance.

A onze heures et demie il était à la gare du Nord, regardant arriver les voitures et dévisageant les voyageurs.

A minuit moins un quart, un coupé de maître s'arrêta devant la principale entrée de la grande façade.

Arnold Desvignes en descendit en costume de voyage et tenaut de la main gauche une boîte d'une forme particulière.

Misticot reconnut du premier coup d'œil l'associé de Verrière et murmura:

— Une boite à pistolets !... — Ce que craignait sœur Marie arriverait-il donc?...

Le coupé tourna sur lui-même et s'éloigna.

Arnold entra dans la grande salle où se trouvent les guirliets de distribution des billets et aborda deux hommes avec lesquels il échangea des poignées de mains.

— Ses témoins, pour sur... — pensa Misticot. — Il va se battre... — S'agit do découvrir en quel endroit...

En ce moment, le jeune gari;on tressaillit.

Il venait d'apercevoir, tout près de lui, Emile Vandame en bourgeois, accompagné par deux hommes également en bourgeois mais d'aspect militaire, dont l'un portait aussi une boîte de pistolets.

Le doute, s'il avait existé dans l'esprit du gamin, ces.sait d'être possible.

Il s'agissait bien d'une rencontre entre le lieutenant d'arlilb'rie et l'associé de Jules Verrière.

Un petit frisson efllcura l'épidermc de Misticot.

— Dans les duels, au IhéAtre, — se dit-il. — un des deux qui si; battent est toujours tué... C'est la règle!... — Si M. Vandame allait être celui-là! Cristi ! (juelle déveine !

30^ LE MAliCllAM) l)i: DIAMANTS

Une pensée soudaine traversa l'esprit du petit marchand de médailles.

— J'irai où ils iront... — murmura-t-il. — au moins, comme ça, je pourrai rendre compte exactement à sœur Marie de ce qui se sera passé.

Et il se tint un peu à l'écart, ne surveillant plus Arnold Desvigiies mais Emile Vandame.

Le guichet de distribution des tickets venait de s'ouvrir.

Le lieutenant s'y présenta.

Misticot venait immédiatement derrière lui.

— Trois premières pour Blanc-Misseron... — dit Vandame eu plaidant de l'argent sur la tablette du guichet, à cùté du gardien de la paix en surveillance.

On lui remit trois tickets et de la monnaie.

Le tour du gamin était arrivé.

11 demanda, comme le lieutenant venait de le faire, une place de première classe pour la frontière belge et, l'ayant reçue, il céda la place aux voyageurs qui le suivaient.

Parmi ceux-ci se trouvait Arnold Desvignes.

Le jeune garçon se rapprocha de lui sans affectation, prêta l'oreille, et l'entendit demander trois billets pour Blanc-Misseron.

Certain alors de retrouver les deux adversaires au point d'arrivée, il passa dans la salle des premières dout on venait d'ouvrir les portes, et attendit le départ du train.

Le vieux chill'ouuier. Pierre IJéraud, n'avait pas perdu de temps.

Après avoir consacré la majeure partie de la nuit i\ son travail habituel, fouillant les tas d'ordures, cherchant sa vie dans les immondices, il était rentré à la villa des Loijiies, à Saint-Ouen, avait déjeuné d'un morceau de pain, d'une côte de petit-salé et d'un verre d'eau-de-vie, sa boisson favorite.

Il s'était ensuite habillé avec autant de litre que le jour de la noce de son neveu Eugène Loiseau.

— Et maintenant, mon vieux, — se dit-il. — en route!

Puis il sortit de chez lui et traversa la villa sous les regartls ébahis des chifTonniers ses confrères.

Un omnibus le conduisit par correspondance jus(ju"au Palais do .Justice, but de sa course.

LK MARCIIA-Mi HK I H AMANTS 503

Pierre Béraail, nous le savons, était un phiiosoplie du crochet, une sorte de Thomas Yireloque.

Les grands et les puissants de ce monde ne lui inspiraient ni envie, ni admiration, ni frayeur.

— Je parlerais à n'importe qui sans me gêner! — disiil-il parfdis, — un homme en vaut un autre...

Il entra dans la loge du gardien-concierge et demanda :

— Le cabinet du Procureur de la République, mou brave, s'il vous plaît;'

— Montez l'escalier... — un gardien de service vous renseignera.

Le vieux chillonnier gravit les marches, et le gardien questionné lui indiqua le chemin qui devait le conduire aux bureaux du Parquet.

Il suivit ce chemin et arriva dans une pièce assez vaste garnie de banquettes sur lesquelles se trouvaient assises et silencieuses une vingtaine de personnes ayant di-mandé audience au iiroenreur de la l*iépiil)li(]ne ou ayant été mandées par lui.

Au fond de cette pièce, près d'une fenêtre, se trouvait un p<'tit bureau devant lequel un employé assis écrivait.

Pierre Béraud s'avança vers le bureau, son chapeau à la main, et salua avec une politesse de la bonne école.

L'employé leva la tête en jetant sur le nouveau venu un regard qui signifiait clairement :

— Qu'est-ce que vous voulez, vous?

Le vieux chiffonnier comprit et répliqua :

— J'aurais deux mots à dire au procureur de la République...

— Avez-vous demandé une audience? — fit l'employé.

— Non.

— Avez-vous reçu une lettre de convocation?

— IS'on plus... — J'ai besoin de parler au procureur de la République, voilà tout... et je vous fiche mon billet que c'est pour une affaire sériiuise...

— Lh bien! écrivez-lui. — Sollicitez une audience sur une feuille de papit-r timbré de soixante centimes et mettez à la poste sans affranchir, le Parquet jouissant do la franchise postale... — Votre demande arrivera ici, et on. y répondra par une lettre de convocation, s'il y a lieu...

— Ahçà! vous fichez-vous de moi, vous, mon brave?... — ré|diqu,i Pierre Béraud qui n'était point d'un n.ilnri'l jialienl. — ('.(uium'iil, il s'ai;il d'uneadaire importante et pressée, et il faut que j'écrive, et sur une feuille de papier limhré!... — Et si je n'ai pas douze sous pour acheter celte feuille ? (^a s'est vu, des fois, n'est-ce pas, (|u'ou n'avait point douze ronds dans sa poche?... — Knfin, j'f;xpédie ma diMuainle, on l'examine et on m'écrit... — C.i fait, au bas mot, deux ou Imis j(jursde passés, et pi'inlanl

ce temps-là les malfaiteurs, naliirellement, se fiirapn/rnl !... — Qnaïul on vient pour les empoigner, plus personne! C'est ça votre administration!... C'est comme ça qu'on rend la justice en France!... Eh bien! merci ! c'est du joli !...

Eu disant ce qui précède, Pierre Béraud avait élevé la voix.

— Pas un mot de plus!... — commanda l'employé on fronçant les sourcils.

— Et si ça ne me plaît pas de me taire? — si je veux dégoiser jusqu'au bout ce que je pense ?

— Je vous ferai empoigner et conduire au poste.

— Eh bien! il ne manquerait plus que ça, par exemple!... — On m'assassine mon îi'hre, et on m'arrêterait parce que je viens demander des renseignements, très poliment !... En voilà une sévère!

— Ce n'est point ici un bureau de renseignements. — S'il s'agit d'un crime, adressez-vous au commisaire de police de votre quartier, qui en référera au Parquet, on plutôt, faites mieux, allez trouver directement le chef de la Sûreté...

— Où-ce qu'il perche, cet oiseau-là?

— Son cabinet est à laPréfecturode police...

— Tout de même, j'y vais...

Le vieux chiffonnier tourna sur ses talons, remit son chapeau et, grommelant, ronchonnant, gagna la Préfecture, se renseigna auprès d'un gardien de la paix stationnant dans la cour, ouvrit une porte et franchit le seuil d'une sorte d'antichambre assez vaste où cinq ou six agents eu bourgeois, silencieux, s'occupaient à rédiger des notes ou à lire des journaux.

Les deux agents que nous avons vus figurer déjà dans la première partie de ce récit, lors de la descente de police à l'hôtel des Indes après l'enlèvement d'Etienne Béraud par le faux commissaire, se trouvaient auprès de la porte, échangeant quelques mots à demi-voix.

— Qu'est-ce que voulez? — demanda Caseneuve.

— Voirie chef de la Sûreté, mon cher monsieur... — répondit Pierre.

— Il est très occupé et ne vous recevra pas,.. — Voyez son secrétaire...

— C'est à lui-même que je veux parler... Quand j'ai alfaire au patron, c'est pas le commis qu'il me faut.

— Qu'avez-vous donc de si intéressant h lui dire/ -- lill'.Vllumette d'un ton gouailleur — De quoi s'agit-il?

— De renseignements...

— A quels propos?

— A propos d'une affaire qui me touche de près, parbleu!... une affaire d'assassinat, rien que ça...

— Comment vous nommez-vous?

LE MAKclUM) DK DIAMANTS

— V'jUî \'jU3 duiiiic/! ■.■■iiiiiiii' pruclii.' parent d'Étienni.' Briaud disputii.

— Pierre Héraud.

En eiilendanl ce nom les deux agents dressèrent l'oreille.

— Ah! ah! Tierre Héraud... — répéta Caseneuve. — Est-ce que par hasard vous seriez parent du nommé Klienne Bérand qu'on a e:ilev6 de VUi)(d di's Jiiilcs, rue Joubert, et qui n'a point reparu depuis son enlèvement?

— Mais je vous crois que je suis son parent! — Si toutefois cl quantes Etienne est le Béraud que je suppose, je suis son frère, pas autre rhose...

I,IV. 01. p. ROY, é<lJt. — ReprodactiOD inlerdiUi. *•*

— Ah ! vous êtes son frère, ou du moins il est possible que vous le soyez. — Eh bieni attendez une minute, je vais prévenir le patron...

Caseneuve sortit vivement de la pièce servant d'antichambre au cabinet du Patron, frappa deux petits coups à une porte, reçut l'ordre d'entrer, pénélra dans ce cabinet el, sans attendre que le chef de la Sûreté le questionnât, s'empressa de dire :

— Monsieur, il y a Là un vieil homme qui se présente comme frère de VÉlienne Béraiid de l'hôtel des Indes.

— Noire note dans les journaux produit son effet, — dit le chef. — Cet homme demande à me voir... — Eh bien! amenez-le et restez avec lui. — Vous prendrez des notes pendant qu'il parlera...

Une minute après le vieux chiffonnier se trouvait en présence du Chef delaSûreté, qui, d'' un rapide coup d'oeil embrassa les détails de cette physionomie caractéristique.

— Vous vous donnez comme proche parent d'Etienne Béraud disparu?...

— fit-il ensuite.

— V'ià c' que c'est, monsieur le chef de la Sûreté... — répliqua Pierre.

— Je suis chiffonnier de mon étal... — Le chiffonnier, ça ramasse tout, et avant-z-hier j'ai trouvé au fond de ma hotte un carré de papier, un morceau de journal qui racontait l'affaire de la rue Joubert...

« Dame! vous comprenez, en voyant le nom d'Etienne Béraud, ça m'a porté un coup de tampon daus le creux de l'estomac !... Ça m'a coupé net mon respir !... — J'avais un frère de ce nom-là, qui depuis trente et des années était parti aux Indes pour faire fortune... et justement l'article du journal parlait des Indes...

« Alors je me suis dit que cet Etienne Béraud devait être mon frère qui revenait en France, et l'idée m'a passé de vous demander des renseignements ..

Tandis que le vieux chiffonnier parlait ainsi, le chef de la Sûreté l'examinait avec un redoublement d'attention.

— Quels renseignements pouvez-vous attendre de nous"' — réponditil. — jNons-mêmes nous n'en avons pas... — jNous ignorons si le disparu est mort ou vivant... — Au moment où il a été enlevé, il venait de déposer chez un des principaux banquiers de Paris une fortune considérable... — Tout permet malheureusement de supposer un crime, mais la preuve matérielle de ce crime nous manque...

— Alors, vous ne savez rien d'Etienne liéraud?

— Rien que ce que vous avez lu vous-même dans l'article de journal qui vous amène ici... — Votre frère manifestait-il l'intention de revenir en France?

Lli MAKCllA.M) Di: DIAMANTS 507

— Ouaiit à ça, ni vu ni ronnu... — Dt'jiuis son départ, qui n'était pas d'Iiier. il ne nous a point donné de ses nouvelles...

— Quoi ! jamais de lettres?... jamais de dépèches?

— Jamais !

— Alors, l'homme disparu est-il bien votre frère? •

— J'ai dans ma folle idée que oui.

— Idée sans fondements sérieux, car le nom de lîéraud n'est point du tout rare. — Avez-vous d'autres parents?

— < )ui. une llotle.

— Où demeurent-ils ?

— l'ous à l'aris.

— Les membres de cette nombreuse famille ont-ils ensemble des relations? — reprit le chef de la Sûreté.

— Je vous crois qu'ils en ont! — répliqua Pierre Béraud. — Pas plus tatil qu'il y a quinze jours, nous nous trouvions tous réunis au Salon des Familles^ à Saint-Maudi', [lour la noce d'un de mes neveux... un endroit où on cuisine très bien, je vous en fiche mon billet... Ah! pour une riche maison, c'est une riche maison!...

— lit pas un seul de ces parents n'a reçu des nouvelles de votre frère Etienne Béraud, depuis qu'il a i|uilté Paris pour aller aux Indes?

— Pas un seul... — Si Etieuue avait donné des nouvelles, ça se serait su... on se le serait dit les uns aux autres. — D'ailleurs, si c'eût été son idée d'écrire, c'est à moi ou à ma sœur qu'il l'aurait fait, bien sûr...

— Votre sœur est mariée?

— Llle est veuve... Chailolle Béraud, veuve Perrot...

— Sou état?

— Blanchisseuse.

— Sa demeure?

— Uue Garreau, imméro IJ, à Montmartre.

Caseneuve prenait des notes, ainsi i)Ui^ le lui avait recommandé le chef de la Sûreté, qui poursuivit :

— Doimez-moi les noms et les adresses de tous les parents...

— Si c'est pour ii;ur demander s'ils ont reiju des nouvelles d'KliiMiue depuis sou départ, vous perdrez votre temps... ils n'en savent pas plus long que IJilii... Bibi, c'est moi...

— i'iii importe.,. Faites ce que je vous dis...

Pierre Béraiid obéit.

Quand il arriva au nom de Jules Verrière, le chef de la Sàreté ne put réprimer un mouvement de surprise et demanda :

— Ce Jules Verrière esl-il le banquier"?

— Parfaitement!... Un gros bonnet qui ne me va guère... Un poseur... Un esbroufleur... — Sa fille. — ma nièce, — vaut mieux dans son petit doigt que lui dans toute sa personne.

— Eh bien! Pierre Béraud, — dit le magistral quand ladicti'e fut finie, — vous devrez allendre comme nous que la lumière se fasse, pour savoir si l'homme disparu était bien votre frère...

— On n'a donc pas trouvé de papiers à l'hôtel oh il était descendu?

— Rien... Tout était enlevé...

— 1.,'article du journal qui m'est tombé sous les mireltes annonçait que vous deviez recevoir une lettre de Calcutta...

— Il faut un mois pour que cette lettre arrive à Paris... — Je comprends d'ailleurs, à merveille, que vous ayez bàle de savoir à quoi vous en tenir.

— ajouta le chef de la Sûreté en rivant ses yeux sur le visage du vieux chiffonnier; — si l'homme disparu était réellement votre frère, et s'il était mort, vous feriez un joli héritage...

— Ah ! je me fiche pas mal de l'héritage, moi ! — répliqua Pierre Béraud avec un entraînement dont on ne pouvait guère suspecter la véracité. — Est-ce que j'ai besoin de millions?... Est-ce que je saurais les dépenser, si je les avais? — ChilTonnier je suis, chiffonnier je resterai... C'est un état qui me botte. . . Il me manque quelque chose quand je n'ai pas ma hotte sur le dos et mon crochet à la main!... je mourrai dans le chiffon... — Non! non! l'héritage n'y est pour rien. Mais je ne voudrais pas, si on a tué mon frère, que le gredin d'assassin demeure impuni !... Etienne était un égo'i'ste, un original, il n'aimait guère les siens, mais ça n'empêche pas qu'il était mon ftère... — Je veux «lue son meurtrier soit guillotiné!...

— C'est d'un bon parent... — lit le chef de la Sûreté. — Où demeurezvous?...

— A Saint-Ouen... — répondit Pierre Béraud, — villa des Loques...

— Eh bien ! si nous découvrons quelque chose, je vous ferai immédiatement mander ici pour vous l'apprendre... — .Maintenant, vous pouvez vous retirer, mon temps est précieux...

Le vieux chiiïonnier salua gauchement et se retira fort décontenancé.

— C'était, ma foi, pas la peine de me déranger pour ne rien apj)rendre!...

— pensait-il, — j'aurais mieux fait de rester à Saint-Ouen. Le chef de la Sûreté, au contraire, se frottait les mains.

— GrAce à la visite de ce brav(; homme, nous connaissons les noms de tous les parents d'i'^lienne Béraud... — dit-il à Caseneuve. — il faudra

savoir ce que sont au fond ces gens-là, ce iju'ils valent et comment ils vivent... — Le voyageur arrivé de Calcutta à i'iiûlel îles Indes était certainement le frère du cliilTonnier qui sort d'ici...

— Rien ne le prouve, monsieur... — lit observer Caseneuve.

— Rien ne le prouve, mais tout semble le démontrer... — Continuez à vous occuper de cette affaire... j'attache une extrême importance à arriver à un résultat...

— J'ai ijieu peur (]ue ce résultat ne .soit négatif... — murmura l'agent.

— l'ourquoi donc '! — demanda vivement le chef de la Sùrelé.

— Parce que nous avons alfaire, j'en ai la conviction, à des malfaiteurs étrangers, très habiles, qui filaient Etienne Béraud depuis son point de départ, ne s'éloignant de lui pas plus que son ombre, et qui ont quilté Paris et la France aussitôt après avoir commis leur crime inutile...

— Cela, je le crois comme vous, mais nous devons quand même aboutir... il n'ont pas emporté le cadavre avec eux.

— Ah ! oui, voilà... où est le cadavre ?... — Dans la Seine, probablement, avec une pierre au cou... et un de ces jours on le verra s'étaler, défiguré, méconnaissable, sur les dalles de la Morgue... Un inuccabr quelconque, un noyé anonyme...

— C'est possible... cheichez quand nii'mc...

— Nous chercherons de notre mieux...

Va Caseneuve. congédié par un geste, (juitta ii," cabinet du chef.

Jules Verrière se trouvait dans un d'état d'angoisse indicible.

Onze heures du matin venaient de sonner, et au moment où il quittait les bureaux de la rue Le Peietier pour alb-r déjeuner boulevard Ilaussmann, il n'avait pas encore reçu de nouvelles d'Arnold.

Or, celui-ci, — on doit s'en souvenir, — s'était engagé formellement à lui envoyer une dépêche aussitôt après la rencontre.

Les rencontres de celle nature, à la frontière belge, ont lieu il'habitude de grand malin.

Ci'pendant les heures succédaient aux heures elle télégramme n'arrivait pas.

Desvignes avait-il été tué.'...

Dansce cas, sa mort amenait l'écroulement du rêve caressé, apparaissant sous la forme d'une montagne d'oi'.

Une montagne de cinquante et un millions !

liéjà Verrière se trouvait relevé par sa courte association avec Arnold Desvignes.

La maison de banque, ayant retrouvé son crédit, reconnueiiçail des

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opél-atioiis larges el fniclueuses, mais ce n"élail rien à côté de ces millions féeriques entrevus dans un rayonnement presligieu^s, dans une lueur d'apothéose.

Verrière s'était habitué à l'idée de les posséder...

Il les regai'dait comme son Lien, comme sa propriété légitime, comme sa chose !...

Grâce à eus, il éblouissait Paris de son luxe. — Il deNenait l'un des rois incontestés de la haute banque et de la haute vie.

Ces perspectives le bouffissaient d'orgueil et l'enivraient littéralement.

Une halle de pistolet maladroite, une petite balle, suffirait pour crever la bulle de savon teinte de tous les feux du prisme !

Cette balle avait-elle fait son œuvre?

Verrière se sentait devenir fou.

Tout en regagnant son hôtel il monologuait rageusement.

— Il faut une heure à peine pour qu'une dépêche expédiée de la frontière arrive à destination de Paiis, — se disait-il. — C'est vers sept heures qu'ils ont dû se battre... — L'absence de toute dépèche m'annonce qu'Arnold est mort... — Ah ! duel absurde et maudit ! — C'est à ma fille que je dois le coup qui me frappe ! qu'elle ose encore, après cela, me parler de son amour! — Le jour où Vandame est venu me dire qu'il aimiit Angélique, j'aurais dû lui fermer impiloj'ablement ma maison el rendre tout rapport impossible entre ma fille et lui ! — Si j'avais eu cette prudence élémentaire je n'éprouverais point en ce moment ces terribles angoisses el ces transes mortelles! — Angélique el Vandame sont cause de ma ruine, je jure de le leur faire payer cher à tous deux!

Quand le banquier atteignit le boulevard Haussmann, il n'était point encore tout à fait l'heure de se mettre à table.

Il donna l'ordre avec colère de servir à l'inslanl, et il passa dans la salle à manger où il fut rejoint presque aussitôt par sœur Marie et Angélique.

— Tu viens seul, père ? — demanda la jcuue lille.

Cette question retournait le fer dans la blessure saignante du banquier. L'effet produit fut immédiat.

— Oui, je viens seul, — s'écria-t-il, — et cela comble les vœux, n'estce pas ? — Tu respires plus <à l'aise en voyant qu'il n'est point ici... — Eh bien ! soaviens-loi que, s'il ne reparaît plus à celte table, un autre viendra s'asseoira sa place, mais cet autre ne sera pas, ne sei'a jamais Emile Vandame!... Cela, je le jure, entends-tu, elje tiendrai parole !...

Sœur Marie et Angélique se regardèrent tremblantes. Verrière surprit ce regard et poursuivit :

— Croyez-vous, [lur hasard, que ralliance conclue entre vous

].V. MARCHAND DE DIA.\[A>TS Til 1

m'échappe;'... Vous vous êtes liguées contre Al. Desvigiies, par conséquent contre moi qui le soutiens, et toutes deux vous êtes cause de ce qui arrive!...

La religieuse et sa cousine pâlirent.

— De ce qui arrive? — répéta An;rélique qui se soutenait à peine et dont la pensée s'envolait vers celui qu'elle aimait.

Le banquier, dont les yeux lançaient de sombres flammes, marcha sur sa fille.

— C'est toi. — iit-il menaçant. — c'est toi qui as poussé Vandame à provoquer mon associé!... c'est ton aveuglement, ton entêtement slupide, ta désobéissance à mes volontés, qui auront amené la mort d'un homme... et peut-être celle de deux!...

— Mon Dieu... mon Dieu... — balbutia .Angélifjue en portant les mains à sa poitrine où elle sentait son cœur trop gonflé l'étoulTer. — Oue ditesvous mon père ?

— La vérité !

— Est-ce qu'Emile Vandame...

— Eh que m'importe l'^mih; Vandame?... — interrompit Verrière dont la fureur grandissait d'instant en instant, — il n'est rien pour moi... moins que rien... .Vrnold Desvignes est tout, etpeuli-être qu'à cette heure il agonise sur le sol ensanglanté, frappé d'une balle par un spadassin odieux, par le lieutenant d'artillerie Emile Vandamei!

Angélique poussa un cri d'épouvainte.

— lis se battent... ils se battent... — bégaya-t-elle d'une voix étranglée.

— (îrAce i toi !... grâce à vous, qui avez fait tout au monde pour rendre cette rencontre inévitable... Mais, croyez-moi, si vous avez brisé une association quiassurait mon repos et ma fortune, je vous briserai toutes deux à mon tour!...

Jules Verrii.'re avait accompagné ces dernii-res paroles d'un geste de menace.

— .Mon onde, accablez-moi. mais épargnez Angélique ! — lit vivement sœur Mûrie. — Vous voyez bien que vous Lui brisez l'âme, que vous la torturez an delà de ses forces !... Ayez pitié...

— L'indigne créature pour qui deux hommes vont s'enlre-tner n a druit à aucune pitié ! — répliqua le banquier d'nn ton brutal.

— .Mon père... mon père, par i;r.(ce, — balbutia Angélique, p;lle cuuune

une morte, en étendant ses mains suppliantes, — ne dites pas que M. Desvignes a été insullé par Emile Vandame... ne dites pas qu'ils se sont provoqués... ne dites pas qu'ils se battent...

• — lisse battent... ils se sont battus. . entendez-vous ? comprenez-vous? — fit Verrière, — et à cette heure, tous deux peut-être expirent... — Voilà oîi peut conduire le cerveau déséquilibré d'une folle ! — On ne tient pas compte des volontés du père... on désobéit... on se révolte... et la révolte amène d'un côté la ruine, et de l'autre la mort! — Malheur à Vandame s'il a tuéDesvignes !... Si Vandame est vivant, garde-toi de t'en réjouir, car je le poursuivrai de ma haine, et j'écraserai votre amour comme on écrase un reptile... comme je t'écraserai toi-même !

Verrière ne se possédait plus.

Il avait pris sa fille par les poignets, il les tordait, il les serrait à les briser.

La malheureuse enfant, au moment de perdre counaissance sous l'intensité de la douleur, la tête renversée en arrière, les lèvres tremblantes, poussait de faibles gémissements.

La religieuse., indignée, s'élança vers le banquier et lui saisit les mains pour lui faire lâcher prise en s'écriant :

— Mon oncle, rentrez en vous-même ! — Angélique n'a plus de mère... si sa mère était là pour la défendre, vous n'oseriez la martyriser ainsi !... à défaut de sa mère, je la défendrai, moi ! et votre force ne prévaudra point contre ma faiblesse ! — Souvenez -vous qu'un homme n'a pas le droit de maltraiter une femme, même quand celte femme est sa fille... — Ne continuez pas, mon oncle, sinon vous me feriez douter que Dieu vous ait donné un cœur ! — A voir l'alfolemeut dans lequel vous plonge la pensée que M. Desvignes pourrait être mort, vous me forceriez à croire qu'il y avait entre lui et vous autre chose qu'une association d'intérêt, mais quelque pacte ténébreux, quelque complicité mystérieuse t et tout le monde, sachezle bien, le croirait comme moi !

En entendant ces mots Verrière devint un peu pâle et passa sans transition de la fureur au calme.

11 lâcha les poignets d'Angélique en la repoussant.

La jeune fille chancela et alla tomber presque évanouie sur une chaise qui se trouvait derrière elle.

Sœur Marie étendit la main vers sa cousine.

— Est-ce que, par hasard, s'il fallait choisir entre sa mort et celle de M. Desvignes vous hésiteriez ? — demauda-t-elle.

— Il ne s'agit point défaire un choix ! — répondit le banquier en haussant les épaules. — Je veux être obéi chez moi ! J'exige que tout plie devant ma volonté, je n'admets ni discussion, ni contrôle, et quiconque, après

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Il avait pris sa fillo par les' poigncU et les lonluit k les briser.,

l'avoir oiiI)liù aiijoiiril'liiii, si'iail leiilé de l'oublier t-iicore, devrait sortir do ma maison ! 'rciit'z-voiis cida pour dit, siriir Marir, et faili-s on sorte de vous en souvenir désormais !...

Puis Verrière, sans jeter tin re^Nard k sa tille inaniinée et ti sa nièco atterrée, quitta hrus(|iiemeiit la salle à mander.

Derrière la porte li; valet de chambre, invisible auditeur de cette odieuse scène, n'o.sail entrer pour servir le repas.

Liv. Go. F. nOY, au. ~ neproJuctlon inl.r,lil.-, 03

Sœur Marie, s'approchanl alors J'Angélique, piil constater, .et non sans effroi, l'évanouissement complet de la pauvre enfant.

— Du secours ! — s'écria-l-elle, — vite du secours !... Le valet de chambre parut aussitôt et demanda :

— Ma sœur, que faut-il faire?

— Porter ma cousine dans son appartement.

Quoiqu'il ne fût plus jeune le domestique était robuste encore. — 11 éprouvait un extrême attachement pour l'enfant qu'il avait vue naître.

Il la souleva dans ses bras et, suivi par sœur Marie, gagna la chambre à coucher de M"*^' Verrière qu'il déposa sur une chaise longue.

— Merci, mon ami... — lui dit la religieuse. — Pas un mol de ci' qui vient de se passer, je vous prie... Je ne sais ce qu'a mon oncle en ce moment... Je ne l'ai jamais vu ainsi...

— Monsieur est bien changé depuis quelques jours, c'est certain, ma sœur... — murmura le valet de chambre. — Ce doit être l'excès de travail qui le rend si nerveux...

— Probablement. . .

— Ma sœur a-t-elle encore besoin de moi :'

— Non, mon ami... Vous pouvez vous retirer... Angélique demeurait complètement évanouie.

Sœur Marie entra dans le cabinet de toilette etrevint près de sa cousine, apportant un flacon de sels anglais et une cuvette remjdie d'eau fraîche.

Cette eau lui servit à bassiner les tempes de M"'' Verrière, tandis qu'elle lui faisait respirer le contenu du flacon.

L'évanouissement persistait malgré tout.

De grosses larmes inondaii'ul les joues pâles de sœur Marie, désolée de l'insuccès de ses soins.

— Mais d'où vient donc l'empire ell'rayant que ce Desvignes exerce sur mon oncle pour le pousser à des actes pareils ? — se demandait-elle. — On dirait unv, de ces possessions diaboli<]ues du mo\(Mi âge dont parlent les chroniques...

Enlin .Vugéliqiie lit un mouvement léger. — En même temjis ses paupières pal(iitai(!nt.

La religieuse redoubla de soins.

Xics yeux de la jeune fille s'enli'ouvrireiit.

La pauvre enfant revenait h. elle.

Elle promena d'abord auloni- df la chamlire ui: regard étonne, puis ce regard vint se flxer sur la religieuse qui suivait ses mouvements avec une sollicitude toute maternelle.

— Marie... Marie... — bégaya-l-elle en tendant les bras à sa cousine, — jo suis bi(!n malheureuse !...

LE MAIICIIAND DE DIAMANTS .Wo

Et elle éclata eu sanglots.

— Pleure, chère mig iiouiie, — dit la nièce du banquier en pleurant ellemême, — pleure, les larmes soulagent !... .Mais ne désespère pas !...

— • Puis-je donc espérer encore ?...

— Pourquoi non ?

— Il me semble que c'est impossible...

— Tout est possible à Dieu...

.\ngéli(|ue releva la tète.

Le feu d'une lièvre ardente luisait au fond de ses prunelles.

— Ainsi, — reprit-elle d'une voi.x à peine distincte, que coupaient les sanglots, — ainsi donc il a eu lieu ce duel maudit que lu pressentais... et l'un des combattants a succombé sans doute... tous les deux peut-être sont morts... Si l'un est vivant encore, lequel ".'Ali ! je ne puis plus penser... mes idées se troublent... je vois du sang... du sang partout... Mou rêve d'il y a quelques jours se réalise... — Emile Vandame m'apparaissail frappé à mort... couché sur la terre rouge de sang...

— Atigéli(]ue. ma chérie, ma mignonne, je t'en supplie, je t'en (conjure, calme-toi !...

.Mais, sans même entendre sa cousine, la jeune fille poursuivit :

— C'est fini... s'il est mort^ je suis perdue!... Toute énergie m'abandonnera et je serai forcée d'obéir... — Obéir?... — répéta-t-elle eu se levant d'un mouvement automatique, avec une allure de somnambule. — Eh bien I non !... non, jamais !... je n'obéirai pas ! — Si cet homme a tué Vandame, malheur à lui!... — Celui que j'aimais sera vengé! et je me charge de la vengeance !...

— -Angélique .. Angélique... la fièvre égare ton esprit... — murmura sœur Marie. — Tu te fais beaucoup de mal... Encore une foi.s, chère enfant, sois calme...

— Il faut savoir... — i-eprit lajeuue fille impétueusement. — enlends-tu, je veu.v savoir! — Nous allons nous rendre à Vincennes, chez lui... On me dira tout... — s'il est mort, je prendrai des habits de deuil... je serai sa veuve... et je ne quitterai ce deuil qu'après la vengeance !... Ensuite, je ferai comme loi, Marie... je me donnerai à Dieu et je mettrai les portes du cloître entre le monde et moi... — Partons !,.. Viens I...

— .Ma mignonne, écoute-moi, je le le demande à genoux ! — répondit la ri'ligieuse. — Ce que lu veux faire est insensé! — Tu ne peux aller à Vincennes chez M. Vandann'...

— Pourquoi ?

— Parci; qu'une telle démarche, bien ([u'innocente en elle-même, serait un outrage aux convenances...

— Eli ! que m'importent les convenances?... — Si Emile était blessé,

qui me l'apprendrait si je n'allais pas là"? — S'il était mort, qui prierait à son chevet?... Yivant ou mort, je veux le revoir... — Partons ! Et M"^ Verrière se dirigeait vers la porte.

— Je t'en supplie, ne fais pas cela ! — s'écria sœur Marie en la retenant. — J'irai moi-même... Je m'informerai... je saurai la vérité...

— Et si elle est cruelle, tu me la cacheras ! — interrompit Angélique.

— Dans tous les cas, je te la dirai, je te le jure!... je ne te cacherai rien... — Mais laisse-moi d'abord m'informer de ce qui se passe... — Si ta présence me semble utile, je n'hésiterai pas à te l'apprendre et je te conduirai... — Pourquoi, d'ailleurs, ces larmes si promptes?... Pourquoi ce désespoir sans motifs immédiats ?... — Ton père ne sait rien... ses paroles nous le prouvent... il croit, il imagine... il suppose... mais il n'a aucune certitude... — Ce duel n'a certainement en lieu ni aux alentours de Paris, ni même en France... — Les adversaires ont dû passer la frontière afin de se mettre à l'abri de toutes poursuites... ■ — ■ Ou ne peut donc encore être instruit des résultats d'une rencontre dont tu es, hélas ! la cause...

— Moi, la cause ! — s'écria M"^ Verrière en joignant les mains.

— Sans doute !... — Si tu n'avais point envoyé une dépêche à Emile Vandame pour l'appeler à l'hôtel... Si tu n'avais pas surexcité sa jalousie en lui parlant d'Arnold Desvignes, ce duel n'aurait point eu lieu...

— -Aujourd'hui, c'est vrai, mais il était inévitable à un moment donné...

— Peut-être... l'avenir est à Dieu !... — Enfin, quoi qu'il en soit, on ne peut à l'heure qu'il est en connaître l'issue. — Garde donc toutes tes forces dont sans doute tu auras besoin... — Descendons... Mettons-nous à table... Prends un peu de nourriture... Impose silence h ton cœur... Combats une souffrance qui, je l'espère, n'a pas de raison d'être... J'irai moi-même à Vincennes... Je l'ai promis... Je tiendrai parole...

— Jemesens brisée... — fitAngélique, chezqui commengait la réaction, et qu'une extrême faiblesse physique et morale envahissait.

— Veux-tu que nous déjeunions ici, dans ta chambre?

La jeune fille ne répondit que par un signe de tête, puis les sanglots qui l'étouffaient éclatèrent de nouveau, apportant à ses angoisses une sorte d'allégement.

Pendant la durée du trajet de Paris à la frontière, Misticot, pelotonné dans un angle du comiiarlimenl de première classe où nous l'aNons vu prendre place, se demandait très sérieusement par (|ul1 mo\eii il pourrait

arriver à ce résultat impossible d'empêcher le duel d'Emile Vuiulame. 1 ami de M"° Verrière, et d'Arnold Desvignes, son ennemi, ou tout au moins de faire tourner la rencontre à l'avantage du lieutenant d'artillerie.

L'inexpérience du gamin de Montmartre en tout ce qui concernait les affaires d'honneur — (puisque tel est le nom qu'on leur donne). — était absolue, il nous paraît superflu de l'affirmer.

Ne pouvant se préoccuper des {)réliminaires et des péripéties d'un duel, puisqu'il les ignorait, il se contentait de se poser sans relAche cette question :

— Comment faire ?

Naturellement, l'énigme demeurait insolui)le et, malgré toutes les ressources de son imagination fertile, le petit muxhand de médailles n'avait rien trouvé quand le train s'arrêta et quand il entendit les employés crier le nom de la station pour laquelle il avait pris son billet.

Avec la vivacité de son âge il sauta hors du compartiment plutùl qu'il n'en descendit, et il regarda autour de lui.

Du premier coup d'oeil il aperçut les deux groupes formés par les adversaires et leurs témoins forcés d'attendre le départ du train pour gagner la porte de sortie.

Au bout de quelques minutes la vapeur siflla, la voie se tiouva libre et il fut possible de la traverser, ce que firent les futurs combattants, leurs témoins et les autres voyageurs.

Mislicot suivit, en ayant soin de se tenir à très faible dislance du dernier groupe.

La station était à une certaine distance du village dont elle avait pris le nom.

Deux ou trois maisons seulement à usages d'hùtels garnis, de cafés et de restaurants, s'élevaient près de la gare.

Une fois dehors et après avoir fait quelques pas les deux groupes s'arrêtèrent et Berthier, l'ex-prévôt d'armes devenu entrepreneur, se dirigea vers les témoins de Vandame.

— L'un de vous, messieurs, — demanda-t-il en saluant, — connait-il aux environs un endroit plus parliculiéremenl avantageux pour la rencoatre ?

— Oui, monsieur... — lui fut-il répondu. — Nous n'avons qu'à suivre la ligne du chemin de fer en remontant vers Paris. — Dans un quart d'heure nous atteindrons un petit bois qui semble fait exprès. — J'y suis venu déjà trois fois pour des affaires du même genre... — Impossible de rêver mieux... — l'assez hs premiers... — Quand vous aurez fait cinquante jias, nous nous mettrons en marche à notre tour...

Berthier salua de nouveau, rejoignit Desvignes et le second témoin et.

ol8 LE MARCHAND DE DIAMAMS

après leur avoir fait pari du renseigaemenL qu'il venait de recueillir, s-'eugagea dans le cliemiu indiqué, où quelqu'un les avait devancés. •

Ce quelqu'un était Mislicot qui. ayant saisi au passage quelques mots du dialogue reproduit par nous, se hâtait d'en faire son profit et courait de toute la vitesse de ses jambes vers le petit bois.

La matinée était admirable.

Le soleil, déjà chauJ, se levant à l'horizon dans un ciel pur, dorait de ses rayons obliques les campagnes verdoyantes.

Arnold, dont la physionomie n'exprimait aucune émotion, marchait sans échanger une seule parole avec ses témoins.

Vandame, lui, malgré rénergie de soa caractère et de son indiscutable bravoure, était plus pâle que de coutume et semblait agité. — ■ Ses sourcils se fronçaient, — il mordait sa moustache.

— .\h Qà ! mais, qu'as-tu donc, mon cher '? — lui demanda l'un de ses amis surpris de celte altitude insolite. — Tu me parais en fort mauvaise disposition ce malin.

— C'est un effet nerveux dont je ne suis pas maître et que je ne sais à quoi attribuer, mais sois sans inquiétude, cela passera vite et je ne ferai point mauvaise figure sur le terrain...

— Ah ! — répliqua l'ami vivement, — je ne doutais certes pas de toi ! — Je le croyais souffrant, voilà tout!...

On atteignit le petit bois.

Mislicot s'y trouvait depuis cinq minutes, jiarfailement caché derrière une épaisse toulfe de houx.

Bientôt il entendit des pas, puis des voix. Les deux groupes venaient de se rejoindre.

— Entrons sous bois, messieurs, — dit l'officier qui avait déjà parlé, — nous sommes à cinquante pas d'une clairière... — Cette sente va nous y conduire...

Les six hommes s'engagèrent dans le sentier.

Mislicot, se glissant à travers les taillis, atteignit la clairière en même temps qu'eux.

— Saprisli ! — murmurait-il en crispant ses poings, — je ne sais pas ce que je suis venu faire ici! — je n'ai rien trouvé, absolument rien!... et ils vont se démolir!... ah! je peux me vanter d'être un fameux serin!...

Au moment où les adversaires et leurs témoins s'arrêtèrent, il s'arrêta lui-même.

Berlhier prit la parole.

— Messieurs, — lit-il en s'adressanl à Vandame et à Desvigues. — . je vous rappelle les conditions du combat : — Placés à une distance de quarante pas, vous aurez le droit de franchir chacun un intervalle de dix pas

en marchant l'un sur l'autre... — Tir à volonté... — Quoi que .soit le résultat de la première décharjie, deux balles seulement seront échangées...

Emile Vandame et .\riiold Desvignos incliuiMcnt la tète en signe d'assentiment.

L'entrepreneur reprit :

— Vous avez apporté des armes... nous aussi... Le sort va décider si c'est des nôtres ou dos vôtres que les combattants se serviront...

Tirant de sa poche un écu de cent sous, Berthier ajouta :

— Je jette en l'air cette pièce de monnaie... — Demandez pile ou face...

— Pile!... — répondit un des officiers tandis (jiie lournoyait la pièce. Elle retomba.

— Face! monsieur... — Voyez... — reprit Berthier eu montrant l'effigie de Napoléon IIL — Kous nous servirons de nos armes, dont M. Desvignes, d'ailleurs, n'a jamais fait usage...

Et il remit les cent sous dans sa poche.

Le second témoin d'Arnold ouvrit la boîte des pistolets.

L'e.\-prévôt, qui s'était arrogé la direction du combat, poursuivit :

— Deux d'entre nous vont charger les armes, tandis que les deux autres compteront les quarante pas et marqueront avec des branches sèches les places des adversaires et les limites qu'ils ne devront pas franchir eu marchant l'un sur l'autre après le signal donné.

L'un des témoins do Vandame et le témoin d'Arnold Desvignes se mirent à compter les pas et lixèrent dans le sol des branches sèches pour indiquer les distances et les points d'arrêt.

l'endaiil ce temps Berthier ciiari^eait les pistolets sous les yeux du quatrième témoin.

— C'est fait... — dit-il lorsque la double opération fut achevée. Arnold et le lieutenant d'artillerie s'avancèrent pour prendre chacun un

des jiislolets.

Leurs regards se croisèrent.

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