‹ Le marchand de diamantsChapitre 17 sur 39 · I.IV. XO. H. IIOV, «lu. — |-.r|,r(Hlui.liua inlnl.hlc. HO · texte numérisé non relu

I.IV. XO. H. IIOV, «lu. — |-.r|,r(Hlui.liua inlnl.hlc. HO

Paul Béraïul, qui s'était assis, se leva.

— Alors, — dit-il, — puisque, si je paj-c intégralement la créance du boucher ça ne vous empêchera pas de me poursuivre pour celle du tailleur, je ne paye rien du tout !

— A voire aise. — Avant midi je serai chez l'huissier.

Paul Béraud sortit furieux, mais il ne tarda guère à se calmer.

Une idée soudaine venait de lui traverser l'esprit.

11 regarda sa montre.

Elle indiquait dix heures.

Depuis une demi-heure déjà, Paul Béraud aurait dû être à son bureau

— Ah ! — murmura-t-il, — c'est ainsi ! — ils me poussent à bout !... — Tant pis pour eux!... ils n'auront pas mon mobilier!... Je le vendrai avant qu'ils ne le fassent vendre ! — Je ne retournerai au bureau que pour régler mon compte et j'accepterai l'offre de Jules Verrière... - Voilà donc l'occasion attendue depuis longtemps d'en finir une bonne fois pour toutes avec une situation qui m'assomme !

Sur le quai, à la première station de voitures, le jeune homme prit un fiacre et se fit conduire rue de Bucy, à VUùtd de Provence.

L'Hôtel de Provence élSiitun établissement de dixième ordre, jouissant dans le quartier de la plus fâcheuse réputation. — On y connaissait Paul qui venait de temps à autre y passer quelques heures avec des maîtresses de hasard.

Il loua une chambre au mois, paya une quinzaine d'avance et annonça qu'il allait envoyer différents bagages.

Ceci fait, il rejoignit son fiacre et donna au cocher l'adresse de la rue de Seine.

— Allez m'alteudre en face du numéro 21... — ajouta-t-il. — je vous y rejoindrai tout à l'heure.

Paul entra, quelques pas plus loin, chez un marchand de meubles d'occasion avec lequel il avait conclu plusieurs petites affaires.

— Je quille Paris ce soir et je veux vendre mon mobilier... — lui dil-il. ' — Si nous nous arrangeons, il faudrait l'enlever séance tenante...

— J'ai justement une tapissière devant la porte, — répliqua le marchand, — je vais dire au conducteur de ne pas s'en aller; ensuite nous verrons ça...

— Venez, et prenez de l'argent...

— J'en ai sur moi...

Le brocanteur suivit son client.

Celui-ci pensait :

— Si Jeanne est à la maison, je hii ferai ciimprendre en deux mots la nécessité de preudie un parti radical cl ininiédial... Si elle est sortie

pour aller chez Angélique Verrière, i;a vaudra ceut fois mieux!... — Ni pleurs, ni reproches, ni jérémiades!... — Eh! allez donc!... — J'en ai assez, moi, de cette existence-là !... — J'en ai par-dessus la tète! La vie de gari;on, il n'y a que <;a !

On était arrivé.

Paul entra chez le concierge.

— Madame est là? — demanda-t-il.

— Non, monsieur... Elle vient de sortir tout à l'heure avec la petite... Elle a dit qu'elle serait peut-être longtemps dehors, et elle a laissé la clef...

— Faites-moi le plaisir do monter chez le propriétaire et de le prier de préparer les quittances de loyer de ce terme et du prochain... — Je vais vous les payer... — Le directeur du Crédit Lyonnais m'envoie au Comptoir de Lyon. — Je pars ce soir et je vends mes meubles...

— Ah! par exemple, en voilà du nouveau! « Est-ce que madame sait que vous partez?

— Elle le saura en rentrant... — Dépêchez-vous, je vous prie...

— Tout de suite, monsieur Béraud...

Le marchand de meubles, conduit à l'appartement de l'employé, lii son estimation et offrit douze cents francs de ce qu'il contenait.

C'était le tiers tout au plus de la valeur réelle, mais il ne fallait pas songer à trouver davantage.

Le jeune homme accepta, reçut l'argent, paya deux termes et. tandis qu'on enlevait le mobilier, il mit dans une malle ses elfets personnels, ceux de Jeanne et de Lina dans une autre, pria l'un des déménageurs de descendre la sienne et de la charger sur le fiacre, puis il descendit lui-même.

— Je sais où est madame, — dit-il à la concierge, — je vais la retrouver...

Et il s'élança dehors.

Cinq minutes après, la malle était montée dans la chambre retenue par lui à I'ILMi'I de Provence, et il rejoignit son fiacre.

— Où allons-nous:' — demanda le cocher.

— Boulevard Ilaussmann.

Et Paul donna le numéro de l'hôtel de Jules Verrière.

Le jeunt' homme avait son plan.

Convaincu que Jeanne était allée chez -Vngélique pour lui demander le payement d'une note de deux cents francs, il comptait l'attendre sur le boulevard, l'aborder à sa sortie et l'empêcher de retourner immédiatement rue de Seine, de manière à ce qu'elle n'y rencontrât point les déménageurs du marchand de meubles.

Jeanne, en effet, se trouvait eiicon" à riiiMil Verrière.

636 LE MARCHA.ND DK [)IAMANTS

Après avoir coiuluit Lina à l'école, elle avait pris à pied, en marchant lentement, le chemin du boulevard Hnussmann.

Depuis le départ du lieutenant Emile Vandame pour Toulon, d'où il devait s'embarquer pour l'extrême Orient, et après la scène terrible entre Angélique et Arnold Desvignes, à Vincennes, dans la rue du Fort, scène à laquelle nous avons fait assister nos lecteurs, la jeune fille était très souffrante — nous pourrions presque dire très malade.

Une fièvre violente avait succédé à son évanouissement, causant à sœur Marie une épouvante sans bornes, et, le jour suivant, la nécessité d'envoyer chercher un médecin s'était imposée.

Le médecin déclara que l'état de M"* Verrière ne lui semblait eu aucune façon dangereux, mais qu'il fallait beaucoup de calme physique, et une tranquillité morale absolue.

De toute la semaine, sœur Marie n'était point sortie de l'hôtel et n'avait cesser de veiller auprès de sa cousine, laissant Misticol se morfondre dans une attente et une inaction qui lui semblaient lourdes, et s'étonnant de ne point voir sortir la religieuse à laquelle il aurait voulu donner au moins sa nouvelle adresse.

Verrière et son associé étaient d'accord pour accorder momentanément à Angélique le calme ordonné par le médecin.

— La secousse a été rude... — disait Arnold au banquier. — • Laissons l'équilibru se rétablir, et pour le moment occupons-nous de l'opération générale...

Et il avait donné à Will Scoot, à Trilby, à Agostini, l'ordre d'agir.

Nous avons vu ces trois honnêtes gens à l'œuvre.

Angélique se trouvait avec sœur Marie dans le jietit salon de son appartement jiarticulier lorsque la femme de chambre vint annoncer que M'"" Jeanne Dessourdy, la couturière, demandait à rire reçue par .M"" V^errière.

— Faites-la bien vile euli'er. cette bonne .leanne... — répondit Angélique.

La jeune femme parut presque aussitôt, et la lille du lianipiier lui tendit la main en s'écrianl :

— Soyez la bienvenue !... — Vous m- pouvez vous ligurer à quel point votre visite me fait plaisir!

— Avez-vous doncéié souffrante? — demandaJeanne, douloureusement étonnée par l'aspect du visage amaigri et pâli de sa cousine.

— Elle a été presque gravement malade... — répondit sunir Marie. — Mais à présent la voici en pleine convalescence... — 11 ne lui faudrait plus

LE MARCHAND DE DIAMANTS 0;n

qiip lair de la campag;ne et je vais demander pour elle à mon ourle de qiiitlei- Paris pendant quelque temps.

— Oui, — murmura la fille du banquier, — il me semiile que l'isolemeiil, les grands arbres, le soleil et les fleurs, seraient pour moi de souverains remèdes...

— J'espère bien olileuir de mon oncle tout cela dès anjouid'lnii... — reprit sœur Marie. — Et vous, Jeanne, comment allez-vous".'... — Vous nu; semblez un peu fatiguée...

— Je travaille beaucoup... — lépondit Jeanne non sans embarras.

— Vous n'avez pas amené fJna... Nous aurions été si contenles de la voir ..

— Elle est à l'école.

— Elle va bien"?

— Oui. la cliérie, heureusemenl '...

EIV

Lu moment de silence suivit ces paroles échangées, puis, avec une hésitation et un embarras manifestes, — hésitation et embarras faciles à comprendre d'ailiiiurs, — Angélique demanda :

— Et, dites-moi, ma chère Jeanne, avez-vous quelque espoir d'arriver à ce résultat heureux dont nous causions à Saint- .Mandé après le repas de noces de Victorine'.' Régulariserez-vous enfin une situation regrettable à tous les points de vue.' l'aul Béraud se décidera-l-il à faire son devoir d'honnête homme?

Jeanne secoua tristement la tète en poussant un long soupir.

— Votre silence est éloquent... — reprit M""^ Verrière. — I'muI lefuse de réparer ses torts et de légitimer sa fille...

— Ilélas! je n'ose mèmi- plus l'interrogera ce sujel. — iiaiiiulia Jeanne en essuyant ses yeu.x. — Je suis troj) certaine d'un refus brutal. — Paul a cessé de m'aimer, je le vois bien... — Il ne se doniie même pas la peine de me cacher à quel point je lui suis à charge... — 11 y a un mois, je conservais quelques dernières illusions... — j'espérais encore le ramener à moi, à force de dévouement, d'ahnégation , de tendresse... Aujounlhui, je n'espère jdus... — je sens que je suis condamnée... — Notre intérieur est un enfer... — .\li! si vous saviez...

La pauvre femme s'interrom|)it et jiorta la main m sa jioilrine. — Les sanglots l'étouffaii'nt.

638 LE MARCH.\ND DE DIAM,\]\'ÏS

— Que se passe-t-il donc? — fit vivement Angélique.

— Jai honte de vous l'apprendre...

— Parlez, ma chère Jeanne... N'ayez point de honte près de moi... près de nous...

— Cerles! — appuya sœur Marie. — Dites-nous tout ce que vous souffrez et, s'il est en notre pouvoir de soulager vos peines, comptez sur nous...

— Eh bien! — continua Jeanne Dessourdy. Comme si ce n'était pas assez pour moi des souffrances du cceur, des blessures de l'amour-propre, voici que la misère arrive à grands pas.

— La misère!...

— Oui... la misère noire... Les dettes s'accumulent... Le boulanger, le boucher, tous les fournisseurs enfin, refusent de prolonger leur crédit, ne voulant pas perdre davantage avec nous, disent-ils... deux de ces fournisseurs ont remis leurs notes dans les mains d'un homme d'affaires qui va poursuivre... — Ce malin Paul a emporté mes pauvres bijoux pour les mettre en gage, mais la misérable somme qu'il en tirera ne sera point suffisante, et alors...

Jeanne s'arrèla.

Les sanglots la suffoquaient.

— Alors? — répéta M"" Verrière.

— Alors il m'a donné l'ordre... (ah! Dieu sait que je ne voulais pas obéir, mais comment résister?...) il m'a donné l'ordre de venir vous réclamer le montant de ma petite facture... Oh! Angélique, pardonnez-moi...

— Vous êtes toute pardonnée, ma pauvre Jeanne, el c'est moi qui me reproche de vous avoir fait attendre par négligence, par oubli! — s'écria la jeune fille. — Mon excuse est que je ne pouvais vous croire dans un pareil dénuement... Paul Béraud a un emploi... Ce qu'il gagne est-il donc insuffisant pour vous faire vivre?

— La presque totalité de ses appointements passe à ses dépenses personnelles, à ses plaisirs au dehors... Depuis longtemps déjà il n'apporte pas à la maison le tiers de ses mois... et j'ai beau m'épuiser au travail, je ne peux suffire à tout.

— Mais c'est horrible, cela! Pauvre Jeanne, que vous devez souffrir!...

— Au delà de mes forces!... Et si encore je souffrais seule... Mais mon enfant, ma Lina, ma chérie, s'aperçoit que son père ne nous aime plus et que nous manquons de tout... Il a refusé de l'embrasser ce malin en parlant... Les bottines de la chère mignonne sont trouées, cl il ne veut pas lui en acheter de neuves...

Sœur Marie et sa cousine essuyèrent leurs yeux.

— Combien vous dois-je, ma chère Jeanne? — demanda la fille du banquier.

LE MARCHAM) Dlî DIAMANTS 639

— La note se monte à deux cent vingt-sept francs...

-7- Et, — dit sœur Marie, — avec cette somme, jointe à celle que produira l'engagement de vos quelques bijoux, pensez-vous pouvoir payer entièrement l'arriéré de vos fournisseurs?...

— Âh! certes non!...

— Que comptez-vous faire, alors?...

— Paul offrira des acomptes, etpeut-être que les créanciers les accepteront.

— Combien vous faudrait-il pour vous libérer complètement?

— Les deux notes principales représentent sept cent vingt francs...

— Ma pauvre Jeanne, je ne veux pas vous voir souffrir ainsi. Angélique va vous remettre le montant de sa petite note, moi je vais vous donner de quoi satisfaire aux exigences de tous vos fournisseurs...

— Ah! sœur Marie... sœur Marie... — balbutia Jeanne en joignant les mains. Quoi! vous voulez...

Elle n'eut pas le temps d'en dire plus long. La religieuse était déjà sortie vivement de la pièce.

Angélique ouvrit un petit meuble et y prit trois billets de banque.

— Tenez, ma cbère Jeanne, — dit-elle, — voilà trois cents francs.

— Mais je n'ai pas de monnaie à vous rendre.

— Le surplus sera à reporter sur des travaux à venir.

— Ah! que vous êtes bonne!

Sœur Marie rentrait en ce moment.

Elle mit un rouleau d'or dans la main de la jeune femme en lui disant :

— Tenez, Jeanne, il y a là mille francs... je suis heureuse de pouvoir vous les offrir...

Jeanne n'avait pas la force de retenir ses larmes, larmes d'émotion et d'attendrissement, elle avait pris les mains de sœur Marie et les couvrait de baisers.

— Ne pleurez plus! — s'écria M"" Verrière. — Vous allez avoir du moins le calme autour de vous... et qui sait si Paul, tiré d'embarras grilce à nous, ne rentrera jias en lui-même et ne se décidera pas à faire son devoir?

— Oli! si cela était, — bégaya Jeanne, — vous auriez été pour nous les anges du salut! C'est à vous que je devrais un avenir que je n'osais plus espérer...

La pauvre femme, moitié riant, moitié pb-urant, s'essuyait les yeux.

— Pi-rmettez-moi devons quittertout de suite. — poursuivit-elle. — J'ai hftte (le rentrer à la maison, de voir les fournisseurs, de les payer, de dire à l'an! que nous sommes sauvés!... l'ensez donc, on nous niena(;ait de la saisie! et une fois noire nndiiier vendu, que deveiiii ■?

--- Ml-'Z. Jeanne... allez \il". .

- CoMum-nt vous [iiouver mu lecuimaissance à toutes di'ux '

— Il ne s'agit point de reconnaissance... — s'écria Angélique Verrière. — Aimez-nous bien, voilà tout... Amenez-nous bientôt Lina. Si je vais à la campagne, je vous le ferai savoir et vous viendrez me visiter avec elle.

— Ub! oui, nous irons, — répondit Jeanne, — et elle pourra vous remercier comme moi, la chérie, de ce que vous avez fait pour nous...

Jeanne embrassa avec effusion Angélique et sœur Marie, et partit le cœur plein de joie.

En sortant de l'hôtel du banquier il lui semblait marcher dans un rêve, pHi! éprouvait une sorte d'éblouissement et ne vit point Paul Béraud qui se trouvait à deux pas d'elle.

— Jeanne... — dit-il.

En entendant cette voix, la jeune femme tressaillit et se retourna.

— Ah! mon ami! — s'écria-l-elle en courant à Paul et en lui prenant le bras, — je suis bien heureuse !.. .

— Qu'arrive-t-il donc? — demanda l'employé du Crédit Lyonnais avec étonnement.

— Il arrive que nous sommes sauvés!... nous avons de quoi payer tout le monde, nous n'avons plus un sou de dettes.

— Et les deux cents francs que l'a donnés la cousine Angélique suffiront pour cela? — demanda Paul avec ironie.

— Il ne s'agit pas de deux cents francs .. Angélique et sœur Marie, deux anges! m'ont remis une somme importante...

— Combien?

— Treize cents francs.

— Treize cents francs! — répéta Paul stupéfait, presque incrédule.

— Oui... les voici... Tiens, prends! Cours payer l'homme d'aiïaires. Reviens ensuite dans notre quartier, solde le laitier, et il nous restera encore plus d'argent qu'il n'en faut pour éteindre toutes les autres petites dettes.

Paul mit délibérément dans sa poche l'or et les billets de banque.

— Si j'avais su, — pensait-il, — je n'aurais pas bazardé le mobilier... et cependant cela vaut mieux ainsi... La séparation est faite. Chacun pour soi et vive la liberté!

— Mais par quel hasard te trouves-tu donc ici? — demanda Jeanne. — Est-ce que lu m'attendais?

— Oui. Je suis allé chez l'homme d'aflaires de la rue du Paon-Blanc, et à force de sollicitations j'ai obtenu qu'il se contenterait d'un acompte que je lui porterai tantôt... Pour l'en prévenir, je suis retourné chez nous. La concierge m'a dit que tu venais de sortir... J'ai pensé que tu étais allée chez la cousine Angélique et je suis venu l'attendre...

— Mais, ton bureau?

— J'ai demandé en passant la permission de la journée...

m; MAlîr.llA.M) UK l»l AM.WTS

— Mamuii clujni', il m- laiil pus t« f.iiii.' du cliQgriii.

LiV. Hl. K. ROY, édil. — HcpPKlucli.m inlcrilili.

Lli MARCHAND UE DIAMANTS 643

— Tu vas alors courir chez l'homuie d'affaires'...

— Il ne m'attend qu'à cinq heures... J'ai faim et lu dois être logée à la même enseigne... Nous allons entrer déjeuner tous les doux dans un restaurant, comme des amoureux... Cela te va-t-il?...

Jeanne était radieuse..

Paul, depuis longtemps, l'avait déshabituée de s'entendre parler ainsi. La pauvre femme ne pouvait soupçonner l'infâme comédie du misérable.

— Si cela me va? — s'écria-t-elle, — je crois bien ! Seulement il est malheureux que Lina ne soit point avec nous... Déjeum-r au restaurant, c'est ça qui l'amuserait, la chérie !...

— Nous lui achèterons une paire de bottines en route...

— C'est cela... Combien a-t-on prêté, au .Mont-de-Piété, sur mes bijoux".'

— Deux cent qualre-vii)i;Ls francs.

— Nous n'aurons pas besoin de cette somme... Si tu dégageais tout de suite'.'...

— J'y pensais... Dès demain matin je dégagerai... On avait marché tout en causant.

— Entrons là... — fit Paul en passant devant un restaurateur de la rue du Faubourg-Montmartre.

Ils entrèrent, prirent une table, et le jeune homme commanda un menu copieux, arrosé de vin de Bordeaux.

— Tu sais, — fit-il, — rien ne nous presse. Prenons tout notre temps en mangeant... on déguste mieux les bonnes choses...

La demie après une heure sonnait quand Paul demanda l'addition.

Le marchand de meubles devait avoir achevé depuis plus de deux heures le déménagement du mobilier, donc le misérable pouvait sans inconvénient laisser Jeanne retourner à l'appartement vide de la rue de Seine.

Tous deux sortirent du restaurant.

Paul Béraud et Jeanne entrèrent dans un magasin do chaussures du faubourg Montmartre et achetèrent des bottines pour Lina, puis ils conti nuèrent jusqu'au boulevard.

Il élail deux heures [tassées.

Le jiMitn- hommi' s'arrêta.

— Ji- vais It) quiltiT — ilil-il.

^"54 LE .MAliCllAM) DE DIAMANTS

— l'uunjuoi ne m'acconipagnes-tu pas jusiju'à la maison? ■.— dematida Jeanne.

— Je prolile de mon jonr de libellé pour faire deux ou trois courses... J'irai ensuite payer l'homme d'affaires et je rentrerai pour dîner, à sept heures... Un bon petit dîner, hein? As-tu de l'argent sur toi?

— Trois francs dans mon porte-monnaie... L'infâme lira deux louis de sa poche.

— Tiens, — lit-il, — j)rends cela et va-t'en tout doucement sans le presser...

— A ce soir, alors, sept heures précises?

— Oui... Oui... c'est convenu... à ce soir. Jeanne traversa le boulevard et disparut.

I^Ue n'avait aucun pressentiment de mauvais augure. Son cœur, presque toujours oppressé, éprouvait, au contraire, une sorte d'allégement.

Paul ne venait-il pas de se montrer affectueux pour elle?... Quel regard humain aurait pu lire au fond de l'âme de ce misérable qui, au moment d'abandonner lâchement la mère de sa fille, lui arrachait l'argent qu'on venait de lui donner pour la tirer de la misère?

Sans même jeter un regard à la pauvre femme, il descendit le boulevard dans la direction de la Madeleine.

— Allons chez Verrière, — pensait-il, — c'est là que ce cramijoii n'aura jamais l'idée de venir me relancer... Verrière ne parle ni de ses affaires ni de son personnel hors de son cabinet... La cousine Angélique ne se doutera point que je suis devenu l'employé do son père. Dailleurs la rupture est faite, c'est le principal...

Arrivé rue Le Peletier, il monta aux bureaux de la maison de banque Jules Verrière et Arnold Desvignos, et les trouva encombrés de monde.

C'était un va-et-vient perpétuel.

Depuis deux jours la IhiiKinc l'opidaire avait passé du domaine de la théorie dans celui de l'exéculion, et la prodigieuse aflluence du public annonçait un tel succès que les deux associés songeaient à imiter la Société Gihirralc, le Cmlil Lijoiiiirds et â établir des succursales dans tous les quartiers de Paris.

— Monsieur Verrière? — demanda Paul à un garçon de bureau velu comme un huissier de ministère.

— Pour affaire de banque?

— Pour affaire particulière.

— Voulez-vous me donner votre carte?...

— Je n'en ai pas sur moi.

Li; garçon de bureau désigna unr lahlf supportant tout ce qu'il lallait pour écrire et reprit :

Lfc; MARCHAND DK DIAMANTS 64S

— Tracez donc votre nom sur une fouille de piiiier, et je le porterai aussitôt...

Ce qui fut fait.

Quelques instants plus tard, Paul était introduit dans le caiiim-t directorial occupé, nous le savons, par Verrière et par Arnold Desvignes.

— EU bien! mon cher, avez-vous réfléchi? — lui dit Verrière on lui donnant une banale poignée de main.

— Oui, monsieur..., oui, mon oncle... et jacccple de yrand coMir votre proposition.

— Alors, entendez-vous avec .M. Desvignes, mon associé, que voilà... — 11 s'occupe spécialement du personnel... — C"est l'aul Bérauil. dont je vous ai parlé, — ajouta le banquier en s'adressant à Arnold.

Paul se dirigea vers le bureau derrière lequel ce dernier était assis.

— Vous étiez au Crédit Lyonnais? — fit Desvignes.

— Oui, monsieur.

— Ou'y faisioz-vous?

— J'ai passé par tous les services... — En dernier lieu, c'est-à-dire hier encore, — ma démission n'étant point donnée, — j'étais à la succursale du boulevard Saint-Germain...

— Quels étaient vos appointements monsu(ds?

— Trois cents francs.

— Vous en aurez chez nous trois cent soixante-quinze... — Vous êtes connu de mon associé, donc il est inutih; d'aller aux renseignements sur vous... — Quand pourrez-vous entrer en fonctions'.'...

— Après-demain si vous voulez.

— Soit... — Venez après-demain... D'ici là nous aurons décidé à quel service nous vous placerons... — Les bureaux ouvrent à tiisuf hiiures et ferment à cinq heures... — L'exactitude est de rigueur...

Paul n'avait plus qu'à se retirer, ce qu'il lit.

— Nous le tenons sous noire coupe... — dit Vrrrii'ie à son associé (jiiand le jeune homme eut quitté le cabinet.

— Je me charge de lui, soyez tranquille... — ré[iliqua Desvignes avec un singulier sourire.

En quittant la rue Le Peletier, l'aul se rendit à la succursale du Crédit ].,yonnais où il occupait un t-mploi, donna sa démission, prit ses papiers personnels, annonça qu'il viendrait dans trois jours toucher les appointements qui lui étaient dus, alluma un cigare, mil son chapeau sur le coin de l'oreille at s'en alla d'un air délibéré, chanlonnanl un refrain d'opérette et lorgnant les jolios femmes.

Il sentait de l'argent dans sa podio et il était libro ! — Qur lui tallail-il de plus pour Sf trouver parfaitement heureux"?

G4(i LE MARCHAND DE DlAM.yVïS

— J'ai de quoi payer ane jolie partie de campagne à Victorine! -^ se disait-il en frappant sur son gousset. — Et un bon dîner à son imbécile de mari! — ajoutait-il en riant.

Et il gagna le café oîi, la veille, il avait rencontré Eugène Loiseau et son ami, l'homme au béret bleu, le pseudo-gaînier.

Rejoignons Jeanne Dessourdy qui, munie des quarante francs remis par Paul, se dirigeait sans trop se presser vers la rue de Seine, où nous la précéderons.

En sortant de chez sa nouvelle connaissance le philanthrope crasseux de la rue du Geindre, le vieux chiffonnier Pierre Béraud, — nous l'avons dit, — se proposait de se rendre immédiatement chez Jeanne et de la mettre au courant de ce qui se passait, car il acceptait comme paroles d'Évangile toutes les aflirmations de Will Scoot, incarné sous la forme de Cordier.

En conséquence, il prit le chemin de la rue de Seine, et il arriva à la porte du n'' 27 un peu après le moment où Paul, ayant fait charger sa malle surun fiacre, se rendait rue de Buci, à l'Hôtel de Provence.

Pierre Béraud, étant déjà venu plusieurs fois chez son neveu, ne s'arrêta point pour se renseigner chez la concierge et monta tout droit.

Dans l'escalier, il fut obligé de se ranger pour laisser passer deux hommes qui descendaient une armoire à glace. — 11 reprit ensuite son ascension, arriva à l'étage où demeuraient Paul et Jeanne et trouva la porte de l'appartement ouverte tout au large.

Très intrigué, il entra.

Deux déménageurs démontaient le lit. — Un gros homme les regardait faire.

— Ah çàl voyons, ai-je la berlue?... — dit le chiffonnier tout haut. Eu entendant cette voix, le gros homme se retourna.

C'était le marchand de meubles.

— Qu'est-ce que vous demandez? — fit-il.

— Je me demande personnellement à moi-même si je ne me suis pas trompé d'étage, — répliqua Pierre. — Est-ce que ce n'est pas ici le logem<;nt de M. Paul Béraud?

— Mais si, parfaitement.

— Il déménage donc?

— C'est-à-diro que, moi, je déménage les meubles qu'il m'a vendus... — M. Béraud part ce soir pour Lyon, et j'ai acheté lo mobilier en bloc...

l'iurre écoutait bouche béante.

— Il part ce soir pour Lyon! — murmura-t-ii.

— Ce soir même...

— .\vec sa femme et sa fille ?

— Ahl je n'en sais pas si long que ça, mais si vous tenez à vous ron-

seigner vous n'aurez qu'à attendre... il a laissé une malle et viendra certainement la chercher...

— Bien sûr que j'attendrai... — murmura le chllfounier, — tout ce micmac me paraît bigrement louche !

Il descendit chez la concierge et lui dit :

— C'est donc vrai que Paul Béraud part?

— Oui, monsieur... il va à Lyon... il a payé son terme et vendu ses meubles... C'est M'"« Jeanne qui va être étonnée, en rentrant, de savoir qu'elle part...

— Elle n'était donc pas là?

— Non, monsieur... Madame était sortie quand M. Paul est venu, ayant appris la nouvelle de son changement...

— Et la petite Lina?

— La petite est à l'école.

Pierre Béraud se grattait l'oreille.

Cette complication, ce brusque départ, lignorance de Jeanne, tout cela lui semblait de plus en plus louche.

— Est-ce que M. Béraud va revenir? — repril-il.

— Oui, monsieur... Tout à l'heure, en partant, il me l'a dit.

— Merci, madame, je reviendrai...

Le chilFonnier sortit, et, ne voulant attendre ni dans l'appartement, ni chez le concierge, ni sur le trottoir, il entra chez le marchand de vins d'en face et, s'asseyant près de la fenêtre, se fit servir du pain, du fromage, une bouteille de vin blanc, et se mit à manger cl à boire lentement, les yeu.v lixés sur la porte du n" 27.

Les heures succédèrent aux heures sans qu'il vît rentrer ni Jeanne ni Paul.

A lroi.s heures, perdant patience, il paya son modeste repas, gagna la rue, et il allait se retirer quand il apen^ut sa nièce qui marchait avec b'iileur.

Il lit rjuchjui-s pas à sa rencontre.

— .\h ! mon oncle Pierre !... — dit joyeusement la jeune femme en le reconnaissant. — Par quel hasard dans notre quartier? — Est-ce que vous nous feriez le plaisir de venir dîner avec nous ?... — Ça serait bien gentil ! — Vous allez montt;r...

— Mouler!... dîner!... lit Pierre. — Ah! mais, c'est vrai, vous étiez dehors, et vous ne savez rien !...

— Bien, de quoi ?...

— Vous décampez do l'aris... vous partez pour Lyon...

Jeanne regarda Pierre Béraud en se demandant s'il était devenu fou, ou s'il avait bu plus (jue di; raison.

— Quitter Paris!... — s'érria-t-elle en riant. — Partir pour Lyon !...

Où nvpz-vous pris cette nouvelle-là '.'...

— Chez la portière de la maison...

— Elle s'est moquée de vous, mon oncle I...

— Kon, ma nièce, — répliqua le cliitl'onnier vexé, — elle ne s'est pas du tout moquée de moi, la portière ! — Paul est venu pendant votre absence, il a dit que vous partiez pour Lyon, et...

Jeanne l'iraterrompit avec un nouvel éclat de rire.

— Ah çà ! mon oncle, qu'est-ce que vous me racontez là? — fit-elle. — Je quitte Paul à l'instant... — Nous avons déjeuné ensemble dans un restaurant du faubourg Montmartre... II a acheté ensuite une paire de bottines à la petite, il fait en ce moment des courses pressées, et il rentre pour dîner à sept heures précises.

— • Alors, qu'est-ce qui se passe donc? — bégaya Pierre abasourdi.

— Ce qui se passe? oii cela?

— Mais, chez vous... — Votre logement est vide... Jciinne pc\lit.

— Vide?... — répéta-t-elle.

— Oui... — Paul a vendu le mobilier, et les déménageurs du marchand qui l'a acheté ont tout emporté...

— Ce n'est pas possible! — murmura la jeune femme de plus en plus pâle.

— Mais, saperlipopette, ma nièce, vous m'impatienteriez, à la lin ! — Je vous dis ce que j'ai vu, et je n'ai point la berlue ! .. .

Les deu.K interlocuteurs venaient d'arriver en face du numéro 27. La jeune femme s'élança sous la porte cochère, traversa la cour avec une allure de folle et entra dans la loge.

— Est-ce que c'est vrai? — cria-t-elle à la concierge. — Un marchand est venu enlever notre mobilier ?...

— Mais oui, madame... jiarfaitement... — Il fallait bien l'enlever, puisque M. Béraud l'avait vendu... — C'est lui qui a amené le marchand, un quart d'heure tout au plus après votre départ... — 11 a payé les deux termes...

— Il n'a rien emporté? — continua Jeanne, alfolée par la terreur.

— Si... une malle qu'il a fait charg-er sur un liacre... il en laissé une autre qu'il doit venir prendre...

— Mon Dieu... mon Dieu... —balbutia la jeune femme en serrant son front dans ses mains, — c'est un cauchemar, tout ça!... c'est impossible! Paul est incapable d'agir ainsi ! Ce serait trop honteux!

— Qu'est-ce que vous imaginez donc, ma nièce? — demanda Pierre Béraud.

l.E MAHCHAND DE DIAMANTS

Tiilliv iiioiila sur uiiu cbuisi-, diiroclia une lillioyia|iliif eni'ailiéc...

— Rien... rien... je n'imagine rien... j'ai la lièvre... je déraisonin-... où csl la clef du logement '.'

— La voici, madame... — dil la concierge louli; houlversée; — le marchand de meui)les me l'a remise en s'rn allant, mais vous avez la vôtre...

Jeanne, sans st,- souvenir (jn'elle avait en elFel une clef dans sa jiochc, jiril celle qu'on lui tendait et, en proie à une sure.\citation terrible, gravit,

LiV. Hi. F. KOY, <ait. - Ilci>ro<luclioD inlorauo. 82

ou plulùt escalada les marches de rescalier, suivie à distance par Pierre essoufflé et très ému, car il commençait à se rendre compte de ce qui se passait.

D'une main furieuse Jeanne ouvrit la porte du logement.

Entièrement vide, il semblait plus grand, il n'y restait rien, — rien qu'une malle au milieu de la première pièce.

La pauvre femme courut à cette malle, en souleva le couvercle, et poussa un cri terrible.

— Ah! le misérable!... — lit-elle ensuite; — le misérable! le misérable!...

— J'ai compris... j'ai compris,... — dit le chitTonnier en prenant dans ses larges pattes calleuses les mains longues et iines de sa nièce. — Le voyage de Lyon était une simple frime... une amorce à gobe-mouches... un attrape-nigaud! — Paul a voulu se débarrasser de vous sans esclandre... il a tout vendu et il vous laisse en plan ! . . . voilà ! . . .

— Le lâche! — reprit Jeanne d'une voix qui sifflait entre ses dents serrées. — Le lâche! — il a osé venir m'altendre après avoir mûrement combiné son infamie... Il m'a volée, et il m'abandonne... il abandonne sa fille!... — Oh! nous sommes perdues... nous sommes maudites!... Qu'allons-nous devenir?

— Il ne faut pas jeter comme ça le manche après le crochet, ma pauvre enfant, — dit le chiffonnier dont les yeux se mouillaient en voyant le désespoir de sa nièce.

— Ouij — réj)était Jeanne la tête égarée, — nous sommes maudites!... — Ah! si j'avais su!... Mais, non, j'étais confiante, moi! — Est-ce que ça peut se deviner, des infamies pareilles ?... Je me sentais heureuse d'avoir entre les mains l'argent qui devait payer nos dettes, nous apporter le calme... Il me l'a volé, cet argent... il l'emporte en nous laissant la misère, à Lina et à moi... — Savez-vous ce qu'il a fait tout à l'heure, mon oncle?... C'est simonstrueuxquevous ne lecroircz pas !... — Je venais de toucher treize cents francs... une petite fortune pour moi ! il ne m'a rien laissé... Ah! si... il a fait l'effort généreux de me donner quarante francs sur mon argent ! El il venait de tout vendre ici ! — Mais qu'estce qu'il a donc ù la jilace du cœur, cet homme-là? Mais quelle influence le pousse donc à commettre de si basses infamies? à devenir voleur?... — Les treize cents francs étaient à moi seule... Les meubles étaient à moi comme à lui, puisque j'en avais apporté une partie, ou plutôt ils étaient le gage de nos créanciers...

— Il les aura payés, sans doute, vos créanciers,.. — hasarda Pierre Béraud.

— Lui!... allons donc! — vous le connaissez mal... — S'il a vendu tout à mon insu, c'est pour ne rien payer. — Ne cliercliez pas à l'excuser, mon oncle!

— Mais je ne l'excuse pas, sapristi!... Un pareil vaurien! — J'essaie de vous consoler, ma nièce, voilà tout!...

— Me consoler !... — répéta Jeanne amèrement.

— Ah ! je sais ce qui! vaut, ce pierrot-là ! — poursuivit le chiffonnier. — Je sais bien que c'est un gueux!... Mais il y en a d'autres qui sont aussi misérables, et peut-être plus misérables que lui !...

— Qui donc? — demanda Jeanne avidement.

— .Mais, par exemple, la créature qui avant d'être mariée était sa marijol et qui l'est encore au jour d'aujourd'hui...

— Une maîtresse... ah ! comme je le pressentais !... comme mon instinct m'avertissait! — s'écria la jeune femme avec élan. — Vous saviez qu'il avait une maîtresse... vous la connaissiez, et vous ne m'avertissiez pas! -Vh! mon oncle, c'est bien mal !...

— Je ne savais rien du tout, et si ce matin même un ami véritable no m'avait pas fait toucher du doigt la chose, je n'aurais jamais pu soupçonner tant de canaillerie. — D'ailleurs je venais vous voir exprès pour vous prévenir.

— Va quelle est la coquine dont l'inUuence amène cet homme h nous laisser, ma fille et moi, sans asile et sans pain? '

— Sa cousine, ma propre nièce, qui n'a pas hésité à faire le malheur du brave garçon qui la prenait pour femme, la croyant honnête fille...

— .Mais, alors, il s'agit de Victorine?...

— Justement...

— Victorine!... — Une mariée d'un mois!... — Ah! vous aviez raison, mon oncle, elle est aussi lAche que lui, et plus hVche encore peut-être. — Ah ! la misérable ! la misérable ! . . .

— Voyons, voyons, Jeanne, il s'agit de se calmer, mon enfant!... Ça ne mène à rien de faire les grands bras en roulant les yeux... Faut raisonner et prendre un parti...

— Eh! mon oncle, quel [laili puis-je prendre?... — (]elui de me jeter par la fenêtre, dans la cour, ou du haut d'un pont, dans la Seine je n'en vois pas d'autre...

— Faut pas avoir de ces idées-là!... — s'écria i'ierre lîéraud. — Voulez-vous que je cherche Paul? — Le départ pour Lyon n'étant qu'une blague, à son bureau on me donnera son adiesse... — Si on me la refuse, je n'aurai qu'à le trueller lui-même et, en lui faisant une forte morale, on pnurrail jienlêlre le ramener... — Hein/ qu'est-ce que vous pensez de ça.'

— Je pense, mon oncle, que je vous prie de ne rien tenter... — répondit Jeanne d'une voix sourde.

— Vous laisserez donc ces vilenies continuer leur train-train"?... — s'é cria Pierre stupéfait.

— Ce que je ferai, mon oncle, je ne le sais pas encore, mais s'il y a quelque chose à tenter, c'est moi seule que cela regarde... — C'est à moi seule qu'incombe le devoir de ramener son përe à mon enfant... ou de nous venger toutes deux?

— Pas de coup de tête, surtout, hein?... — Pas de bêtises ?...

Au lieu de répondre, Jeanne reprit, avec l'intention évidente de changer le cours de l'entretien :

— Il faut que j'aille prendre Lina à l'école et que je me mette en quête d'un abri... — Pardonnez-moi, mon oncle, mais je ne puis rester plus longtemps avec vous...

— Vous n'avez que quarante francs, ma pauvre nièce, m'avez-vous dit tout à l'heure, il me reste encore quelques sous, et si je ne craignais de vous offenser...

— Non, non, mon oncle, — interrompit Jeanne. — Je vous remercie de tout mon cœur, mais je n'ai besoin de rien... Je travaillerai... j'en ai l'habitude.

— Vous me ferez savoir où vous vous logerez...

— Je vous le promets.

— Vous savez mon adresse, ]'ill(i ilcs Loques, à Sainl-Oxcn...

— Oui, mon oncle.

— Eh bien! au revoir, ma nièce...

— Au revoir, mon oncle.

Pierre Béraud sortit du logement vide et s'en alla, le moral complètement chaviré.

Jeanne, restée seule, put donner un libre cours à ses sanglots.

Peu à peu ses larmes devinrent plus rares. La première effervescence de son désespoir se calma, mais pour céder la place à une douleur muette et sombre, faite d'amertume, de dégoût, de haine et do soif de vengeance.

— Oh! oui, — murmura la pauvre femme en crispant ses mains et en ébauchant dans le vide un geste de menace. Oh! oui, je me vengerai!

De nouveau elle souleva le couvercle de la malle sur laquelle, brisée, ne pouvant plus se soutenir, elle s'était assise pendant un instant.

— Tout ce qui me reste! — dit-elle à haute voix, avec un accent dont rien ne pourrait exprimer l'àpreté farouche. — Mes vêtements... ceux de Lina... un peu de linge... bien peu... il a pris le meilleur... Ah! misérable! misérable!...

Ensuite elle referma la malle dont elle mit la clef dans sa poche, essuya

ses yeux rougis, rajusta devant une i^lace sa chevelure et son chapeau, et sortit en refermant les portes derrière elle. Elle entra chez le concierge.

— Il est possible, il est nu'rnc certain que M. Béraud ne reviendra pas, — lui dit-elle. — Mais, quoique les meubles soient enlevés, j'ai certainement le droit de conserver la clef du logement jusqu'à ce que j'aie fait prendre la malle qui s'y trouve...

— Oh! oui, madame, (;a ne fait pas l'ombre d'un doute... — ■ répondit la concierge en regardant avec compassion la jeune femme. — Est-ce que vous êtes malade, madame Jeanne :' — ajouta-t-elle. — On croirait que vous allez vous trouver mal. ..

Jeanne, dont le visage était livide, les traits tirés, convulsés, les yeux brillants de fièvre, réagit violemment contre la défaillance qui s'emparait d'elle.

— Malade, moi f — Non, pas le moins du monde... — répliqua-t-elle d'une voix qu'elle essayait en vain d'alTermir. — Ce changement imprévu, ce départ brusque, me bouleversent un peu... voilà tout... — J'enverrai chercher tout à l'heure la malle qui est là-haut.

— Mais. — reprit la concierge, — M"" Lina n'est point habillée pour partir...

— Je vais rejoindre avec elle M. Béraud chez un de nos amis... Nous l'habillerons là...

La concierge était une bonne femme qui n'insista point, mais elle comprenait à merveille qu'il se passait quelque chose de très extraordinaire dont on ne lui parlait pas.

Jeanne poursuivit :

— C'est un commissionnaire qui viendra... — Il vous apportera les clefs du logement... — Vous lui donnerez la malle, n'est-ce pasi'

— Soyez tranquille, madame Béraud...

Ce nom de Bi-raud, sous lequel on la désignait pour la dernière fois peut-être, et qui n'était pas, qui ne devait jamais être le sien, (it mal à la pauvre femme.

Il avivait ses blessures saignantes, it lui rappelait le [la'^sé [ilein d'illunions décevantes, la mettait en face du présent douloureux et lui montrait l'avenir grcs de nuages recelant la foudre...

En quittant la maison de la rue de Seine, Jeanne alla droit à l'école.

La demie après quatre heures veuail de sonner.

Les enfants sortaient.

Ceux que devaient venir chercher leurs parents attendaient en jouant dans une cour.

Jeanne s'adressa à la surveillante, et lui remettant quelques pâtisseries achetées par elle en route, lui dit :

— Je viendrai prendre Lina dans une heure à peu près... il faut que je fasse une course pressée qui ne peut se remettre... — Annoncez-lui que je suis venue, que je vais revcnii-. et donnez-lui ces gâteaux pour lui faire prendre patience...

— Revenez quand vous voudrez, ma clière dame, répliqua la sur\eillante, j'aurai hien soin de la petite.

Rassurée à cet égard, Jeanne s'éloigna.

— La première chose à faire, — pensail-elle, — c'est de nous assurer un gito...

Elle remonta du côté du marché Saint-Sulpice. Elle se souvenait avoir vu dans les rues voisines des hôtels meublés de très modeste apparence, où les logements ne devaient pas coûter cher, et en eiTet elle trouva du premier coup, rue Lobineau, une petite chambre au cinquième étage dont le prix ne dépassait pas vingt francs par mois.

Elle loua cette chambre et paya d'avance une huitaine, puis elle se mit en (|U(Me d'un commissionnaire et lui donna les instructions nécessaires pour qu'il allât chercher sa malle.

En moins d'une demi-heure ce fut fait, et Jeanne put retourner à l'école où elle avait prié qu'on gardât sa lille.

Lina l'attendait en pleurant.

Malgré les explications très claires et très catégoriques données par la surveillante, l'enfant trouvait étrange un retard qui se produisait pour la première fois, et son petit cerveau travaillait.

— Je suis sûre qu'il est arrivé du mal à maman... — répétait-elle avec obstination.

En voyant sa mère, elle poussa un cri de joie et courut se jeter dans ses bras.

Jeanne étouffait.

— Viens, ma chérie... — Merci, madame, de votre complaisance... Voilà les seules paroles qu'il lui fut possible de prononcer, et elle

entraîna sa fille.

— Tu as donc été en course, petite mère? demanda l'enfant.

— Oui, mignonne...

Lina, frappée de l'altération de la voix, regarda sa mère et reprit :

— Tu as pleuré encore... je le vois bien...

Hors d'état de répondre, Jeanne se pencha, prit la petite lille dans ses bras et la couvrit de baisers.

.Vvec son instinct d"enfant intelligent et tendre, Lina comprit que les pressentiments qui la tourmentaient depuis une heure n'étaient pas sans fondement, son cœur se gonfla,, ses yeux se remplirent de nouvelles larmes et elle n'osa plus interroger sa mère.

Jeanne avait pris un autre chemin (lue celui qu'elle suivait d'habitude pour regagner la rue de Seine en sortant di; l'école.

Lina s'en aperçut.

— Nous ne rentrons donc pas lont de suite à la maison ?... — dit-elle.

— Ne me questionne poini, ma mignonne...

— Pourquoi, petite mère '?...

— Il nous est arrivé un grand maleur, vois-tu...

— Papa est malade? — fit vivement Lina. Jeanne ne répondit pas.

Elle pensait:

— .\h! plût à Dieu qu'il fût mort, le misérable qui est son père! — Nous aurions à le pleurer au lieu de le ni.uulire!

Lina pleurait silencieusement.

On atteignit l'hôtel de la rue Lobineau.

— Mais où allons-nous donc:' — murmura l'enfant.

— Tout à l'heure, tu le verras, ma chérie.

La pauvre fi-mme franchit le seuil du bureau de l'hôtel et demanda la clef de la chambre qu'elle avait retenue.

Une fille de service monta la première dans l'escalier.

L'enfant, toute tremblante, regardait avec des grands yeux étonnés.

.Vu cinquième étage, sous les toits, la servante ouvrit une porte et dit:

— Voilà, madame.. .

Jeanne eut un frisson.

— Oh! p'iile mère, — s'écria Liiia, — quelle vilaine chambre!...

La pièce était, en i-ffel. d'une laideur et d'uue exiguïté presque invraisemblables.

L'n lit de fit, ua-- (.unimodi-, une pi;lile table, doux chaises, le tout d'une jjropreté douteuse, suffisaient ii l'encombrer.

Une fenêtre k tabatière, aux vitres encrassées, éclairait assez mal ce taudis mansardé où l'on devait élouiïer l'été et geler l'hiver.

— C'est bien, mademoiselle, je vous remercie... — dit Jeanne à la servanli-, qui se retira en fermant la jiorte derrière elle.

1..1 malheureuse femme, so laissant alors tomber sur nue chaise, fondit en l.irmes.

Lina, pleurant comme elle, grimpa sur ses g^enoux el lui saisit les mains en balbutiant:

— Maman... chère tite maman... il ne faut point te faire du chagrin comme ça... Dis-moi où est papa...

Jeanne se sentit glacée jusqu'aux moelles.

— Ton père!... — murmura-t-elle d'une voix sourde. — Il nous a abandonnées, mon enfant!... abandonnées!... — ■ Tu m'entends, pauvre chérie, mais lu ne peux pas encore comprendre ce qui se passe autour de nous...

— Si, tite mère, je comprends très bien. Papa nous a quittées... il est parti... il ne nous aimait donc pas?...

— Il ne nous aimait pas, non, ma mignonne, et il l'a bien prouvé... — il a vendu nos meubles... il nous a jetées dans la rue, sur le pavé... ne s'inquiétant point de savoir s'il nous faudrait mourir de fain !... — Oh I ma Lina, ma chérie, mon amour, ne me parle plus de ton père... ne m'en parle jamais!.,. Tu n'as plus de père, mais ta mère te reste! — Elle t'aime, elle t'adore... Elle ne te manquera pas!...

La mère et l'enfant confondirent leurs sanglots et leurs baisers, et Lina, tout en embrassant Jeanne, bégayait:

— Nous ne sommes plus que nous deux, mais je serai si sage, je t'aimerai tant, que lu n'auras jamais de chagrin... jamais... jamais.

Laissons les pauvres abandonnés dans l'hôtel de la rue Lobineau, et i-ejoignons le misérable qui les jetait si lâchement sur le pavé de Paris.

Nous l'avons vu se diriger vers la brasserie de l'Ecole-de-Médeciue, à l'enseigne de la Chope d'Argent.

En sortant de chez lui, sans s'inquiéter de l'évanouissement de sa femme, Eugène Loiseau avait pris le chemin du même établissement.

Il éprouvait l'impérieux besoin de se distraire, et il espérait reecontrer là son compagnon de la nuit précédente.

Mais l'homme au béret bleu, le prétendu ouvrier gainier — Will Scoot — ne s'y trouvait pas.

— Un peu plus tard il viendra bien sûr... — pensa le mari de Victoriue, et il se fit servir une choucroute et un bock.

Le temps passa sans amener le gainier. Loiseau ayant achevé sa choucroute et sa bière, songea qu'il serait peut-être bon de chercher du travail, et il se mit enquête, mais avec une mollesse dénotant chez lui un engourdissement moral de premier ordre.

Successivement il visita quelques ateliers, buvant à droite el buvant à gauche, bavardant, pérorant, mais en somme ne se faisant embaucher nulle part.

Vers cinq heures, aux trois quarts ivre, il revint à la brasserie.

Le gainier continuait à ne point paraître.

— V'ii la clioso : je suis nalif de Vanille

A sa place ro fui l'aiil IJéiainl (jiii se montra el i|iii, rniislalanl avec joie du premier coup d'œil l'ébriélé manifeste de son parent, s'écria:

— Ah! par exemple, je suis jolimetil content do te rencontrer! — C'est ça une veine! — une vraie veine !...

— Pi)uii|uoi donc' — demanda Loisi-an.

— l'arii- que justement je jiensais à loi, f|ni es un ami, un vrai, et que notre l'encontre me donne; l'occasion de t'ollVii' à dirier pour nnw< distraire.

LiV. H:1, r. HOV. «dit. — Reprodaction inlordilt. 83

(jaS LE MARCIUND DE DIAMANTS

— T'as donc besoin de distraclions, loi, ma vieille? — Jil le mari de Yictorine avec un rire épais.

— Comme lu dis 1 oui, j'en ai besoin...

— A cause?-..

— C^est une affaire de senlimeut... — On n'envoie pas dinguer une femme avec laquelle on vil depuis longtemps, sans que ça fasse quelque chose, au fond...

Loiseau regardait son cousin d'un air de profond aliurissemenl.

— De quoi? de quoi? — iit-il enfin. — C'esl de Jeanne que lu parles?

— Tu as envoyé dinguer Jeanne Dessourdy !

— Parfaitement! ^ j'en avais assez de ce collage! — Un vrai crampon!

— Pas de liberté pour deux sous et des scènes tous les jçiirs!... J'ai pris un grand parti I — Rupture radicale et sans revenez-y... -r- Me voilà mon maître, et nous pourrons faire la fêle tout à noire aise !..,

— Faire la fêle c'est très joli quand on a de (a braise! - — répondit Eugène Loiseau. — Mais à celte heure il faut, moi, que je lire la langue...

Paul Béraud dressa l'oreille.

— Qu'est-ce qui l'arrivé doue? — demanda-l-ii.

— J'ai reçu mon compte à l'atelier... — répondit Eugène Loiseau.

— On l'a renvoyé, toi!... un ouvrier fini!... un malin!...

— Ça n'a pas empêché de me flanquer mon paquet très bien... — Celle nuit j'avais fait la noce avec le gaiiiier... tu sais, le bon garçon qui était ici hier soir, etqui est en train de manger un petit héritage... Ah! il s'entend à commander un ballhazar, celui-là!... — Ce matin j'avais mal auxcheveu.\... je suis arrivé en retard à l'atelier, et, bernique sansonnet!... — On m'a payé ce qui m'était dfi, j'ai repris mes outils et me v'ià sans ouvrage...

— Tu as raconté ça à la femme? — demanda Paul IJéraud.

— Plus souvent! est-ce que ça la regarde ?... Je retrouverai un autre atelier et, si Yictorine se permet de m'embêter, flic, llac et allez donc! les claques marcheront comme ce matin, el si les claques ne suffisent pas pour amener la paix dans le ménage, eli bien! on tirera chacun de son cùlé...

— C'est encore ça qui vaudrait le mieux pour toi, vois-lu! — dit Paul liéraud enchanté de ce que son cousin venait de lui apprendre. — Tu as eu lort de le marier! — Les femmes, c'esl des boulets qu'on train» à son pied...

LE MARaiAM) DE DIAMANTS 659

— Quaud 011 n'est jias une Lèle, on fait ce que je viens de faire, on casse la chaîne et on lâche le boulet.

— Ail bien! si Victorine t'entendait, — s'écria Loiseau en riant, — elle en ajouterait long à la litanie qu'elle délile sur ton compte!

— Ta femme parle donc de moi? — demanda Béraud surpris, et d'ailleurs prêt à se venser si la jeune femme avait dénoncé les tentatives qu'il faisait contre elle.

— l^arbleu!... elle se gêne!

— Que peut-elle dire?

— fjue c'est toi qui m'entraînes.

■ — T'entrainer à quoi?

— A faire la noce.

— Par exemple, c'est trop fort! — Est-ce que c'est moi qui t'ai poussé à aller avec le gainier?

— Jîien sur que non! .Mais qu'est-ce que ça peut te taire? — Laisse-la donc dire! Tu es mon ami, ça suffil, et puis : Zut pour les femmes! — Qu'est-ce que tu payes?

— Une absinllie d'abord.

— (,;a va !

— Et. ensuite, un bon diner.

— Tu es un vrai homme!... Vive la joie!

— Si tu as besoin de quelques sous, — reprit Paul Béraud, — tu sais, il ne faudrait pas le gêner...

— Tu es donc en fonds?

— Oui... une rentrée inattendue...

— Dame!... puisque tu es si gentil... en attendant que je retrouve du travail, j'accepterai bi(;n tout de même...

— Veu.\-tu deu.\ cents francs?

— Quand faudra-t-il que je te les rembourse?

— Quand tu voudras... quand tu pourras... Sois paisible, je ne te lournienterai jioint. ..

— Eli bien! oui, lu me rendras service, mais tu sais, pas un mot à Victorine, si tu la voyais...

— La voir! quand elle m'arrang^e si bien! Ah! mais non!... — .Merci ! Je n'ai nulle envie de me faire arracher les yeu.x... Voici tes dix louis... — Inutile de me remercier... Tu agirais de même avec moi. — (iaiçon, deux absinthes cl un Jeu de piquet...

On les servit.

— Et le g^aiuier? — demanda Paul iléraud en battant les cartes.

— .le ne l'ai pas revu depuis la nuit drrniére... — .le croyais le trouver

— S'il vient, nous l'emmènerons Jîner avec nous...

— Bravo!... Emmenons-lel c'est un zig!... — Il m'a payé des vins... Je ne te dis que ça !...

Et les deux cousins se mirent à jouer au piquet en attendant le prétendu ouvrier gainier. Celui-ci, aussitôt après le départ de Pierre Béraud, le vieux chiffonnier, avait quitté le pied-à-lerre de la rue du Geindre où on le connaissait sous le nom de Cordier, et gagné le fiacre qui l'attendaii un peu plus loin.

— Rue Fléchier, — dit-il en anglais au cocher. — Tu m'arrêteras au coin de la jue Saint-Lazare.

A l'endroit indiqué la voiture fit halte et Cordier, ou plutôt William Scoot, se dirigea vers le numéro 9 de la rue Fléchier.

Il entra dans la maison, passa devant la loge sans parler au concierge, gravit l'escalier et s'arrêta au quatrième étage, à la porte de l'appartement que Trilby habitait depuis huit jours sous le nom de Dai^Ul, courtier d'assurances sur la vie.

Au lieu de sonner, Will Scoot frappa trois petits coups à intervalles égaux et toussa légèrement.

C'était le signe de reconnaissance convenu entre les deux complices d'Arnold Desvignes.

La porte fut ouverte presque aussitôt par Trilby. — Scoot entra.

— Eh bien:' — fit-il.

Trilby posa vivement un doigt sur ses lèvres en disant à voix basse :

— Mets une sourdine!... le gosse est chez lui...

— As-tu appris quelque chose touchant la religieuse et ce galopin?...

— Touchant la religieuse, non. — Depuis que le gosse est emménagé ici, elle n'y est pas venue... je puis même affirmer qu'il ne l'a vue nulle part, et ça a l'air de le taquiner bigrement, le moucheron!...

— Comment diable sais-tu ça?...

— Je l'ai entendu se parler tout seul à lui-même... Regarde, voilà mon téléphone...

Trilby, montant sur une chaise, décrocha une lithographie encadrée et découvrit un trou d'environ quinze centimètres de largeur à l'orifice, ri qui traversait la cloison en diminuant comme un entonnoir.

Le diamètre du fond de ce trou n'avait pas plus de cinq cenlimètres et se dissimulait sous la feuille de papier de tenlure du logemeut contigu.

— J'ai percé ça à la muette, — continua Trilby, — et pour entendre ce qui se dit là-dedans je n'ai qu'à approcher mon oreille du trou... — Le jour où je voudrai voir aussi, il me suffira do découper la rondelle qui ferme l'ouverture et j'adapterai cette rondelle sur un tampon bouchant le trou.

— Très bien combiné... — Bref, qu'est-ce que lu as entendu.'

LE MARCIIA-ND DE DIAM.VNTS (.(il

— Misticol marroiinaat tout seul au sujet du silence de la religieuse... Entre autres choses, il disait : — Pourquoi qu'elle n'est pas venue à la chapelle du Sacré-Cœur afin que je lui donne l'adresse du loqemenl que j'ai loué?...

— Donc, — interrompit Scoot, — il avait reçu d'elle l'ordre de louer un logement.

— C'est ce que j'ai conclu pareillement.

— Donc ils manigancent ensemble quelque chose...

— Ça saute aux yeux !

— Mais, quoi?

— C'est quelque chose contre le patron..

— Tu en es siir?

— Oui.

— Comment?

— Depuis trois jours je file le gosse...

— Que fait-il? — Où va-t-il?

— Il file le patrou.

William Scoot eut peine a. retenir une exclamation d'élonnement.

— Allons donc! — murmura-l-il.

— Il le guette à la porte de la maison de banque, — reprit Trilby, — ou à la porte de l'hôtel du boulevard llaussmann, ou à la porte de celui de la rue de Tivoli, et il le iile comme un vrai détective...

— Oh ! oh I — lit Scoot, — voilà qui pourrait bien devenir dangereux!...

— Et, dis-moi le patron, n'est pas allé depuis quelques jours à son logement de la rue des Tournelles?...

— Non, mais rien ne prouve qu'il n'ira pas d'un moment à 1 autre.

— 11 faudrait le prévenir et je m'en charge... — Ouant à cet avorton de Misticol, je commence à le trouver gênant! — Si ça continue il faudra se débarrasser de lui... — Je me demande quel motif il peut avoir de mou charder le patron... — Est-ce qu'il se douterait de quoique chose'.'... —

— Alors tout serait 'd craindre...

— Où nous mène-t-il, le patron'.' — murmura Trili)y. — C'est très joli la perspective du million qu'il doit nous donner (juand il aura réussi dans son entreprise, mais nous marchons à l'aveuglette.

— Je ne m'occupe que du million! — répliqua Will Scott, — quant au reste, je m'en moque! — Nous y sommes... .VUons jusqu'au bout!

— Allons-y ! — Où en es-lu, loi, de les affaires avec les Béraud.'

— Ça marche pas trop mal!... — Ils sont en bonnes mains, les IJéraud!

— .\vanl quinze jours ils s'enlrelucronl les uns les autres, grâce à moi, ou crèveront de misère.

— Mais pourquoi tous ces mics-macs?

— Ah! voilà! — J'obéis sans savoir, mais je crois (jue l'obéissance nous

'662 LE MAIICILV3;D DE UIAMAXTS

conduit au million promis, et je n'en demande pas davantage... — Sur ce, au revoir... Je pars...

^ jN'oulilie pas de prévenir le patron.. .

— Aucun danger que j'y manque!...

Les deux ci-devant clowns du Cirque Fernando se serrèrent la main.

ïrilby ouvrait la porte, et Scoot allait descendre les premières marches de l'escalier lorsqu'il rebroussa vivement chemin et rentra dans le logement de son compagnon.

— Qu'est-ce donc? — fit Trilby.

— Elle! — répondit William en refermant la porte.

— Qui. elle?

— La religieuse!

— Pas possible! — Le gosse aura donc trouvé moyen, depuis son monologue, de lui faire savoir oîi il demeurait?...

— Silence ! — Écoute !

Will et Trilby prêtèrent l'oreille.

Uj] bruit de pas se fit entendre sur le carré, puis cessa brusquement.

— Yite à l'observatoire, — dit Scoot, — car c'est parfaitement chez Misticot qu'on vient ! . . .

Eu effet, à celte minute précise, on sonnait à la porte du gamin de Montmartre.

— Dépêchons-nous de grimper sur deux chaises et d'écouter... — dit Trilby à son visiteur.

Et les deux gredins, s'accotant à la muraille, se placèrent à droite et à gauche du trou en forme d'entonnoir dont nous avons constaté l'existence.

Au coup de souiiette inattendu retentissant dans son logement, Misticot courut à la porte et l'ouvrit.

Sœur Marie, — car en ell'et Scoot n'avait point commis d'erreur en croyant la reconnaître, — se trouvait sur le seuil.

— Ah! Dieu soit loué! c'est vous, ma sœur! — s'écria le petit marchand de médailles en s'efTaçanl pour laisser entrer la l'eligieuse — Je n'ai pas besoin, puisque vous voilà, de vous demander si vous avez reçu mon billel. — ajoula-t-il en refermant la porte.

— Oui, — répondit la cousine d'Angélique. — et c'était 1res imprudent à vous de m'écrire, car on aurait bien pu, par ordre de mon oncle, iuter-

LE MAUCllAM) DE DIAMANTS 063

cepter la lettre... — J'ai parfaitement compris votre impatience, mais il ne faut pas recommencer...

— Excusez-moi. ma sœur... — murmura le jeune garçon. — i\e vous ayant point vue depuis huit i^ranJs jours je commençais à craindre qu'il ne vous soit arrivé quchjue chose de mallieureux... Sans compter que je me morfondais dans l'inaction.

— Mademoiselle Verrière a été malade...

— Pas gravement, j'espère!

— Dans les premiers moments j'ai eu qnohjiie inquiétude, mais ma cousine va beaucoup mieux, ce qui m'a permis de la (]uitter un instant aujourd'hui...

— Ouelle est la cause de son mal ?

— Le chagrin...

— Toujours au sujet du mariage avec cet Arnold Desvignes?...

— Ilélas! mon oncle est intlexihle! — Il s'obstine dans la résolution prise, et le lieutenant Vandame est parti pour le Tonkiii...

— Il est parti! — s'écria Misticol, — il laisse le champ libre à son ennemi!...

— Que pouvait-il faire? — Des circonstances connues de vous rendent la lutte impossible...

— C'est vrai!... — Ah! les gredinsl... — Comme on l'a fait soulfrir, cette pauvre demoiselle Angélique, qui est si belle et si bonne!... — Ma sœur, m'apportez-vous le renseignement nécessaire pour commencer mes recherches? — Savez-vous quel est le lieu de naissance d'.Vrnold Desvigues?

— Malheureusement, non. — J'ai tout mis en œuvre pour le savoir et j'ai échoué...

— Que voulez-vous que je fasse, alors?... — Comment fouiller dans le passé d'un homme quand on ignore où cet homme est né... d'où il vient, où il a vécu?...

— Ce passé, nous le connaîtrons plus lard... Va\ ce nnunciit nous ne pouvons que nous inquiéter des agissements d'Arnold Desvignes... de sa manière de vivre...

— Quant k la manière de vivre du parliculiri', rllr est tout ce qu'il y a de plus simple et de moins mystérieux...

— (jOmment savez-vous cela?

— Di'puis huit jours je suis comme son ombre le personnage en question... aucune de ses démarches n'a pu m'échapper...

— Kt rii-n de suspect?

— Ilien... — I! ne s'occupe que des affaires de la banque de votre oncle... — Une seule chose m'avait paru sin^^idière... une visite faite par lui, il y a (|uatre jours, dans une maison dr la rue du l'aon-Blanc... — Je

me suis faufilé derrière lui... — Je l'ai vu frapper à une porte, et sa visite a duré près d'une heure...

— Eh hien?

— Eh bien! je me suis informé après son départ, et j'ai appris que l'homme qu'il venait voir était un Italien... un agent d'affaires qui se charge de recouvrements, de placements et d'autres opérations du même genre... — Agoslini — (c'est son nom) — ne jouit d'ailleurs dans le quartier d'aucune estime...

— En s'y prenant adroitement, on pourrait savoir de cet Agostini s'il connaît Arnold Desvignes depuis longtemps... — dit sœur Marie.

— A quoi cela nous mènerait-il? — demanda Misticot.

— A rien, peut-être... peut-être à beaucoup... — Arnold Desvignes a pendant plusieurs années habité les Indes, et n'est à Paris que depuis peu... Si les relations entre lui et Agostini sont antérieures à son départ de France, on aurait chance d'apprendre beaucoup en questionnant l'italien...

— Vous dites qu'on l'estime médiocrement...

— J'aurais pu dire aussi bien qu'on le regarde comme une franche eanaille... Voilà l'opinion sur son compte...

— Donc il esta vendre... — Eh bien! interrogez-le et payez-lui chacune de ses réponses...

— Vous avez raison, ma sœur... — Je l'interrogerai...

— Quand?

— Aujourd'hui même...

— C'est bien... — Maintenant, je vous quitte, mon cher enfant... — Chaque matin je viendrai vous demander si vous avez quelque chose à m'apprendre... — Soyez courageux et ne perdez point patience... — Nous devons travailler tous deux à sauver ma cousine...

— Et nous la sauverons, ma sœur, ou j'y perdrai mon surnom de Misticot!... — s'écria le gamin en reconduisant la religieuse jusqu'à la porte de son logement.

Will Scoot et Trilby n'avaient naturellement pas perdu un seul mot du dialogue que nous venons de sténographier. Scoot sauta vivement à terre.

— Bouche le téléphone, — dit-il, — et écoute-moi... — Le moucheron va aller trouver, rue du l'aon-Blanc, l'Italien Agostini et le questionner...

— Quel est cet Agostini et que peut-il répondre sur le patron? je l'ignore, mais il ne faut pas que le gosse arrive chez l'agent d'affaires avant que le patron soit prévenu... — C'est compris?

— Oui.

— Veille donc... — Moi, au plus pressé.

LE MAUCIIAM) W. DIAMAM":

On aida k relieur ù descendre en le soulevant par les deux bras.

Will Scoot sorlit précipiinmmciil du lf)^emcnt de Trilby d rcpagna son liacre.

— Rue Le Pelelier. i2... — commanda l-il au cochi'i du coupé de louage

Il V avait foule ce malin-là — mais l'avons dit — dans les hupfaiix de la maison de banque Jules Verrière et Compagnie.

Liv. 84. F HOY. «dit. «. Reprodocllon inirniii,., 84

Depuis que nous avons vu Paul Béraud s'y présenler. celle foule n'était pas un seul instant devenue moins compacte.

Arnold Desvignes et Jules Verrière, ne voulant point s'éloigner, ne fût-ce qu'une heure, avaient déjeuné dans leur cabinet.

Ils s'y trouvaient ensemble lorsque William Scoot, alTublé de la défroque sordide du pseudo-Gordier, entra résolumeut dans l'antichambre précédant le cabinet directorial et demanda en anglais à parler à M. Arnold Desvignes.

Celui-ci, depuis qu'il s'était décidé à associer ses deux complices à son œuvre gigantesque, comprenant bien qu'il ne pouvait agir seul, leur avait fait connaître sa véritable position.

11 ne doutait point, du reste, que l'appàl du million promis lui assurât l'absolue fidélité des ex-clowns du Cirque Fernando, qui avaient tout à gagner à le servir et rien à le trahir.

Agoslini seul ne savait absolument sur son client que ce que celui-ci lui avait dit, mais il soupçonnait beaucoup de choses, ne s'en préoccupant aucunement du reste, et toujours prêt à agir en aveugle pourvu qu'il fût amijhunenl payé.

Will Scoot s'étant exprimé en auglais, le gargon de bureau, qui ne connaissait point celle langue, ne comprit qu'une chose, le nom de l'associé de Jules Verrière.

Le costume ultra râpé du nouveau venu ne plaidait pas en sa faveur, mais la Banque populaire amenait une clienlèle singulièrement mêlée et les paletots crasseux cachent parfois des portefeuilles biens garnis.

Donc, sans s'arrêter à l'apparence, le garçon de bureau eutra dans le cabinet directorial où Jules Verrière était momentanément seul, son associé venant d'en sortir pour aller à la caisse.

— Monsieur, — dit-il, — c'est un homme qui me paraît Anglais et qui demande M. Desvignes...

— Faites entrer...

Le garçon introduisit Will Scoot qui salua le banquier et prononça avec volubilité deux ou trois phrases dans le plus pur idiome britannique.

— Je ne parle pas anglais, monsieur... — interrompit le père d'Angélique, — M. Desvignes va revenir...

De la main il désignait un siège.

Scoot resta debout, très impatient, se disant que le temps pressait. Quelques minutes s'écoulèi'ent.

Arnold rentra, cl du premier coup d'œil reconnut Scoot sous son déguisement.

— Toi ici! — lui dit-il en anglais. — Que se passe-t-il donc? — Tu peux l'expliquer sans crainte, mou associé ne compendra pas un mot.

Will Scoot raconta brièvement ce quil venait d'entendre chez Triiby.

— Ah! — fit Arnold. — nous savons donc enfin ce que complotent ces gens-là! — C'est bien! — Je suis averti... — Va-t'en tout de ce pas m'attendre sur le quai de l'Hôtel-de-Vilie, près de la rue du Paon- Blanc.

Et il accompagna Will Scoot jusqu'à l'anlichambre.

— Que voulait donc cet Anglais râpé? — demanda Jules Verrières ;\ son associé.

— Cet Anglais est un Américain que j'ai rencontré jadis aux Indes. — Il était alors dans une position meilleure et il vient me prier de m'intéresser à lui.

Tout en disant ce qui précède. Arnold prit son chapeau et continua :

— Je sors... je vais jusque chez moi chercher des papiers que j'ai oubliés et dont j'ai besoin. — Mon absence sera courte...

Il gagna la station de voitures qui se trouve en face de l'église Notre- Dame-de-Lorelte et monta dans un liacre.

— Où allons-nous? — fit le cocher.

— Hue du l'aon-Hlanc... et du train... cent sous de pourboire. En moins de vingt minutes la distance fui franchie. L'ex-employé du banquier de Calcutta gravit rapidement l'escalier et

vint frapper à la porte d'Agostini.

L'homme d'affaires ouvrit aussitôt.

— J'ai besoin de causer avec vous, et je suis très pressé... — lui dit le visiteur. — Entrons donc au plus vite daus votre cabinet...

Au bout de quelques secondes, les deux hommes étaient assis en face l'un de l'autre, et Agoslini demandait :

— De quoi s'agit-il ?

— Il est probable, il est certain même, — dit Arnold Desvignes, — qu'avant ce soir, dans quelques instants peut-être, vous receviez une visite...

— Lue visite? — réjiéla l'Italien, — la visite de qui'.'

— D'un très jeune homme, presque d'un gamin...

— Que viendra-t-il faire chez moi?

— J'ignore le prétexte dont il se servira [loiir motiver sa démarche, mais je connais son but. et ce but le voici : — D'une façon plus ou moins adroite il arrivera à vous demander des renseignements sur un certain

Arnold Desvignes. ayant liabilé les Indes, ol pour le moment associé du banquier Jules Venière...

— x\li! ail! — murmura l'homme d'affaires sans manifester la moindre surprise, mais en regardant son interlocuteur avec curiosité, — il s'agit de cet Arnold Desvignes au sujet duquel j'ai fait, par votre ordre, une enquête...

— Arnold Desvignes, c'est moi... — dit carrément l'ex-secrétaire du banquier de Calcutta.

— Très bien... — Je me doutais que ce nom vous servirait à quelque chose... — J'ai du flair...

— Joignez à ce flair beaucoup de discrétion en ce qui me concerne, et je me charge de votre fortune...

— Je hi regarde donc comme faite ! — Quelle devra être mou attitude vis-à-vis du questionneur que vous m'annoncez?

— Une attitude très simple... — Vous répondrez en exigeant de chaque réponse un bon prix... Rien ne vous empêchera de prodiguer contre argent comptant des renseignements de fantaisie... — Ce qu'on tient à connaître surtout, c'est le lieu de naissance d'Arnold Desvignes...

— Eh bien:'

— Eh bien! vous l'indiquerez, tout simplement... — il n'en peut résulter pour lui quoi que ce soit de fâcheux... — On n'apprendra rien de plus que ce que vous m'avez appris à moi-même après votre voyage à Bléré...

— Mais vous m'avez empêché d'aller à Londres et de continuer à suivre là-bâs la piste d'Arnold Desvignes...

— Ce qu'on apprendrait à Londres ne peut me gèuer... D'ailleurs.avant que les chercheurs se décident au voyage, s'ils croient devoir le faire, jaurai pris un parti... — Vous voilà prévenu... Maintenant, occupons-nous d'autre chose. — Où en èles-vous avec Paul Béraud?

— 11 est venu ce matin m'olTrir des acomptes que j'ai refusés ainsi que vous me l'aviez enjoint... — Alors il m'a déclaré qu'il ne payerait rien, et cela d'un ton si singulier que, lorsqu'il est parti, je l'ai suivi sans qu'il s'en doutât... — Il allait simplement vendre son mobilier à un brocanteur, ce qui constitue un procédé d'une délicatesse plus que douteuse et pourrait motiver au besoin une plainte des créanciers dupés...

— Mais la femme avec laquelle il vit, cette couturière, Jeanne Dessourdy?

— Elle était absente et c'est à son insu qu'il a fait ce joli coup... — Une canaille très réussie, ce l'aul Déraud! — Avez- vous de nouvelles instructions à me donner à son sujet:'...

— Il faut lui couper les vivres...

— De quelle manière''

LE MARCFIAND DE DL\-M.L\TS (îfiO

— Eu vous servant dos créances qui sont entre vos mains pour former opposition sur ses appointements.

— Au Cnklit LfioiiiKiis:'

— Non, mais à la maison de banque Verrii're et Desvignes dont, à partir d'après-demain, il sera l'employé. — Faites en sorte de savoir ce que deviendront Jeanne Dessourdy et son enfant...

— Je le saurai.

Arnold allait se lever et partir quand un coup de sonnette se fil entendre à la porte.

— C'est peut-être le petit jeune homme annoncé... — dit l'Italien.

— Si c'est lui je ne serai pas fâché de savoir comment le drôle s'y prendra pour vous questionner... — répliqua l'associé de Jules Verrière en franchissant le seuil de la chambre voisine, dans laquelle nous l'avons déjà vu se cacher pour assister à l'entretien du vicomte de Nervey et de Mélanic Gauthier avec l'agent d'all'aires.

L'Italien alla ouvrir et se trouva en face d'un jeune paysan imberbe, coiffé d'un chapeau de paille, chaussé de gros souliers, et portant une blouse bleue toute neuve brodée de fil blanc au collcl. aux poignets et sur les épaules.

— C"est-il vous qu'êtes le nommé Agoslini. mon cher monsieur? — demanda le nouveau venu avec un salut rustique et un accent normand très prononcé.

— C'est moi.

— Alors c est-il qu'on peut vous causer pour affaires? en payant, bien entendu...

— Entrez...

Et Agostini conduisit le jeune provincial dans son cabinet, en se posant cette question :

— Est-ce là le garçon dont Arnold Desvignes me parlait tout à l'heure ?... Arnold Desvignes, lui, savait déjà à quoi s'en tenir.

Le jour du repas de noces, à Saint-Mandé, il avait entendu la voi.x de Misticot et, quoique celle voi.\ fùl modifiée par l'accent normand, il venait de la reconnaître.

— Asseyez-vous, jeune homme, — dit l'Italien. — e.\pliquez-vous...

— V'ià la chose... J' suis né natif d' ViiraviUe, dans 1' Calvados... — J' suis-l'-orphelinde péel de mé... — J'ai hérité dup'tit magot d' m' nonque Malhieu Valin, j' m'ai mis dans la tète d' faire fortune, et j' viens à Paris pour m'élabli...

— Vous établir quoi ?...

— Nourrisseur e d' vaques, donc! — Je veux mouler une vaquerie normande dans un ijuarlier uii que j' trouverai un terrain propice, et débiter

aux Parisiens du bon lait de vaque. — Alors on m'a dit : — Faitl vous adresser à un homme d'alfa ires... y vous di'iiichera ça tout de suite..'. On m'a enseigné où que vous restiez, et me v'ià! Ça peut y s' faire?

— Très bien... — Je vous trouverai même un établissement tout monté...

— Ça vaudrait mieux...

— Seulement, ça sera cher...

— J'y mettrai le prix tout de même...

— De combien disposez-vous?

— L' magot d' m' nonque Mathieu Valin allait dans les quarante mille...

— Très bien.., ça s'arrangera... Dès demain je m'occuperai de votre affaire... seulement il faudra me laisser une provision...

— Une provision... — répéta le visiteur, — une provision ed' quoi?

— Une somme d'argent déposée d'avance pour frais, démarches, débours, etc., etc.

— Bon! bon! compris! ... — Vous êtes un malin, vous, tout de même !... — un vrai malin, comme défunt m' nonque Mathieu Valin! — J'aime ça, moi! — On vous laissera ce qu'il faudra... — Présentement, donnez-moi un renseignement...

— Que voulez-vous savoir?

— Des filous, à Paris, y en a, pas vrai?

— Quelques-uns...

— J' voudrais, en attendant de monter la vaquerie, placer mon argent chez un banquetier, crainte qu'on ne me le filoute...

— C'est facile...

— Bien sur, mais c'est qu'il y en a, desbanquetiers, qui sont aussi voleurs que les filous...

— Choisissez-en un bon...

— On m'a donné une adresse...

— Laquelle?

Le jeune paysan tira un papier de sa poche et lut :

" — « Banque Jules Verrière et Arnold Dcsviyiies, 42, rue Le Peletier. »

Agostini tressaillit.

Le nom d'Arnold Desvignes venait de l'éclairer.

11 savait maintenant à quoi s'en tenir.

— lionne maison!... Excellenlemaison!... — s'écria-t-ii. — Depnisbien des années je connais personnellement M. Desvignes, qui a fait aux Indes une grande fortune... — J'opère même encore des recouvrements pour son compte... Ah! quel honnête homme I

— Bè! — Mais j"y songe... Esl-ce qu'il ne serait point mon i)ays:\.. 11 y a des Desvignes près de chez nous, à Dozulé... C'esl-il ses parents?

— Je ne crois pas... M. Arnold Desvignes est originaire de Bléré...

— C'cst-il dans le Calvados ?

— Non... c'est dans le département d Indre-et-Loire...

— Quel âge qu'il a, ce banquelier:'

— C'est un jeune homme... 11 est né en 1837, si j'ai bonne mémoire.

— Alors je peux lui porter mon argent".'

— En toute sûreté.

— Je suis content de savoir ça... — Pour lors vous allez vous occuper de mé?

— Oui, et très sérieusement... — Donnez-moi votre nom et l'adresse de l'hôtel où vous êtes descendu...

— Désiré de mon petit nom, Valin de mon nom, comme défunt m' nonque Mathieu, qu'était propre frère à papa... J'ai descendu à l'hôlel de Caen, rue de Lamesterdam... mais c'est pas la peine de vous déranger... Je viendrai après-demain savoir ce que vous aurez trouvé... — En attendant, voici un billet de cinq cents francs pour Vaiiinvcisionneiiient ... C'estil assez?

— Ça suflira pour les premières démarches...

— Alors,, mon brave monsieur, à après-demain...

— C'est convenu... — J'espère bien avoir déjà trouvé quelque chose... Misticot quitta le cabinet d'Agostini et descendit rapidement l'escalier,

eu se disant :

— Né à Bléré, Indre-et-Loire, en 18.")7. — Maintenant j'en sais assez...

Agostini, après l'avoir reconduit, regagna son cabinet où Desvignes, qui venait d'y rentrer, l'accueillit par ces mots :

— Eh bien! qu'en dites-vous?. .. Très roublard, le gamin!...

— Oui, per Baccot... étonnant pour son âge !...

— Lui et moi nous savons ce que non voulions savoir... — Nous sommes contents... — Tout va bien !...

— Aucune recommandation à m'adresser à son sujet?

— Aucune. — Vous pouvez être absolument certain qu'il ne reviendra iamais ici !...

Et l'associé de Jules Verrière quitta l'Italien.

En sortant de la rue du l'aon-Blinc il gagna le «piai de IliiMel-de-

Will Scoot, obéissant au.x ordres donnés, s'y promenait, allant et revenant sur un espace de cinquante ou soixante pas.

Arnold m ircha droit à lui et lui prit le bras.

— Est-il venu? — demanda i Irlandais.

— Oui.

— Qu"a-t-il appris?

— Ce quil voulait savoir... le lieu de naissance d'Arnold Desvignes.

— Comment, — s'écria William Scoot. — Agostini vous a trahi!

— Par mon ordre...

— Je ne comprends plus...

— Tu vas comprendre, — répondit d'une voix sourde lassassin du marchand de diamants, — il faut que Trilby ne perde pas un seul instant de vue le gêneur qui se mêle de mes afTaires. — Sans le moindre doute Misticot va partir pour Bléré... — De là, où ira-t-il? — Je l'ignore et peu m'importe, mais je ne veu.^ pas qu'il revienne à Paris... tu m'entends bien, je ne veux pas!... — Non que j'aie peur des indications qu'il recueillera sur Arnold Desvignes, mais parce que d'un moment à l'autre ce malencontreux gamin peut devenir un danger... — Comprends-luV

— Très bien... — Restera la religieuse...

— Que Misticot disparaisse d'abord... Nous nous occuperons de la religieuse ensuite...

— Je transmettrai vos ordres à Trilby.

— Parle-moi d'Eugène Loiseau et des Béraud oncle et neveu...

— D'un côté comme de l'autre tout marche à merveille... La nuit dernière j'ai fait découcher Loiseau... il doit être aujourd'hui sans ouvrage, par conséquent sans ressources... Quant au vieux chiffonnier Pierre Béraud. il a dû travailler ferme Viclorine et Jeanne Dessourdy dans le sens que vous m'aviez indiqué...

— Sais-tu que Paul Béraud a vendu ce matin son mobilier et quitté Jeanne Dessourdy?

— Ma foi, jUonl — il n'était point question de cela hier soir... — La séparation de Paul et de Jeanne va me forcer à changer mes batteries... — Où est allée Jeanne?

— Je ne le sais pas. mais on s'en inquiète et je le renseignerai à ce sujet.

— Paul Béraud a-t-il accepté vos offres ?

— Oui. — A partir d'après-demain il est employé de la maison Verrière et Desvignes... — Tu te souviens de ce que je t'ai dit... Mon arme princi-

LE MAlîCIIA.M) 1)1-: DIAMANTS

La yraiidu idllu ùlait bomjcje du consomiiiali.'urs qui se dilataient la rate aux la/zis et aux sauls pùrillcux.

pale contre toute cotte race des Hératid doit être la misfei-e... la misère noire qui lue et qui fait tuer!

— Je me souviens, et je ii'ouldii-rai pas.

— As-lu songé à la marchande des qualrc-saisons?

— J'ai af,'i... j'attends reiïel... Klleadù ce matin, recevoir com^é de son propriétaire, impayé de()uis deux termes, et une t/emi-donzaine do citation» en justice de paix...

Liv. 83. ROY, ^dii ri-,,r,„iuciion i„UT,i,i,. 85

— Vous allez avoir besoin d'argent, loi et Triiby... — En voici...

Et l'associé de Jules Verrière mil dans la main de l'Irlandais une enveloppe renfermant des billets de banque; puis les deux hommes se séparèrent, Arnold pour rec;agner la maison de la rue Le Peletier, tandis que Will Scoot se faisait reconduire rue Fléchier, chez Triiby.

Celui-ci avait suivi Mislicol jusqu'à la porte d'Agostini et était revenu en même temps que lui.

— Est-il rentré? — demanda Scoot.

— Oui.

— Mors, parlons bas et retiens bien ce que je vais te dire : — Le patron était rue du Paon Blanc en même temps que le gosse, à qui l'Italien, par ordre du patron, a indiqué le lieu de naissance d'Arnold Desvignes... — Il est certain, d'après ce que nous avons entendu ici même, que la religieuse va donner l'ordre au gosse de partir illico pour l'endroit en question où il sera à lu source des renseignements...

— Je le crois comme toi... — Eh bien?

— Eh bien ! s'il part, il ne faut pas qu'il revienne... — Tu comprends?... Triiby avait tressailli.

— Du sang... — murmnra-t-il avec une expression de dégoût et d'épouvante.

— Le gosse est dangereux... — reprit Scoot, — il peut compromettre la sécurité de la grande entreprise du p;itron, et si l'entreprise croule, adieu noire million! et j'v liens, tu sais, à notre million! — J'y tiens, comme à la prunelle de mes yenxl... — Du moment que notre inléiêl personnel est en jeu, il n'y a point à hésiler. — H faut servir le patron par tous les moyens, tant pis pour les i^èneurs!...

— C'est bien! — dit Trilhy brusi|uemenl, — on fera ce qu'il faut. — Où ira le gosse?

— A Bléré.

— Connu, Dléré... — A deux lieues d'Amboise, sur la route de Loches... On y va en chemin de fer par rembranchemenl de Vierzon...

— Alors lu es au fait de l'itinéraire... — Surveille le jeune drôle, emboîte-le, ne le quitte pas d'une semelle, et arrange-loi pour (ju'on n'entende plus jamais parler de lui à Paris.

— Mais, — fil observer Triiby, — il peut écrire les renseignements qu'an lui donnera... Comment l'eu empêcher?...

— Ne l'en empêche pas... — Le patron se niocjue des renseiguemenls... C'est le particulier qui le gêne et qu'il veut (juon supprime. — Prends tes mesures et marche d'aplomb !

— Je marcherai. — Pour le voyage, il me l'audia de 1 argent... — En voilà...

El Scoot remit à Trilby la moitié de ce ([u'il venait de recevoir lui-même d'Arnold Desvignes.

— En revenant à Paris, — demanda Trilby, — devrai-jc reprendre possession de ce logement"?

— C'est nécessaire... — Nous aurons besoin de savoir ce qui se passera ici après la disparition du gosse... — D'ailleurs ton éclipse imprévue, coïncidant avec cette disparition, serait comprometlanle. — Allons, bonne chance, et à bientôt...

Eii quittant son complice William .Scoot se fit conduire, comme la veille au soir, au point d'intersection du boulevard Saint-Michel et de la rue de l'École-de-Médecine, el comme la veille il sortit du coupé de louage complètement mét.imorphosé.

L'homme au béret bleu, l'ouvrier gainier, avait remplacé le philanthrope crasseux de la rue du Geindre.

Il espérait rencontrera la Chnpe d'argent Eugène Loiseau et Paul Béraud, et il avait hàle de savoir ce qui .s'était passé dans leurs ménages respectifs.

Le mari de Yictorine et l'ex-employé du Crédit Lyonnais se trouvaient en eifet à la brasserie.

Eugène Loiseau avait déjà, selon son expression, séchr deux iviies, el sa langue commençait à devenir épaisse, ce qui ne l'empêcha pas cependant de pousser un hurra formidable à la vue de son ami le gainier.

— Arrive donc! — dit-il ensuite en lui tendant la main. — Arrive donc, loi, le roi des bons zigs !

— On vous attendait pour aller diner... — ht Paul liéraud à son tour.

— Dîner, où ça? — demanda Scoot.

— Au restaurant, parbleu! et c'est moi qui régale...

— (Comment? comment? mais vous avez refusé de nous accompagner hier!...

— Ce n'est [las la même chose.

— Où est la différence?

— Hier j'étais en ménage... aujourd'hui je suis gar(;on...

— bah I el votre femme ?

Ce fut Loiseau qui répondit à ci'tte question.

— Il a brocanté son bazar et h\ché son crain|i0M! — s'écria-l-il, — et si ça continue à marcher comme ça marche, j'ai dans ma folle idée, mon vieux, que je ne tarderai guère i en faire autant...

— Toi! allons donc! il me faudrait le voir pour le croire...

— Eh bien! lu le verras! je lui ai déjà fichu des calottes ce malin, h Yictorine, et je lui collerai son sac, carrément, si elle m'embéle! — Moi aussi je brocanterai mon bazar, je lâcherai mon boulet! el aye donc!... En avant la noce!

— Eh bien! et l'.ilelier?

— L'atelier... d'où que lu sois, ma vieille? — y en a plus d'atelier! boulé du mien!... — c'est la faute à tes vins lins de la nuit dernière. — Je ne me suis réveillé qu'à huit heures... je m'y suis présenté tout de même, à l'atelier, et j'ai trouvé la porte ouverte, mais pour recevoir mon compte et prendre mes outils...

— Ça n'arrange pas les affaires, ça!... Et manger?...

— Manger? — répéta d'une voix pâteuse Eugène Loiseau, qui se grisait de plus en plus en parlant. — Nous allons manger tout à l'heure... et on mangera demain... et après-demain aussi... Nous avons de la braise, et quand nous n'en aurons plus, il y a ton héritage... Tu l'as dit!... L'as-tu dit?...

— Je ne m'en dédis point... — Nous partagerons en frères... — Mais quand il sera fricassé, mon héritage, il faudra bien travailler...

— Nous travaillerons après, mais le plus tard possible...

— Oui., flui... — appuya Paul Béraud, — on aura toujours une corde à son arc - Lo princi^jal c'est qu'on ne soit pas rasé par les femmes!... — Sur ce, mes amis, allons dîner... — Je propose Vachette, au coin de la rue des Ecoles...

Aucune objection ne fut faite et les trois hommes partirent pour le restaurant indiqué.

Arnold Desvignes, ayant été retenu dehors plus longtemps qu'il ne le pensait, arriva rue Le Pelelier au moment de la fermeture des bureaux.

— Vous venez dîner ce soir à l'hôtel? — lui demanda son associé.

— Oui, mais permettez-moi de vous adresser une observation au sujet de M"" Verrière.

— Je vous le permets bien volontiers...

— Vous avez remarqué qu'elle change d'une manière inquiétante?..

— Le départ de son cousin Vandame l'a frappée...

— Vous devriez, mon cher associé, vous préoccuper davantage de la santé de votre fille... de votre fille que j'aime, vous le savez bien, et qui

sera ma femme adorée! — Je m'en inquiète, moi, et beaucoup... — Oui, M"" Verrière a été atteinte d'une façon très grave... — Heureusement |les ressources inépuisables de la jeunesse lui ont permis de surmonter^la crise causée par le chagrin... — Aujourd'hui |le plus fort est fait... — L'absence achèvera de cicatriser la blessure, mais une condition me paraît indispensable pour achever la guérison complète...

— Quelle condition?

— 11 faut isoler M"' Angélique.

— Comment renlendez-vous.'

— J'eatends qu'il faut l'éloigner momealanément de cet hôtel et lui faire quitter Paris...

— Pourquoi donc?

— C'est bien simple. — L'endroit où nous sommes est trop rempli pour elle des souvenirs du lieutenant Yandame, que vous receviez familièrement... [ci M"" Angélique a des relations... elle voit du monde... elle entend parler sans cesse de la guerre dans l'E.vtrème-Orient... — Elle lit des articles de journaux à ce sujet, chose inévitable à Paris... — Si on la conduisait à la campagne, plus de souvenirs, plus de visites, plus de journaux...

- La convalescence serait moins longue et l'oubli complet viendrait plus vite. — J'ajouterai qu'en ce moment la présence de sœur Marie me gène...

— Si vous éloignez votre fille, sœur Marie la suivra, et nous ferons d'une pierre deux coups... — J'insiste donc, mon cher associé, pour que, dans notre intérêt commun, vous preniez à cet égard une décision le plus tôt possible... — Si même elle était immédiate, cela n'en vaudrait que mieux.

— Angélique voudra-t-elle quitter Paris? — demanda Verrière.

— Vous faites trop bon marché de votre autorité paternelle en posant cette question... — répliqua iJesvignes. — Il faudra qu'elle le veuille puisque vous le voudrez... — Vous avez une propriété à Villiers-sur-Marne, mavez-vous dit?...

— A Malnoue, entre Chennevières et Villiers.

— C'est là qu'il faudra conduire M"" Angélique... — La maison est-elle en état de nous recevoir?...

— y dus:* — répéta Verrière étonné, — l'habiterons-nous donc tous?...

— Pour plusieurs raisons très importantes, cela me paraît indispensable...

— Cela nous éloignera beaucoup de nos travaux...

— Nous viendrons à Paris chaque jour... — il s'agira tout bonnement de nous lever un peu plus malin que de coutume... — llien no vous empêchera d'aillcurd de passer quarante -huit heures à Paris quand bon vous semblera... — Je vous demande de nouveau si la maison est en état?

— Il suffira d'un mol au garde pour qu'elle le soit en une journée...

— Fort bien... — .Vnnoncez ce soir à M"* Angélique votre inteiilion de passer l'été à la campagne.

f)78 LE MAnC[IAXD DE DIAMANTS

— J\e serait-il pas prudent de prendre l'avis du médecin?

— Rien ne vous en empêche, mais le médecin abondera dans'votre sens, soyez-en convaincu. — Lorsque nous serons à Malnoue, où devrons-nous prendre chaque matin le chemin de fer?

— A Villiers-sur-Marne, à un quart d"heure à pied, à trois minutes en voiture... — Ma maison,' qu'on veut bien appeler un château, est complètement isolée, au milieu d'un parc assez vaste...

— Nous y serons à merveille... — Ecrivez vite à votre garde... — Ah! j'oubliais... Malnoue est-il dans le département de la Seine?

— Non, mais en Seine-et-Marne, comme Ghonnevières, V^illiers, Le Plessis-Tréville, Emérainvilie. qui se trouvent dans le voisinage...

Arnold ayant dit tout ce qu'il avait à dire, donna le signal du départ.

Les deu.K associés descendaient de voilure dans la cour de l'hôtel du boulevard Haussman. au moment où le médecin qni donnait ses soins à M"' Verrière y arrivait lui-même.

Le banquier s'empressa de se conformer au.\ recommandations de Desvignes.

— Mon cher docteur, — ht-il en serrant la main du médecin, — je suis d'autant plus enchanté de vous voir que j'ai un conseil à vous demander... — Ne pensez-vous pas que par ces beaux temps, un séjour à la campagne hâterait le complet rétablissement de ma fille?

— Ce n'est pas discutable... — La guérison fait des progrès rapides et. l'air des champs me parait indiqué...

— Puisque votre opinion est conforme à la mienne, vous me ferez plaisir si vous voulez bien ordonner vous-même la campagne à notre chère convalescente...

— Rien de plus simple...

— Vous restez à dîner avec nous?... — demanda le banquier.

— Mais... — commença le docteur.

— Je vous en prie... — interrompit Verrière, — vous m'aftligeriez en refusant... Pendant le repas vous formulerez voire ordonnance tout en causant...

— J'accepte donc...

Nos lecteurs doivent se souvenir que, dans la matinée de ce même jour, sœur Marie avait manifesté l'intention d'engager son oncle Jules Verrière à conduire Angélique à la campagne pour tout l'été.

La lettre de Mislicot, en l'obligeant à sortir, était venue modifier ses idées.

Le petit marchand de médailles allait poursuivre ses recherches. — 11 aurait besoin de ses conseils presijue chaque jour, et elle pensait qu'Angélique s'éloignanl de Paris il lui faudrait l'accompagner, par conséquent

s'éloigner elle -nu'- me, ce qui apporlerail à l'exécution de ses projets de gênantes entraves.

Elle parla dans ce sens à Angélique, qui ne pouvait que l'approuver, ayant mis toute sa confiance en elle.

Verrière, Arnold et le docteur trouvèrent les deux cousines au salon.

— Eh bien! ma chérie, — demanda le banquier d'un air bonhomme on prenant les mains de sa fille, — comment vas-tu?

— Mieux... beaucoup mieux... presque tout à fait bien... — fit Angélique en souriant, — et ce cher docteur arrive avec vous fort à propos pour confirmer mon dire...

— Parfaitement! Parfaitement I — appuya le médecin. — Le visage est reposé, le teint s'éclaircit, les yeux reprennent leur éclat... — Un peu de calme dans l'esprit maintenant, et la cure sera complète.

Arnold s'approcha de M"'' Verrière et de sa cousine.

— Les paioles du docteur me rendent bien heureux, mademoiselle! — dit-il à Angélique d'une voix émue. — Si vous saviez ce que j'ai soulTert pendant les mortelles journées et les nuits interminables oîi je vous sentais soufl'rir !... — La science a triomphé du mal, et j'en remercie le médecin, mais je dois témoigner en même temps toute ma gialitude à la sœur de charité, ou plutôt au bon ange qui vou.s prodiguait jour et nuit des soins si doux et si touchants!... — Ah! je voudrais qu'il fût possible à toutes deux de lire dans mon cœur!... — Vous comprendriez alors l'intensité de ma joie et la grandeur de ma reconnaissance!

.Vngélique eut le courage de di.ssimuler l'horreur et le dégoût que lui Inspirait Desvignes, cause de toutes ses souffrances.

— Je dois vous croire, monsieur, — répondit-elle, — et je suis loucliée de vos sentiments... comme je le dois...

Verrière, en l'entendant parler ainsi, pensa :

— L'enfant commence à s'ajiprivoiser, ce me semble... Puis, tout haut, il ajouta :

— Le cher docteur veut bien nous faire le plaisir de dîner avec nous...

— Je vais donner des ordres... — dit Angélique eu se levant.

— i\on, c'est moi qui m'en chargi-... — lit vivement la religieuse. — Tu es encore très faible... Ilt-sti", je l'en [irie.,.

Et elle sortit du salon.

— Su'ur .Marie s'entend adiniiahlement avec vous, mademoiselle... — fil le médecin en souriant.

— Oui, docteur... .Nous nous comprenons à merveille, en toutes choses... — .Nous n'avons en quelque sorte, à nous deux, qu'un cœur et qu'une ;\me... Je ne suis ce que je deviendrais s'il nu- fallait mainlenaut me séparer d'elle..

— Heureusement personne ne songe à vous séparer ! — s'écria Verrière. En ce moment la religieuse rentra, et au bout de quelques minutes le

valet de chambre vint annoncer que le dîner était servi.

Le docteur offrit son bras à Angélique, et on passa dans la salie à manger.

La jeune fille, quoique allant beaucoup mieux, n'avait point encore retrouvé le bel appétit de son âge, et le médecin en fit l'observation.

— Ce n'est que momentané, — répondit M"'^ Verrière, l'appétit reviendra...

— Nous l'y forcerons... — reprit le docteur. — Si vous voulez bien me le permettre, je vais formuler une ordonnance à laquelle il faudra se conformer rigoureusement.

— Je suis obéissante, vous le savez.

— D'ailleurs j'y veillerai... — fit Verrière, devinant à merveille où le médecin en voulait venir.

— Enfin, cette ordonnance?... — demanda la jeune fille.

— N"a rien d'effrayant, au contraire... — Il s'agit de quitter Paris. Les deux cousines échangèrent un rapide coup c'œil qui n'échappa

point à Arnold.

— Quitter Paris... — répéta M"' Verrière.

— Oui, ma chère convalescente, et cela le plus tôt possible... — Il vous faut du mouvement, de l'air, de la verdure, des bois, du soleil et des fleurs...

— Il vous faut aller et venir, non point dans la poussière des promenades de Paris, mais dans les sentiers des champs... Il faut vous fatiguer, et par de longues marches contraindre l'appétit à revenir... — Voilà mon programme... — Il est simple et j'exige qu'il soit suivi. — Je me fâcherais si cela était nécessaire pour obtenir de M. Verrière sa prompte réalisation...

— Vous n'aurez pas besoin de vous fâcher, docteur, — répliqua le banquier, — vous serez obéi sans le moindre retard... — Dès demain matin je télégraphierai au gardien de ma maison de Malnoue, j'enverrai des domestiques dans l'après-midi préparer les appartements, et apiès-demain nous nous installerons. — Voilà qui me convient d'autant mieux que tous les soirs et tous les dimanches je pourrai prendre à la campagne un repos bien gagné et dont j'ai grand besoin...

— A Malnoue je serai seule, puisque vos journées se passeront à Paris...

— murmura la jeune fille.

— Comment, seule! — s'écria Verrière. — Ta cousine n'a certainement pas l'intention de le quitter.

— Vous ignorez, mon père, si ma cousine pourra nous accompagner... si rien ne la retient à Paris...

— Qui pourrait la retenir? — Ses dévotions? — Mais nous avons une

Flo«ny riioonta ce iju'il avuil appri.-- li vrill.' au l',il..i-U..>.

LiV. Ht». !••. IlOY. Wil. — Reprodurtl'in .nlcrJilr

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LE MAIICIIAND DE DFAMAiNTS 083

église à Malnoue et l'on y va'par des chemins charmants... — D'ailleurs Malnoue est assez près de Paris pour que ma nièce puisse faire ce court voyage quand bon lui semblera...

— Je vous accompagnerai, mon oncle... — se h;\ta de dire sœur Marie. — Pour rien au monde je ne voudrais quitter ma cousine encore un peu faible...

— Bravo! — fit le banquier, — il ne nous reste donc qu'à partir, et c'est ce que nous ferons après-demain, sans plus tarder...

Un sourire vint aux lèvres d'Angélique.

Elle pensait :

— Je vais donc être, pour quelque temps, débarrassée d'Arnold Dosvignes.

Arnold, de son côté, se disait :

— La religieuse, sans le moindre doute, verra demain Misiicot pour se concerter avec lui. — Trilby, prévenu par Scoot, se tiendra certainement sur ses gardes...

Tout étant convenu, pendant le reste du repas on ne paria phis du voyage.

A neuf heures précises, sœur Marie reconduisit Angélique dans sa chambre, car le docteur avait absolument défendu que la convalescente veillât tard.

— Cette visite du docteur nous a été funeste! — dit M"° Verrière à sa cousine. — Elle fait presser un départ qu'il fallail retarder...

— La santé avant tout, chère mignonne... — répliqua sœur Marie.

— Comment donc feras-tu pour voir ce jeune garçon qui nous sert?

— Ce sera moins commode, mais non pas impossible... Au lien d<! le voir à Paris je le verrai à la campagne...

— Tu l'averliias, alors?

— Dès demain...

— Une fois à Malnoue, comment l'y prendras-tu pour communiquer avi'C lui sans donner l'éveil aux domestiques?

— Je ne le sais pas encore, mais je vais y songer... — La nuit nie portera conseil.

— Eh bien ! chère cousine, — repi'it Angélique après un silence, — puisque tu vois le moyen de tout arranger, je t'avouerai franchement que je suis heureuse de partir... — il me semble que là-bas je penserai mieux à ui, et du moins je n'aurai pas chaque jour sous les yeux son ennemi... le mien...

— l'ourvu, — murmura sœur Marie, — pourvu que mon oncle n'ait pas ridée d'inviler à Malnoue M. Desvigiies, el pourvu que M. Desvignes ne s'iuvile pas lui-même...

— Oh! garde-toi de supposer pareille chose! — ht Angélique en pâlissant. — Si cela arrivait il me semble qu'au lieu de revivre, je retomberais malade... — C'est pour m'éloigner de cet homme que je souhaite si vivement quitter Paris... — S'il venait à Malnoue le désespoir s'emparerait de moi... je croirais que Dieu m'abandonne!...

— Ne nous alarmons point d'avance, mais souviens-toi qu'il faut s'attendre à tout... — répliqua la religieuse. — En admettant, ce que j'espère comme toi. que M. Desvignes ne vienne pas s'établir à la campagne chez ton père, il est absolument certain que chaque dimanche nous aurons sa visite... — Comment renoncerait-il à le voir puisqu'il te veut pour femme et qu'il t'aime?...

— Ah! que je maudis cet amour!... — pourquoi m'en parle.s-tu?... — Depuis quelques jours M. Desvignes me semblait ne point vouloir donner suite à SOS projets et oublier ses menaces... Je commençais à croire qu'il ne songeait plus k moi...

— Sa froideur apparente, loin de me rassurer, m'inspire ]ihis de défiance encore que ses emportements... — Enlin, soyons calmes toutes deux... — Je ne te quitterai pas... Je veillerai sur toi et Dieu nous protégera!...

Quittons momentanément les deux cousines et rejoignons Paul Béraud, Eugène Loiseau et William Scoot, ce dernier sous la forme de l'ouvrier gainier Lcboiirfiulniioii. — C'est le nom qu'il s'était donné avec ses nouveaux amis.

Tous trois étaient installés dans un des cabinets particuliers du restaurant Vachette et les bouteilles vides, formant un groupe imposant sur la table, prouvaient que les trois gaillards avaient plantureusemenl arrosé leur menu. Eugène Loiseau, mal remis de sou ivresse de la veille, s'était trouvé rapidement hors de combat.

Paul Béraud, désirant s'étourdir, avait bu outre mesure. Mais doué d'un tempérament très solide il n'arrivait point à l'ivresse complète, bestiale, abrutissante; — il jouissait de ce qu'on appelle vulgairement un joli plumet, et un plumet bavard.

C'était là que voulait l'amener le gainier Lebourguigiion, ou plutôt ^^'ill Scoot, qui, n'ayant rien perdu de son sang^-froid, jouait avec un talent hors ligne la comédie d'une griserie compU'le, à laquelle Paul Héraud se laissait prendre.

Loiseau, à demi couché sur la table, ses bras croisés soutenant sa lèle, cuvait son vin.

Paul liéraud et le faux gainier entamèrent une troisième bouteille de Champagne et continuèrent une conversation commencée.

— Alors, comme ça, — disait Scoot à l'cx-employé du Crédit Lyonnais, — t'as lâché ton boulet, l'as brocanté ton buzar, et te v'ià libre comme les moineaux du Palais-Uoyal...

— C'est bien ça, comme les moineaux... — répondit Paul, dont la langue était épaisse et les yeux clignotlants.

— Et oii est-elle allée percher la ci-devant quasi épouse, avec sa miochelle?

— Ah! ça, par exempli;, s'il n'y a que moi pour s'en iiil'ormei-. l'information sera bientôt prise... Le principal, c'est que Jeanne ne saclie ni où je demeure, ni où je vais avoir un emjiloi... et je me suis arrangé pour ça.

— T'es un malin, toi! — reprit Scoot. — Je sais bien pourquoi t'as Iftché tout à coup ton crampon, quand tu n'y pensais seulement pas il y a quinze jours...

— Eh l)ien! si tu sais poun|uoi, dis-le...

— Parce que tu t'es loque d'une partiiulière, et que lu voudrais le mettre en ménage, un jour ou l'autre, avec celle-là... — lleiu! c"esl-il rat

Malgré son ivresse, Paul Béraud eut un petit rire de fatuité.

— l^li!eh! — bégaya-t-il, — ça se pourrait tout de même... Mais si tu as mis dans le mille, c'est par hasard. Tu ne la connais pas.

— Tu crois ça, toi'?

— Oui, je crois ça, moi...

— Veux-tu que je te la nomme"?

— Je t'en délie !

— Ah! tu m'en défies?

— Oui... oui... oui...

— Eh! bien, une bouteille de Champagne que je dis siui i i du premier coup.

— Tenu le pari! — Vas-y!

— Viclorine Loiseau, née Béraud... — (it Thomme au béret bleu en élevantjla voix.

— Deviens-tu fou? Tais-toi! — s'écria Paul en montrant \e mari ronflant sur la nappe.

— N'aie donc pas peur! — répliqua Will Scoot eu ricanant, — lu ^ois bien qu'il dort comme une marmotte! — C'est uu simple jobard, un parfait mbécile! Tu lui souffleras sa femme... et ça sera pain bénit! Moi je suis dans les principes de la chanson ;

» P(iur(|iioi se mai'ior « Quiiiiil les femmes des autres, « Pour être aussi les nôtres, « Se font si pew prier?... »

D'ailleurs, ça ne changera point ses habitudes, à la petite Victorine... On connaît l'histoire...

— Quoi? — Qu'est-ce que tu connais? — demanda Paul Béraud dont la tête tournait.

— Qu'avant son mariage elle a eu un amant.,, un étudiant en médecine dont elle raffolait, ce qui n'a pas empêché ledit étudiant de claquer très bien... Tu ne te doutais point de ça, hein?

— Au contraire, je le savais.

— Eh bien 1 quand on sait ces choses-là, on en profite... — Vois-tu, ma vieille, les femmes, quand on les veut, on les a...

— Excepté quand elles ne veulent pas...

— Elle ne veut donc pas, elle?

— Non.

— C'est que lu ne lui as pas dit que tu étais au courant de ranccdotc en question...

— Je le lui ai dit...

— El, rien?

— Rien...

— Eh bien! sais-tu 'ce que je ferais, moi, si j'étais à ta place, et ça réussirait pour sûr...

— Qu'est-ce que tu ferais?...

— Je m'arrangerais pour que le mari lâche sa femme... Ça serait facile. C'est un soiffcur... Tu n'as (pi'à. lo régaler pondant quelques jours en le tenant sans cesse entre deux vins... — il ne songera seulement pas à retourner chez lui... — Alors, cris, larmes, sanglols, désespoir de la légitime... — Elle cherche partout son homme, qu'elle ne trouvera nulle part...

— El, après?

— Après, c'est pas diflirili'... — on emprunte un-' rhamlire à un ami.

Li: .MAHCIIAM) DE DIAMANTS 687

mais lu sais, une chambre bien placée, dans un endroit où on serait sur de ne pas être entendu... On a toujours un ami qui vous prête ça, et il ne s'agit plus que d'y faire venir la particulière pour laquelle on éprouve un fort béguin...

William Scoot s'arrêta pour remplir de nouveau de vin de (^hanipai^'-ne le verre de Paul Béraud.

Celui-ci le vida d'un trait.

Il avait les lèvres tremblantes, les regards brûlants; sa respiration, s'échappant de son gosier, produisait le sifllement d'un soufflet de forge.

— Oui... oui... — bégaya-t-il, — c'est cela qu'il faudrait...

— Le veux-tu? — demanda le pseudo-gainier qui semblait de plus en plus ivre.

— Ah! certes, oui, je le veux!

— Eh bien ! laisse-moi faire...

— Toi !

— Moi, oui, parfaitement... — Je me charge de conduire Victorine dans un endroit que je trouverai... un endroit de contiance... et tu verras qu'une fois entre quatre murs, en tête à tête avec toi, elle ne se souviendia plus de sa bégueulerie...

— ïu es homme à faire cela? — s'écria Paul Béraud en prenant les deu.\ mains de l'Irlandais et en les serrant avec force.

— Je suis homme à faire ça pour un camarade.,, et tu eu es un...

— Quand le feras-tu?...

— Dame! il faut trouver la maison... s'assurer delà chambre et choisir le moment... Mais, sois paisible, ça ne demandera pas beaucoup de temps...

— L'essentiel, c'est que la légitime se croie délinitivement lâchée... — Ça, c'est notre affaire... Cet animal-là — (tout en parlant, Will Scoot désignait Loiseau endormi) — cet animal-là n'est pas rentré la nuit dernière... il ne rentrera pas celte nuit...

— Où le conduirons-nous?

— Dans le j)remier hùtel venu, où nous le metli'ons an lit et ofi nous le laisserons dormir jusqu'à demain matin... — Demain matin, un coup de rigolado... on lui montera la tète et on l'euverra rue de Fleurus où Victorine recevra des claques (Micore mieux appliquées cpie celles d'aujourd'hui... — l'^nsuite il viendra nous retrouver et nous lui ferons recommencer une noce à tout casser.

— A pro|tos, tu sais que lu as perdu une houleille de champagiu!...

— l'ais la venir...

— Non, rasera [lour demain à déjeuner. — .\ous avons notre compli!!...

- - ltè:;le la consomnialiori jiuisijue c'est toi qui régale, et allons nous courlii'i- en coiii'hanl Luiseaii.

— Jamais nous ne viendrons à bout de l'emmener^ ce coco-là... — dit Paul Béraud; qui Ini-même ne se sentait pas solide.

— Oîi perches-tu?

— A loi, je peux bien le dire : rue de Buci, hôtel de Provence...

— A deux pas... — Un fiacre va nous y conduire... — Tu mettras cet animal-là dans son lit et demain j'irai, vers dix heures, vous réveiller pour déjeuner.

Il n'y avait aucune objection à faire, aussi Paul Béraud n'en fil aucune et sonna le garçon qui reçut l'ordre d'apporter l'addition et d'aller chercher un fiacre.

LXFII

Tandis que Paul Béraud soldait la dépense, Will Scoot secouait vigoureusement Eugène Loiseau, qui au bout de deux ou trois minutes finit par se mettre tant bien que mal sur ses jambes, et but, pour se refaire le torse, la valeur d'un verre de vin de Champagne qui restait au fond d'une bouteille.

— Où allons-nous? — dcmanda-t-il d'une voix élcinle.

— Faire do-do, mon garçon — répondit le gainier.

— Je ne veux pas rentrer chez moi... — objecta Loiseau. Paul Béraud intervint.

— Sois paisible, — dit-il, — on n'a nullement l'intention de t'y conduire... tu coucheras à mon hôtel...

— Alors, ça va bien...

Le fiacre attendait.

On aida le relieur à descendre, en le soutenant par les deux bras, et on le poussa dans la voiture où Paul Béraud monta près de lui.

— A demain malin, mes enfants... Dormez d'un bon sommeil... — fit le gainier. — Rue de Buci, hôtel de Provence... — ajouta-l-il en sadressant au cocher, puis il s'éloiyna en titubant notablement.

Mais à peine avait-il fait une vingtaine de pas qu'il se redressa, se mit à marcher droit en poussant un éclat de rire, et prit le chemin du boulevard de rHôpitai.

Nous espérons que nos lecteurs n ont point oublié Flogny, suruommé VAUumette, l'agent de la Sûreté qui avait introduit dans le cabinet de son chef Pierre Béraud, le vieux chifibnnier, venant demander des renseignements au sujet de la disparition mystérieuse dont V Hôtel des finies avait été le lliéàtre.

— Qu'rsl-cc (|uc vous faites donc imr ici, encliiii.uicliç ninnin; |miiii- tjiio w

Flof,'ny, depuis en jour, olaiL rli.'ir;^!! d'uni' cihiihHc sur les iii.'inlires de la famille du marchand de diamanls. memlucs dont on cuiuiaissail les adresses, f,'i;\cc à Pierre Héraiid.

L'aj^enl possédait une roimsle dose de coiilianct; en ses apliludcs policières cl (juoique rien ne i)ùt le guider dans ses reclierclies et le mellre sur la piste d'i'ilienne Bùraud disparu, il ne désespérait j)as d'arriver à un résultat.

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