‹ Le marchand de diamantsChapitre 18 sur 39 · I.l\. 87. I IlOV. ..1,1 - H,.|,r..<)iirli..n illlprililc · texte numérisé non relu

I.l\. 87. I IlOV. ..1,1 - H,.|,r..<)iirli..n illlprililc

Les notes envoyées de Calcutta au Parquet ne pouvaient en quoi que ce soit éclairer la Justice.

Le juge d'instruction chargé de l'affaire était prêt à la classer — (ce qui le plus souvent constitue un enterrement définitif) — lorsque le chef de la Sûreté lui apprit la visite du chiffonnier et le pria d'attendre un peu avant de prendre une décision.

Naturellement, le magistrat attendit.

Flognyse mit donc en mouvement, agissant seul, contre l'habitude, car il est d'usage que deux agents travaillent de concert, dans le but de se défendre mutuellement au besoin, et peut-être aussi de se surveiller réciproquement.

Les premières démarches de Flogny furent relatives aux nombreux parents du millionnaire retour des Indes.

Il s'agissait seulement pour lui d'établir la position actuelle de chacun de ces parents, de contrôler leurs moyens d'existence, et de constater si l'on ne pouvait soupçonner aucun d'eux d'être l'auteur ou du moins le complice de l'enlèvement d'Etienne Béraud.

Un très petit nombre de jours lui suffirent pour être renseigné sur la situation pécuniaire et morale des membres de la famille. — Plusieurs étaient aux prises avec les difficultés de la vie ; quelques-uns se trouvaient dans un état de misère absolue ; — La Fougère, le directeur des Faiitaisics-Modcrnes s'était fait sauter la cervelle, faute d'argent; — le banquier Verrière avait dû prendre un associé pour éviter la faillite.

Ihef, toute accusation dirigée de leur côté s'égarerait. — Cela sautait aux yeux de Flogny qui vint trouver son chef, demanda et obtint l'autorisation de lui faire part de ses idées, et entama ainsi l'entretien :

— Vous et moi, monsieur, nous sommes convaincus, n'est-ce pas, qu'Etienne Béraud est mort?...

Le chef de la Sûreté fit un signe d'assentiment.

— Et nous sommes également convaincus, — poursuivit l'agent, — que le crime a été commis parce que les assassins croyaient pouvoir enlever à leur victime le chèque représentant une énorme fortune.

— C'est indiscutable.

— Donc, les gens qui ont préparé le coup et tué l'honime sans profiter du meurtre, connaissaient l'existence du chèque et son chiffre presque fabuleux.

— Assurément.

— Donc ils devaient habiter Calcutta comme Etienne Béraud, être au courant de ses affaires et. de ses projets... — Quand le marcluind de diamants est parti pour la France, ils l'ont suivi...

— Ici, nous différons d'opinion, — interrompit le chef de la Sûreté.

LE MARCllAiM) DE DUM.VJSTS 691

— Me permettez-vous de vous domaiider en quoi?

— Je crois qu'un indicateur resté à Calcutta a expédié à Paris des reuseig^nements grâce auxquels, avaut l'arrivée d'Ltienno Béraud, on a combiné le drame dont le premier acte s'est joué à V Hôtel des Indes.

— C'est possible... c'est même probable... — Admettons que les meurtriers habitaient Paris, ou tout au moins qu'ils avaient devancé de quelques jours Etienne Béraud... — cela ne chanj^e rien à mes conclusions... — Un homme s'est présenté rue Joubert pour arrêter le millionnaire... il s'est donné comme étant commissaire de police... il était ceint de son écharpc...

— C'est acquis à l'instruclion...

— Eli bien! cette écharpe, le faux commissaire ne l'a point l'aljricpiée lui-même... — il l'a achetée... — O.r, à Paris, les écharpes, les insignes, les rubans d'ordres, se vendent dans des magasins spéciaux... — Une enquête a-t-ello été fixité dans ces magasins?

— JNon... et je conviens que c'est un oubli fàclioux...

— Oubli que je vais réparer moi-même, et peut-être trouvcrai-je au Palais-Royal le signalement du faux commissaire do police. — C'est ça qui serait un fameux point de départ!...

Le chef de la Sûreté approuva du geste. Flogny continua :

— Mais, ce n'est pas tout. — EtiLMUKî Béraud est arrivé à Vllùtel des Indes en voiture... — Les recherches commencées pour découvrir le cocher qui lavait conduit de la gare de Lyon à la rue .Joubert n'ont point été poussées jusqu'au bout... On les jugeait sans doute do peu diniporlance...

— Oue pouvait-il en résulter d'utile, en eiïet?

— Rien peut-être... peut-être beaucoup... Voulez-vous que je reprenne cette enquête?

— Interrogercz-vons donc tous les cochers de Paris?

— Pourquoi pas?

— Soit! — mais je n'augure rien de bon de vos recherches... — Après avoir amené son voyageur ù deslinalion, le cocher est ro[iarli. .. — il ne [leut ri(;n savoir de plus... — C'est la vérité absolue.

— En apparence, oui, j'en conviens... mais le hasard a si souvent collaboré avec la police... — Comptons sur le hasard... — .\h! s'il pouvait me faire trouver la voilure qui a servi à enlever Etienne Béraud!

— Mnii pauvre l-'logny, vous dematulez limpussible !...

— Monsieur le chi'f de la Sûreté, voilà un mol qui n'i-sl pas l'raniMisl... Ecs dillicullés m'émouslillent... les impossibilités me tentent...

— Oh! je vous remis justii-e... Vous êtes adroil... vous avez du llair... Mais croyez-vous que li-s assassins n'ont pas fait disparaître loul ce qui pouvait ini.'llre sur h-urs traces?...

6<>2 LE .MAllCHAND DE DIAMANTS

— Ce n'est pas déjà si facile de faire disparaiire une voilure...

— Il ne s'agit pour cela que de la faire repeindre...

— D'accord, mais un grattage intelligent met à nu la peiiilure ancienne... c'est-à-dire qu'à force de patience on vient à bout de tout... — Or, la patience ne me manquera pas...

— J'ai peu d'espoir de vous voir aboutir, mais je vous donne carte blanche... — Vous aurez sans doute besoin de dépenser un peu d'argent... — En voici... je sais que vous tiendrez vos comptes en règle...

— Dès aujourd'hui, monsieur, je me mets en besogne.

La conversation entre l'agent de police et le chef de la Sûreté à laquelle nous venons de faire assister nos lecteurs avait eu lieu la veille du jour où Misticot s'était présenté chez l'agent d'affaires Agoslini, pour obtenir de lui l'indication du lieu de naissance d'Arnold Desvignes.

Flogu}-, vêtu comme un bon bourgeois et n'ayant dans sa physionomie et dans son attitude rien qui pût trahir le policier, quitta la Préfecture pour se rendre directement au Palais-Royal, désireux de chercher le plus tôt possible qui avait vendu l'écharpe au faux commissaire.

11 entra chez un des marchands de décorations, insignes civils et militaires, dont les vitrines luxueuses s'étalent dans les galeiies.

Après avoir juslilié de ses qualités en exhibant sa carte d'inspecteur, il posa des questions auxquelles on répondit en pla(;ant sous ses yeux la niain courante et le gmnd-lirrc.

Il résulta de leur examen qu'aucune écharpe de commissaire de police n'avait été vendue dans le laps d un mois avant le drame de la rue Joubert.

L'agent se rendit inutilement dans une seconde, puis dans une troisième boutique.

Sans se décourager il franchit le seuil d'une quatrième, exliiba de nouveau sa carte, et dit à la jeune dame assise derrière le comptoir :

■^ Vous avez certainement entendu parler, madame, du crime my.slél'ieux de la rue Joubert...

— Un voyageur enlevé par un faux commissaire de police, n'est-ce pas, monsieur'.'

-^ Précisément... — Je vois que vous êtes au fait. — l'^ii bien! ce faux commissaire portait une écharpe tricolore, insigne des fonctions qu'il s'attribuait, et je voudrais savoir si par hasard cette écharpe ne serait point de votre maison...

— Comment savoir cela, monsieur;'

— En rapprochant les dates des ventes que vous avez pu faire, et la «laie du crime...

— Ouellc est cette date?

— Le 1 G du mois dernier...

— Je vais consulter la main cmiaule...

Et la dame ouvrit aussitôt un registre qu'elle feuilleta.

— Ah ! — fit-elle tout à coup. — ça pourrait bien être cela ! — Voilà une vente inscrite à la date du I i avril...

Flogny tressaillit.

— Deux jours avant ! — s'écria-l-ii. — Et c'est le l 't . . .

— Voyez, monsieur... — C'est moi-même qui ai fait la vente : — Ceinture tricolore pour commissaire de police, 28 francs...

— Pas de nom d'acheteur?...

— Aucun, monsieur...

— Mais, — reprit l'agent de la Sûreté, — comment se fait-il que vous avez inscrit : pour romniissairc ilc police f... — Les maires et les adjoints portent des écharpes absolument pareilles ;i celles des commissaires de police...

— C'est vrai... — répondit la marchande, — aussi n'ai-jo fait que reproduire sur la main courante !a mrnlioii formulée par l'acheleur lui-mènii\..

— Entre la date du 1 i et celle du 10 avez-vous vendu d'aulres éciiarpes:' Après vérilicalion la dame répliqua :

— Non, monsieur...

— Et quelques jours auparavant?

— Pas davantage... — il e.\isle un intervalle de trois semaines entre la précédente vente et celle du li.

— Vous souvenez-vous de l'acheteur?

— Très bien, monsieur, quoique cela puisse paraître étonnant au bout de près de deu.x mois, mais cela lient à un détail.

— Quel détail? — demanda Flogny tout frémissant de joie.

— Le monsieur qui achetait l'écharpo s'est inquiété de la façon dont on la nouait et de qut-l côté on laissait llotler les bouts... — Je la lui ai alors attachée moi-même comme démonstration, avant de la plier fl d'en faire un j)elil pafjuel jiour qu'il l'emporLU...

— Pnisiiu'il en est ainsi, — dit l'agent en tirant son portefeuille et en se préparant à prendre des notes, — vous ne pouvez avoir oublié le signalement du personnage...

— Il me seinbli' que je le vois...

694 LE MAliCllAM) DE DIAMANTS

— Comment étail-il?

— Assez grand... fort bien de tournure et de visage... le teint brun, les yeux noirs, la barbe soigneusement rasée.

— Quel âge?

— Vingt-sept ou vingt-huit ans, à peu près... ■ — Le costume"/

— Elégant, mais très simple...

— Votre client semblait-il français".'

— Il parlait le français très purement, mais avec un léger accent anglais... ou qui du moins m'a paru tel...

— Un étranger... — murmura Fiogny, — j'en étais sur... Je l'avais dit au juge d'instruction... — Ah ! cet acheteur est bien l'homme qui a combiné et exécuté le crime... Mais un signalement qui peut s'appliquer à cinquante personnes sur cent, comme celui des passeports.... Aucun indice particulier, sauf l'accent... pas de nom... c'est bien vague...

— Je n'ai pu vous dire que ce que je savais, monsieur...

— Et je vous en remercie, madame... J'ai noté toutes vos paroles... — C'est à moi maintenant de chercher...

L'agent de la Sûreté quitta le magasin et .'^e mit à réfléchir au sujet des maigres indications qu'il venait de recueillir.

— Le faux commissaire qui s'est présenlé à VHôlel dos Indes parlait le français sans le moindre accent, — se dit-il, — donc la ceinture a été achetée non par lui, mais par un des complices qui l'accompagnaient, l'un en policier, dans la voiture, l'autre en cocher, sur le siège... — J'ai alfaire à d'habiles coquins qui ont dû prendre la poudre d'escampette!... — Tout autre se découragerait, moi pas!... — Je trouverai leur piste, et s'ils ne sont plus en France, j'irai les traquer à l'étranger. . . — Peut-être, d'ailleurs, n'ont-ils pas tous les trois quitté Paris... Un seul y reste peut-être... Eh bien, je chercherai celui-là!... — lime faut le cocher qui a conduit Etienne Béraud de la gare du P.-L.-M. à. Y Hôtel des Indes, et je le trouverai ou j'y perdrai mon nom!... — Il me faut les assassins, et je les trouverai ou j'y laisserai ma peau!...

Fiogny demeurait rue François-Miron.

11 alla prendre chez lui un carnet sur lequel il avait eu, depuis longtemps déjà, la patience d'inscrire par ordre de numéros toutes les voitures de place de Paris avec les noms des propriétaires et l'adresse des dépôts ou des remisages, et il tenait au courant cet agenda dnnl il s'était, en mainte circonstance, utilement servi.

Muni de ce cahier, l'agent se rendit à la station de voitures de la rue de Lyon, près de la prison de Mazas, et entra dans le bureau du gardien de la paix chargé d'inscrire les numéros des hacres venant stationner.

LE MARCIl.VM) \)E DIAMANTS 69a

Après sètre fait rficoniiaîlre, Flogiiy demanda à consulter la feuille du registre d'inscription se rapportant au jour de l'arrivée à Paris d'Élienne Béraud, registre qui lui fut aussitôt conliô.

D'après l'heure de sa visite à la maison Rothschild, l'instruction concluait que le millionnaire était arrivé par le train de midi. — L'agent devait donc se préoccuper seulement des numéros de voitures ayant stationné rue de Lyon entre dix heures et midi pour se rendre à la sortie des voyageurs.

La liste de ces numéros était assez longue. — Flogny la copia et alla s'installer dans un petit café, afin de terminer son travail en classant par dépôts les numéros relevés, ce qui, grâce à son agenda, lui donnait le nom des compagnies ou des loueurs propriétaires.

L'nc dizaine de voitures appartenaient à YUrlxniie, une trentaine à la Compiiijnir Grnrra/e et se réparlissaient en plusieurs dépôts.

Le reste était la propriété de loueurs particuliers.

En faisant son classement un numéro le frappa, c'était celui du lUtcre n° 13, appartenant au loueur Loriot, rue des Moines, au.\ Batignolles.

— Tiens! liens! — fit l'agent, — le père Loriot... une ancienne connaissance... c'est un vieu.x malin que ce brave homme-là!... — il connaît aussi bien que nous les ficelles de notre métier!... — Il faudra que je taille une bavette avec lui... — Le fiacre n" 13... — Cela me remet en mémoire certaines réflexions de la gérante de Muih'l dca Indes au sujet d'Ktienne Béraud... — Il était vexé iiu'ou lui di)iin;\t un appartement portant le numéro 13 !... — 11 est sûr et certain que ça ne lui a pas porté bonheur!

Flogny serra ses notes dans sa poche et l'heure étant trop avancée pour lui permettre d'entreprendre cejour-là quoi que ce fût, il dîna ra]iidemeiit, alla se coucher, dormit comme un loir, et, le lendemain, sortit dès l'aube du jour après s'être tracé un itinéraire.

Successivement et sans résultats, il visita plusieurs loueurs de La Chapelle et de Montmartre, le dépôt du boulevard de la Villelte, etc., etc., rabattit du côté des Batignolles, et vers midi, mourant de fatigue, de faim et de soif, s'arrêta devant une sorte de grande baraque édifiée sur les terrains de la Ville et portant pour enseigne ces mots sinistres, appel à la curiosité des badauds imbéciles :

'( La Tavicunk du BAHMi »

Flogny connaissait l'établissement où le service était fait par ibs garijons vêtus en forçats et portant le bonnet rouge ou le bonnet vert, et Iraiiiant un boulet qui les forçait à tirer la janiln-, boulet (iviix rmfermanl une é[ion;,'<' pour essuyer la table.

l)i' l'intérieur s'éiliappait d<'S volées de fous rires.

l'ar nature et par état Flogny était curieux.

Il entra.

La i;rancle salle était bondée de con.sommateurs qui se dilataient la rate aux lazzis et aux sauts périlleux d'un clown portant le costume traditionnel.

Maillot blanc semé de paillettes d'argent, petite trousse bariolée de couleurs vives, perruque d'un rouge ardeni, posée sur une tète enfariné^ comme celle du Pierrot classique.

Le nez, busqué en forme de bec d'aigle, donnait au visage une vague ressemblance avec le profil d'un oiseau de proie.

Tout en poussant des cris de paon, le clown faisait dans l'espace libre, au milieu de la salle, des culbutes vertigineuses.

Une jeune femme dune vingtaine d'années, pâle et maigre, vêtue d'un vieux costume fané, tenait à la main une sébile et s'arrêtait auprès de cbaque table en disant :

— Aob !... donné à noos... if you please!...

— Yes! aoh ! yes! — glapissait le clown en multipliant ses culbutes

— aoh! yes, donné à noos mylors and gentlemen... Ce été pour le dîner de noces de noos...

Quelques sous tombaient dans la sébile.

— Des Anglais... — pensa Flogny, — ils doivent avoir une permission...

— qui sait si...

Sans achever sa phrase, même mentalement, il se fit servir un bock et regarda les exercices du clown.

Ces exercices terminés, et la maigre recette empochée, l'homme remercia en posant la main sur son cœur, endossa un pardessus, se coiffa d'un chapeau noir, tandis que la femme s'enveloppait dans un chàle de laine tricotée, et tous deux quittèrent la Tarcrnc du liagnc.

Flogny sortit derrière eux.

Ils traversèrent la chaussée, et sur le trottoir, de l'autre côté du boulevard, s'arrêtèrent pour causer à voix basse.

Brusquement, l'agent qui les avait suivis lit halte auprès d'eux et leur dit :

— Vous avez une permission?

Le clown se retourna d'uu air qui ne témoignait ni élonnement ni inquiétude et répondit :

— Pourquoi demandez voo cela à noos... if you please?

— Parce que c'est mon droit et mon devoir... Je suis agent de la Sûreté.

— Voos avé le carte de voo?

— La voici.

Et Flogny exhiba sa carte d'inspecteur.

l'ar inslanl oUe «e soulevait dans son lit où sa lillu duriiiait l'i côté d'elle.

Le clown, avec un sonrire 6ni;^ni;ilii]iii'. fouilla la jioclic ilo son pardessus, en tira un petit portefeuille qu'il ouvrit, oxliiba ua papier plié en quatre, le déplia et le tendit à Flogny, qui lut :

« Onltr II tous aiji'nls ilr lu forrr pnlilium de lnissrr rirriilir hhniiiriit le iKimmr Jiiliii linrd, sujet niiijtnis, iléiirlirr, ri lu fnniiif i/ui l'ucritiiiinniiir, cl ilr hitr pnUi-r mdin-foili: au Ihsihh. »

LiV. 88. h'. ItOY, Mil. — R«pro<lucbon inlordiU. 88

Suivaient la signature du chef de la Sûreté et le sceau de la Préfecture de police.

Flogny i-egarda le clown.

Celui-ci riait d'un rire silencieux.

— Coufrèresl... — fit-il simplement, — donné la main de voo à moa... Une poignée de main fut échangée entre les deux hommes.

— Heureux de vous rencontrer... — dit Flognj'.

— Voo?...

— Oui. — Avez-vous déjeuné?

— No...

— Alors vous me ferez le plaisir d'accepter mon invitation?...

— Yes...

— Tout en déjeunant vous m'écouterez...

— Yes...

— Et vous aurez la bonté de répondre à mes questions?...

— Aoh! yes...

— Alors je vais vous conduire dans un endroit oîi nous serons fort bien et oîi nous pourrons causer à notre aise...

— Aoh! yes! — répéta l'Anglais — je volé bienne, mais avant je volé, présenter à voo mistress Breed, le épouse de moa... il été aussi de le Siourcte britannique de Scotland-Vard...

El il désignait la femme maigre qui l'accompagnait.

— J'ai l'avantage de présenter mes respects à madame... — répliqua Flogny d'un ton de suprême galanterie, — nous ferons en déjeunant plus ample connaissance...

Tous trois se dirigèrent vers un petit restaurant du boulevard de Clichy, maison de quatrième ordre, mais bien tenue, où les prix étaient modestes et la cuisine suffisante.

Flogny prit possession du seul cabinet de l'établissement, dont le maîlre le connaissait, et commanda le menu du repas.

— Vous comprenez bien le français, masier Breed? — demanda l'agent de la Sûreté au détective quand ou fut à table.

— Yes! je comprenne, mais mistress Breed parié mieux que moa, bocoup, bocoup...

— Mon mari a raison... — dit l'Aiighiise presque sans accent. — j'ai

LE MAHl.llAM) DE DIAMANTS W)!»

vécu avant notre mariagi> dans une famille fran(;aise... — S'il était besoin d'explications entre John et vous, je vous servirais d'interprète.

— Tout va Lien, alors! — Je vous ai dit que j'étais heureux du hasard qui me mettait en rapport avec vous... — Dans un instant vous comprendrez pourquoi... — Vous savez déjà qui je suis... Je me nomme Flogny, surnommé généralement VAIlunicllc...

L'Anglais et sa femme salu^ront.

— Nous connaissions votre nom, monsieur Flog'ny... — dit la détective. — Votre réputation de grande babileté'a passé le détroit...

— Aoh! yes! — appuya John Breed.

— On fait ce qu'on peut... — murmura d'un air modeste l'agent de la Sûreté. — Arrivons à ce qui m'intéresse... — Depuis combien de temps êtes-vous à Paris?

— Douze jours...

— Avez-vous eu connaissance de la mystérieuse aflftiire de la rue Joubert?

John Breed jeta un regard à mistress Breed.

Celle-ci vida son verre que l'amphitryon avait rempli de vieux vin de Bourgogne, et répondit :

— Soyez certain que nous nous occupons à Londres de tous les crimes un peu marquants qui se commettent à Paris. — C'est alîaire de métier.., — Donc nous sommes au courant de ce qui a trait à Etienne Bcraud, le marchand de diamants de Calcutta, enlevé par un faux commissaire,'' le jour même de son arrivée à Paris, et dont vous n'avez retrouvé jusqu'à présent ni le cada\Te ni les assassins.

— Pour être si bien renseignés, — Jlit observer Flogny qui ne. cachait point son étonnement, — il faut que cette disparition vous intéresse de façon directe...

— Pas le moins du monde... " — C'est un crime ritricu.r... A ce titre seul, il nous intéresse...

— Savez-vous qui l'on accuse.'...

— Vous voulez dire qui l'on soupçonne, — répliqua mistress Broed. — Car n'étant sur aucune piste, vous ne pouvez] accuserj personne... — Vous en êtes simplement à la phase des suppositions... — l'ili bien ! qui soupçonnez-vous d'avoir fait le coup?...

— Des Anglais ou des Américains...

John Breed, qui mangeait consciencieusement en écoulant causer sa femme et le Français, s'arrêta, la fourchette en l'air.

— Qui fesé croire cette chose, k voo? — demanda-t-il. Flogny raconta ce qu'il avait appris la veille au Palais-Royal.

— Peut-être êtes-vous lians le vrai, — dit, mistress IJreed quand il eut

achevé. — Les Anglais elles Américains ont formé des associations parfaitement en règle, en vue de commettre certains crimes devant donner des résultats pécuniaires considérables... — Ces associations, puissamment organisées, sont presque introuvables... — Elles font le désespoir des plus habiles détectives de Scotland-Yard.

— Les chefs vous sont inconnus?

— Si nous les connaissions, si nous les soupçonnions seulement, force resterait bien vite à la loi... — Nous sommes à Paris pour rechercher, non pas des chefs que nous ne trouverions pas, mais des indicateurs que nous espérons bien découvrir, et par qui nous arriverons peut-être aux chefs...

— Si ces indicateurs étaient les assassins, ou les complices des assassins d'Etienne Béraud?...

— Rien n'empêche de le supposer... — Nous avons aiTaire à des hommes dont l'esprit est fertile eu imaginations diaboliques... — Deux d'entre eux surtout que nous avons mission de découvrir.

— Est-ce pour eux que vous étiez ce matin à la Taverne du Bagne ?

— Oui, — nous sommes allés là, comme nous allons dans tous les endroits du même genre depuis douze jours que nous .sommes à Paris...

— C'est en des lieux pareils que nous avons chance de les rencontrer si leurs habitudes sont toujours les mêmes.

— La police française ne peut-elle vous aider? — demanda Flogny.

— Non, — répondit mistress lireed.

— Pourquoi?

— Parce qu'il faut connaître personnellement ces gredins pour les découvrir sous les travestissements multiples dont ils doivent s'affubler...

— Ces gens sont aussi habiles à se transformer que les plus expérimentés des acteurs...

— Eh ! bien, mistress Breed, — s'écria Flogny en remplissant les verres,

— je ne sais quoi me dit que ces deux hommes ne sont point étrangers à l'assassinat d'Etienne Béraud... — La société pour le compte de laquelle ils travaillent a peut-être des affidés à Calcutta... Peut-être ont-ils été avertis par ces afiidés du départ du marchand de diamants, emportant un chèque de cinquante millions, et de son arrivée à Paris...

— Peut-être, en elfet... — fit l'Anglaise. — Ils sont capables d'un assassinat tout aussi bien que d'un vol... — Condamnés à être pendus il y a trois ans, ils se sont évadés des prisons de Londres, grâce à la complicité d'un geôlier payé par un des chefs inconnus de l'association... — Selon toute apparence ils s'étaitMit réfugiés eu Franco, mais on ne s'occupait point d'eux... Un vol important, commis à Londres sur leur indication, du moins on avait tout lieu de le croire, les siguala de nouveau à la police anglaise... — On se mit en quête, inutilement d'abord, et l'on finit par

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découvrir tardivemenl que le vol ou question avait nécessité la complicité d'un employé supérieur do l'une des principales maisons de banque de Londres, et que cet employé était intervenu pour payer au geôlier l'évasion des deux malfaiteurs irlandais, car ils sont Irlandais...

— Et, — demanda Flogny, — quand a eu lieu celte découverte que vous qualifiez de tardive ?

— Il y a un mois ou cinq semaines seulement.

— L'employé de la maison de banque fut arrêté?

— Ici l'histoire ressemble à un roman, — répondit mislress Breed. — Cet employé, doué d'une intelligence hors ligne et de connaissances spéciales très étendues, passait pour le plus honnête homme de la terre...

— Quand on voulut l'interroger et qu'on se présenta dans la maison dont il faisait partie, on apprit qu'appelé par le chef même de celte maison pour remplir auprès de lui l'office de secrétaire, il était parti depuis plusieurs mois pour Calcutta...

Flogny bondit .sur sa chaise et renversa son verre.

— Pour Calcutta!... — répéta-t-il. — Vous avez bien dit CalcuLla?...

— Aoh! yes... — fît le déteclive.

— Alors il était le secrétaire du banquier Moilimor...

— Oui... — répondit mistress Breed.

— Continuez!... continuez vite !...

— L'ordre de s'emparer de lui fut expédié à Calcutta...

— El il a été arrêté.' — demanda Flogny haletant.

— Non.

— Pourquoi?

— Depuis un mois il était parti pour l'Angleterre, réexpédié par le banquier Morlimer à son comptoir de Londres avec le titre et les fonction de chef delà correspondance. . .

— Eli bien! à Londres, a-l-on mis la main sur lui?

— Non, car il n'y reparut pas. — On ordonna des n^cliorclies ot ou apprit que le navire qui l'amenait en Europe, avait péri corps et biens dans un cyclone en sortant du golfe d'Adcn...

— Péri!... corps et biens! — répéta Flogny avec l'expression d'un découragement profond.

— Oui... — Votre compatriote — (car cet homme était un Français et se nommait Charles Gérard) — devait échapper par la mort à la iiistico anglai.so...

— Ce Charles Cérard était le secrélaire iiilimc du banquier Morlimer,

— reprit l'agoni qui suivait son idée, — il savait qu'i'llieiiiie Méraiid venait en France porli iir d'niio énorme hjrlunc. — C'est lui, enti-ndez-vous, c'est

lui qui certainement a donne de loin à des complices résidant îi Paris les indications grâce auxquelles ils ont pu commettre le crime !... Le détective et sa femme approuvèrent de la tête.

— Cela doit être, — dit ensuite mistress Breed, — seulement le crime ayant été commis en France,, nous n'avons pas h nous en occuper. — C'est à la police française do trouver les coupables.

— Mais si ces coupables sont tout juste les hommes dont vous cherchez la piste?

— Rien ne nous empêcherait alors de conclure une alhance et d'unir nos efforts pour arriver à un résultat commun...

— Comment se nommaient les deux évadés des prisons de Londres? — demanda Flogny en tirant son portefeuille et en se disposant à prendre des notes.

— On a su à Scotland-Yard qu'ils se faisaient appeler à Paris William Scoot et Trilby...

— Avez-vous trouvé quelque trace de leur présence ici?

— Oui.

— Oi^] donc?...

— Au Cirque Fernando où ils occupaient ua petit emploi... — Il faut vous dire qu'en Angleterre, jadis, ils avaient été un peu clowns, ayaut fait à peu près tous les métiers...

— Ils ont quitté cet emploi?

— Depuis plusieurs semaioes...

— Alors, la piste est perdue?...

— Comjjlètement perdue... — Nous croyons, Breed et moi, qu'ils ont dû passer en Amérique...

Après un instant de réflexion, Flogny demanda ;

— Vous êtes-vous renseignés, ruede Ponthieu, à l'assommoir du Vieux Londres, généralement appelé daus le quartier : Tarenie du Numéro rouge ?

— Oui, et sans résultat...

— Au Cirque Fernando on devait savoir leur adresse...

— Sans doute, et on nous l'a donnée, mais à cette adresse on nous a répondu que les deux hommes, engagés par un impressario américain, avaient quitté la Frauce, ce qui est possible après tout, sinon probable...

LE MAIICII.VND DE DLVALVNTS 703

— Possible, soit, et même probable, je l'admets volontiers, mais non certain, — reprit Flogny, — car si vous aviez cru vous-mêmes au départ des deux Irlandais, vous n'auriez point continué vos recherches...

— Nous avions reçu un mandat et nous avons voulu le remplir fidèlement jusqu'au bout, — réplicpa mistress Breed. — Rien ne prouve, d'ailleurs, que ce prétendu départ ne soit point une ruse pour dérouter les chercheurs de piste..,

— Quoi qu'il en soit, vous êtes découragés... — dit le policier.

— Aoh! yes! — firent à la fois le mari et la femme.

— Eh bien! moi, je ne le suis pas... — Vous me voyez, au contraire, rempli d'ardeur et de confiance. — Donnez-moi, je vous prie, quelques renseignements...

— Questionnez.

— Quelle a été la dernière demeure connue do William Scoot et de Trilby?

— Le numéro 19 de la rue Lepic.

— Pouvez-vous me décrire les deux hommes?...

Mistress Breed donna le signalement exact et minutieux des complices d'Arnold Desvignes.

— Leur âge ?

— De trente-deux à trente-cinq ans...

— P;irlent-ils bien le français".'

— ("omnie des Français, et sans le moindre accent...

— l'as de signes particuliers'.'

— Pas le moindre, hélas !

L'agent de la Sûreté ferma le calepin sur Iccpiel il venait do prendre des notes.

— Mon instinct de policier me crie que ces deux grodins ont joué un rùle quelionquc dans le drame de la rno JoubcrI, — dit-il. — Quel pouvait èlrc le Iroisiètiie personnage agissant avec eux et figurant sans le moindre doute le commissaire de police, car les signalements donnés par vous no répondent pointa celui que nous avons de ce troisième personnage?... — l*ourriez-vous m'éclairer à ce sujet?

Comment pourrinns-nous vous éclairer, no sai'liaiit rien nousmêmes?...

— Ils doivent avoir des relations dans le nimide des coquins... —

Donnez-moi, je vous prie, les noms et les adresses de ceux de vos compatrioles établis à Paris et qui vous sont suspects...

— Volontiers...

Flogny rouvrit son calepin et se prépara à écrire. Mistress Breed dicta :

— Thomas Artwel, commis-voyageur, venant souvent à Paris et descendant à l'hôtel d'Angleterre, rue d'Amsterdam. — Miss Katt, marchande de curiosités, rue de Douai, 9. — Clarisse Stow, placière en bijoux, rue du Quatre-Septembre, 7. — Charles Lindey, jockey, rue des Petils-Hôtels, 28.

— Lincoln, loueur de voilures, boulevard de l'Hùpital, 33. — C'est tout.

— Ces gens-là ont certainement des intelligences avec les chefs des associations anglaises et américaines; ils servent d'indicateurs pour les aiïaires lucratives, mais nous n'avons contre eux que des présomptions... — Je ne vois pas, quant à moi, le moyen de les rattacher au crime de la rue Joubert...

— Veuillez me rappeler le nom de cet employé du banquier Mortimer qui se faisait complice de voleurs à Londres et qui passe pour avoir péri dans un cyclone au golfe d'Aden.

— Charles Gérard, sujet français.

Après avoir écrit ce nom, Flogny referma son calepin et le mil dans sa poche.

— Êtes-vous encore à Paris pour quelques jours? — fit-il.

— Jusqu'à ce qu'on nous rappelle à Scotland-Yard... ce qui, selon toute apparence, ne tardera guère... — répondit mistress Breed...

— Oii pourrais-je vous voir au besoin?...

— Bue du Poteau, numéro 2.5, à Montmartre... — Si nous avions quelque chose à vous faire connaître, il serait bon de savoir où vous demeurez...

Flogny donna son adresse.

Pendant l'entretien que nous venons de reproduire, le déjeuner avait suivi son cours. — Il était trois heures de l'après-midi lorsque l'agent de la Sûreté et le couple de détectives se séparèrent les meilleurs amis du monde, en se promettant de se revoir.

Le policier français ayant encore du temps devant lui avant de rendre visite au père Loriot, décida qu'il irait d'abord questionner les concierges de la maison de la rue Lepic, habitée en dernier lieu par Will Scoot et Trilby.

Son idée était de savoir la date exacte du déménagement des doux clowns du Cirque Fernando.

La concierge la lui donna.

Viclorinc 6puis<;e, n'ayant plus la force do so Icnir debout, so laissa tuniber sur une cliuisu.

Co déménagement avait en lion quaraiile-liuil heures après le crime de la rue Jouliert.

Celte coïncidence paraissait constituer une cliargc assez grave contre les deux Irlandais; néanmoins Flogny ne voulut rien conclure avant d'avoir pris d'autres renseignements.

De la rue Lepic il descendit au Cinpie reniamlo et s'iiupiiéla lii- la fa<;on dont Scoot et Trilby avaient ipiitté leur enijjloi.

Liv. 89. V. ROY, édit. - ReproductioD lalwdKe. 89

70{) LE .MARCHAND DE DIAMA.XTS

Il lui fut répondu que les clowns s'étaient fait congédier. pour cause d'ivresse cl de manque au service.

La date de leur renvoi précédait do quelques jours celle de l'enlèvement d'Élienne Béraud.

On n'avait pas entendu parler de leur engagement par im impressario américain. — On ne croyait point à cet engagement, les mérites des deux hommes n'étant nullement exceptionnels.

De cette réunion de faits, un policier expérimenté comme Flogny ne pouvait manquer de déduire des conséquences au moins vraisemblables. — Il devenait évident pour lui que Scoot et Trilby avaient quitté leur emploi pour s'occuper des préparatifs du crime de l'Hôtel des Indes, et qu'aussitôt ce crime commis ils avaient abandonné leur domicile de la rue Lepic et pris la poudre d'escampette.

Où étaient-ils?

Co problème embarrassait fort le policier, et il en aurait embarrassé bien d'autres que lui.

Tout en cherchant la solution, il se dirigea vers la rue des Moines où se trouvait l'établissement du père Loriot.

Là, une déception l'attendait.

Le vieux Loriot était parti depuis la veille avec une de ses voilures pour une excursion dans les environs de Paris, et ne devait l'entrer que le lendemain, à trois heures.

— Je reviendrai demain... — dit Flogny.

Et rompu de fatigue, il prit un fiacre qui le conduisit à son domicile de la rue François-Miron.

Jules Verrière avait télégraphié à sou garde et donné ses instructions à son valet de chambre afin qu'une partie du personnel du boulevard Haussman partît pour Malnoue et préparât l'inslallation qui devait avoir lieu le lendemain dimanche.

Ceci fait, il se rendit à la rue Le. Poletier.

Arnold était déjà arrivé.

— Nous quittons Paris demain malin... — dit le banquier à son associé. — Nous accompagnez-vous?

— Non. — J'ai besoin de ma journée de demain pour régler quel(|ues alTaires particulières...

— Et notre grande affaire, celle des héritiers, où en est-elle?

— Ne vous préoccupez de rien... —répondit .Vrnold avec un sourire.

— Cependant...

— Qu'il vous suffise de savoir que je Iravailli? à notre fortune...

LE MAKCllA.MJ UE DIAM.VNTS 707

— Vous m"avez demande trois mois...

— Je n'ai fixé aucun terme précis... — Je ne veux rien précipiter...

— J'ai foi en vous... Mais il me tarde de n'être plus caucliemardé par la crainte d'un insuccès...

— Il vous tarde surtout d'encaisser do nombreux millions, je comprends cela à merveille, mais souvenez-vous du vieux proverbe : Tutti i:ienl à point à qui sait attendre... — Laissez-vous vivre et attendez...

— Vous préoccupez-vous de Vandame?

— Son tour viendra en temps et lieu...

— Pourquoi retarder votre mariage avec Angélique?...

— Parce que le moment ne me semble pas opportun pour le conclure... — Pas tant d'impatience, mon cher associé!... vous êtes trop nerveux!...

— Je ne comprends pas votre calme!

— C'est mon calme qui fait ma force! — A quoi bon tant de hàle? Vous êtes payé pour avoir confiance!... — Voyez ce qui a été fait on si peu de temps : — J'ai relevé la maison Jules Verrière qui croulait...

<( J'ai placé au premier rang des établissements de crédit la maison Jules Verrière et .\rnold Desvignes...

« J'ai supprimé complètement La Fougère, et à peu de chose près Emile Vandame... — Je liens les autres héritiers d'Etienne Béraud dans ma main... je n'ai, pour les étouffer, qu'à serrer un peu les doigts...

— Quand les serrerez- vous?

— Quand bon me semblera... — Encore une fois, mon cher associé, ne vous occupez que du résultat, qui sera prochain et splendide, et ne vous inquiétez point des détails, sauf quand je vous commanderai de le faire!...

Arnold avait prononcé ces derniers mots d'une voix |métallique, d'un ton bref qui n'admettait point la discussion, et surtout la contradiction.

Verrière n'essaya ni de discuter, ni de contredire et, prenant les papiers posés devant lui sur son bureau, se mit au travail.

Sœur Marie, debout derrière les rideaux de la fonélr.' de sa chambre, avait guetté le départ de son oncle.

Dès que le banquier eut quitté l'hùtel, la reliuieu.se sortit à son tour.

Klle entiMidil la messe à l'église Notre-Dame-de-Loretle, et immédiatement après, elle se dirigea vers la demeure de .Mislicot.

Depuis longtemps déjà le petit marciiand de médailles rallendail avec impatience.

Il avait hàlede lui racunlt-r sa démarche de la veille auprès de l'Jionimo d'alTaires de la rue du ['aon-lMauc, et le résultat obtenu.

Trilby, dans la chambre contiguè, n'était guère moins dévoré d'im|iatience (juo le gamin de Montmartre, connaissant, lui aussi, la prochaine arrivée de la religieuse.

LE MARCHAND Dlî DIAMANTS

Levé en même temps que Misticot, c'est-à-dire dès le point du jour, il surveillait la rue Fléchier afin de voir du plus loin possible la cousine d'Angélique Verrière.

Par avance il avait décroché la lithographie encadrée masquant le trou pratiqué dans la muraille et qui allait lui permettre d'entendre, comme la veille, les paroles échangées entre sœur Marie et son allié.

Du haut de son observatoire, le compère do Will Scoot vit la religieuse descendre les marches de l'église et s'eng-ager dans la rue Fléchier.

Au bout de quelques secondes il entendit résonner la sonnette du logement de Misticot puis la porte s'ouvrir et se refermer.

Grimpant alors sur sa chaise, il approcha son oreille du Irou téléphonique et il écouta.

■ — Eh bien ! mon enfant, — demanda la cousine d'Angélique, — avezvous réussi dans vos démarches d'hier?

— Au delà même de toute espérance, ma sœur... — répondit le petit marchand de médailles.

— Ainsi, cet homme d'affaires... cet Agostini?

— A donné en plein dans le panneau que je lui tendais...

— Il connaît Arnold DesvignesV

— Je vous crois, ma sœur, qu'il le connaît... vous allez voir... Et le gamin raconta par le menu ce que nos lecteurs savent déjà.

— Dans tout cela, — dit la relgieuse après un moment de réflexion, — rien ne nous permet de supposer que cet Arnold Desvignes ait des antécédents nous donnant prise sur lui... — Agostini le regarde comme un honnête homme, capable et travailleur...

— Nous n'avons pas la preuve que l'Italien ait raison de penser ainsi,

— répliqua Misticot. — Ces gens-ià sont tout sucre et tout miel pour ceux qui les emploient et leur font gagner de l'argent... — Je ne croirai qu'aux renseignements venus dune source moins suspecte, et ces renseignements je les demanderai dans le pays natal d'Arnold Desvignes, à ceux qui l'ont connu moutard, jeune bomme, et homme fait...

— Songez qu'il faut agir avec beaucoup de délicatesse ut de prudence,

— lit observer sn'ur Marie. — Si nous nous égarions... si celui qui nous paraît suspect était véritablement un honnête homme, notre enquête sur son coniplf jniurrail l'exposer aux plus injustes soupçons...

— Je vous comprends très bien, ma sœur, mais il est impossible qu'un particulier si anlipatiiique à vous à mam'selle Angélique, et à moi-même, ne mérite pas cette antipathie... Je veux savoir si nous nous trompons, et je le saurai, mais n'ayez crainte, j'ai beau être un gamin, je n'agirai point à l'étourdie...

— Pourrez- vous suivre le cours d'une existence si mouvementée?... — Arnold Desvignes est allé aux Indes et y a vécu...

— J'irai jusqu'aux Indes s'il le faut, mais quant à présent il ne s'agit point d'un si long voyage... — Je vais me rendre à Bléré d'abord et, selon ce que j'apprendrai là, vous déciderez, ma sœur, le parti qu'il faudra prendre...

— Quand partirez- vous?

— Aujourd'hui même. — J'ai consulté ce matin l'indicateur des chemins de fer... Je prendrai l'express de huit heures trente-cinq minutes du soir. ..je serai à Tours à minuit et demi, et dans la matinée de demain à Bléré.

— Que Dieu vous accompagne et vous guide!... — Maintenant, mon enfant, il faut nous entendre au sujet des lettres et des dépêches que vous aurez peut-être à me faire parvenir?...

— Ne vousles adresserai-je point à l'hôtel du boulevard Ilaussmann?...

— Nous quittons Paris demain, pour plusieurs mois.

— Vous quittez Paris! — s'écria Misticot très étonné.

— Oui, par ordre du médecin qui veut que ma cousine passe l'été et l'automne à la campagne.

— Et vous irez loin ?

— Non. — Connaissez-vous Malnoue?

— Oui... oui... je connais... un petit pays entre Einérainville et Villerssur-Marne. — Ah! j'ai assez couru les environs de Paris! — C'est l;'i que vous allez rester?

— Dans la propriété de mon oncle Verrière, oui... — Mais ce n'est pas là qu'il faudra faire parvenir vos lettres.

— Où donc?...

— A l'adresse suivante que je vais vous dicter : — Monsieur A' curé de Matuouc, à MaliKiue, Seirie-rl-Manie, arec prière de remettre à s(rur Marie, religieuse de Sainl-Vincenl-de-l'uul...

Misticot lra(;a cette adresse au crayon sur son carnet.

— Ça sera fait... — dil-il ensuite. — Est-ce bien tout ce que vous avez à me recommander?

— Oui, c'est tout... — Je vous souhaite un bon voyage, mon enfant, et un prompt retour...

— .Merci, ma sœur, i-l dites itien, je vous piii-, ii iiiain'sellc Angélique,

que je n'épargnerai ni peine ni fatigue, et que pour elle comme pour vous je donnerais ma vie de bon cœur.

— Ma cousine et moi nous sommes sûres do votre dévouement... La religieuse se retira.

Trilhy quitta tout aussitôt son poste d'observation.

— 11 part ce soir à huit heures trente-cinq minutes... — murmura-t-il. — Je serai à Bléré avant lui... — Je ne sais pas encore si c'est à Bléré ou ailleurs que je lui ferai son affaire, mais ce qui est certain c'est qu'il ne reverra jamais Paris...

Après ce court monologue, Te-x-clown du Cirque Fernando tira d'un placard une petite valise, y plaça un peu de linge, une perruque, un revolver, divers objets dont il prévoyait avoir besoin ; mit dans sa poche un couteau catalan solide, à lame épaisse et bien affilée, se lesta d'argent, attacha son bandeau sur son œil et descendit en ayant soin de fermer derrière lui la porte à double tour.

A la station voisine de l'église Notre-Dame-de-Loretie il prit une voiture, et donna l'ordre de le conduire au chemin de fer d'Orléans.

Le petit marchand de médailles était condamné !

Sans se douter du péril imminent qui le menaçait, il avait préparé, de son côté, une valise aussi peu encombrante que celle de Trilby, puis il était sorti, pour déjeuner d'abord et ensuite pour aller au cimetière de Saint-Ouen porter une couronne au pied du calvaire où reposaient les ossements de sa mère depuis le relèvement des tombes.

Vers deux, heures et demie, il quittait le cimetière et remontait le boulevard Barbes.

Au moment où il arrivait à l'angle du boulevard Rochechouart, il s'entendit appeler par son nom, se retourna et se trouva en face du père Loriot sortant de chez le iiiastroqitet dont la boutique se trouve au point d'intersection des deux boulevards.

Le vieux loueur, vêtu d'une longue redingote de cocher toute neuve, à boutons de cuivre brillants, était prêt à remonter sur le siègo d'un grand landeau attelé de deu."i chevaux qui paraissaient harassés de fatigue.

— Eh bien! papa Loriot, — demanda le gamin de Montmartre après un échange de poignées de main, — qu'est-ce que vous faites donc par ici, endimanché comme pour une noceV

— J'en viens, d'une noce, fiston... — répondit le propriétaire du fiacre n" 13, — et pas tout près d'ici, je t'en fiche mon billet!... — J'arrive de Goussainville près de Louvres ; je suis parti depuis hier malin, et je rentre avec des bidets esquintés... Mais c'est le métier, ça!... — Allons, rentrons chez le maiiucziiiijui'... Je t'olfre un petit verre de ilium...

— Ça sera donc pour ne pas vous refuser...

Tout en trinquant, Loriot questionna :

— Et toi, gamin, qu'est-ce que tu fichais dans ce quartier?

— Je remonte du cimetière où j'ai été porter une couronne pour l'anniversaire de ma pauvre défunte mère...

— C'est bien, ça, mouclieron... — faut jamais ouljlicr la famille! — Et tu vends toujours des médailles sur la lîulte-Montmarlre ".'...

— Toujours...

— Eh bien! moi, j'ai quelque chose à te proposer...

— Quoi donc, papa Loriot"?

— De t'apprendra le métier de cocher... — C'est un bon état quand on a de la conduite... — T'as de belles connaissances qui, un de ces jours, pourraient bien t'avancer de quoi acheter deux paires de poulets d'Inde et quatre sapins... — J'ai commencé avec moins que ça, moi qui te parle... — et puis, qui sait?... je m'arrangerais bien moi-même, si j'étais content de toi, pour te donner un coup d'épaule... — Voyons! ça te va-t-il?

— Papa Loriot, c'est une proposition très amicale que vous me faites là... j'en suis reconnaissant et je vous en remercie du fond du cœur...

— L'acceptes-lu?

— Je ne dis ni oui ni non.

— C'est pas répondre, ça! — Viens déjeuner demain malin avec moi, nous causerons de la chose plus Ionf:;uement.

— Demain matin, je ne peux pas.

— Eh bien! viens dîner le soir...

— Je ne pourrai pas plus le soir que le matin...

— Et, à cause donc/

— A cause que je pars en voyage aujourd'hui même...

— .\h! lu pars en voyage! — Et pour quoi faire?

— Pour chercher di's renseignements qu'on m'a chargé do prendre sur quehiu'uu.

— Pirmlrc des renseignements... Tiens! lions! Qu'est-ce que lu maniganccsV — Je parie qu'il y a encore de la sœur do charité h'i-di'ssous.

— Peut-être bien... Mais ce n'est pas mon secret, cela...

— Je ne te demande rien, sachant que tu ne peux rien manigancer que d'honnête, mais, quand tu seras revenu, viens me trouver... je serai toujours prêt à faire pour toi ce que j'ai dit... — A ta santé, et liions. — Où vas-tu présentement?

— Je rentre chez moi.

— Toujours rue Fléchii-r?

— Toujours,

— Alors, au plaisir do le revoir le plus IftL possilde.

Un quart d'heure après, le vieux Loriot rentrait à son établissement de la rue des Moines.

L'agent de la Sûreté Flogny avait peu dormi, employant son insomnie à penser aux découvertes qu'il devait à un hasard heureux, et cherchant le moyen de retrouver les deux Irlandais au départ desquels il ne croyait pas.

Nous le rejoindrons au moment où il arrivait rue des Moines, vingt minutes environ après la rentrée du loueur.

Un palefrenier lavait dans la cour le landau tout poudreux.

— M. Loriot est-il de retour? — lui demanda Flogny.

— Oui, monsieur, depuis un quart d'heure.

— Peut-on le voir?...

— Oh! je pense que oui, monsieur... — Allez au fond...

— Je sais où ça est...

Et Flogny se dirigea vers le corps de bâtiment où se trouvait le logis du loueur.

Les fenêtres du logement étaient ouvertes, et le propriétaire du fiacre numéro 13, entendant parler dans la cour, s'était mis à l'une d'elles.

— Qu'est-ce qu'il y apar là? — demanda-t-il. — (Ju'est-ce qu'on me veut? Flogny leva la tête.

— J'aurais à vous parler, monsieur Loriot... — répondit-il.

— Eh bien! montez, monsieur... je suis tout à votre disposition. Le policier grimpa les marches conduisant au premier étage. Loriot l'attendait sur le seuil

— Donnez-vous la peine d'entrer... — fit-il en regardant le visiteur dont la figure ne lui semblait pas inconnue.

Après avoir fait passer le nouveau venu devant lui, le loueur s'écria :

— Ah çà ! mais, je n'ai point la berlue!... je vous ai déjà vu quelque part... je vous ai déjà parlé... — Saperlotte, aidez-moi donc...

L'agent, souriant, répondit :

— Flogny, de la brigade de Sûreté... pour vous servir si j'en étais capable...

— Ah! j'y suis, sapristi! j'y suis!... Mais il y a longtemps, savez-vous, que nous ne nous étions rencontrés... — Qu'est-ce qui me procure l'avantage de votre visite?... — J'espère qu'il n'y a rien qui cloche!... pas de contravention pour un de mes cochers?...

— Monsieur Loriot, il n'y a rien de pareil.

LE MARCIIAM) Dk DIAMANTS

d kJ^^.

\,K. domcstiqut; [iiit la caitc <lUf lui tendait lo visiteur, y jita les yciix, lit un miouvimuciU de suipriso...

— A la honni; luniro... PJi liicti, alors/

— Je viens vous cL-niamliT quclriues polils riMisei^noinents...

— Tout à voire service... — Jabollez, cl je vous répoinliai ca-lé-go-riqiie-menl, si c'est en mon pouvoir...

— Lisez-vous les journaux?

— Jamais... — La lecture me fatigue les ycu.x. — Je dis : Z/// ' a la

I,jv '.M) r. BOY.édiU — H'proJucllon InUrdilo !••!

politique et, quant aux nouvelles, je les apprends en causant avec les camarades chez le mastroquet où on déjeune...

— Avez-vous entendu parler du crime de la rue Joubert"?

— Ah! oui, par exemple! — La disparition d'un voyageur descendu à V Hôtel des Indes et qu'un coquin déguisé en quart d'(eil est allé cueillir pour lui pincer son argent... — Figurez- vous que le même jour j'avais justement conduit un particulier à ce même hôtel...

Eu entendant ces mots, Flogny dressa l'oreille.

— Ah! ah! — dit-il, — ètes-vous bien sûr que c'était le même jour?

— Pardine! si j'en suis sûr! — comme de m'appeler Loriot et d'être un honnête homme... — La mémoire est solide, allez!

— Et où l'aviez-vous pris, ce voyageur?

— A la gare de Lyon, avec ses colis.

— Quelle heure était-il?

— Midi et quelque minutes... l'heure de l'arrivée du train de Marseille...

— L'avez-vous conduit droit à VHùteldes Indes?

— Non pas... — Il s'est fait mener d'abord rue Laffilte, à la maison de banque de M. le baron de Rothschild... il y est même resté très longtemps... il devait avoir de fortes affaires à régler... — c'était un homme de soixante ans à peu près, mais qui semblait solide...

— Eli bien! mon cher Loriot, le voyageur conduit par vous chez Rothschild et rue Joubert, était précisément celui qu'on a fait disparaître pour le voler et, selon toute apparence, pour l'assassiner...

Le vieux cocher était pâle d'émotion.

— Hein? quoi? — s'écria-t-il, — qu'est-ce que vous me dites là?

— La vérité la plus littérale...

— Le particulier que j'ai trimballé dans mon numéro 13, c'est lui qu'on a assassiné?

— Le doute à cet égard est inadmissible.

— Ah! par exemple, c'est trop fort!... — Comme ça mon numéro 13, uu numéro qui depuis si longtemps porte chance, aurait porté la guigne à quelqu'un! — Voilà mon fiacre déshonoré!

— Calmez-vous... — Ce n'est pas la faute de votre fiacre, s'il a conduit ce malheureux à l'endroit où sou destin le poussait... il reste quand même uu honnête fiacre, digne de sa bonne réputation... — J'ai quelques questions encore à vous adresser, mon cher monsieur Loriot...

— Faites... — J'y répondrai tout de même, malgré que je sois tout chaviré...

— Quand vous avez pris ce voyageur à la gare de Lyon, avez-vous remarqué qu'il fût suivi par quelqu'un?...

— Ma loi, non...

— Pendant le trajet, il ne s'est rien passé d'insolite?... — Aucune autre voiture n'a marché obstinément derrière la vôtre, s'arrêtant quand vous vous arrêtiez?...

— Je n'ai rien vu de pareil... — Du reste il faisait un temps de chien et je ne regardais guère autour de moi... J'avais bien assez à faire de relever le collet de mon carrick pour empêcher la pluie de me dégouliner dans le dos.

— En arrivant à VUôli'l des Indes, le voyageur, sans doulc, vous a payé et renvoyé...

— Non... — Il m'a fait stationner un bon bout de temps, et je l'ai conduit à un restaurant de la rue Saint-Lazare, au coin de la gare. — C'est là qu'il m'a réglé, avec un fort pourboire... le malheureu.x homme!

— Pendant que vous attendiez devant l'hôtel, quelque chose vous a-til paru suspect, ou au moins singulier?...

Loriot réfléchit avant de répondre.

— Ma foi, oui! — fit-il tout à coup.

— Quoi donc? — demanda vivement le policier.

-- Un sergent de ville campé sous une porte coclière, juste en face, et qui semblait là comme embusqué... — je me suis dit qu'il devait guetter quelqu'un... — Mon voyageur a reparu et je n'en sais pas plus long...

— C'est maigre, et rien de ce que vous venez de m'apprendre ne peut me guider dans mes recherches...

— Les gredins ne sont donc point coffrés?

— Hélas, non!

— Mais, au moins, vous êtes sur leur piste?...

— Xous n'avons pas de piste.

— Diable! — Vous m'étonnez beaucoup! — Vous êtes cependant des malins à la Sûreté?... Vous avez débrouillé dos échevau.v bien emmêlés...

— Sans doute... mais ici nous nous trouvons en présence d'un mystère impénétrable...

— Ta-ra-ta-ta! — On en a pénétré d'aussi impénétrables que ça, des mystères! — Quand ce ne serait que celui dans lequel mon liacre a joué un grand rôle. [lue histoire vraie qui a l'air d'un roman.

— Je me rappelle parfaitement les détails de l'alfaire. — Il existait au moins quelques indices, et aujourd'hui nous n'avons rien... absolument rien.

— Voyons, monsieur Flogny, raisonnons un peu... — Les gredins qui ont cnlevéce pauvre malheureux pour l'assassiner n'étaient pas des ombres...

— Certes!

— Ils perchaient (|ui'|i[iic part... Sans compter qu'ils avaient des hiiirlles dont on a dû vous donner le si^'iialcrnent .i l'hôtel.

— Signalement plus que vague... — Les malfaiteurs s'étaient fait des têtes. . .

— Enfin, ils n'ont pas enlevé le bonhomme à bout dobras...

— Ils l'ont fait monter dans un fiacre...

— Qu'est-ce qu'il est devenu, ce fiacre, avec le cocher qui le conduisait?

— Ah! si nous le savions...

— Comment que vous dites ça? — Mais, saperlipopette, si j'étais agent de la Sûreté, moi qui vous parle, il y a beau temps que j'aurais trouvé la guimbarde... Une voiture et un cheval, ça ne s'évapore pas !... — D'ailleurs, les fiacres sont tous sous la coupe de la Préfecture...

— Nous supposons que la voiture avait été achetée exprès pour faire le coup, et qu'elle aura été revendue immédiatement après...

Loriot bondit.

— Sapristi de saprisli! — s'écria-t-il en frappant du poing sur la table. — Est-ce que j'aurais acheté celte voiture-là, par hasard?...

— Vous, monsieur Loriot!

— Attendez... attendez... — reprit le vieux cocher en arpentant la chambre à grands pas... — C'est ça qui serait un peu drôle, par exemple...

— Expliquez-vous, monsieur Loriot.

— Figurez-vous que j'ai acheté une voiture, un cheval, un harnais, tout le bataclan, juste à l'époque... et voilà que quelque chose vient de m'ouvrir l'œil...

— Quoi donc?...

— Minute!... Un peu de patience, saperlipopette de saperlipopette! C était le lendemain ou le surlendemain de l'affaire... Mon registre nous donnera la date exacte... Je prenais un verre chez un mastroquet qui reste au coin de la rue de Montreuil et de l'avenue Philippe-Auguste...

— Je vois ça d'ici...

— J'allais payer et sortir, lorsqu'un quidam à mine de cocher ou de palefrenier arriva pour régler le prix d'une écurie et d'une remise que le manezingue lui avait louées...

— Un grand gaillard? demanda Flogny.

— Plutôt grand que petit... — il annonça qu'il venait de recevoir de son patron l'ordre de bazarder la guimbarde cl le poulet d'Lule, et qu'il allait conduire tout ça au marché aux chevaux... — L'idée me poussa qu'il y avait là peut-être une bonne affaire pour moi... — je demandai à voir... le grand gaillard me conduisit à la remise... — le cheval me parut solide, quoique esquinté par une longue course faite la veille, à ce que me dit l'homme... — la voiture était en bon état... — j'offris un prix... — l'homme le discuta, naturellement, mais, en fin finale, il lumba d'accord avec moi...

— Et il vous a livré le cheval et la voiture?

— Le lendemain matin, ici,

— Savez-vous le nom de cet homme?

— 11 me l'a dit, mais, va te faire fiche, je l'ai oiihlié...

— Me vous a-t-il pas donné un reçu de la somme que vous lui comptiez"?

— Ma foi, non. — L'affaire était faite de bonne foi, et devant témoins... — Eh bien! monsieur Flogny, je crois fermement que la voiture et le cheval gênaient leur propriétaire, et que s'il me les a cédés pour les deux tiers de leur valeur, c'est qu'il tenait ù s'en débarrasser...

— Voulez-vous me donner la date exacte de l'achat? Loriot consulta son registre.

Il avait acheté juste le lendemain du jour de l'arrestation d'I-Uienne Béraud à l'Hôtel des Indes.

— Ça saute aux yeux ! — s'écria l'agent de la Sûreté. — - On vous a vendu la voiture qui avait servi la veille à commettre le crime...

— Je le crois comme vous...

— L'homme qui vendait au nom de son maître était-il Français?

— Il paraissait l'être... Dans tous les cas, il parlait le français comme vous et moi.

— Monsieur Loriot, le cheval et la voiture achetés par vous sont-ils dehors?

— ^«on. — C'est aujourd hui jour de repos pour eux.

— Voulez-vous faire atteler et me conduire avenue IMiilippe-Auguste, chez le marchand de vins qui tenait la remise et lécurie ?

— Comment donc! mais tout de suite...

Au bout de cinq minutes l'agent de la Sûreté montait dans la voilure, Loriot grimpait sur le siège et fouettait son cheval qui partait au grand trot.

Une demi-heure suflit pour arriver rue de Montreuil.

Chemin faisant, Flogny réilécliissait à tout ce que venait de lui dire le propriétaire du fiacre n" ï'i, etses réflexions lui donnaient la ferme croyance qu'il tenait une piste, — la bonne.

Malheureusement, rue de .Montreuil, une dén-ption laltrndait.

Le marchand de vins, par qui l'écuiie et la remise de l'avenue IMiilippe- Augusle avaient été louées pour (piinze jours, no s'était pas donné la peine, étant payé d'avance, de s'infuriner du nuni de s(jri localain-, ipii

d'ailleurs n'aurait pas manqué do donner un faux nom, si on ne se trompait pas en le supposant complice du crime.

Loriot voulut absolument offrir un verre de bourgog-ne à l'agent de police qui n'osa refuser.

Tous deux s'assirent en face l'un de l'autre et, après avoir trinqué, le vieux cocher dit à Flogny :

— Vous m'avez demandé, h moi, si l'individu qui m'a vendu la voiture et le cheval avait l'air français, et vous avez répété la même question tout à l'heure au mastroquet.

— Sans doute, et j'avais mes raisons.

— Supposez-vous que le paroissien dont il s'agit pourrait être étranger?...

— Oui.

— De quel pays, selon vous, serait-il né natif?

— D'Angleterre ou d'Amérique.

— Ah! ah! — s'écria Loriot — Tout ça, voyez-vous, monsieur Flogny, me trotte dans la cervelle... — Je me suis trouvé mêlé à cette affaire-là sans le vouloir et sans le savoir... Ça me taquine... — Faut que ça s'éclaircisse grâce à vous, et je veux vous aider... — Certaines choses, auxquelles je ne pensais plus, me reviennent.

— Quelles choses? — fit vivement le policier. — Expliquez-vous sans perdre un instant, mon cher monsieur Loriot, et si vous me mettez sur la voie, vous pourrez vous vanter de m'avoir rendu un fameux service.

• — Voilà : — Le matin du jour où on devait me livrer la voiture et le cheval, j'étais en train de traiter une affaire... s'agissait de conduire une noce à la mairie, à l'église, au restaurant, au Bois de Vincennes, enfin partout... — Je me trouvais avec le futur et un do ses camarades, deux bons garçons, Eugène Loiseau et le petit Misticot.

— Eugène Loiseau... — interrompit Flogny, — s'agit-il de Loiseau le relieur? le neveu du banquier Verrière?

— Oui. — Vous le connaissez?

— Je le connais. — Continuez.

— Nous nous entendions donc au sujet des voitures, lorsque le vendeur que j'attendais arriva pour me livrer la marchandise achetée, — Je pris livraison et je priai mon homme do monter toucher son argent... — Voilà que tout à coup Misticot, s'adressant au personnage, lui dit : Pardm, excuse, monsieur, je crois bien ne pas me tromper , vous êtes monsieur...

Loriot s'arrêta.

— Monsieur qui? — demanda Flogny haletant.

— Je ne me souviens pas du nom, mais ça ne fait pas grand'chose, puisque je me souviens du reste...

LE MAIlCilAM) DIL DIAMAMS 719

— Achevez!... achevez vile!

— Mislicot coulinua : — Est-ce que vous ne seriez pas uu tel, clowu du cirque Fernando"?...

Flogny fit un bond sur sa chaise et saisit le bras de Loriot.

— Il a dit cela? — s'écria-t-il.

— En propres paroles... tel que je viens de vous le répéter...

— El, alors qu'a répondu rhomme?

— 11 a ri, en répliquant : — Vous faites erreur... je ne sais pas du tout de qui vous parlez...

— Mensonge! — fit l'agent de la Sûreté dont les yeux étincelaient de joie. — l'ami d'Eugène Loiseau ne se trompait point !

— Vous croyez?

— J'en suis certain ! — le gredin auquel il s'adressait était parfaitement un clown du Cirque Fernando, et ce nom que vous avez oublié, je le connais, moi !...

— Ah bah!...

— L'homme se nommait Triliiy...

Le vieux loueur secoua la tète.

— Non, — fit-il, — ce n'est point cela...

— William Scoot, alors?...

— Oui... oui... William Scoot... C'est ça! je me souviens... C'est bien le nom prononcé par Misticot...

— Monsieur Loriot, vous venez de me faire faire un pas en avant! — Ce Misticot connaît Willam Scoot, il pourra m'aider à le retrouver!

— Attendez... attendez donc! .le n'ai pas fini! — Il me reste quelque chose à vous ajiprendre...

— Parlez! parlez! vous ne saurez jamais avec quel intéièt je vous écoute !

— Une fois mon vendeur parti, — reprit le vieux loueur, — je terminai mon affaire avec Eugène Loiseau concernant le nombre et le prix des voitures de la noce, et même je fis une concession sur le prix, parce que c'était lui... — Alors Misticot, qui était garçon d'honneur, me demanda de lui réserver pour lui seul la guimbarde qnni>. venait de m'amener, afin de le mettre en état de précéder tout h' monde et de s'occuper de tout... Ainsi fut fait... — Le samedi suivant, on festoyait. — Misticot, ayant pris deu.x invités dans la voilure, était monté sur le siège, à côté du cocher, et sous le tapis du siège, dérangé par lui en gigotant, il avait trouvé une médaille... une médaille d'argent...

— Cne médaille d'argent? — répéta le policier enfiévré.

— Oui. — i;ii bien! cette méilaillo, parfaitement reconnaissable i'i un défaut de la /////*/«', à ce qii"il parait, il l'avait vendue ipielques jours auparavant il William Scdol

— Vous voyez que j'avais bieu raison de ne pas mettre en doute lidenlité de votre vendeur avec le clown du cirque Fernando!

— C'est une chose qui saute aux yeux!...

— Quel est ce Misticol?

— Un brave enfant, un orphelin, honnête et courageux, qui fait une demi-douzaine de petits métiers pour gagner sa vie... — Son vrai nom est Stanislas Dumay.

— Monsieur Loriot, il faut que je le voie le plus lût possible! — Il me semble qu'avec lui je marcherai en pleine lumière I — Vous savez où il demeure?

— Oui, rue Fléchier.

— Vous allez me conduire rue Fléchier.

— Nous ne le trouverons certainement pas.

— Pourquoi?

— Je l'ai rencontré vers deux heures et demie, au coin du boulevard Barbes... il m'a dit qu'il parlait ce soir en voyage...

— Pour où?

— Ah! quant à ça, j'en ignore.

— Savez-vous au moins quel chemin de fer il doil prendre?

— Pas davantage.

Flogny frappa du pied avec colère.

— Ah! c'est la guigne noire! — s'écria-t-il; puis, se calmant, il ajouta : — Mais POU absence ne peut être de longue durée...

— 11 n'en sait rien lui-même, m'a-t-il dit...

— Monsieur Loriot, il est indispensable que je rejoigne ce jeune garçon!... il faut qu'il m'explique l'histoire de cette médaille vendue à Will Scoot et retrouvée sur le siège de la voiture achetée par vous... — A tout hasard conduisez-moi rue Fléchier...

— En roule!

Loriot paya la bouteille de vin de Bourgogne et reprit ses guides. A six heures du soir le véhicule faisait halle, rue Fléchier, devant la maison où Misticol avait son logement.

L'agent de la Sûreté courut à la loge du concierge.

— M. Stanislas Dumay, s'il vous plaît? — demanda-t-il.

— Vous arrivez un peu trop tard, monsieur... — répondit le portier. — Vous le manquez de cinq minutes... Il vient de partir...

— Mais il rentrera?

— Pas de sitôt... il est en voyage...

— J'ai absolument besoin de lui parler avant qu'il quitte Paris... Vers quel chemin de fer s'esl-il dirigé?

— Si je le savais, monsieur, je vous le dirais, mais je ne le sais pas...

].{■: MARCIIA.XD DE DIAMANTS

— Ma saur, s'écria lua.'iil de la Sùrolé, je voua en conjiir.', nsloz un instant encore.

IjV. m. K. ROY, jdil. ncpro.1

pro<lurli<>n ialcrdilc.

Ul

Li: MAUCllA.M) Itl-; DIAMANTS 7'23

Flogny, désappointé et presque découragé, sortit de la maison.

— Eh bien? — (il I^oriot eu lui voyant la mine longue.

— Parti !

— Sans dire où il allait;'

— Oui.

— Ça, je l'aurais parié...

— Ah! vous l'auriez parié! — Pourquoi?

— Parce que rien ne m'ôtera de la tète que le moucheron va s'acquitter quelque part d'une mission secrète, et qu'en conséquence il met sa langue dans sa poche.

— Une mission secrète! — répéta le policier très intrigué. — Laquelle?

— Ah! quant à ça, voilà ce que tout le monde ignore... Moi tout le premier...

— Qui l'aurait chargé de cette mission'.' — Pour le compte de qui agirait-il;'

— Je vais vous dire mon idée, à moi... Mais ce n'est qu'une supposition : — M'est avis qu'une personne pourrait vous apprrndre où est allé le petit.

— Une jtersonne;'... — Quelle personne?

— Une religieuse... une sœur de charité avec laquelle je l'ai rencontré plusieurs fois, et tout me porte à croire qu'ils manigancenl quelque chose ensemble, et que s'il est parti c'est qu'elle lui en a donné l'ortlie.

— Où trouver cette sœur de charité?

— Remontez en voiture... je vais vous conduire à une maison où je crois qu'elle loge, car elle y entre comme chez elle...

— Dans ce quartier?

— Oui, tout près, boulevard Haussmann, n" ")i.

Au bout de quelques minutes. Loriot arrêtait son cheval en l'ace de la demeure du banquier.

— C'est là, — dit-il.

— Mais c'est l'hftlel de Jules Verrière! — s'écria Flogny.

— Possible... n'empêche que c'est là.

— Attendez-moi, motisieur Loriot.

l'^t l'agent, s'apiuochanl di' la trille, sunna vigoureusement.

La pauvre Jeanne DessourJy avait passé une nuit cruelle dans la souffrance et dans les larmes, songeant au présent sombre que lui laissait l'abandon de Paul Béraud, et à l'avenir effrayant qu'il lui préparait.

La haine entrait dans son cœur par les blessures saignantes que le misérable lui avait faites, et la haine lui conseillait la vengeance.

Cette vengeance, ce n'était pas pour elle que Jeanne la désirait.

Elle avait un cœur bon et généreux ; elle faisait abnégation d'elle-même et se disait : — J'ai failli... je me suis mise hors la loi par ma faute, je n'ai pas le droit de me plaindre... Mais l'innocente sacrifiée, l'enfant qui ne demandait point à naître et qui se voit privée du soutien paternel, — ma lille chérie, ma Lina. pauvre petit ange, je dois et je veux la venger!

Jeanne se demandait avec terreur quelle existence serait la sienne désormais.

Sa position, maintenant connue, allait lui fermer toutes les portes.

Si on lui refusait du travail chez ses clientes habituelles., comment ferait-elle pour nourrir sa fille?

Elle se mettrait quand même à la lAche, consacrant à Lina tout ce qu'elle gagnerait.

Mais, hélas!... le travail des femmes est si peu payé! — 11 donne juste de quoi ne pas mourir absolument de faim.

L'enfant vivrait de privations, s'étiolerait, succomberait peut-être à l'anémie, ce fléau des grandes villes...

Voir mourir sa fille !

Cette pensée la rendait folle.

Que lui importait sa vie, à elle?... — Ah! comme elle en aurait fait bon marché, s'il l'avait fallu, pour sauver celle de Lina !...

Combien lâche, combien infâme, celle Yiclorine, que d'apri'S les dires du vieux cliitfonnier elle croyait maîtresse de Paul, par conséquent l'unique auteur des tortures qu'elle endurait et de celles qu'un prochain avenir réservait à sa fille !

Au milieu de ses sanglots éloulTés, elle murmurait :

— C'est elle qui est la plus coupable ! — Paul n'aurait point abandonné sa maison, son enfant, si la misérable créature ne me l'avait pas volé! ! !

Et Jeanne vouait une haine implacable îi la pauvre Yiclorine calomniée et, nous le savons, tout aussi à plaindre qu'elle...

A force de s'abandonner aux réflexions sinistres dont nous venons d'indiquer la nature, la malheureuse femme sentait .^a lèle s'égarer.

LF. MARI.IIAM) DE DIAMANTS 725

Par instants elle se soulevait clans le lit étroit où sa fille dormait à côté d'elle, et se sentait prise du désir presque irrésistible de saisir Lina, de l'emporter, de fuir avec elle l'hôtel de la rue Lobineau, de courir aux quais et de se précipiter, en la tenant pressée sur son cœur, dans les eaux noires de la Seine pour y chercher l'éternel repos...

Puis, immédiatement après, ce projet lui faisait horreur el elle ne comprenait même pas qu'il eût pu se présenter à son esprit troublé.

Le désespoir cédait alors la place à la rage, ii la haine grandissante, au désir de plus en plus aigu de vengeance.

Quand parut le jour, .sa résolution était prise.

Elle se vengerait de Victorine, et ensuite, s'il fallait mourir, eh bien! elle mourrait!

Jeanne se leva sans avoir fermé l'œil.

Elle s'habilla lentement en ayant soin île ne faire aucun bi uit pour ne point éveiller sa fille.

Vers huit heures, l'enfant ouvrit les yeux et jeta autour d'elle un regard étonné et inquiet, ne reconnaissant rien de ce qui l'entourait.

Elle vit sami.-re, lui sourit et lui tendit les bras.

Jeanne la serra contre sa poitrine.

Lina n'avait pas voulu dîner la veille.

— J'ai faim, petite mère... — dit-elle.

La pauvre femme n'en était pas encore à craindre de man(|ner de pain pour sa lille.

Sur les quarante fiancs donnés la veille [lar Paul Uéraud, et sur la menue monnaie qu'elle avait par devers elle, il lui restait (rente-huit francs environ, après avoir payé sa semaine à l'hôtel.

C'était une fortune en ce moment.

Mais, cette fortune, il fallait la ménager jusijuan moment oi'i Jeanne aurait trouvé du travail.

— Je vais t'habillor, mignonne... — dit-elle à Lina, — et nous irons déjeuner d'une tasse de café au lait à la ci'èmerie.

Aussitôt vêtue, et après avoir fait sa prière, l'enfant prit le petit panier qui contenait quelqin.-s livres élémentaires et quelques cahiers.

— Tu me mèneras ensuite à l'école, n'est-ce pas, maman?... — litelle.

— .Non, ma chérie, pas aujourd'hui...

— Pourquoi ilonc?...

— Nous allons faire des courses ce matin.

— Ah ! tant mieux !... c'est amusant, les courses.

Jeanne sortit avec Lina qu'elle conduisit dans une crémerie el à qui elle lit servir du café au lait.

72t) LE MARCHAND DE DIAMANTS

Elle-même n'aurait rien pu prendre. — Son estomac contracté refusait d'accepter la moindre nourriture.

Lorsque Lina eut fini son repas modeste, la mère et l'enfant gagnèrent la rue de Yaugirard.

Là, Jeanne s'arrêta presque malgré elle.

Il semblait que la volonté qui la conduisait à son but l'abandonnait tout à coup.

Elle fit même un mouvement pour rebrousser chemin, la tète basse.

Mais elle n'acheva pas ce mouvement; elle releva la tète et avec un geste de résolution farouche elle poursuivit sa route en remontant du côté de la rue Madame.

Elle tourna à gauche, arriva bientôt rue de Fleurus et marcha jusqu'au numéro 11.

Là elle s'arrêta de nouveau.

Pour la seconde fois, son indécision revenait.

Lina regardait la maison.

— Mais c'est ici que demeure mon cousin Loiseau, petite mère... — fit-elle.

— (j'est ici, oui, mignonne.

— Est-ce que nous allons chez lui ?

— Oui... — répondit Jeanne d'une voix étrange. Et résolument elle franchit le seuil de la maison.

Si la nuit de Jeanne s'était passée dans l'insomnie, Victorine, de son côté, n'avait pas fermé l'œil.

Après la scène terrible entre elle et son mari à laquelle ^nous avons assisté, la pauvre jeune femme avait eu une crise de nerfs, suivie d'un évanouissement.

Victorine était revenue lentement à elle, retrouvant, en même temps que la sensation de la vie, la pensée et le souvenir.

Le désespoir entra dans son âme martyrisée, lui faisant faire le premier pas sur cette route oii la volonté d'Arnold Desvignes la poussait — la route du suicide.

Ah! c'était bien Uni !...

Son mari l'avait frappée brutalement...

Il venait de découcher...

Il s'était fait renvoyer de l'atelior. Victorine le comprit en voyant le paquet d'outils rapporté, et lancé par lui dans un coin de la chambre.

Il s'abandonnait à la débauche.

La ruine, la misère noire, arrivaient, sans que rien désormais pût les conjurer...

Les chères espérances fondées par elle sur son mariage s'effondraient lamentablement.

Impossible de se faire la moindre illusion : — Eugène Loiseau était uti lâche!...

Victorine ne se sentait pourtant pas la force de le haïr. — Au fond, tout au fond do son cœur, on pouvait Taflirmer, une pensée de pardon restait pour lui, quoiqu'il fût indigne de toute indulgence.

— 11 se repentira peut-être... — se disait-elle. — Peut-être va-t-il rentrer me demander pardon, et je pardonnerai... j'oublierai... Oh! si celaétait !...

Et contre toute espérance, elle espérait encore.

Elle se mit à l'ouvrage plutôt pour tuer le temps et pour attendre avec plus de patience que pour travailler, car elle pouvait à peine assembler les pétales do ses fleurs.

Vaine et cruelle attente.

Nos lecteurs savent déjà qu'Eugène Loiseau, entraîné par Paul Béraud et par William Scoot, le faux ouvrier gainier, ne devait pas plus rentrer cette nuit-là que la précédente.

Le soir vint et Victorine se reprit à désespérer.

Comme la veille, grelottant de fièvre, elle attendit.

Les premières lueurs du jour parurent sans qu'elle se fût mise au lit.

C'est alors que, dans un accès d'effroyable désespoir, de découragement sans bornes, elle pensa pour la première fois à mourir.

Mais elle n'avait pas encore assez souffert, et surtout souffert assez longtemps, pour s'arrêter h cette pensée.

Elle songea qu'elle était jeune.

Elle se souvint qu'avant son mariage elle suffisait sans peine à tous ses besoins, qu'elle avait même trouvé le moyen d'économiser l'argent dont une partie avait servi à couvrir les frais de la noce.

Alors elle était libre, — libre et heureuse!

— Me tuer! — murmiira-t-elle. — Me tuer pour lui!... Ce serait trop bête!... Il rirait trop!

Et la pensée du suioi<le s'envola, mais le cœur restait saignant, les larmes succédaient aux larmes.

La pauvre femme, brisée par une nuit blanche, dévorée par la lièvre, aurait inspiré de la pitié à l'être le plus insensible, quand la sonnette du logement retentit.

Victorine frissonna de tout son corps et quitta |iré(ipitainnient le siège sur lequel elle était assise et pleurait.

— Si c'était lui... — balbnlia-t-elle. — Si c'était lui...

El elle appuya les deu.K mains sur le côté ^Muche de sa poitrine, romnio jiour romprimer son cœur qui battait h so rompre.

Dans la crainte d'une déception cruelle, Yictorine n'osait ouvrir.

Un second coup de sonnette retentit.

Alors, n'y tenant plus, elle s'élança, et d'un mouvement brusque elle fit tourner la porte sur ses gonds, mais elle recula en voyant devant elle non pas Eugène Loiseau, mais Jeanne Dessourdy et sa fille, Jeanne qu'elle n'avait point aper(^ue depuis le repas de noces à Saint-Mandé, Jeanne, la maîtresse de ce Paul Béraud qui causait son malheur et son désespoir en la poursuivant de son odieux amour et en débauchant son mari.

La jeune femme devint très pAle.

Jeanne devait se méprendre et se méprit en effet sur les motifs de cette pâleur.

Elle se dit que Viclorine devinait la raison de sa visite. — Doue on ne lavait pas calomniée; donc elle était coupable.

— Ah! — s"écria-t-elle en pénétrant dans le logement avec Lina et en refermant la porte derrière elle, — votre trouble me prouve qu'on ne m'a point trompée!

— Je ne vous comprends pas... — murmura la lleurisle étonnée.

— En vérité! — fit Jeanne ironiquement. — Et vous allez ajouter peut-être que ma visite vous étonne...

— Sans doute...

— A la suite de ce qui s'est passé vous deviez bien m'allendre, cependant!

— Je devais vous attendre?... moi?... — répéta Yictorine. Jeanne reprit avec violence :

— Après ça, vous ne vous souveniez peut-être plus que j'ai une lille! vous pensiez que j'étais faible, que j'étais lùche, que je n'oserai rien dire, que j'accepterais la misère et la honte! — Et alors vous ne m'attendiez pas! — Eh bien! vous vous étiez trompée!... — Seule, j'aurais courbé la tête, sans doute! j'aurais accepté sans révolte apparente les infamies dont on m'abreuve!... je ne me serais vengée que par le mépris!... — Mais j'ai une fille, entendez-vous!... et je veux que, devant ma fille, justice soit faite!...

Jeanne prit Lina, la souleva dans ses bras et poursuivit :

— Tu vois bien celte femme, mon enfant! Elle n'est que fausseté, mensonge et trahison!... — Elle a trompé son mari en lépousant quand elle était déjà la maîtresse d'un autre, et au lieu de redevenir honnête après son mariage, remerciant ainsi celui qui la relevait, elle a conservé son amant,

Le» poukis cl'IniJc de Loiiot inarcliaienl bun train.

le misérahli- ([ui iiou> aliaiidoiiiie, par ses coiiveils >aii^ (luuU', ol pour vivre avccelle!... — Lina, ma lille, la voilà. liiidisne créalun- qui nous rend si inalh.'urL'uses!... I).:mande-lui ce qu'idl.- a fait de ton père!...

Dans les premiers inornenls, Victorino sélait senlic coniine airolée par les [larolfs de Jeann*-.

Ces reproches si cruels el si peu mérités tombant sur (•11.", lui faisaient

Liv. U-2. F. IlOY, UiU - llicroductioo mlcrdilc. U2

l'effet de ces phrases vicies de sens qu'on entend dans les cauchemars. Peu à peu, cependant, l'équilibre se rétablit dans son esprit troublé, — elle comprit que pour lui parler ainsi, sa cousine devait èlre la dupe de quelque prodigieuse erreur.

— Jeanne, — s'écria-t-elle, — tout à l'heure, en vous écoutant, je me demandais si je rêvais! — Jouissez-vous de votre raison? — Est-ce vous que j'entends? — Est-ce à moi que vous parlez? — Que se passe-t-il? — Qu'avez-vous contre moi? — Expliquez-vous, je vous en supplie!

— Que je m'explique! A quoi bon? — répliqua Jeanne. — Allez-vous donc, à moi comme à votre mari, jouer la comédie du mensonge?

— Sur tout ce qu'il y a de saint et de sacré en ce monde, je vous jure que je ne comprends pas...

— Allons donc!

— Je ne vous ai jamais offensée, j'en fais le serment devant Dieu, et si j'étais au moment de mourir, je le répéterais sans crainte!

— Vous mentez! avant d'épouser Eugène, vous étiez la maîtresse de Paul Béraud, le père de ma fille!

— iMoi! moi I — s'écria Victorine avec un geste dhorreur.

— Oui, vous! — Oseriez-vous le nier?

— De toutes mes forces ! de tout mon pouvoir!

Sans écouter sa prétendue rivale, Jeanne Dessourdy poursuivit avec un redoublement d'impétuosité :

— Mariée, vous avez conservé votre amani, et vous avez fait de ma fille et de moi les plus malheureuses des créatures, jusqu'au moment où vous en faites aujourd'hui les plus abandonnées!

— Jeanne! Jeanue, vous êtes eu délire! — Songez-vous bien à ce dont vous m'accusez ?

— Je vous accuse d'être la maîtresse de Paul Béraud, et je vous mets au déli de me démentir!

— Sur la tombe do mon père, je proteste!

— Un nouveau parjure! Eh bien, quoi, vous ne les comptez plus! — Paul était votre amant... il l'est encore!... — (^est par vos conseils qu'il a commis ses dernières infamies! — C'est par vos ordres ([u'il vient de nous piller, de nous voler, de nous abandonner, de nous jeter enfin dans la rue sans mobilier, sans argent, sans ressources! — Vous devez être fière ! — Ah 1 vous le tenez bien !

Victorine joignit les mains.

Son visage exprimait une angoisse poignante.

— Jeanne, — dit-elle d'une voix brisée par l'émotion, — Jeanne, au nom du Dieu qui nous écoute et que je supplie de m'abaltre morte à vos pieds •si je mens, Jeanne, croyez-moi ! — On vous a menti! — Dans quel but, et

dans quel intérêt, je l'ignore, mais on m'a calomniée... Je ne suis coupable de rien de ce que vous me reprochez, je l'affirme... je n'ai rien k me reprocher envers vous... rien!... rien!... rien!...

Les sanglots de Victorine éclatèrent.

Elle poursuivit :

— Ah! pauvre femme, malheureuse mère, qui donc vous a menti si lâchement?... Qui donc était à ce point mon ennemi qu'il ne reculait pas devant la pensée de vous faire souffrir ainsi pour m'alteindre^... — De quelle abomination me soupçonnez-vous, grand Dieu! — Jeanne, quand vous aurez entendu ce que je vais vous dire vous regretterez vos insultes... Vous les regretterez de toute votre âme, et vous n'éprouverez plus pour moi qu'une profonde compassion!...

Jeanne regrettait déjà.

Les sanglots de Victorine, les cris indignés de protestations échappés de ses lèvres, les notes déchirantes de sa voix, lui remuaient le cœur, et sans savoir encore ce que la fleuriste allait articuler pour sa défense, elle sentait la pitié remplacer la fureur.

— Écoutez-moi, — reprit Victorine en tendant vers Jeanne ses bras tremblants, tandis que son visage décomposé ruisselait de larmes, — je ne sais pas comment vous avez appris le triste secret de mon passé... ce ne peut-être que par le lâche qui le connaissait, et celui-là c'est l'homme au monde qui m'inspire le plus de répulsion et de mépris... l'homme que vous m'accusez d'aimer!

« Oui, j'ai commis une faute avant mon mariage, mais le complice de cette faute n'était point Paul Héraud, l'infâme!

<• Celui que j'aimais... celui à qui j'avais donné mon cœur tout entier, et qui n'aurait jamais trompé ma confiance... celui dont j'aurais porté, dont j'aurais su faire respecter le nom, celui-là est mort...

« Je l'ai pleuré longtemps, sincèrement, puis la blessure faite à moh cœjr s'est cicatrisée, et j'ai donné ce cœur en toute sincérité, en tout* loyauté, à mon cousin Kugèiie Loiseau, qui m'aiinail ou qui croyait m'aimer...

" Eu épousant Eugène, je lui cachai ma faute que je croyais inconnue du monde entier. — J'eus tort peut-être, mais qui donc à ma place aurait eu le courage d'attrister, d'éloigner peut-être son fiancé par un inutile aveu de l'irréparable'.'...

Il .Mariée, je suis devenue une honnête femme, t'I toujours, (juoi qu'il arrive, je resterai une honn^-te femme! — Je ne tromperai pas mou mari, je ne le tromperai jamais, ([uoiqu'il soit perdu pour moi par le fait, par là volonté de l'aul Ht-raud, l'auli-ur <le toutes mes souH'rances, comme il 'est de toutes le» vôtres!

— Lui ! — balbutia Jeanne, — lui !

— Ah! si vous saviez ce que j'ai enduré par lui! — s'écria Viclorine. — Et vous venez na'accuser de l'éloigner de vous ! — De vous le voler! — Oui, il voulait de moi pour maîtresse!... Oui, il me poursuivait, il m'obsédait de ses déclarations brutales! — Comment avait-il connu le secret de mou passé? je l'ignore, mais il avait l'infamie de se faire de ce secret une arme contre moi! il me menaçait sans cesse de révéler à mon mari ma faute d'autrefois, si je n'en commettais pas une nouvelle en lui cédant!...

« Contre une menace si vile, si monstrueuse, je me suis révoltée! J'ai délié l'infâme d'oser la mettre à exécution. — Et véritablement il n'a point osé, comprenant bien que s'il m'accusait, je l'accuserais à mon tour, mais savez-vous ce qu'il a fait? — Non, non, Jeanne, ne cherchez pas, vous ne devineriez jamais, car c'est invraisemblable à force d'être hideux! — Espérant me réduire, par le chagrin, par les privations, par la misère, il s'est emparé de mon mari, il l'a débauché, l'entraînant dans lés brasseries, dans les caboulots, dans je ne sais quels mauvais lieux où on laisse sa raison, son argent, sa probité... — Il l'a poussé de toutes ses forces vers ce trou abject de l'ivrognerie d'où j'avais espéré le sortir... et chaque fois qu'Eugène, grâce à lui, roulait un peu plus bas, il venait ici, il me parlait de son odieux amour, et il essayait de me prouver que mon unique chance de bonheur était de me donner à lui et de quitter mon mari pour vivre avec lui !...

« Repoussé par moi avec horreur, avec dégoût, il continue son travail souterrain... — Eugène déserte sa maison... il est ivre sans cesse... il découche... il me frappe... — On l'a chassé de son atelier... il n'a plus de travail... — Ici il n'y a plus d'argent... — C'est la misère qui vient... — Paul Béraud vous a abandonnées, dites-vous! Mais je n'y suis pour rien, moi! Et si mon mari m'abandonne, Paul Béraud en est l'unique cause. — Je suis aussi malheureuse que vous... comme vous je soutire... je pleure comme vous, et vous venez me reprocher d'être la maîtresse de mon mortel et implacable ennemi!... Ah! Jeanne! Jeanne! vous êtes bien injuste! vous êtes bien cruelle!...

Et Victorine épuisée, n'ayant plus la force de se tenir debout, se laissa tomber sur une chaise, cacha son visage dans ses mains, et de nouveau ses sanglots éclatèrent avec un redoublement d'amertume.

Jeanne, — avons-nous besoin de le dire, — n'avait pu écouter sans une émotion profonde les explications de la pauvre femme.

Elle se sentait remuée jusqu'au fond de l'âme par tout ce qu'elle entendait.

Elle ne se faisait point d'illusion sur la sincérité du désespoir de celle en qui elle ne voyait plus une rivale, mais une compagne de douleurs...

Li: MARCrWND DE DIAMANTS T:f:!

Jeanne pleurait aussi, elle, ol la petite Lina, voyant les larmes de sa mère, était au moment de sangloter.

— Victorine, chère Victoriiie. — dit tout à coup la jeune femme en allant à la fleuriste et en lui saisissant les mains, — je vous ai ollensée... Je ne savais pas... je croyais... je vois bien à présent combien j'avais tort... — Pardonuez-moi.., pardonnez-moi...

La triste compagne d'Eugèue Loiseaii n'avait pas, en ce moment, la force de parler.

Elle dut se contenter de répondre par une pression semblable à la pression amicale des mains de Jeanne.

— Oui, — reprit celle-ci avec une sourde colère, — oui, cet homme est un misérable... le dernier des lâches!... et quand je pense que je l'ai aimé... qu'il est le père de ma fille... je meurs de honte! .Vh! ma jiauvre Victorine, mes souffrances me font comprendre tout ce que vous souffrez! — Ainsi ce monstre, pour vous contraindre à céder à sa passiou brutale, vous menaçait de vous dénoncer à Eugène!

— Oui.

— Va en même temps il piM'dait voln; ménage en entraînant l'Eugène, en le débauchant!

— Oui...

— Comment n'avez- vous pas dit à votre mari de le tuer? — Comment ne l'avez- vous pas tué vous-même?

— MoQ mari aurait refusé de me croire. . — il est ensorcelé par ce perlide ami... il ne jure que par lui... ne voit que par ses yeu.x... quant à le tuer de ma main, je n'aurais pas pu... le sang me fait horreur...

— Eh bien! je suis plus forte que vous et je verrais couler tout le sien sans pâlir!... — S'il vous a fait du mal il m'en a fait plus encore... — Il m'a dépouillée de tout... il m'a jetée sur le pavé comme une lillr perdue qu'on a prise pour une lirure et (ju'on lâche!... — J'ai Ir droii de nie venger, de nous venger toutes deu.\!... — Jeu userai!...

Ces paroles iHaienl prononcées avec l'accent d'une détenninalion farouche.

— Jeanne, — dit vivement la fleuriste, — prenez garde!...

— A quoi 't

— Ne vous compronujttf/, point jiar ([uehiue acte de violence... Songez à Liua...

— Que voulez-vous qu'elle devienne maintenanl?... — Mon travail pourra-l-il suffire à nos deux existences?... Ce sera la mîsèro noire à laquelle on succombe.

— Ne désespérez pas!...

— Eh! que puis-je espérer?...

— Dieu aura pitié de vous... — Paul Béraud, ce grand coupable, se repentira peut-être, et vous reviendra...

— Lui? — s'écria Jeanne. — Ah! jamais! — Vous ne savez pas ce qu'il a fait, comment ilacombiné son action infâme? — Depuis longtemps il voulait celte rupture... il la prémédilaif... et dans quelles circonstances l'a-t-il accomplie!... Jugez-en...

Jeanne raconta à Viclorine épouvantée les détails que nos lecteurs connaissent déjà, puis elle ajouta :

— Et vous voudriez que je pardonne?... Non! non! c'est impossible! Je dois me venger... je dois venger ma fille!... — Adieu, Victorine... Croyez bien que je regrette du fond du cœur de vous avoir offensée avec une si cruelle injustice!... il ne faut pas m'en vouloir... de fausses apparences m'abusaient... le chagrin me rendait folle... — Oubliez, je vous en supplie...

— Je ne me souviens déjà plus...

— Embrassez-moi... Je jiars...

— Où allez-vous?...

— Chercher les moyens de vivre... essayer tout pour ma fille... — Dieu veuille que je réussisse ; mais, si le travail ne me donne pas du pain pour Lina, malheur à l'homme qui nous a perdues!... Il se sera condamné luimême!

— Jeanne, calmez-vous !

— Je suis très calme... je suis calme comme la Justice!... Adieu...

— Nous nous reverrons, n'est-ce pas? — murmura Viclorine.

— Là-haut, peut-être... — répondit Jeanne en montrant le ciel.

Les deux femmes tombèrent aux bras l'une de l'autre et se tinrent enlacées pendant quelques secondes, puis la jeune mère sortit avec son enfant.

Victorine, restée seule, essaya de se remettre au travail, mais la fièvre faisait trembler ses mains, des frissons glacés effleuraient son épiderme, sa tète lui semblait trop lourde pour son corps, une sorte de vertige emplissait son cerveau.

Elle fut obligée de se traîner jusqu'à son lit, sur lequel elle s'étendit délirante, presque mourante.

Tandis qu'avait lieu jrue de Fleurus la sci;ne si profondément douloureuse à laquelle nous venons d'assister, Paul Béraud et Eugène Loisoau se réveillaient à Vllôlel de Provence, rue de Bucy, l'ex-employé du Crédit Lyon-

LE MAUCIIAM) UK DIAMANTS 733

nais n'a\aiil ni un remords, ni même un regret de sa conduite, et l'ouvrier relieur, com[ilètement abruti par deux jours d'excès consécutifs, ne conservant qu'un souvenir très vague de ce qui s'était passé.

— Ilein, mon vieux, — s'écria Paul, — quelle noce carabinée, hier!... — C'est ça, la vie!...

— Où suis-je donc? — demanda Loiseuu d'un air liébélé.

— Chez moi !

— Oii ça, chez loi?

— A l'hôtel, parbleu!... — Ne te souviens-tu pas de ce que je t'ai raconté? Jeanne à la balançoire et mon mobilier bazardé!... Liberté! libertas!...

Il n'en fallut pas plus pour raviver la mémoire de Loiseau.

— Oui... oui... — bégaya- l-il, — came revient... J'ai encore découché...

— Tu en avais bigrement le droit!... ou est homme ou on ne l'est pas ! . . .

Le relieur éprouvait un vague sentiment de confasion et de regret.

— Qu'est-ce que va dire Viclorine? — hasarda-t-il. Ce à quoi Paul répliqua d'un ton moqueur :

— Yictorine?... Pardieu! elle t'attend pour te faire une scène cpii se portera bien! — Elle collectionne ses épithètes... — les mots d'ivrogne, de fainéant, de mauvais mari, vont te tomber sur le dos dru comme grêle! ça n'est pas drôle de rentrer chez soi pour entendre ces choses-là.

— Faut j>ourlant bien que je change de linge... — murmura Loiseau en jetiint un coup d'œil peu fier sur le devant fripé et souillé de sa chemise.

— Du linge? — il y en a ici, mon garçon. — Ouvre la malle que tu vois dans ce coin et prends une chemise... — Tu sais ijue le gainier va venir nous chercher pour déjeuner...

— Ah! le gaînier va venir...

— Oui. — Festival complet aujourd'hui... — Ou ira manger une fiiUire à Joinville-Je-Pont...

— Mais, Victorine... — hasarda pour la seconde fois le relieur.

— Ah! lAche-moi le coude! — interrompit l'aul iJéraud jouant l'impatience. — Tu es rasant avec Victoiine! — tieus-tu donc tant (jue ça à continuer aujourd'hui la di.slribnlion des gilles d'hier? — Fichtre! lu n'y allais pas de muin morte.

Loiseau baissa la lèle.

Il éprouvait, malgré lui. un vif sentiment de honte.

— Tu n'iras donc pus à lun bureau aujourd'hui? — demanda-t-il.

— Point de bureau, mon vieux .. — J'en chanj;e...

— Décidémrnl lu i-ntres chez Veirièro?

— Oui.

— Ouand commenceras-tu ton service?

— Lundi, puisque c'est demain dimanche. — D'ici là nous avons le temps de la couler douce... — Lundi, tu chercheras du travail, et jusqu'à ce que tu en aies trouvé, ma bourse est à ta disposition... au moins comme ça tu ne seras pas forcé d'entrer dans le premier atelier venu... — Quant à Victorine, veux-tu suivre un bon conseil? — Eh bien! envoie-là (l'uKjnc)!

Loiseau ne répondit pas.

Il changea de linge sans prononcer un mot.

Une oppression singulière le mettait mal à l'aise.

Une voix intérieure lui criait :

— Reviens à toi... Rentre chez toi... Demande pardon à ta femme, qui le pardonnera... et cherche du travail, que tu trouveras...

Peut-être allait-il prendre le parti de se séparer de Paul Déraud, mais l'arrivée de William Scoot, sous la forme du gaînier Lebourguignon, changea le cours de ses pensées et imposa silence à cette voix qui lui parlait tout bas.

Les bonnes inspirations du relieur s'envolèrent, et les trois hommes partirent pour Joinville où la friture de goujons les attendait.

Revenons à Flogny, l'agent de la Sûreté, que nous avons laissé sonnant à la porte de l'hôtel du boulevard llaussmaiin.

Dans la journée, selon les ordres de Jules Verrière, tout le personnel était parti pour Malnoue, à l'exception de la cuisinière, du valet de chambre et du cocher.

On venait de sortir de table lorsque le timbre de l'hôtel résonna. — Angélique et sœur Marie étaient remontées chez elles afin d'achever quel- (jues préparatifs de départ. — Arnold Desvignes causait dans le salon avec son associé.

Aussitôt après avoir sonné, Flogny vit la porte s'ouvrir : il entra, se trouva en face du concierge et lui dit :

— C'est bien ici, n'est-ce pas, monsieur, l'hôtel particulier de M. Jules Verrière, banquier?

Réponse affirmative du concierge.

L'agent poursuivit :

— Cet hôtel est également habité, si je ne me trompe, par une religieuse ?

— En elTet, monsieur, sœur Marie, religieuse de Saint-Vincent-de- Paul...

— Je désirerais parler à sœur Marie. — Je dois ajouter, pour servir d'excuse à mon apparente indiscrétion, qu'il s'agit d'une chose de grande importance.

— Eh bien! monsieur, traversez la cour et montez les marches du per-

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