‹ Le marchand de diamantsChapitre 16 sur 39 · I.I-: MAltfllIA.M) l)i: DIA.M.LNTS · texte numérisé non relu

I.I-: MAltfllIA.M) l)i: DIA.M.LNTS

\ j.-l.,riiii' i.r.lail I uifillo, ciM v;ii]t enleriilre (If.- |i.n, .iiuiiiiL .1 M |.

— Aulrofois tu jjai^nais moins, — i('|)(jii(Iil'Jeaiine avec doue» ur. — moimême je m; {,'aij(iais pas aulaiil , ft lu ne le plaignais jamais... Nous vivions bien et nous n'avions pas un sou de dettes!... Il est vrai que tu rapportais les mois entiers ù la maison...

— Je fais aujourd'hui ce qu'il ne me plaisait pas dt.' faire alors! — dit avec emporteraenl l'employé du Crédit Lyonnais. — Je suis nioii mailre,

LiV. 77. ¥. IlOY, «dil. — RcproducLon inler.lile. 77.

mon seul maître, et j'ai le droit d'agir ;i ma guise... Je le prouver-ai bien! — Donne-moi ce qui te reste de bijoux...

Jeanne, obéis.sante et résignée, alla ouvrir l'armoire et y prit un petit coffret en imitation de vieil argent, qu'elle plaça devant Paul, puis elle desservit la table et gagna la cuisine oîi Lina pleurait toujours.

Elle lit manger l'enfaut et la mit au lit où elle s'endormit le cœur gros et la gorge gonflée de sanglots.

Pendant ce temps Paul Béraud ouvrait le coffret et opérait un triage parmi les humbles bijoux qu'il contenait, négliijeant ceux dont la valeur intrinsèque était absolument nulle. — Il enveloppa de papier les autres et les mit dans sa poche.

Jeanne rentra.

— As-tii tout pris? — demanda-t-elle avec tristesse.

— J'ai pris ce qu'il m'a convenu do prendre...

— Au moins, sur la somme que le ilont-de-l*iélé te prêtera, mets quelque chose de côté peur acheter des souliers à Lina... — les siens sont troués...

— 11 faut faire en sorte avant tout qu'on ne me poursuive pas et qu'on ne vienne pas saisir ici... — répliqua Paul. — Je tiens à mes meubles...

— Cependant, pense à ta fille...

— La toilette de l'enfant ne regarde que toi...

La pauvre Jeanne, encore une fois, courba la tète, comprenant bien que contre un tel homme toute lutte était impossible.

Elle se remit à travailler, et Paul se coucha.

Tout en faisant courir son ai^iuille, la jeune femme sentait de grosses larmes tomber de ses paupièris et rouler une à une sur ses joues.

Pouvait-elle conserver encore la moindre illusion?... — Pouvait-elle ne point comprendre qu'entre elle et Paul tout était Uni? qu'il se détachait d'elle de plus en plus complètement chaque jour, et qu'il n'avait même pas l'instinct de la tendresse palernelle, n'éprouvant pour Lina que de l'indifférence.

La misî're arrivait.

Comment tout cela finirait-il ?

L'énigme sombre demeurait insoluble.

Jeanne jiossédait une intelligence très ouverte. — Elle avait le sens (Jroil. — £|1m ne se dissimulait point que peul-êtri' le mieux pour elle serait de vivre seule avec sa lille, après une rupture i oinplèle et définitive avec son amant.

Elle aurait du moins le calme relatif autour d'elle, et pourrait travailler pour élever son enfant.

LE MAKCUAM) DE 1j1A.MA.NTS (iil

^I.iis pieiidie liiiitiative d'une séparai ion, ne serail-ce pas commettre une faute nouvelle qui rejaillirait plus lard sur Linaï

Tontes ces pensées se lieurlaienl dans son cerveau et la plou,'ieaieut dans un découragement plein d'angoisses.

Elle travailla jusqu'à minuit aiin de tei'miner un petit travail (|ni devait lui èlre |)ayé le lendemain.

Avec li's quel(|ues francs qu'elle toucherait, elle pourrait faire vivre la maison sans humiliantes démarches pour obtenir encore du ciédit chez les fournissHurs; puis, après avoir embrassé sa tille qui dormait, elle essaya de jirendre un peu de repos.

Ce fut en vain. — La pauvre femme était trop tourmentée pour que le sommeil vint réparer ses forces, et à une journée de douleurs ce fut une nuit d'insomnie qui succéda.

A l'heure où Jeanne Dessourdy terminait son travail, Victorine, non moins éprouvée qu'elle, quittait aussi le sien, et pour la vingtième fois ouvrant sa fenêtre promenait sur la rue déserte un regard rempli d'inquiétude.

Eugène Loiseau n'était pas encore rentré.

Après le départ de Paul Béraud, et quand l'émolion violente causée par la visite de son effrayant amoureux se fut un peu calmée, elle s'était remise au travail, attendant l'arrivée de son mari.

Nos lecteurs savent déjà que l'ouvrier relieur, entraîné par l'homme au béret bleu, ne devait pas rentrer dîner.

Unit heures et demie sonnèrent, neuf heures, neuf heures et demie, dix heures...

A chaque instant Victorine prêtait l'oreille, croyant entendre des pas, courait à la fenêtre et l'ouvrait.

Quoique Loiseau l'eût déjà fait attendre ainsi plus d'une fois, quoique depuis les dernières semaines il ne rentrât souvent qu'après minuit, la fleuriste éprouvait cette nuit-là des angoisses plus vives que d'habitude.

Elle essaya de manger un peu, elle dut y renoncer.

Sa gorge était serrée, les aliments ne passaient pas.

Alors elle se remit an travail, espérant ainsi tromper l'attente.

Espérance vaine! — Tandis que son oreille était aux aguets, ses dojgts s'arrêtaient d'eux-mêmes, et des nuages de larmes obscurcissaient sa vue.

.\ deux heures du matin, brisée de fatigue, le corps secoué par des frissons nerveux, elle était encore à la fenêtre, épiant le retour du triste sire qui festoyait aux Halles.

Le prétendu gainier n'était [las l'homnie des denii-inesnres et des mesquines écorjomies. — Le sou|ier plantureux, amplement arrosé^ se prolongea jusiju'a trois heures du malin.

612 LE >IAIl(:iIA-\D DE DIAMANTS

A celle heure Eugène Loiseaii, complètemenl ivre, s'élait écroulé sous la lable où il dormail d'un lourd somuinl. L'homme au béret appela le gar-çon.

— Voilà un camarade que je vous recommande, mon brave! — lui dilil. — Impossible de le reconduire chez lui dans uu pareil étal. — Laissezle dormir ici bien tranquillement jiis(]u'ù ce qu'il se réveille... — Je \ais vous payer l'addilion et vous donner un bon pourboire.

— Soyez tranquille, — répondit le garçon, — je ne quitte le service de nuit qu'au coup de huit heures du matin... — Si à celte heure-là votre ami n'est pas capable de s'en aller à pied, j'irai lui chercher une voiture et je l'emballerai... — Eu atlendant, nous allons l'étendre sur ce divan. — Il y sera mieux que sous la table pour dormir.

Ce qui fut fait sans qu'Eugène Loiseau fil mine de se réveiller, ou seulement d'interrompre ses ronflements sonores.

Le gainier alluma un cigare, sortit du restaurant, gagna une station de voitures oii se trouvait un liacre attardé dans lequel il monta.

Trois heures du matin sonnaient à l'église Saint-Eustache.

— Où allons-nous, bourgeois? — demanda le cocher.

— Boulevard de l'Hôpital, numéro 8... — répondit le voyageur.

Il suffit de celle adresse, déjà connue de nos lecteurs, pour leur faire reconnaître un des deux affidés d'Arnold Desvignes.

En effet, l'homme au paletot râpé de l'assommoir de la rue Keller, le bienfaiteur du vieux Pierre Béraud, chiffonnier de son état, et le personnage au complet de velours et au béret bleu, n'était autre que ^yilliam Scoot, l'ex-pensionnaire du Cirque Fernando.

La pauvre Viclorine était à bout de forces.

A trois heures du malin, grelollanl de froid et de lièvre, elle se jeta sur son lit.

.Dormir, il n'y fallait point songer. — Dans l'élat de violente ébulliliou où se trouvait son cerveau, le sommeil ne pouvait venir.

Jusqu'à ce jour Eugène Loiseau, même quand il s'altardail le \>\n», n'avait jamais passé dehors la nuit tout entière.

Allail-il donc se mettre à découcher, maintenant?

La jalousie s'empara de 'Viclorine.

Son mari, à l'heure où elle l'allendait ainsi, se trouvait-il dans les bras d'une autre femme?

LE MARCHAND DE DIAM.VNTS f.l.J

Il ne manquerait plus que celai

Le jour parut.

Victorine, (jui n'avait point pris la peine de se dévêtir, saula en bas de son lit et se mit de nouveau à la fenêtre.

Paris était encore silencieux et ù peu près désert. — Sauf les escouades de balayeurs allant à leur besogne, on ne voyait personne.

l'eu à peu, l'une après l'autre, les portes s'ouvrirent, les volets des boutiques furent enlevés et le quartier devint vivant.

— Si cependant je l'accusais à tort? — pensa Victorine tout à coup, sans réfléchir à la prodigieuse invraisemblance de celte supposition. — S'il avait passé la nuit au travail.'...

Et cette idée nouvelle, tout absurde; qu'elle fût, lui apporta une sorte d'allégement moral.

Rien de plus facile, du reste, que de s'assurer qu'elle ne se trompait pas.

Le relieur allaita son atelier à sept heures, et il était sept heures moins un quart.

La fleuriste se coilTa d'un chapeau, mit un vêlement sur ses épaules et quitta son logement.

Elle fut arrêtée au passai;e par la concierge qui lui dit :

— Comme vous voilà matinale, m'amo Loiseau ! — .le n'ai jias entendu m'sieu Loiseau rentrer cette nuit... — Est-ce qu'il aurait fait encore des siennes, par hasard?

— Non... non... — balbutia Victorine avec embarras, — il aura passé la nuit au travail... Il paraît qu'en ce moment l'ouvrage presse...

— .Mlons, tant mieux!... — Si c'est comme ça, il n'y a pas lieu de se plaindre... au contraire...

Ne voulant point avoir à répondre à des ([uestions nouvelles, la fleuriste s'esquiva, traversa le jardin du Luxembourg et, en moins d'un quart d'heure, arriva à l'entrée des ateliers de reliure de la bibliotlièque Sainte- Geneviève.

Quelques ouvriers, sur le trottoir, attendaient l'ouverture des portes.

Victorine, s'adressant à l'un d'eux, lui demanda :

— Est-ce que vous êtes attaché aux ateliers de reliure, monsieur'.'

— Oui, madame?

— Connaissez-vous Eugène Loiseau?...

— Parfaitement... c'est mon voisin d'établi.

— Esl-ce qu'on a veillé, celle nuit, à l'atelier'/...

— Veillé? — Mais non, du toul...

— Eugène Loiseau a travaillé hier, n'est-ce pas?...

— Pourquoi donc (|ue vous me demandez tout (;a? — fil l'ouvrier. — Esl-ce que vous seriez sa femme?...

— Oui, — répoiulil Victoriiie.

— Alors, je comprends, m'ame Loiseau... — Le camarade n'est point rentré chez vous cette nuit...

— Non... — fit la jeune femme dont les iarmf'S jaillirent.

— Oh! il suit un fichu chemin, le camarade!... — Depuis quelque temps il est joliment changé!... iNuus ne le reconnaissons plus... — II oublie souvent de venir à l'atelier... si souvent que le contremaître lui a signifié qu'à la première manque il lui donnerait son compte.

— Mon Dieu !... — balbutia la fleuriste avec épouvante, — il serait sur le pavé!... Que deviendrions-nous?... Comment vivre?

La porte venait de s'ouvrir.

— Au revoir, m'ame Loiseau, et bonne chance... — lit l'ouvrier, et il entra avec ses camarades dont le nombre avait grossi peu à peu.

Yictorine resta clouée au sol, ahurie, regardant ces travailleurs se rendre à leur tâche quotidienne avec la sereine tranquillité du devoir accompli.

Quelques minutes s'écoulèrent puis la porte se referma.

Quand même Eugène Loiseau arriverait à cette heure on ne le laisserait point entrer, il serait porté manquant et ne pourrait se représenter qu'à onze heures.

La jeune femme, encore plus douloureusement préoccupée qu'au moment de son départ, reprit le chemin de la rue de Fleurus.

Quand elle arriva chez elle, son mari n'était point revenu.

Cette fois, Viclorine ressentit une véritable épouvante.

Un tel retard lui semblait ne pouvoir s'expliquer que jiar un accident. par un malheur peut-être.

Elle se mit à trembler de tout son corps et sa longue attente de la nuit précédente recommença, mais avec une bien autre intensité d'angoisse.

Neuf heures sonnèrent.

Tout à coup la fleuriste tressaillit.

On venait de frapper à la porte du logement.

Elle courut ouvrir et se trouva en face de Pierre Béraud, le vieux chiffonnier.

— Ah! mon oncle, — s'écria Yictorine en larmes, en lui jetant les bras autour du cou, — c'est le bon Dieu qui vous a envoyé ! Je suis bien malheureuse!...

— Nom de nom, de nom, d'un nom, tout ce qu'on m'avait dit est vrai, alors! — fit le chiffonnier en serrant sa nièce contre sa poitrine. — Oh! le chenapan I oh! le gredin! — Ah! maisi ah! mais! voilà qu'elle s'évanouit, — ajouta-t-il vivement, en soulevant et en portant dans la salle à manger la pauvre femme qui venait en effet de perdre connaissance

LE MARCHAND DE DIAMANTS Ci:;

Retournous aux Halles, chez Baratte.

Eugène Loiscau n'avait pas bougé du divan sur lequel nous avons vu le garçon l'étendre avec l'aide de William Scoot.

Nous avons entendu ce giirçon dire à l'homme au béret :

— A huit heures, je quitte mon service et je réveillerai votre camarade. Il tint parole et, à huit heures précises, il secoua vigoureusement le

dormeur.

Celui-ci agita ses bras et ses jambes en poussant des grognements inarticulés qui témoignaient d'une extraordinaire envie de dormir encore.

— Allons, allons, monsieur, — fit le garçon, — réveillez-vous... il est temps... Vous vous êtes donné une rude citile, mais ça doit être passé... Tenez, buvez-moi ça... ça vous recamjiera d'aidomb...

Et il présentait un grand verre rempli d'eau fraîche à Loiseau, qui venait enlin d'ouvrir les jeu.x et de se mettre sur son séant, mais qui n'ariivait point à rassembler ses idées.

Le mari de Victorine étendit niacliinalenient la main, prit le verre, l'approcha de ses lèvres et av;ila dun trait son contenu; puis, jetant un regard vague autour do lui. il demanda d'une voix pâteuse :

— Où donc que je suis?

— Où vous êtes?... aux Halles, parbleu! chez Baratte, où vous avez soupe avec un camarade et où vous en avez séché, des fioles!... Non, ma parole, c'était beau avoir!

Une lueur commençait à s'allumer dans rcs[irit du relieur. — La mémoire revenait.

Il voulut se dresser, mais ses jambes plièrent sous le jioids de son corps. — Il retomba iourdemenl sur h- divan, tourna vers le garçon un œil abruti et bégaya :

— Où donc qu'il esl, lui?

— Oui ça ! Votre ami '!

— Oui...

— l'arli depuis longtemps, après avoir payé laddilion, en recommandant d'avoir bien soin de vous et de vous éveiller eu tem[)S utile... ce que je viens de faire... — .\h! vous avii'z un riche plumet !...

— (J'itil''- heure qu'il est?

— Iluil heures cinq minute.s.

Loiseau lit un mouvement.

— L'atelier... — min'iiiuia-l-il.

— Oh! l'atelier! — répela le garçon en riant. — J'ai dans ma folle idée que vous n'y masserez guère aujourd'hui... — Le mieux serait de rentrer chez vous el de vous coucher jusqu'à ce soir...

— (iiiez moi... — dit l'ouvrier relieur imi (icnsanl {i Victorine, — cIh'Z

Gir. LE MARCHAND DE DIAMANTS

moi... Eh bien! ça va être drôle... — Une scène à grand tra la la! — Ah! qnelle scie, les femmes !

— Bah ! les scies, qu'est-ce que ça fait".' — Rentrez el faites dodo. — Si la bourgeoise gronde par trop, envoyez-la dinguer... ça la calmera tout de suite. — Voyons... faut-il aller vous chercher un fiacre?

— Non... j'aime mieux marcher... l'air me fera du bien... Eugène Loiseau se dirigea vers la porte en titubant.

Le garçon fut obligé de le soutenir pour l'aider à descendre l'escalier conduisant à la salle du bas.

Il y avait déjà des buveurs.

Le mari de Victorine passa en se raidissant et gagna la rue.

Autour des Halles avait lieu le va-et-vient habituel, surtout aux heures matinales.

Des bruits de toute nature, des cris confus, remplissaient l'air et produisaient sur Eugène Loiseau l'eflet d'autant de vrilles entrant dans son crâne par ses oreilles.

Marchant aussi vite que le lui permettaient ses jambes molles, il atlei gnit le boulevard de Sébastopol.

Là il fut obligé de s'arrêter et de s'asseoir sur un banc. — Tout tournait autour de lui, les maisons, les voitures et les passants.

— Il faut pourtant que j'aille à l'atelier... — se dit-il. — .Je verrai le contremaître... je lui conterai une blague...

Et, grâce à un prodigieux effort de volonté, il se remit debout, reprit son chemin et arriva, non sans beaucoup de peine, à la place du Panthéon.

La porte des ateliers était depuis longtemps fermée. — Il sonna. — Le concierge l'accueillit par ces paroles :

— Trop lard, monsieur Loiseau... — je ne peux pas vous laisser entrer.

— Ce sera pour midi...

— Je sais bien... — répliqua l'ouvrier relieur, — je voudrais seulement dire deux mots au contremaître... — C'est sérieux. — J'ai ma femme qui est très malade...

— C'est bon... — je vais le prévenir... — Entrez dans ma loge el attendez...

Le mari de Victoire s'accota au mur. — La sueur de l'ivresse mal dissijiée lui mouillait les tempes. — Les racines de ses cheveux lui faisaient mal.

— C'est rudement bête tout de même de se coller des plumets pareils!

— pensait-il. — La peine en passe le plaisir!

fepiggg^;

«'approchant de lu j<,iini- Ipinino, il lui oingla la joiiB d'un ruvers ilu main.

Le concierge reparut aussitôt, amenant le contremaître. — Ah! vous (Hi'S lin joli monsieur, vous! — lit cclui-(i rii ^'a(ln•s^,llll a l,i)i-<fau. — Vous av./. .n main des (tuvraî;es réclamés juir \l. !•• luhli.illif

l,IV. 7S. F. HIlV. ti.lil. — llc|.i.iilutlr..ii MiUnlile

Caire et fjui doivent demain entrer en rayon... — Vous .savez que c'est pressé, et vous ne venez pas travailler! — Que me voulez-vous?...

— Je vais vous dire, — commença l'ouvrier relieur, sa casquette à la main... — Il n'j' a pas de ma faute... — Ma femme est malade...

— C'est faux! — interrompit le contremaître.

— Comment, c'est faux! — Mais je vous assure...

— Inutile de mentir! — Vous avez découché... Vous vous êtes srto«</e comme un triste sujet que vous êtes, et c'est à peine si vous pouvez en ce moment vous tenir sur vos jambes... — Votre femme n'est pas malade... — Ce matin, vous ayant attendu toute la nuit en pleurant sans doute, elle est venue au moment de l'entrée demander aux ouvriers s'il savaient ce que vous étiez devenu...

Eugène Loiseau, qui jusqu'à cette minute chancelait sur ses jambes, ainsi que le contremaître venait do le dire, se redressa soudain.

— Ma femme est venue ici!... — cria-t-il en serrant les poings.

— Par intérêt pour vous. ..un intérêt que vous ne méritez guère...

— Ce que je fais ne la regarde ni peu ni beaucoup!...

— Je ne discliterai pas ceci avec vous, mais ce qui me regarde, moi, c'est d'exiger que dans les ateliers tout le monde soit exact... — Vous ne l'êtes plus, je me passerai de vous...

— Vous vous passerez de moi... — répéta Loiseau abasourdi.

— Parfaitement. — Je ne vous prends point en traître. — Je vous ai prévenu qu'.à la première incartade je ferais votre compte.

— Vous me renvoyez de l'atelier?

— On n'a plus besoin de vos services.

— Mais ce travail que j'ai commencé...

— Il est depuis deux heures entre les mains d'un autre. — Votre compte est fait... — Montez prendre les outils qui vous appartiennent, vous passerez ensuite à la caisse... et. vous savez, point de bruit, point d'esclandre dans les ateliers...

— Je ne monteraipas! — dit Loiseau avec violence. — Envoyez-moi mes outils et mon argent, mais ce que vous me faites aujourd'hui vous portera malheur, je vous en liche mon billet!

Le contremaître haussa les épaules.

— Je m'inquiète peu de vos menaces! — répliqua-t-il. — Ce sont des propos d'ivrogne qui ne tirent point à conséquence. — Vous ne voulez pas vous montrer à vos camarades, je le comprends, et je vais faire descendre vos outils chez le concierge, mais, quant à votre argent, je ne puis le toucher pour vous... Donc, si vous voulez être payé, passez à la caisse...

Loiseau fit un geste de colère: — il se décida cependant à aller trouver le caissier, qui le paya sans dire un mot.

LK MAliCIIA.M) l)K DIAMANTS Hli)

Le total de son compte était maigre : trente-cinq francs.

Il descendit, prit ses outils chez le concierg-e et fila.

Le congé qu'il venait de recevoir, tombant sur lui comme une douche d'eau glacée, l'avait dégrisé complètement.

Il ne lui restait qu'une prodigieuse lassitude de tous les membres, une grande lourdeur de tête, et une sourde colère au fond de l'àme, non contre lui-même, le seul coupable, mais contre son chef immédiat, et surtout contre sa femme.

— Ah! bah! je m'en licho pas mal! — murmurait-il afin de se faire illusion h lui-même. — Je sais mon métier... Je ne resterai pas longtemps sans ouvrage !...

Et il alla visiter successivement deux ou trois ateliers de reliure du quartier Saint-Germain.

Il jouait de malheur. — Partout les équipes étaient au complet. — On n'embauchait personne. — Alors il prit le chemin de la rue de Fleurus, de plus en plus furieux contre Victoire à laquelle il attribuait son renvoi.

AVilliam Scoot, après avoir quitté le restaurant des Halles où il laissait l'ouvrier relieur, rentra chez lui, nous le savons, et dormit cinq heures, — il ne lui en fallait pas davantage pour se retrouver d'aplomb h la suite de libations trop copieuses.

Vers huit heures, ayant re])ris le costume qu'il portait la veille, il sortit et remonta le boulevard de l'Hôpital.

A cinquante pas stationnait le coupé de louage que nous connaissons déjà. — Le cocher paraissait dormir sur son siège.

Scoot, s'approchant de lui, demanda eu anglais :

— (Ju'a fait notre homme hier soir?...

— Il est allé rue de Fleurus, numéro 11... — répondit le cocher dans la même langue.

— Combien y est-il resté de temps ï

— Une heure.

— Après /

— Il est retourné chez lui, rue de Seine...

— Bon... — Maintenant tu vasmo conduire rue du Geindre, numéro 17; lu iras attendre à trente [las de là... — En roule I...

Scoot s'était installé sur les coussins el il baissait avec soin les stores.

Aussitôt que la voiture roula il lira du colfre la défroiiue rrtpée sous laquelle nous l'avons présenté à nos lecteurs à l'assoniriioir de la rue Keller, el il changea celle défroque cniilre le coslume,<|u'il portail.

620 Li; MAP.CHAXD DE DIAMANTS

En faco du aunu'ro indiqué de la rue du Geindre le véhicule s'arrêta et ce fut le philanthrope Cordier qui en descendit.

Tandis que le cocher s'éloignait, ainsi qu'il en avait vequ l'ordre, l'honiuie au paletot crasseux parcourut dans toute sa longueur l'ailée étroite et sonihre d'une vieille maison, entra dans la loge située tout au bout, et demanda à la portière qui travaillait à un ouvrage de coulure :

— Il n'est venu personne pour moi, ma chère dame:'

— Non, monsieur Cordier... personne...

— Ça n'est pas étonnant... Depuis cinq jours que je suis emménagé, je n'ai pas encore eu le temps de donner ma nouvelle adresse à lieaucoup de mes connaissances... S'il venait quelqu'un, vous feriez monter.

— Bien, monsieur Cordier.

— Ah! j'oubliais... — J'ai acheté en route un coupon d'étoffe pour faire une robe à votre petite fille. — C'est une occasion, tout à fait. Si la petite est contente, je serai content...

Et le pseudo-Cordier tira de l'une de ses amples poches un petit paquet qu'il lendit à la concierge.

— Ah! vous êtes trop aimable! — s'écria celle-ci, — je vous remercie ])ien...

— De rien... de rien... — répondit le jihilanlhrope en sortant de laloge et en gravissant l'escalier.

Au cinquième étage il lit halle et ouvrit la porte d'une mansarde meublée d'une façon plus que sommaire, d'un lit en fer, d'une commode, d'une table, de doux chaises, d'un poêle de fonte et d'une petite bibliothèque dont les rayons supportaient de vieux bouquins.

Nous laisserons Will Scoot dans sa mansarde et nous retournerons rue de Fleurus, où nous avons vu le chifionnicr Pierre Béraud déposer sur une chaise de la salle à manger Victorine évanouie.

L'évanouissement fut de courte durée.

La fleuriste ne tarda pas à revenir à elle-même et à rouvrir ses j'eux pleins de larmes.

— Ah çà! voyons, malille, ■ — dit alors Pierre 15éraud. — ([u'est-ce qui se passe donc ici?... — Ça va mal, à ce qu'il paraît...

— Oui, mon oncle, bien mal! — répondit Victorine en sanglotant. — Eugène a découché cette nuit...

— Découché! lui! le polisson!... — s'écria le chill'onnier avec colère. — C'esl-il pour aller courir la gueuse?...

— Je crois plutôt que c'est pour se griser... — Il n'a point paru à son atelier ce malin...

— Tu en es sûre?...

— J'en arrive... — 11 manque maintenant presque tous les jours... —

Son ronlremailrc est très monté contre lui et l'a menacé, mais il n'en tient aucun coui[ile. — Il perdra sa }»lace et nous serons dans la misiye.

— Mazette!... tu vas vite en besogne, loi! — La luisèrt'...

— Nous y toucliotis, mon oncle...

— Tonnerre! mais ça n'est pas possible!

— C'est possible, puisque ça est... — Eugène ne rapporte ici que des <iuarls de paye depuis que nous sommes mariés.

— Qu'est-re qu'il fait du reste'.'

— Il fréijuente les caboulols... il joue... il boit de l'ajjsiiillie...

— Tu n'as pas essayé de le détourner de tout cela.'...

— Oh! si, j'ai essayé... je n'ai pas réussi... — je ne réussirai jamais... je le sais bien...

— Et pourquoi ça'

— Parce qu'il y a près d'Eugène un homme qui veut sa perte et dont l'influence est plus forte que la mienne...

— Un homme qui veut sa perle ! — répéta le vieux chiUoiuiii-r. — Tu en es sûre?

— Trop sûre, hélas!

— l']t (jui est-il, ce paroissien-là'.' — Comment (ju'il se nomme, le purichinelle qui se permet de détouirier mon nevcn de ses devoirs de bon ouverrier, de sa pot-houilli' de mari brave liomme, et qui fait pleurer ma nièce?

— Ah! vous le connaissez liieii... il est de la t'aniille...

— De la famille! allons donc! — Enlin. (jui?

— Paul ISéraud...

Le chilfoniiier lit un geste de stupeur.

— Hein? quoi? — qu'est-ce que lu dis l.i? — s'écria-t-il... l'aul... mon autre neveu ! — C'est des lubies (jue tu le fourres dans la tète!

— Non. mon oncle, c'est la vérité...

— Qu'est-ce que ça pourrait lui rapporter, à cet animal-là, de mettre votre ménage sens dessus dessous?... — Pour agir comme lu crois qu il le fait, quelle raison aurait-il?

— Ne me demandez pas cela, mon oncle, car je ne peux pas, je ne dois pas vous répondre: mais Paul liéraud est un misérable, je vous le jure... il a déjà perdu mon ménage, il perdra Eugène... — Le mari à la correctionnelle et la femme à la Seine, voilà ce qu'il fera de nous...

— Halte-là!... Halte-là! — s'écria Pierre. — (ja ne sera pas, ma nièce! je me charge d'y mettre bon ordre!... — D'abord, moi, je casserai les reins à Paul Béraud, tout mon neveu qu'il soit... et quant à ton Loiseau, je lui débagoulerai ce que j'ai sur le cœur ! — Malle-là! halle-là!... j'arrêterai les frais, ma nièce. f'i!st moi i|ui le If dis!

622 LE MAllCllA.M) UK DIAMANTS

Et le père Béraud s'emballait, rouge de colère, bredouillant tant il parlait vite.

Un violent coup de sonnette retentit à la porte du logement.

— C'est lui... c'est lui, mon oncle... — fit Yictoriue en se mettant à trembler du tout son corps, — oh! je vous en prie, soyez calme!

— Calme !... — répliqua le vieux chilFonuier. — Tu vas bien voir!

— Mon oncle, ie vous en supplie... — reprit la jeune femme, — c'est sur moi que tout retomberait si vous vous disputiez avec mon mari...

Un nouveau coup de sonnette se fil entendre, encore plus violent que le premier.

Victorine, se soutenant à peine, livide d'émotion et d'effroi, se traîna jusqu'à la porte qu'elle entre-bàilla.

Eugène Loiseau, d'un grand coup de pied, l'ouvrit tout à fait, entra les sourcils froncés, les regards furibonds, la bouche tordue, et s'écria d'un ton brutal :

— J'ai sonné deux fois!...

La fleuriste sentit redoubler son épouvante en voyant l'expression terrible du visage de son mari.

Le petit paquet d'outils qu'il tenait à la main lui fit comprendre ce qui s'était passé.

Loiseau jeta ce paquet dans un coin, et franchit le seuil de la chambre où se trouvait Pierre Béraud.

Un changement brusque s'opéra dans sa physionomie.

— Tiens! tiens! tiens!... C'est mon oncle! — dit-il en essayant de grimacer un sourire, ce à quoi il ne réussit que d'une façon très imparfaite. — Ah! ce brave homme d'oncle!

Et il tendit la main au chiffonnier.

Celui-ci mit la sienne dans sa poche en répliquant :

Fo ne te touche pas la main...

— Ah! bah! et pourquoi donc ça, mon oncle?

— Pourquoi"? Parce que tu n'es qu'un mauvais sujet, un flûneur, un loupeur, un faignant, un propre à rien! — Parce que tu fais du chagrin à la femme, que tu es toujours en bordées, au lieu d'aller à ton atelier; que tu découches et qu'au lieu d'apporter ton argent à ton ménage, tu le manges dans les assommoirs avec des fripouilles dont auxquels il en est un à qui je

LE MARCILVND DE DIAM/L\TS 623

dirai deux mots, étant, par malheur, de la famille!... Tu voulais savoir pourquoi... — Eh bien! tu le sais... — Es-tu content'.'...

Dans les dispositions morales où se trouvait l'ouvrier relieur, il fallait peu de chose pour le surexciter outre mesure. — Les paroles du vieux chiffonnier rexaspérèrent, et Victorine, le comprenant bien, faisait en vain des signes à son oncle, afin de l'arrêter.

Eugène Loiseau, la rage dans les yeux, l'écume aux lèvres, les poings levés, marcha sur sa femme.

— Faut donc à présent que t'aille chercher tes parents pour leur raconter ce qui se passe chez nous ! — dit- il d'une voix sifilaiite. — Ah! sale bète!... sale bêie !...

Ses poings allaient retomber.

Pierre Béraud se jeta entre Loiseau et Victorine en s'ccriant :

— Guerdin !... chenapan ! l'as pas honte ! il ne manquerait plus que tu l'assommes à cette heure !

— Je ne vous parle pas. mon oncle ! — Mèlez-vous de ce qui vous regarde !

— Eli bien ! je te parle, moi, vermine ! — Tu fais pleurer ta femme !... tu la feras périr de chagrin, et maintenant tu veux lui porter un mauvais coup, comme une brute véritable que tu es! — Ça ne se passera pas de cette façon !... — Ta femme, c'est ma nièce, je la défends, et en la défendant je me mêle de ce qui me regarde !

— V^ous n'avez aucun droit ici, entendez-vous, vieux birbe ! — glapit le jeune homme arrivé au paroxysme de la fureur. — Ah ! vous venez chez moi ni'agoniser de sottises, et vous croyez que je le supporterai et que je vous dirai : Grand merci ! — Allons, allons, mon oncle, videz-moi le plancher plus vite que ça, si vous no voulez pas que je vous flanque dans les escaliers !

— Mon oncle, — balbutia Vic'orine en tendant vers le chiffonnier ses mains tremblantes. — je vous en conjure, dites-lui que ce n'<;st pas moi (jui suis allée vous chercher et que jamais je ne m'étais plainte à vous...

Pierre IJéraud n'eut pas le temps de répondre.

— Tonnerre ! hurla l'ouvrier relieur en s'adressanl à sa femme, — c'est pas loi non plus peut-être qui es allée ce matin à la porte de l'atelier moucharder, en questionnant les camarades, et me faire passer |)our un propre à rien !

— J'étais iiKpiii'te de toi... Je tn'iniilais qu'il ne te soit arrivi- qui-ique malheur...

Le vii.'ux cliifldiniiiT commeiirait .'i cuniprendre qu'il faisait fausse rouli!,

— Vnyons, Kiigciic. — (il-il d'un lun di'verui conciliant. — h tout péché

miséricorde, pas vrai?.., — J'ai peut-être été un peu vif tout à l'heure... — C'est que, vois-lu, ça me cause un gros chagrin de te voir faire mauvais ménage. — Tu es un hon garçon, au fond... je le disais encoi'e tout à l'heure à Victorine. — Ce qui arrive, c'est la faute de ceux qui te conseillent mal...

— Personne ne me conseille ! — répliqua brutalement l'ouvrier. — Je n"ai pas plus besoin de conseils que de remontrances!... — Je suis mon maître... je fais ce que je veux, et je vous prie de me ficher la paix !... — Quant à toi, — ajouta-t-il en s'adressa iit à Victorine. — souviens-toi que je te ferai passer par un petit chemin où il n'y aura pas de pierres !... tu verras I... Pour commencer, empoche !...

Et, s'approchaut de la jeune femme, il lui cingla la joue du revers de sa main.

Yictorinc poussa un cri de douleur, suivi d'un long sanglot. Pierre Béraud s'élança sur son neveu.

— Ah ! brigand, tu bats les femmes !... — s"écria-t-il en le saisissant à la gorge.

Il suffit d'une poussée à Eugène Loiseau pour se dégager et envoyer à dix pas le vieillard trébuchant.

Allant ensuite à la porte qu'il ouvrit, il dit, les dents serrées:

— Si vous ne voulez pas que je vous casse les reins, foutez-moi le camp d'ici, plus vite que ça, et n'y remettez jamais les pieds !...

Puis, trouvant que le chilfonnier lardait trop à obéir, Eugène Loiseau, qui voyait rouge, le prit par les épaules et le lança au dehors, sur le carré, au grand scandale des voisins que le bruit de la dispute avait fait sortir de leurs logements.

Le jeune homme referma la porte avec une violence effroyable, et revint à Victorine.

— Il ne s'agit pas de pleurnicher pour une calotte ! — lui dit-il, — tu en verras bien d'autres !.. .

— Non ! — répliqua-l-elle en relevant la tète et enregardant son mari en face, — non, je n'en verrai pas bien d'autres !... — Je reste à la maison, je travaille, j'attends, je pleure, et voilà ma récompense !... Eh bien ! je me révolte à la lin ! — Je te défonds de porter la main sur moi!...

— Ah! tu me défends!...

— Oui.

— Et si je passe outre '.'...

— Je me défendrai.

— Défends-toi donc ?

Un nouveau souftlet, plus violent encore que le premier, Miit frapper au visage la pauvre Victorine.

E\ l'cnlanl, avec l'iiide ilv Joaiinc, su vêtit rupiili'iiiiiil.

— Ail! Il- lâche!... 1»; h'iclic ! — bégaya-t-elle eu tombant ii la renversa, prise d'une crise de nerfs.

Eugène Loiscau haussa les épaules avec un ricanement et, laissant sa femme se débattre; sur le [ilancher. [)ril sa cas<]iiette et sortit de la maison.

F^'œuvre d'Arnold Di-syIl^ik-s marchait bon tiaiii.

'l'out venait le servir !

Liv. "'.1. r. ROY. édll. - Kïurodaolion loKrlilii. 7U

La faille ancienne de Viclorinej l'amour malsain di' Paul l$éi'aud et la brutalité naturelle de l'ouvrier relieur travaillaient à la fois pour lui !!

.N'éprouvant ni un remords, ni même un regret de ce qu'il venait de faire, Loiseau prit le chemin do la brasserie où nous l'avons vu la veille au soîr.

Il espérait y trouver son compagnon de la nuit précédente, l'homme au béret bleu, le prétendu gainier.

Pierre Béraud, le vieux chiffonnier, on sortant tout abasourdi de la maison de son neveu, ne s'expliquait point qu'il se fût laissé jeter dehors sans avoir au moins riposté par quelques horions. — Aussi gesticulait-il dans la rue, en murmurant des phrases incohérentes qui n'avaient assurément rien de flatteur pour Eugène Loiseau.

Afin de calmer son irritation il entra chez un marchand de vin et se fit servir un verre d'eau-de-vie, selon son habitude invariable de traiter sa colère par les alcools.

Après avoir passé cinq minutes devant le comptoir il était rentré en pleine possession de son équilibre moral, et il prenait le chemin de la rue dii Geindre, cherchant le numéro 17, car il n'avait point oublié l'adresse donnée par son singulier bienfaiteur, le philanthrope crasseux et rApé.

— Monsieur Cordier? — demanda-t-il à la concierge.

— Au ciiilièiiic... la porte au foiul du colliilof...

Trois minutes plus tard le chiffonnier frappait à la porte delà mansarde, et les deux hommes se trouvaient en présence.

— Tiens ! monsieur Pierre Béraud I — s'écria Will Scoot en jouant la surprise — Entrez donc 1 Votre visite me fait plaisir... — Vous vous portez bien?... tout va bien ?...

— Oui, monsieur Cordier... — Grâce à vous je suis tranquille... J'ai payé ma propriétaire et je viens vous remercier encore...

— Ça n'en vaut pas la peine... — On est heureux d'obliger un brave homme comme vous!... — N'en parlons plus... ^^ Avez-vous vu votre neveu ce malin?...

— Je sors de chez lui...

— Eh bien ?

— Eh bien ! c'est un gueux!... un polisson!... une canaille!...

— Je vous l'avais bien dit...

— Vous n'en aviez pas dit assez! — Il a découché cette nuit... — Il vient seulement do rentrer, et en rentrant il a battu sa femme... — C'est une brute abominable I...

— Il abattu sa femme, ah! ah!... Je suis loin de l'ajqirouver, mais il avait peut-être ses raisons pour (-a... de boiuies raisons...

Pierre Béraud regarda d'un air hébété sou iulcrloculwur.

— Ses raisons pour ça? — répéla-t-il.

— Uame!... tous les torts ne sont peut-être pas de sou côté...

— Une petite femme qui travaille comme un cheval de fiacre, tandis que ce vaurien fricasse tout en ribottes !...

— Je ne parle point du présent... Mais il arrive qui-lipiefois que le pn'Hent résulte dupassr. . .

— Le passé de ma nièce n'a rien à voir dans riucouduit(; de son gueux de mari I

— Eh! eh ! qui sait?

— Moi, je le sais !

— On croit savoir, et on se trompe ! — Tenez, monsieur Pierre, je ne voudrais pas vous fâcher... — Je vous estime... je suis votre ami, moi... et je vous l'ai prouvé... mais il y a longtemps que jhabile le (juartier, et j'en ai bigrement connu, de ces jeunesses...

— Eh bien?

— Eh bien! Eugène Loiseau aura peut-être fait, après son mariage, des découvertes désagréables.

LU

— Des découvertes désagréables!... — répéta Pierre Béraud. — Quelles découvertes?

— Vous me comprenez bien sans que je mette les points sur les /... — fit le prétendu Cordier en riant.

— Ça veut-il dire que ma nièce aurait /W«/i' étant demoiselle ?....

— Dame !

— C'est une menterie ! — s'écria le chilTonnicr.

— i\e vous fAch(;z point, monsieur Pierre... vous le regretteriez ensuite...

— \ictorine aurait eu des amants ?...

— Jf ne sais pas si elle en a eu plusieurs, mais elle en a eu un. c'est certain... Or. vous devez comprendre que si on est venu apprendre ça à Eugène Loiseau qui. nalurellenn-nt, ne s'en doutait guère, la chose a di^ lui jiarailre peu drule... 11 a pris le chagrin à cœur... le chagrin mène à boire... Il est devenu ivrogne et. ime fois (|u'on a dans la tète un coup de sirop de trop, on ne se connaît [dus... — Il en faut souvent moins que c<i pour rharigi-r un bon ménage en véritable enfer, et ce n'est pas toujours In faute du mari...

Pierre Béraud, la bouche béante, les yeux arrondis, écoutait avec autant de stupeur que de chagrin.

— Vous ne vous fichez pas de moi ? — bégaya-t-il ensuite. — Viciorine aurait eu un amant avant son mariage?...

— Oh ! quant à ça, je vous en donne ma parole d'honneur ! — Si je le dis, c'est que j'en suis sûr...

— Ça ne serait-il point, par hasard, ce pas grand'chose de Béraud"?...

— Qui ça, Béraud.'... - — Un de vos parents ?...

— Mon neveu... un plumitif... un freluquet... un poseur...

— Paul Béraud, alors ?

— Vous le connaissez aussi , celui-là?...

— Je vous ai dit que je connaissais tout le monde... — Il vit avec une jeune femme, sa cousine je crois, une couturière, et la rend fort (malheureuse...

— Jeanne Dessourdy, ma propre nièce... c'est bien ça... — Alors il aurait été, dans le temps, l'amant de Victorine?

— Et il le serait peut-être encore.

— Ou'est-ce que vous me racontez là ! — Victorine parle de lui comme d'un misérable, d'une canaille, et l'accuse d entraîner son mari... de le perdre...

— Oui sait si ce n'est pas pour mieux cacher son jeu?... les femmes sont si rouées... si malicieuses...

— Oh! quant à la malice, des vrais singes!... — Enlin, je n'eu reviens pas ! — J'en suis comme un ahuri de Chaillot...

-- Voyez-vous souvent Jeanne Dessourdy, votre nièce, qui vit avec Paul Béraud ?

— Pas souvent, mais quelquefois...

— Je crois qu'il serait bon, dans son intérêt, de l'avertir de ce qui se passe...

— Ah ! vous croyez ça ?

— • Sans doute... Ça aurait l'avaiitai^e de la mettre en garde contre les malheurs qui peuvent lui arriver... — Un jour ou l'autre Victorine quittera son mari, et Paul Béraud ira vivre avec elle.

— Il aurait assez peu de cœuriiour abandonner sa jtetite fille ! — s'écria le vieux chifTonnier.

— Le cœur ! — il n'en a pas...

— Ça, c'est vrai, par malheur !... l{h bien ! savez-vous ce que vais faire pendant que je suis dans le quartier?... — Je lilc rue de Sfinc, chez Jeanne Dessourdy, et je démasque le pot aux roses...

— Vous avez raison... — Ça fera ouvrir les yeux de la pauvre femme sur un homme qui la trompe et, sachant à (]uoi s'en tenir, elle pourra peut-

LE MARCHAND l)K DIAMANTS C29

être rétablir l'équilibre entre les deux ménages... — C'est une bonne acliou que vous ferez là, mon brave !... — Revenez me voir... — Le matin, vous me trouverez presque toujours, et quand vous aurez besoin d'une ou doux pièces de cent sous, comptez sur moi...

Pierre Béraud échangea de chaudes poignées de main avec le faux Cordier qui le reconduisit jusqu'au bout du couloir, et il se dirigea du côté de la rue de Seine.

Pendant la nuit qui venait de s'écouler Paul Béraud. au lieu de doimir, avait réfléclii profondément à ce qu'il devait faire.

L'idée de posséder Victorine l'obsédait de plus en plus.

Pour arriver à son but, il était prêt à tout, à la violence comme à la ruse, mais il fallait trouver un moyen, et ce moyen il le cherchait.

Là n'était point, d'ailleurs, le sujet unique de ses préoccupations.

Il songeait à sa position actuelle.

Son faux ménage lui pesait cllroyabiemcnt sur les épaules, maintenant qu'il n'éprouvait [ilus rien pour Jeanne Dessourdy, sa cumpayne illégitime.

Ne voulant supporter aucune entrave, il ne se sentait pas assez libre, pas assez maître de ses actions...

Ce féroce égoïste, cet être sans cœur et sans âme, calculait d'ailleurs que la petite Lina était une bouche de plus à nourir, et que sa toilette, si modeste qu'elle fût, coûtait quelque chose.

Ses appointements, suflisants pour une existence modeste, ne l'étaient point pour la vie de dissipation qu'il menait.

11 avait des dettes — des dettes criardes.

La nécessité s'imposait de les payer, ou tout du moins d'arrêter les poursuites imminentes.

Le loyer de l'appartement était à son nom. — Il tenait jiar-dessus tout à ce qu'on no saisît point le mobilier.

Où prendrait-il l'argent nécessaire pour en acheter un autre '?

Il songeait à sa rencontre de la veille avec Jules Verrière, et à l'olfre d'une place avec une augmentation d'appointements de soixante-quinze francs |iar mois dans les bureaux de la liainjuc iiniiiilfiiir.

JJevait-il accepter/

(Juoi rju'il en eût dit à i'iugène i^oiseau, il n'avait encore jiris à cet égard aucune détermination.

Vers sept heures du malin, il se leva.

Jeanne était debout, travaillant.

— Tu sors déjà? — lui demanda-t-elle l'ii le voyant iir^t à partir plus tôt que de coutume.

— Oui. — répliqua-1-il. — N'onlilic pas d'allt;r aujourd'hui nii'-inr

630 LE MAKCllA.M) UE DIAMANTS

réclamer à Angélique Verrière ce qu'elle le doit. — Nous avons besoin d'argent.

— Cette démarche me coûte beaucoup, mais, puisque tu le veux, j'irai.

— J'y compte parbleu bien !...

— Rentreras-tu déjeuner?

— jNon.

— A quelle heure le dîner?

— A l'heure habituelle.

— Seras-tu exact aujourd'hui ?

— Je n'en sais rien... Tu le verras...

— Tu n'embrasses pas la mignonne avant de partir?

— Est-ce que j'ai le temps! — Il faut que j'aille au Monl-de-Piété, que je déjeune et que j'arrive à mon bureau au moment de l'ouverture... Bonjour...

Et Paul Béraud sortit rapidement.

— Ni un regard d'amitié, ni une bonne parole !... — murmura Jeanne avec tristesse quand la porte se fut refermée. — Sa fille et moi nous ne comptons plus pour lui... mais pourquoi .' — Que se passe-t-il?... Puisqu'il a cessé de m'aimer, est-ce donc qu'il aime ailleurs?...

Le visage de la jeune femme changea d'expression, et la colère remplaça la tristesse dans son regard.

— Ah ! si cela était ! — fit-elle. — Quoi je supporterais avec mon enfant es froideurs, les injures, les privations, la misère... Je m'épuiserais au travail pour lui coûter moins cher, et c'est à une autre qu'il porterait ses douces paroles, ses caresses, son argent peut-être !... Une autre sourirait quand je pleure !... Une autre serait joyeuse quand je souffre! Ah! non! non! par exemple !... Ce serait trop!... — J'ai pu tout supporter et baisser la tête, mais cela je ne le pardonnerais pas ! — S'il aimait une aulr.- femme, je le tuerais !etje la tuerais aussi, elle!

Jeanne éclata en sanglots.

Des larmes abondantes inondèrent son visage et la calmèrent un peu.

— Que faire? — balbutia-t-elle, — que faire pour le ramener à nous ? — pour qu'il nous aime, ma lille et moi, comme il nous aimait autrefois, comme nous l'aimons toujours?... Ah ! si je savais ... si je savais...

Pendant quelques instants Jeanne resta pensive.

Elle fut tirée de .sa profonde et sombre rêverie par la voix de Lina qui, de la chambre voisine, lui criait:

— Petite mère, je n'ai plus sommeil... Viens me lever. Jeanne courut auprès de l'enfant qui lui tendait les bras. Elle la prit, la pressa contre son cœur et la couvrit de baisers.

LE xMAIlClIAND Dli UIAMA.NTS G31

— Ta pleures, petite mère !... — dit la mignonne en sentant sur les siennes les joues humides do la jeune femme.

— Je ne pleure pas, ma chérie... Tu te trompes...

— Papa est parti?...

— Oui...

— Déjà !

— Il était très pressé et avait beaucoup de courses à faire...

— 11 ne m'a pas embrassée !

— Si, mais tu dormais... Il t'a embrassée très doucement pour ne pa t'éveiller.

— Est-ce qu'il était encore en colère comme hier?

— Non, ma chérie...

— Petite mère, papa ne nous embrasse pas comme autrefois... il ne nous aime plus guère... Je le vois bien, moi... et cependant nous ne lui avons rien fait... nous l'aimons bien...

Jeanne ne put empêcher ses sanglots d'éclater de nouveau.

— Il ne faut point penser cela, mon cher trésor, — dit-elle, — nous t'aimons de tout notre cœur... ton père et moi...

— Oh! toi, oui... mais lui !

— Lui aussi, ma chérie... lui aussi, je tassure... garde-toi d'en douter... ce serait mal...

Lina secoua sa jolie tète bouclée et ne répondit pas.

— Voyons, chérie, habille-toi vite, — reprit Jeanne. — Dès que tu auras pris ton café au lait, tu iras à Técole...

— Oui, petite mère...

Et l'enfant, avec l'aide de Jeanne, se vêtit rapidement. \u moment de mettre ses bottines, elle les regarda. Elles étaient trouées en deux endroits.

— Est-ce que papa m'en rapportera de neuves? — dt-nianiia-t-cllc.

— C'est probable, mignonne... mais tu ne peux sortir ainsi... pour aujourd'hui tu mettras tes bottines des dimanches...

Tandis qu'elle chaussait sa lille, la pauvre femme se disait.

— Quand on songe qu'il dépense tout au dehors, et qu'il refuse à son enfant les chaussures dont elle a besoin!... — Par moment, j'ai honte do l'aimer !...

Et un frisson passa sur son corps.

LUI

En sortant de chez lui Paul BérauJ se dirigea vers la succursale du Mont-de-Piété, située boulevard Sainl-tiermain.

Ou lui offrit deux cent quatre-vingts francs de tout ce qu'il avait emporté.

11 en voulait trois cents, mais le préposé aux estimai ions refusa net et il fut obligé de se contenter de la somme olferte.

Avec cet argent le jeune homme se proposait d'obtenir terme et délai de l'agent d'allaires chargée du recouvrement delà créance du tailleur et de celle du boucher.

Paul Béraud ne se demandait point comment il se faisait que cet agent d'affaires eût mission d'agir pour les deux créanciers; particularité qu'il aurait pu cependant trouver singulière.

Il se rendit rue du Paon-Blanc, entra dans la maison que nous connaissons et sonna à la porte de rilalien qui, selon son iiivarial)le haiiitude, vint lui-même ouvrir.

— C'est vous qui êtes monsieur Agostini ? — lui demanda Paul.

— Si, signor...

— Je me nomme Paul Béraud, et je viens au sujet de deux créances entre vos mains...

— Entrez, monsieur...

Agostini introduisit dans son cabinet l'employé du Crédit Lyonnais et, lui désignant un siège, lui dit:

— Vous venez solder les deux créances?...

— 11 me serait impossible de le faire aujourd'hui, mais je vais vous remettre un acompte sur chacune d'elles...

— [Je n'accepterai pas d'acompte, monsieur , il me faut la somme intégrale...

— Mais c'est d'une rigueur inouïe!

— J'ai des ordres précis. — J'attendais votre visite ce matin... — Si vous ne payez pas, je sors pour aller chez l'huissier et vous recevrez demain assignation au Tribunal de commerce.

— Ne faites pas cela, monsieur !... je suis prêt à vous payer immédiatement une des deux créances, celle du boucher, qui se monte à deux cent quatre-vingt-cinq francs... Quant à celle du tailleur, en présence de mon évidente bonne volonté, vous m'accorderez un peu de temps.

— Impossible...

LK MAliCllAM) l)F, DIAMA.NTS

ilirii' JiMniif', viiilà lioia ceiils lianes

— .!<; vais avoir une place diml les a|)i)oiiileinoiils soiil Ifcaucoiip plus forts que ceux que je louche aujoiutl'liui... — Il me sera facile de vous donner cent francs par mois... — lin rini] mois, je nio serai aciiiiillé... ot je payerai des intérêts... Acceptez cela, monsieur...

— Je n'en ai pas le droit... — J'ai reçu des ordres formels, je vous le répète, et je no puis m'en écarter...

Page 1