I.i: MAlïi;iIAM) LE DIAMANTS
(„, lul.l .|\ri,li..i.r .11],- I,- vr.j.ljrrlll^ diV;iirlil I r.H f]-,.!' pour illl.iri.liv lllr
ron. — l.i' valet de rliamhifi vous alliMidia ou vous rt'JDiinIra diiis le vcslibiilfl.
Tout rii (lisaiil ri' i|iii |in''ro(l(!, I(! roiicioi'ue faisail ri-sinmiT le liiolui' annonrant un visiteur.
l''loL'ny, se conformant aux imliratioris rin'il venait île recevoir, traversa la cour cl j^ravit les degrés.
LiV, 9.1. R rtllY. /-ilil. - H..,,n..lurtl..n ir,l.r<lil.;. 9.1
Le valet de chambre se trouvait déjà sur le seuil du vestibule pour lui demander :
— Vous désirez, monsieur?
— Une courte audience de sœur Marie.
— Sœur Marie est remontée dans son nppartemeni, et je doute qu'elle veuille recevoir à celte iieure avancée déjà...
— Je suis forcé d'insister, monsieur... — 11 est urgent que sœur Marie me fasse l'honneur de m'accorder quelques minutes... — l'allaire qui m'amène est sérieuse et ne peut se remettre...
— Voulez-vous me dire votre nom?
— Je n'ai pas l'iionneur d'être connu de sœur Marie... — Ayez l'obligeance, cependant, de lui remettre cette carte...
Le domestique prit la carte que hii tendait le visiteur, y jeta les yeux, fit un mouvement de sur]>riso et regarda curieusement celui qui venait de la lui remet Ire.
C'est que le petit carré de bristol portait ce nom :
FLOGXY
Et, au-dessous du nom, ces mots :
Inspecteur de la Briçfade Je Sùreir
39, rue l'rancois-Miron.
— Entrez, monsieur... — dit le valet après une seconde d"hésilation. Et tout en introduisant le nouveau venu dans le vestibule, il ajouta ;
— Attendez un instant...
Puis il souleva une portière et disparut.
— Singulière visite! — murmura-t-il. — Je crois que je ferai bien d'avertir monsieur... • — (Juc diable ça peut-il signilier?...
Bref, au lieu de monter chez sœur Marie qui. nous le savons, se trouvait auprès d'Angélique, il alla droit au salon.
— Qu'y a-t-il"? — lui demanda le banquier.
— Une visite bien drôle, monsieur.
— Quelle visite?
— Un inspecteur de la Sûreté...
Verrière et Arnold Desvigiies tressuiUireiil eti écliangeanl un regard furtif, et malgré son empire sur lui-même lassassiu dlùieune Béraud devint pâle.
— A-t-il dit ce (ju'il voiilail, cul impoiluu'.' — lit le maîire de la maison en s'etîorcjanl dallermir sa voix.
— Oui, monsieur... — il désire une entrevue avec sœur Marie... — il prélend avoir à l'entretenir de olioses de la plus haute iniporlance et ijui ne soullrent aucun relard...
Arnold Desvignes avait eu le temps de se remellre.
La visite de l'agent de police anuougail un danger, ceci puur lui ne faisait pas l'ombre d'un doute, mais ce danger n'était point immédia', donc il serait vraisemblablement possible de parer le coup.
— Je crois, — dit-il à son associé, — que vous feiiez bien de parler à cel homme avant de l'adresser à votre n.è.-e...
Un regard signilicatif appuya le couse. 1. Verrière comprit.
— Quel est le nom de cet agent'.'... — deniauLa-i-il.
— Voici sa carte.
— Floijiiij, inspecleur de la liritjadc de Sùnlv, 3'J, rue Fraurois-Miroii... — lut le banquier à haute voi.x. — Amenez ici monsieur Flogny...
Le domestique sortit.
— Gardez celte carie, — dil \i\enieut Desvignes, — et ne vous Iroublez dans aucun cas... — il faut savoir ce que ce policier veut à sœur Marie...
— Si par hasard il refusait do [tarler, laites venir votre nièce... — ils seront ainsi dans la nécessité de s'expliquer en notre présence...
— J'ai peur... — balbutia Verrière, — l'idée que la police est chez moi nie glace jusqu'aux moelles...
— Allons... allons, du calme! Inutile de vous mttlre mu'd-l en lèle!...
— 11 n'y a peut-être rien d'inquiélantdans ce qui nous étonne... — D'ailleurs, avant quelques secondes, nous saurons à quoi nous en tenir...
Verrière réagit de son mieux contre l'émotion (ji i l'écrasail, et commanda à son visage de se rasséréner.
La porte du salon se rouvrit et le valet de chambre s'eli'aça pour laisser passer l'agent, qui entra l'écliim; courbée et le chapeau à la main.
Ln se voyant en présence, non d une religieuse mais de deu.x hommes, il s'arrêta, surpris.
Verrière, reprenant son a[)lomb liabiUiel, lit (lueiques pas à sa rencontre et lui ilil, après un salut s(jmmaire :
— Vous êtes inspecteni- de la Sûreté...
— Oui, monsieur.
— Vous avez témoigné lu désir de voir sœur .Maiie...
— J'ai même insisté beaucoup, et croyez, monsieur, que cette insistance avait des motifs sérieux...
— Veuillez me les faire connaître...
Flogny lit un haut-le-corps.
— Mais, monsieur... — commença-l-il.
— Sœur Marie est ma nièce... — interrompit le banquier.
— Ah! — murmura l'agent dont la surprise grandissait.
— Ma nièce, oui, monsieur... — De plus elle habite ma maison, près de ma fille, et elle est très jeune... Tout cela m'autorise à vous demander quelle raison vous conduit chez moi... — Est-ce un motif particulier, ou — (si invraisemblable que cela paraisse) — est-ce une affaire de police'.'...
Pour Flogny, nous le savons, les instants étaient précieux.
Ces lenteurs le mettaient hors de lui.
Il lui fallait à tout prix voir Misticot, ou du moins savoir où le trouver.
— C'est uneallaire de police, en cllet, monsieur... — répondit-il. — Je vous prie instamment de me laisser communiquer sans relard avec sœur Marie. — Il n'y a pas un instant à perdre!... — Si vous connaissiez le motif de ma démarche, vous n'hésiteriez point!...
— C'est justement ce motif que je désire connaître... — En qualité do chef de famille j'ai le droit et le devoir d'èlre mis au courant de ce qui se passe chez moi !
— Et moi, monsieui', j'ai une consigne... — pour nous autres comme pour le soldat, la consigne est sacrée... — je ne puis parler, sauf à sœur Mûrie; mais si tel est voire bon plaisir c'est devant vous que je lui adresserai quelques questions en la suppliant de me répondre...
— Soit, monsieur...
Verrière frappa sur un timbre.
Le valet de chambre se présenta.
— Priez ma nièce de vouloir bien se rendre ici... — lui commanda le banquier.
Flogny avait jeté un regard interrogateur sur le cadran de la pendule.
Les minutes succédaient aux minutes avec une elîrayante rapidité.
Après la sortie du domestique le plus profond silence régna dans le salon.
On n'entendait que le tic lac monotone du balancier.
Arnold Desvignes avait pris un journal sur lequel il paraissait concenirer son attention, mais ses yeux se tournaient en dessous vers l'agent de police.
Verrière, pour se donner une contenance, allait et venait dans le salon.
Sœ.ur Marie parut.
— Vous m'avez fait prier de descendre, mou oncle!' — dit-elle.
— Uni, ma chère iiièci;.
— Permettez-moi de vous demander pourquoi?
— Pour savoir ce qu'il jieul y avoir de commua entre vous et la l'olice de Sûreté...
— La Police de Sûreté! — répéta sœur Marie stupéfaite.
— Parfaitement. — Voici l'un de ses inspecteurs qui se présente ici pour vous questionner.
En même temps le geste du banquier désignait Flogny. Sœur Marie se tourna vers le visiteur.
— Pour me questionner, moi! — s'écria-l-elle avec une iuquiélude qui n'échappa point à Desvignes.
Fiogny s'avança.
— Pour vous questionner respectueusement, oui. ma sœur... — lit-il en s'inclinant devant la religieuse.
— Il m'est impossible de comprendre! — Que voulez-vous savoir? — Que puis-jc vous dire?
— Vous pouvez me dire si vous connaissez un jeune garron qui s'appelle Stanislas Dumay et qu'on surnomme Mislicot:'
Sœur Marie devint paie.
Arnold Desvignes fit un mouvement léger, mais toujours maître de luimême il ne changea pas de position et sembla plus que jamais s'absorber dans la lecture de son journal.
— Je connais, en clîel, Stanislas Dumay... — répondit la religieuse. Jules Verrièie, ne se souvenant jioint de ce nom, (jui cependant avait
été prononcé plusieurs fois devant lui, s'écria :
— Qu'est-ce que c'est que ça, Stanislas Dumay ?
— C'est cejcune garçon renversé par un des chevau.x de votre voilure, mon oncle, quand je suis allée visiter avec Angélique les travau.x du Sacré-Coîur... Ma cousine vous a parlé de lui et vous l'a même présenté, m'a-t-elle dit, au mariage d'Eugène Loiseau. — C'est un petit Parisien intelligent, actif et honnête... Un brave enfant (jui mérite (ju'on s'occupe de lui et qu'on lui témoigne de l'intérêt...
Puis, se tournant vers Flogny, la religieuse, remise on possession du sang-froid qui ne l'avait abandonnée que pendant une seconde, ajouta :
— Ce n'est pas sans doute, monsieur, la seule question que vous ayez à m'adresser...
— En effet, ma sœur.
— Parlez donc!... —Serait-il arrivé quelque chose de ficheu.'i à ce jeune garçon et se recommanderait-il à moi?
— Si j'avais vu Stanislas Dumay, ma sœur, je n." vous dérangerais pas en ce moment.
742 LK MAIICIIAND DE UIAMAMS
— Esl-ce son adresse que vous voulez connaître?
— Je la connais...
— Alors, je ne m'explique pas...
— En deux mots, je vais vous expliquer, moi, ce qui vous parait incompréhensible... — Stanislas Dumay a quitté ce soir son domicile pour partir en voyage... — Peut-être à cette heure le chemin de fer l'emporte-t-il vers l'endroit qu'on lui a désigné... Mais s'il est parti, tel est mon impérieux besoin de le voir, de lui parier, que je partirai, moi aussi, alin de le rejoindre...
— Eh bien, monsieur?
— Eh bien, ma sœur, on suppose que vous savez, vous, vers quel endroit s'est dirigé Stanislas Dumiiy...
— Moi!
— On a même tout lieu de croire que, s'il a quitté Paris, c'est par votre ordre...
Sœur Marie pàlil de nouveau, et celte pâleur n'échappa ni à Flogny, ni à Desvignes, dont la présence la mettait à la gêne, puisqu'il s'agissait de Misticot parti dans l'unique but de se renseigner sur son compte.
Cependant, elle répondit d'un ton presque ferme :
— Vous vous trompez, monsieur... et en admettant que vous ne vous trompiez pas, je me demande de quel droit vous venez me questionner...
— Du droit inprescripLible de s'éclairer par tous les moyens qui appartient à la Justice et à ceux qui la représentent... — Je m'adresse à vous, ma sœur, parce que je suis certain que vous pourrez me renseigner...
— Certain '^.. — ré})éta la religieuse avec un geste d'incrédulité.
— Oui, ma sœur, — répondit Flog-ny payant d'audace, — matériellement certain! — vous savez où est Stanislas Dumay, et je vous sujqdie de me le dire!...
— Que faire? que faire? — se demandait la nièce du banquier au comble de l'embarras, de l'irrésolution, de l'anxiété. — Répoudre franchement, révéler où j'ai envoyé Stanislas Dumay, c'est apprendre à l'associé de mon oncle que je le soupçonne et que j'agis contre lui, c'est le mettre sur ses gardes, c'est me réduire à l'impuissance... — Tout serait perdu... Mieux vaut nier quand même !
Prenant aussitôt son parti, elle répliqua ;
— Vous vous trompez, monsieur, cl vos prétendues certiludes ne sont que des suppositions... Je ne sais rien... je n'ai rien à démêler avec la police... il serait donc inutile de pousser plus loin un entretien sans résultat possible...
Et la religieuse se dirigea vers la porte du salon.
— iMa sœur, masœu-, — s'écria l'agent de la Sûreté, — je vous en conjure, restez un instant encore...
— A quoi bon?...
— Je vous ai dit que le motif de ma dcman'he était grave, mais je ne vous lai pas fait connaître... Il s'agit dun crime...
Sœur Marie s'arrêta.
Arnold et Verrière échangèrent un regard épouvanli'.
— Un crime? — murmura la religieuse.
— Un crime étrange, mystérieux, inexpliqué... — reprit Flogny. El il ajouta en s'adressanl au banquier :
— Un crime t|ui touche à votre famille, monsieur.
— A ma famille! — fil Verrière pâle comme un mort.
— Vous l'ignorez sans doute, — continua l'agent de la Sûreté. — Absorbé par vos allaires vous n'aurez pas In h's articles des journaux, ou tout au moins vous n'aurez pas remarqué le nom de riiomme disparu, assassiné.
— Je ne sais de quoi vous me parlez... — dit le banquier en faisant de prodigieux efforts pour dominer son trouble. — Quel esl ce nom?...
— Etienne Béraud...
Le coup était direct, mais Verrière s'allendait à le recevoir et ne chancela pas.
— Etienne Béraud... — répéta-t-il en jouant l'assurance. — Mon beaufrère s'apjielait ainsi... — Parti pour les Indes depuis j)lus de trente ans, il n'a jamais donné de ses nouvelles et nous avons dû le croire mort...
— Vous vous trompiez en le croyant... — Etienne Béniud, revenant de Calcutta, a été enlevé de l'hôlél où il était descendu, par des misérables qui lonl assassiné jiour s'emparer de la fortune qu'il rapportait...
Arnold Desvignes avait attaché sur son visage un masque imiiénélrable.
Il jirêlait l'oreille d'un air distrait, comme si l'on pailait devant lui des choses les plus indilférenles.
Jules Verrière allait et venait ù grands pas dans le salon d'une façon loule machinale, n'ayant qu'à peine la conscience de ses mouvements.
— Il esl imj)ossibli; que Stanislas Dumay soit impliqué dans ce crime eliroyabl»!... — balhulin la religieuse.
— Aussi ne l'est-il point, ma scuur, — répondit le policier, — miis il [leul me nn-llre sur la piste de deux des assassins...
74'. LE .^lARCHAND Dl-: DIA.MAMS
— Lui, cet enfant!
— Oui, ma sœui. ..
— Et comment cela:'...
— Ces assas.sins", je les connais de nom... lui les connaît de vue... Arnold se sentit frissonner. — U lui sembla que le triangle d'acier de
la guillotine effleurait sa nuque.
Flogny poursuivit :
— Le hasard m'a conduit aujourd'hui même dans une maison où tout m'a été dévoilé...
« J'ai retrouvé la voiture qui a servi à l'enlèvement d'Etienne lîéraud...
« Sur le parquet du siège de cette voilure, le jour de la noce d'Eugène Loiseau, Mislicot avait déniché une médaille qu'un signe particulier, un défaut dans la frappe, rendait facilement reconnaissable, médaille vendue par lui à l'un des hommes que je soupçonne, dont les noms me sont connus, je vous le répète, et dont Mislicot connaît les visages... — Peut-être sait-il où je pourrai les rejoindre à celte heure... ils étaient trois... — que je tienne les deux premiers, j'arriverai vite au troisième...
« Jusqu'à ce jour nous étions restés en pleines ténèbres, sans un indice... Condamnés à l'inaction absolue, puisque nous ne savions même pas où chercher.
« Aujourd'hui la lumière se fait.
« Quand j'aurai vu Mislicot, je pourrai aller trouver mes chefs, et je leur dirai : — Nous tenons la i>isle, et la /jimnc!
« Nous agirons alors, et il ne se passera guère de temps, je vous l'affirme, avant qu'Etienne Béraud soit vengé! »
Verrière avait cessé de marcher.
11 demeurait immobile, inerte, et regardait Arnold avec effroi.
— Perdus ! — se disait-il tout bas. — Nous sommes perdus... Arnold, lui, paraissait très calme.
Un étrange sourire plissait ses lèvres.
La jeune religieuse, étonnée de leur altitude, les regardait tous deu.\.
Flogny poursuivit avec animation :
— Vous connaissez maintenant, ma sœur, le très puissant molil ijui me fait désirer avec laiit d'ardeur voir SUuiisias Dnniay et le voir sans retard...
« Depuis plus d'un mois les assassins n'oul (jue trop pu prendre leurs précautions pour nous échapper!... — 11 ne faut pas leur laisser plus longtemps le champ libre!...
« La victime des meurtriers appartient à votre famille, i»uisque vous êtes la nièce de M. Verrière qui va se joindre à moi, j'en suis sûr, pour
J>: iiic dt-ne (le tout, même dos grands arbres, même des brins d'herbe,..
VOUS prier do me dire oii vous avez envoyé .Mi.slicul... — lininédiateinotil je me mettrai eu roule pour le joindre...
— Oui... oui... parlez, ma nièce... — bégaya le i)an(iiiier, la KO'ge sèrhe, les lJ;vres tremblantes. — 11 s'agit d'un proche parent... il faut rin'Ktienne IJéraud soit vengé!...
.Mille pensées confuses et contradictoires s'agitaient dans le cerveau do sœur Marie.
LlV.'.ti. K IIOY. t.lil. — H.(itiKliiili<ih inlerilîU'. ■''♦
74fi \.\: MAliCIIAM) \)K DIAMANTS
Ses lèvres, au moment de s'ouvrir [lour confesser la vérité, se refermèrent soudain.
Avouer, c'était attirer sur elle la colère d'Arnold Desvignes, par conséquent celle de Verrière que son associé dominait. — C'était risquer de rendre Angélique plus malheureuse encore, car les deux hommes ne manqueraient pas de faire tomber sur elle une partie de leur exaspération.
Mieux valait se taire, au risque de laisser le crime impuni.
— Jen'ai chargé M. Dumay d'aucune mission, je vous le répète, monsieur, — répliqua-t-elle, — je ne sais où il est... — Je ne puis rien vous apprendre...
Et la jeune religieuse se retira.
— Ah! malheur! — s'écria l'agent de la Sûreté avec l'accent d'un véritable désespoir. — Sentir que l'on louche au but... que l'on va pouvoir agir... qu'on n'aura qu'à étendre la main pour la poser sur les gredins et pour les cueillir... et voir tout s'effondrer ainsi! — Parole d'honneur, il y a de quoi se donner au diable! — (Jui sait quand ce garçon reviendra"? — Où le chercher à l'aveuglette?... — Encore des lenteurs! Toujours du temps perdu!... — C'est une all'aire flambée!...
Complètement découragé, Flogny se préparait à quitter le salon. Arnold Desvignes, qui s'était avancé vers lui. lui toucha légèrement l'épaule et lui dit :
— \ous vous y êtes mal pris, monsieur.
— Mal pris? — répéta le policier surpris de celle intervention.
— Oui. — Stanislas Dumay, j'ai tout lieu de le croire, est aux gages d'une Société qui s'occupe de propagande religieuse... — Sœur Marie appartient elle-même à celte Société, dont les statuts commandent un silence absolu sur tout ce qui concerne les agissements des affiliés... — Vous êtes venu justeunenl vous adresser à elle, qui ne pouvait répondre sans violer les statuts, mais vous ne vous trompez point. Stanislas Dumay a quitté Paris ce soir même sur l'ordre de sœur Marie...
Verrière regardait Arnold avec un ahurissement indicible. Il cherchait en vain quel pouvait être le but de l'histoire fantaisiste racontée par son associé.
Flogny, lui, dévorait les paroles de Desvignes.
— Et vous savez où sœur Marie a envoyé Mislicot? — demanda-t-il.
— Oui. — Un hasard me l'a fait connaître.
— Consentirez-vous à me l'apprendre?
— Je n'ai aucune raison pour vous le cacher... j'ai même un intérêt réel à vous l'apprendre, puisqu'il s'agit d'amener la capture des assassins d'un }iarent de M. Jules Verrrièro. dont je suis l'ami et l'associé...
— Ah! — fit l'agenl. — vous êtes l'Mssocié de M. Jules Verrière...
— Oui. — Donc, ce qui le louche me touche... — Stanislas Dumay est parti ou doit partir ce soir pour Bléré, département d'Indre-et-Loire, et selon toute apparence les affaires de la Société do propagande l'y retiendront plusieurs jours...
— Je vous remercie, monsieur, — dit le policier. — c'est donc à Hléré que je dois me rendre pour retrouver Misticot... et je vais le faire...
Il allait se retirer.
Desviçnes. qui venait de jeter un coup d'œil sur les aiguilles de la pendule, avait ses raisons pour le retenir encore un peu.
— Vous n'avez donné aucun détail à .M. Verrière, — lui dit-il, — au sujet du terrible événement qu'il ignorait et qui le plonge dans une stupeur douloureuse.
Le banquier lit un effort pour parler.
^ En effet, monsieur, — murmura-l-il. — je voudrais des détails... Songez qu'il s'agit de mon beau-frère assassiné.
— Assassiné, nous avons tout lieu de le croire, — répondit Flogny, — mais certainement disparu, le jour même de son arrivée à Paris, rue Joubert, Hôtel des Indes...
— Comment n'a-t-on point prévenu la famille?... — demanda Arnold. — Comment M. Verrière n'a-t-il pas été avisé:*...
— La police ne connaissait point encore les liens de parenté d'l"'iienno Héraud...
— E.\pliquez-nous. du moins, — reprit le banquier, obéissant à un signe imperceptible d'Arnold, — e.\pliquez-nous dans quelles circonstances le crime s'est accompli...
A son tour Flogny regarda la j)ondule.
— Monsieur, — dit-il. — j'ai hi\te de partir pour rejoindre Stanislas Dumay... — Je vous en prie, ne me retenez point...
— 11 est sans importance que vous le rejoigniez quelques nunutes plus 1<jI ou quelques minutes plus tard... — répliqua le barujuii'r.
— E.\cus('z-Mioi, monsieur... — (il l'a^^enl, — cela est, au contraire, de grande importanci-... — Je connais les heures de départ des trains pour Tours... — Si je pouvais rejoindre Misticot à la gare du chemin de fer d'Orléans, je n'aurais pas besoin de le suivre jusqu'à Bléré... — A mon retour, je viendrai vous instruire de tout ce que vous désirez connaître...
— Un seul mot, — dit Arnold, — et vous serez libre... — Qui vous a mis sur la piste que vous suivez en ce moment?
— Le dieu des policiers... le hasard!...
— Vous connaissez les noms de deux des assassins présumés d'Etienne Béraud?...
— Oui, monsieur.
— Quels sont ces gens?...
— Deux Irlandais affiliés à une bande de malfaiteurs en Angleterre, condamnés à mort à Londres et sauvés par un homme qui les a fait s'évader de Newgate...
Desvignes regarda de nouveau la pendule.
Elle indiquait huit heures et quart.
Un sourire de satisfaction passa sur ses lèvres.
— Nous ne vous retiendrons pas plus longtemps, monsieur... — dit-il.
— Allez où vous conduit le devoir professionnel, et à votre retour soyez assez obligeant pour venir initier M. Verrière aux détails d'une affaire ténébreuse qui, vous le comprenez, l'intéresse au plus haut point ..
— Je lui promets ma visite et je tiendrai parole... — répondit Flogny. Puis, sans attendre qu'un domestique vînt le guider dans les détours de
l'hôtel, il s'élança hors du salon.
Verrière s'approcha vivement d'Arnold.
— Nous sommes perdus tous deux... — bégaya-t-il d'une voix étranglée.
— Cet homme tient la piste... il ne la lâchera plus...
— Ne me demandez aucune explication, et surtout ne vous laissez point hypnotiser par l'épouvante! — interrompit Arnold en serrant les mains tremblantes de son associé. — Avez-vous de l'argent... là? sur vous?
— De l'argent... — répéta le banquier.
— Oui, dans votre portefeuille... — je ne suis muni que de quelques louis...
Verrière tira son portefeuille.
Arnold le lui prit des mains, l'ouvrit et s'empara de trois billets de mille francs qu'il renfermait.
— Cela suffira... — dit-il ensuite. — Calmez-vous... — Ne laissez pas votre figure refléter le trouble de votre esprit... ne vous inquiétez point de mon absence si je suis obligé de m'absenler, et surveillez de près notre dangeureuse ennemie...
— Ma nièce?
— • Oui, sœur Marie... — Adieu... ou pliilût au revoir...
Sans ajouter un mot et sans attendre les questions que Verrière voulait lui adresser, Arnold gagna l'antichambre, prit son chapeau, son pardessus, et quitta l'hôtel.
Il se dirigea rapidement vers la plus prochaine station de voilures de place, sauta dans un liacre qui lui parut mieux attelé que les autres et dit au cocher :
— Vingt francs pour vous si je suis à la place de la Bastille dans un quart d'heure.
Au bout de quatorze minutes d'une course enragée, et après avoir risqué d'écraser un nombre infini depiétons, le cocher gagnait ses vingt francs.
Arnold prit alors, presque en courant, le chemin de son pavillon du boulevard Beaumarchais, qu'il gardait par prudence, nous le savons.
La nuit était profonde.
L'assassin d'Etienne Béraud avait prévenu sa concierge qu'il s'absentait de Paris, mais qu'à son retour il lui payerait la rétribution habituelle comme si elle n'avait point cessé de faire son ménage. La brave femme ne mettait plus les pieds dans le logis désert, assombri, même en plein jour, par les volets fermés.
Une fois chez lui, Arnold alluma une bougie, ouvrit une armoire où il prit un complet de voyage qu'il endossa, se coiflfa d'une perruque rousse merveilleusement bien faite, ajusta sur son visage une fausse barbe de la même nuance, mit sur sa tête un chapeau mou, glissa dans sa poche un revolver, quelques cartouches, un couteau-poignard et, rendu complètement méconnaissable par son travestissement, il quitta le pavillon après avoir refermé l'armoire et éteint la bougie.
Un nouveau fiacre le conduisit à la gare d'Orléans.
L'express allant à Tours était parti depuis cinq minutes.
Arnold, à qui sa barbe et sa perruque donnaient l'air d'un Allemand, alla s'asseoir sur une banquette; dans un coin mal éclairé de la salle d'attente.
— L'agent Flogny n a pu arriver en temps utile pour prendre le train qui vient de partir... — se disait-il. — II ne pourra prendre que celui de neuf heures quarante-cinq, ou celui de onze heures vingt-cinq... — Dans un cas comme dans l'autre il ne rejoindra pas avant Bléré Misticot qui vient certainement de partir... — Je serai à Bléré en même temps que lui, peut-être avant lui... — Pour un autre tout serait p(;rdu ... pour moi rien n'est même comjiromis.
Le temps passait.
L'associé de Jules Verrière avait les ycu.\ (i.vés sur le guichet où on délivrait les tickets pour l'express de 9 heures 4i) minutes.
Flogny ne se montrait pas.
On annonça que le guichet allait fermer.
Arnold y courut et demanda un billet île première classe pour Amboise.
Trois minutes jilus tard il montait dans le train qui devait l'emporter, et l'agent n'avait point paru. — Voiei pourquoi :
En sortant de l'hôtel de Jules Verrière, P'Iogny s'était hâté de rejoindre le père Loriot.
— Je sais ce que je voulais savoir... — lui dit-il en sautant dans la voiture. — Vite à mou domicile, rue François-Miron, .39... — Je ne ferai qu'y toucher barre. — Il s'agira ensuite d'arriver à la gare d'Orléans avant neuf heures quarante-cinq minutes...
— Nous n'y serons jamais... — pensa Loriot, mais il ne souftla mot et fouetta vigoureusement son cheval.
Rue François-Miron, Flogny ne passa dans son domicile que le temps nécessaire pour prendre l'argent que le chef de la Sûreté lui avait remis, puis il l'edescendit comme une trombe.
Ce temps d'arrêt n'avait pas employé plus de cinq minutes et le poulet (Vliide de Loriot marchait bon train, ce qui n'empêcha pas Flogny d'arriver tout juste à temps pour entendre sifller la vapeur de l'express sortant de la gare.
Sans irritation, sans impatience, il s'informa d'un autre train.
On lui signala le train direct de onze heures vingt-cinq.
— Je prendrai celui-là... — revint-il dire à Loriot. — Conduisez-moi à un restaurant quelconque... — Nous allons dîner ensemble et votre bidet pourra se reposer un peu...
Loriot conduisit Flogny dans un restaurant situé boulevard de l'Hôpital, au rez-de-chaussée de la maison où \Yill Scoot et Trilby avaient loué sous le nom des frères Perron.
L'agent de la Sûreté ne se doutait guère qu'il se trouvait là si près de la demeure des deux gredins qu'il cherchait.
Nous avons vu Trilby, porteur d'une petite valise, quitter en toute hâte son domicile de la rue Fléchier et se faire mener à la gare d'Orléans.
Chemin faisant il avait réfléchi qu'il devait prévenir Arnold Desvignes de son départ pour Bléré.
Il entra donc au restaurant de la gare, et tout en déjeunant il écrivit en anglais quelques lignes rapportant ce qu'il avait entendu, et indiquant l'heure du départ de l'allié de sœur Marie, puis il envoya cotte courte lettre à la rue Le Peietier par un commissionnaire. Ceci nous explique comment Arnold Desvii;nes av;iit jiu se trouver si bien instruit.
Trilby, son déjeuner fini, prit un billet à destination d'Ainitoise pour le train-oninibns de deux heures et demie.
Une fois à Amboise, il fréterait une voiture qui lui ferait francliir les huit ou neuf kilomètres séparant cette ville de Bléré, où il arriverait au moins cinq ou six heures avant Misticot.
m; makciiam) di: diwiams 731
Arnold Desvignes avait eu la même pensée, aussi l'avons-nous vu se faire donner aussi un billet pour Amboise.
En arrivant dans celte ville, à huit heures cinquante-sept minutes, Trilby demanda s'il existait un service de voitures publiques desservant Bléré.
— Le service des dépèches, — lui fut-il répondu, — mais la voiture ne part qu'à trois heures et demie du matin. — Si vous voulez en profiter il faut aller vous faire inscrire au bureau, de l'aulre côté du pont, chez le restaurateur qui est en même temps entrepreneur du transport des dépèches.
Trilby réfléchit qu'il lui faudrait beaucoup de temps pour se procurer une voiture particulière ; qu'il ne lui servirait à rien d'arriver à Bléré au milieu de la nuit, et il alla se faire inscrire au bureau du courrier.
Mislicot, lui, — suivant à la lettre l'itinéraire qu'il s'était tracé, — avait pris l'e.xpress de 8 heures '.V6, et filait à toute vapeur.
A minuit et demi il descendait en gare de Tours, s'informait de l'heure du Iraiu pour Bléré, le lendemain matin, et allait coucher dans un hôtel.
Arnold Desvignes le suivait de près.
A une heure deux minutes, l'associé de .Jules Verrière arrivait à Amboise et de même que l'avait fait Trilby, mais avec un accent tudesque fort prononcé, s'informait des moyens de communication avec Bléré.
Nalurellement, Arnold Desvignes reçut la réponse déjà faite à Trili)y, prit le parti d'aller se faire inscrire et l'inscription opérée, entra pour luer le temps dans la salle du restaurant dont le bureau des dépèches était une annexe.
Cette salle restait ouverte toute la nuit, pour la plus grande commodité des voyageurs.
.\rnold, en en franchissant le seuil, jeta autour de lui un coup d'œil investigateur et tressaillit en voyant Trilby installé en face d'une bouteille do vin de Youvray.
L'ex-clown du Cirque Fernando était méconnaissable pour tout le monde excepté pour son p/ilnni.
Celui-ci se rapprocha de la table où buvait l'Irlaiulais (jui leva la t-tr. regarda le iiouveiu venu, mais ne le reconnut \ta.s.
F/associé de Verrière se rajiprocha de plus en plus et dit en an^lais, d'un Ion très bas :
— Sors... — j'ai besoin de te pail.i'...
Lxxvr
Trilby fiL un mouvement brusque en reconnaissant la voix, se leva, gagna la porte entr'ouverte de la rue et attendit sur le trottoir. Au bout de quelques secondes, Arnold le rejoignit.
— Vous ici! — fit rcx-clown en anglais, — que se passe-t-il donc"?
— Des choses graves, et je suis heureux de t'avoir rencontré... — Tu as retenu ta place dans la voiture des dépêches?
— Oui.
— Tu es sans bagages?
— Je n'ai qu'une valise légère pesant tout au plus quatre livres..,
— Va la chercher... — Je connais la route d'Amboise à Bléré... — Deux heures de chemin à peine. — Nous irons à pied, en nouspi-omeuant... Nous avons à causer...
L'Irlandais rentra, paya sa bouteille, prit sa valise et vint rejoindre son compagnon.
Tous deux traversèrent la ville sans échanger une parole, se souvenant que les murs ont des oreilles, même quand ils semblent endormis.
Le temps était beau, mais sombre... — le ciel sans lune, un peu couvert... — la température presque froide.
Il ne fallut qu'un bon quart d'heure aux deux hommes pour se trouver en rase campagne.
Une ligne noire barrait l'horizon.
C'était la forêt d'Amboise que les voyageurs devaient traverser pour atteindre Bléré.
Arnold ralentit le pas.
Trilby en fit autant.
— Maintenant nous pouvons causer... — dit l'associé de Verrière, — seulement ne parlons par trop haut... — Je me défie de tout... même des grands arbres... même des brins d'herbe...
— Trop de prudence ne nuit jamais...
— Connais-tu Flogny? — demanda soudain Arnold.
— De nom, oui. — C'est un agent de la police de Sûreté.
— Eh bien! cet homme court après Misticot et va demain le rejoindre à Bléré...
— Un agent courant après Misticot! Qu'est-ce que ça signifie?
— Que vous êtes deux niais, Scoot et loi!...
— Qu'est-ce que nous avons donc fait de si bête?
Ce fui !•■ p^ihijn liii-mêiue i|iii vint à sa rencuulix
— A ([ui avcz-vous vendu le cliuval i;l la voilure qui nous ont servis pour l'exiiédition du parc Saint-Maur.'
— A un loueur des IJatignolles...
— Kli liicn! Flogny a trouvé co loueur, et par conséquent celle voiture... ('.a l'a conduit à découvrir que Scoot ou loi vous aviez perdu, sur le siège d.' ladilr voilure un oitjel conipr Il.iiil, um- nicil.iillr (|ui sous avait été