I.iv. 7i. y IliiV.oJit. — U«iiro«lucUon iiiloraui-. 7i
— Tu fais trop de façons!... L'argent n'a pas d'odeur, mon vieux... surtout quand il s'agit de ne point coucher dans la rue... — T'as encore une porte... Frédéric Bertin, le mécanicien...
Pierre Béraud haussa les épaules.
— En voilà une bêtise I — répliqua-t-il. — L'argent de Frédéric Bertin!... — Autant vaudrait alors le demander directement à Mélanie Gauthier...
— Si tu t'adressais aux nouveaux mariés, Eugène Loiseau, Victorine?...
— Tiens! tiens! tiens! c'est une idée... Ce sont de bons enfants, ceuxlà! Loiseau doit être à son aise... Il a bien de côté quelques billets de cent francs... 11 pourrait m'obliger, et je le rembourserais à cent sous par semaine... — J'irai trouver Loiseau...
— Et Loiseau ne vous prêtera rien... — dit tout à coup l'homme au paletot râpé et au chapeau mou, intervenant sans façon dans l'entretien.
Le chiffonnier et la marchande des quatre saisons regardèrent l'interrupteur avec autant de surprise que de curiosité,
— Vous le connaissez donc? — s'écria Pierre Béraud.
— Oui, si vous parlez d'Eugène Loiseau, le relieur, qui s'est marié il )' a six semaines... — répondit l'inconnu.
— De lui-même, mon propre neveu...
— Alors, je le répète, il ne vous prêtera rien...
— Pourquoi donc ça ?
— Parce qu'il fait la noce depuis qu'il est marié... qu'il travaille à peine deux jours par semaine, et que, si sa femme n'était pas une ouvrière courageuse et infatigable, il n'y aurait plus de pain chez eux.
— Qu'est-ce que vous m'apprenez là !
— L'exacte vérité.
— Et ce feignant, ce propre à rien, rend Victorine malheureuse? - — Malheureuse comme les pierres...
— Ah! le gueux, je l'éli-anglerai !
— Pour le faire revenir à l'atelier? mauvais moyen!
— Eniiu, je le verrai... je lui parlerai... et il faudra bien qu'il entende raison, qu'il se range...
— Je le souhaite pour sa femme et pour lui.
— D'où donc que vous le connaissez?
— Je suis de son quartier. — C'est à coup sûr que je vous dis : // ne vous prdk'ra rien... — Le voulùt-il, il ne le pourrait pas...
— Tonnerre du diable, coumient faire? — murmura Pierre Béraud. — C'est dur tout de même, à mon âge, d'être ilanqué à la porte de la cassine!...
— Voyons, no vous désolez pas... — répliqua l'inconnu. — il y a peutêtre moyen de tout arranger...
— Moyen de tout arranger... — répéta le chiffonnier d'un ton maussade.
— et comment? — Ma logeuse ne se payera pas de belles paroles... Elle veut son argent, celte femme! — C'est raids, mais c'est son droit... — Pour arranger l'affaire, il faudrait soixante-dix francs... — Où voulez-vou.s que je les prenne ?
— Il se trouvera bien quelqu'un pour vous les prêter... — fit l'homme au paletot râpé.
Pierre Béraud haussa les épaules.
— Quelqu'un qui m'alignera quatorze pièces de cent sous, avec ma botte et mon crochet pour garanties ! — grommela-t-il. — Ob ! lu, ! là ! oùs qu'il est, ce quelqu'un-là".'
— Pas bien loin de vous, peut-être...
— Ça serait-il vous, par hasard?
— Pourquoi pas?
— Vous ! — s'écria la marchande des quatre saisons on regardant d'un air de profond mépris le costume délabré de l'inconnu.
— Il est certain que je ne paye point de mine... — lit ce dernier en riant.
— Je m'habille à la dernière mode du Carreau du Temple... Un marchand fripier hésiterait à donner trois francs de mes guenilles... — Mais qu'est-ce que ça prouve, les guenilles? — H y a des gens qui aiment paraître, et d'autres que ça gêne... Je suis de ceux-là... — J'ai l'air d'un particulier dans la débine, je le sais bien, et ça m'amuse... — Les personnes charitables me jetteraient un sou si je tendais la main... — Ça ne m'empêche point d'avoir des rentes... ohl toutes petites, maisenlin des rentes, et de pouvoir vous rendre le service dont vous avez besoin...
— Mais vous ne me connaissez pas... — bégaya le chilfonnier.
— Je vous connais parfaitement bien au contraire, et depuis longtemps...
— Je connais tout le monde... — Je sais que vous êtes un brave homme, monsieur Pierre IJéraud, et que je ne perdrai rien avec vous... — Faitesmoi un reçu de soi.vante-dix francs... — Voici trois pièces de vingt francs et une de dix...
En disant ce qui précède 1 inconnu lirait de sa poche et posait quatre pièces d'or sur la petite table, devant le chilfonnier qui restait la bouche béante et les yeux arrondis, tandis que la veuve Perron contemplait le mystérieux bienfaiteur avec un ahurissement comique.
Au bout d'une ou deux secondes, Pierre Béraud demanda d'une voix hésitante :
— Vous ne plaisantez pas? Vous ne vous fichez point de moi?
— Je ne plaisante jamais en affaires, et je ne me fiche de personne... Allez chez le marchand de tabac qui loge dans la maison voisine, achetez un timbre de cinq centimes. — Vous griffonnerez le reçu que je vous dictera et ces soixante-dix francs seront à vous.
— Et comment que je vous rembourserai ça?
— Dans six mois, dans un an, si vous le désirez...
— Et combien que vous me prendrez d'intérêts?
— Pas un sou... Je prétends vous rendre un service, et non vous le vendre...
— Mais va donc chercher le papier que ce cher bon monsieur te dit... — fit la marchande des quatre saisons en donnant un grand coup de coude au chiffonnier qui se leva et sortit en titubant comme un homme ivre, car l'étonnement lui coupait les jambes.
11 se demandait s'il était bien éveillé, tant l'aventure lui paraissait invrai semblable.
Au bout de quelques secondes il rentra, apportant le papier timbré.
— Voilà la chose en question... — dit-il.
— Demandez une plume et de l'encre...
Pierre Béraud alla chercher au comptoir les objets désignés et revint s'asseoir.
La veuve Ferron, dont la stupeur qu'elle venait d'éprouver décuplait l'ivresse, dodelinait la tète d'un air hébété, en sirotant son verre d'absinthe.
Le chiffonnier avait pris la plume et la tenait maladroitement entre se* gros doigts.
— Dictez ce qu'il faut que je mette, — fit-il en trempant cette plume dans l'encre.
— Mettez d'abord là, en tête : Bon pour soixante-dix francs, en chiffres.
— Ca-z-y est.
— (.i Au premier septembre prochain, — continua l'inconnu, — jcixiieraià M. Cordier, rue du Geindre, 39, ou à son ordre, la somme de soixante-dix francs,
valeur reçue comptant. » — La date ensuite, l'adresse et signez...
Le chiffonnier avait tout écrit, sous la dictée de son prêteur, dune épaisse écriture à peu près illisible, et avec une orthographe ultra fantaisiste.
Il ajouta la date et signa :
« PlKKKK BéRAUIi,
« Villa des Loques, à Saiiit-Ouen. »
— Maintenant, mon brave, prenez l'argent, il esta vous... — dit l'homme au paletot râpé.
— Comme ça. monsieur Cordier, — lit le chiffonnier en empochant les quatre pièces d'or, — c'est rue du Geindre, numéro 39, que vous demeurez?...
— Une nie qui me ressemble et ne paye pas de mine, n'est-ce pas? — répliqua le singulier philanthrope en riant. — Viendrez-vous me voir"?
— Que oui, j'irai, sapristi !... quand ce ne serait que pour vous remercier, car vous êtes un vrai homme !
— Ca mérite ça! — appuya la veuve Ferron entre deux hocjuets. — Mon vieux, vous êtes mal fichu, mais un zig! un vrai zig ! — j'offre une tournée, et je la paye !
— Non... non!... pas de tournée, — ■ répliqua Cordier, — il est six heures... je suis attendu et je file... — Au revoir, l'ami Pierre... Quand vous irez chez votre neveu, Eugène Loiseau, venez me dire ce qui se sera passé entre vous... C'est tout près de chez moi... Mais ne lui parlez point de moi... Je ne vous ai rien dit...
— Convenu... entendu! Oui, j'irai le voir, ce pierrot-là... je lui secouerai ses puces, et pas plus tard que demain... et j'irai chez vous ensuite... — Au revoir monsieur Cordier, et saperlotte, je vous remercie de tout mon cœur!
Les deux hommes se serrèrent la main et l'habitant de la rue du Ceindre quitta l'assommoir.
La veuve Ferron, complètement ivre, faisait de grands gestes et ne disait mot.
Le chitfonnier la secoua par les épaules.
— Allons, ma vieillf. — (il-il en nirnie temps. — il faut se tirer des pattes.
— Oui... oui... — glapit la man-hande des quatre saisons en retrouvant la voix, — il fautque j'aille vendre mfs légumes et faire ma soupe. — Des choux! des navets, des carottes, du bel oignon !
Elle se dressa péniblement.
.\utour d'elle les buveurs riaient à se tordre.
Pierre l'entraîna, mais elle se soutenait à peine, flageolait sur ses jambes, secouée par des mouvements de tangage et do roulis, et le chitFonnier eut beaucoup de peine à la conduire jusqu'à la porte cochère sous laquelle sa charrette se trouvait remisée.
Une fois là, au grand éloiinennnt de Pierre, la marchande des quatre saisons, au lieu de se placer entre les brancards, se laissa tomber dans sa voiture et s'étendit sur ses légumes où elle se mit à ronfler.
— Ah! elle a son compte... — lit la comiergc qui se trouvait sous la
voûte. — Si vous lui portez intérêt, je crois que vous ferez bien de la ramener chez elle...
— Tout de même faut que je la roule... — répondit le chiffonnier. — Impossible de la laisser ici en plan... Mais en voilà itne légume un peu drôle à voiturer I...
Pierre Béraud plaça une botte de navets, en guise d'oreillers, sous la tête de la veuve Ferron, la recouvrit d'une toile qui se trouvait adaptée au véhicule, se plaça dans les brancards et poussa la charrette dans la rue, au milieu des éclats de rire des passants.
Lui-même, du reste, riait aux larmes.
Heureusement, de la rue Relier à la rue des Boulets, la distance était courte et le chiffonnier parvint rapidement et sans encombre à la demeure de sa parente.
— Je parie que c'est la veuve Ferron que vous ramenez ! — dit la portière. — Ça lui arrive trois fois par semaine, c'est l'égié!
— Ous'que je vais la fourrer ? — demanda Pierre, — je ne peux pas la grimper à son cintième...
— Mettez-la sous le hangar où elle remise sa voiture... — Quand elle aura cuvé ses gowWes, elle se réveillera, montera très bien chez elle toute seule et fera sa soupe... — Elle en a l'habitude...
Les choses se passèrent ainsi, et le chiffonnier ayant rcmisi' la marchande des quatre-saisons reprit, en titubant quelque peu lui-même, le chemin de la Villa des Loques, à Saint-Ouen.
Suivons l'homme que nous avons vu prêter soixante-dix francs à Pierre Béraud, et qui s'était fait connaître sous le nom de Coi'dier.
En sortant de l'assommoir de la rue Relier, il descendit la place de la Roquette jusqu'à la place de la Bastille.
Au coin de la rue de la Roquette un coupé de régie stationnait, attelé d'un cheval qui semblait vigoureux.
11 s'en approcha.
— Rue de l'Ecole-de-Médecine... — dit-il au cocher. — Tu t'arrèlei'as au coin du boulevard Saint-Michel...
Puis il monta dans la voiture dont les stores étaient baissés.
La demie après six heures sonnait au moment où le véhicule fit halte à l'endroit qui lui avait été désigné.
La portière placée en face du trottoir s'ouvrit et un homme descendit, mais ce n'était plus Cordier le déguenillé, au paletot crasseux, au large chapeau mou dont les bords avachis retombaient sur la figure; ce n'était plus le philanthropho prêteur d'argent, au linge plus que douteux, à la barbe inculte et grisonnante.
(-'était un homme d'une trentaine d'années, i-asé de près, n'ayant ni
LE .MAKCHA.NU Di: DIAMANTS 391
favoris, ai mouslaclies, portant lia complet de velours marron à côtes, et un béret bleu à houppe blanche.
L'allure déhanché de ce personnage faisait de lui le type de l'ouvrier flâneur et beau parleur, fréquentant les assommoirs au moins autant que les ateliers.
Le cocher le regarda s'éloigner sans témoigner la moindre surprise.
Après avoir fait quelques pas dans la rue de l'Ecole-de-Médecine, l'homme franchit le seuil dune taverne à vitraux peints, à meubles de bois noirci imitant le vieux chêne, et l'imitant fort mal.
L'heure del'absinthe étant sonnée, — la brasserie regorgeait de monde, mais la maison n'avait pas une clientèle composée exclusivement d'étudiants, ainsi qu'on aurait pu le croire, étant donnés le quartier et la situation. — Elle servait de lieu de rendez-vous à des ouvriers quittant leur Iravaii, à des contre maîtres, tailleurs, relieurs, typographes, etc., fondeurs de caractères.
Les chefs d'établissement du voisinage, trouvant le public trop mêlé, ne mettaient jamais les pieds à la Chope d'urgent; — la taverne portait cette enseigne.
Des filles faisaient le service do garçons de salle.
Le nouveau venu jeta autour de lui un coup d œil, s'efforçant de distinguer les objets à travers l'épaisse fumée des pipes remplissant la brasserie d'une sorte de brouillard opaque.
Il était évidemment en quête de quelqu'un.
Une des filles s'approcha de lui.
— Vous cherchez sans doute M. Loiseau... — lui dit-elle.
— Précisément.
— Il n'est pas encore arrivé. — Qu'est-ce (|u'ii faut vous servir .'
— Un bitter.
Noire homme alla s'asseoir à une table et prit un journal (lu'il lit semblant de parcourir afin de se donner une contenance.
A pinne se trouvait-il là depuis cinq minutes, que la porte s'oumII l't que Loiseau parut.
r,e n'était plus cet Eugène Loiseau (juc nous avims pritscnlé ;i nos lecteurs, bien tenu, l'air joyi'ux et sans souci, ianuiif épaiiouii', la physionomie d'un bon ouvrier ci d'un bon vivant.
Quiconque l'aurait vu lorsqu'il allait commander son repas de noce à Saint-Mandé, au Salon des Familles, n'aurait pu le reconnaître.
La toilette était débraillée, la tenue canaille. — Une pâleur maladive couvrait le visage jadis coloré. — Les yeux caves, entourés d'un cercle de bistre, semblaient brillants de fièvre.
Il fit quelques pas dans la brasserie, regardant autour de lui, cherchant des visages de connaissance.
— Eh ! compagnon, — lui cria l'homme au complet de velours marron ot au béret bleu, — arrivez donc un peu par ici... c'est ma tournée...
Loiseau s'avança, la main tendue.
— Votre tournée... — fit-il, — c'est bon à dire... on verra ça... — Nous allons la jouer au piquet, la tournée...
— Comme vous voudrez... — Cependant, depuis huit jours que nous nous connaissons, vous n'êtes pas en veine... c'est toujours vous qui payez...
— laissez-moi donc, pour une fois, vous offrir une absinthe.
— Ça, je veux bien... — j'en accepte une... Mais nous en jouerons une autre...
— Avec plaisir... si vous avez le temps.
— Oh ! le temps. . . — répliqua Eugène Loiseau en haussant les épaules,
— quand on ne l'a pas, on le prend...
— Certes !... Mais qu'est-ce que dit la bourgeoise ?...
— La bourgeoise, elle me rase !... Rentrer pour voir une femme qui pleure et pour l'entendre geindre, quelle scie ! — Julie, deux verics et un piquet...
La servante répondait au nom de Julie.
Elle apporta les caries et versa les absinthes.
Loiseau reprit :
— Est-ce que vous avez enfin trouvé du travail?
— Pas encore... Ça ne va pas, la gaiiieric... Mais, entre nous, je m'en fiche... — Le petit héritage que j'ai fait me permet d'attendre... J'ai encore cinq mille francs à dépenser... — A propos, avez-vous vu Paul Béraud aujourd'hui ? — ajouta l'homme au béret tout en battant les cartes.
— Non, mais il arrivera bien sûr tout à l'heure en sortant de son bureau... — En cent cinquante, n'est-ce pas '/
-Oui.
La partie commença.
Le prétendu ouvrier gainier sans travail était de première force au piquet, beaucoup plus fort que Loiseau.
Il s'arrangea cependant, à force de fautes volontaires et d'adroites maladresses, à laisser gagner à ce dernier deux parties de suite.
— Vous n'avez pas la veine, aujourd'hui, compagnon ! — s'écria le
tE MARCHAND DE DI.\iIANTS
Elle poussa un cri ircIVroi à la vue dc^Piiul Bùruud.
mari de Vicloriuc en riant. — Nous voilà avec deux coiisoinniations sur la planche... — l'renons-en une d'ahord.
On remplit pour la seconde fois les verres d'alisinllie, et on les vida.
Uq feu sombre s'allumail dans les prunelles de Loisean.
L'homme au béret, qui l'examinailavec allenlion, lui dit brusquement :
— Es-tu ua zig ".'...
— l'urbleu !
Liv. 75. I'. KOY, éilil. — Ho(irodurtioii inliTiliM-. "5
— Tiens-lu à rentrer chez toi pour la pot-botiille de ton ménage ?
— Jamais de la vie!...
— Eh bien ! je te joue à dîner. — Nous irons nous régaler chez Bonvalet...
— Combien par tête ? — fit Loiseau en fouillant dans sa poche, — je te préviens que les eaux sont basses...
— Si tu perds, je réglerai pour loi... Tu me rendras ça le jour de ta paie...
— C'est bon. Mais enfin, combien par tète ?
— Il s'agit d'un petit extra... qtielqoie chose de bien... — Mettons vingt francs pour nous deux...
— Ça va !
Et Eugène Loiseau reprit les caries.
A cette minute précise, Paul Béraud entra et rejoignit les joueurs.
— Arrive donc, clampin ! — lui dit l'ouvrier relieur. — Ily a une absinthe gagnée par moi à ton intention. Pour le quart d'heure nous jouons un dîner soigné... Fais-tu le troisième?
Au lieu de répondre à cette question, l'employé du Crédit Lyonnais demanda :
— Tune rentreras donc pas dîner chez toi ?
— Non... Nous voulons nous payer un frichti à grand tralala! Dix francs par tète... rien que ça !
— A dix francs! saperlipopette!... — Non ! non ! je ne suis pas assez riche pour risquer de payer trente francs ! — Je rentrerai tout à l'heure à la maison, où j'ai donné d'ailleurs rendez-vous à quelqu'un, mais auparavant je vais l'apprendre une nouvelle... Devine un peu qui je viens de rencontrer tout h. l'heure en sortant de mon bureau?...
— Comment veux-tu?... je donne ma langue aux chats... — Qui ça?...
— Verrière...
— Jules Verrière? l'oncle Verrière? le banquier?
— Oui.
— Qu'est-ce qu'il faisait par ici ?
— Il était venu pour alFaires... — 11 va joindre à sa maison de la rue Le l'eletier une li a lufiie populaire, nne combinaison épatante, parait-il... —On couvre déjà d'affiches les murs de Paris... — 11 a besoin, naturellement, de doubler son j)ersonnel et il m'ii proposé d'entrer chez lui.
— Y trouves-tu un béiief?
— Soixante-quinze francs de plus par mois.
— Fichtre! — Dépèche-toi d'accepter !...
— C'est fait... ou à peu près...
— Par malheur nous nous verrons moins souvent...
LE MAltCllAXI) I)i: UIAMAMS 595
— La même chose... — Les Ixireaus ferment à six heures...
— Alors, ça va bien... — Et quand entres- lu chez Verrière?
— J'ai demandé huit jours pour (juilter le Crédit Li/ounais... L'homme au béret intervint.
— Huit jom's ! — répéta-t-il. — En voilà un impair!... — Si votre banquier se ravisait, vous vous trouveriez entre deux chaises, assis par terre.
— Croyez-moi, flanquez il/ico son sac au Crédit Lyonnais, et entrez tout de suite daus votre nouvelle place ..
— C'est une idée... — Je verrai ça demain... La servante Julie avait apporté trois absinthes.
Tandis que Paul Béraud buvait son absinthe, la partie s'engageait entre Eugène Loiseau et son adversaire.
L'homme au béret s'arrangea de façon à perdre cette troisième partie comme il avait déjà perdu les deux premières.
— Enfoncé, compagnon ! — s'écria le mari de Victorine. ■:— C'est toi qui paye tout!... Une vraie guigne noire!...
Paul Béraud tira sa montre.
— Sept heures et demie... — fit-il. — Je n'ai que le temps de filer... — ■ A demain, ici, à la même heure...
— Je sors avec vous pour aller acheter des cigares... — dit l'homme au béret. — Attends-moi ici, camarade... — ajouta-t-il en s'adressant à l'ouvrier relieur.
Il quitta la brasserie en même temps que l'employé du Crédit f^yonnais.
— Celui-ci lui donna une poignée de main et prit ensuite la rue de l'Ecole. de-.Médi'cine.
Le prétendu gainicr courut au coupé de louage qui l'aKenduit à l'angle du boulevard Saint-Michel.
— Vois-tu un homme qui file là-bas, sur le trottoir de droite' — dit-il au cocher.
— Je le vois...
— Il faut le suivre...
— Facile...
— Savoir où il va...
— Ça sera fait. — El après.'
— Tu rentreras à ta remise. — J<' te \irrai demain...
— Suffit.
I^e cocher mil son cheval au pas et descendit la rue di' l'EcDlr-de- Méderine, ne [terdarit point df vue l'aul liéraiid qui, ne pouvant se douter (lu filaric dont il était l'objet, continuait tranquillement sa route.
L'homme au béret nutr.i dans un débit de tabac, acheta des ri;;ares et
retourna à la Chope d'argent, où Loisoau élail en train d'achever son quatrième verre d'absinthe.
La dépense payée, les deux amis gagnèrent le boulevard Saint-Michel et se dirigèrent vers le restaurant Bonvalet situé au coin de la rue des Écoles.
L'employé du Crédit Lyonnais, arrivé place de i'Odéon, passa sous les arcades du second Théâtre-Français et s'engagea dans la rue de Vaugirard.
La nuit descendait.
Paul Béraud semblait attendre qu'elle fût complète car il marchait de plus en plus lentement.
Le cocher, qui le suivait sans cesse du regard, le vit à plusieurs reprises consulter sa montre.
Arrivé au coin de la rue Madame, le jeune homme tourna à gauche et fut bientôt rue de Fleurus.
Les becs de gaz s'allumaient.
Rue de Fleurus, Paul Béraud jiarut hésiter.
Il s'arrêta et, après un moment de réflexion, se promena de long en large sur le trottoir pendant quelque minutes.
Le coupé avait fait halte à l'angle de la rue, par conséquent à quinze ou vingt pas au plus.
Eufin Paul Béraud sembla prendre une détermination et continua son chemin.
Sa marche était inégale et saccadée, tantôt rapide et tantôt très lente.
De nouveau, la voiture roula doucement.
Tout à coup Paul Béraud disparut.
Il venait d'entrer dans la maison qui portait le numéro 11.
Le cocher du véhicule mystérieux vint ranger son équipage en face de cette maison, de l'autre côté de la rue.
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Paul Béraud'avait gagné rapidement l'escalier éclairé, et il était monté sans s'adresser au^concierge.
Parvenu au carré sur lequel s'ouvrait la porte du logement d'Eugène Loiseau, il lit halte.
Victorine, seule dans la petite pièce servant à la fois de salle à manger et d'atelier, travaillait.
LE MARCHAND DE DLAMANTS rî97
A la lueur d'une lampe elle achevait une rose épanouie, si merveilleuse dimilalion qu'on se sérail attendu, en l'approchant de ses narines, à en respirer le parfum.
Ses regards allaient souvent de son ouvrage à la pendule. Depuis le jour de son mariage, la pauvre enfant était bien changée. Son visage, dont nous avions signalé les fraîches couleurs, avait pris une teinte uniforme d'une pâleur maie.
Un cercle bleuâtre, qui n'avait rien de commun avec celui qu'a chanté Nadaud dans une chanson célèbre, entourait ses paupières rougies par les larmes.
La petite pendule de marbre noir h sujet de zinc bronzé, placée sur la cheminée, sonna.
— Iluit heures I — murmura N'iclorine avec un indicible abattement. — C'est fini... le pli est pris... — Rien n'y fait... ni mon chagrin ui mCg supplications... — Ce soir encore il ne viendra jias dîner... — Il rentrera au milieu de la nuit, ivre, brutal, méchant...
« Quelle existence! — ajouta la jeune femme en quittant sa chaise, en posant sur la table la fleur presque terminée et en essuyant ses yeux. — Auparavant, j'étais si heureuse!... — Je n'avais d'heures sombres que celles où le souvenir du mort venait traverser ma pensée, mais je ne souffrais pas... rien ne troublait la tranquillité de ma vie... « Pourquoi me suis-je lassée de la solitude".'...
« J'ai cru trouver dans l'homme que j'épousais un travailleur courageux comme moi... J'ai espéré qu'à force d économie nous réaliserions ce beau rèvo d'amasser quelque chose, d'assurer la sécurité de l'avenir... « J'étais folle!...
« L'avenir!.. . — Il me fait peur!... — Que sera-t-il pour moi?... Je n'y veux pas penser !...
« A peine deux mois de mariage et la misère est presque à notre j)orle!.. Le jour est proche où nous manquerons de pain!...
« Eugène dépense dans les brasseries, dans les caboulots, tout ce qu'il gagne et plus peut-être qu'il ne gagne, me laissant seule ici, toujours seule, travaillant d'arrache-pied du matin au soir pour lâcher de rétablir l'équilibre... C'est honteux el c'est lAche!... — Et c'est ce Paul lîéraud, un parent, qui rentraine !... Ah! ce lîéraud, quel misérable!... Il prétend m'aimer, et lui seul est cause de tout ce que je soulfre!... Il f.iit de mon existence un supplice!... Que je le méiiriso!... que je l'exècre !
« Il a juré de perdre mon mari, cl je n'ose pas le démasquer, je n'ose pas le traiter comme il mériterait de l'èlre, lui cracher ma haine au visage!... Je dois me taire!... Il sait mon secret... Il connaît ma faute... il est assez infâme pour tout dire à Eugi;ne, et Eugène, poussé pai' lui, me tuerait!...
Tout cela me rend folle!... Je ne sais pourquoi la mort m'épouvante!... — Ne vaudrait-il pas mieux mourir que de vivre comme je vis '!...
Victorine s'interrompit brusquement et prêta l'oreille.
Elle venait d'eutendre des pas dans l'escalier.
Ces pas s'arrêtèrent sur le carré.
— C'est Eugène... — pensa-t-elle en courant ouvrir; mais, au moment où la porte tournait sur ses gonds, elle poussa un cri d'effroi à la vue de Paul Béraud.
Vainement elle essaya de i-epousser la porte. Le jeune homme était déjà dans la chambre.
— Eh bien! quoi? cousine, qu'est-ce qu'il y a donc"? — fit-il en refermant derrière lui. — Je vous elTraye à ce point-là ! — Ca n'est guère flatteur pour mon amour-propre, savez- vous?
Victorine s'était déjà remise de son trouble.
— Qu'est-ce que vous me voulez? — demanda-t-elle d'un ton sec. — — Mon mari n'est pas ici.
— Je le sais pardieu bien qu'il n'est pas ici, votre légitime ! — répliqua Paul, — je le quitte... — 11 dîne en ville, le gaillard, et j'espère qu'au moins, cette fois-ci, vous ne m'accuserez point de l'avoir débauché.
— Je vous ai accusé, et je vous accuse encore, d'avoir apporté le trouble dans mon ménage!... — Croyez-vous que j'oublie ce qui s'est passé entre nous le jour de mes noces, au bois de Vincennes?... — Croyez-vous que je ne me souvienne pas de vos menaces? — Eh bien! ces menaces, vous les avez tenues! Vous avez fait perdre à Eugène le goût de l'atelier... Vous l'avez conduit dans des bouges qu'auparavant il ne fréquentait pas, où il a rencontré des fainéants qu'il admire et qu'il imite!... Oh! vous m'avez fait bien du mal, et je me demande comment vous avez l'audace d'oser vous présenter ici!...
— J'aurai toutes les audaces! — Je vous aime !... — dit Paul d'une voix ardente et basse.
— Ah! taisez-vous! — Ne prononcez pas un tel mot!... vous le profanez ! . . .
— Jo vous aime ! — répéta Béraud.
— Vous mentez!... — L'homme qui aime véritablement ne veut que le bonheur de la femme aimée!... 11 comprend et pratique tous les sacrifices, même celui d'imposer silence à son cœur... — Si vous m'aimiez, vous respecteriez en moi l'honnête femme que je suis... — Et non seulement vous me me respectez point, mais vous me méprisez, puisque jo vous ai dit que je ne pouvais vous aimer, que je vous haïrais si vous persistiez dans vos desseins... et vous y persistez!
• ' — Oui, j'y persiste, — reprit Paul avec emportement. — et j'y persis-
terai quau*! même! J'y persisterais toujours, malgré votre liaiue ! — Je ne vous aime pas, dites-vous!... C'est vrai, car le mot amour est trop faible pour peindre ce que j'éprouve!... — Je vous adore, je veux vous avoir, la passion que vous m'inspirez me rend fou!... — La folie ne raisonne pas!... Rien n'éteindra la tlamme qui me dévore... rien... rien!...
— Pour vous posséder, aucun obstacle ne m'arrêtera, qu'il soit matérii'l ou vivant!... — S'il faut commettre un crime, je le commettrai... Je suis prêt!...
Et comme Victorine reculait avec une expression d'etfroi, le jeune bomme ajouta d'un ton plus calme :
— Mais, j'ai tort de m'emballer... l'emballement ne prouve rien et ne conduit à rien...
a Raisonnons... — Ouelle existence Eugène vous fait-il'.'...
— Cela ne vous regarde pas ! — répliqua Victorine. — Je l'accepte telle qu'elle est.
— Vous l'acceptez en souiïrant... en pleurant. — Vos joues se creusent.
— Vos yeux s'usent dans le travail et les larmes ! — les privations, l'abandon, le découragement, le désespoir, voilà ce que vous procurent le plaisir et l'honneur d être la femme d'Eugène Loiseau!
— C'était à moi de ne pas me maiicr. .. — En acceptant le mariage, j'en ai accepté les conséquences...
— Et vous les subissez! — Jolie institution, le mariage, quand on a pour conjoint un mauvais sujet, un paresseux, un buveur d'absinthe, tranchons le mot, une méchante brute!... — Vous savez maintenant à quoi vous en tenir à ce sujet!... — A défaut de l'amour — (car vous n'avez jamais aimé cet animal d'Eugène Loiseau, jamais! jamais! jamais!) — vous pouviez esj)érer le calme... — Vous ne l'avez pas plus que l'amour, et avec un pareil mari le pain quotidien manquera d'un jour à l'autre... — Vous le savez aussi bien que moi et vous tremblez en songeant à l'avenir. — Eh bien ! [irenez votre courage à deux mains et cassez la chaîne! — Demandez le divorce et il n'y aura pas l'ombre d'une difliculté pour l'obtenir, et alors. moi qui vous adore, je vous rendrai heureuse... Heureuse légitimement, entendez-vous, puisque vous paraissez tenir au viiMix jou qui se démode !... Je vous épouserai...
. — Vous m'épouseriez, vous!... — s'écria Victorine.
— Je vous le jure..,
— Vous n'êtes pas libre.
— Vous savez que je puis l'être demain...
— Je sais que vous avez juré k Jeanne Jjessourdy de l'aimer toujours, d'être son mari, et l'enfant que vous avez d'elle devrait vous rappeler vos serments!...
— J'étais jeune quand je les ai faits... — D'ailleurs, des serments de ce genre, on ne les tientjamais, c'est connu !... — Je croyais aimer Jeanne...
— je me trompais puisque c'est vous, vous seule, que je devais aimer!... Soyez ma femme !...
— Jamais!...
— Je vous adore!...
A- — Et moi je vous hais! — ma volonté est inébranlable... il ne peut y
avoir entre nous rien de commun !Je refuse de vous écouter plus longtemps... — Je méprise vos offres, je dédaigne vos promesses, je ris de vos menaces... — \oiis êtes pour moi un ennemi, je vous traite en ennemi!
— Allez-vous-en. Je vous chasse !...
— Vous me chassez!... — s'écria Paul Béraud dont le visage prit une expression effrayante.
— Certes! et j'en ai le droit, puisque vous venez m'insulter chez moi, et que c'est par vous que je souffre I...
— Alors, c'est la guerre?
— La guerre soit !
— Vous regretterez ces paroles, Yictorine, car je vous les ferai payer cher!... — Je serai sans pitié pour vous, jusqu'au jour où vous viendrez me demander grâce en me disant que vous m'aimez...
— Vous demander grâce, à vous ! — Mieux vaudrait cent mille fois mourir que de tomber à cet excès de honte !
— On croit cela, on ne meurt pas, et on se résigne... vous verrez! Vous avez la mémoire courte, ma chère!... Vous paraissez ne plus vous souvenir que je vous tiens par le passé... — Mais je n'oublie rien, moi! — Au revoir, Victoriue!... Au revoir!... A bientôt peut-être...
Et Paul Béraud, les traits bouleversés par une rage qu'il essayait vainement de déguiser en ironie, sortit du logement dont il referma la porte.
Victoriue, effarée, anéantie, se laissa retomber sur la chaise où elle s'asseyait pour son travail.
— Oh! — balbutia-t-elle en serrant son front entre ses deux mains, — que vais-je devenir?... Quelle torture nouvelle me réserve ce misérable'?...
— 11 sera sans pitié!... Il l'a juré... 11 tiendra parole!... Je suis perdue!...
L'employé du Crédit Lyonnais avait descendu l'escalier rapidement. Une fois sur le trottoir de la rue de Fleurus, il vil un liacre stationnant à quelques pas de la maison d'Eugène Loiseau. Il se dirigea vers cette voiture.
— Vous attendez quelqu'un? — dit-il au cocher, qui répondit :
— Oui, mais s'il fallait vous mener pas loin d'ici, je jjourrais faire uue petite course. — Où allez-vous?
— C'est bon, c'est Iwn, lit-il; ijle-loi de mon c-Lcniin, morveuse I
LlV. 76. F. nOY, «lit. - ReproducliuD inlcrdilc.
— Rue de Seine, 27.
— C'est trop loin... — Mon client n'aurait qu'à sortir pendant ce tempslà... je serais fautif... — .le ne peux pas...
Paul Béraud n'insista point et résolut de rentrer à pied. Aussitôt qu'il eut disparu, le cocher tourna bride et prit au grand trot la direction du quartier du Jardin des Platites.
XLMl
Eugène Loiseau et son nouvel ami, rénigmatique personnage que nous avons vu sous la double forme du philanthrope crasseux de la rue du Geindre et sous celle du prétendu ouvrier gainier, dînaient copieusement chez le restaurateur du boulevard Saint-Michel.
Le menu, commandé par l'Iiomme au béret bleu, était des plus corsés.
Les vins capiteux des grands crus remplissaient les verres mousseline.
— Pristi de pristi!... on cuisine bien ici, et la cave est fameuse! — disait Eugène Loiseau en mangeant, et surtout en buvaul comme deux. — Seulement, une chose m'inquiète...
— Quelle chose'?...
— Ça te coûtera bigrement plus cher que dix francs par tT'te, ce petit ballhasar-là, ma vieille...
— Qu'est-ce que ça peut le faire, puisque j'ai perdu et que c'est moi qui régale?... — Allons-y gaiement!... — L'héritage est là... — Donnonsnous du bon temps !... Il n'y a que ça, vois-lu, camarade !...
Puis, sans transition, se servant pour la seconde fois d'une l'orniule qui semblait lui être habituelle, il ajouta :
— Es-tu uu zig?
— J'en suis un... — Cause un peu... — T'as quelque chose à me proposer {
— Bien entendu...
— Qu'est-ce que c'est?
— Après dîner allons-nous au spectacle?...
— Ah! par exemple, c'est ça qui me botte... — fameuse idée! — Seulement à la condition (jue c'fst moi qui paierai les stalles d'nrilu sire...
— Comme tu voudras, mais alors, moi, je payerai à souper chez Baralte, à la Halle, en sortant de voir la comédie!...
— Oh! non... non... pas de sou[ier!... — iv[,lii|ii.i l.ii-iMii — Came ferait rentrer trop laril...
— Eh bien ! où serait le mal?...
— Elle doit être as-sez grinchue déjà, ma bourgeoise!
— T'as donc peur d'elle! — fil le gainier d'un ton de compassion ironique.
Loiseau se cabra.
— Peur!... moi!... — s'écria-t-il en frappant du poing; sur la table. — Ça ne serait pas à faire! Peur d'une femme!... Oh! là! là!... Nous soupnrons... Tu verras si j'ai peur... il ne manquerait plus que ça!... Faudrait donc se marier pour èlre esclave, alors? Eh bien! eh bien! et les droits de l'homme! qu'est-ce que nous en faisons, des droits de l'homme?...
— Du reste, nous ne nous attarderons pas trop, — reprit l'ouvrier gainier, — un bon potage, deux douzaines d'huîtres, un morceau de pâté de foie gras et une bouteille de Chablis... un mazagran et une goutte de vieux cognac, ça se tortille en trois quarts d'heure. — Tu seras au dodo avant deux heures du matin...
— Ça se trouve bien, car il faudra me lever demain matin dès le patronminette!... L'ouvrage presse et le contremaître a prévenu qu'il mettrait à la porte les ouvriers qui manqueraient... et justement il a contre moi une dent de longueur parce que je l'ai rembarré l'autre jour un peu carrément! Fallait voir!... 11 ne me raterait point! — Où irous-nous au spectacle?
— Au Chàtelel.
— C'est une idée ! — Qu'est-ce qu'on joue ?
— Une féerie.
— Bravo!... C'est mon caprico, les féeries! Il y a des ballets... ou voit des mollets... Ça me botte!... J'adore ça, moi, la danse sans jupons !... Ça me donne des idées folichonnes !..,
Le gainier continuait à faire boire son convive, dont il remplissait sans cesse le verre tout en se ménageant lui-même.
Au dessert il demanda du vin de Champagne.
Loiseau sentait déjà sa tète s'alourdir.
L'ivresse venait.
Le café fut accompagné de liqueurs variées, chartreuses de toutes les nuances.
Evidemment le gainier voulait griser son compagnon qui se laissait faire sans résistance, mais devenait de plus en plus sombre à mesure qu'il buvait.
L'addition payée, il dit d'une voix pâteuse cl lugubre, en jetant sa serviette sur la table :
— Allons au spectacle...
Pour descendre les marches, l'homme au béret fut obligé de le soutenir.
T.E MMiCIIANI) l)K DIAMANTS (lOo
— Ah çà I mais, on croirait (jue tu as ton jiliimet. ma vieille 1 — s'écriat-il en riant.
— Ce sont ces diables de vins lins... Ça me tourne... L'air me fera du bien...
Sur le boulevard Saint-Miiliel. le mari de Victoriue respira mieux, mais ne se dégrisa pas.
11 lui fallut d'abord, pour marcher ù peu près d'aplomb, s'accrocher an bras de son compagnon: mais comme il était robuste, et d'ailleurs habitué à boire, il reprit assez vite un semblant d'équilibre.
Quand les deux hommes arrivèrent au Chàtelel le spectacle était commencé depuis plus d'une heure.
Loiseau avait la gorge sèche et brûlante.
Pendant les entr'actes il étancha sa soif avec des bocks, que son ami improvisé payait libéralement.
La féerie finissait à minuit moins un quart.
Le relieur était beaucoup moins ivre qu'en entrant dans la salli;. — Ce fut lui qui rappela les huîtres et la bouteille de Chablis promises.
Du Chàlelet aux Malles la distance est courte.
Chemin faisant le gainier pensait :
— Il faut absolument qu'il ne puisse pas aller demain à son atelier... il est plus solide que je ne le croyais, cet animal-h'i !...
Les deux hommes entrèrent chez Baratte, où nous les laisserons pour aller rejoindre Paul Béraud que nous avons vu se diriger vers la rue de Seine en quittant la rue de Flcnrus.
11 marchait vite et sa pensée marchait jilus vile encore que lui.
Une rage sourde le mordait au cœui'.
La résistance de Yictorine l'irritait, l'énervait. — Son méjiris si hautement manifesté faisait naître en lui une ardente soif de vengeance.
L'amour très réel qu'il éprouvait pour la jeune femme était une passion brutale, sensuelle, bestiale en quelque sorte, dans laquelle le cœur n'entrait pour rien et les sens pour tout.
Il désirait Victoriue avec frénésie. — 11 était homme, ainsi que nous le lui avons entendu dire à lui-même, à commettre un crime pour ariivt;r à ses fins. — Il la voulait... ;i tout prix il fallait qu'il l'eut.
— Oui, elle sera à moi! — murmurait-il en niarchaut. — Cette lille qui a eu des amants me résisterait! Allons donc! Ah! je t'aurai, Victoriue! j(' le jure que je t'aurai ! si ce n'est de gré, ce sera de force !
El les flammes de la luxure s'allumaient dans ses yeux.
Paul Béraud habitait un logement au quatrième étage du nuiinTD '2~ de la rue de Seine, logement situé dans un second corps de bàtimi'ul, au fond d'une cour.
Les fenêtres donnaient d'un cùté sur celle cour, d»> l'autre sur des toits de maisons.
Après avoir i-efermé derrière lui la porte de la rue, le jeune homme leva la tête el jeta un coup d'oeil sur ces fenêtres.
Elles étaient éclairées.
Il monta très vite el sonna.
Au iioul de deu.K ou trois secondes la porte s'ouvrit et Jeanne Dessourdy parut, accompagnée de la petite Lina, sa fille.
— Ah! c'est papa'... — s'écria l'enfant. — Bonjour, petit papal... Embrasse-moi...
Et elle tendit ses joues rosées à Paul Béraud. Celui-ci la repoussa brusquement.
— C'est bon... c'est bon... — fit-il. — Ole-toi de mon chemin, morveuse...
Lina, toute triste, alla jileurer dans un coin de la chambre.
— Bonsoir, Paul, — dit Jeanne Dessourdy.
— Bonsoir...
— Tu rentres lard...
— D'abord il n'est point lard... ensuite je n'ai pas pu rentrer plus tôt... — Le dîner est-il prêt?
— Il l'attend depuis une heure...
— Eh bien! dînons...
L'employé du Crédit Lyonnais passa dans une petite salle à manger où trois couverts étaient dressés, el se mil à table.
Jeanne appela Lina el la fil asseoir entre elle et son père. L'enfant continuait à pleurer.
— Auras-tu bientôt fini les singeries? — lui dit Paul Béraud d'un Ion dur. en frappant du revers de la main les doigts mignons dont Lina se servait pour cacher ses yeux rougis.
— Ne la brutalise pas, l'aul, je t'en prie... — murmura Jeanne d'une voix douce. — La chère petite n'a rien fait de mal... — Elle pleure parce que lu ne l'as point embrassée... Elle a le cœur gros, et elle n'est poinl la seule...
— Assez de sensiblerie, hein, lu sais! — interrompit l'employé du Crédit Lyonnais. — Sers le potage...
■leaniic- obéit.
— il n'est venu jiersonne aujourd'hui? — demanda Paul.
— Si, deu.\ personnes... — Le tailleur el le boucher...
— Qu'onl-ils dit/
— Qu'ils venaient de remettre leurs factures entre les mains d'un
horanif> J'^flaires et que, si lu voulais éviter des poursuites immédiates, il fallait le voir sans retard et l'entendre avec lui...
— Le nom de cet homme d'all'aires'.'
— Asoslini, rue du Paon-Blanc, numéro 1.
— C est bien... je le verrai...
— Paul... — balbutia Jeanne d'une voix hésitante, — c'est la misère qui vient... — Le boulanger a refusé tantôt de faire un plus long crédit... — Nous avons des dettes, et eu ce moment tout semble vouloir tourner contre nous... — Je fais ce que je peux, tu le sais i>ien, mais je ne parviens pas à établir l'équilibre... tu devrais restreindre un peu tes dépenses au dehors...
— Restreindre mes dépenses au deiiors! — répliqua Paul. — l'ourquo donc ça? — Je fais ce qu'il me plaît...
— Sans doute, mais la vie d'intérieur devient impossible...
— Si cette vie-là ne te va plus, les portes sont ouvertes...
— C'est-à-dire que tu me chasses !...
— Non, mais tout siujplement que rien ne t'empêche de partir... Tu es libre...
XLVUl
Pendant quelques secondes Jeanne Dessourdy, comme suH'oquée par la violeni'e du coup qu'elle venait de recevoir, regarda le jeune homme avec une sorte d'égarement puis, appuyant ses deux mains sur son cœur près d'éclater, et étouffant ses san^^lots, elle bégaya :
— Paul... Paul... que l'ai-je donc fait pour que lu me parles ainsi?...
— Tu ne m'as rien fait... Tu m'ennuies, lu me fatigues, voilà tout!...
— Par pitié pour moi, par pitié pour ta lille, ne me dis pas de pareilles choses...
— Tonnerre du diable! — s'écria l'employé du Crédit Lyonnais en frappant sur la table, — me laisseras-tu diner en paix ! — C'est un enfer (|u'iinc exislence pareille!
— Qui en est cause?... — hasarda Jeanne.
— Toi, parbleu!.. . Toujoui's loi, avec tes récriminations continuelles !
— Quand le vase est trop plein il déborde... Ksl-ce ma faute ï Paul brisa son assiette.
— C'est la mienne, peut-èlrc? — vociféra-l-il.
Lina descendit de sa chaise, et toute tremblante courut se réfugier dans la cuisine.
Jeanne, se levant sans dire un mot, débarrassa la table des tessons de faïence de l'assiette brisée.
L'employé du Crédit Lyonnais voulait une dispute. — Il la lui fallait.
— A combien montant les factures du boucher et du tailleur? — demanda-t-il.
Jeanne alla fouiller dans le tiroir d'uti meuble, y prit les deux notes et les apporta.
— Sept cent vingt francs... — dit-elle après avoir jeté les yeux sur les totaux.
— Je ne peux pas laisser ces dettes-là impayées... — fit Paul.
— Tu sais que je n'ai plus d'arg-t-nt ici...
— Je croyais que tu devais toucher ce matin cinquanle francs...
— Je le croyais aussi, mais on m'a remis à quinze jours.
— Angélique Verrière te doit quelque chose...
— Oui, deux cents francs...
— Eh bien?
— Je n'ose pas aller les lui réclamer...
— Pourquoi"/
— II faudrait la mettre au courant de notre position...
— Où serait le mal? — Nous ne sommes point millionnaires, nous... — D'ailleurs, il n'est pas nécessaire d'être dans la panne pour réclamer ce qu'on vous doit...
— Certes!... mais...
— Il y a pas de mais! — interrompit Paul Béraud. — Tu iras dès demain te faire payer cette somme... et tu donneras des acomptes... . '.
— Les fournisseurs m'ont prévenue qu'ils n'en accepteraient aucun...
— Alors, tu vas me remettre tes bijoux, la montre, tes deux paires de boucles d'oreilles, ton poite-bonheur et tes bagues... — Tu n'as nul besoin de cette bimbeloterie pour travailler.. Demain matin je porterai tout ça au clou ..
— Il y a quehjues jours, j'ai déjà engagé ma montre... — murmura Jeanne avi'C embarras.
Paul se leva d'un bond.
— Tu as engagé ta montre!... — s'écria-t-il. — Tu l'as engagée sans me prévenir!. Qui donc l'a donné le droit de loucher ici à quoi que ce soit?
— Il fallait bien vivre... j'étais harcelée de petites réclamations... — D'ailleurs, comment t'aurais-je fait manger, puisqu'il ne me restait plus rien?...
— Tu pouvais l'arranger d'une aulre manière!... — Est-ce que, maintenant, on va crever de faim ici, par hasard?... — Autrefois ça marchait, cependant!...