mile Vandamme était pâle et frémissant
Arnold Desvignes, au contraire, oll'rait un visage impassible. — Ses yeux étaient muets comme ses lèvres.
— Une dernière recommandation, Maurice... — dit à l'un de ses amis le lieuleriunl d'une voix sifllante qui pnraissatit lancer un déli à son adversaire. — Si tout à l'heure je suis tué, tu trouveras dans mon portefeuille une lettre et un portrait, et lu le chargeras de porter et de remettre toimême, comme un dernier adieu, comme un dernier souvenir, celle lettre et ce portrait à .M"' Verrière, ma cousine... el ma liaiaée...
Desvignes ne sourcilla pas.
320 LE MAdCHAXD DE DIAMANTS
Aucun des muscles de son visage ne tressaillit, mais une lueur sanglante s'alluma sous ses paupières pour s'éteindre aussitôt.
Les deux hommes se tournèrent le dos afin d'aller prendre leurs positions respectives.
Les quatre témoins se rejoignirent.
Les adveisaires élevèrent leurs armes, mais sans viser.
L'un des ofliciers, auquel incombait la tâche de donner le signal, prononça d'une voix très haute les mois sacramentels :
— Un .'... Deux!... Trois!...
Arnold et Vandame se mirent aussitôt à marcher dans la direction l'un de l'autre.
Desvignes était maintenant dune pâleur mortelle.
Le lieutenant, au contraire, avait repris tout son sang-froid.
Après avoir fait rapidement sept ou huit pas, il inclina la tète pour mieux ajuster, et pressa la détente de son arme.
Une détonation retentit. — Un nuage de fumée s'éleva.
Misticot, placé dans le taillis presque en face de Vandame, écarta d'une main tremblante les bramhes des arbustes pour mieux voir.
Il aperçut Desvignes debout et marchant toujours.
Arrivé à la limite qu'une branche sèche indiquait, l'associé de Jules Verrière lit halte et visa son adversaire désarmé, dont une si faible distance le séparait qu'il semblait impossible de manquer celte cible vivante.
Un instant s'écoula qui [larut d'une longueur interminable à tous les spectateurs de cette scène.
— Tirez!... Mais tirez donc!... — crièrent les quatre témoins à la fois. Au lieu de presser la détente, Arnold releva son arme.
— Que faites-vous, monsieur? — demanda Vandame. — Vous avez le droit de me tuer, mais non celui de me faire ainsi languir! — Tuez-moi tout de suite puisque vous tenez ma vie t...
— Je tiens votre vie, c'est vrai, — réjiliqua Desvignes, — et ces messieurs l'attesteront au besoin, mais je ne tirerai point, car je ne veux pas vous tuer... aujourd'hui du moins...
— Je n'accepterai de vous aucune grâce! — répliqua le lieutenant avec violence.
— Aussi ne s'agit-il point dune grâce que j'aurais le mauvais goût de vous offrir, mais tout simplement d'un sursis... et je vous délie de le refuser I...
LE MAIRillAM) DE DIAMANTS
Sa-ur Mark' renouvela sa ((ui.'stion au jeune soldat
LiV.fiO F. ROV, é>i:i. - ((•■prcKlucUon ialcrdil
— Un sursis!... — répéta Vandame élonué, — que sigaiûe cela?...
— TouL simplement que votre vie m'appartient, vous venez de le déclarer vous-même... — répondit Arnold. — 11 me plaît de vous la laisser aujourd'hui, mais le jour où il me conviendra de la prendre vous devrez, si vous êtes un homme d'honneur, — et je me garderais d'en douter, — vous mettre à ma disposition...
— C'est odieux et c'est insensé ! — s'écria le lieutenant, — je ne veux pas vous devoir une minute d'existence de plus !... — Tuez-moi !...
L'ex-secrélaire du banquier de Calcutta désarma tranquillement son pistolet et répliqua d'un ton très calme, comme s'il s'agissait de la chose du monde la plus simple :
—=■ Je vous tuerai à mon jour et à mon heure... — Je suis votre créancier... — J'exigerai quand bon me semblera le payement de ma créance...
Les officiers, amis et témoins de Vandame, intervinrent.
— Nous ne pouvons accepter une telle solution... — commença l'un d'eux.
— Il m'importe peu que vous l'acceptiez, messieurs, — interrompit Arnold, — ma volonté est immuable cl vous n'y changerez rien... Je désire que M. Vandame aille porter lui-même à M"* Yerrière la lettre et le portrait qui se trouvent dans son portefeuille et qui doivent être un souvenir et un adieu... Ce sont ses expressions...
L'officier reprit :
— Il ne s'agit point de vos désirs, monsieur, mais de nos devoirs de témoins... — l'un de ces devoirs est de dissiper votre aveuglement qui nous semble monstrueux... — Vous aviez le droit de faire feu sur votre adversaire dans un duel régulier... — Vous n'avez point usé de ce droit, ceci vous regarde, mais si plus lard vous déchargiez sur M. Vandame le pistolet qu'aujourd'hui vous venez de désarmer, vous ne seriez plus un combaltant loyal... vous seriez un assassin I...
— C'est votre opinion, monsieur, — répondit froidcmanl Arnold, — ce n'est pus la mienne...
— Tant pis pour vous, monsieur, car j'ai li i-.Miihiili" .il.soliu' i|ur (ouïes honnêtes gens penseront comme moi...
— Assez de débats... — fil toulàcoup Yau lam.'. — M. i)(,'s\ii;ii'j> uouno origiuiil de rajeunir uue vieille situation de mélodrame usée depuis lougtenips... —Qu'il agisse à sa guise... —Je le reconnais maître absolu de
mon exisleiice. et je vous prie de lui donner acte de celte déclaration dans votre procès-verbal...
— Jamais!... — s'écrièrent à la fois les quatre témoins. Berthier ajouta :
— Insérer au procès-verbal pareille déclaration constituerait la plus inexcusable irrégularité. — Je me sépare de mon honorable client en ce qui touche à cette déclaration, et je n'accepte point la responsabilité de ses actes futurs...
— Je ne prétends vous en imposer aucune, mon cher monsieur Berthier... — dit Arnold en souriant. — Rédigez votre procès-verbal comme bon vous semblera, mais il n'en reste pas moins acquis que je suis le maître absolu de la vie de M. Yandame... — j"ai le droit de la lui prendre... Si j'use de ce droit, ce sera une alfaire entre moi et ma conscience...
— Et aussi entre vous et la Cour d'assises... — fit observer l'un des amis du lieutenant.
— La Cour d'assises... — répéta Desvignes, — soit!... Je la redoute d'autant moins que vous seriez cités à ma requête, messieurs, et que vos dépositions suffiraient pour me valoir un acquittement triomphal.
L'ex-prévôt. d'armes reprit la parole.
— Nous nous retrouverons à la station, — dit-il, en s"adrossant aux amis de Yandame. — nous déjeunerons près de la gare, et nous pourrons procéder à la rédaction du procès-verbal avant de reprendre le train pour Paris.
— Nous serons à vos ordres... — répliquèrent les deux officiers. Yandame et ses témoins prirent les devants.
Arnold et les siens suivirent à une distance de cinquante pas environ.
— Savez-vous que vous êtes généreux, vous ! — murmura tout à coup Berthier. — Pourquoi diable subir le feu de votre adversaire, puisque vous ne vouliez pas tirera votre tour".'
— Je voulais donner une leçon à ce petilmonsieur. .. je la lui ai donnée, ça me suffit.
— Oh! quant à la leçon, elle est raide!... Après ce qui vient de se passer, le lieutenant n'a qu'un parti à prendre...
— Lequel/
— De vous laisser le ciiam[i libre à Paris et d'aller se faire casser la tête au Tonkin...
— C'est mon avis comme le vôtre, et je pense bien que les choses se passeront ainsi.
Arnold commanda le déjeuner dans le restaurant voisin de celui où venaient d'entrer Vandame et ses amis et, tandis que la cuisinière allumait ses fourneaux, il se rendit au chemin de fer, dans l'intention d'expédier une dépêche à Jules Yerrière, ainsi qu'il l'avait promis.
LE MARCH.\iND DE DIAMANTS
Mais là une déception rallendait.
La gare n'étant qu'une station de troisième classe ne pouvait se charger de l'expédition des dépêches privées.
Il fallait, pour télégraphier, gagner le village, situé à plus d'un kilomètre, où se trouvait le bureau des postes et télégraphes.
Desvignes jugea Li course inutile.
— A quoi bon me fatiguer? — se dit-il. — Verrière attendra mon retour... — S"il est inquiet, tant mieux... il en appréciera davantage la valeur de son cher associé...
Puis, après s'être informé des heures do passage des trains, il regagna l'auberge où le déjeuner allait être prêt.
Misticot, un peu après le départ des comhallanls, avait quitté le taillis qui l'abritait et à la faveur duquel il avait vu tout ce que nous venons de raconter.
Le gamin de Montmartre était encore mal remis de la terreur éprouvée par lui au moment où il avait dû croire qu'Arnold Desvignes allait tuer Vandame. — Il lui fallut marcher un peu pour se remettre de son émotion ; — tout en marchant, il se demandait pourquoi l'associé de Jules Verrière n'avait point usé de sou droit en logeant une balle dans la tête ou dans la poitrine du lieutenant, et ne pouvait répondrf.
Lui aussi il se rendit au chemin de fer alin de s'informer Je l'heure du passage des trains, comme Arnold venait de faire.
Il lui tardait de raconter à sœur Marie ce qu'il avait vu et entendu.
Un train passait à midi, arrivant à Paris à cinq heures du soir.
Misticot résolut de le prendre et, gagnant l'une des auberges voisines de la station, il se fil servir un repas dont le besoin se faisait impérieusement sentir.
Sœur Marie, elle, n'avait point perdu de temps.
Après avoir forcé Angélique à prendre un peu de nourriture elle était sortie de l'hôtel et, montant dans un fiacre, s'était fait conduire a Vincennes, en donnant l'adresse du logement particulier d'Emile Vandame.
Le jeune homme occupait, avec plusieurs autres officiers, une maison située dans une rue qui longe le fort et accède au bois.
La concierge à laquelle elle s'adressa lui répondit :
— M. Vandame n'est paschezlui, mais voici son brosseur...
Sœur Marie renouvela sa question au jeune soldai qui fit le salut militaire et répliqua :
— Mon lieutenant, ma sueui-, est en pei'uiission de vingt-(]uatre heures... il est parti hier soir avec deux de ses amis et ne rentrera que ce soir...
— Ce retour est-il certain?
— -Mon lieutenant mi; l'a dit...
— Depuis hier, vous n'avez pas eu de sts nouvelles ?
S2(5 LE .AlARCtlAND DE DIAMANTS
— Aucune, ma sœur...
— Savez- vous où il est allé en permission?
— Quant à ça, je l'ignore complètement.
La religieuse -comprit qu'elle venait de formuler une question inutile; le soldat n'étant pas, ne pouvant pas être le confident de son officier, à coup sûr il ne savait rien.
Si Vandame était mort ou blessé, on n'en aurait connaissance qu'au moment du retour des deux amis qui l'accompagnaient.
La cousine d'Angélique allait se retirtM*.
Le brosseur demanda :
— Quand mon lieutenant rentrera, y aura-t-il quelque chose à lui dire?
— Oui... — fit vivement la religieuse, — tout simplement que sœur Marie est venue chercher de si^s nouvelles... — Vous souviendrez-vous de mon nom?...
— Sii'iir Marie!!... — Oh! oui, ma sœur, je m'en souviendrai, je vous le promets, et votre commission sera faite...
— Merci, mon ami...
La religieuse regagna son fiacro.
Quelle parti devait-elle prendre:'
Retourner à l'hôtel du boulevard Haussmann et rendre compte à Angélique du résultat de sa visite à Vincennes ?
Malheureusement, ce résultat tout négatif ne calmerait point les angoisses de la jeune fille : — il les augmenterait plutôt.
Il devenait évident pour sœur Mario que Verrière n'avait point meuli.
Un duel venait d'avoir lieu. — Le départ du lieutenant en compagnie de deux de ses amis en fournissait la preuve indiscutable.
Vandame était allé se battre à la frontière.
Impossible d'en douter.
M"" Verrière attendait le retour de sa cousine avec une impatience, avec des battements de cœur plus faciles à comprendre qu'à décrire.
Elle alla pâle et chancelante à la rencontre de sœur Marie, dès que, depuis l'une des fenêtres du salon, elle lui vit traverser la cour, et sa première question fut celle-ci :
— Eh bien?
— Je n'ai rien appris, ma chérie... — répondit la religieuse.
— Quoi, rien? — Absolument rien?...
— Emile Vandame n'est pointa Vincennes... — Il a obtenu une permission de vingt-quatre heures... Il est narli liirr soir, et l'isI ce soir seulement qu'on attend son retour...
Angélique, accablée, se laissa tomber sur un nIu^u, raiïia >uii vijage entre ses mains, et ses larmes se mirent à couler .sur ses joues pâlies.
LE ^fARCdWD DE DIAMANTS 527
Jules Verrière, sortant de chez lui farimix, était entré dans un restaurant où il avait déjeuné, buvant plus que do coutume pour s'étourdir, puis, en proie à une extrême surexcitation, il regagna son bureau. — Nous savons déjà qu'il ne devait y trouver aucune dépèche.
L'ciprès-midi se passa pour lui dans un étal d'impatience nerveuse indescriptible.
A deux ou trois reprises l'idée lui traversa l'esprit de prendre le train et de partir iui-niême pour la frontière, à la recherche des nouvelles qui lui manquaient ; mais la crainte de se croiser en roule avec Arnold Desvignes l'empêcha d'accomplir ce projet insensé.
Une fièvre violente s'était emparée de lui. — Il ne pouvait demeurer en place et, ne voulant pas s'éloigner de la maison de banque, il allait et venait à grands pas saccadés dans son cabinet, ainsi qu'une bêle fauve tournant dans sa cage.
Enfin, à cinq heures cl demie, n'y tenant plus, il se disposait à sortir lorsqu'il entendit une voiture s'arrêter.
Pour la vingtième fois peut-être il courut à la fenêtre, l'ouvrit et poussa un cri de joie.
Il venait d'apercevoir Arnold Desvignes descendant d'un coupé de louage.
— Sain et sauf!... — murmura-t-il. — Je respire!... Puis, refermant la fenêtre, il se dirigea vers la porte.
— Eh bien! mon cher associé, me voici... — lui dit Arnold, toujours froid et calme, en paraissant sur le seuil.
— - Je suis bien heureux de vous voir... — répliqua Verrière ou lui serrant la main. — !Mais pourquoi diable, au mépris de votre promesse formelle, m'avez-vous laissé languir toute la journée sans nouvelles:'... Une dépêche est si vile envoyée...
— La station où j'étais descendu ne transmettait point les dépêches privées... — Voilîi mon excuse...
— Elle est valable... — Parlez-moi d'Emile Vandame... — Est-il mort?
— Non.
— Dangereusement blessé, du moinsï...
— Pas davantage.
— Le duel n'a-t-il donc pas eu lieu? .Mmi neveu vous a-l il lail clés excuses?...
528 LE MARCHAND DE DIAM.VNTS
— [1 ne m'a fait aucune excuse et nous nous sommes battus...
— Comment, en ce cas, avez-vous eu la maladresse de ne pas casser la tète à ce fâcheux personnage?...
— Je l'ai tenu désarmé, au bout du canon de mon pistolet, et je n'ai point pressé la détente...
Jules Verrière leva les bras, taudis que son visage exprimait un ahurissement complet.
— Vous n'avez point pressé la détente . — répéta-t-il, — lorsqu'il suffisait d'une balle pour nous débarrasser d'un gêneur doublement à craindre comme amoureux d'Angélique et comme héritier d'Etienne Béraud!...
— ■ Je croyais vous avoir déjà dit ce que je pense à ce sujet.
— Sans doute, mais les circonstances n'étaient plus les mêmes!... — C'est de la folie pure!... — La provocation venait de lui... Pourquoi le ménager? Pourquoi le laisser vivre?
— Soyez sans inquiétude... Si je l'ai laissé vivre, je l'ai tué moralement. — A cette heure Emile Vandame ne compte plus! Ainsi que le disait un de mes témoins, il ne lui reste qu'à aller chercher la mort auTonkin, ce qui nous débarrassera de lui sans qu'une goutte de son sang ait coulé par mon fait... — En ce qui le concerne, mon but est atteint.
— Je ne vous comprends pas...
— Avez-vous confiance en moi?
— Une confiance aveugle.
— Eh bien! qu'il vous suffise de savoir que je réponds de tout! — Comment se porte M"*^ Angélique?
— Assez médiocrement pour le quart d'heure, je suppose, car j'ai eu ce matin avec elle ujxe scène terrible.
— Scène que vous avez provoquée, sans le moindre doute, ce qui est un tort.
— Etais-je maître de moi? — Je ne recevais point de vous la dépêche attendue... Je vous supposais mort.
— \oiis avez dit alors à votre fille que je me battais avec le lieutenant Vandame, qu'elle croit aimer...
— Je le lui ai dit, c'est vrai.
— Je vous avais cependant prié de n'en rien faire... — Voilà une maladresse qui va amener des complications et me contraindre à déclarer mes sentiments plus tôt que je ne l'aurais voulu...
— Ceci n'est point un mal! — Brusquez donc les choses, mon cher, puisque vous paraissez certain que la rivalité de Vandame n'est plus à craindre... — II faut qu'avant deux mois vous soyez mon gendre..
— J ai plus de hâte que vous de faire ce mariage, puisque je suis éperdument épris de votre fille...
— Tin.z !... M.iis lirez dune !... criaiciil les .iimlic Irtnoias i la fois...
— Vous dînez avec nous?
— Certes! —Je ne laisserai point linir la journée sans avuir mis mes respectueu.v hommages au.\ pieds de .M"'^ Vi-rrière...
— Kh bien! parlons.
Et les deu.v associés, — on pour mieux diri- les deux coniplici's, — [irirent le chemin de l'hôtel du boulevard ILiussmann.
LiV. 07. F nOY, i-dil. — llipr.»lucliun iridr.lilc. "'
Mislicot était revenu à Paris par le même train qui ramenait. les adversaires et leurs témoins.
Quoique brisé de fatigue il rùdait depuis son arrivée aux environs de l'hôtel, espérant voir sœur Marie entrer ou sortir.
La jeune religieuse ne se montra poiut, mais le petit marchand Je médailles aperçut les deux hommes descendant de voiture et franchissant le seuil de la porte cochère.
— Allons, — se dit-il^ — pour aujourd'hui je n'ai plus la moindre chance... — ■ J'irai demain matin sur les buttes, à la chapelle du Sacré- Cœur.
Et il se dirigea vers les hauteurs de Montmartre.
Dans l'hôtel, sœur Marie et sa cousine se trouvaient au salon, attendant l'heure du dîner et parlant d'Emile Vandame.
AngéHque était toujours profondément triste, mais un peu moins désespérée cependant, car la religieuse avait employé toutes les ressources de son éloquence affectueuse pour lui remonter le moral.
Absorbées par leur entretien elles n'entendirent ni les portes s'ouvrir et se fermer, ni le bruit des pas des nouveaux venus, et ce fut seulement quand le banquier entra, suivi de son associé, qu'elles relevèrent la tête.
En voyant Arnold, Angélique devint soudainement d'une pâleur effrayante; une flamme s'alluma dans ses prunelles; son visage prit une expression d'horreur et de menace; elle se leva dhjn bond et, marchant vers rex-s('crétaire du banquier de Calculla elle lui dit, les 3'eux dans les yeux :
— Est-ce que vous l'ave/- tue .'
Arnold, s'inclinant devant la jeune fille, répondit, le sourire aux lèvres :
— Je n'ai tué personne, mademoiselle...
— Alors, vous l'avez blessé"?... blessé dangereusement?...
— Pas davantage. — Rcmetlez-vous donc, mademoiselle, je vous en prie, car vous n'avez absolument rien à craindre pour celui de qui vous voulez parler...
Angélique respira plus librement.
Arnold poursuivit :
— M. Vandame est vivant et bien portant comme moi, je vous en donne ma parole d'honneur...
La jeune fille attachait ses regards sur ceux de son interlocuteur, cherchant à pénétrer jusqu'au fond de son âme pour y découvrir si ses paroles étaient bien l'expression de la vérité, mais les yeux du jeune homme demeuraient impénétrables comme sa pensée elle-même.
Cependant il semblail impossible d'admettre un mensonge dont Timpudence aurait dépassé les bornes de l'invraisemblable. — Dans quel but, d'ailleurs, ce mensonge qui serait forcément dévoilé le lendemain?...
Ani^élique se rassura donc à peu près.
Le valet de cbambre vint annoncer que le dîner était servi.
M"'" Verrière comprit que pour passer h la salle à manger Arnold allait, comme de coutume, lui offrir son Iras.
Or, la seule idée du contact de ce bras soulevait cbez elle une insurmontable réjiulsion.
Elle saisit brusquement sa cousine par la main et passa la première en l'entraînant.
Desvignus et le banquier échangèrent un coup d'œil.
Celui du banquier signifiait :
— La tâche sera difficile!
Le regard d'Arnold répondait clairement :
— Bah! rien n'est impossible!...
Nous n'étonnerons point nos lecteurs eu affirmant que le dîner fut court et silencieux.
La contrainte régnait parmi les convives et glaçait la parole sur toutes les lèvres.
Arnold lui-même, si maître de sa volonté d'habitude, ne parvenait point à cacher la préoccupation qui le dominait.
Angélique et sœur Marie avaient le pressentiment que quelque chose de très grave allait se passer.
Le café pris, Jules Verrière se leva de table et nos quatre personnages passèrent au salon.
Arnold alors s'approcha d'Angélique.
— Mademoiselle, — lui dit-il en s'iuclinant devant elle, — je viens, avec la permission de votre père, vous prier de vouloir bien m'accorder la faveur d'un entretien particulier de quelques minutes...
La jeune fille tressaillit.
— Vn entretien particulier, monsieur... — balbutia-t-elle.
— Oui, mademoisrllc. — Je vous répète (jue votre père l'autorise... Je jjuis même ajouter qu'il l'encourage...
Jules Verrière fit un signe affirmatif.
Angélique s'eiïorça de dominer .son trouble.
— Qu'avez-vous donc à m'apprendre? — demanda-t-elle.
— Des ciioses fort intéressantes, je vous assure.
— Oui... oui... — appuya Verrière. — il faut écouter .M. Desvigiirs, ma chère enfant... il y va de notre iittérèl à tous.
Sœur Marie prit la main de sa cousine et, par une douce pression dont
le sens n'était point douteux, lui conseilla de faire ce qu'on lui demandait.
— Je vous écouterai, monsieur... — dit Angélique. — Parlez...
— Notre entretien ne doit point avoir de témoins.
— Venez donc.
Et la jeune fille se dirigea vers un petit boudoir qu'une porte vitrée mettait en communication directe avec le salon.
Angélique fit passer Arnold devant elle, entra et referma la porte, puis elle répéta ce qu'elle venait de dire avant de sortir du salon :
— Je vous écoute, monsieur... Parlez.
— Veuillez d'ubord vous asseoir, mademoiselle... — répondit l'associé (11' Jules Verrière, en avançant un fauteuil à la jeune fille qui murmura :
— Cet entretien doit donc être bien long...
— Je le rendrai aussi bref que possible, soyez-en sûre...
Avec un soupir de résignation Angélique s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur le fauteuil.
— Je ne sais, mademoiselle, — commença Desvignes, — quelle indiscrétion vous a mise au fait do la rencontre qui vient d'avoir lieu entre M. Vandame et moi...
— On ne m'a rien appris, monsieur, mais je pressentais cette rencontre, je l'avais devinée...
— Vous 1 aviez devinée parce que, comprenant bien que je vous aimais, vous compreniez aussi que je devais haïr le lieutenant, mon rival...
— Si vous m'avez amenée ici pour me parler d'un amour qui m'imporliine, qui m'esl-odieux, je me relire, monsieur... — interrompit la jeune fille.
Puis, joignant l'action aux paroles, elle se leva et se dirigea vers la porte.
Arnold, lui, ne bougea pas, et reprit du ton le plus calme :
— Une explication s'impose à nous fatalement, mademoiselle; l'éviter est cbose impossible... — Mieux vaut qu'elle ait lieu tout de suite... Croyez-moi, restez...
— Je resterai, soit, pourvu qu'il ue soit point question de votre amour...
— 11 en sera question, au contraire, c'est lui (pii parlera, mais son
LE .MAia;il.\.\U DE DLV.M.V.NTS 533
langage sera si humble, si respectueux, que vous pourrez l'enleudre sans vous en offenser, sans vous en irriter... — Ëcoulez-moi donc avec patience... écoutez-moi jusqu'au bout... c'est le parti le plus sage que vous ayez à prendre... J'ajouterai que des intérêts très graves, des intérêts dont en ce moment vous ne soupçonnez point l'importance, et même l'honneur du nom que vous portez, dépendent de cet entretien...
Malgré son parti pris de résistance absolue, Angélique se sentait dominée par la situation.
L'attitude froide, presque glaciale de Desvignes, contrastant avec le violent amour qu'on sentait brûler au fond de son cœur, comme un volcan sous la neige, effrayaient la jeuue fille et la fascinaient en même temps.
Tout son être se révoltait contre cet hommo, dont néanmoins ell e subissait l'empire malgré cette révolte de tout sou être.
Elle retomba sur le fauteuil qu'elle venait de quitter.
Arnold poursuivit :
— Vous avez été témoin de la scène qui s'est passée avant-hier soir, ici même, et, si vous pouviez être impartiale dans une telle cause, vous jugeriez sévèrement M. Vandame... — Sans aucune provocation de ma part il m'a insulté avec un acharnement haineux que rien ne justifiait!...
— Pouvait-il en être autrement, monsieur? — s'écria la UUe du banquier.
— Emile Vandame et moi nous nous aimons depuis longtemps ou, pour mieux dire, depuis toujours! — Nous avons juré d'être l'un à l'autre!... Emile Vandame devait voir en vous un ennemi, puisque vous veniez brusquement vous jeter à travers notre amour, brisant nos espérances et détruisant nos rêves! — Or, en face d'un ennemi, ce qui s'impose est de se défendre ou plutôt d'attaquer!... — Le lieutenant a fait ce qu'à sa place j'aurais fait moi-même !
— Ainsi vous l'approuvez .'
— Certes! puiscjue je l'aime!... — répondit Angélique fièrement.
— C'est juste! — Je continue... — reprit Arnold toujours impassible.
— Insulté par M. Vandame, qu'encore une fois je ne provoquais pas, j'ai dû accepter son dcli.... — Nous nous sommes battus. — Je tenais sa vie dans mes mains... — Il me suffisait de presser la détente de mon pistolet et je n'aurais, à cette heure, plus de rival... — Mais je savais le lieutenant aimé de vous et je ne l'ai pas tué...
— Prétendez-vous me faire croire que vous avez épargné, par amour pour moi. celui que j'aime'.'...
— Oui, mademoiselle, je prétends cela... Angélique, haussant les épaules, répli<|ua :
— Je cherche vaiuement le motif d'une magnanimité si grande... et si invraisemblable...
— ^^ Ce molif est bien simple... — Je ne voulais pas revenir auprès de vous les mains teintes de sang... — Vous auriez eu quelque p'eine à me pardonner la mort du lieutenant... — D'ailleurs, à quoi bon le tuer puisque pour moi il cesse d'être à craindre?... — Un mariage entre vous et lui est irréalisable...
— Qui l'empêchera?...
— Votre père dont vous ne contesterez pas les droits! Et de cela je suis si sûr que, je vous bi répèle, moi, l'insulté, j'ai fait grâce à l'insullcur dont la main s'était levée sur moi pour me souffleter!... — J'ai essuyé son feu et, quand il ne tenait qu'à moi de l'abattre à mes pieds, j'ai désarmé mon pistolet... — Comprenez-vous cela, mademoiselle?...
— INon... — balbutia d'une voix tremblante Angélique, dont la fausse assurance s'évanouissait, — non, je ne comprends pas... mais cette apparente générosité me fait peur... — Quel mobile a dicté votre conduite?...
— Un double mobile, celui de servir mon amour, et celui d'assurer en même temps ma vengeance... — Ceci vous parait une énigme... — Eu voici le mot : — La vie de M. Vandame qui mapparlenait sur le terrain m'apparlient encore... — J'ai stipulé que je ne lui faisais point grâce, que je lui accordais seulement un sursis... — Mon droit est de le luer quand bon me semblera... — Son devoir, s'il est homme d'l)onneur, — (el de cela je ne veux point douter) — est de venir à mon premier appel et de tendre sa poitrine à mon arme...
— Ah! — s'écria Angélique avec horreur, — ce n'est pas possible I... ce n'est pas vrai!...
— Interrogez à cet égard les témoins de la rencontre, mademoiselle, et je ne parle point des miens, mais de ceux du lieutenant, deu.x officiers d'artillerie, ses amis... — Vous verrez ce qu'Us vous répondront...
— Tuer un homme ainsi, froidement, un homme désarmé, ce serait làchi', ce serait infâme, ce serait ua assassinai!
— Ce serait user de mon droit, tout simplemenl... — La vie d'Emile Vandame m'appartient d'une façon légitime, indiscutable, puisqu'ill'a jouée contre la mienne et qu'il a perdu... — Je lui accorde un répit... quelques jours de grâce et je prends mon bien... — Où est le crime?...
■ — Non !... non !... non !... — répliqua la jeune fille avec impétuosité, — je refuse de vous croire ! — Vous n'êtes point un monstre... Vou.s ne ferez pas ce que vous dites!
— Peut-être... — cela dépend de vous, — répliqua Desvignes d'une voix tranchante comme une lame de couteau.
— De moi? — répéta M"° Verrière, les yeu."i agrandis par la stupeur.
— De vous, oui.
— Et, comment?
— Je ferai grâco si vous devenez ma femme...
— Jamais ! Jamais !
— C'est vous, alors, c'est vous seule, qui aurez prononcé l'arrêt tle mort du lieutenant !
— Eh bien ! qu'il meure ! — Je le comiais bien, il aimera mieux mourir que de me voir à un autre ! — Je ne vous appartiendrai jamais ! Je serai sa veuve !
— Emile Vaudame mourra, et vous serez à moi, quand même et malgré vous!
— A'ous l'espérez eu vain... Je vous défie ! je résisterai !...
— La volonté paternelle saura triompher de votre résistance.
— Je ne céderai pas !
— Admetlons-le pour une minute... — Qti'arrivera-t-ii alors ? — Vous l'ignorez... — Je vais vous l'apprendre. — Je romprai l'association contractée avec votre père... — Ji; retirerai les fonds apportés par moi dans la maison, et la ruine, un instant conjurée, reparaîtra plus complète encore et, celle fois, inévitable...
— La ruine ! — répéta M"'= Verrière avec une épouvante folle. — Vous voulez me tromper... vous mentez...
— Croyez-vous?
— La ruine ne saurait exister pour mon père...
— Ah! bah ! et comment cela?
— J'ai la fortune de ma mère... un million... je le lui abandonnerais jusqu'au dernier sou pour le sauver...
— D'abord ce million serait comme une goutte d'eau ddus un fleuve, et jiuis allez donc le demander à votre père, le jour où je l'abandonnerais!...
— Ce jour-là, il ne lui l'esterail rien, moins que rien, car il ne pourrait pas rééditer le mol célèbre : — Toul est perdu, forsj'honneur!... — L'honneur s'écroulerait comme le reste !... — Il ne s'agit pas seulement de ruine, mademoiselle, sachez-le bien, il s'agit de honte! — Ce ne serait point la faillite simple qui menacerait votre père au moment où m<1 main se relirait de lui, ce scM-ail la banqueroute, la banqueroute frauduleuse, qui conduit à la Cour d'assises, dans les maison;; centrales et au bagne... — Vous seriez fille d'un banqueroutier, d'un réclusioimaire, d'un forçai... — Cela vou.s séduit-il?...
— Oii ! mon Dieu!... mon Dieu!... — bégayait Angélique en so tordant les mains avec désespoir.
— Vous me trouvez brutal, et vous avez raison, car je viens do T'Un',
— répondit Arnold, — mais c'est pour vous sauver que jo vous ai montré la vérité sinistre et que j'ai mis lo for et le feu dun.s la plaiir... — Clunscz ce cauchemar... — Vous tenez dans vos mains la destinée de volce pèro,
la vôtre, celle du lieutenant Emile Vandame... — L'avenir sera ce que vous voudrez qu'il soit. — Je vous aime d'un amour immense, infini, impérissable... Vous n'avez pas le droit d'en douter... J'en ai donné la preuve en écartant la ruine et la honte qui tombaient sur votre maison... — Parce que j'ai fait déjà, jugez de ce que je peux faire encore!... — Soyez à moi, et je vous placerai si haut que toutes les femmes envieront votre bonheur... Mais s'il se trouve des obstacles sur ma route, écartez-les. je vous le conseille, et ne cherchez pas à vous mettre à l'abri derrière eux car, sans hésitation, sans pitié, je les briserais, je vous le jure... — Un amour comme le mien anéantirait le monde, s'il le fallait pour arriver au but! A côté de l'amour rien ne compte et rien ne vaut!... L'amour est tout!...
— Mais si vous m'aimez ainsi, — murmura la jeune fille, — vous devez comprendre que mon cœur ne peut se donner avons, puisqu'il est plein d'un autre...
— C'est pour cela que, s'il le faut, je supprimerai cet autre, comme c'est mon droit! — répondit Arnold avec un effrayant sourire. — La volonté est reine du monde, et je veux que vous m'aimiez!..,
Angélique se laissa tomber aux pieds de l'associé de son père et, tendant vers lui ses mains suppliantes, lui dit en fondant en larmes :
— Ayez pitié de moi!... Faites-moi grâce! je vous en supplie...
— C'est à vous d'avoir pitié, puisque je vous aime...
— Eh bien! soyez mon frère, et je vous aimerai aussi, moi... je vous aimerai comme une sœur... la plus dévouée, la plus tendre des sœurs...
Et tandis que la jeune fille prononçait d'une voix entrecoupée ces paroles, les sanglots l'étoullaient.
— Ah ! — s'écria Desvignes, — ne pleurez pas ainsi! — Vos larmes ne m'attendrissent pas, elles m'irritent ! Elles redoublent ma colère contre ce Vandame en me montrant à quel point vous l'aimez! Vous voulez donc que je le lue?
— Sa mort serait ma mort ! Je veux qu'il vive! — balbutia Angélique.
— Eh bien! — fit Arnold, — aimez-moi! Sa vie est à ce pri.K... Et il saisit les maius que tendait vers lui la jeune fille.
A ce contact odieux, Angélique sentit un frisson courir dans ses veines.
Anyi-li'iWf ;u lai:-îa tomber au pied de l'associé do son père...
Klle se ruluva viul.'iimiiMil, 1.; nié|.iis sur les lèvres et rétlair dans les
yeux.
— Si jf la liulielais à ce iiii.v, Vamlaïue me inauiiiiail! — réiilnina l.elle. — Je n'accepte point le pacte infâme! (Jue Vandaine meure, je monirai, et si la mort ne veut pas de moi, je serai ii Dieu!...
— Vous serez à moi...
— Jamais!...
I/lV. OS. F. Huy, t.M. — Reiiruilutliuii iuUr.li'!
338 LE MARCHAND bK DIAMANTS
— Vous viendrez vous-mt'-me me dire : — l'iviicz ma main, la foici! Angélique fit un geste dhorreur.
Aniold poursuivit avec calme :
— J'ai voulu vous prévenir, mademoiselle, que rien au monde ne me ferait dévier du chemin que je me suis tracé... j'ai voulu vous mettre en garde contre vous-même en vous montrant les résultats d'une vaine tentative de résistance... — Malgi'é tout, vous serez ma femme... — Vous êtes avertie... — Il ne me reste maintenant qu'à vous témoigner ma gratitude d'avoir bien voulu m'accorder l'entretien que je sollicitais... — Gn\ce à l'explication qui vient d'avoir lieu, il ne peut exister désormais de malentendu entre nous ; je m'en félicite el je crois pouvoir, mademoiselle, vous en féliciter aussi.
Puis Arnold, saluant profondément M"e Verrière, quitta le boudoir et rentra dans le salon où l'attendaient le banquier et sœur Marie.
Celle-ci se leva aussitôt et sortit pour rejoindre Angélique.
Elle avait hàle de savoir ce qui venait de se passer, et son émotion fut grande en trouvant sa cousine tout en larmes, dans un état de désespoir elfrayant.
— Je suis niallieureuse... bien malheureuse... — bégayala liile de Jules Verrière en appuyant sa tête sur l'épaule de la jeune religieuse, — je voudrais être morte !...
Et les sanglots l'étoulTèrent tie nouveau.
Qui'bjucs mois seulement furent échangés entre Desvignes et son associé.
— Eh bien y — demanda ce dernier.
— L'obstination de M"» Angélique est extrême ! — répondit Arnold. — Heureusement je possède les moyens de la réduire...
— l-]tes-vous sûr du succès final '?
— Absolument sûr, oui.
— Tout est donc pour le mieux.
— J'ai demain beaucoup de courses à faire... J\e m'attendez rue Le Pelctier que vers trois heures...
— C'est après-demain l'écbéance de La Fougère... Ne l'oubliez pas.
— Je n'oublie jamais lien.
Et les deux hommes se séparèrent.
Arnold, brisé de fatigue — (et certes il y avait de quoij, — se rendit rue de Tivoli, se coucha et s'endormit aussitôt d'un sommeil de plomb.
Le lendemain il fit atteler de bonne heure, donna l'ordre de le conduire au Jardin des Plantes, descendit de voiture près de la peiile porte donnant sur la rue de Buffon, gagna le boulevard de rilôpilal, entra au n» 8. demanda si M. Victor Perron se trouvait chez lui. recul une réponse afiir-
LE MARCHAND DE DIAMANTS o39
mative, monla au troisième étage et sonna à la porte du logement occupé par Will Scoot et Trilby, devenus les frères Perron. Cette porte lui fut ouverte par Scoot qui s'écria :
— Comment, c'est vous! — Nous commencions à désespérer de vous revoir...
— Y a-t-il du nouveau? ■ — lit l'ex-employé de John Morlimer, quand il eut refermé la porte derrière lui.
— Je crois que oui.
— Relativement à Misticol?
— Tout juste.
— Que devient-il ?
— Depuis deux jours il n'est pas venu vendre ses médailles sur les Buttes... Je pense que le gamin a change de métier.
— Il fallait s'inquiéter de la raison de son absence...
— Cette raison, je la devine à peu près... — Il y a trois jours, étant en faction rue delà Fontaine-du-But, en face de lu maison où il demeure, j'ai vu une religieuse venir le demander.
Arnold tressaillit.
— L'ne religieuse! — répéta-t-il.
— Oui.
— Comment est-elle ?
— Toute jeune, et elle m'a paru jolie. L'associé de Jules Verrière fronça les sourcils.
— Après? — lit-il, — cette religieuse ?
— Ne trouvant point le gamin à son domicile, elle est allée le chercher sur les Buttes, près de la chapelle, ce qui prouve quelle est au courant de ses habitudes... mais le petit marchand de médailles n'était pas là non plus...
— Bn-f. elle ne l'a point vu...
— Ce jour-là, non, mais elle est revenue le lendemain, et sans le moindre doute elle lui avait donné rendez-vous, car il était à son poste, attendant. — La religieuse l'a fait entrer avec elle dans les bAliments qui louchent à la chapelle et où .se trouvent les bureaux de la fabrique... — Ils sont restés ensemble plus d'une heure, puis le gamin a lilé, et depuis ce moment je uo l'ai pas revu...
— Il fallait suivre sa piste... — lit .\rnrdil.
— J'ai cm qu'il valait mieux suivre celle de la béguine... — reprit \\ ill Scoot. — Je voulais savoir où elle perchait...
— Kl lu las su ?
— Pnrfailemenl ! — .\h ! elle se met bien, la béguine 1... ~ Klle n'haliile
point une communauté religieuse, non! — Elle demeure boulevard Haussmann, dans un hôtel particulier et tout à fait chic, au numéro 54... Arnold murmura :
— C'est elle, je m'en doutais...
Puis, à haute voix :
— Que diable pouvait -elle vouloir à Misticot?
— Oli! (juant à ça, pour moi c'est un rébus complet...
— Il faut guetter cette religieuse, connaître ses agissements, savoir surtout si elle revoit le marchand de médailles. — Quant à celui-ci, il importe de le retrouver et de ne plus le quitter d'une semelle... — Partagez-vous la besogne... — Que l'un de vous file la béguine et l'autre Misticot. — J'ai le plus grand intérêt à connaître ce qui se passe entre eux. . .
— Ce sera fait et bien fait, patron !
Arnold mit un billet de banque sur la table près de laquelle il se trouvait, et continua :
— Voici pour payer les travestissements dont vous aurez peut-être besoin.
— Avez-vous d'autres ordres à nous donner?...
— Je ne le sais pas encore. — Trouvez-vous dans une heure aux Halles Centrales, au restaurant du Pied de Mouton... — Nous déjeunerons ensemble et je verrai s'il y a lieu de procéder à des instructions complémentaires.
L'associé de Jules Verrière rejoignit son coupé et se fit conduire au quai de l'Hôtel-de-Ville.
Il allait rue du Paon-Blanc, chez Agostini.
L'Italien s'occupait précisément à classer les noies demandées par le nouveau client qu'il ne connaissait que sous le nom de William Scoot, et ces notes étaient fort étendues.
Arnold s'assit près du bureau.
— Où en sommes-nous?... — demanda-t-il.
— Tout est prêt.
— Voyons cela...
Agoslini prit le dossier qui se trouvait devant lui, en détacha une feuille et commença :
— La comtksse uk Nf.uvev...
Puis, après avoir lu des détails de i'amille et d'alliance déjà connus, et par conséquent inutiles à reproduire, il continua :
— M'"" de INervey est atteinte d'une maladie de C(eur (pii ne pardonne pas, mais sa fin est certainement. bi\lée par le chagrin de voir son (ils, presque mourant lui-même, vivre dans le désordre, n'éprouver à son endroit aucune tendresse filiale, ne se souvenir enfin qu'elle est sa mère (pio pour lui demander de l'argent, et lui faire des scènes d'une violence inouïe quand elle refuse de se soumettre à ses exigences.
— Charmante nature! — dit Arnold on riant.
' — Une secousse peut tuor la comtesse, — poursuivit Agostini, — il suffirait d'un accès de rolère, dune mauvaise nouvelle imprévue, pour rendre immédiat le dénouement funeste de la maladie de cœur qui la conduit au tombeau.
— Passons au fils...
— Vous le conruiisscz... — Je n'ai jugé utile d'indiquer ici, comme détails, que les noms de ses créanciers...
— Comment avez-vous eu ces noms ? — demanda Arnold.
— .Mélanie (lauthier me les a apportés hier.
— Le cliill're total des créances"?
— Trois cent cinq mille francs, sur Icsqui'ls le jeune idiol a touché tout au ))lus deu.\ cent- vingt mille.
— 11 faut racheter ces créances sans perdre un instant... — Ji; tiens l'argent à votre disposition... — Au.x autres, maintenant...
Agostini reprit la lecture de ses notes.
— Mki.anie GAiTniKii. — Une petite dame, une cocotte, comme on disait il y a quelques années, une horizontale de moyenne marque, comme on dit aujourd'hui. — l'eu d'intelligence, pas de cœur, une dépravation absolue. — Voudrait épouser Georges de Nervey parce qu'elle croit sa mort prochaine et rêve do mettre la main sur l'héritage de la mère. — Elh; éprouve en ce moment une loquadf violente pour son cousin, un certain Frédéric Berlin, mécanicien de son état, mais dont l'unique vocation est de vivre aux crochets de ses maîtresses. — Ce Frédéric est un gredin capable de tout.
— F]nsui(e.
— Emile Vandame — fit l'agent d'affaires.
— Laissons-le de côté, — interrompit Arnold. — .l'en sais aussi long-, et peut-être plus long' que vous sur son compte.
L'Italien continua en passant en revue la brave veuve l'errnl. l'iiTre Béraud, le chitfonnier beau parleur et philosophe, épreuve après la lettre du Thomtts Vircloque de (Javarni; la lleuristc Victorine liéraud, devenue la femme de sdii cousin Eugène Loiseau ; Paul Béraud, l'employé du Crédit lyonnais; .leanne Dcssoudy, sa parente et sa maîtresse; La Fougère, directiiii- (lu tliéi\tre des Fantaisies-Modenies ; la veuve Ferrou, marchande des quatre-saisons, et il donna sur les caractères et les fac'ons de vivre de ces personnages, des détails que nous avons déjà placés sous les yeu.K de nos iectcMirs.
Arnold Desvignes mit dans sa poche le dossier très complet.
Muni de ces pièces, il alla rejoindre au restaurant du Pied de Mouton Will Scoot et Trilby et leur donna tout en déjeunant des instructions nouvelles dont nous ne tarderons pas à connaître les résultats.
Sœur Marie, ce jour-là, quittant de bonne heure l'hôtel du boulevard Haussmann s'était rendue à la chapelle du Sacré-Cœur, oii elle com])lait voir Misticol.
Le gamin de Montmartre s y trouvait déjà, revêtu de son costume habituel, et suivit la religieuse dans les bureaux où avait eu lieu leur entretien de l'avant-veille.
Là, il lui rendit compte des incidents dont il avait été témoin.
Ces incidents, la cousine d'Angélique les connaissait en partie, ce qui ne l'empêcha pas de se sentirglacée de terreur par le naïf récit du jeune garçon.
— Cet Arnold Desvignes me fait l'effet d'un démon! — murmura-t-elle. — Plus que jamais il importe de fouiller dans son passé. — Mettez-vous donc en quête, mon enfant, dès que je vous aurai fourni les premiers renseignements, indispensables comme point de départ, et j'espère les avoir sous peu...
— Comptez sur moi, ma sœur, — répliqua le gamin, — j'empoignerai la piste illico... — Maintenant, autre chose... — Je crois que je ne ferais pas mal de changer de domicile...
— Pourquoi? — demanda la religieuse.
— On me connaît trop dans le quartier... — On ne manquerait pas de trouver drôles mes déguisements... Les langues des commères marcheraient... On ferait des potins à n'en plus finir... On dirait que je suis de la police, et de fil en aiguille on finirait par découvrir que je travaille pour votre compte... Or, il suffirait d'un mot tombé dans l'oreille du particulier qui répond au nom d'Arnold Desvignes, et patatras! tout serait fiambé!... Vous comprenez cela aussi bien que moi, ma sœur... ■ — D'oii je conclus qu'il faut, pour le bien de la chose, quitter au plus vite ce coin de Paris...
— Vous avez raison. — Où irez-vous?
— Je n'en sais absolument rien, mais ça sera facile à trouver...
— Happrocliez-vous du boulevard Haussmann, et logez-vous dans une maison décente où je puisse au besoin entrer pour vous voir... — Ne ménagez pas l'argent, prenez toutes vos mesures, et que Dieu qui protège les bonnes causes soit avec vous... — A demain, mon enfant.
LE MARCII.IND DE DIAMANTS :>i^
— A demaia, ma sœur...
Aussitôt après s'être séparé de la "religieuse, Mislicut se mil un cjuiHe d'ua iogemeul et le découvrit au bout de quelques heures au quiilricnie étage d'une maison d'honnête apparence de la rueFléchier, près de l'église Notre-Dame de Lorette.
Séance tenante il aciieta quelques meubles modestes, s'arrangea de manière à pouvoir s'installer le jour suivant, regagna la rue de la Foutainedu-But, prévint sa concierge qu'il partait pour la province, paya le terme courant el le demi-lerme à échoir, fil venir un brocanteur le lendemain malin, lui vendit tout ce que renfermait sa chambre, alla chercher un fiacre, descendit une petite malle contenant ses efTels qui fut chargée sur ce fiacre, offrit une poignée de main h la maman l'elitpalajion. monta en voiture et donna au cocher cet ordre :
— Allez où je vous ai dit.
Il avait eu soin d'indiquer d'avance le nom de la rue el le numéro de la maison où il fallait le conduire.
La voiture [larlil.
Mais en même temps qu'elle un autre fiacre, stationnant à trente pas environ de la demeure du gamin de Montmartre, s'ébranlait à son tour et suivait le i)remier véhicule en ayant soin de conserver sa dislance.
Dans celle voilure se trouvait un homme le visage ù demi caché par un large bandeau noir qui lui eouviail un ceil el une partie de la joue.
Sons ce liandeau le diable lui-même n'aurait pas reconnu Trilby, obéissant à la consigne donnée par Arnold Desvignes.
Rue Fiéchier, le fiacre de .Misticot s'arrêtant, celui de Trilby fil halle aussitôt el l'Irlandais mit pied à terre.
Du [in.'uiier coup d'o'il il vit le petit marchand de médailles charger sa malle sur son épaule et entrer dans le couloir d'une maison, après avoir pailé à deux hommes qui tiraient des meubles d'une ta[iissière et les portaient dans le même couloir.
— Ah ! c/d, mais, — se dit l'cx-clown, — voilà qui m'a tout l'air d'un emménagement!... Le petit gueux vient demeurer là !... — S'esl-il donc aperçu qu'on le filait el prend-il ses précautions '.' — 'l'ont ça me semble bigrement louche !... — C'est ici probablement (|u il ilunuera ses rendezvous à la béguine... Ça sera plus commod»; (]ue de grinijier sur les bulles MonUnarlre...
laiidis (jue Trilby iiionologuail ainsi, une idée traversa son esjirit. Au-dessus de la porte [)ar laquelle Misticot veiuiit d'entrer, si; voyait un écriteau de logement à louer.
CoiilianleMi sou dé-uiscmeiil le eompt're de W'ill Scool, au risque de se
trouver en face de Misticot, franchit à son tour le seuil du couloir, s'avança jusqu'à la loge et dit à la concierge :
— Vous avez quelque chose à louer, madame ?
— A quel étage ".'
— Au quatrième... ■ — Un joli petit logement qui touche à celui dans lequel on emménage ce matin... Les deux ne faisaient autrefois qu'un seul appartement...
En entendant ces derniers mots, Trilby ne put réprimer un frisson de joie.
— Peut-on visiter? — reprit-il.
— Mais oui, monsier... — tout de suite.
Et la concierge, prenant des clefs dans son ùroir, conduisit le nouveau venu au quatrième étage.
Misticot se trouvait sur le carré, donnant un coup de main aux hommes do peine du marchand de meubles.
Trilby passa près lui, le toucha presque, et le gamin de Montmartre ne songea guère à reconnaître en lui l'un des deux pensionnaires du Cirque Fernando.
Ainsi que nous venons de l'entendre dire à la concierge, les deux logements n'en formaient autrefois qu'un seul. — Le propriétaire venait de les séparer pour en faciliter la location.
— Voici sans doute bi cloison nouvelle... — dit Trilby en désignant un panneau où le papier de tenture avait une teinte différente causée par l'humidité du ciment.
— Oui, monsieur... — Oh ! ça sera vite sec. — C'est si léger, tout voliges et tout plâtre... — Les fenêtres donnent sur la rue... — On aperçoit l'église en face, et vous avez un balcon.
La concierge ouvrit la fenêtre et passa sur le balcon, où Trilby la suivit.
Une clôture provisoire en planches coupait ce balcon en deux au niveau de la cloison.
— On n'a pas encore posé la grille do séparation... — fit observer Trilby.
— La grille est commandée au serrurier... — Ce ne sera rien à mettre en place... — Le logement convient-il ;V monsieur?
— 11 me convient beaucoup. — Son prix ?
— Huit cents francs par an...
— Je loue.
— Monsieur sait que l'usage est de payer un ternie d'avance? ça évite d'aller tux informations...
— il', suis m illieurouse... I)i.;u inalliuui-eus3...
Je sais cela cl jf vais vous le paviT fii ri'iiesrciiilaiil.
Cinq iiiiimb.'s [.lus lanl Triiliy sortait il.' la maison, .'mporlant la quillanc; diiii Lunnc de loyer au nom .le M. David, courtier dassuranccs sur la vie.
— .le viens de faire un coup de maître. — murmura-t-il tout .n repa- -nanl sa voilure dont le cocher recul Tordre de le conduire au boulevard de rilr.pilal. — je saurai ce qui se dira dans la ôolte do ce lion petit Misticot.
LiV. t>y. t. KOY, t<lit ltc|.roduclioo iiiUirJilo.
et, si le gamin devient quelque jour trop gênant... à bon entencltuir, sahill — Le patron sera content...
Depuis son retour de la frontière Emile Yandame broyait du noir, il nous semble à peu près superllu de l'afiirmer à nos lecteurs.
Le dénouement inattendu et invraisemblable de son duel lui avait fait prendre uue détermination que rien ne pourrait ébranler, — il le croyait du moins.
Sa vie était à la discrétion de son ennemi, de sou rival, qui pouviiil la prendre d'un moment à l'autre.
Eu des conditions semblables, l'existence à Paris cessait d'èti'e possible pour lui.
Quel espoir lui restait?
Attendre qu'Angélique fût majeure et l'épouser malgré tous les obstacles?
Il n'y fallait plus songer maintenant, puisque à coup sur le jour du mariage Arnold Desvignes fort de son droit — (droit que Vaudamo luimême avait reconnu), — viendrait le trouver et lui dire :
— Votre vie est à moi, je la [irends !
l'^t.lui brûlerait la cervelle.
Après avoir réQécbi pendant les longues heures d'une interminable journée, étudiant la situation sous toutes ses faces, le lieutenant avait reconnu qu'elle n'offrait que deux issues : — se tuer ou se faire tuer.
En quarante-huit heures Emile Vandame paraissait avoir vieilli de plusieurs années. — L'angoisse morale qu'il ressentait mettait son empreinte sur ses traits tirés. — Son regard était devenu sombre.
Dès son arrivée àVincennes son ordonnance lui ayant fidèlement rendu compte de la visite de sœur Marie, la nouvelle de cette visite avait eu pour résultat d'aviver les plaies saignantes de sou cœur, juiisque de sou amour pour Angélique, amour ardent, impérissable, la falalilé faisait un amour désormais sans espoir.
Au moment où nous I(> retrouvons, il venait de sorlir de chez lui en grande tenue et se dirigeait vers la gare du chemin de fer de Viucennes.
Il prit un ticket pour Paris ; une heure après il se présentait au Ministère de la Guerre. — Là il avait des amis, et en outre un puissant prolecteur en la personne d'un vieux général, ancien camarade de son père et tenant l'emploi de directeur des archives du Ministère.
Ce général avait reporté sur le fds l'alfeclion que lui inspirait le père, tué à ses côtés sur un champ de bataille en Crimée.
LE .MAUCllAND DE DIA.MAMS 547
Emile Vaiulame, nous le savons d'ailleurs, niérilait de tout jiûiiil celle airection.
Le iieutenaul se tlirigea vers la partie du Ministère où se trouvaient les Dureaux de son protecteur, auijuel il fil passer sa carte.
L'huissier de service reçut l'ordre de l'introduire sur-Ie-chanip.
Le général, assis derrière un immense jjureau-niinislre chargé de papiers et de dossiers, était vêtu eu bourgeois, tout en noir, avec une petite rosette à la boutonnière.
l'ne épaisse chevelure taillée en brosse, d'une blancheur de neige, couvrait sa lète martiale. — Ses longues moustaches retroussées et sou impériale également blanches tranchaient sur les tons brique de la figure, qu'une glorieuse cicatrice coupait en deux., ajoutant encore au cachet de cette belle ligure de vieux soldat.
Il se leva, le sourire aux lèvres et fil quei(pies pas eu boitant à la rencontre du nouveau venu ; — il avait reçu en 1870 un éclat d'obus dans la cuisse, au combat de Coulmiers.
— C'est toi, conscrit! — dil-il au lieutenant en lui tendant la main. — Sois le très bien venu...
Le général avait l'habitude d'appliquer l'épitlièle de coiiscril à tous les jeunes qu'il allectiounait. — Celle luibiluile étant connue, on ap[)elait ses favoris les conscrits du directeur.
Vandame serra très afTectueust'in(nit la main leadue vers lui.
— Vieus-tu déjeuner avec moi i — demanda le directeur des .Vrchives.
— Non, mon général.
— Tant pis !...
En ce moment le protecteur remarijua les traits tirés et l'air de profonde tristesse de son protégé.
— Eh bien! eh bien ! — s"écria-t-il — Qu'est-ce que c'est :* — 'lu as l'air d'un enterrement, toi, suis-lui — Est-ce iju'il y a quelque chose qui cloche'/ — Inutile de nier le fait... Tu es tout chaviré, ça saule aux yeux... — Voyons, assieds-toi, conscrit, et dis-moi île quoi il retourne... — As-lu à le plaindre de n'importe (pii, ou de n'importe quoi'.'
— .\oti, mon général.
— Eh bien ! alors'/
— .le m'ennuie à Paris...
Le général bondit sur son laige fauteuil ih\ maroi]uiu vert, et porta la main à .sa cravate comme si l'énormilé <le ce qu'il venait d'entendre lui cou[)ail larespiralioii.
— .\li! sapristi! ■ dit-il en.suili-. — Eu voila bien d'une, aiilre. (lar exemple!... — Tu l'ennuies, loi (]ui travailles du m ilin au si^ir! loi «pii es un piocheur! pas possible!... — .le ne gobe point ct^s calembredaines! —
11 faut s'expliquer d'une façon claire, nette et catégorique... — T"a-l-on fait une injustice? un passe-droit?
— Ni l'un ni l'autre. — Je n'ai qu'à me louer de mes chefs dont la bienveillance à mon égard ne se dément jamais... — Je vous ai dit la vérité, mon général, si invraisemblable qu'elle vous paraisse... — Je m'ennuie à Paris et je viens vous prier d'apporter un remède au mal...
— Je ne demande pas mieux, moi, que diable! — Qu'est-ce que tu désires? Si c'est possible, ça se fera...
— En ce moment, je le sais, on choisit dans l'artillerie un certain nombre d'officiers pour aller renforcer l'armée de l'extrême Orient... — Je fais appel à votre haute protection afin d'être placé sur la liste des officiers choisis, et je demande à partir le plus lût possible...
Le général resta silencieux pendant quehjiies secondes. Il plongeait le regard aigu de ses petits yeux vifs dans les yeux du lieutenant.
— Tonnerre du diable! — fit-il brusquement en donnant un vigoureux coup de poing sur son bureau. — Deviens-tu fou.'
— Je vous assure, mon général, que j'ai toute ma raison...
— C'est folie pure de demander à partir au moment oîi le comité d'artillerie te tient en haute eslime et s'occupe sérieusement des découvertes que tu as faites pour l'amélioration de nos armes de guerre!... — Ta demande est-elle sérieuse ?
— Tellement sérieuse que, si vous n'obtenez point pour moi la faveur de quitter Paris, je donnerai ma démission...
— Ta démission !... — répéta le vieux soldat avec un nouveau coup de poing sur son bureau. — Ta démission!...
— Oui, car une fois libre je pourrai partir comme volontaire, et je partirai...
— Mais tu as un motif pour vouloir agir en véritable échappé de Cha^ renton?
— Un motif grave, oui, mon général.
— S'agit-il de quelque stupide aventure d'amour, tonnerre du diable? — Ces gueuses de femelles n'en font jamais d'autres I
— 11 s'agit de ne plus souffrir ici en ayant sous les yeux sans cesse un bonheur espéré et à jamais perdu !
— Encore une fois, tu es fou, conscrit! archifou!
— Je voudrais l'être! — fit Vandame d'une voix sourde. — Je souffrirais moins !
Et deux grosses larmes coulèrent sur les joues creusées du lieutenant. Le général vil ces deux larmes.
— Oh! (dil voila qui change la thèse! — dil-ij d'une voi.x émue. — Tu
pleures, monenfanl! — ajouta-t-il en pronatit les mains du jeune homme. — C'est donc bien terrible? bien désolant?
— Oui, bien désolant, mon général... — J^e supplice qui m'est imposé dépasse mes forces... — Je suis un homme, cependant, et je me croyais fort!...
— Et pas de chances de guérison?
— Une seule...
— Laquelle?
— L'oubli.
— Mais quelle sacrée diablesse de créature t'a donc ensorcelé ainsi?
— C'est la meilleure, la plus chaste, la plus douce, la plus parfaite des jeunes filles...
— 'lurlututu! — répliqua violemment le général. — Ta créature si parfaite est un être malfaisant, puisqu'elle fait pleurer un soldat!
— Ce n'est pas elle qui me fait pleurer... — Elle est aussi malheureuse que moi, car elle m'aime autant qu'elle est aimée.
— Ce sont alors ses parents qui vous font des misères? qui se mettent contre vous?
— C'est la fatalité... — murmura Vandame.
— Ta! ra! la! ta! — s'écria le protecleur du lieutenant. — Connais pas, moi, la fatalité ! vieux jeu ! des mots d'auleui!... — On vut ce qu'on veut, que diable!... et on fiche un coup de botte quelque part à la fatalité!
Le général se mit à arpenter avec colère son cabinet, murmurant des paroles incohérentes qui témoignaient bien du désarroi de son esprit, puis, brusquement, il s'arrêta devant le lieutenant.
— Crebleu! — lit-il en frappant du pied, — faut-il donc que ces satanées femelles soient sans cesse cause de nos maux ! — • .Vllons, conscrit, tu as raison! — Quand ce polisson d'amour s'est fourré dans notre cœur au point où il s'est immatriculé dans le tien, il faut l'en e.vtirper par tous les moyens possibles, comme la pire des mauvaises herbes!...
Il Tu crois que l'oubli te guérira, et pour oublier tu vcu.x t'éloigner... — • C'est logique... — Aussi bien ce sera de l'avancement quand même, puisqu'on fait un tri parmi les plus méritants de ton arme... — Oui, on envoie des officiers d'élite dans l'cxlrème Orient pour renforcer l'armée du Tonkin... pour soutenir une guerre imbécile, commencée sans motifs et continuée sans but, mais qu'il faut bien pousser jusqu'au bout puisque lo drapeau de la France est engagé... — Conscrit, tu })arliras...
— Vous me le promettez, mon général ? — demanda Vandame avec un éclair de joie dans ses yeux sombres.
— Oui, pardieu, je te le promets, puisque c'est pour ta guérison... — 'ja ine désole, mais j(! cède... —Tu vas rester avec moi... Nous déjeunero n
ensemble... — Je verrai ensuite mon collègue chargé du Iri el du classement... — Un départ doit avoir lieu dans cinq jours... Tu ne nie quitteras qu'avec la certitude d'èlre du nombre des appelés... — C'est dit! Maintenant, conscrit, supprime cette mine de l'autre monde... Fais-m'ji meilleur visage, et allons prendre une absinthe avant déjeuner... — Mauvaise habitude, je le sais bien, mais que veux-tu? Nous autres, vieux Africains, nous ne pouvons pas nous en corriger... et nous ne le voudrions pas, d'ailleurs... Le général, réussissant fort mal a cacher son émotion, el les yeux pleins de larmes à la pensée de ce que souffrait le lils de son ami, prit son chapeau, sa canne et ses gants, et conduisit Vandanie dans un café-restaurant voisin du Ministère.
— Tu vas m'attendre ici... — lui dit-il quand le déjeuner fui iiiii. — Je ne le demande qu'une heure de patience.
Et il sortit.
Avant que l'heure en question fut écoulée il reparut, el ses premiers mots furent ceux-ci :
— C'est fait. — Tu recevras demain ton ordre de départ.
— -Oh ! merci ! merci ! général! — s'écria le jeune homme avec effusion. — J'avais bien raison de compter sur vous !
— Mais je te recommande une chose... — reprit le vieux soldat. — Il ne s'agit point de se faire casser la tète ou crever la carcasse sous prétexte d'oublier un amour malheureux! Ça n'est pas brave, et c'est idiot ! — Souviens-toi que je veux te revoir avec le grade de capitaine et la croix... — Si tu restais là-bas, je ne me consolerais jamais de l'avoir cédé... — C'est bien assez de la folie que tu fais en l'éloignant... — Je serais complice de ta mort, tonnerre du diable ! — Un joli rôle pour moi ! — Lrà-haut, qu'est-ce que dirait ton pore ? — Je l'ordonne de vivre, entends-tu! — Donne-moi ta parole d'agir en bon soldat, nuis sans chercher les balles... — Me la doniies-tu '.'
l'our toute réponse, VauJame serra silencieusement la main du général. Celui-ci continua :
— Tu reviendras me voir av. mt ton déjiart '^..
— Certes !...
— Maintenant, quittons-nous... — Je retourne au travail... — Allons, conscrit, embrasse-moi . . .
Vandame se jeta dai^B jes bras que lui tendait le loyal soldat qui le pressa contre sa poitrine avec une tendresse tonle paternelle, puis les deux hommes se séparèrent.
Le lieutenant retoiu'ua à Vincennes et, eu attendant le leinleinain, resta muet au sujet de la démarche qu'il venait de faire.
LE MAKCIlANn DE DIAMANTS 551
Au Thr-àtre des Fantaisies-Modernes on poussait sans relàrhe les répétitions de la féerie sur laquelle comptait La Fougère pour relever son entreprise a,eonisante.
D'un autre côté ce directeur aventureux éperonnait les constructeurs et les peintres chargés des décors, ajoutant chaque jour quelque chose à la dépense, promettant de l'argent sans cesse, mais n'en donnant jamais.
Entre Léona et le directeur, dont nous savons qu'elle était à la fois la pensionnaire et la maîtresse, était intervenu un acte bien en règle par lequel la future étoile lui prêterait, le 31 courant, une somme de cent (cinquante mille francs remboursables à tant par soirée.
Cette commandite donnait k Léona une autorité dont elle abusait, en sa triple qualité de femme, de cabotine et de gnir. — Ses exigences avec les auteurs n'avaient plus de bornes. — Elle nialnienait ses camarades, rudoyait le régisseur, les g-arçoiis d'accessoires, jusqu'au soufdeur.
On en avait par-dessus la tète, dans les coulisses, des insolences et des tyrannies de cette pimbèciie. — Un vent de révolte grondait sourdement autour de la direction.
On attendait avec iin|ialience la lin du mois.
Persoune n'ignorait que Jules Verrière avait liiclir tout h la fois Léona et La Fougère; on se disait :
— Si les appointements n'arrivent pas à jour fixe, quel clialiid. mes enfants !...
Quelques artistes étant allés demander au caissier de minimes avances, ce fonctionnaire avait refusé net, et pour cause.
Ceux qui ne pouvaient attendre ayant adressé leur supplique au directeur, avaient invariablement reçu cette réponse :
— A la fin du mois, mes bon amis! — Pour le moment, ne songeons qu'à la féerie ! C'est notre fortune à tous ! — A la lin du mois!...
La Fougère n'entendant plus parler de ses deux principaux créanciers, Verrière el le chef de claque, se sentait un peu rassuré...
— Ils ont réfléchi que mieux valais attendre que de tout perdre. . — pensait-il.
Le malin du .31 Léona, ainsi que cela avait été cnnveiui avec l'associé de Jules Verrière, se présenta aux bureaux de la ruo Lepelelier, et tut introduite dans le cabinet du directeur.
Arnold était seul encore.
Il reçut la comédienne avec beaucoup de grâce.
— Vous n'êtes pas en retard, madame... — lui dit-il, le sourire aux lèvres.
— Je suis tout simplement exacte au rendez-vous que vous m'avez donné, cher monsieur... — Mes fonds sont prêts, je suppose.
— Parfaitement... Veuillez m'allondre pemlanl quelqui^s secondes... — Je vais à la caisse...
L'associé de Verrière sortit, gagna les bureaux, prit à part un garçon de recettes qui attendait ses bordereaux ])our aller en recouvrements, et lui glissa dans l'oreille ces mots :
— La j)ersonne en question est là... — Voici vos bordereaux et vos traites. — Allez chercher une voilure, mcllez-vous en faction à la porte et quand lapersonne sortira, suivez-la... — 11 faut que vous aniviez au théâtre en même temps qu'elle...
— IJien, monsieur...
— JN'oubliez aucune de mes recommandations et répétez exactement ce que je vous ai chargé de dire...
— Vous pouvez être tranquille, monsieur.
Arnold prit à la caisse cent quatre-vingt-un mille francs et regagna son cabinet.
— Voici votre compte, chère madame. — fit-il en plaçant devant Léona un papier couvert de chiffres. — Viuillez l'examiner...
La comédienne y jeta les yeux.
— Cent quatre-vingt-un mille francs et soixante-dix centimes, — - répliqua-t-elle ensuite. — C'est parfaitement C(da...
— Voici donc cent quatre-vingt-un mille francs en billets de banque, une pièce de cinquante centimes et deux pièces de dix centimes... — Comptez, je vous prie... Vous voudr(;z bien me signcrensnili' le leçii lout préparé ipie voici.
Léona feuilleta les liasses, les mit dans un petit sac à main, signa le reçu, quitta son siège, salua et fit un pas vers la porte. Arnold l'arrêta par cette question :
— Vos répétitions marchent bien ?
— Admirablement.
— Quand pensez-vous jourr la ]»ièce nouvelle?
— D'ici à quelques jours...
— Vous continuez à être satisfaite de votre rôle?
— Plus que jamais... — J'aurai sans le moindre doute un grand succès, et la pièce aussi...
Le gonûral resta silencieux pendant qucliiucs secondes
— Allons, tant mieux... Espih-ons. jiour Imil l.i inoiulc, que M. La FoiiglTo fera beaucoup d'argiMit...
— C'est une e.spérance ijui se réalisera, monsieur...
Arnold reconduisit de façon courtoise la jeune femme jusqu'à la porte de sortie du cabinet oii il rentra en se frottant les mains, et en riant du rire sileucieu.'c du trappeur américain IJas-de-Cuir.
LlV. "0. r. KOY, gilil. — llcproJucUou iolerdilo. '0
Léona, en quiUanl la maison de banque, monta dans le coupé qui l'atleudait el qui prit aussitôt le chemin du théâtre, immédiatement suivi par un fiacre où se trouvait le garçon de recette.
La Fougère, très nerveux, allait el venait à grands pas dans son cabinet directorial, attendant avec une impatience mêlée d'angoisse l'ari'ivée de sa maîtresse.
Trois ou quatre fois déjà le caissier, à sou poste dès huit heures du matin, était venu le prévenir qu'on se présentait avec des factures.
— Faites atlendre! — ■ avaiLcrié la Fougère. — Dites que je suis à la Banque d'oîi je reviendrai avec des fonds...
Etj continuant sa promenade de plus en plus nerveuse et saccadée, il murmurait :
— Si pourtant, à la dernière minute il était survenu quelque complication entre ce gueux de Verrière el Léona!... si elle ne touchait point î... — Quelle débâcle!
Enfin il entendit un bruit de pas dans le couloir, un frôlement de jupes de soie, courut ouvrir et respira en voj^ant sa maîtresse rayonnante.
— Eh bien? — fit-il.
— J'ai ce qu'il te faut!...
— Tu as vu Verrière ?
— Non, miiis son associé qui a été charmant el ne m'a parlé de rien, d'oîi j'ai conclu qu'ils avaient pris le parti le plus sage, celui d'attendre...
— Donne-moi vile l'argent; — il y a en bas des gêneurs dont il faut se débai'rasser...
— Je vais le rumetlre ce qui est convenu, cent cinquant mille francs tout juste...
Léona vida son sac sur la table.
En ce moment, on frappa doucement à la porte.
La Fougère cacha les billets de banque sous un journal déplié et cria d'entrer.
Le caissier parut.
— Eh bien? quoi encore? — demanda le directeur avec impatience.
— C'est un garçon de recettes qui vient pour toucher...
— Quel effet?
— Un effet de cent cinq mille francs, ordre Jules Verrière.
— Ah! la canaille! — C'est une infamie!... — hurla le directeur en ébranlant la table d'un coup de poing à tuer un bœuf. — Verrière devait attendre... c'était convenu... entendu... — Ne payez pas!
— Le garçon de receltes n'est guère poli, monsieur... — Il dit qu'en sortant d'ici, s'il n'emporte point son argent, il ira droit chez l'huissier...
— Faites-le monter. — Je vais lui parler...
Le caissier sortit.
— Comprends-tu la canaillerie de ce brigand!... — cria La Fougère en s'adressant à sa maîtresse. — Tu n'es pas plus tôt partie en emportant l'argent qu'il envoie toucher... il sait pourtant bien que j'en ai besoin, de cet argent, et que si je le lui donne je ne l'aurai jilus pour les autres!... — Qu'est-ce que tu penses de ça?
— Je pense qu'il faut payer... — répondit l'actrice. — En somme, c'est pour ça que je te prête cent cinquante mille francs... — Avec ce qui restera, tu liiiiras de monter la féerie.
— Jamais! oh ! ce Verrière!... un traître! Judas! Le garçon de recettes entra, conduit par le caissier. Derrière eux se montra la figure pâle du chef de claque.
Sans s'inquiéter de lui La Fougère marcha droit vers l'encaisseur de la maison Verrière et compagnie .
— Comme ça, mon brave, vous venez ce matin toucher cent cinq mille francs?... — lui dit-il.
— Traite échue, oui, monsieur.
— Eh bien! vous pouvez la remporle'r, voire traite échue, et dire de ma part à votre patron Jules Verrière que quand on a l'infamie, comme lui, de vouloir mettre un pai'ent sur la jiaille, on est un vilain monsieur de la pire espèce... Vous m'entendez.'
— Oui, monsieur, et je sais ce qui me reste à faire... — J'ai des ordres.
— Je vais chez l'huissier.
— Allez au diable si vous voulez!...
Le chef de claque s'était approché du directeur et murmurait à son oreille :
— Croyez-moi, payez, sinon demain Verrière vous aura mis en faillite.. .
— Il m'a prévenu...
La Fougère fit un bond, s'élança vers la porte par laquelle le garçon de recettes venait de sortir et le rappela.
L'employé de Verrière revint sur ses pas d'un air fort maussade.
— Qu'est-ce que vous me voulez encore? — demaiula-t-il.
• — Donnez la traite... je paye, mais votre patron est un juif, un exploiteur!... Crapule et compagnie !. .. — Ne manquez pas de lui répéter cela!...
Léona comptait cent cinq mille francs.
Le garçon de recettes encaissa et sortit sans saluer.
Les créanciers qui attendaient dans le couloir l'arrèlèreut au passage, et di.\ voi-x lui iiosèrent cette question :
— Etes- vous payé?
— Oui... — Il y a de l'argent... — Criez fort et vous toucherez... — C'est un faiseur que ce bonhomme-là... — Méliez-vous!...
SoC I,E MARCIIAXD DE DIAMANTS
Eh répondant ainsi, l'employé se conformait de point en point à l'une des recommandations d'Arnold Desvignes.
Dans le cabinet, La Fougère continuait à déblatérer.
— Vo3'ons, un peu de sang-froid, — lui dit le chef de claque, — et terminons notre petite affaire...
— Quelle affaire?
— Mais, parbleu! Celle des soixante mille francs que je vous ai prêtés il y a cinq mois et pour lesquels vous m'avez souscrit un billet dont l'échéance ariive aujourd'hui.
— Tonnerre de Dieu ! — hurla La Fougère exaspéré. — Est-ce que vous allez m'embèter aussi, vous ! I
— Point de gros mots, je vous prie, mon cher directeur... je n'ai jamais pu les souffrir, et je ne les supporterais pas longtemps!
XXXYIII
— Mais, — reprit La Fougère en faisant un violent effort sur lui-même pour arriver à un calme relatif, — il a été convenu que le remboursement de celte somme se ferait par une concession de billets, vous le savez bien.
— Possible... — répéta le chef de claque. — Il a pu être question de cela, mais rien n'est écrit et, comme vous me paraissez en train de faire la culbute, je veux mon argent tout de suite...
— Vous avez l'aval de garantie de Verrière... Actionnez-le... Je ne paye pas... je n'ai pas d'argent...
— Faut point me conter ça!... un vieux singe comme moi se connaît on grimaces... Vous avez touché ce matin cent quatre-vingt-un mille francs...
— Qu'est-ce que vous dites'.'... qu'est-ce que vous dites?... — s'écria Léona qui écoutait en se rongeant les ongles. — C'est moi qui ai louché et non pas lui!... l'argent est à moi, j'ai le droit d'en disposer à mon gré et je ne veux pas qu'il passe dans les mains d'un vieux filou de votre espèce qui donne sa parole d'honneur et qui la retire...
Le chef de claque pâlit sous l'insulte.
— Voulez-Nous, oui ou non, me payer? — demanda-l-il dune voix sifilante.
— Non ! non! cent fois non !... — Il faut monter la féerie... Vous serez payé plus tard...
— Je vous répète (jue j ai besoin de mon ai'gcnt tout de suite... — Vous refusez de me le donner, je m'en fiche!... Verrière répond, il payera. — Je
LE MARCHAXD DE UIAMA.NTS 5"
vais chez lui eu sortant d'ici, seulement soyez certain qu'aujouidMiui vous serez assigné en déclaration de faillite.
Et le chef de claque sortit du cabinet en refermant avec violence la porte derrière lui.
— Les gueux !... les gueux ! — glapissait Léona. La Fougère, qui perdait la tête, balbutia :
— Il a raison, Verrière va me mettre enfaillite !... — Nousaurions mieux fait de payer...
— Avec quoi ?
— Il reste soixante-seize mille francs...
— Te figures-tu que je vais te donner tout? J'ai signe pour cent cinquante mille... voilà le complément... Je garde trente et un mille francs... C'est bien le moins... je ne reverrai peut-être jamais le reste...
Et la comédienne glissa trente et un billets debanque dans son sac.
— Je suis perdu ! — dit la Fougère.
L'n bruit de voix arriva jusqu'au cabinet. On marchait dans le couloir.
Lî caissierentra.
— Monsieur le directeur, — lit-il. — les personnes qui attendent s'impatientent...
— Combien avez-vous à payer?
— Vingt-deux mille francs.
— Y compris les appoiutemnts des artistes?
— Non, monsieur... Trente-trois mille avec les appointements...
— J'ai jusqu'au .'j pour les artistes... — Voici dix mille francs, donnez des acomptes...
Le caissier prit les dix nulle francs et ajouta :
— Lcdécorateur a voulu me suivre... — il est là... dans le corridor...
— Qu'est-ce qu'il demande?...
— De l'argent.
— Qu'il entre.
Le caissier sortit et le décorateur entra, l'air maussade.
— Je viens réclamer ce que vous m'avez promis, cher monsieur... — dit-il. — Je vous ai déjà livré cinq tableaux de la féerie... je ne livrerai les suivants que lorsque vous m'aurez payé ceux-là.. — C'est huit mille francs à me donner...
— Je vais vous en donner quatre mille, et nous réglerons le tout à la quinzième de la féerie...
— Impossible... j'ai une échéance aussi, moi!... Mes ouvriers, mes employés, le marchand de toiles, le marchand de couleurs... — Ils ne me font pas crédit,.. — J'ai tenu mes engagements, tenez les vôtres...
oo8 LE MAKCHAM) DE DIAMANTS
^- Voulez-vous sis mille francs sur huit mille ;'
— Je veux ce qui m'est dû, ou j'arrête les travaux... Léona intervint.
— Vous n'avez rien à craindre, cependant, — lit-elle, — je joue dans la pièce... je ferai courir tout Paris. — • .Je suis en maillot tout le temps, avec très peu de gaze dessus... — C'est une garantie, cela!
— Je n'ai pas aGfaire à vous, madame, — répliqua d'un ton sec le décorateur.
La Fougère se promenait avec un redoublement d'agilation dans son cabinet.
Il entrevoyait autour de lui la coalition de ses créanciers fomentée par Jules Verrière et sou associé Arnold Desvignes; il sentait le terrain manquer sons ses pieds, et cependant il croyait à la pièce, il y croyait avec cette confiance aveugle qui est la caractéristique des directeurs eu train de se noyer.
Brusquement il prit un parti et, ouvrant le tiroir de son bureau oii il avait ^serré les trente-cinq billets de mille francs restant de l.i somme apportée par Léona, il en tira huit billets et dit au décorateur en les lui tendant :
— Faites-moi un reçu...
— J'en ai apporté un... — Le voici...
L'échange de l'argent contre la quittance eut lieu, le décorateur sortit, et en même temps le caissier rentra.
— Qu'est-ce encore"? — s'écria La Fougère.
— -Monsieur le directeur, c'est le marchand d'étoffes...
— Apporte-t-il les miennes:' — fit vivement Léona.
— 11 n'apporte que la facture des fournitures déjà faites et veut être payé avant de continuer ses livraisons...
La Fougère tomba sur un fauteuil, la tête entre ses mains.
— Mon Dieu!... Mon Dieu!... — liégaya-t-il.
— Mais, c'est la débâcle! — ajouta la comédienne. — Pour sûr il y a un coup monté!... On s'est donné le mot...
En ce moment la porte du cabinet s'ouvrit et trois tètes parurent.
Ces tètes appartenaient à trois artistes du théâtre délégués par leurs camarades...
La Fougère se leva d'un bond et ne leur laissa pas le temps de prononcer une parole.
— J'ai jusqu'au ."i pour vous payer, — ■ leur dit-il, — c'est l'usage...
— Nous le savons, mon cher directeur, — répliqua l'un des délégués, — et nous ne venons pas réclamer aujourd'hui le mois qui vient de linir ; mais nous vous demandons l'urriéié... il nous faut noire aruenl...
Lli MAlîCIlANn l)i; DIAMANTS 359
— Je payerai l'arriéré avec les premières recelles de la féerie... Alleiidez un p>'ii...
— Impossible!... — Nos créanciers refusent d'alleiidre... — Vous avez louché des capitaux importants ce malin, nous le savons, et nous venons vous prévenir, au nom de nos camarades comme aux nôtres, que si vous ne nous donnez pas d'arg^ent tout de suite nous ne jouerons pas ce soir...
Le directeur allait répondre.
II n'en eut pas le temps.
Le chef d'orchestre s'élançait conune nii fou dans le cabinet.
— Vite! vite! monsieur La Fougère, — dit-il, — donnez de l'argent au caissier pour payer les musiciens, sinon ils ne viendront pas ce soir à leurs pupitres... ils me l'ont signifié tout à l'inuire...
— -^lais, il en a de l'argent, le caissier...
Et comme au même instant ce personnage entrait, La Fougère lui cria :
— Payez les musiciens!...
— Eh ! monsieur, je n'ai plus assez, cl je viens vous avertir que le marchand d'étoffes refuse d'accepter un acompte.
— Ah çà! tonnerre de Dieu, on a donc juré ma perle!... — hurla le directeur écumant, — si je donne tout je ne pourrai pas niunler la féerie... je n'aurai plus qu'à fermer boutiquel...
— Eh bien, fermez! — fit une voix, — ça sera toujours un [aisi'tti de moins !
Le Ilot montant des créanciers en\ahissait le cabinet. Un homme fendit cette cohue tuniultueuje et grondante et parvint, en jouant des coudes, jusqu'en face du bureau de La Fougère. C'était Arnold Desvignes que suivait le chef de claque.
— JIo:i associé, .M. Verrière, vient de solder pour vous une créance de soixante mille francs, monsieur... — dit-il. — Avant d'agir contre vous, je viens vous demander si, oui ou non, vous voulez nous rembourser...
— Léona, il faut payer... — bégaya La Fougère.
— Payer! lorsque je viens d'engloutir mon argent pour lien !... lorsque je vois que mes cent cinquante mille francs sont f...ichus!
— Je vous donnerai des acomi)le3... — reprit le directeur aux aijois. - .Mais accordez-moi un peu de temps...
— il nous faut tout!...
— C'est la ruine, alors...
La voix qui avait déjà parlé s'éleva de nouveau, criant :
— Fichons-le donc en faillit'', ce fai>eur-là!... Dix voi.x répétèn-nt :
— Oui! oui!... en faillite! — 11 a de l'argent et il ne veut pas payer, c'est, une crapule!
560 LE MAItr.IIAM) DK DIAMANTS
Léona sanglotait.
La Fougère, blanc comme un linge, semblait ne plus comprendre ce qui se passait autour de lui. — Sa tête s'égarait. Il ouvrit la caisse-:
— Tenez! tenez! — lit-il tout à coup en jetant sur son bureau les billets de banque que contenait le tiroir. — prenez, caissier... Prenez tout...
Léona bondit.
— Cet argent est à moi, — s'écria-l-cUe en s'élançant pour le couvrir de son corps ; mais deux ou trois créanciers lui saisirent les bras pour la main, tenir tandis que le caissier, prenant les fonds, regagnait son cabinet, suivi de la meute hurlante et impitoyable.
— Je sais maintenant ce qui nous reste à faire, monsieur, — dit Arnold resté le dernier, — vous aiurez de nos nouvelles avant ce soir.
Et il sortit.
Le caissier s'était mis à payer, en commençant par les artistes, mais les vingt-sept mille francs ne pouvaient suffire à désintéresser tout le monde.
— La faillite ! la faillite !... — répétait-on avec un ensemble parfait. La Fougère, dans son cabinet, gisait sur un fauteuil, pareil à un homme
écrasé.
Debout en face de lui, les poings sur les hanches, les traits convulsés par la fureur, Léona bavait sa rage.
— Tu n'es qu"un échappé du bagne!... — criait-elleau malheureux en grinçant des dents. — Tu m'as volée comme au fond d'un bois! — Tu m'avais caché tes dettes, filou!... — De mes cent cinquante mille francs, joue reverrai pas un radis, gredin! Je ne sais qui me retient de te cracher au visage, bandit!...
Et à son tour elle sortit du cabinet on emportant son sac à peu près vide.
La Fougère, resté seul, se traîna jusqu'à la porte dont il poussa les verrous intérieurs, puis il revint s'éci'ouler sur son siège, et de toute la journée il ne bougea, la tète renversée en arrière, les yeux fixes et sans regard, ayant l'air d'un homme en catalepsie.
Vainement ou frappait à l'huis du cabinet, il ne répondait point.
Les acteurs arrivèrent pour la répétition de la féerie.
On ne répéta pas.
Le régisseur, haussant les épaules, murmurait entre ses dents :
i.i: MAiicH Axi) ni-: iuamaxts
— Ijiie ic^îiirile.-î-lu dijnu .' ilcni:iiwl.i-t-il il'tii» Ion .sec...
Liv. 71. I IlOY, <dil. — flcproiluclion iiitcrililc.
LE .MAUGHAM) l)K DIAMANTS oGS
— A quoi bon?
Les auteurs remporlèrenl leur manuscrit sous prétexte de changements à faire.
On joua le soir, mais la salle était presque ville... — La recette atteignit tout au plus quinze cents francs, et dès le lever du rideau une demidouzaine d'huissiers vinrent former opposition sur cette maigre somme, à la requête d'une demi-douzaine de créanciers.
C'était bien la débâcle.
Le régisseur frappa si fort et si longtemps à la porte qu'enfin La Fougère parut, livide, défait, l'ombre de lui-même.
— (Jne faut-il faire? — lui demanda son subordonné.
— Kien... — répondit-il, — où pluulôt tout ce qu'on voudra... — Je sens bien (jue je suis j)erdu...
11 sortit du théâtre et se mit à marcher dans Paris comme un fou, ne sachant où il allait car il n'allait nulle part et pleurait silencieusement.
Il ne songeait même pas à lutter.
Vers deux heures du matin, brisé de fatigue et conduit non par sa volonté mais par un instinct machinal, il revint au théâtre où nous savons qu'il avait sa demeure.
La grande masse noire du monumeni, éclairée par les rayons intermittents de la lune cachée par instants sous des nuages que chassait un vent d'ouest assez fort, produisit sur lui une impression d'épouvante.
11 lui semblait voir un gig-antesque tombeau.
Un passe-partout dont il ne se séparait jamais lui servit pour entrer.
Une fois dans sou appartement il se jeta tout habillé sur son lit.
Sa nuit fut horrible.
Vers neuf heures du matin il descendit à son cabinet, rasant les murs, ayant peur de rencontrer quelqu'un.
Les journaux, montés par le concierge, étaient à leur place habituelle, sur son bureau.
D'une main fiévreuse il les déplia et courut aux nouvelles de théâtre.
l'arlout il trouva le récit des scènes scandaleuses de la veille, suivi généralement de cette conclusion: Encore un théàln: :-((iis directeur! — .1 ///</' le tour .'
La Fougère sentit un frisson d'agonie eflleurer son épiderme. — 11 remonta chez lui où il s'enferma. — Depuis quarante-huit heures il n'avait pas mangé.
Dans l'après-midi de ce jour la faillite fut déclarée par le Tribunal de Commerce à la requête d'une dizaine de créanciers.
Le soir les portes du ihéàlre ne s'ouvrirent pas, et sur les afliclu's une bande fut posée en travers avec ce mol terrible : ULL.\C11L.
56i LE >[AI{(:ilA\D DE 1)L\MAMS
Toutélait fini.
Un laps de moins d'une semaine avait suffi à Arnold Desvignes pour accomplir la moitié de son œuvre en ce qui concernait l'un des héritiers d'Élienne Béraud.
Le désespoir allait faire le reste.
Dans la soirée de la veille, Léona était venue deux ou trois fois au théâtre, cherchant à voir LaFousère, mais à l'appartement directorial aussi bien qu'au cabinet elle avait trouvé porte close.
Elle revint le lendemain matin, vers dix heures, rencontra le caissieret lui demanda :
— Avez-vous vu votre directeur?
— Non... — répondit-il.
— Je monte...
Et la comédienne s'engagea dans l'escalier conduisant à l'appartement. A peine avait-elle gravi quelques marches qu'elle s'arrêta frappée de terreur.
Le bruit d'une sourde détonation venait d'arriver jusqu'à son oreille.
— Ah ! — cria-t-elle, — il s'est tué, j'en suis sûre ! — Au secours, à l'aide, venez vite!.. .
A cet appel, le caissier accourut, suivi bienlùt du concierge et de deux ou trois garçons du théâtre.
Arrivé à la porte, il frappa; — n'obtenant pas de réponse, il écouta et crut entendre une plainte, un gémissement. — Pour la seconde fois il frappa.
Un nouveau coup de feu retentit à l'intérieur.
Le caissier fit un bond, et d'une voix altérée dit au concierge :
— Courez chez le commissaire de police et ramenez-le... — M. La Fougère est en train de se suicider...
Tout aussitôt le concierge détala.
En ce moment la comédienne, dont l'émotion paraissait briser les jambes, atteignit la plus haute marche de l'escalier.
— Eh bien ?... — balbutia-l-elle.
— .J'ai entendu des gémissements... une sorte de râle... puis une seconde détonation... — Maintenant le râle a cessé... il doit être mort, le malheureux...
— Dites la canaille!... — glapit Léona dont l'émotion changeait brusquement de nature, — il m'a volé plus de cent cinquante mille francs, le gueux, le bandit!... Je n'ai plus de recours contre lui, puisqu'il vient d'avoir la gredinerie de se tuer, et me voilà sur la paille !. ..
Et après avoirprononcé cette courte mais éloquente oraison funèbre, la cabotine disparut.
LE MARCIIAM) LE DL^MAXTS oO")
Un quart d'heure plus tard apparurent le commissaire de police, uq médecin et des agents, guidés par le concierge du théâtre.
La porte de l'appartement fut ouverte à l'aide d'une double clef, et on pénétra dans la chambre ù coucher.
Un spectacle facile à prévoir attendait les nouveaux venus.
Au milieu de la chambre La Fougère était étendu sur le dos, le crâne brisé.
La cervelle avait jailli jusque sur les meubles. Le sang inondait le tapis.
La main droite crispée serrait encore le revolver dont le malheureux venait de se servir et dont deux cartouches étaient brûlées. La première balle tirée dans la région du cœur n'ayant fait qu'une blessure non foudroyante, le moribond avait eu le courage d'introduire dans sa bouche le canon du revolver et de presser de nouveau la détente.
Celte fois il ne s'était point raté!...
La succession d'Etienne Béraud comptait un héritier de moins!
Dans la journée qui suivit sa visite au .Ministère de la Guerre, Emile Yandame fut appelé chez son colonel.
— -Mon cher lieutenant, — dit, en lui tendant la main, celui-ci qui le tenait en haute estime, — j'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. . .
— Une mauvaise nouvelle, mon colonel? — répéta le lieutenant jouant la surprise mais devinant ce dont il allait être question.
— Oui. — Je viens de recevoir un ordre qui m'afflige et pour vous et pour moi, car je vous suis très attaché... — Votre ordre de départ...
— Oiim'envoie-t-on, mon colonel?
— Au Tonkin.
Vandame baissa les yeux pour cacher l'éclair de joie qui brillait dans ses prunelles.
Le colonel poursuivit :
— Vous devez partir demain, être rendu à Toulon après-demain, et vous embarquer sous quatre jours...
— Je serai prêt, mon colonel.
— N'ètes-vous donc point ému de cet ordre de départ?
— Un soldat doit s'attendre à tout, ne s'étonner jamais, ne s'émouvoir de rien et obéir passivement.
— Mais votre départ interrompt les reoherchrs que vous poursuiviez et sur lesquelles j'avais moi-même appelé l'attention du Ministre...
— Que voulez-vous, mon colonel".'... c'est ainsi...
— Je voudrais, moi, vous garder en France.
566 LE MARCIIA.XD DE DIAMAMS
— C'est impossible.
— Peul-èlre que non... — Si vous m'y aulorisez, j'irai • Lrouver le général commandant notra division, j'irai jusqu'au Ministre au besoin, et je ferai rapporter voire ordre de départ...
— Je suis profondément reconnaissant et fier de la sympatbie que vous voulez bien me témoigner, — répliqua Yandame, — mais je vous supplie de ne point intervenir et de laisser les choses suivre leur cours...
— Pourquoi donc?
— l'our le meilleur de tous les motifs .. — I' y a là-bas des dangers à courir... — Ceux qui me connaissent mal pourraient croire que je veux éviter ces dangers...
— Peut-être avcz-vous raisou... — Parlez donc... — Vous emporterez mes regrets et ceux de tous vos camai'ades... — Voici vos pièces... — Vous n";iurez qu'à passer chez le trésorier pour vous mettre en règle... — Nous nous reverrous ce soir au café des ofliciers... Nous nous dirons : Adieu, ou plutôt : Ah rcroir!
— Merci, mon colonel...
Vendame s'éloigna, heureux d'emporter les pièces qui lui donnaient l'ordre de quitter la Franco, et lui permettaient d'aller chercher l'oubli dans un pays lointain, au milieu de périls de toutes sortes.
11 passa chez le trésorier, lit les démarches nécessitées par sou départ immédiat et rentra chez lui où, après avoir recommandé à son ordonnance de remplir et de boucler ses valises, il s'enferma dans une pièce qui lui servait de cabinet de travail.
Pendant quelques instants il resta sombre, lefront penché, réOéchissant, puis il .s'assit devant une table, écrivit rapidement une longue lettre, la relut, y posa ses lèvres à deux ou trois reprises, la [ilia, la mil sou.s envelojipe, et sur l'enveloppe traça celle adresse :
MADE.MOISELLli A.NGKLIOCK VE1UUÈ1U-:
IJouleraid Maitssiiiiiiiii, oi
Vandame. ensuite, regarda sa montre.
Il était l'heure de se rendre au h^'w uù il allait annoncer son départ à ses camarades.
Le jeune homnu! (juilla son logement, mil à la poste la lettre destinée à la lille du banquieret continua son chemin vers la pension militaire.
Depuis sou eiitrelien avec Arnold Desvignes, Angélique était sous le coup d'une prostration physique et morale dont elle ne pouvait triompher.
Un moment elle avait fondé quelque espoir sur les projets que sœur .Marie se proposait de mettre à exécution, mais cet espoir venait de sombrer dans la nuit orageuse des événements qui se succédaient autour d'elle et qui l'accablaient.
L'existence devenait pour elle un supplice do. toutes les iieures.
Maintenant elle ne pouvait conserver ce bandeau que la tendresse et le respect liliiil attachent sur les yeux des enfants.
Douter de la lâcheté de son père était impossible.
Arnold Desvignes se montrait le maître absolu de son associé.
Il lui suffisait de commander, et Jules Verrière se soumettait en baissant la tète.
L'évidence s'imposait.
Cet esclavage du banquier créait une effroyable situation à Angélique.
Comment échapper à cette situation?...
La jeune hlle aurait mieux aimé mille fois mourir (pie de céder, et la révolte ne pouvait la conduire qu'à des résultais terrifiants, car se révolter, — (.\rnold Desvignes le lui avait dit), — c'était prononcer la condamnation de Van dame.
Angélique ne vivait plus que d'une vie en quelque sorte automatique.
Les domestiques venaient dans son appartement prendre des ordres, qu'elle leur donnait macliiualement et par la force de l'habitude.
Elle ne quittait sa chambre que pour assister aux repas, chose dont elle ne pouvait se dispenser, et que son père d'ailleurs n'aurait point admise.
Dans l'hôtel on s'apercevait du changement inquiétant de la lille du banquier, et comme on l'aimait pour sa bonté, pour sa douceur, pour la générosité de son caractère, on la plaignait, et l'on accusait tout bas l'associé de Jules Verrière d'être la cause de ce changement.
Angélique, lorsqu'elle se trouvait cnfice de son père, restait silencieuse et glacée.
Le banquier, au contraire, seuii)lait plus joyeux que de coutume.
— Tout cela passera, — pensait-il en .se frottant les mains, — ma fille ne peut manquer de s'ap|)rivoiseri bref délai et j'aurai un gendre si-lon mon c<i'ur. .. — Ouol iiomnie! — En un Innrde main il vient de nousdéjjar-
rasser de La Fougère!... Il nous débarrassera de même de tous les autres cohéritiers! — Il est d'une force prodigieuse !...
La demie après six heures du soir venait de sonner. Jules Verrière descendit de voiture devant le perron de son hôtel avec Arnold Desvignes qu'il amenait dîuer.
A cette minute précise le concierge sortit de sa loge et traversa la cour.
— Deux lettres que le facteurapporte à l'instant. monsieur... — dit-il. — J'allais appeler le valet de chambre pour les lui remettre...
Verrière prit les plis cachetés et, tout en gravissant les marches, jeta les yeux sur les suscriptious.
— Tiens! tiens ! — fit-il. — Une lettre de Vaudame!...
— Pour vous ? — demanda Desvignes.
— Non... pour Angélique... — Si nous supprimions cela?
— Gardez- vous-en bien!... Donnez cette lettre à M"* Verrière... Nous n'avons à cette heure absolument rien à craindre du lieutenant... — Je parierais mille louis contre un écu de cent sous qu'il lui écrit aujourd'hui pour lui rendre sa parole et lui dire nu éternel adieu...
— Puissiez-vous ne point vous tromper !...
— Je ne me trompe pas, soyez-en sur! — Vous savez bien que j'ai le don de double vue! — ajouta Arnold Desvignes en riant.
Les deux associés entrèrent au salou.
Personne ne s'y trouvait.
— Permettez-moi de vous laisserseul cinq minutes... — dit Verrière, — je vais dans ma chambre chercher une note...
— Faites donc... — Je profiterai de votre absence pour jeter un coup d'œil sur les journaux que je n'ai pas eu le temps de lire aujourd'hui... — Ah ! n'oubliez pas de remettre à W" Verrière la lettre à son adresse.
— Tout à l'heure... au moment du dîner. Le banquier sortit.
Arnold prit un des journaux placés snr une table et dont les bandes n'avaient point été rompues.
Il le déploya et le parcourut.
On était en ce moment dans la période aiguë de la guerre du Tonkin, et les nouvelles relatives à l'extrême Orient tenaient la tête de la première page du journal. — On annonçait une victoire remporté sur les Pavillons- Noirs t^sh- le général de JNégrier.
Desvignes lut avec attention tout ce qui se rapportait à la guerre.
Un dernier entrefilet signalait l'envoi de renforts pour compléter l'artillerie de marine qui devait attaquer Formose, et le départ de plusieurs officiers de l'artilleiie de terre.
LE MAUCHA.ND DE DL\iMANTS
Au milieu de la «li^iiubre, U Kougére était étenJii sur le dos, le .râne biisé...
Tout a foiip l'assucié de .liiltis Verrièfi; livssaiHil. Kii trt^ «le la liste il venait d'apercevoir le nom ilKiniic Vaiulanio — Ah! ah! — murmura-l-il, —voilà mes prévisions rpii se réalisent, maisje n'espérais pas que ce peu redoiitahle rival prendrait um; décision si prompte! —11 aura, sans perdre une miniito, sollicité de ses chefs un ordre ,le départ... Ce.sl hie.i, siiulemml cela ne s.iflit pas... — Si le rival s éloigne, l'héritier reste toujours... Tout h- monde i..^ meurt point au
îas.
LlV. ~i'I. r. UOV. «'1.1 Heprodu.l nt.ir.lii.
Tonicin... il pourrait revenir... ctil ne faut pas qu'il revienne... Je prendrai mes mesures en conséquenci'.
Arnold réfléchit pendant quelques secondes, puis il continua :
— La lettre écrite par Vaudame à Angélique lui annonce certainement son départ. — Le coup va être rudel... — Il faut se défier... La pauvre enfant serait capable de quelque folie! — Heureusement l'idée m'est venue de lire ce journal...
Verrière rentrait.
— Que vous ai-je dit tout à l'heure? — lui demanda Desvignes en allant à lui.
— A propos de quoi?
— A propos de la lettre écrite par votre neveu à votre fille...
— Que c'était cei'tainement une lettre de rupture... — Auriez-vous changé d'avis?...
— Au contraire.
— Comment?
— J'ai la preuve que la rupture est complète... — Voyez vous-même. Et Arnold montrait du doigt à son associé, sur la première page du
journal, l'entrefilet qu'il venait de lire. Le banquier lut à son tour et s'écria :
— Parfait!... — C'est merveilleux 1...
— Oui, l'affaire a été assez bien conduite, j'en conviens...
— Il se fera tuer là-bas, comme un toqué qu'il est...
— J'y compte, et j'y veillerai.
— Dois-je toujours remettre la lettre?...
— Certes!... Plus que jamais!...
— Mais cela va soulever des orages...
— Ne craignez rien...
— Si cependant Angélique allait faire un coup de tète ?...
— il suffirait d'un peu de surveillance pour l'en empêcher... — Ne lui donnez, du reste, la lettre qu'après le repas...
Sœur Marie entra dans le salon, serra la main que son oncle lui tendait, et répondit par un léger mouvement de têle au salut profond d'Arnold.
— Où donc est .Vngélique? — demanda le banquier.
— Elle donne quelques ordres et nous rejoindra tout à Iheure à la salle à manger, — répliqua la religieuse.
Un sourire qui n'était point exempt d'amertume vint aux lèvres d'Arnold.
— Elle m'évite ! — pensait-il ; et en cola il ne se trompait pas.
Le valet de chambre vint annoncer que le dîner était servi et nos trois personnages passèrent à la salle à manger où Angélique se trouvait déjà.
Le repas ne se prolongea guère, malgré raireclalioii que, mettaieul les deux associés à causer entre eux de choses indillérentes. — Ils avaient beau faire, le mutisme absolu d'Angélique et l'altitude sévère, presque hostile de sœur Marie, jeUiicnt un froid.
On regagna le salon et Angélique allait se retirer, (jnand Verrière s'écria :
— Est-il possible d'être distrait comme je le suis! — J'ai dans ma poche une lettre pour toi, apportée par le facteur au moment où je rentrais, et j'oubliais de te la remettre... — Enlin, mieux vaut tard que jamais!...
Tout en partant, il tendait la lettre à sa lillo qui la prit et jeta les yeux sur l'enveloppe.
Du premiercoup d'œil, elle reconnut l'écriture de Vandame.
Sa pâleur déjà si grande augmenta et sa main se mit à trembler.
D'un mouvement brusque elle retourna l'enveloppe pour voir si le cachet était intact.
Verrière comprit.
— <Jue regardes-tu donc:' — demauda-t-il d'un ton sec. — -Me supposestu cajiable d'avoir ouvert une enveloppe qui ne porte point mon nom?... — Celte lettre renferme-l-eile quelque chose de mystérieux que je ne dois pas connaître?...
— Cette lettre est d'Emile Vandame... — répondit Angélique à son père, mais en rivant ses yeux sur les yeux d'Arnold Desvignes.
— Je pense que c'est la dernière fois que nous entendrons parler de lui... — fit Jules Verrière.
Au moment où Angélique prononçait le nom de Vandame, sœur Marie avait tressailli.
Elle suivit sa cousine qui, après une ébauche de salut, sortait vivement du salon.
— Mon cher associé, — dit .Vrnold à Verrière, aussitôt que la jtorte se fut refermée derrière elles, — je vous (juitlu...
— Déjà?
— Il le faut!
— Mais pourquoi le l'aut-il.' ■
— l'arce que vous m'avez mis la puce à l'oreille tout à l'heure en me parlant d'un cou|) de tèlo possible... — Assurément je n'y crois pas, mais l'homme sage doit prévoir même l'invraisemblance.. — Je me flatte d'être sage, et voilà pourquoi je vous dis : Au revoir!...
— Où allez-vous.'
— Je vais veiller...
El Arnold quitta l'hùlei.
Brûlée par la fièvre de l'incertitude, dévorée par l'impatience de connaître le contenu de la lettre que son père venait de lui donner, Angélique avait entraîné sœur Marie dans sa chambre.
El, tout en l'entraînant elle murmurait, secouée par une indicible agitation nerveuse :
— Une lettre... une lettre de lui... Comprends-tu?... Que me dit-il'.'... Que va-t-il m'appreudre?... N'est-ce point un malheur nouveau que m'apporte cette lettre?... — Je tremble... je. n'ose pas ouvrir cette enveloppe qui renferme peut-être ma destinée... J'ai peur... Je n'oserai pas lire...
— 11 le faut cependant... — répHqua sœur Marie. — Du courage, ma mignonne... Lis, mon enfant chérie...
Angélique s'était assise.
Ses yeux ne pouvaient se détacher de la lettre qui tremblait dans ses mains secouées par un frisson.
— Lis... — répéta la religieuse — il le faut. M"" Verrière fit un effort.
Non sans un nouveau tressaillement elle déchira l'enveloppe, déplia la feuille de papier qu'elle contenait et voulut commencer sa lecture.
Mais ses regards alors s'obscurcirent. — Une sorte de voile s'étendit entre ses prunelles et la lettre.
Elle ne voyait plus... — Elle ne pouvait distinguer aucun des caractères tracés sur la feuille ouverte.
— Je ne peux j)as... tu vois bien que je ne peux pas... — fit-elle d'une voix étranglée. — Marie, c'est un jirésage funeste... — Une douleur plus cruelle encore que toutes celles qui m'ont accablée jusqu'à ce jour va m'atteindre, je le devine... je le sens... j'en suis sûre... — Marie, j'en frissonne d'épouvante... Tiens, lis loi-même... aie pitié de l'agonie de mon âme... Dis-moi vite ce qu'il faut craindre... je m'attends à tout...
La religieuse, aussi tremblante que sa cousine, prit la lettre.
Des gouttes de sueur froide mouillaient ses temj)es.
Elle aussi devinait pour la jiauvre enl'anl de nouvelles angoisses, de nouvelles tortures.
Cependant, comme elle avait pins de force et plus de courage que sa cousine, aucun brouillard ne s'étendit devant ses yeux, et d'une voix émue elle lut :
LE MARCFfAND DE DIAMANTS o73
« Mon Angélique bien aimée,
« Vous que je regardais diipuis si longtemps comme ia ilouce iiancée de mon àme, vous en qui j'avais mis tous mes espoirs, tout mon avenir, toute ma vie, notre amour est maudit... — J'ai le cœur brisé... — Mon existence est désormais finie, car elle ne m'aj)partient plus...
« J'ai cru que Dieu, dans sa justice, aurait pitiéde moi et me permettrait de sortir vainqueur d'un combat dont vous étiez le prix...
« Je me trompais... — Dieu ne l'a pas voulu... — L'homme que je hais le plus au monde a le droit, à l'heure qu'il est, de disposer absolument de ma vie, puisque pouvant la prendre il me l'a laissée, et je manquerais aux lois de l'honneur en contestant ce droit...
« La lutte est terminée... je suis vaincu... — Je dois effacer de mon coMir un amour désormais impossible... je dois oublier... »
— Oublier! — interrompit en poussant un cri de stupeur et d'indigna tion Angélique haletante — il veut oublier!... il veut effacer de son cd-ur un amour qu'il sait bien que je partage !... — Je me d('man<b' si je rêve!... Il me semble que je deviens folle !...
Lt la (ille du banquit-r serrait ses tempes brûlantes entre ses deux petites mains qu'agitait un tremblement nerveux.
Sœur Marie poursuivit sa lectui-e dont les premiers mots semblaietil répondre à ce qu'Angélique venait de dire :
« Je m'égare!... Oublier, je ne le pourrais pas!... Aussi longtemps que battra mon cœur, il sera plein de votre image, et la mort seule peut me donner l'oubli... En elli- est mon unique espérance...
« Je ne me tuerai pas. cependant... — Il serait lâche, pour un soldat, d'échapper par le suicide aux tortures qui m'écrasent, mais comme elles sont au-dessus de mes forces j'irai chercher l'oubli sur les champs de bataille, oii du moins la mort est glorieuse... »
— Mon Dieu !... mon liicu !... — bégaya la jeu m; lilb' avec une intonation desespérée.
La religieuse continua :
" .Mon .\ngéii(iue bieti-aiméi-, la fatalili: qui pi'sc sur nous vous atteindra comme moi...
<< Un jour, malgié tout, malgré vou.s-mènn', vous pcnlerez lo nom maudit de l'homme qui nous sépare... »
— Jamais! — cria .\u^éli(|U(; en n-b-vaiit la trie. - Oh! f|ii.iul à cela,
jamais
i74 LE MARCHAND DE DIAMANTS
« Vous serez malheureuse, — reprit sœur Marie lisant toujours, — au moins ne soyez point parjure. — Je vous rends votre parole... — Vous êtes libre... — Ah! que ces mots sont durs à écrire !
<( J'ai reçu l'ordre, sollicité par moi, de partir pour l'armée d'Orient.
« Quand cette lettre vous arrivera, je serai déjà loin, sans doute...
(( Adieu, chère bieu-aimée... ou idulôt au revoir, car nous nous reverrons, mais non point ici-bas... — Au moment de ma mort prochaine, un nom flottera sur mes lèvres... un nom... rien qu'un nom... le vôtre... Il s'envolera vers le ciel avec mon dernier souftle...
Il Adieu encore... adieu... adieu! ».
Sœur Marie pleurait en achevant la lecture de cette lettre, cri suprême de passion et de douleur, pleine de désordre comme le cerveau dont elle était sortie.
Debout, dans une immobilité de statue, Angélique avait écouté, les yeux hagards, la respiration sifflante.
— Adieu!... — C'est un adieu!... — s'écria-t-elle tout à coup, au moment où sœur Marie commençait à s'inquiéter de son silence. — 11 part... il s'éloigne... et je ne le reverrai plus... plus jamais... — Il veut mourir pour oublier... il va chercher la mort sur les champs de bataille!... — Ah ! c'est à en perdre la raison, et je sens bien que la mienne s'égare!... — 11 part!... il va mourir!... — Eh bien! je partirai aussi, moi, et nous mourrons ensemble !...
— Angélique, chère mignonne, que dis-tu? — balbutia la religieuse effarée.
— Je dis, — répliqua violemment la jeune fille, — que c'est cette maison qui est maudite et non pas notre amour!... — Je dis que mon cœur appartient à Emile Vandame, n'appartiendra jamais à un autre, et je répète que puisqu'il part, lui, mon fiancé,- presque mon mari, mon devoir est de le suivre !... — Je le suivrai !...
— Mon amie, ma chérie, tu deviens insensée!...
— Plût à Dieu que je le deviennel... Je souffrirais moins!... Mais, hélas! j'ai toute ma raison...
— Songe à la réputation... à ton honneur...
Angélique haussa les épaules et répondit avec un rire navrant :
— Mon honneur! — Demande à mon père ce qu'il a fait du nôtre !
— Songe à toi-même... à ta dignité...
— Je ne peux penser qu'à mon amour... Je veux voir Vandame avant qu'il parte et je le verrai...
Tout en parlant. M"" Verrière jetait un vêtement sur ses épaules. Sœur Marie, la tète perdue en présence d'une semblable résolution,
se demandait ce qu'elle devait faire pour empêcher sa cousine d'exéculer cet acte de démence, pour éviler cet énorme scandale.
Elle répétait, en s'efTorcant de prendre les mains de la jeune fille :
— Angélique... Ma. chérie... Ecoute-moi... Calme-toi... Réfléchis...
— Mes réflexions sont faites...
— Emile Vandame est déjà parti sans doute...
— Non... Je ne le crois pas!...
— Tu vas commollie plus qu'une imprudence... Une action coupable et que Dieu punira...
— Ni! m'a-l-ii pas déjà punie, moi qui ne l'avais point offensé"/ — Dieu est-il juste?...
— Ne blasphème pas ainsi, ma mignonne, tu me fais peur ! — Les desseins de Dieu sont mystérieux... au moment où il vous accable il est prêt à vous relever... — Espère!...
— Que puis-je espérer?... — Je n'ai confiance qu'en moi!... — Je veux voir Emile Vandame... je veux le suivre... je veux l'empêcher de mourir, ou mourir avec lui... — Il faut que je sorte! Laisse-moi passer!...
Et Angélique, après avoir attaché un chapeau sur sa tète, se dirigeait vers la porte.
— Eh bien! — fit sœur Marie en s'élancant près d'elle, en l'envcloppaiil. de ses bras. — Eh bien! je ne te quitterai pas!...
— Toi!...
— l'arloul où tu iras, j'irai t... — .Ma présence au moins ne permettra pas qu'on te calomnie!...
— Viens! viens donc! viens vite, alors!... — s'écria .M"" Verrière. Et elle entraîna la religieuse.
La fille du banquier, — nos lecteurs le savent déjà, — était absolument maîtresse de ses actions dans Ihùtel de son père, et personne ne songeait ni à s'étonner d une démarche quidcnnipii! faite par olle. ni à la commenter.
Aussi, malgré l'heure déjà avancée do la soirée, le concierge n'éprouva aucune surprise en la voyant sortir.
11 est vrai que sœur Marie l'accompagnait, se constituant pour elle le plus respectable des cli.iperons.
La porte de la rue fut ouverte et les deux cousines s'élancèrent sur le trottoir du boulevard Ilaussmaiin.
— Il nous faut une voiture... — dit Angélique. — Vite! vitel La jeune fille parais.sait complètement affolée.
Sœur ^L'lrie la guida jusqu'à la plus prochaine station de fiacres. Eli face de l'hôtel de Jules Verrière, un homme so tenait immubili! ilan.'J l'oiiibrc d'une porto (■ochJ'ri-.
576 LE MARCHAND DE DIA^fA^TS
Eti voyant les deux femmes sortir et s'éloigner rapidement, cet homme quitta son poste d'observation et se mit à marcher derrière elles en rasant les murailles.
Au bout dune cinquantaine de pas le guetteur, quittant le trottoir de gauche traversa la chaussée, gagna le trottoir de droite et pressa le pas, de manière à arriver à la station de voitures quelques secondes avant la religieuse et sa cousine.
Il y avait quatre fiacres sur la place.
M"« Verrière, s'adressant au cocher de l'un d'eux, lui dit :
— Conduisez-nous à Vincennes, dans la rue qui longe le fort. Effrayé par la longueur d'une telle course, le cocher allait sans le moindre
doute pousser des cris de pintade et refuser de marcher, Vincennes se trouvant en dehors des fortifications.
Angélique ne lui en laissa pas le temps.
— Cinquante francs pour vous si vous brûlez le pavé... — ajouta-telle.
L'argument était sans réplique.
— Dépêchez-vous de monter, — répliqua le cocher, tout joyeux d'une telle aubaine. — Nous irons comme le vent... et même plus vite...
11 referma la portière sur les deux jeunes femmes, regrimpa sur son siège et fit claquer son fouet.
La voiture roula.
L'homme que nous avons vu suivre d'abord Angélique et sœur Marie, puis les précéder à la station, avait entendu les paroles que nous venons de reproduire.
Il était à côté du (iacre jilacé immédiatement derrière celui qui emportait les deux cousines.
— Cocher, —dit-il, — cent francs pour vous si vous arrivez à Vincennes, rue du Fort, cinq minutes avant votre camarade qui vient de partir.
— Convenu!... — Les cent francs sont à moi... — Le camarade a un (■a?iasso)i et moi j'ai un vieux reste de cheval anglais... — Je gagnerai plus de cinq minutes sur la course.
H Montez, bourgeois...
Le canasson du camarade ne marchait pas mal, mais le vieux reste de cheval anglais, si misérable que fût sa position actuelle, se souvenait de sa noble origine, et le courage, chez lui, remplaçait la jeunesse.
LE MAKCIIAM) DE DlAMAiNTS
Les doux coiisiiH'S reciiliircnl avec «(louviinte.
Au hoiil rie (iiitîlqiics secoiidi's il aUcif;iiit, puis dépassa lo liacr(( parti le premier.
Au l'auhoui;,'^ Saiiil-Aiiloiiii' il avait déjà plus de cent mètres d'avaiici'.
A la place du Trône, il avait largement ya^iié les cinq minutes d'avance i|uc lui demandait sun clienl.
Dix heures sonnaient en ce moment aux liiirli);,'es de Paris.
Liv. 73. V. HOY, «dit. — haproducUoo inlardiK. 7.{
Le temps était sombre et le ciel couvert; cependant il ne plpuvait pas.
Aussitôt la barrière franchie, en s'engageant sur le cours de Vincennes, la route changea d'aspect.
Au lieu du bruit, un silence presque absolu; de rares voitures et peu de piétons. — Quoiqu'il ne fût pas encore tard on avait déjà fermé la plupart des boutiques.
Le voyageur du fiacre qui, maintenant, tenait la tête, soulevale coussinet cachant la petite vitre placée à l'arrière de la caisse et jeta un coup d'oeil sur la route qu'il venait de parcourir.
11 aperçut au loin — très loin — deux lanternes rouges brillant dans la nuit.
— Tout va bien... — murmura-t-il en laissant retomber le coussinet. Dix minutes plus tard le iiacre tournait dans la rue du Fort, voie étroite
cl peu fréquentée où nous avons vu sœur Marie venir demander Emile Vandame, le jour du duel du lieutenant avec Arnold Desvignes.
La voiture stoppa.
Le personnage, en qui nos lecteurs ont reconnu depuis longtemps l'associé de Jules Verrière, passa sa tête à la portière et dit au cocher :
— Faites quelques pas encore du côté du bois...
Une dizaine de mètres plus loin, le iiacre s'arrêta de nouveau.
Arnold descendu alors, enjoignit au cocher de l'attendre et lui conseilla de jeter une couverture sur le dos de son cheval trempé de sueur, puis il revint lentement sur ses pas, le nez en l'air.
Il cherchait la demeure d'Emile Vandame.
— M'y voilà... — fit-il en déchilfrant à la faible lueur d'un bec de gaz le numéro de la maison.
La porte était ouverte.
Elle donnait accès dans un petit jardin précédant le corps de logis qu'habitait le jeune officier.
Tandis que l'ex-secrétaire du banquier de Calcut'ta se livrait à son examen, un bruit de roues se fit entendre.
C'était le fiacre aux lanternes rouges arrivant à son tour.
Arnold franchit vivement le seuil, traversa le petit jardin et se blottit dans l'ombre d'une touffe de verdure.
Le second fiacre s'arrêta.
Sœur Marie mit pied à terre, suivie d'.Vngélique, et toutes deux se dirigèrent vers la porte du corps de logis.
Elles allaient l'atteindre quand un homme se dressa soudain entre elles et cette porte, leur barrant le passage.
— Vous! — s'écria Angélique pâle d'elfroi, en reconnaissant Arnold Desvigues.
— Moi, mademoiselle, — répoiulil-il. — moi qui viens vous empêcher de commettre une irréparable folie !
La fille du banquier avait déjà repris possession de son sang-froid.
— Vous n'avez pas mission de veiller sur moi, monsi<Mir! — répiiquat-elle d'un ton hautain. — Laissez-moi passer !...
— L'homme que vous venez chercher ici n'est pas chez lui, mademoiselle, — reprit Arnold, — mais, s'il s'y trouvait, je ne vous laisserais point passer, je demeurerais, malgré voire ordre, entre vous et cette porte que vous ne franchirez pas! — Je vous empêcherais de pousser plus loin une démarche incompatible avec votre dignité, compromettante pour votre honneur. ..
— L'honneur de ma cousine est sauvegardé par ma présence, monsieur... — fit la jeune religieuse d'un ton calme.
— En le croyant vous vous trompez, ma sœur, — répondit .Vrnold. — Le monde est méchant et la calomnie ne respecte rien !... — Votre présence n'est point une sauvegarde, mais une imprudence — Quant à mon droit de veiller sur M"" Angélique, il est indiscutable! — Agréé par AL Verrière comme futur mari de sa lille, mon devoir est de protéger contre ellemême, de défendre contre sa propre folie, cellequi sera mafemme unjoui-... — Supposons, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'on voie M"" Verrière entrer cliez AL Vandame, la veille de son départ, à cette heure nocturne, quels commentaires malveillants ne ferait-on pas à propos d'une visite si peu conforme au.x convenances'.'... — Insultants pour ma fiancée, ces commentaires ne le seraient pas moins pour moi!... — En défendant votre dignité, c'est la mienne que je défends!...
— Je n'ai nul souci de votre dignité, monsieur! — s'écria la jeune fille avec colère. — Quant à la mienne, que vous iiuiioite?... — Je suis ici, j'y reste! — .M. Vandame est absent, dites-vous... Eh bien ! j'attendrai qu'il revienne!... — Je brave votre défense! — Je suis libre !... — Si je me compromets, d'ailleurs, tant mieux!... et tant mieux encore si la calomnie m'attaque et dénature mes actes... — Vous refuserez de m'épouser!... — Encore une fois, monsieur, passage!...
— Vous semblez oublier, mademoiselle, que la vie du lieutenant llmile Vandame m'appartient... — répliqua Desvignes d'une voi.v froide et Iranchanle comme le couteau de la guillotine. — Je vous jure que si, celle nuil, vous lui dites seulement un mol, je le luorai sous vos yeux, comme c'est mon droit!...
En même temps .Vrnulii lirait de sa puclie un revolver dont il faisait craquer la batterie.
Les deux cousines reculèrent avec épouvanli'.
— .\h! vous êtes nu fanfaron d'infamie, monsieur! — murmura M''" Verrière au bout d'un instant. — Vous ne feriez pas cela!
— Je le ferai, mademoiselle, et sans hésiter, car je vous aime, car je vous adore, autant que j'exècre mon rival !... — Me croyez-vous assez niais pour laisser échapper l'occasion, offerte par vous-même, de me débarrasser àjamais de lui?... — Je l'épargnerais! — Allons donc!... — 11 part, parce qu'il sait bien que, s'il continuait à être un obstacle, je le briserais !... — Il part pour vous oublier, et sovcz certaine qu'avec le temps il y parviendra !
— Faites comme lui, oubliez et résignez-vous! — Votre père vent que vous soyez ma femme... A quoi la résistance vous conduira-t-elle? — Qui vous soutiendra dans votre révolte? — Prétendez-vous empêcher Emile Yandame de partir? — 11 est soldat, il doit obéir à ses chefs... Il partira...
— Vous avez rêvé un coup de tête, je le vois bien. Tout quitter, et le suivre !
— Eh bien! ce coup de tète, qui serait pour vous l'irrémédiable, l'irréparable, et que vous regretteriez un jour, mais trop tard, je l'empêcherai ! — J'accepte sœur Marie comme arbitre entre nous... — Demandez-lui si la seule pensée de la faute que vous voulez commettre ne lui cause pas une profonde épouvante?... Demandez-lui si ce n'est pas k son corps défendant et pour vous protéger contre vous-même qu'elle vous a suivie?... Demandezlui, enfin, si elle ne vous donne pas le conseil, comme moi, de vous retirer?...
— M. Desvignes a raison, mon enfant... — dit la jeune religieuse. — Ni ta place ni la mienne ne sont ici... Viens... Partons...
Angélique courbait la tête.
Soudain elle la releva, et étendant ses deu.K mains vers la demeure d'Emile Vandame, elle balbutia en sanglotant :
— Adieu... adieu... toi que j'aime... loi que j'aime plus que ma vie!... Nous ne nous reverrons peut-être jamais, jamais plus, mais je t'aimerai toujours, et le seul nom que prononceront mes lèvres expirantes sera ton nom...
Arnold, en entendant ces mots, sentit un frisson de jalousie passer dans les moelles de ses os.
— Oh! ne me tentez pas, si vous voulez qu'il vive ! — lit-il d'une voix sifflante. — Ne me tentez pas! — Parlez, croyez-moi! Partez vite! — Si vous hésitiez une minute, vous auriez prononcé, je vous le jure, un arrêt de mort !
Angélique affolée jeta un dernier regard sur la demeure du lieutenant.
Sœur Marie poussa la j(ïune fille hors du jardin d'abord, ,puis vers le fiacre dont la portière était restée ouverte.
Au bout de la rue un bruil de nu pas se faisait entendre, suivi d'un murmure de voix.
La fiUe du banquier j)rèta l'oreille, et tout à couji irpoussu scjeiir Marie.
Elle venait de reconnaître la voix de Vandame.
— C'est lui... — dit-ello chancelante.
Arnold, lui aussi, avait tressailli.
Il arma son revolver et, d'une voix basse mais parfaitement distincte, prononça ces brèves paroles :
— Si vous ne partez point, si vt)ns lui adressez la parole, je le lue !... Angélique, poussant un cri étouffé, s'élança dans la voiture.
Sœur Marie moula près d'elle et ferma la portière.
— Parlez! mais partez donc! — cria Desvignes an cocher qui cingla son cheval d'un vigoureux coup de fouel.
Surpris de cette brusque attaque, le pauvre animal prit le galop. M"° Verrière avait eu le temps d'abaisser la vitre. Vandame passait à côté du fiacre.
— -Vdieu !... — cria la jeune lille. — Adieu I — ^ Je l'aime! ... je t aimerai toujours I...
En attendant celte voi.K l'officier s'élait arrêté, mais le cheval ne ralentissait pas son train, et le fiacre disparut au tournant de la rue.
— Je me suis point trompé, — murmurait le lieutenant en proii; à une agitation terrible, — c'est .\ngélique... C'estelle quecette voilure emporte... C'est elle (jui était venue jusqu'ici pour me faire ses adieux... Mais pourquoi donc s'enfuit-clle au moment où j'arrive?...
Une main se posa sur l'éjjaule de l'oflicier d'artillerie. Très surpris, il se lourna brusquement et se trouva en face d'Arnold Desvignes.
— Vous demandez pourquoi M"" Verrière disparaît au moment où vous arrivez... — dit celui-ci, — c'est bien simple. — Elle disparaît parce que je n'ai j)as voulu (juelle vous vît...
— Vous! — s'écria Vandame, pile d'angoisse, — vous, mon mauvais génie!... — Ah! finissons-en ! Tuez-moi donc!
— A quoi bon, puisque vous partez?... Les Pavillons-Noirs feront la besogne... c'est tout ce qu'il me faut... — Adieu, monsieur Vandame...
Et Arnold Desvignes rejoignit la voilure, laissant le lieu(euant au.\ prises avec son désespoir.
.Vngélique s'était évanouie dans le liacre (pii l'emiiurtail. Ce ne fui qu'au moment d'arriver a riiùlcl de sou piire i|ii'elle repijl connaissance.
I,'ne lii!vre ardente brûlait son sang, taudis (|u'uii frisson glaçait ses
membres. — Ses dents claquaient, ses jambes ployaient sous e\\e. et pour la reconduire à son appartement sœur Marie dut recourir à l'aide de la femme du concierge tandis que le cocher, payé généreusement, s'éloignait.
Jules Verrière, lui, dormait d'un profond sommeil, en rêvant qu'il metlait la main sur les millions d'Etienne Béraud.
Le lendemain matin Emile Vandame, l'âme ulcérée, le cœur saignant, partait pour Toulon.
A l'heure où il montait dans un wagon du P-L-M, Arnold Desvignes entrait, rue du Paon-Blanc, chez l'homme d'alfaires Agostini.
— Vous arrivez fort à propos, — lui dit celui-ci, — j'ai du nouveau à vous apprendre...
— Relativement à quoi?
— Aux créanciers du vicomte de Nervey... — Ils consentent tous à céder leurs créances et se résignent à subir une perte assez forte, pourvu qu'on leur donne de l'argent comptant...
— Ils en auront, et nous allons arrêter ensemble les hases de la Iransection que vous ferez accepter à chacun d'eux.
Quelques heures plus tard, Arnold Desvignes, sous le nom de William Scoot, était ou plutôt croyait être devenu Tunique créancier de Georges de Nervey et possédait, sauf une seule ignorée de lui, toutes les reconnaissances signées par le jeune id'ot.
— Des choux!... des navets!... des carottes 1 du bel oignon!... navels! navels!
Cet appel pittoresque aux acheteurs de légumes sortait du gosier enroué d'une femme de cinquante ans environ, poussant devant elle une petite charrette aux trois quarls vide, car la vente avait bien marché et il allait être cinq heures du soir.
La Marchande dea quatre, misons nélail autre que la veuve Ferron. avec qui nos lecteurs ont fait connaissance à la noce d'Eugène Loiseau au Salon des Faniilles, à Saint-Mandé, et l'un des héritiers d'Etienne Béraud.
Elle habitait la rue des Boulets et remontait la rue de la Roquette tout en cherchant ù vendre le reste de ses marchandises avant de réintégrer sa demeure.
Selon son habitude invariable, elle avait dû faire de nombreuses stations chez les Diasinxjuets itendanl sa longue tournée, car sa langue était épaisse, son visage empourpré et ses yeux clignotants.
Elle ne titubait pas cependant car. buveuse émérite, elle supportait la petite fjouite avec un aplomb que plus il nti pilier dassonunoirs aurait pu lui envier...
LE MAliCIIAND DE UJAMA.VTS 583
— Des choux! des panais! des carottes ! des beaux navets!... — répétait-elle sans relâche, et elle ajoutait, en aparté, de sa voix de rogomme : — Avoir des parents hamiwlicfa. ei traîner des légumes dopuis le patron minette jusqu'au soir, pour gagner sa pièce de quatre francs par jour à la sueur de son pauvre corps!... Si ça ne fait pas pitié!... — Des choux! des navets! du bel oignon!...
— Eh bien! quoi, du bel oignon... — dit tout à coup un organe rude à côté de la marchande, — ça marche-t-il, le commerce, ma vieille:'...
La veuve Ferron se retourna et poussa une exclamation en reconnaissant Pierre Réraud, le chill'onnier philosophe et raisonneur.
— Tiens, c'est loi, vieux gamin! — fit-elle en serrant la main que lui tendait Pierre, — oii vas-tu comme ra, sans ton cachemire d'osier:'...
— Nulle part...
— Alors, tu tlànais?...
— Je Uànais... sans flAner. .. — Je t'attendais.
— Pas possible !
— Parole! — J'ai passé rue des Boulets à ton domicile, croyant que t'étais rentrée après ta journée faite... — la pipelette m'a dit qu'elle ne l'avait pas encore vue... Alors je suis venu au-devant do toi... et me voilà.
— Qu'est-ce que tu me voulais?...
— D'abord l'offrir une petite verte.
— Ça n'est pas de refus... — Allons au coin de la rue Kellcr... H y a là un nitiiieziiiijue qui tient de la bonne marchandise...
— Je m'en rapporte à loi... lu t'y connais... Allons...
Le chiffonnier el la marchande de légumes se dirigèrent du côté de la rue Keller; — la veuve remisa sa charrette sous une porte cochère, en recommandant à la concierge de veiller sur elle par complaisance, ce qui, dans ces quartiers lointains, ne se refuse guère, puis elle rejoignit à l'assommoir Pierre Béraud, qui s'occupait de commander les absinthes.
Un grand gaillard entré sur leurs talons vint prendre place à la table voisine de la leur.
Déjà, depuis bien des heures, cet homme suivait Pierre Béraud comme son ombre, ne l'ayant pas quitté d'une semelle à partir du moment où il était sorti de la rillu <Jes Li)ijUe>i à Saint-Oufii.
Le grand gaillard en question olfrail une apparence misérable. — Il portait un vieux pardessus râpé et crasseux qui lui descendait jusqu'aux talons. — \]\\ chapeau mou trop large, dont les bords avachis et rabattus cachaient le haut du visage, lui servait de coiffure.
Lue longue barbe grisi', inculte, couvrait ses joues et .son inunton.
Bref, l'ensemble dupi-rsonnage constituait une de ces individualités qu'on n'aurait pas aimé rencontrer à un<; iieure nocturne, dans un endroit désert.
II commanda, lui aussi, une absinllio, lira de sa poche une pipe de terre notablement enculoltée, la bourra et l'alluma. La veuve Ferron renoua l'entretien.
— Tu me cherchais, tu m'attendais, — dit-elle, — ça ne doit pas être seulement pour m'olfrir une pclite rrrlc. quoique ça soit poli et gentil...
— Non, bien sur, ce n'est pas seulement pour ça... — répliqua le cbiffoniiier.
— Alors, cause!... — De quoi qu'il retourne?...
L'homme au long paletot crasseux et au chapeau mou prêtait à l'entretien une oreille attentive, en tirant de sa pipe jufeuse des bouffées régulières.
— De quoi qu'il retourne? — répondit Pierre Béraud, — es-tu en fonds, ma vieille?...
— C'est-il que tu as besoin d'argent?
— Tout juste.
— Combien que tu veux?... Cent sous?
— Il s'agit bien de cent sous... — 11 me faut soixante-dix francs... pas un radis de moins...
— Ah! misère!... — dit la veuve Ferron — où veux-tu que je les prenne!... J'ai dix francs... — Je t'offre de les partager, et c'est de bon cœur... — Mais pourquoi donc (ju'il (e faut une pareille somme?...
— Pour ne point coucher à la belle étoile, tout bonnement!... Non pas que ça me gênerait... le pavé est peut-être moins dur que la paillasse à six sous la nuit qu'on me loue à la Villa des Loiiiici, mais parce que ça me ve-xerail d'être ramassé comme un vagabond...
— Tu dois soixante-dix francs à ta logeuse?...
■^ De logement et de nourriture, oui... et ce malin je ne sais quelle mouche l'a piquée... Ça l'a pris comn\e une colique!... Elle m'a signifié qu'elle arrêtait le crédit... qu'elle voulait son argent, et que si dans les quarante-huit heures elle n'était pas payée il n'y aurait plus de place pour moi à la villa. .. Yoilà...
— C'eât vexant, mais je ne peux rien pour \r. tirer d'alfaire... — Va trouver la veuve Perrot, ta sœur...
— .l'en viens... — Pas le sou!... — Tout au plus si elle joint les deux bouts avec son blanchissage...
— Adresse-toi à ton beau-frère...
— Qui ça? — Verrière le banquier?
— Dame!... il remue des millions... il j)ourrait bien le prêter une quinzaine d'écus de cent sous...
^ J'aimerais mieux crever sur un las de fumier que de m'adresser à lui...
LE MARCHANU DE UlA.MA.M.s
— Ahl elle a son compte, fit la concii^rge, je crois que vou.s liTez bien de la riiimmer chez elle.
— Je comprends (;a, mais sa lille :' — Elle est geiUilIc, la petiote, cl lu pourras la lapri' pour une fois...
— La petiote est ^'entille, c'est vrai... jo l'estime et je l'aime bien... Mais c'est la fille à Verrières et je ne frapperai jamais \ celte porte-là...
— Kh bien! .Mélanie Oauthii-r...
— As-tu tinil... ty.i s.-raiL du propre! — Oe l'argent gagné comme le sien, je n'y toucherais [i.is du l)Out do mon ciocln-t!...