A -MA CAMPAGNE
Les deux lapins, servant ù la coul'uction du dîner de revolver
LiV. 11. F. nOY, Wil. — Kc(>ruJucUon inlcrJile
. Otdieul luéâ par les convives ù coups
Telle était l'euseigue qui s'étalait au-dessus de la porte du restaurant modeste où Will Scoot avait donné rendez-vous à Charles Gérard, devenu Arnold Desvignes.
L'établissement, — ainsi que nous l'avons entendu dire à l'Anglais, — se trouvait à l'encoignure de la rue feaint-Yincent et de la rue des Saules, sur le versant noid des buttes.
Il se composait d'une maison grossièrement bâtie avec de vieux matériaux de démolition, et ne comportant qu'un rez-de-chaussée et qu'un premier étage.
Deux marches de pierres fendues et disjointes conduisaii-nt à la salle d'entrée, de dimension modeste, meublée d'un comptoir d'étain poli supportant quelques brocs, quelques verres et quelques litres; d'une seule table et d'une douzaine de chaises.
Derrière le comptoir se voyait une étroite banquette garnie de moleskine, surmontée d'une sorte d'étagère renfermant des flacons multicolores de liqueurs à bas prix.
Au fond de la salie d'entrée s'ouvrait une porte donnant accès dans ce qu'on appelait le salon, pièce assez vaste, dont une table ronde occupait le centre.
Deux autres petites tables placées contrs les murs servaient à la desserte.
Des chaises dépareillées complétaient le mobilier.
Au plafond un bec de gaz, placé juste au-dessus du milieu de la table, tenait lieu de suspension.
Les murailles étaient blanchies à la chaux, mais disparaissaient complètement sous des dessins et des gravures enluminées provenant à peu près toutes de la collection de deux journaux : la Lune et V Eclipse, auxquels André Gill, leur créateur, avait donné un certain éclat.
André Gill, artiste plein de verve et joyeux compagnon avant que la folie, ce mal de notre siècle, eût touché son cerveau, était jadis un des clients habituels du cabaret que nous décrivons.
11 avait laissé dans l'établissement trace do son passage.
Au milieu des dessins improvisés par des amis, artistes comme lui, on distinguait des pochades échappées à son pinceau.
La principale était l'enseigne intérieure.
L'enseigne intérieure, nous disons bien, car nombre de personnes ne connaissaient le restaurant des Buttes-Montmartre que sous ce nom :
AU LAPIN A. r.ILL
Ce nom était justifié par un dessin du célèbre caricaturiste sur le mur de la pièce d'entrée.
Ce dessin représentait un lapin de choux sautant dans une casserole, coiffé d'une casquette à cinq étages et brandissant de la main droite une bouteille de vin de Champagne dont le bouchon faisait explosion.
Après avoir terminé sa pochade, l'artiste avait écrit au-dessous ; Aa Lapin A. GUI.
Le jeu de mots était amusant.
Le dessinateur était célèbre.
Le nom resta.
Le dessin existe encore aujourd'hui sur la muraille.
Ce salon, dont nous venons de tracer un croquis rapide, avait reçu une appellation qui n'avait rien de vulgaire, celle-ci : Le salon du dîner desr assassins.
C'était sinistre en apparence, mais point du tout en réalité.
Les convives, qui se réunissaient généralement deux fois par semaine, se recrutaient dans les rangs des jeunes artistes peintres et musiciens cherchant leur voie sur les hauteurs de Montmartre, en compagnie de jolies filles peu farouches.
A chaque dîner, on mangeait une gibelotte. — Les deux lapins servant à la confection de ce mets étaient tués par les convives à coups de revolver dans le jardin du restaurant; — de là le nom donné par eux-mêmes de dîner des assassi7is.
Dans le jardin où se commettaient les assassinais de lapins se trouvaient des berceaux garnis de tables qui faisaient de Ma Campayne un restaurant d'été très fréquenté pendant les beaux jours.
Au moment où nous franchissons le seuil de l'établissement, le patron du logis trônait à son comptoir, devant lequel deux hoamies qui venaient d'arriver se trouvaient debout.
Un gamin de quinze ans, assis à une petite table dans un coin de la pièce, déjeunait d'un morceau de pain et d'un angle aigu de fromage arrusés d'un verre de vin.
Les deux hommes debout étaient Will Scoot et Trilby.
Nous connaissons le premier.
Le second pouvait avoir le même âge que son camarade, — de trente à trente-deux ans.
De taille moyenne, très bien bâti, paraissant vigoureux, il avait un visage long et pâle couronné par une chevelure d'une nuance indécise. — Sou costume offrait le même débraillé que celui de Will Scoot.
Un vieux paletot gris, boulonné du haut en bas sur un grand gilet de tricot, lui donnait un air misérable.
Le marchand de vins accueillit les nouveaux venus d'un signe de tète amical.
— Ah! ah !... C'est vous, messieurs du cirque Fernando... — Il y a longtemps qu'on ne vous avait vus par ici...
— C'est vrai; mais ce n'est pas notre faute, — répliqua Trilby, qui parlait le français aussi facilement que son compatriote, — nous n'avons pas un moment à nous, au cirque... les répétitions le jour, les représentations le soir, on est comme à l'attache... — Sans compter que pour venir du cirque chez vous, il faut une bonne demi-heure.
En ce moment, une voix jeune et un peu grasseyante se lit entendre. Celte voix était celle du gamin assis à une petite table et déjeunant de grand appélit d'un morceau de pain et d'un morceau de fromage.
— Est-ce que vous jouerez dans la pantomime prochaine, m'sieu Trilby? — demanda le gamin.
Will Scoot et son camarade tournèrent la tête de son côté.
— Tu me connais donc, toi, le gosse .' — lui dit Trilby.
— C'te farce!... si je vous connais! — Aussi bien que les fontaines Wallace où je m'otlre un bock économique quand je n'ai pas le moyeu de me payer mieux chez le mastroquet ! Songez donc que je ne manque jamais d'aller au Fernando deux fois par semaine... J'aimerais mieux me passer de dîner que du Fernando! !... J'adore les écuyers et les écuyères, moi ! et lus clowns, et les gymnasiarques, et les chevaux dressés, et les chiens, et les singes, et le cochon de M. Médrano, et toute la boutique!... Tenez, vous, m'sieu Trilby, vous me bottez!... — Vous ne pouvez vous imaginer comme je vous gobe quand je vous vois sous la peau d'un ours.
— 11 est certain que je joue les ours avec quelque agrément... — lit en se rengorgeant Trilby très flatté.
— Pas à la ville! .. — continua le gamin. — Je vous ai souvent coudoyé à la buvette et vous êtes rigolo tout plein... — Ah! vous avez le mol pour rire..
— Quand je suis en train...
— Vous y êtes toujours, en train... N'est-ce pas, m'sieur Will Scoot?
— 11 jiarait que lu mi; connais aussi, — dit le second .\nglais en souriant.
— i'arbleu!... l'inséparable de m'sieur Trilby !... — Je vous admire assez souvent sur la jjiste, un fouet qui n'en finit pas à la main, avec un grand habit à queue de pie et un pantalon à bandes d'or, et que vous flan-
qaez des clic-clac aux poulets d'Inde qui portent des demoiselles à maillots roses et à jupons idem, un costume, comme chantait cette autre :
t Qui d'en haut si bas commence, s Et qui d'en bas finit si hautî »
« Nom d'un p'tit bonhomme, j'aime ly ça... — J'suis un entant du quartier, et un client de Fernando I...
— Tout ça ne m'apprend pas ce que je dois vous servir, — interrompit le patron du Lapin A. Giil.
— Un vermouth sur le zinc, — répondit Scoot, — et vous allez prendre nos ordres pour la suite...
— Vous déjeunerez donc ?
— Oui... et nous voulons quelque chose de soigné... de coquet... pour trois... Nous traitons un gentleman... Un directeur de cirque américain qui doit nous engager...
— Alors je vous offre comme premier plat un lapin sauté... la renommée de la maison.
— Shockingt — s'écria Tribly avec une grimace si drolatique que le gamin se mita rire aux éclats.
— Non... non... pas de lapin sauté... — appuya Will Scoot. — Je vais vous dicter le menu.
Le cabaretier prit une ardoise, un morceau de craie, et se prépara à écrire.
Scoot dicta :
— Tranches de jambon d'York et de saucisson de Lyon, beurre frais et anchois comme hors-d'œuvre. — Saumon grillé sauce mayonnaise. — Entrecôte Bercy auxpommes nouvelles. — Salade de légumes. — Fromage de Chester ou de Brie si le Chester manque. — Fruits, café et liqueurs... Quant au vin, ce que vous avez de mieu.x derrière les fagots dans votre cave...
— Ah ! sapristi de sapristi ! — s'écria, en frappant sur la table, le gamin incapable de se contenir plus longtemps. — En voilà, un Baithasar!... Foi de Misticot, qu'est mon surnom, c'est ça qui ouvre l'appétit!... — On vient donc de donner une représentation à vot'bénéfice au Fernaiulo?
— Peut-être bien... — fit Will Scoot en souriant.
— Alors, payez-moi une demie de petit blanc... Ça fera couler le dernier morceau de ma côtelette de fromage.
— Va pour la demie, et nous trinquerons avec loi...
Le patron de Ma Camparjiie apporta les deux vermouths et la demibouleille de vin blanc.
Les Anglais et le gamin trinquèrent, puis Trilby, frappant sur l'épaule de Misticot, lui dit :
— Tu me vas beaucoup, toi, le g-osse ! — Tu es connaisseur... Tu as su m'apprécier sous la peau d'ours... — Je ferais \-olonticrs quelque chose pour toi... — A ta santé !
— Pour quelle heure, votre déjeuner? — demanda le cabaretier.
— Pour onze heures...
— Ca sera prêt.
— Dans le Salon des assassins...
— On y va mettre trois couverts.
Et le patron alla donner ses ordres à la cuisine.
— Monsieur Trilby, — murmura le gamin d'un ton presque timide, car il craignait que sa question ne jiarût indiscrète — combien que vous gagnez au cirque Fernando ?
— Cent quatre-vingts francs par mois...
— Bigre! c'est maigriot !... — C'est pas avec ces appointements-là que vous pourrez vous p;iyer souvent des frichtis dans le genre de celui que vous v(!nez de commander... — Tout de même vous gagnez plus que moi... Mais je ne suis (ju'un moucheron... Quand je serais un homme, faudra voir.
— Quel est ton métier?
— J'en ai trente-six...
— Tu fais la manche :'
Le jeune garçon se redressa d'un air fort digne :
— Faire la manche t — répéta-t-il, — demander l'aumône t tendre la raain!... — allons donc! Misticot ne mange pas de ce pain-là... — Je travaille honnêtement pour me nourrir, me loger, m'habiller et me blanchir... — Je fais mes petits comptes... je me dis : Tu as trente-cinq sous à dépenser par jour n'en dépeyise pas trente-six l... — L'un dans l'autre j'en gagne quarante, et je trouve moyen d'en mettre cinq de côté... — Ça me fait comme une tirelire... une poire pour la soif...
— Dial>le ! tu es intelligent...
— Les petits Parisiens le sont toujours...
— Et quels sont les trenle-si.x métiers dont tu pariais tout à l'heure?
— Voilà : — Je brocante des journaux à cinq centimes... Des chaînes de sûreté... Des anneau.\ brisés... Des jouets pas cher pour les moutards... L'été je vends des Heurs que je vais cueillir dans la banlieue... L'hiver j6 cire les bottes et les souliers... J'ouvre les portières... Je fais des courses... Je distribue des prospectus... Je ramasse des bouts de cigares... — Pour le moment, je vends des médailles à des dames très chic...
— Des médailles de quoi ' — diinanda Will Scoot.
— Des médailles de sainteté...
— Ça se vend donc, cette denrée-là ?
— Je vous prie de le croire... — La clientèle ne manque pas aux environs des chantiers de l'église du Sacré-Cœur que l'on construit sur les buttes. — Ça me donne le moyen d'avoir une chambre très propre que je paye quinze francs par mois ; ça vaut un peu mieux, je crois, que d'aller coucher dans les carrières; sous les ponts et les maisons en démolition...
— Et puis tu es peut-être dévot, — fit Tribly avec un ricanement.
— Je ne suis pas dévot, — répliqua Mislicot très sérieux, — mais je crois au bon Dieu, parce que tout ce que je vois autour de moi, le soleil, les arbres, les oiseaux, me prouve qu'il existe, et, voulez-vous savoir ma façon de penser? Ceux qui n'y croient point sont des imbéciles qui font les malins... et voilà !...
En prononçant ces dernières paroles, Misticot s'était animé. Les deux Anglais riaient de tout leur cœur.
— Mais c'est pis qu'un curé, ce crapaud-là ! — s"écria Will Scoot.
— Si vous croyez me vexer en disant ça, vous vous mettez le doigt dans l'œil jusqu'au coude ! — répliqua le gamin. — C'est un curé, celui de Montmartre, qui m'a appris qu'il fallait être honnête, travailler pour gagner ma vie et ne faire de tort et de mal à personne... — Je m'en souviens... je ne l'oublierai pas... — L'homme qui m'a enseigné ça m'a rendu un fier service, allez ! et, si quelqu'un s'attaquait à lui, on verrait!...
— Allons, allons, ne te fâche pas... — reprit Scoot. — Garde tes opinions... La liberté de coûscience est la première des libertés...
— Aussi je les garde, et rien ne pourrait m'en faire changer... Misticot s'était levé et roulait une cigarette.
— Là-dessus! — ajouta-t-il, — j'ai fuit un déjeuner qui ne m'a pas coûté cher, et bien ari'osé, grâce à vous... — Je vais aller vendre mes médailles... — En voulez-vous une? Ça vous portera bonheur...
Et, prenant sur un coin de la table où il avait déjeuné une boîte de bois noir ayant la forme d'un carré long, il l'ouvrit.
L'intérieur de cette boîte était divisé eu plusieurs compartiments.
L'un renfermait des chapelets, un autre de petites images pieuses, d'autres des médailles de cuivre, et des médailles identiques mais eji argent.
Les deux Anglais regardèrent curieusement.
— Et tout cela, c'est béni ? — demanda Trilby.
— Parfaitement, et garanti, foi de Misticot !
— Alors, —reprit Will Scoot avec un nouveau ricanement, — un coup de goupillon trempé dans l'eau claire, et chacun de ces joujoux devient un porte-veine !
lu tue connais Uonc, toi, lu gosse î lui dit Tiilby.
— Huant à ça, je vous en rcpoiids ! — dit le jjatiiin. - Voyons, prenez m'en chacun une...
11 lira de sa boite deux médailles en argent et, en présentant les deux médailles aux deux Anglais, leur dit :
— C'est vous qui m'élrennerez aujourd'hui... Ça me portera bunhuur, elà vous aussi...
LiV. 12. F. HOY, «dit. — Keproduclioa interdit*.
Scoot et Trilby avaient pris chacun des mains de Misticot une des médailles et l'examinaient. ,
Elles étaient de forme oblongue, ayant deux centimètres de hauteur sur un centimètre et demi de largeur, et offraient à la pai'tie supérieure un petit anneau mobile pour les accrocher.
Sur la face on voyait, g-ravée en relief, l'église du Sacré-Cœur telle qu'elle sera d'après les dessins de l'architecte, avec la date de l'année où ont commencé les travaux.
Sur le revers se lisait celte phrase, mais en latin :
Pour la plus grande gloire de Dieu.
— Combien que ça vaut ? — demanda Will Scoot.
— Un franc tout juste... Ça n'est pas cher...
— Eh bien! nous t'en prenons chacun une, pour te porter chance... — fit Trilby. — Voici quarante sous.
Et il jeta une pièce d'argent sur la table.
Will Scoot regardait toujours la médaille qu'il tenait à la main.
— La mieuoe a un défaut... — dit-il en riant.
— Où ça?... — demanda Misticot.
— Là, au milieu... un petit trou... On voit le jour au travers...
En effet, l'argent n'avait pas été bien lissé au laminage, avant la frappe de la médaille ; une soufflure s'était fendue, et la fente traversait le métal de part en part.
Misticot regarda l'objet, constata le défaut et dit :
— Voulez-vous que je vous la change?...
— Pas la peine, mon garçon... je l'aurais choisie, au contraire... — On prétend que les sous troués portent encore plus bonheur que les autres...
Et Scoot glissa la médaille dans la poche de son gilet.
Trilby en avait fait autant.
Misticot empocha les quarante sous, passa autour de son cou la bretelle qui soutenait sa boite ouverte sur sa jioitrine et en faisait une espèce d'éventaire.
— Eh bien ! grand merci et bon appétit, messieurs les artistes ! — ditil en prenant la cigarette roulée mais non allumée qu'il avait placée sur un coin de la table. — Moi, je vais débiter ma marchandise...
Il ajouta eu s'adressant au patron du Lapin A. Gill :
— A demain, papal... — Je viendrai casser une croûte; dans votre établissement... — Croyez-vus que je sn covonslitue une riche clientèle à moi tout seul, hein, papa ?..,
LE MAllGIIAND DE DIAJUNTS 91
Puis il salua et sortit.
A peine avait-il fait dix pas au dehors qu'il s'arrêta en face d'un homme dont la tournure était complètement celle d'un Anglais. Cet homme fumait un gros cigare.
Le gamin ôta sa casquette.
L'homme au cigare le regarda d'un air étonné.
— Pardon, excuse, monsieur... — lui dit Misticot, — j'ai oublié d'allumer ma cigarette et je n'ai point d'allumettes... — Voudriez-vous me donner un peu de feu?
Le fumeur, qui n'était autre qu'Arnold Desvignes ou si l'on veut Charles Gérard, étendit la main sans prononcer une parole.
Entre deux des doigts de cette main se trouvait son Regalia consumé à demi.
Misticot approcha le bout de sa cigarette du feu du cigare où elle s'enllamma aussitôt.
Tandis que le gamin faisait cette manœuvre, ses yeux se tournaient curieusement vers le visage d'Arnold Desvignes.
Ce visage impassible n'exprimait absolument riea.
Le gamin tira de sa cigarette une boutîée de fumée.
L'ex-employé du banquier de Calcutta allait poursuivre sa route.
— Monsieur est étranger, sans doute... — demanda Misticot.
— AohI yes !...
— Anglais !... je devine ça à l'accent de milord... -- Aoh! yes !...
Le gamin reprit aussitôt, avec toute la volubilité d'un cicérone émérite :
— Milord vient certainement visiter les buttes Montmartre... l'église monumentale du Sacré-Cœur en voie de construction... l'ancien cimetière... — très curieux, l'ancien cimetière... — Je suis un enfant des buttes, moi, milord. — J'ai galopiné tout moutard dans le cimetière... — Je connais des anecdotes sur les tombes comme personne, et, si milord le désire, je serai pour lui le Guide indicateur de l'étranger à Montmartre...
Arnold s'était remis en marche.
Misticot le suivait pas à pas.
Le faux Anglais fit un signe négatif, mais le gamin n'était point du tout d'humeur à lâcher prise si facilement.
— Parfait! — dit-il. — Je n'insiste point, de peur d'agacer milord, mais milord m'achètera bien une médaille... une toute petite médaille... — Ça lui portera chance, et à moi aussi...
Il avait ouvert sa boîte, il étalait sa marchandise et il poursuivait :
— Elles sont argent, milord, et garanties béiiitt-s... — Un franc pièce... — C'est pour rien... absolument pour rien... — Faudrait n'avoir
pas vingt sous dans sa poche pour se refuser ça, et on voit bien que milord a le sac...
Arnold était impatienté de se voir ainsi poursuivi par le petit industriel parisien.
Apercevant à quelques pas de lui l'enseigne de l'établissement oh il avait rendez-vous, il fit ha'.te, fouilla dans son gousset, jeta une pièce de vingt sous dans la boîte ouverte, prit la médaille que Misticot lui tendait, la glissa dans sa poche en baragouinant quelques mots d'anglais, et continua son chemin.
— Merci, milord ! — s'écria le gamin. — Vous êtes un brave homme d'Aiiglischmann! La médaille vous portera veine... à moins que vous ne soyez protestant !...
Arnold venait d'atteindre le seuil du cabaret où l'attendaient Will Scoot et son compère Trilby.
Il gravit les deux marches disjointes et vermoulues qui conduisaient à la porte et il entra.
Misticot, immobile au milieu du chemin, le regardait toujours.
— Tiens ! tiens ! tiens ! — se dit-il en riant — je devine I — Je parie que c'est le directeur américain qui vient pour engager les deux artistes du Fernando ! — Il a tout de même une drôle de binette, ce type-là !... — Pas bavard! oh! non!... quel iroquois ! aoh t yes! ! — Enfin il m'a aciieté une médaille ! — C'est la troisième vendue depuis ce matin... total du bénef : un franc vingt ! et il n'est encore que onze heures I
Le gamin, qui marchait tout en monologuant, remontait la rue Saint- Vincent pour gagner les abords des chantiers de construction de la nouvelle église.
— Tout de même — poursuivit-il en passant de façon brusque d'une idée à une autre, — si le type aux favoris rouges les engage pour l'Amérique, je ne verrai plus Trilby jouer les ours au Fernando... — Ça me vexera... — Il était épatant, cet animal-là, sous sa peau de maître Martin... — Il avait des grognements et des gestes qui me rappelaient mossieu Taillade... — Ah! ils le traitent bien, leur ami l'Américain, le directeur de cirques... — Du saumon, une entrecôte, plus que ça de balthasar !... Ils
. n'ont pourtant pas l'air de particuliers chics et calés, les nommés Scoot et Trilby... — On les prendrait plutôt pour des filous à la côte que pour des honnêtes gens... Eh bien! quoi? qu'est-ce que ça prouve?... — Qu'il no faut point se fier à l'apparence, et pas autre chose...
En ce moment Misticot, qui se rapprochait de la crête des buttes, tressaillit.
On venait de lui frapper sur l'épaule.
Il se retourna et se trouva en face d'un grand garçon de vingt-doux ans
environ, bien bâti, bien découplé, dont le visage remarquablement beau était déparé par une casquette de soie à quatre élaçes, et par deux de ces accroche-cœurs que, dans le langage faubourien, on nomme rouflaquettes, fortement pommadés et collés sur les tempes.
Une petite moustache brune estompait la lèvre supérieure.
Un large cercle de bistre entourait les yeux, très gcands, très noirs et très brillants.
Le teint était brun et d'une pâleur mate.
Une vareuse de laine noire garnie d'un galon bleu, un gilet de velours olive et un pantalon de même étoffe et de même couleur formaient le costume du jeune homme, avec une ceinture bleue serrant la taille sur la vareuse et une chemise de couleur à col ouvert très empesé et à poignets très larges et très longs.
Ce costume, cette coiffure, ces rouflaqnetti'x, faisaient du personnage que nous venons de décrire le type accompli des Alplmmes de barrières qu'on rencontre ;ï chaque pas sur les boulevards extérieurs et qui sont en train de devenir un des fléaux de Paris.
Misticot se retourna.
— Tiens, te v'ih, toi, beau Frédéric... — dit Misticot d'nn ton lies frnid, sans tendre la main à celui qui venait de l'arrêter.
— Comme tu vois, moucheron... — Je viens do porter mon linge à blanchir chez la tanle l'errot... — Faut lonjours être roqucl pour plaire aux femmes...
— Les fcmmi's... tu ne penses qu'à çal — répliqua le gamin m haussant li:s épaules. — Kh hii'ii ! cl l'alrlicr, l'établi, la lime, qu'esl-C(^ (pi'un en fait?
— L'établi... la lime... — répéta Frédéric avec un ricanement. — • .Ah ! mince alors, si tu crois que je vais me salir les mains à lutover le fer et à taper sur les enclumes...
Et il montrait ses mains soignées, dont les doigls un peu conrts auxongles spatules étaient ornés de bagues voyantes.
— Oui... oui... — dit Misticot — je voisbien... t'as les pattes blanches, avec un étalage de bijouterie en vrai ou en fau.x... C'est très chic !... Mais ton état de mécanicien c'était encore plus chic, et lu If lAcli.'s pour ronrir la gueuse...
— Tiens! fini him f|iic jeunesse se passe! — Uapporle-l'en jinmipDur diriger ma har(|iM' ilii bon ctAîi.
— Du côté de Cayenne...
— Ah ! mais non !... Pas de ça, fiston... — Des indélicatesses, jamais !
— C'est donc délicat, ce que lu fais?
— A qui que ça porte préjudice ? — D'ailleurs, les femmes, on les appelle le sexe faible... Faut donc les soutenir en leur prêtant un appui généreux...
— Travaille plutôt.
— Fiche-moi la paix ! Le travail, c'est des blagues !... On s'esquinte le tempérament et on ne gagne seulement pas de quoi la couler douce !... — Moi, je ne m'occupe que de rigoler, et j'arriverai tout de même, puisque, chacun sait ça, on n'arrive à rien sans les femmes, et je les ai dans mon jeu I... — Ah ! fichtre, oui, je les ai bigrement ! — Veux-tu que je t'oll're un mêlé-cass ?
— Non, merci... — Je vais à mon travail, moi...
— Où que ça te mènera, ton travail '!
— Pas en correctionnelle, toujours... et je connais des gens qui n'en pourraient point dire autant. .. Enfin, chacun fait ce qu'il veut. On a une conscience ou on n'en a pas... — Ça le regarde... Au revoir...
ElMislicot fila sans se retourner.
Le beau Frédéric — par abréviation, pour les demoiselles du quartie Rochechouart, le beau Fred — mit ses mains dans ses poches et suivit de l'œil le jeune garçon en goguenardanl.
— Il est rien cocasse, le petit, avec sa morale ! murmura-t-il. — C'est un gêneur qui la fait à la pose!... — Fallait-il l'entendre dire : on a une conscience ou on 71 en a pas ! c'était à se tordre !...
Frédéric tira de sa poche deux ou trois pièces de cent sous, et ajouta, en les faisant sauter dans sa main :
— La voilà, ma conscience !... — Elle a cours chez les mastroquetsf... Les affaires ne marchent point trop mal, mais c'est pas encore ça... — Je suis ambitieux... Mon rêve serait d'être le chéri du coeur d'une cocotte de la haute, qu'ait du mobilier, un guimbardeau sous la remise et des poulets d'Inde à l'écurie... — Ça me botterait de ne plus aller qu'en équipage... — Il faut que ça vienne, et ça viendra.
Puis, le beau garçon frisa d'un geste conquérant sa petite moustache brune et reprit son chemin en fredoimant le refrain si connu de la Périchole :
Les lenimes,
Les femmes.
Il n'y a que (ul...
Misticot, nous le savons, élail remonté dans la direction de la crête des buttes.
Il atteignit l'entrée de la chapelle qui se trouve à côté des constructions de la nouvelle éi^lise.
On y disait la messe de midi.
Le gamin s'installa près de la porte, en dehors, ouvrit sa boîte et se mit à répéter, d'une voix flûtée et insinuante :
— Demandez la médaille du Sacré-Cœur... Demandez les médailles bénites... Ça vous portera chance...
Quittons momentanément le jeune garçon, qui doit jouer un grand rôle dans le cours de ce récit, et retournons à Ma Campa(jne, ou, si nos lecteurs le préfèrent par amour du pittoresque, Am Lapin A. Gill.
L'ex-secrétaire du banquier de Calcutta venait d'entrer dans le cabaret.
Will Scoot et Trilby étaient toujours attablés à l'endroit où nous venons de les voir trinquer avec Misticot.
Au moment où Arnold Desvignes franchissait le seuil, il tournèrent la tête de son côté.
Ni l'un ni l'autre ne le reconnurent.
Le cabaretier-restaurateur, qui sortait du salon des assassins où il venait de mettre le couvert, s'avança vers lui et demanda :
— Monsieur désire ?
Au lieu de répondre directement au patron, le nouveau venu prononça en anglais une phrase qui s'adressait aux deux buveurs.
Scoot et Trilby poussèrent ensemble une exclamation, se levèrent, coururent à lui et lui tendirent les mains.
Un simple coup d'ceil d'Arnold leur fit comprendre qu'ils devaient se tenir sur la réserve.
— C'est notre ami... c'est notre invité... — dit Will Scoot au restaurateur. — Depuis trois ans que nous ne l'avons vu nous ne le reconnaissions pas, tant il est changé...
L'ancien employé de la maison John Mortimer and C» se contenta de sourire.
— Vous pouvez vous mettre à tablt;... on va vous servir.
Et le patron de Ma Campagne désignait de la main l'entrée du cabinet précédant le salo7i des assassins.
Les trois hommes passèrent.
— Parlons anglais.., — fit Arnold à voix basse — c'est ce qu'il y a de plus prudent.
— Yes, my dear... — répondirent à la fois Scoot et Trilby.
On prit place à table devant les hors-d'œuvre, et en face d'une collection de bouteilles poudr(,'USL'.s do l'asjK'ct le plus engaguanl.
Nous ne ferons pas assister nos lecteurs au déjeuner dont ils connaissent le menu.
Pendant toute la durée du repas, il ne fut question que de choses absolument insignifiantes.
Enfin ou servit le café, des liqueurs et des cii^ares.
Le maître de la maison et sa servante n'avaient plus à rentrer dans le salon, à moins qu'ils n'y fussent appelés.
La porte était close.
Alors s'engagea entre les trois convives une conversation en anglais que nous allons traduire.
Ce fut Arnold Desvig'nes qui prit la parole le premier.
— Tu connais le motif qui nous réunit ici ce matin? — demaiida-t-il à Trilby.-
Celui-ci répondit :
— Je sais que vous avez besoin de nous et je ne m'inquiète pas d'autre chose... — Votre arrivée à Paris va nous tirer de la misère noire où nous croupissons depuis longtemps déjà... — Will m'a dit qu'ily avait pour chacun de nous dix mille francs à gagner... — C'est une somme... — Le gain, d'ailleurs, n'est pas tout... — Nous sommes reconnaissants de ce que vous avez fait pour nous là-bas, et nous vous le prouverons en vous obéissant au doigt et à l'œil... — Le camarade Will vous a promis cela en mon nom... Je tiendrai sa promesse comme il aurait tenu la mienne si j'avais parlé pour lui... — Que voulez-vous de nous?... — Que devons-nous faire?...
— Vous tenir sans cesse à mes ordres pendant huitjours...
— Faudra-t-il quitter les emplois que nous occupons au cirque Fernando et grâce auxquels nous mangeons du pain?...
— Imaginez un prétexte et obtenez un congé... — Ne sachant ni quel jour, ni à quelle heure je vous appellerai, il est indispensable que vous soyez libres sans cesse...
— Demain nous serons libres... — Après?
— Il faut faire en sorte de vous procurer une voiture fermée suffisante pour contenir quatre personnes...
— C'est facile.
— Celte voiture et le cheval qui y sera attelé ne devront olTrir absolument rien de caractéristique pouvant fournir un point de départ, un indice, si quelque jour on cherchait à les retrouver. — Après avoir servi, il faudra qu'ils deviennent introuvables...
— On avisera... — Ensuite?
— Je vais réfléchir, calculer, combiner... et demain ou après-demain je vous donnerai mes instructions définitives.
— Puis-je vous adresser une question ?... — hasarda Trilby.
LE MAliCIlAXD DE DIAMANTS
Le cocher, on face du pi'uil, eut la forco de maUriscr ci ilc faire reculer son attelage.
— Parfaitement, mais jo ne promets pas d'y répondre...
— D'après ce que je crois coiri[)rendre, il s'a;.'il d'enlever qiielf|iriiii..
— Tu no te trompes pas...
— Un homme ou mn' liMiiine :"
— Un homme.
— Quo deviendra Ihomine enlevé?
Arnold Desvignes riigardason inlerlocnleiir Itien en face.
Liv. 13. F ItOY, «dit. — IlcproductioD mlerdila. l'.)
98 LE MARCHAiND DE DIAMANTS
— Ceci ne regarde que moi, — dit-il d'un ton sec. — Une fois votre part de collaboration accom[)lie, il ne vous restera qu'à empoclier la somme profnise et à rentrer chez vous.
— Les frais seront élevés pour l'acliat d'une voiture, d'un cheval, et pour d'autres menus détails... — fit observer Scoot, — et vous savez que nous n'avons pas le moyen de faire des avances...
Arnold tira de sa poche un portefeuille, l'ouvrit et y prit trois billets de banque de mille francs qu'il tendit à l'Anglais.
— Ceci doit suffire... — dit-il.
— Oh! parfaitement, la voiture n'ayant pas besoin d'être neuve, et le cheval pouvant être vieux...
— Prends donc alors et séparons-nous... je nepuisg'aspiriermon temps. Scoot empocha les billets de banque.
— Un dernier mot, ou plutôt un dernier conseil — poursuivit le jeune homme en quittant son siège — (Juoique vous vous trouviez à cette heure à la tête de quelque argent, ce qui vous permettra de vivre d'une façon un peu plus large, soyez circonspects, ne changez rien à vos habitudes, en apparence du moins. . . — Ne quittez pas le cirque Fernando sur votre initiative. . . — Si l'on vous refuse un congé, faites-vous renvoyer... c'est ce qu'il y aurait de mieux pour éloigner de vous tout soupçon.
« La partie que nous allons jouer est sérieuse...
« Si je gagne cette partie, elle sera pour vous, grâce à moi, la source d'une fortune suffisante, assurant votre indépendance et vous mettant à jamais à l'abri du besoin...
« Gardez-vous de gâter par quelque maladresse irréparable une si riante perspective... Ne compromettez rien... Soyez calmes et patients comme de vrais Irlandais que vous êtes.
— N'ayez crainte... — répliqua Trilby, — vous serez contents de nous.
— Continuez à fréquenter la maison de la rue de Ponthieu... — Elle nous sera peut-être très utile à bref délai pour savoir ce qui se passera quand les gens de la Préfecture se remueront comme les frelons dans une ruche d'abeilles, mais soyez sur vos gardes et mcliez-vous de la police anglaise dont les détectives vous connaissent...
— S'ils nous connaissent, nous les connaissons aussi... — dit Will Scoot.
Enfin, souvenez-vous que prudence est mère de sûreté.
— Où nous reverrons-nous ? — demanda Trilby.
— Ni chez vous, ni chez moi... — Nous devons nous rencontrer sur un terrain neutre... — Connaissez-vous le restaurant des Quatre Sergetits de la Rochelle ?
— Boulevard Beaumarchais... près de la Bastille ?
— Oui.
« J'irai tous les soirs jusqu'à nouvel ordre, à six heures, y dîner dans la salle du rez-de-chaussée... — Faites comme moi... — Ne vous étonnez point si vons ne me reconnaissez pas... — Je dois changer d'aspect chaque jour... Nous allons convenir d'un signe de reconnaissance qui puisse n'attirer lattention de personne...
— Quel signe?
— Je cherche.
Après un instant de réflexion, le faux Anglais ajouta :
— J'ai trouvé...
En même temps il introduisait deux doigts dans la poche de son gilet et il exhibait la médaille d'argent que lui avait vendue Misticot.
— Ceci... — dit-il.
Scoot et Trilby se penchèrent vers l'objet désigné et poussèrent tous deux à la fois une exclamation d'étonnement.
— Pareille aux nôtres t — dirent-ils ensuite en lui montrant les leurs.
— De qui vous viennent-elles? — demanda-t-il surpris.
— D'un gamin qui était ici avant votre arrivée et qui nous les a vendues...
— Le même que j'ai rencontré, sans doute. — Un enfant d'une quinzaine d'années... — Il me harcelait dans la rue et je n'ai pu me débarrasser de lui qu'en lui achetant cette breloque...
— Ce n'était point de l'argent perdu et vous voyez qu'elle servira toujours à quelque chose.
— Oui, car c'est elle qui me fera reconnaître de vous... — Chaque fois que je viendrai aux Quatre Sergents de la Rochelle et que j'aurai besoin de m'entretenir avec vous, je trouverai moyen de la mettre en évidence... — Alors, vous guetterez tous mes mouvements... — Si je trouve inopportun de lier conversation avec vous dans le restaurant même, vous attendrez que je sorte et au bout d'un instant vous sortirez vous-mêmes.
i< Vous me suivrez à distance et c'est moi qui me réserve d'aller à vous quand je le jugerai convenable...
— Entendu... — dit Scoot.
— Autre chose encore, — reprit Arnold; — nous possédons chacun une
médaille semblable, et c'est un hasard qui nous servira... — Ces médailles deviendront pour nous un signe de ralliement... — Si j'avais à vous faire savoir Jil 'improviste que je vous attends, je déposerais on j'enverrais à votre domicile celte médaille sous une enveloppe ne renfermant qu'une feuille de papier blanc... Elle serait collée au papier avec de la cire à cacheter, juste sous le cachet... — Il serait donc impossible, àmoins d'être prévenu, de soupçonner sa présence que ne révéleraient ni la vue, ni le loucher.
— Très bien inventé... — dit Scoot. —Et si la médaille nous arrive où faudra-t-il aller vous rejoindre ?
— Sous les arcades de la place Royale...
— De quel côté?
— Du côté de la rue Saint-Autoine...
— Mais si nous n'étions pas chez nous quand on y déposera l'enveloppe? — oemanda Trilby.
— Le cas, en effet, est bon à prévoir.. — Eh bien! sur la feuille de papier blanc contenue dans renvelo])|ie j'écrirai l'heure à laquelle je vous la fais parvenir. — Le rendez-vous aura lieu deux heures après, fût-ce même au milieu de la nuit...
— Et si nous avons besoin, nous, de vous voir le plus tôt possible pour quelque affaire imprévue ?
— C'est très simple... — Vous agiriez pour moi comme j'agirai pour vous, et vous enverriez une médaille chez moi...
— A quel adresse?
— Rue des Tournelles, numéro 36... — Retenez bien le numéro...
— A votre nom de Charles Gérard ?
L' ex-employé de John Morlimer secoua la tête.
— Souvtyiez-vous, — fit-il ensuite, — qu'à partir d'aujourd'imi il n'y a plus de Charles Gérard. — Je m'appelle à présent Arnold Desvignes, et je suis professeur de langues étrangères...
Will Scoot posa un doigt sur son front et murmura :
— C'est gravé là...
— Maintenant, — reprit Arnold, — nous nous sommes dit ce que nous avions à nous dire... — Filez, et que rien de ce qui est convenu ne s'efface de votre mémoire... — Je vais régler votre dépense... Passez au comptoir et donnez l'ordre qu'on m'envoie l'addition... — A demain, à six heures, aux Quatre Sergents...
— A demain...
Des poignées de main furent échangées et les deux Anglais s'éloignèrent.
Arnold alluma un nouveau cigare, paya l'addition et sortit à son tour. Une fois dehors il regarda sa montre.
Elle iacliquait deux heures.
Le jeune homme descendit jusqu'au boulevard de Clichy où il trouva une station de voitures.
11 monta dans l'une d'elles, et à la question du cocher lui demandant où il fallait le conduire, il répondit, en baraj;ouinant avec le plus pur accent britannique :
— Au chemin de fer de Vinceunes...
Bon nombre de Parisiens, qu'ils soient croyants, indilTérents, ou même libre penseurs, ont visité, les uns conduits par la foi, les autres par la curiosité, les constructions gigantesques de l'église du Sacré-Cœur.
A côté de ces conslructious — nous l'avons déjà dit — s'élève une chapelle où chaque jour on célèbre les offices, suivis par de nombreux pèlerins.
Dans un corps de bâtiment annexé à celte chapelle se trouvent les bureaux de comptabilité où les oITrandes sont reçues, et où l'on demande la p.jrmission de visiter les travaux — permission toujours accordée.
C'est en face des bureaux de la chapelle que Misticot était venu s'installer, dlin de pratiquer d'une façon aussi lucrative que possible sa petite industrie.
Le commerce, du reste, marchait à souhait.
Pèlerins, promeneurs et curieux affluaient par le beau temps. Les médailles de cuivre et d'argent se vendaient d'une façon presque invraisemblable, et Misticot avait le droit de compter pour le soir sur un fort joli bénéfice, dépassant de beaucoup la moyenne habituelle.
— Trilby Vours m'a porté chance... — se disait le gamin. — Aussi j irai l'applaudir un soir de cette semaine dans la pantomime, si le directeur du Cirque américain ne l'a pas emmené avec son camarade Scoot...
Quoique la montée soit effroyablement raide et longue pour arriver au plateau sur lequel on bâtit la nouvelle église, les voilures la gravissaient eu assez grand nombre.
Fiacres, coupés et landaus amenaient des visiteurs des quatre coins de Paris, et venaient se ranger près des palissades qui de tous côtés entourent les chantiers.
Misticot .semblait se multiplier.
il était partout à la fois, ne laissant passer personne sans lui rebatUo les oreilles de son ùoniment habituel :
— Demandez, monsieur... Demandez, madame, la médaille i'rap|iée en l'honneur de la conslrucliou du Sacré-Cœur... Médaille garantie iiénite, en argent ou en cuivre... — Demandez, monsieur... Demandez, madame... Ça vous [lortera bonheur...
Adroit comme un singt; et vif comme un écureuil, le gamin jiassait à travers la foule la plus compacte presque sans qu'on s'en aperçût.
Son adresse et son agilité ne devaient pas néanmoins le sauver d'un accident.
Les voitures se succédaient sans relâche.
A un moment donné Misticot, qui venait de vendre deux médailles et qui en recevait le prix, n'entendit pas le : Gare ! d'un cocher conduisant une voiture de maître, et qui ne pouvait maîtriser ses chevaux énervés par les aboiements d'un roquet.
Les grands carrossiers anglo-normands firent un brusque écart et le poitrail de l'un deux heurta Misticot à l'épaule.
L'enfant tomba sur le pavé. — Son front porta contre le rebord du trottoir de granit.
Des cris d'effroi partirent de la foule. — Un instant on put croire que le gamin allait être foulé aux pieds des chevaux.
Il n'en fut rien.
Le cocher, en face du péril, eut la force de maîtriser et de faire reculer son attelage.
Misticot, le front saignant, se releva d'un bond.
On l'entoura. — On le questionna.
— Ça ne vaut vraiment pas la peine qu'on s'occupe de si peu de chose ! — répondit-il. — Demain il n'y paraîtra plus... — Le principal c'estque mes médailles soient restées dans la boîte, sages comme des images, au lieu de rouler dans le i-uisseau.
La boîte, en effet, s'était fermée au moment de la chute. — Tout le dégât se bornait à un bouleversement de case en case, désordre facile à réparer.
Tout en rassurant ainsi la foule, Misticot s'essuyait le front avec son mouchoir.
La voiture de maître cause de l'accident — un grand landau — avait fait halte à la porte de la chapelle.
De ce landau descendirent vivement les deux personnes qui s'y trouvaient, une jeune fille et une jeune religieuse.
Elles s'élancèrent vers le petit marchand de médailles.
Pauvre enfant! — fit la sœur de charité, que nos lecteurs ont reconnue
sans doute ainsi que sa compagne, sœur Marie et Angélique Verrière; — vous êtes blessé!
— Et blessé par un de nos chevaux... — ajouta la fille du bancjuirr.
— Ce no sera rien, mam'zelle... ce ne sera rien, ma sœur... — répliqua
Misticot. — Voyez, le sang ne coule déjà plus... — Un peu de vinaigre ou d'eau salée dessus, ce soir, et demain je ne m'en souviendrai seulement pas... — Oh! j'ai la tête duref — ajoula-t-il en souriant, — faudrait autre chose que ça pour l'entamer sérieusement!
— Attendez, mon enfant, — dit sœur Meirie, — je vais panser tout de suite votre blessure!...
— Mais ce n'est pas la peine, ma sœur.
— Je le veux absolument...
Et prenant dans sa poche un étui de bois noir qu'elle ouvrit, la jeune religieuse en tira un petit rouleau de taffetas d'Angleterre et une mignonne paire de ciseaux.
Avec ces ciseau.x elle détacha une étroite bande de taffetas qu'elle appliqua sur la coupure du front de Misticot.
— Là... — fit-elle ensuite. — En effet, ce ne sera rien; mais nous sommes désolées, ma cousine et moi, d'avoir été la cause involontaire de votre accident... — Pauvre enfant, vous auriez pu être brisé...
— Vous nous pardonnerez, je l'espère, — ajouta la jeune fille en glissant dans la main fermée du petit marchand un louis qu'elle venait de tirer de son porte-monnaie.
.Misticot sentit le froid de l'or, ouvrit la main et regarda.
— Qu'est-ce que vous faites donc là, mam'zelle?... — murmura-t-il en devenant rouge comme une pivoine.
— Je vous prie d'accepter cela comme dédommagement bien faible de ce qui vous est arrivé... presque par notre faute...
Le gamin devint grave.
— Ça, — dit-il, — c'est pour plaisanter, n'est-ce pas, mam'zelle? — Je ne demande rien... je ne veux rien... vous ne me devez rien... — Si je suis tombé, c'est ma faute... — Je n'avais qu'à me tenir sur le trottoir comme c'était à faire, et votre poulet d'Inde ne m'aurait pas louché... — Je suis un maladroit et pas autre chose... — Reprenez votre jaunet, mam'zelle, s'il vous plaît...
— Je vous prie de le garder, mon ami... — fit Angélique.
— Ça me contrarie de vous refuser, mais pour ce qui est de ça, nenni... — Ça me rendrait honteux...
— Votre refus me fait de la peine.
— Eh bien! alors, j'accepte... — s'écria Misticot dont une idée soudaine venait de traverser l'esprit, — j'accepte... non pour moi, mais pour de jilns pauvres que moi...
Et s'approchant d'un tronc fixé à la muraille, à côté de la porte de la chapelle, il glissa dans le tronc la pièce d'or; puis, revenant j)rès de la jeune lille et de la religieuse, il ajouta, en s'adressanl a Angélique :
— Vous avez un cœur charitable, mam'zelle, et suffit de vous reg-arder pour voir que vous devez être aussi bonne que vous êtes jolie... — Je ne veux pas d'aumône, non par fierté, mais parce que je n'en ai pas besoin, gagnant ma vie par mon travail... — Ça n'empêche pas la reconnaissance, et si vous n'êtes point heureuse, ce ne sera pas faute que j'aurai demandé votre bonheur au bon Dieu...
Les doux cousines, frappées de ce langage relativement élevé, regardèrent avec étonnement le gamin.
Il continua :
— Je ne suis pas superstitieux, mais je crois à tout ce que le curé de Moiilmarlre, qui est un brave homme incapable de mentir, m'a enseigné quand j'étais petit... — Mon métier est de vendre des médailles; eh bien! j'ai confiance en ma marchandise et rien ne m'ôlera de l'idée que, si les chevaux de votre voiture ne m'ont pas écrasé tout à l'heure, quand je me suis si bêtement fourré sous leurs pattes, c'est à mes médailles que je le dois... — Ça n'estpasplus bête, n'est-ce pas, que de se figurer, comme tant d'imbéciles que je connais, qu'un sou percé porte chance... — Je n'ai point de sou percé, mais j'ai une médaille suspendue à mon cou par un cordon, et je ne m'en sépare jamais... — Eh bien! mam'zelle, donnez-moi la permission de vous en offrir une pareille à la mienne, en signe que vous n'avez point de rancune de ce que j'ai refusé votre jaunet.
En disant ce qui précède, Misticot fouillait les cases bouleversées de son éventaire, et il en retirait une petite médaille d'argent.
— Tenez, mam'zelle, — fit-il, — prenez celle-ci... Angélique, hésitante, se tourna vers sœur Marie.
— Oh! je vous en prie, mam'zelle, acceptez... — poursuivit d'un ton suppliant le gamin, qui avait surpris et compris la question muellc de ]\jiie Verrière, — vous me causerez tant de plaisir!... — N'est-ce pas, ma sœur, que mam'zelle aurait tort de me faire le chagrin de mépriser ma pauvre oITrande ?...
— Tu peux accepter, Angélique... — fit la religieuse en souriant. M"° Verrière prit la médaille.
-— Vous êtes un brave enfant... — dit-elle.
— Quel âge avez-vous, mon ami? — demanda sœur Marie.
— Quinze ans, ma sœur.
— Vous demeurez chez vos parents?
— Je n'ai ni père ni mère. ..
— Quoi! orphelin?
— - Hélas! oui, ma sœur, depuis l'âge de onze ans...
— Mais vous avez au moins une famille qui s'mlércsse à vous?
LE MARCII.LND DE DIAMANTS
^ , LZyài^ Q-^*>id^l
Il s'approcha du tronc et glissa la piice d'or.
— Je n'ai personne... je suis seul au monde... — Mon pi-re esl parti le premier... ma pauvre mère l'a suivi bien vite...
Une larme perla au bont des cils de Misticol et tomba sur sa joue. La religieuse reprit :
— Sans soutien, sans guide, et si jeune, comment gagnez-vous votre vie '{
— Vous le voyez, ma sœur. Aujuiinlluii je vends des objets religieux...
Liv. lî. p. HOV, *dil. — RcprodiitlluD iiilcrdilo. H
106 LE MAUGIIAND LE DL\M.LMS
Demain, si le temps est trop mauvais pour monter aux Buttes, je cirerai des bottes ou je crierai des journaux sur les boulevards... Un autre jour je trouverai un petit truc, mais toujours honnête... — Je sais me contenter de la moindre des clioses, et j'ai confiance en l'avenir... — Comment vous appelez-vous?...
— On m'appelle généralement Misticot...
— Mais c'est un surnom?...
— Oui.
— Pourquoi vous l'a-t-on donné?
— Parce qu'étant moutard je chantais tout le temps un morceau de couplet que j'avais entendu dans une pièce de comédie :
Misticot Est sage et fidèle,
Misticot Est un cLiien modèle!...
Misticot N'a pas un défaut !
Mais mon vrai nom, mon nom de famille est Dumay... Stanislas Dumay...
— Et vous demeurez?
— Rue de la Fontaine-du-But, numéro 5, sur les buttes Montmartre, quartier Clignancourt. ..
— Vous êtes intelligent, mon ami, — dit Angélique, — plus intelligent, à coup sur, qu'il ne le faut pour exercer les petits métiers qui vous font vivre... — Pourquoi ne feriez-vous pas de votre intelligence un fructueux usage?... Vous savez lire et écrire, sans doute?
— Oh! pour ce qui est de ça, oui, mam'zelle... — J'aurais honte de ne point le savoir à mon âge... — Non seulement j'ai une assez belle écriture, mais je mets très proprement l'orthographe et je ne boude pas au calcul...
— Eh bien! si l'on vous procurait une bonne place d'employé dans les bureaux d'une maison de commerce ou de banque, que diriez-vous ?
— Je dirais, mam'zelle, que je suis très reconnaissant... et je refuserais...
— Vous refuseriez!
— Oui, et carrément.
— Mais le motif?...
— J'ai fait un rêve, voyez-vous, et je n'en démordrai pas... - J'ai une ambition...
— Laquelle?...
— C'est d'amasser quelques sous en exerçant mes peliis métiers, et aussitôt le chiffre que je me suis fixé alleint, de louer une petite boutique
et d'y mouler un pelit fonds de librairie... — Figurez-vous, mam'zelle, que j'adore les bouquins... Il me semble que je réussirais.
— Eh bien! on pourrait vous aider à réaliser ce rêve...
— C'est pour le coup que je ne refuserais point de me laisser aider...
— Voulez-vous venir me voir un jour à la maison de mon përe?... MisLicot fit un haut-le-corps.
— Moi, mam'zelle... — s'écria-t-il — moi, chez vous!
— Pourquoi pas ?
— Avec ma blouse !...
— C'est le costume des travailleurs... Il en vaut bien un autre.
— Oh ! quant à ça, oui... Mais vous êtes du monde riche... vous êtes du monde chic, et moi je suis du peuple...
— Qu'importe cela, puisque les mêmes convictions et des idées communes nous rapprochent? — Venez me voir... — Votre louable ambition s'en trouvera bien. — Voici l'adresse de mon père.
Et Angélique tira d'un petit agenda d'écaillé blonde i coins d'or un carte qu'elle tendit à Misticot.
Celui-ci la prit, y jeta les yeux, et fit un geste de surprise en lisant : « Monsieur Jules Verrière, boulevard Hmissmaïui. »
— Verrière... boulevard Haussmann... — répéla-l-il à haute voi.K. — Eslce que votre papa, mam'zelle, est M. Verrière, le banquier?
— Oui... — répondit Angélique. — Vous avez donc entendu parler de luiï
— Souvent...
— Par qui ?
— Oh! c'est bien simple... par une parente à vous... — votre tante...
— Ma tante?...
— Ah! dame, oui... sans doute...
— Madame Perrot. alors?
— Tout juste... — La blanchisseuse qui demeure rue (îarreau, à Montmartre... — Ah! dans les familles tout le monde ne peut pas être banquier ou aryeitl de chaiiiji'... Je sais que vous la fréquentez peu, maman Perrot, et c'est naturel, puisque sa position et la vôtre ne se ressemblent guère... — Votre papa est en haut de l'échelle et la maman Perrot est sur un des échelons du bas... — Elle vous aime bien tout de même, et avant de vous avoir rencontrée, mam'zelle, je savais déjà que vous étiez bonne pour le pauvre monde, que vous aviez un cœur d'or... — Elle avait raison de le dire, maman Perrot... — Il y a aussi un de vos cousins qui va de temps en temps chez elle... — Un camarade à moi, quoique je sois de dix ans plus jeune qui' lui... — Il a habité longtemps Montmartre... il demeure à présent rue do Eleurus... — Savez-vous qui je veux dire, mam'zelle?
— Vous parlez probablement d'Eugène Loiseau...
— Le relieur, oui...
— C'est en effet mon cousin... — fit Angélique
— Encore un qui n'est pas en train de devenir riche ! — reprit Misticot.
— Ah! il vous aime bien aussi, celui-là, mam'zelle... — Je l'ai entendu plus d'une fois parler de vous chez la maman Perrot, quand j'y allais chercher mon linge qu'elle blanchit, la digne femme.
— Mon cousin Eugène Loiseau est un très honnête g-arçon, — répondit Angélique ; — si peu que je l'aie vu, je le connais assez pour le bien juger et je le tiens en haute estime... — Venez me demander chez mon père quand vous voudrez, mon enfant... — Nous parlerons de ces braves gens qui sont vos amis... Vous me donnerez de leurs nouvelles.
— Je vous remercie bien de la permission, mam'zelle, et un de ces jours j'irai pour sûr... — Ayez soin de ne pas perdre ma petite médaille, je vous en prie... — J'ai dans ma folle idée qu'elle vous servira de porte-veine...
— Je ne la perdrai pas, je vous le promets, — fit la jeune fille en souriant.
Puis elle entra dans les bureaux de la comptabilité avec sœur Marie, afin d'y déposer leur offrande et de demander l'autorisation de visiter les constructions commencées.
Misticot reprit son commerce et se remit à son boniment, mais avec moins d'entrain que d'habitude, car la chute qu'il avait faite lui donnait un mal de tète affreux.
— Ah! la brave fille que cette petite demoiselle!! — pensait-il. — Pas fière pour deux sous, quoique son papa soit grand banquier et qu'elle ait un équipage renversant... Ah! oui, renversant!... Tiens, c'est un calembour !... — Elle ne fait point fi de ses parents pauvres !... Ça, qu'est rare !
— Elle pourrait bien devenir ma protectrice pour de bon, et j'aurais mon petit fonds de librairie... Quelle chance!...
De sou côté, Angélique disait à sa cousine :
— Un vrai gamin de Paris, que cet enfant!... — lîon cœur, nature honnête et fière... — J'espère bien pouvoir faire quelque chose pour lui...
— Tu auras grandement raison de l'intéresser à son avenir, — répliqua la jeune religieuse, — il le mérite... —J'ai lu dans son âme à travers ses yeux... Tu n'auras jamais à rougir de ton protégé.
LE M.\RaiAND DE DIAMANTS 109
L'ex-caissier du banquier de Calcutta s'était fait conduire au Chemin de fer de Vincennes en quittant Will Scoot et Trilby.
Un train partait à trois heures cinq minutes.
Ce train omnibus desservait toutes les stations de la ligne jusqu'à Brie- Comte-Roberl.
Vers laquelle de ces stations se dirigeait le jeune homme?
Nous prenons sur nous d'aftirmer qu'il n'en savait rien lui-même et qu'il était à ce sujet aussi complètement indécis qu'on le puisse être.
A tout hasard cependant, se disant avec raison que qui peut le plus peut le moins, il prit un billet aller et retour pour le point extrême de la ligne, c'est-à-dire Brie-Comte-Robert. — Le train allait se mettre enmarche ; les portes des salles d'attente étaient ouvertes ; — il s'empressa de gagner le quai et de s'installer dans un wagon de première classe.
Au bout de quelques secondes deux officiers d'artillerie vinrent prendre place auprès de lui.
Les billets furent contrôlés; — les portières fermées; — la vapeur siftla et le train s'ébranla sur les rails.
Le faux Anglais, bien établi dans une encoignure, etles jamlies étendues avec un sans-gêne tout américain sur les coussins de la banquette qui lui faisait face, ferma les yeux et parut s'endormir presque aussitôt.
Nous disons : parut. En réalité il ne dormait pas, il réflécliissait ; mais bientôt il prêta l'oreille malgré lui, car les deux ofliciers se mirent à causer.
L'un d'eux, un jeune homme blond de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, portant les insignes du grade de lieutenant, entama en ces termes l'entretien :
— Ainsi, tu es allé au Ministère?
— Oui, mon cher ami... — répondit son collègue, lieutenant comme lui, type remarquable de militaire et d'officier avec une figure franche, loyale, énergique, des traits réguliers et expressifs, des yeux exprimant l'intelligence et la volonté, des cheveux bruns coupés ras, et la lèvre supérieure ombragée d'une fine moustache brune.
— Eh bien!... as-tu appris quelijue chose?
— Oui... quelque chose même de très important... — L'amiral Courbet demande des renforts d'artillerie de terre, et nous pourrions bien, avant peu, aller nous mesurer au Tonkin, toi et moi, avec les Pavillons-Noirs...
— Voilà une nouvelle qui ne m'est pas du tout désagréable... — J'aime la mer et j'adore les voyages... — Nous aurions là-bas d'ailleurs, beaucoup plus qu'en France, des chances de rapide avancement... — Jo déteste la politique d'aventures et les folles idées d'expansion coloniale, mais puisqu'on se bat, prolitons-en...
— Ne marchandons pas notre vie, et revenons capitaines!... — reprit
no LE MARCHAND DE DIAMANTS
le lieutenant brun en souriant. — Je serais absolument de ton opinion sur tous les points si le Tonkin n'était pas si loin...
— Et si tn ne devais pas laisser en France un sérieux amour, n'est-ce pas?
— Je l'avoue...
— Où en es-tu, mon cher Yandame?...
— J'aime passionnément... j'aime de tout mon cseur... de toutes mes forces... de toute mon âme... et je crois être aimé...
— Ne fais-lu que le croire?...
— Le croire et l'espérer, oui... je ne puis dire que j'en ai la certitude, puisque je n'ai reçu aucun aveu...
— Avec uue jeune fille franche et loyale il n'est pas besoin d'aveu pour comprendre ce qui se passe daus son cœur...
— Angélique est la franchise et la loyauté mêmes... je suis sur de son amitié, mais non de son amour...
En entendant prononcer le nom d'Angélique, Arnold Desvignes ouvrit brusquement les yeux et ses regards s'arrêtèrent sur l'oflicier qui parlait. Yandame poursuivit :
— Elle est si enfant!... — Se rend-elle compte seulement de la nature de son affection pour moi'?...
— C'est à toi d'y voir clair pour deux. ..
— Sans doute, mais rien ne presse.,. — Pourquoi brusquer les choses? — L'amour vit très bien d'espéi'ance...
— Et si, tandis que tu temporises sans te déclarer officiellement à ta bien-aimée, son père la mariait! !
— Oh! de ce côté, rien à craindre... — M. Verrière n'avancera pas d'un jour l'époque qu'il a fixée pour se séparer de sa fille...
— Et cette époque?...
— La vingt et unième année d'Angélique... — Or, elle n'en a pas encore dix-neuf... — Tu vois que j'ai du temps devant moi...
Au nom de Verrière, Arnold avait tressailli malgré lui.
Désormais aucun doute ne pouvait subsister dans son esprit.
II s'agissait bien du banquier du boulevard Raussmann et de la jeune fille avec laquelle il avait fait le voyage de Marseille à Paris. — Il s'agissait bien de l'enfant blonde pour laquelle s'était allumée dans son cœur une passion soudaine et violente, passion qu'il laissait momentanément de côté pour se donner à d'autres intérêts plus pressants, mais qu'il se promettait bien de satisfaire un jour à tout prix.
Le hasard venait de le mettre en présence d'un prétendant à la main de M"° Yerrière, — et ce prétendant se croyait aimé !...
L'atlenliou du jeune homme redoubla.
— As-tu fait au moins à M. Verrière, ton oncle, la confidence de tes ambitions et de tes espérances? — demanda l'interlocuteur du lieutenant Vandame.
— Nettement et catégoriquement, non... — Mais il a bien dû comprendre le fond de ma pensée quand je lui ai dit plus d'une fois : — Je coudrais trouver pour femme une jeune jUle douce, bonne et charmante, parfaite en un mot, comme mu cousine... — Il me semble que c'était clair.
— Que répondait-il?
— Ceci : — Je laisserai Angélique absolument libre de choisir son mari, étant certain d'avance qu'elle ne pourra faire qu'un bon choix.
— Mais, sacredieu! — dit le lieutenant, — c'était une autorisation en règle de faire ta cour! — Celte réponse signifiait : Arrangez-cous pour qu'Angélique vous aime, et je n'y mettrai, quanta moi, aucun empêchement...
— Tout dépend d'elle seule, et vous avez carte blanche!...
— Tu crois?...
— J'en suis sur... — Je défierais qui que ce soit d'intelligent d'interpréter la chose d'une façon difîéreute... — A ta place je tenterais carrément l'aventure, et cela sans tarder... — Tu n'aurais qu'à vouloir et je parierais bien que M. Verrière se déciderait sans grande peine à te donner sa fille avant la vingt et unième année accomplie...
— C'est possible en effet... Mais...
Le lieutenant Vandame s'interrrompit.
— Mais quoi? — demanda son ami.
— Tenter l'aventure, comme tu le disais, serait une folie au moment oîi nous allons peut-être être appelés par la guerre dans l'Extrême-Orient.
— Les probabilités du départ effrayeraient certainement M. Verrière et efTaroucheraient Angélique elle-même.
— Quant à cela, je suis de ton avis.
— Tu conviendras alors que le moment serait mal choisi.
— Oui... — Songer à une noce avec un pareil voyage en perspective, sinon probable, du moins possible, serait chose malséante... — Donc, ne formule aucune demande officielle immédiate, mais rien ne t'empêchedo l'assurer au moins que tu es aimé de M"'' Verrière et de prendre date... — En hésitant à te déclarer, mon cher, tu laisses la place libre pour un autre, ce qui est une maladresse... — Place non défendue est place prise... — Sache, au moins avant de partir, si lu es pour la petite cousine un peu plus qu'un cousin...
— Tu as raison... Je suivrai ton conseil... Le train venait de stopper.
Les employés criaient :
— Vinceniies !... Vincennes!...
dl2 LE MARC[IAND DE DIAMANTS
Les deux officiers descendireut.
Arnold, restéseul, tira de sa poclae un carnet, l'ouvrit, et sur une feuille blanche traça ces mots : — Vandame, lieutenant au 7*= régiment d'artillerie.
— Ah! ah! — murmura-t-il en refermant son carnet, — un rival!... — C'est bon à savoir!... — Nous verrons... — Décidément j'ai une étoile et le hasard m'a bien servi en amenant ces officiers dans mon compartiment!...
Le train se remettait en marche.
L'ex-employé de la maison John Mortinier poursuivit ses réflexions.
On passa Fontenay-sous-Bois, puis Nogent.
Cinq minutes après on était à Joinville-le-Pont.
— Ma foi, — se dit le jeune homme — je m'arrêterai ici.
Il ouvrit la portière, descendit du wagon avec l'allure raide et automatique d'un véritable Anglais, et détachant la moitié de son billet d'aller et retour il la donna au receveur qui la prit sans la regarder.
Arnold connaissait à merveille les environs de Paris, et quoique son absence eût duré plusieurs années, les endroits qu'il avait si souvent visités autrefois, en compagnie de joyeux viveurs et de jolies filles, lui restaient familiers.
Or, Joinville-le-Pont, avec ses restaurants et ses guinguettes sans nombre, était un de ceux-là, et même l'un des préférés.
Au lieu de descendre du côté du pont qui mène aux deux routes conduisant, l'une à Yilliers et au Plant-de-Champigny, village de construction récente, et l'autre à Champigny même, dont une des batailles de l'année terrible a rendu le nom immortel, il suivit la grand'rue qui passe devant l'église et aboutit à une bifurcation.
L'embranchement de droite se dirige vers Saiul-Maur-les-Fossés.
Celui de gauche mène au vieux Saiut-Maur, perché sur une colline d'oîi l'on domine la Marne et les grandes plaines qui, au delà de la rivière, s'étalent jusqu'au village de Champigny et aux premières maisons du Plant.
Arrivé à la bifurcation il prit la route de gauche.
Cette route devrait plutôt s'appeler une rue, car elle est en partie bordée de maisons de campagne très anciennes, dont la plupart sont occupées aujourd'hui par des pensionnats.
Après avoir marché pendant un certain temps de son pas automatique
— Qui deiuandfîi-vous, monsieur?
(l'Anglais, en fumant un cigare, le jeune homme s'arrêta en face d'une grille surmontée d'un écritcau, portant <es mots :
iM!iii'iiii:iK A vLNiiiu; ou A Loii;n
A vingt-cinq ou (rente nii-lres de celle grille, dans un grand jardin 1res Jilanlé, se trouvait l'hahitalion, enfouie au milieu des arbres.
Liv. lo. y, riov, (ilil. — nqiroJuclii.n intcrdili. Ij
Arnold ayant fait halte jeta un regard autour de lui et vit à sa gauche un bâtiment assez vaste dont la porte surmontée d'un drapeau tricolore offrait à son fronton cette inscription :
GEN'BARMERIE HÉPARTEMENTALE
Ses sourcils se froncèrent.
— Trop près des bicornes et des baudriers jaunes!... — murmura-t-il. Et il reprit sa marche en fredonnant ces deux vers de la chanson si
connue de Nadaud :
L'un portait la sardine blanche, L'autre le jaune baudrier...
Il allait au hasard, furetant, cherchant du regard, étudiant chaque maison qui se trouvait sur sa roule.
Arrivé à la place de l'église de Sainl-Maur, il obliqua de nouveau à gauche, et, après avoir descendu une ruelle dont la pente était très raide, il se trouva sur les rives de la Marne qu'il longea pendant un kilomètre au moins, au milieu des érables, des frênes et des saules qui les ombragent, sans rencontrer une seule habitation.
Enfin, il gagna un chemin plus large, faisant suite à l'étroit chemin de halage qu'il venait de parcourir et prenant en cet endroit le nom à'avciuie de la Marne, ainsi que l'indiquait une plaque clouée sur un pan de mur croulant.
Quelques maisons lui apparurent alors au milieu des feuilles naissantes. Ces maisons lui semblèrent li-op rapprochées les unes des autres pour convenir à l'usage qu'il se proposait d'en faire.
Une avenue bordée de peupliers se trouvait à sa droite, conduisant à la gare du Parc-Sain l-Maur et traversant des bouquets de bois placés les uns en contre-bas, les autres s'étageant sur une pente abrupte.
Arnold s'y engagea.
— Sauvage et désert à souhait... — se dit-ii. — C'est par ici qu'il faudrait trouver.
Tout à coup, à un coude formé par le croisement d'une seconde avenue avec la première, Vaveiiue de l'Echo, il aperçut l'entrée d'une propriété entourée de murailles. La grillo était intérieurement garnie de volets de tùie.
A mi-côte, et enfoui dans la verdure, se voyait un pavillon blanchi à neuf et surmonté d'un toit de briques rouges.
Un petit écriteau annonçait que pour irailer de l'achat ou de la location
il fallait s'adresser à M. Mornas, entrepreneur, près de la gare du Parc- Saint-Maur.
Arnold étudia les environs et se rendit compte de l'isolement absolu de la propriété.
De quelque cùlé qu'on se tournât, point de voisins. — Des terrains vagues ou boisés.
Il se remit à marcher, en hâtant le pas, et, au bout de vingt ou vingtcinq minutes, il arriva à la grille du parc.
Là, il s'informa. — Un employé du chemin de fer lui indiqua la maison de M. Mornas. — 11 s'y rendit aussitôt, trouva l'entrepreneur, un homme d'une cinquantaine d'années, strictement poli, mais point causeur.
— Ce été voo, — lui dit-il en baragouinant de la façon la plus pittoresque, — ce été voo qui louez le propriété de là-bas?
Et il étendit la main dans la direction de la villa.
— Avenue de l'Echo, numéro 1 ?... — lit Mornas.
— Aoh ! yes, nioumero une.
— C'est moi.
— Je voolai visiter, if you please... si ce été possible...
— Facile... Venez...
L'entrepreneur mit dans sa poche son trousseau de clefs et sortit, suivi par Arnold.
C^ dernier reprit :
— Le locationnement ce été combien?
— Mille francs.
— Aoh!... Ce été cher....
— On ne force personne... Inutile de marchander... — Le propriétaire ne diminuerait pas un sou.... — Est-ce pour la saison?
— Ves...
— C'est bien, car le propriétaire, qui cherche à vendre, refuserait de faire un bail.
La conversation s'arrêta li et no se ranima point jusqu'au moment où les deux hommes arrivèrent à la propriété portant le numéro 1 de l'avenue de l'Écho.
Tout en ouvrant une petite porte pratiquée dans la muraille à côté de la grille, le silencieu.x Mornas ne put s'empèchcr de faire à haute voix cette réflexion :
— il parait que vous aimez la solitude... Ce h quoi le faux Anglais répondit :
— Aoh ! yes... bocop... je été misanthropique, véritabelment... La porte tourna sur ses gonds.
On entra.
116 LE MARCHAND DE Df AMANTS
La maison, nous l'avons dit, était construite à mi-hauteur .d'un talus assez raide.
Ce talus avait été dessiné en jardin.
Des massifs d'arbustes, des plates-bandes se trouvaient étages jusqu'à l'habitation, à laquelle on arrivait par deux allées serpentant au milieu de ces massifs et de ces plates-bandes.
Mais tout cela n'était point en bon état d'entretien.
De hautes herbes parasites avaient envahi les allées, et les premiers soleils les faisaient pousser follement.
— Le propriétaire ne se charge de rien. . — dit Mornas. — 11 vous faudra un jardinier. ..
— Aoh! 3'es...
On atteignit le haut du talus.
La maison se trouvait au centre d'un petit plateau boisé. — Les fenêtres du premier étage, comme celles du rez-de-chaussée, étaient closes par des volets pleins, ce qui amena un sourire de satisfaction sur les lèvres d'Arnold.
Un couloir assez long coupait le rez-de-chaussée en deux parties égales et se terminait par une porte ouvrant sur les derrières de l'habitation.
De ce côté le jardin ne se prolongeait guère et se terminait par une sorte de ravin, ou plutôt d'excavation béante au fond de laquelle on pouvait ari'iver en suivant un sentier de chèvres tracé au milieu des Irroussailles.
Derrière ce gouffre en miniature s'élevait la muraille d'enceinte.
— Ancienne carrière... — fil Mornas en désignant l'excavation. Un nouveau sourire vint aux lèvres du faux Anglais.
Les deux hommes regagnèrent le jardin placé devant la maison.
Dans un angle, sous de grands arbres, se trouvait un petit bâtiment rustique couvert en chaume.
Mornas expliqua que ce bâtiment était une resserre pour les outils de jardinage, et il en ouvrit la porte.
Arnold jeta un coup d'œil à l'intérieur et constata dans la resserre la présence d'une brouette, de deux arrosoirs, de pelles, de pioches, do râteaux, etc..
On avait tout visité.
— Louez-vous? — demanda Mornas.
— Aoh! yes... et je payé de souite l'année toote pleine...
— J'ai pouvoir de loucher et de donner quiltanco...
Le faux Anglais et son guide reprirent le chemin de la gare du Pai'C- Saint-Maur.
Tout en marchant, Arnold rélléchissail :
— Voos avez dit à moa que le maison il été à vendre... — fiL-il lout à
COUJi.
— Oui... — Dix-huit mille francs... — C'est pour rien... — Achetez-la, puisqu'elle vous plaît... — Demain, je ferai dresser l'acte chez le notaire de Paris... — Après-demain, vous signerez avec le propriétaire... vous payerez, et la maison vous appartiendra...
Acheter...
Certes, Arnold ne demandait pas mieux, cela entrait même dans ses vues, mais il était parti de Calcutta avec une somme d'argent dont nous connaissons le chiffre minime.
Sur cette somme Will Scoot et Trilby avaient déjà reçu quatre mille francs ; il devait leur donner de l'argent avant l'exécution de ses projets ; — il s'était mis en dépense pour meubler le pavillon du boulevard Beaumarchais et pour se monter une garde-robe.
En cet état de choses il ne pouvait se dessaisir do dix-huit mille francs sans risquer de se voir dans l'embarras.
Il cherchait un moyen d'arranger tout et il le trouva.
On venait d'arriver à la maison de l'entrepreneur.
— Je acheté le maison... — dit-il en posant doux mille francs sur le bureau. — Ceci était iouue petite acompte... — Pesez dresser le acte de achat... — Dedans houit joors, je irai porter seize mille francs chez le notaire de voo, et donner le signéture de moa...
— Dans huit jours lout sera prêt, milord... — fit Mornas enchanté car il devait, en cas de vente, toucher une prime assez rondelette, — je vais vous signer un reçu des deux mille francs payés à valoir... Veuillez me donner votre nom, c'est indispensable pour la rédaction de l'acte...
— John-Williams Scoot, sudjet irlandais... habitant Edimbourg, Ecosse... — répondit Arnold.
— Votre demeure à Paris?
— Je demeuré pas à Paris... je été de passage aujourd'hui... Je parte Celle soir pour le Ilavre... je serai de retour dedans le houitainc... Elisez le domicile de moa dedans Edimbourg et chez le notaire de voo...
— Parfaitement, milord... voilà votre reçu...
— Donnez, if you please, les clefs à moa... — Je volé envoyer le domestique de moa por le jardinège...
— Les voici...
— Le adresse du notaire de vùô?
— Je vais l'écrire sur une de mes cartes... — La voilà... — M. Lniilo Piflyuet, notaire, rue des Pyramides, numéro 18...
Arnold mit la carte dans sa poche, salua et sortit. 11 u'avail plus qu'a regagner Paris.
En conséquence, il consulta sa montre.
Elle indiquait six heures. — Il se dirigea vers la gare. — Quelques instants plus tard il s'installait dans un compartiment de première classe, et tout en roulant il se disait que huit jours plus tard il lui serait facile de payer seize mille francs, puisqu'il posséderait cinquante et un millions.
Quand le train stoppa en gare de Paris, il faisait presque nuit.
Le jeune homme, dont la promenade avait creusé l'estomac, se sentit grand appétit. — Il dîna de façon copieuse au restaurant des Quatre Sergents de la Rochelle, et à neuf heures il rentrait chez lui en passant par le boulevard Beaumarchais
Dix minutes suffirent à Arnold pour changer de costume ei pour rendre à son visage, ainsi qu'au reste de sa personne, son apparence habituelle.
Alors il quitta de nouveau le pavillon, mais celte fois en prenant par la rue des Tournelles et en ayant soin de souhaiter le bonsoir à la fille de la concierge qui se trouvait seule dans la loge.
— Est-ce que vous n'avez pas encore dîné, monsieur Desvigues? — demanda Tasie de sa voix grasseyante et traînarde.
— Non, mademoiselle... — Depuis ce matin je donne mes leçons dans Paris et je viens seulement d'en finir... — Vous n'avez rien pour moi ?
— Rien du tout, monsieur Desvignes...
Arnold salua.
Tasie lui tira le cordon et il sortit.
Il était en ce moment tout près de dix heures.
Le jeune homme descendit la rue Saint-Antoine, tourna dans la rue Geoflroy-Lasnier qu'il suivit jusqu'à la rue de l'Hôtel-de-Ville, laquelle le conduisit à la rue du Paon-Blanc, étrange voie de vingt-cinq mètres de longueur, d'un mètre vingt-cinq centimètres de largeur, et bordée de chaque côté de maisons à six étages dont toutes les fenêtres sont garnies de barreaux de fer.
L'air y circule à peine et le soleil ne s'y montre jamais.
Une seule porte s'ouvre sur cette rue, c'est celle d'une maison noire, décrépite, chassieuse, d'aspect sinistre.
Les autres portes ont été murées, les immeubles qui bordent lu rue, ou plutôt la ruelle, ayant leurs entrées principales soit sur la rue de l'IIôtel-de- V'ille, soit sur le quai.
La porte en question se trouve à gauche, en parlant du quai, elle est
lourde, massive, d'une forme ogivale qui décèle son antiquité, et encastrée dans des murailles épaisses comme celle d'une forteresse.
Même en été et par les plus fortes chaleurs, la rue du Paon-Blanc est humide et boueuse.
Arnold en y pénétrant sentit son cœur se soulever.
Une odeur fétide lui montait aux narines et il s'étonnait que la ville du Paris laissât subsister un pareil foyer d'infection.
En face de la porte dont nous venons de parler, garnie de lourdes bandes de fer, hérissée de clous à grosses tètes et munie d'un marteau en fer forgé ligurant un trèfle, le jeune homme s'arrêta.
Il prit le marteau, mais au lieu de le laisser retom])er sur le disque de fer formé d'un clou plus large que les autres, il le tira à lui d'abord, en le maintenant dans une position horizontale, puis poussa.
La porte s'ouvrit aussitôt.
Arnold en franchit le seuil et pénétra dans un couloir obscur dont l'odeur était plus fétide encore que celle de la rue.
Marchant avec précaution pour no pas glisser, il atteignit le fond de ce couloir.
Son pied heurta la première marche d'un escalier.
S4 main chercha et trouva une rampe en fer dont le contact humide el graisseux lui donna un frisson de dégoût.
Il gravit lentement les degrés.
Arrivé au troisième étage, il fit halte, s'orienta de son mieux en palpant les murailles, car il se trouvait dans une obscurité profonde, reconnut 'existence d'une porte placée à sa droite, frappa contre l'un des panneaux quatre coups bien distincts, à intervalles égaux, puis il attendit.
L'attente fut courte.
Au bout d'une ou deux secondes un bruit de pas résonna à l'intérieur, une clef grinça dans la serrure, puis la porte tourna sur ses gonds.
Un homme d'âge indéfinissable, à cheveux et à barbe grisonnants, enveloppé dans une longue robe de chambre, usée, rapiécée, déloquée, n'ayant [dus de couleur, apparut, tenant à la hauteur de son visage une petite lampo à pétrole, et formula avec un accent italii-ti très prononcé celle question :
— Qui demandez-vous?
— Il signor Agostini, — répondit Arnold.
— C'est moi... — que me voulez-vous?
— J'ai besoin de vos services.
— Qui vous adresse à moi?
— Peu importe... — Vous serez bien payé... Ce doit être pour vous le point capital...
— Entrez ..
Le sig-nor Agostini s'effaça pour laisser passer le visiteur, qu'il regardait cependant avec une certaine méfiance.
Il referma la porte derrière lui et introduisit Arnold dans une pièce dont les murs disparaissaient sous des casiers remplis de cartons portant tous un numéro d'ordre.
Une table surchargée de dossiers poudreux et de liasses de papiers de toute sorte occupait le milieu de la pièce.
Quatre chaises boiteuses et à moitié dépaillées complétaient le mobilier.
L'homme 0 tirait une face osseuse, recouverte d'une sorte de parchemin rayé de mille rides.
Les yeux caves, qui semblaient brillants de fièvre, étaient entourés. d'uQ cercle noir comme du charbon.
Les mains longues, maigres, diaphanes, laissaient filtrer au travers de leur peau couleur de bistre la lueur de la lampe à pétrole qu'elles portaient.
Il posa cette lampe sur la table, et désignant du geste une chaise au visiteur il lui dit :
— • Pour venir chez moi à pareille heure, pour frapper sans hésiter quatre coups à la porte de mon logement, il faut que vous connaissiez mes habitudes... — Par qui les connaissez-vous? Par qui mon adresse vous a-t-elle été donnée?...
— Il ne me plait pas de vous l'apprendre... — répliqua l'ex-secrétaire du banquier de Calcutta.
— Alors 'il ne me plaira pas de vous rendre le service que vous venez me demander.
Arnold se mit à rire.
— En èles-vous bien sûr? — répondit-il.
Et il ajouta, en tirant de sa poche un portefeuille bien garni :
— Il y a là, je crois, de quoi triompher sans grande peine de votre résistance... — Je vous connais et vous connais bien puisque je suis ici... — Occupez-vous de ce qui m'amène et non de qui m'envoie...
La vue du portefeuille avait fait briller d'un plus vif éclat les prunelles fiévreuses du vieil Italien.
Arnold ouvrit le portefeuille, en tira un billet de banque qu'il froissa négligemment du bout des doigts et poursuivit :
— Je vous offre séance tenante les mille francs que voici, et vous toucherez pareille somme lorsque vous me livrerez les pièces que je viens réclamer de vous... — Donc plus de discussions oiseuses... plus d'intempestive curiosité... — Ma présence et mon offre vous prouvent que j'ai confiance en vous... ayez confiance en moi... — Voulez-vous gagner deux mille francs? Un oui ou un non...
— Oui! — répondit Agostini dont les yeux ne pouvaient se détacher du
— J'aime tout, pourvu que cela suit bon. IaV. 1G. F. UOV, tdil. — Hci.roduclioniti(crdilo.
IG
LE MARCH^VîsD DE DIAMANTS 123
soyeux chiffon Je l;i iKUiiiue de France. — Oifatlondez-Yous de moi?...
— Je vais vous le dire... — Prenez des noies...
Agoslini saisit une plume et s'apprêta à écrire sur une grande feuille de papier blanc ce qu'allait lui dicter son client inconnu.
— Vous y êtes? — demanda le jeune homme.
— J'y suis.
— Écrivez ceci : — Joseph- Arnold Desvignes, né k 28 décembre 18.")7, à Dh' ri' près d'Ainboise, déparlement d'Indre-et-Loire...
Arnold s'interrompit.
L'Italien leva la tête, le regarda et dit :
— Indre-et-Loire. — Après?....
— C'est tout. — Il faut savoir ce qu'est devenu cet Arnold Desvignes, me procurer son acte de naissance, son casier judiciaire, m'apprendre s'il a des parents à un degré quelconque ; — si ces pai'enls sont morts, relever leurs actes de décès et me les livrer dûment lé^alis:!'j.
— C'est tout?
— Oui. — Il est bien entendu qu'en cas de mort de Joseph-Arnold Desvignes, son acte mortuaire devra m'èlre remis... — Vous le voyez, le travail que j'attends de vous sera peu de chose...
— Il nécessitera un voyage à Bléré, et plus loin peut-être si le jeune homme a quitté son pays natal, — répliqua l'Italien. — Or, les voyages sont coûteux, et mes dépenses amoindriront la somme que vous m'offrez...
— Le jour où vous me livrerez les pièces, vous me fournirez ia noie des dépenses en question, et vous toucherez le montant de celte note en même temps que l'argent promis...
— Ltes-vous pressé?...
— Très pressé.
— Combien m'accordez-vous de temps pour mes démarches?
— Huit jours.
— A moins de complications inattendues et invraisemJjJables, je serai en mesure.-. — Où faudra-t-il vous porter le résultat de mes recherches?
— -Vu bout du temps convenu je me présenterai ici h la môme heun; qu'aujourd'hui...
— Bien... Mais il faut toul prévoir... —Si, par hasard, la somme qui; vous me laissez se trouvant insuffisante, je devais avoir recours à vous? — Puisque vous êtes renseigné sur mon compte vous savez certainement que je vis au jour le jour... Les affaires sont bien difficiles, et pour m'occupcr exclusivement de vos recherches je vais èlro obligé de fermer ma porte aux clients qui pourraient avoir besoin de moi...
— Le ras échéant, vous m'écrirez un mol.
— (Jii?
124 LE MAIiCIIA.XD DE DIAMANTS
— Poste restante, au hiireau du boulevard Beaumarchais.
— Sous quel nom?
— Sous les initiales X, Y, Z.
Agostiiii prit note de ce renseignement. Arnold continua :
— Vous recevriez aussitôt ce que vous m'auriez demandé.
— Il suffit, signor. — Dès demain je me mettrai en campagne, et quoique je sois déjà vieux j'ai toute l'activité d'un jeune homme...
Le visiteur se leva.
L'Italien le reconduisit jusqu'à la porte de sortie, qu'ensuite il referma soigneusement derrière lui et qu'il verrouilla, comme si ce logement de si misérable apparence avait renfermé des trésor.
Yingt-cinq minutes plus lard Arnold rentrait dans son domicile, et avant de se mettre au lit se frottait les mains en se disant, comme liodin du Juif errant :
— Ça va bien!... ça va bien !...
Puis il se coucha et s'endormit d'un aussi profond sommeil que s'il avait eu la conscience absolument tranquille.
Tandis que Charles Gérard, métamorphosé en Arnold Desvignes, préparait niinulieusement, en s'entourant de toutes les précautions imaginables, le coup qui devait le conduire à une gigantesque fortune, ses deux complices, ou pour serrer de plus près la vérité, ses deux agents, prenaient de leur côté des mesures afin d'exécuter les ordres qu'ils avaient reçus.
Le principal de ces ordres était de se tenir prêts à venir au premier appel sans une minute de retard.
Pour être libres il ne s'agissait que de quilterl'emploi qu'ils o-ccupaient au Cirque Fernando, mais il fallait foire en sorte que leur départ ne donnât lieu à aucun commentaire.
Rien ne fut plus facile.
Les deux Irlandais, en venant prendre leur service au Cirque pour la représentation du soir, feignirent d'être complètement ivres. — Ils titubaient, se raccrochaient l'un à l'autre à chaque pas, et semblaient ne se maintenir debout que par un miracle d"équilil»re.
Le régisseur général les arrêta au passage et leur adressa une observation à laquelle ils répondirent de façon grossière.
Le cas était prévu par les règlements de l'adminislralion.
Toute réponse insolente entraînait un renvoi immédiat, même dans le cas où le spectacle devrait en souffrir.
Will Scoot et Trilby furent prévenus, séance tenante, qu'ils cessaient d'appartenir à la troupe.
Au lieu d'adresser des excuses au régisseur, ils répondirent par des grossièretés nouvelles.
Ordre leur fut donné de passer à la caisse où leur compte serait établi, puis de quitter immédiatement le Cirque, après avoir touché ce qui leur était dû et, comme ils faisaient mine de résister, on les prévint qu'ils allaient être expulsés par des agents requis à cet effet.
Il ne leur restait qu'à baisser la tête et à disparaître, ce qu'ils firent.
Un clown remplaça dans la pantomime Trilby sous la peau d'ours, et personne ne se douta de la subslitution.
Les deux Irlandais regagnèrent ensemble leur logement de la rue Lepic, afin de se concerter à tête reposée.
Le résultat de leur délibération fut que dès le lendemain Scoot s'occuperait d'acheter une voiture, tandis que de son côté Trilby chercherait un cheval.
Les deux acquisitions faites séparément, on enverrait un commissionnaire chercher d'abord le cheval avec lequel il irait prendre ensuite la voiture chez celui (jui l'aurait vendue et l'amènerait dans un endroit désigné.
^Ln conséquence, le lendemain matin, Will et Trilby, habillés l'un et l'autre en domestiques de bonne maison en petite tenue, quittèrent la rue Lepic, se séparèrent en arrivant au boulevard de Clichy et, munis chacun de la somme nécessaire au payement de l'achat dont il était chargé, s'éloignèrent dans des directions différentes.
Scoot se dirigea vers la barrière d'Italie, où les marchands de chevaux d'occasion ne sont pas rares.
Trilby tourna dans la direction de la Chapelle.
11 savait trouver dans ce quartier, à des prix modérés, le genre do véhicule demandé par Charles Gérard, et il conclut en effet, moyennant la somme de mille cinquante francs, l'achat d'une voilure à quatre places fort propre et en très bon état.
Scoot, de son côté, fit l'acquisition d'un cheval sans élégance, mais solide, et le paya sept cents francs, avec son harnais.
— On viendra le chercher demain... — dit-il.
— On viendra demain prendre la voiture... — avait dit Trilby.
Vers trois heures de l'après-midi les deux Irlandais se retrouvèrent dans un pelil café de leur quartier où ils s'étaient donné rendez-vùus, et se rendirent mutuellement compte de leurs opérations.
Il ne leur restait qu'à tuer le temps en attendant l'heure d'aller retrouver Arnold au restaurant des Quatre Sergents de la Rochelle.
L'ex-employé de la maison de banque John Mortimer and C" n'avait point quitté de la journée son pavillon du boulevard Beaumarchais.
Vers cinq heures, il s'occupa de s'habiller, ou plutôt de se travestir, empruntant à sa garde-robe un costume complet de matelot de la marine française.
Rien n'y manquait pour que la transformation fût complète.
La perruque rousse et les longs favoris rouges de l'Anglais étaient remplacés par un collier de barbe noire et par une perruque brune à cheveux courts, bouclés comme la toison d'un petit Saint-Jean.
Le visage, le cou et les mains d Arnold, grâce à une simple lotion d'une eau spéciale bien connue des comédiens, avaient pris les Ions bistrés que le vent du large et la réverbération du soleil sur les vagues et sur le pont du navire donnent à l'épiderme tanné des gens de mer.
Arnold se coiffa du chapeau plat de cuir verni, posé très en arrière, mit à son cou, attachée par un cordon, la petite médaille d'argent qui devait le faire reconnaître de Scoot et de ïrilby, puis se donnant l'allure particulière aux marins qui marchent les jambes écartées et semblent lutter sans cesse contre le tangage et le roulis, il eut la hardiesse de sortir de son pavillon par l'issue conduisant à la rue des Tournelles.
L'immeuble comptait au moins une trentaine de locataires.
M'"° Pillois et sa fille n'étaient pas toujours aux aguets pour observer les allants et les venants.
Si elles remarquaient un matelot passant devant leur loge, elles ne manqueraient point de supposer qu'il venait de visiter quelqu'un dans la maison. — Il était probable, d'ailleurs, qu'elles ne le remarqueraient pas,
Arnold ne se trompait point dans ses conjectures.
Ni la portière ni sa fille ne firent attention à lui.
Il gagna la place de la Bastille, i)uis le boulevard Beaumarchais, franchit le seuil du restaurant où il avait diné la veille et entra dans la salle du rez-de-chaussée.
Plusieurs dîneurs étaient installés déjà.
^Vill Scoot et Trilby se trouvaient du nombre.
Le faux matelot prit place à une table en face d'eux.
— Troun de l'air, bagassel — dit-il avec un merveilleux accent marseillais au garçon qui venait prendre ses ordres, — j'ai une faim de requin, te, mon fiston I... T;\chez voir un peu de me sustenter en deux temps et trois .mouvements...
— Qu'est-ce que monsieur mangera?
— Je mange de tout, pourvu que (;a soit bou et qu'il y ait de l'ail beaucoup...
— Monsieur veut-il faire son menu?
Arnold commanda un menu fantaisiste composé d'escargots, de rougets en cornets, à l'ail, d'un tournedos provençal avec des anchois roulés sous les champignons, et de cèpes à la bordelaise.
Le vin seul ne devait pas sentir l'ail.
Les dîneurs riaient en dessous, fort amusés par ce t^pe de marin de vaudeville.
Scoot et Trilby examinaient curieusement le pseudo-Provençal.
Tout à coup les yeux du premier aperçurent la petite médaille pendue au cou du nouveau venu.
Il tressaillit, et donnant un coup de coude à Trilby il se pencha vers lui et dit à mi-voix :
— La médaille...
Trilby comprit, et à son tour découvrit le signe de ralliement.
Arnold cligna légèrement de l'œil, puis il sembla ne pas même voir les deux Irlandais, ou du moins ne leur accorder aucune attention, et il se mit à faire honneur, de la façon la plus consciencieuse, à son repas à l'ail, qu'il eut soin de prolonger longtemps, en demandant après le dessert du café, du poiisse-ca/é et en allumant un cigare de grande dimension, fourni par le garçon.
Les dîneurs du rez-de-chaussée i^arlirent les uns après les autres.
Vers huit heures et demie il ne restait plus dans la .salle qu'Arnold, Scoot et Trilby.
— Lst-ce que vous êtes eu permission à l'aris, monsieur le matelots' — demanda ce dernier au pseudo-marin, qui répondit :
— Eh! que non pas, mon brave! — j'ai fini mon temps de service... — Je suis moniteur de gymnastique à Joinville, au Gymnase militaire... pour le quart d'heure en ballade à Paris, et comme vous avez pu le voir, je me paie un petit balthasar qui vaut mieux que l'ordinaire de la cantine, pas vrai?... — Troun de l'air, bagasse, de l'ail partout!... c'est ça qui vous donne un parfum de choix!...
— Vous êtes de Marseille?...
— Né natif... — vu le jour sur la Conebière... et Jquc j'en suis lier, bagasse ! Connaissez- vous Marseille, mon pilchoun?...
— Oui, monsieur le moniteur de gymnastique, et mon ami et moi nous sommes des admirateurs de votre ville natale...
— £h bien! arrivez ici, troun de l'air; et vidons une liolc de Champagne, que je vous offre à la santé de mon jiBys.
Scoot et Trilby vinrent s'asseoir à la table d'Aniuld qui commanda au
gar<îon une bouteille de Moët, fil sauter le bouchon et remplit les verres. Le garçon sortit.
— Mes ordres sont-ils exécutés? — demanda le faux matelot à voix basse.
— Oui... — répondit Will Scoot. — Nous sommes à la porte du Cirque Fernando...
— La voiture?
— Achetée, ainsi que le cheval.
— Alors, trouvez une écurie et une remise dans Paris, et louez-les pour huit jours au moins. — Quand viendra le moment d'agir, Scoot, en costume de cocher, montera sur le siège et tiendra les guides...
— Et moi, demanda Trilb}', — qu'aurai-je à faire?...
— Toi... — commença le faux matelot, mais l'arrivée de deux dîneurs retardataires lui coupa la parole.
Les nouveaux venus s'établirent dans un coin de la salle et l'enlretieu entre les trois complices reprit, mais à voix basse.
Nous ne reproduirons pas cet entrelien dont les résultats seront bientôt connus de nos lecteurs. — Disons seulement que le lendemain matin une écurie et une remise élaientlouées avenue Philippe-Auguste, et que le lendemain soir le cheval et la voiture s'y trouvaient installés.
D'après les calculs faits par lui, l'ex-secrétaire du banquier de Calcutta n'avait plus désormais que trois jours d'avance sur le chercheur de diamants Etienne Béraud qui, nousle savons, s'était arrêté à Obock et devait s'arrêter à Port-Saïd.
Le moment de l'action décisive approchait.
Toutes les mesures d'Arnold Desvignes étaient prises, ou du moins presque toutes, car il lui restait encore quelques détails à régler.
Il alla d'abord, sous son travestissement d'.\nglais, au bureau de poste du boulevard Beaumarchais, et prévint les emploj^és qu'il arriverait pour lui, sans le moindre doute, une ou plusieurs lettres adressées aux initiales X. Y. Z.
Le même jour, après avoir changé de costume et de physionomie, il se rendit au Palais-Royal et entra dans une boutique où l'on vendait de la passementerie militaire, des croix et des plaques d'ordre de tous les pays du monde, des ceinturons d'officiers supérieurs, dos écharpcs de fonctionnaires, etc., etc..
II écrivit celte adresse : t Rue Lepic, n* 10.
Au Ijout di.' dix miaules il sortait de ce magasin, portant un pelil paquet soigneusement enveloppé et ficelé.
De retour au pavillon du boulevard 15eauinarchai.s, il serra ce petit paquet dans un tiroir, à côté d'un poignard hindou de forme bizarre qu'il avait rapporté de Calcutta, et il ferma le tiroir à clef.
lli'prenarit alors son apparence habituelle, celle d'Arnold Desvignes le professeur de langues étrangères, il alla se promener sur les boulevards,
LiV. 17. r. IlUV. é.lil. - Hi^pruJu.l.Mn l.il.-r.ln.-- 17
130 LE MARGK\NDS DE DIAMAKTS
de l'air d'un bourgeois Ilàiieur qui prend de l'exercice avant son dîner pour se donner de l'appétit.
L'étalage d'un opticien parut attirer son attention.
Il franchit le seuil de la boutique et fit l'emplette d'une paire de lunettes aux verres légèrement teintés, comme en portent les gens dont une lumière un peu vive blesse les prunelles trop délicates.
A six heures et demie, il dîna chez Maire, alla passer une lieure à l'EIdorado du boulevard de Strasbourg et rentra chez lui.
Nous avons déjà dit que, si absorbé qu'il fût par le grand coup qu'il méditait, Arnold Desvignes n'oubliait point Angélique Verrière.
Cet amour, né en quelques heures tandis que l'express filait de Marseille à Paris, avait jeté dans son cœur de très fortes racines.
11 aimait la blonde enfant, il l'aimait passionnément, et surtout il la désirait avec l'ardeur de sa jeunesse vigoureuse, avec la force de volonté d'un homme devant posséder à bref délai la toute-puissance que donnent les millions.
Les quelques paroles prononcées devant lui dans le train de Vincennes par l'officier d'artillerie Vandame avaient encore surexcité cette passion.
Ah! ce Vandame était un rival!
Tant pis pour lui. — Il serait brisé...
L'ex-employé de la maison John Mortimer and C° avait hâte d'agir, mais il ne pouvait rien faire, absolument rien, avant de s'être assuré l'immense fortune qu'il convoitait. — La certitude que tout plierait devant lui quand il posséderait cinquante millions lui permettait d'ailleurs de supporter sans trop souffrir cette inaction forcée.
— Bientôt! — se disait-il. — Bientôt!...
Et il trompait ainsi son impatience amoureuse.
Dans un autre ordre d'idées une chose préoccupait singulièrement Arnold Desvignes, et ne laissait pas de lui causer quelque inquiétude. C'était le jour et l'heure de l'arrivée d'Etienne Béraud Il pensait :
— En descendant du chemin de fer, Béraud se fera conduire droit à son hôtel, ce n'est pas douteux... — Il n'ira point, en quittant le train, chercher son argent à la Banque... — On ne saurait emporter cin(iuante millions comme on emporte cinquante mille francs... — Une telle somme serait terriblement gênante dans un hôtel meublé!... — Ce n'est donc qu'après son installation qu'il fera cette démarche dont une lettre de John Mortimer a prévenu le gouverneur de la Banque...
« D'après mes calculs, Etienne Béraud doit prendre le train (pie j'ai pris moi-même à Toulon, c'est-à-dire à dix heures et demie.
le retarderont point... — Cependant, si grande que soit son activité, il ne peut être à l'hôtel avant midi... — Le temps de changer de costume et de déjeuner et il sera bien tard pour se présenter aux guichets de la Banque qui ferment à trois heures... — S'il s'y rendait quand même, il apprendrait qu'il lui faudra revenir le lendemain... — Or, dans l'intervalle, moi j'agirai...
« Ce qu'il importe de savoir d'avance, c'est le jour de son arrivée ù Paris.
u Selon toute apparence il télégraphiera de Toulon ou de Marseille pour retenir son appartement à V Hôtel des Indes...
Là, en agissant avec adresse, j'aurai le renseignement que je désire...
Le lendemain, dès le point du jour, Arnold fut debout.
Aussitôt habillé, il retira d'un meuble la liasse de papiers dont il avait eu soin de se munir à Calcutta; il dénoua cette liasse, et il en tira une feuille de papier et une enveloppe portant l'une et l'autre l'en-tète de la Maison Jolin Mortimer and C; puis, imitant avec le merveilleux talent de faussaire que nous lui connaissons l'écriture de son ancien patron, il traça les lignes suivantes :
« Mon cher et honoré client,
« Vraisemblablement vous n'êtes point encore à Paris, ayant dû faire escale à Obock et à Port-Saïd, ce qui ne m'empêche pas de profiter du voyage en France de l'un de vos compatriotes pour vous adresser cette lettre dans le but unique de vous dire que je serai heureux de recevoir de vous l'assurance de votre bon voyage et de voire heureuse arrivée.
« Je dois aller à Londres d'ici à quelques mois. — Je crois vous avoir parlé de ce projet. — De Londres j'irai certainement à Paris, et ce sera une grande joie pour moi de vous serrer la main.
« En attendant, croyez, cher et honoré client, à mes seiilimeiils tout dévoués. »
« John MonriMEU. »
Cette lettre écrite, Arnold la relut de la i)reniière à la dernière ligne avec la plus grande attention.
— Il n'y a là rien de compromettant... — nunmura-t-il ensuite. — En admettant qu'Etienne JJérauJ soit à Paris depuis ce matin, co qui me semble impossible, il trouvera toute naturelle la démarclie de mon ex-patron...
« Si au contraire ii n'est point arrivé, on me rapitortcra la missive avec le renseignement que je désire...
Pliant alors la feuille de papier il la mil dans une enveloppe fermée à la gomme et Iraça la suscriplion.
Ceci fait, il revêtit son costume d'Anglais, se coilTa de la perruque rousse, ajusta les favoris rouges, roucit son nez, ses pommettes et son menton, jeta sur son bras un léger pardessus et sortit par le boulevard Beaumarchais où il prit un fiacre qui le conduisit par son ordre au coin do la rue Caumartin.
Là, il avisa un commissionnaire stationnant avec son crochet près d'un kiosque occupé par une marchande de journaux.
Sans descendre de son fiacre, il lui fit un signe.
Le commissionnaire accourut.
— Voolez YÔo porter cette messège... — baragouina le faux Anglais en lui tendant la lettre.
— Yes, milord... — Où faut-il aller?
— Joubert slreet, à le IJùtel des Indes...
— Connu...
— Vous demanderez the honorable sir Etienne Béraud... le nom est sur l'enveloppe.
— • Je vois.
— Vous remettrez le lettre en mains propres de loui même, persionnellement...
— Mais s'il est sorti, faudra-t-il vous rapporter la lettre?
— Aoh! yes.
— Où cela, milord?
— Au coffee house... en face de noos.
Et, tout en parlant, Arnold montrait un café de l'autre côté du boulevard.
— C'est compris... j'y vais.
Le commissionnaire allait tourner sur ses talons et s'éloigner. Arnold l'arrêta par ces mots :
— Si the honorable sir Etienne Béraud ne été point encore arrivé de voyage à le hôtel, voo demander quel joor arrivera loui...
— Soyez paisible, milord... — Ça sera fait en conscience et vivement... — répliqua le commissionnaire en s'engageant dans la rue Caumartin.
Vingt minutes plus tard il était de retour et apparaissait, sa lellre à la main, sur le seuil de l'établissement où il se savait attendu,
Apercevant le faux Anglais, il se dirigea vers lui et sans lui laisser lo temps de questionner il dit :
— Voici la lettre... — Le monsieur à ijui je devais la remettre n'est point encore arrivé.
— Avez-voo demandé s'il arriverait bientôt?
— Yes, milord, et la dame du bureau m'a répondu qu'elle venait do recevoir une dépèche de Marseille du voyageur en question pour retenir un appartement...
— Et loui arrivé?
— Demain...
— Savez- voo également l'heure?
— Non, milord... — 11 parait qu'elle n'est point indiquée par la dépêche...
— Aoh! yes!... — Ce été très bieime...
Arnold i-eprit sa lettre, la mit dans sa poche, paya le commissionnaire et, tout en achevant sans se presser sa bouteille de scotch-ale, pensa :
— 11 arrivera demain à une heure inconnue... — Peut-être prendra-l-il aujourd'hui à Marseille l'express de deu.x: heures... — Alors il ne serait en gare de Paris que demain à midi, et à YfJôlel des Indes qu'à une heure et demie au plus tôt, car ses bagages devront subir la visite de la douane... — 11 serait trop tard pour aller à la Banque... — Du reste, quand bien même il arriverait à dix heures du matin au lieu de midi, le temps lui manquera pour toucher ses millions, dont il ne voudra point d'ailleurs s'embarrasser puisque les statuts de la Banque défendent d'opérer un virement immédiat...
« Je dois cependant tout prévoir et me tenir sur mes gardes.., Arnold appela un garçon, lui demanda ce qu'il fallait pour écrire et ajouta :
— Avec iounne batonne de le cire à cacheter, if you picase...
On lui apporta un buvard, un encrier, une plume, du papier, des enveloppes de deux grandeurs, de la cire rouge et un petit bougeoir allumé.
Il choisit l'une des enveloppes, releva la partie gommée qui sert à fermer la lettre, tira de la poche de son gilet la pctili; médaille d'argent vendue par Mislicot, présenta l'extrémité du bâton de cire àlallamme de la bougie et, quand elle fut en fusion, en laissa tomber une gouttelette sur la pointe arrondie de l'enveloppe et appuya la médaille .sur celle gouttelette, où elle se fixa instantanément.
Rabattant alors la partie soulevée, il la glissa dans l'inlérieur de l'enveloppe comme on fait pour les cartes de visite ; il regarda sa montre, et sur celle enveloppe, au lieu d'adresse, il traça ces deux mois : — uix helrks.
Les petites opérations que nous venons de décrire constituaient seulement la moitié de la besogne.
Arnold introduisit la première enveloppe dans une plus grande qu'il ferma d'abord à la gomme, puis à la cire, en ayant soin que la coucbe de cire recouvrant l'endroit où se trouvait la médaille fût fort épaisse, et sur celte épaisseur brûlante il imprima le chaton uni d'une bague qu'il portait au doigt.
Quand l'empreinte fut sèche et refroidie, il ht passer l'enveloppe entre le pouce et l'index et s'assura qu'il était impossible de reconnaître par le toucher la présence de la médaille.
Alors il écrivit celte adresse :
« Messieurs Scoot et Tri/bi/,
« 7'i(e Lepic, n° 19. »
L'ex-secrétaire du banquier de Calcutta paya sa dépense, sortit du café, rejoignit la voiture qui l'avait amené et se ht conduire au boulevard Rochrchouart.
Là il se mil en quête d'un second commissionnaire, car il ne voulait point se montrer au domicile des deux Anglais, même sous un déguisement qui le rendait méconnaissable.
Ayant trouvé facilement ce qu'il cherchait, et certain qu'avant cinq minutes sa lettre serait remise, il remonta en fiacre et dit au cocher :
— Place de la Bastille.
Là il déjeuna dans une brasserie où on ne l'avait pas encore vu, en altendaut l'heure à laquelle, selon les conventions arrêtées, il devait trouver Will Scoot et Trilby sous les arcades de la place Royale les plus rapprochées de la rue Saint-Antoine.
Will Scoot ne quittait son logement que pour aller matin et soir donner la nourriture, avenue Philippe-Auguste, au cheval acheté par lui, ce qui ne lui prenait que deux heures par jour.
Quant à Trilby, il restait toujours tn faction rue Lepic, afin il'ètre prêt à répondre au premier appel d'Arnold Desvignes.
11 avait été décidé entre les deux Irlandais que, s'il arrivait un mot de celui-ci pendant que Scoot serait à l'écurie, Trilby viendrait le chercher
immédiatement par un chemin convenu d'avance, alin de ne pas perdre de temps et d'arriver à Iheure prescrite au rendez-vous donné.
Lorsque le commissionnaire chargé de la lettre d'Arnold se présenta, rue Lepic, dans la loge du concierge, celui-ci lui dit :
— Montez... M'sieu Trilby est chez lui... C'est tout en haut de l'escalier... Au cinlième... Dans le collidor... la porte numéro?...
Deux minutes plus tard l'ours des pantomimes du Cirque Fernando avait la lettre dans les mains et s"emj>ressaif de déchirer la première enveloppe.
Sur la seconde, il lut ces deux mots : Dix heures, et sous le cachet de cire rouge il trouva la médaille d'argent.
— Dix heures... — mui'mura-t-il. — Par conséquent, il faut que nous soyons à midi place Royale... Pas une minute à perdre !
Dégringolant aussitôt, avec une vitesse de clown, les marches de son escalier, il prit presque en courant le chemin de l'avenue Philippe- Auguste.
A midi moins cinq minutes les deux compères se promenaient bras dessus, bras dessous, place Royale, sous les arcades parallèles à la rue Saint-Antoine.
Au moment où sonnait midi Anold apparut, venant de la rue de Drctagne.
Will et Trilby allèrent à sa rencontre.
— y a-t-il du nouveau ? — demanda Will.
— Évidemment, puisque je vous ai convoqués...
— Les ordres ?
— Voici : — Que demain à midi sonnant Trilby se trouve à l'angle du boulevard et de la rue Caumartin dans le costume que je lui ai indiqué. — J'y serai moi-même, mais il ne faut pas qu'il me parle, ni qu'il semble me connaître si je ne vais pas à lui le premier... — Il devra s'armer de patience, car l'attente sera peut-être longue...
— Je serai exact, et la patience ne me manquera pas... — répondit Trilby.
— Quant à toi, — répondit Arnold en s'adressant à Scuol, — In ne quitteras point l'avenue Philippe-Auguste... — il faut que dès midi le cheval soit à la voiture et que tu aies revêtu ton costume de cocher... — Quand le moment de marcher sera venu Trilby te préviendra...
— J'attendrai.
— Vous avez des revolvers ?
— Oui... de vieux camarades apportés d'Angleterre.
— Il faudra vous munir de quelques mètres do cordo ù la fois mince et forte et d'un foulard de soie solide et de grande dimension. — Foulard it corde seront dans le colfre de la voiture...
— Nous allons acheter cela... — répondit Scoot. — Est-ce tout?
— C'est tout... Je vous ai promis vingt mille francs — poursuivit l'exemployé de la maison Mortimer and G° — moitié avant l'action et moitié après... — Voulez-vous que je vous donne immédiatement les premiers dix mille francs?
Les deux hommes se regardèrent et firent un signe négatif.
— Vous refusez ! — dit Arnold surpris.
— Nous ne refusons pas... Nous njournons...
— Pourquoi?
— Parce que nous avons pleine confiance en vous et que nous aimons mieux toucher tout à la fois... — D'ailleurs, ça nous gênerait demain pour agir d'avoir de l'argent dans nos poches...
— Soit!... — Vous toucherez demain... — Lequel de vous a ma médaille?...
— Moi, — fit Trilby, — c'est moi qui ai reçu la lettre...
— Il faut me la rendre.
— La voici.
Arnold serra le petit disque d'argent dans la poche de son gilet, et s'adressant de nouveau à Scoot, demanda:
— Connais-tu le Parc Saint-Maiir ?
— Si je le connais? — Ah! je crois bien... — Il y a un champ d'entraînement tout à côté, à la Varenne-Saint-IIilaire... — J'y suis allé cinq ou six fois voir un jockey, mon compatriote... — Il m'a promené dans le pays... — Je m'y retrouverais les yeux bandés... — C'est donc au Parc Saint-Maur que je conduirai la voiture...
— Oui.
— Comme ça se trouve! — Je n'aurai pas besoin de demander des renseignements...— Je n'aurai qu'à suivre mon petit bonhomme de chemin...
— Et Vavemte de rÊc/io, la connais-tu ?
— Parfaitement bien... — Elle commence au niveau de la gare, et vient aboutir près des bords de la Marne...
— C'est cela. En arrivant au parc, c'est dans l'avenue de l'Echo que la voiture devra s'engager... — Séparons-nous, et à demain...
— A demain...
Scoot et Trilby tournèrent les talons.
Arnold, passant par la rue de Birague, gagna la rue Saint-Antoine.
Il descendit jusqu'au bazar de rilùlel-de-Ville, où il entra et où il fit l'emplette de dilîérents petits objets.
Ces achats terminés, il regagna son pavillon du boulevard Beaumarchais, d'où il ne sortit que le soir pour alb'r diner, revêtu de son costume ordinaire elavecsaphysionomie habituelle.
LE MAllCIlAND DR DIAMANTS
Arnold courut après la lourde voiture qu'il eut biun vilu riilln
Ll- loiidtnnaiu malin un ciel grisjïlrc, oiiaciue cl lourd, pesail sur l'aris, et conjoinlomeat avec une de ces buées épaisses qui, dans les jjremiers jours de mai. mnnU»nl Sduvenl de la SHinc id des rues, enveloppail la grande ville de brouillard et presque de ténèbres.
Le pavé se rouvrait de celle bono f.'rassc et j^lnanlo qui lâche tout ce qu'elli! louclie et semble èlre un fAcbeux privilège réservé aux grandes caj)ilale9.
LlV. 18. If. Iiiiv, ...m. u..,,r.>.iiiclion iiitordil". 18
L'hnmiclilé était pénétrante et, quoiqu'il ne plût pas, des gouttelettes se suspendaient aux rameaux des arbres du boulevard et des jardins.
Dès sept heures du matin Arnold ouvrit les persieanes de son pavillon donnant sur le boulevard Beaumarchais et put constater de visu la situation atmosphérique qui; nous venons de décrire.
— Voilà un temps qui semble fait tout exprès pour moi! — se dit-il. — S'il pouvait durer jusqu'à ce soir, quelle chance ! — Le hasard devient mon complice... — Que je réussisse aujourd'hui et je serai demain l'un des rois du monde !...
Il referma la fenêtre.
Une heure après, les passants qui se trouvaient rue des TouriicUes en face de la maison portant le numéro 3G, auraient pu voir sortir de cette maison un gardien de la paix en uniforme, les épaules couvertes de la pèle rine réglementaire dont le capuclion se rabattait sur son képi, noyant dans l'ombre le haut du visage.
Le brouillard opaque qui depuis le point du jour enveloppait Paris commençait à se dissiper, mais ce n'était point sous l'inllueuce de:^ rayons du soleil.
Le soleil ne brillait que par son absence. — Un rideau de nuages l'empêchait d'envoyer à la terre la lumière et la chaleur. — Une pluie fine et serrée s'établissait.
Le gardien de la paix, en qui nos lecteurs n'ont pas eu beaucoup de peine à deviner l'ex-secrétaire du banquier de Calcutta, prit à droite, suivit la rue des Tournelles jusqu'à la rue Saint-Claude, et par cette l'ue gagna le boulevard.
En ce moment passait avec grand bruit au milieu delà chaussée boueuse l'omnibus de la ligne : Bastille-Madeleine .
Arnold jeta un coup d'oeil sur ce véhicule.
Le mot: complet, apparaissait en grosses lettres blanches sur le transparent à fond bleu qui s'éclaire le soir.
— Complet à l'intérieur... — murmura le faux gardien de la paix. Il regarda l'impériale, ce que le peuple parisien appelle Vétayère. Deux voyageurs, assis l'un à côté de l'autre et se garantissant de la
pluie le mieux qu'ils pouvaient à l'aide d'un riflard unique, étaient les seuls ornements de celte étagère.
Arnold courut après la lourde voilure (|u'il eut bien vite rattrapée, et il s'élança sur la ]ilale-forme.
- Place en l'aii' seulement... — ■ lui cria le conducteur.
— l'arlaitenuMit mon alfaire... — répondit Desvignes en gravissant l'escalier, tandis que le conducteur faisait résonner son timbre.
Une fois sur l'omnibus, il alla s'asseoir derrière les deux voyageurs dont nous avons signalé la présence et le parapluie.
Ces deux voyai^eurs causaient.
Le premier pouvait être âgé de vingt-cinq ans environ, et le second de quinze.
Celui-ci n'élait autre que Misticot, le gamin marchand de médaille aux euvirons de la nouvelle église couronnant le plateau des lîultes-Montmartre.
Nos lecteurs feront bientôt connaissance avec son compagnon.
— Comme ça, positivement, lu le maries, mon vieux... — disait Misticot à celui-ci.
— Oui, mon petit... — répondait l'autre. — Je suis jeune, n'est-ce pas"?... Vingt-cinq ans!... Eli ! bien... je t'assure que j'en ai déjà par-dessus la tète de la vie de garçon... — Ce qui amuse les autres m'ennuie k présent... — La bambocbade et la rigolade, n'en faut plus... — Je rêve la famille, moi... un intérieur... dos petits momignards... et je crois qu'en prenant femme je serai dix fois plus heureux que je ne le suis...
En entendant la voix de Mislicot, le faux gardien de la paix, pelotonné dans son caban et encapeluchonné par-dessus son képi, avait tressailli en se demandant où cette voix avait déjà frappé son oreille, et il s'était mis à écouler avec attention.
L'enlretien continuait.
— Bref, tu convoles, v'ià qu'est convenu... — reprit Misticot, — et contre qui convoles-tu?
— J'épouse ma cousine.
— Qui ça, ta cousine?
— Viclorine Béraud, la fleuriste...
— Ah! oui... Elle est gentrouillette, la petite Viclorine...
— Je lo crois qu'elle est genlrouilletle... et même mieux que ça... et I iiis elle a un joli ménage tout monté, et quelques sous d'économie... — .Moi j'apporlc autant qu'elle et, si èllo est travailleuse, je le suis autant qu'elle... De tout ça je crois pouvoir conclure, sans me mettre le doigt dans l'œil, qu'à nous deux nous trouverons moyen de nous tirer d'affaire...
— C'est-il pour bientôt, le mariage?...
— l'our tout ce qu'il y a de plus loi... — iNolre premier ban est publié, par conséquent dans une quinzaine de jours le grand Ira-la-la... Une noce complète, vois-tu, à la mairie et à l'église... Pas un adjoint, le maire luimême... Pas un viraire, le curé en personne... — Ça sera très cliic et l'espère que toute la famille y viendra.
— Oii I toute lii famille... — murmura Mislicot d'un air de douli'.
— Pourquoi donc pas?
— Même le banquier?
— M. Verrière... mon oncle par alliance? — Mais je l'assure que je comple sur lui comme sur les autres...
Le nom du banquier Verrière prononcé tleriière lui, fit tressaillir de nouveau Arnold qui prêla l'oreille avec un rediuibiem.Mit d'allentiou.
— Tu y comptes, je ne dis pas, — reprit Mistiiol, — mais lu sais, mon vieux, des fois on comple sans son hôte, ça arrive même assez souvent...
— Tu es un brave garçon, c'est pas contesté, mais tu n'es qu'un ouvrier, et M. Verrière est un gros financier qui a un fort sac, des équipages, des laquais, et tout Je tremblement... — Quand on remue comme lui des millions à la pelle, on n'éprouve pas souvent l'envie de fraterniser avec des petites gens comme nous autres, souviens-loi de ça, mon ami Eugène Loiseau.
Le jeune homme que nous venons d'entendre nommer Eugène Loiseau répliqua :
— Du côté de l'oncle Verrière il y aura peul-èlre bien un peu de tirage car c'est un vaniteux, un poseur, un faiseur d'esbroufle, l'oncle Verrière, je ne soutiendrais pas le contraire; mais il y a la petite cousine, qui était un amour d'enfant et qui est à présent un amour de grande demoiselle... Elle fait de son papa ce qu'elle veut... — Elle saura bien lui faire accepter notre invitation, même s'il aimait mieux rester chez lui... — Faudra bien qu'il obéisse à sa iille...
— Mam'zelle Angélique?
— Oui.
— Oh! quant à celle-là, c'est une antre paire de manches... Pas pour deux sous du tempérament de son papa... Aussi bonne enfant que si elle ne devait point avoir, un jour ou l'autre, de fortes rentes... — Une vraie crème! — Que sa famille soit riche ou pauvre elle ne s'en occupe guère et ne t'en aime pas moins... — Tu peux compter sur elle...
— Je le sais bien, car je connais son cœur...
— Et tu n'es pas le seul... — Je le connais aussi, moi...
— Toi! — répéta Eugène Loiseau très surpris.
— Oui... moi... moi, Misticot!... — J'ai pu apprécier ça... — Je veudais mes médailles, comme tous les jours, sur le plateau des buttes... — Un des poulets d'Inde de sa guimbarde m'a renversé, — oh! bien par ma faute, et sans me faire d'ailleurs grand mal, une simple cabosse au front...
— Non, vois-tu, ce qu'elle a été gentille, c'est à ne pas le croire!... — Ah! saperlipopette, la brave enfant! — Je l'ai jugée du premier coup... une crème, je te dis, une vraie crème! — Nous avons paiié de loi...
— Avec cousine Angélique?
— Oui, mon vieux, et de la mère IV-rrol, la blanchisseuse, la lante et
la sienne!... — Mazette, si tout ce monde-là va te voir marier, tu pourras dire que la mairie et l'église ne seront pas vides!... — M'sieu Eugène Loiseau, relieur, et Mam'zeile Bé.'aud, fleuriste, auront des millionnaires à leur repas de noce! — Mince de chic! — lit où c'est-il qu'elle se fera, la noce?
— Je n'en sais rien encore...
— Comment, tu n'as pas une idée?...
— Si j'en ai une...
— Laquelle?
— D'aller à Saint-Mandé... On est là tout près du bois de Vincennes, oîi on pourrait se ballader un brin entre le déjeuner et le dîner.
— Au Salon des Famillns, alors?...
— .Juste...
— Et ça serait pour quand?
— Pour de samedi prochain en huit...
— Faut espérer que vous n'aurez pas un temps comme celui d'aujourd hui.
— De la pluie, p.ir exi'in|ili', jamais!... — fit Eiii;ènc Loiseau en riant. — Nous aurons un ciel aussi bleu qui; lus yeux de ma future, et un soleil... je ne te dis que ça!
— Un soleil sur commande, exprès pour toi, alors?
— Et pour toi si tu veu.K...
— Comment pour moi?... — Est-ce que lu m'invilerais par ha«ard à faire danser la mariée?...
— Et à prendre ta part du repas de noce, parfaitement bien... — Sans compter que lu ne seras point de trop... — Tu es un brave galopin, je te connais depuis longtemps, je t'invite et tu me feras jiiaisir en acceptant...
— Mais... — commença Misticot.
— Il n'y a pas de mais... — interrompit le relieur, — tu connais la maman Perrot, ma tante, tu connais Victorine, ma future, lu connais ma coasine Angélique, tu le trouveras donc en plein pays de connaissance au milieu de nous... El, tiens, il me vient une idée, je te prends pour garçon d'hoimeur...
— Ton garçon d'honnein-, moi, pour de bon? — fit le gamin.
— Parole!...
— Eh bien! sapristi, nom d'un petit bonhomme d'un sou, c'est genlil, ça!... — s'écria .Mislicot en serrant la main (l'iMi.ijène Loiseau, ce qui lit rnissfh'r le para[duie trempé et secoué sur le caban du faux sergent de ville, — lu es un famt'ux zig, loi, et ce (]Uf' tu vif-ns rli- me dire mi' fait un filaisir si grand qii<' j'en ai la larnir- à l'ii'il... — (Jnaml ou n'a point de faniilli', ni de pri-s, ni du hijn, on est content d'inspirer rrrr pcir d'amilié...
On ne se sent pins seul... On ne se produil plus à soi-même l'cITet d'un abandonné qui ne tient à personne et à qui personne ne tient...
— Enfin, petit, lu acceptes?...
— Si j'accepte? Ah! je le crois bien, et sois paisible, mon vieux, je ne te ferai pas honte... — Tenue soignée, cliic nuniéi'o un!... tu verras! — Un complel de cérémonie tout neuf, de quarante-cinq francs, rien que ça!... — Chemise blanche et cravate idem... souliers à bouts pointus avec une rosette... un tuyau de poêle reluisant!... — Qu'est-ce que tu diras de ça?...
— Je dirai que tu as tort... Tu sais, pas de frais!. . Il faut venir à la bonne franquette... — C'est toi que j'invite, et non ton complet de céré- )tionic.
— Bien entendu... mais suffit!... on connaît les convenances...
— Tu sauras le jour exact chez la maman Perrot, ma tante... — Surtout, soit exact!...
— Oh! tu poux y compter. — J'arriverai à la mairie avant l'heure... — Là-dessus, je descends... — Nous voilà au faubourg Montmartre...
— Moi aussi je descends... — répondit le jeune relieur, — je vais chez la tante Perrot, nous ferons route ensemble...
Eugène Loiseau ferma son parapluie, se leva et, suivi de jMisticot, gagna l'escalier, laissant sur l'impériale Arnold Desvignes qui n'avait pas perdu un seul mot de leur conversation et s'étonnait de ce nom de Béraud porté par la fiancée du jeune relieur.
Us s'engagèrent dans la rue du Faubourg-Montmartre, tandis que l'omnibus continuait son chemin.
Le pseudo-gardien de la paix se retourna pour les regarder s'éloigner.
Le temps restait le même. — La pluie continuait à tomber fine et drue.
Au moment où la lourde voiture ne se trouvait plus qu'à une faible distance de son point d'arrivée, le voyageur de l'impériale descendit à son tour et gagna la rue Caumartin dont il suivit le trottoir de droite.
Comme il allait atteindre l'angle de la rue Joubert, il jeta un regard rapide autour de lui et il aperçut sous uik; porte cochère un homme enveloppé dans un long p.iletot brun, semblant s'être réfugié là pour se garer contre la pluio.
Cet homme avait le collet de son jjalctol relevé jusqu'aux oreilles et portait des lunettes aux verres légèrement teintés de bleu.
Deux femmes du peuple et un enfant jiaraissaient attendre comme lui, pour continuer leur roule, la fin de la j)luie qui, précisément, redoublait.
L'ex-employéde John Mortimerfit comme eux cl viiit se mettre à l'abri.
L'homme aux lunettes, à côté duquel il prit place, le regarda avec une certaine défiance.
— Vilain temps, monsieur, n'est-ce pas? — lui dit Arnold.
LE MARCHAND Di: DIAMAMS 1 43
En entendant la voix de son inlcrlocutcur, rinconan sourit d'une façon presque imi)erceplible et réiioiidit :
— Ah! oui, vilain temps!... Pour vous surtout, monsieur le j^ardien de la paix, si vous êtes de service...
— Je suis de service, mais j'ai cependant une demi-lieure à moi pour aller déjeuner, car tel que vous me voyez je suis encore à jeun...
— Moi de même, et si j'avais vu par ici uu restaurant ou une crémerie, j'en aurais profité pour laisser tomber la pluie en mangeant un moixeau.
— Vous demandez une crémerie... — 11 y en a une rue Joubert, en face de Y Flôtel des Indes... — C'est là que je vais aller... — Je puis vous montrer le chemin si vous voulez.
— Ça me fera plaisir.
— Eh bien! suivez-moi donc.
Et le faux gardieu de la paix, accompagné par i'bomme aux lunettes, quitta l'abri de la porte cochère pour se rendre à la crémerie dont il venait de parler.
Aussitôt après avoir tourné l'angle de la rue Joubcrl, Arnold ralentit le pas.
— Nous sommes en avance... — dit-il à voix basse, de manière à ne pouvoir être entendu des passants. — >Jous déjeunerons chacun de notre côté sans avoir l'air de nous connaître, et lu resteras pour y attendre mes ordres dans l'établissement oii nous allons entrer.
— Convenu... — murmura Trilby, que nos lecteurs ont deviné sans doute. — \o\c\\' llùlel des Indes, — ajoula-t-il, — mais où est la crémerie?...
— Il n'y en a pas... — J'en ai parlé tout à l'heure simplement pour te donner la réphque; mais voilà, au coin de la rue de la Victoire, une boutique de marchand de vins-trailcur qui fera notre affaire... — Entre le premier et prends place à une table... — Tout à l'heure je m'installerai à une autre...
Trilby obéissant franchit le seuil de l'établisscmietit du marchand de vins-restaurateur et alla s'asseoir à mie petite table placée au fond de la salle .sous un étroit escalier tournant qui conduisait au premier étage.
Arnold entra quelques secondes après et s'installa du côté opposé à celui où se trouvait Trilby.
Tous deux commanili'ient b'ur déjeuner.
Eu ce moment sonn.iit la demie après dix heures.
(rélail l'heure à laquelle Etienne Uéraud le marchand di' diamants, s'il
avait pris la veille le train express du malin, devait descendre à la gare du P.-L.-M.
Si, au contraire — comme le supposait Arnold — il n'avait pris que l'express du soir, trois heures s'écouleraient encore avant son arrivée.
En tous cas, de l'endroit oîi il s'était attablé devant une andouillette à la purée de pommes de terre, le faux gardien de la paix voyait la grande porte de Y Hôtel des Indes, dont l'enseigne se détachait en lettres dorées de soixante centimètres de hauteur sur la façade de la maison.
Par conséquent Etienne Béraud, quelle que fût l'heure de son débarquement à Paris, ne pouvait entrer dans l'hôtel sans passer sous ses yeux incessamment tournés vers cette porte.
Le temps marchait.
Les douze coups de midi sonnèrent au « coucou » du marchand de vins.
— Si le millionnaire avait pris à Toulon le train qui stoppe en gare à dix heures douze minutes, — se disait Arnold, — il serait ici déjà, car les cochers ne flânent point en roule par cet abominable temps... — il est monté à Marseille dans l'express du soir, etjuste en ce moment il arrive à Paris... — Mes prévisions se réalisent.
A rnidi et demi, après avoir payé sa modeste dépense, Arnold se leva, lança un regard signiiicatif à Trilby qui prolongeait à dessein son repas, et quitta le restaurant.
La pluie tombait un peu moins fort, mais ce n'était qu'une passagère éclatrcie, car le ciel restait noir et menaçait d'ouvrir bientôt tout au large ses écluses.
L'ex-secrétaire du banquier de Calcutta se promena lentement le long des trottoirs de la rue Joubert, faisant cinquante pas, puis tournant sur lui-même de manière à ne Jamais perdre de vue V Hôtel des Indes.
De temps en temps il venait se mettre aux aguets sous une porte cochère juste en face de la maison meublée.
Le costume qu'il portait lui permettait d'ailleurs d'aller, do venir, de s'arrêter, sans que personne fit attention à lui, les passants devant le prendre et le prenant en elfet pour un sergent de ville dans l'exercice de ses fonctions.
Tandis qu'il montait ainsi la garde, le temps lui paraissait effroyablement long.
Toutes les cinq minutes il tirait sa montre de son gousset pour en consulter les aiguilles, puis ses yeux interrogeaient les deux extrémités de la rue Joubert, espérant voir apparaître une voiture chargée de bagages, et, dans cette voiture, le voyageur qu'il attendait.
— Doux heures ! — murmura-t-il après uue interminable faction. —
La cliaiiibre, meublée avec un luxe vulgaire, éliiil vaste et bien éclairée
Depuis longtemps déjà, ce me semble, il (levrait être ici... — Qne se passe-
t-il donc?...
A la minute prtîrise on Ariiolil se posait cette question, il aper(;nt un
grand fiacre h galerie venant de la rue de la Chaussé-d'Aiitin et lournaiit
l'angle de la rue Joulu rt.
(^e fiacre, attelé de deux ])clits hidi'ts bretons, niairbait ra|>iil'iiiiiit Sur l'impériale se voyaient deux malles de cuir jantic, constellées de
LlV. It). F. ROY. «dit. — Rgprodnclion iatordita i9
clous de cuivre et couvertes de ces carres de papier multicolores fixés sur chaque colis par les employés des bateaux à vapeur, des chemins de fer, et par les garçons d'hôtel de tous les pays. Arnold éprouva une violente émotion.
— Est-ce lui, enfin? — se demanda-t-il.
Et il rabattit jusqu'à ses yeux le capuchon de son caban, de manière à noyer de plus en plus dans l'ombre la partie supérieure de son visage.
Le fiacre avançait toujours, rasant les trottoirs, éclaboussant les rares passants.
Arrivé en face de V Hôtel des Indes, il fit halte.
Le cœur d'Arnold cessa presque de battre.
La portière s'ouvrit.
Un homme âgé déjà, tenairt à la main une petite valise, descendit, franchit le trottoir avec une agilité qui prouvait la vigueur de ses jambes, et entra dans l'hôtel oii deux garçons venaient à sa rencontre.
Une tlamme s'alluma dans les yeux du guetteur.
Il venait de reconnaître Etienne Béraud.
— Je le tiens, maintenant... . — murmura-t-il en poussant un soupir d'allégement, — il ne s'agit plus que de ne pas le perdre de vue jusqu'à l'heure où fermeront les guichets de la Banque de France...
Et il resta immobile sous la porte cochèrc où venaient de se réfugier plusieurs piétons, car la pluie recommençait à tomber comme si les cataractes du ciel s'ouvraient toutes à la fois.
Etienne Béraud — avec qui nos lecteurs ont fait connaissance à Calcutta dans le cabinet de John Mortimer — se dirigea vers le bureau de l'hôte après avoir dit aux garçons :
— Veuillez faire descendre mes bagages, et prévenez le cocher que je le garde... — Du reste, je l'ai pris à l'heure...
Les ordres du voyageur furent ininiéiliatemeut exécutés, et les deux malles composant tout son bagage quittèrent l'impériale du fiacre pour le vestibule de l'hôtel.
L'ancien marchand de diamants entra dans le bureau.
Une jeune femme, préposée à la direction du service, le salua d'uiuî inclination de tète.
— Vous avez dû recevoir de moi, madame, un télégramme, hier, — dit le voyageur en rendant le salut, — un télégramme venant de Marseille...
— Alors c'est à M. Etienne Béraud que j'ai l'honneur de parler?...
— A lui-même.
— L'appartement ret(!uu par vous est prêt.
— Je vous serai reconnaissaut de m'y faire conduire...
— Louis, — fit la jeune femme eu prenant une clef à un tableau et en
LE MAltCIIAND DE DIAMAlNTS 147
la tendant à l'un des deux yarçons qui attendaient ses ordres dans le vestibule, — conduisez monsieur au numéro 13.
Le visage d'Élienue Uéiaud se reuihrunit, tandis ijiio de ses lèvres s'échappaient ces mots :
— Numéro 13... Vilain numéro...
— Etes- vous donc superstitieux, monsieur '{ — demanda la jeune femnio avec un sourire moitié indulgent, moitié moqueur.
— Superstitieux... pas précisément... Mais il existe certains préjugés qu'on subit malgré soi depuis son enfance... tout en sachant qu'ils sont absurdes... — Ne pourriez-vous me donner un aulre appartement '.'
— Malheureusement non... — C'est le seul qui soit libre...
— Conduisez-moi donc... — dit-il au garçon qui tenait la ciel. — Vous monterez ensuite mes deux malice...
— Bien, monsieur.
Etienne Béraud gravit l'escalier, dont un lapis de moquette du plus beau rouge recouvrait les marches, et il franchit le seuil de l'appartement numéro 13.
Cet appartement situé au second étage ne se composait que d'une antichambre, d'une chambre à coucher et d'un cabinet de toilette.
La chambre, meublée avec un luxe vulgaire, était vaste et bien éclairée par deux fenêtres donnant l'une et l'autre sur la rue Joubert.
Une table ronde à dessus de marbre en occupait le point central.
Etienne Béraud plaça sa valise sur cette table, se débarrassa de son veston de voyage, entra dans le cabinet de toilette, remplit d'eau froide une grande cuvette à la mode anglaise, y plongea sa tète et se livra à de consciencieuses ablutions, puis il remit les vêtements qu'il venait d'ôter.
Les garçons avaient apporté les malles et les avaient placées sur des pliants disposés à cet effet.
L'ex-marchand de diamants sonna.
L'un des garçons parut
— Monsieur a des ordres à donner ? — demanda le garçon d'hôtel <'i Etienne Béraud.
— J'ai àvous prier de mettre à ma disposition sur cette table de l'encre, des plumes, un paquet d'enveloppeset plusieurs cahiers de papier... — J'ai à écrire un grand nombre de lettres...
— Bien, monsieur... — Faudra-t-il à monsieur de la cire h caclieter?
— Oui.
Le garçon sortit.
Ktienne Béraud resté seul se hissa tomber sur un fauteuil.
Son visage était brusqui-ment devenu très sombre.
— (jue le diable les emporte avec leur n» 13!... — niMiunna-l-il
presque à haute voix, en accompagnant ses paroles d'un ^este de colère. — Depuis mon départ de Calcutta de sombres pressentiments m'assiègent, je rencontre partout des pronostics de mauvais augure, et en arrivant ici il faut que ce numéro vienne m'agacer encore !... — Je ne sais quel instinct me disait tout à l'heure de ne pas laisser décharger mes malles et de m'en aller dans un autre hôtel... — Le premier mouvement est le bon... J'aurais dû le suivre... — Enfin j'ai toujours agi sagement en faisant, dès l'arrivée du train et avant de venir ici, ce que je voulais faire... — Je vais aller déjeuner, ce qui chassera peut-être mes idée noires, et je reviendrai pour ma correspondance.
Ayant ainsi monologué Etienne Béraud se leva, prit son chapeau de voyage, sortit de l'appartement dont il ferma la porte à clef, descendit les deux étages et franchit le seuil du bureau où les garçons et la jeune femme préposée à la surveillance de l'hôtel se trouvaient réunis.
Tous trois causaient avec animation.
En voyant apparaître le voyageur, ils firent brusquement silence.
Sans prononcer une parole l'ex-marchand de diamants accrocha sa clef au tableau et regagna le fiacre pris à l'heure.
Il dit quelques mots au cocher, puis monta dans la voilure qui se dirigea du côté de la rue Caumarlin.
La jeune femme et les deux garçons, quittant le bureau, s'étaient avancés jusque sur le seuil de l'hôtel et la regardaient s'éloigner.
Us ne rentrèrent que lorsqu'elle eut disparu à l'angle de la rue Joubert.
— C'est égal, — dit celui des deux garçons qui avait pris les ordres d'Ëlienne au sujet du papier et des enveloppes, — voilà un drôle de paroissien I... — Avez-vous fait attention à son visage, mam'zeile Elisa?
— Oui, — répliqua la gérante, — il avait l'air tout bouleversé... je me demande si c'est le n" 13 qui l'a mis dans cet étut-là... — Voilà un homme qui doit être alors terriblement superstitieux...
— Ce serait trop bête! — reprit d'un air dédaigneux le premier garçon. — Moi je ne crois qu'aux salières renversées.
— Et moi aux couteaux mis eu croix avec les fourchettes, — appuya le second garçon.
— Enfin, les opinions sont libres, — reprit le premier interlocuteur, — et si le n" 13 lui porte sur les nerfs, ça ne regarde que lui. Mais il murquc mal. cet homme-là... il a une vilaine louche et je crois, mam'zeile
LE MARCHAiND DE DIAMANTS 149
Élisa, que quand il rentrera vous feriez bien de lui demander tout de suite ses papiers, afin de vous mettre en règle sur votre livre de police... — Dame! par le temps qui court, faut être prudent!... on voit tant de choses!... On n'entend parler que d'assassinats...
— Savez-vous que vous me faites peur, Louis! — s'écria la jeune femme, qui en effet devenait un peu pâle. — Et juslement je suis seule aujourd'hui ponr mener la maison... — (Juel malheur que Moiisieur soit absent! — Si au moins il pouvait rentrer avant la nuit...
— Monsieur, d'après ce qu'il a dit en parlant, ne rentrera que demain, mais sa présence ne ferait ici ni chaud ni froid... Vous ne risquez rien du tout, mam'zelle Elisa, et ce que nous en disons, c'est histoire de causer... Le personnage ne paie point de mine, mais il ne nous mangera pas... — Prenez tout simplement vos jirécautions dès qu'il rentrera... on peut avoir affaire à un filou poursuivi par la justice etcjui, aiirès avoir travaillé en province, vient se réfugier à Paris...
— Avez-vous regardé d'où vienenl les bagages? — demanda la surveillante.
— Oui... — Il y a des étiquettes de Toulon à l'aris, et d'autres en anglais que je n"ai pas pu déchill'rer... — Ça parait arriver des pays étrangers, mais ça ne signilie rien...
— J'insisterai tout simplement pour qu'il me remette des papiers bien eu règle...
— Je crois que le patron vous en saura gré... — c'est une maison respectable que la nôtre... — une descenti! de police lui feraitheancoup de tort...
Un coup de sonnette parti de l'un des appartements de l'hôtel interrompit la conversation.
Les deux garçons disparurent dans l'escalier et la jeune femme, encore sous le coup de la terreur sans cause qu'elle venait d'éprouver, se réinstalla devant son bureau, ouvrit un registre et se remit à faire des chiffres.
Le fiacre qui emportait Etienne Béraud avait pris le chemin de la rue Caumarlin, nous l'avons dit.
En atteiunant cette rue le cocher tourna à droite, se dirigeant vers la rue Saint-Lazare.
Arnold, toujours en faction sous la porte cochère faisant lace ■'• YHùlcI des Indes, s'était senti pris d'inquiétude en voyant la voiture demeurer statiounairc après avoir été déchargée de ses colis.
Celle inquiétude devint de l'angoisse lorsqu'il vit l'e.K-man liand do diamants ressortir, remonter dans le (iacre et le fiacre s'ébranler.
— Tonnerre du diable! — muiniuia le faux g.irdien de la iiai.v. — (le que je craignais se réalise !... il va à la IJatique ! — l'ourvu qu'il arrive' trop tardl... —je veux du moins savoir à quoi m'en tenir...
Et il se mit à marcher rapidement derrière le véhicule.
Lorsque celui-ci, au lieu de tourner à gauche dans la rue Cauniartin ce (jui l'aurait conduit au boulevard, prit à droite, par conséquent du rôle de la rue Saint-Lazare, Arnold respira plus librement.
Les terreurs qui l'avaient oppressé pendant quelques secondes se dissipèrent.
— Ce n'est point là le chemin de la Banque, — se dit-il. — L'heure passe. — Il y a cent contre un à parier que je n'ai plus rien à craindre...
Il se trouvait au plus à huit ou dix pas du fiacre dont les petits chevaux, glissant sur le pavé boueux, n'avançaient qu'à grand'peine.
Arrivée rue Saint-Lazare la voiture tourna celte fois à gauche, se dirigeant vers la gare du Chemin de fer de l'Ouest ; mais au lieu d'entrer dans la cour de la gare elle s'arrèla en l'ace du café restaurant Félix, à l'angle de la rue d'Amsterdam.
Le cocher, sans quitter son siège, se pencha vers la portière dont la glace était ouverte, et Arnold l'entendit très dislinctement dire à son client :
— Vous serez là parfaitement bien pour déjeuner... — Paraîtrait qu'on y fabrique de la cuisine numéro un !
La portière s'ouvrit et Etienne Béraud mit pied à terre.
Le faux sergent de ville avait les meilleures raisons du monde pour ne vouloir pas être remarqué, ni même aperçu, parle voyageur.
En conséquence il se réfugia vivement sous les arcades qui bordent la rue Saint-Lazare et la cour de la gare.
Cette précaution, — que la prudence commandait d'ailleurs, — eut un fâcheux résultat.
Elle l'empêcha d'entendre Etienne Béraud faire le compte de son cocher.
S'il avait entendu ce compte, il aurait à l'instant même modilié tous ses plans.
Le voyageur avait tiré sa montre et la consultait.
— Trois heures cinq minutes... — fit-il. —Je vous ai pris à dix heures et demie : tolal quatre heures trente-cinq...
— C'est bien ça... — appuya le cocher de fiacre.
— Combien vous dois-je?
— Quatre heures trente-cinq à deux francs soixante-quinze l'heure, douze francs cinquante... c'est une voiture à quatre places, mon bourgeois... plus les deux colis pris au chemin de fer, à vingt-cinq cenlimes chaque... — Ça nous fait juste treize francs... — Quant au pourboire, c'est à votre générosité...
— Treize francs I — toujours ce maudit nombre treize! — murmura le
voyageur avec une sorte de colère i>n foiiillanl sa poche pour y prendre son porte-monnaie, — il me poursuivra donc sans cesse et partout! Le cocher avait entendu.
— Vous n'aimez pas le nombre treize ! — fit-il en riant d'un gros rire. — Eh bien! bourgeois, vous avez tort. — C'est un nombre qui m'a toujours porté chance, à moi!... — Paraîtrait qu'en méprenant vous n'avez pas vu le numéro de mon fiacre... X" 13.
Etienne Béraud tressaillit violemment.
— Encore cela! — balbutia-l-il.
Le cocher continua :
— Il est connu, mon iiacre... Il est historique... On a écrit un livre sur ses aventures... un livre (|ne lout le monde a lu et que je vous recommande... Le Fiacre numd 1(1 13... — Depuis cinquante ans — (j'en ai aujourd'hui soixante-treize) — tiens! encore un treize!... il ne m'est jamais rien arrivé qui n'ait fini par bien tourner pour moi... — Ça. voyez-vous, foi de Loriot, c'est la vérité!
Etienne Béraud, sans répondre, tendit trois piiîccs de cent sous au cocher qui demanda :
— (iombien faut-il vous lendro?
— (iardez tout...
— Merci, bouri^eois, et si jamais vous avez besoin d'un bon cocher qui connaisse Paris mi(!ux que celui qui i"a bâti — (C'est assez naturel, v'Ii cinquante ans que j'y roule ma bosse!...) - souvenez-vous du père Loriot et (in fiacre numéro {'.i... Ma remise est aux Batignolles, rue des Moines, 93... — Avec moi, tout va par treize I — Vous serez bien conduit...
Pour toute répon.se Etienne Béraud haussa les épiiules, et entra dans le restaurant.
Le [lère Loriot -- (une ancienne connaissance de nos lecteurs (jui, nous l'espérons bien, ne l'ont point oublié) — enveloppa ses chevau.x d'un coup de fouet tout paternel qui ressemblait à une caresse.
— Hue, Bichette!... hue, Paméla!... — lit-il. — En avant, mes poulettes! — iNous somm'js trempés comme des soupes... — l'écurie nous réclame pour relayer... — Allons-y!
Et il enfila la rui- d'Amsterdam afin de gagner la place Clichy et les Batignolles.
Malgré ses soi.xante-trei/.e ans, le [)iire Loriot avait conservé intactes ses facultés morales et physi(|ui!S.
Son inlarissabb; gaieté ne s'altérail [loint.
Il avait toujours le mot pour v\\r it l'onliimait à regarder son siège comme le plus beau trône du uii>n<li,' l'iilirr.
Arnold nous, le répétons, n'avait rien entendu des paroles échangées entre le cocher de fiacre et son client.
Pour lui, la seule chose importante était d'avoir vu l'homme qu'il surveillait entrer dans un restaurant ofi il allait sans le moindre doute faire un déjeuner tardif.
Quand il aurait fini ce repas, l'heure de se présenter à la Banque serait passée depuis longtemps.
Il n'en resta pas moins aux aguets, ne perdant point de vue les portes du leslaurant Félix.
Quatre heures sonnaient à l'horloge de la gare lorsque Etienne Béraud sortit du café. — Il s'arrêta un moment sur le seuil, alluma un cigare et ensuite se dirigea pédestrement vers la rue Caumartin pour regagner la rue Joubert et V Hôtel des Indes.
La pluie ne tombait plus, mais le ciel restait gris, couvert, menaçant encore.
Arnold avait repris son fi/age.
11 suivit l'ex-marchand de diamants jusqu'au moment où il le vit disparaître dans le couloir de la maison meublée.
— Plus rien à craindre à présont!... — Succès certain !... — murmurat-il, tandis qu'une llamme s'allumait dans ses yeux sous l'ombre portée parle capuchon rabattu de son caban.
Et il se dirigea vers l'établissement du mnrclmnd de vins-traiteur où il avait déjeuné quelques heures auparavant et où devait l'attendre Trilby.
Fidèle à la consigne, celui-ci n'avait pas bougé.
Après un repas copieux et bien arrosé, suivi d'un maznqran et de nombreux petits verres de rhum, il était venu s'asseoir à une table placée près du vitrage de la boutique, il avait demandé le Bottin et il feignait de prendre des notes, mais en réalité il n'écrivait sur son calepin que des mots sans suite et s'occupait à surveiller la rue.
Rien ne lui avait échappé des marches et contre-marches du faux sergent de ville.
Il l'avait vu s'éloigner à la suite du fiacre qui venait de stationner en face de V Hùtel des Indes.
Il le vit revenir.
Arnold, ayant aperçu son affidé à travers le vitrage, lui fit un signe sans entrer dans rétablissement et se dirigea ^'ers la rue de la Cliausséed'Antin.
— Rnison do plu3 pour les Cliver illico..., dit un des garçon^
Trilby sorlil aus.silùl, rejoignit le faux sergent de ville et lui demaiula :
— 'l'oul va-l-il IjiiMi?
— Oui, — répoiidil Arnold.
, — Les ordres?
— Tu vas prévenir Wil Scoot que la voiture doit se trouver ce soir à sofil heures précises en face du liureau des omnibus de la Madeleine à Auleuil.
Liv. 20 F. hOY, «dit. — lUproduclion inlerdile. 20
— Elle y sera...
— Munis-toi des objets convenus.
— C'est déjà fait... — Scoot doit les avoir places dans la voilure...
— Alors, va, et soyez exacts...
— Comptez sur nous...
Les deux hommes se séparèrent.
Arnold gagna le boulevard, puis la rue Monlmarlre qu'il desceiulil jusiju'aux Halles, et de là se rendit au ^^rand établissement de quincaillerie dont tout Paris connaît l'enseiane légendaire :