F. Roy, dJll. It..pr(MlucUun inl.:rilile
— C'est votre fils:' — ilemanda-t-il au patron, quand le jeune homme fut sorti.
— Oui, monsieur... mon aîné... il a dix-liuit ans...
— Il est employé à la mairie"?
— Depuis plus d'un an, oui. monsieur... — Mon désir est de le placer dans l'administration, et ses goûts l'y portent.
— J'ai quelques renseignements à prendre à la mairie de Bléré... — Il aura sans doute ia complaisance de m'indiquer la marche à suivre {)Our les ohtenir...
— Oh! tout ce que vous voudrez, monsieur... — Il connaît le service aussi bien que les vieux employés, et je vous garantis qu'il sera très lieureux de se mettre à la disposition d'un client de son père...
Misticot reprit ;
— Vous êtes du pays, monsieur :'
— Natif de Bléré, oui... — Je l'ai toujours habité, sauf deux ans passés en .\llemagne... — J'y ai presque toute ma familh;, et j'y connais absolument tout le monde...
— Alors, — demanda Misticot, — vous avez dû connaître une certaine famille Desvignes?...
— Oh! certainement, monsieur, — répondit le patron, — c'était une famille fort honorable et très considérée, quoique sans grande fortune...
— Est-ce qu'elle n'existe plus?
— Non. monsieur. — Le père Desvignes, un brave homme, architecte de son état, est mort il y a douze ans environ, et sa feaime ne lui a pas survécu lomgtemps...
— X'avaient-ils pas un lils"?
— Oui, monsieur, Arnold Desvignes, un beau gar(;on... — il a étudié à Loches chez un de ses parents, instituteur... — il a été ensuite à l'Ecole des mines, à Paris... C'était un piocheur. à ce qu'il parait...
— Savez-vous ce qu'il est devenu?...
— lia fait son volontariat d'un an. puis il a quitté le pays oii i! était venu régler quelques affaires... — Ou a raconté (ju'il était allé en Angleterre, et ça ne m'étonnerail pas. car il m'a dit ii moi-même qu'il avait le goût dos voyages et qu'il espérait bien faire fortune un jour à l'étranger... — C'était quand je l'ai vu pour la dernière fois, il y a de ça six à sept ans... il arrivait de son régiiiHMit...
— Dans quel régiment avait-il fait son vol jiitariat ?
— Je l'ignore, mais, si vous tenez à le savoir, mon lils pourra vous procurer ce renseignement-là à la mairie...
— Arnold Desvignes avait des parents à Loches?
— Oui, l'oncle instituteur chez fpii il a fait ses preniièrt's études,..
— Si cet oncle vil encore, il doit être en correspondance avec lui...
— C'est possible... — Auriez-vous l'intention d'aller jusqu'à Loches?...
— Cela dépendra des renseignements que j'aurai ici...
— 11 s"ai;il sans doute d'une affaire de succession"? — demanda le provincial curieux.
— Eu elfet, d'une succession... — se hâta de répondre le gamin de Montmartre, saisissant le prétexte qu'on lui fournissait.
— Si-riez-vous parent de M. Desvignes:'
— Un peu, mais de très loin...
En ce moment un grand garçon de figure joviale entra dans la salle et vint donner une poignée de main au maître de l'hôtel, qui lui dit :
— Déjà levé, monsieur Delvigne!
Arnold et ïrilby, en entendant prononcer ce nom, relevèrent la tète, échangèrent un coup d'oeil furtif, et examinèrent le nouveau venu.
Trilby se souvenait du récit de William Scoot au sujet du commisvoyageur de la rue des Tournelles, aux mains de qui la lettre contenant la médaille était tombée. — Ce voyageur s'appelait aussi Delvigne.
— Oui. — répondit le jeune homme. — j'ai à visiter plusieurs clients ce matin, et il est probable que ce soir je profilerai du courrier pour aller à Amboise.
— J'espère bien que vous ne songez pas encore à nous quitter?...
— Mais si... mais si !... — J'irai très prochainement à Paris voir si la rue des Tournelles est toujours à sa place...
— C'est parfaitement l'homme en question, — se dirent en même temps Arnold et Trilby.
— Servez-moi un vermouth pour m'ouvrir l'appétit, — reprit le commis-voyageur, qui sortit après avoir avalé d'un seul trait le breuvage demandé.
Arnold était devenu pensif.
Trilby l'examinait à la déi'obée.
Misticot mangeait silencieusement.
La porte du café-reslaurant s'ouvrit de nouveau et un grand garçon bien bâti, très brun, rasé de près, parut, suivi d'une sorte de commissionnaire poussant une brouette chargée de malles qu'il installa sur le trottoir.
— Salul. mon hùte! — s'écria le nouveau venu d'une voix vibrau^ en prenant une j)Ose. ■■• '
Le patron de l'hôtel poussa une exclamation de surprise.
— Comment, monsieur Uével, — fit-il. — vous à liléré! sans m'avoi^" prévenu par un mot, comme de coutume!
— Je vais vous expliquer ça... — Attendez que je paye le commis-
Lt: MAIiCllAM) DL: diamants 765
sionnaire. — Faites monter mes malles dans ma chambre habituelle, si elle est libre-.. — Ce sont mes costumes... Je ne veux pas les envoyer au théâtre... la dernière fois on m'y a volé un superbe Louis XIII de quinze louis!! — Maintenant je n'y porterai que ce qu'il me faudra pour la représentation. — Tenez, mon brave, voilà deux francs pour votre peine...
Lorsque s'arrêta ce Oux de paroles, dont les dernières s'adressaient au commissionnaire, le maître de l'hôtel répondit :
— Votre chambre habituelle, la chambre numéro 10, est libre... — On va y mettre votre bagage...
— Très bien... — Faites-moi servir une tasse de chocolat... — Je tombe d'inanition... — Figurez-vous que je suis venu par la patache de Loches... — Quelle guimbarde! — J'ai les reins en capilotade ! — li; ne vousdemande pas si vous savez la nouvelle...
— Quelle nouvelle?...
— La ménagerie de Pezon...
— Ah! oui... oui... incendiée... il y a déjà hiiil jours...
— Et les fauves en liberté... D>'ux lions... deux tigres... et un gorille, vulgairement nommé homme des bois... Depuis huit jours on fait des battues dans la forêt de Loches... — On a tué un des tigres échappés, mais les autres restent introuvables... — Ou prétend qu'ils ont traversé le Cher et sont à l'heure qu'il est dans la forêt d'.\mboise...
— Je l'ai entendu dire...
— Centcinquanlc mille francs de perdus pour Pezon... — C'est bien fait!
— Pourquoi donc ça?
— Cet animal-là, avec sa ménagerie, il ra'a tué mes représentations à Loches...
— Bah!... pas possible!
— Mon hôte, c'est littéralement vrai! — J'en ai donné (juatre... — La première, eflet pyramidal... salle comble... Pezon n'était pas encore arrivé... — Il arrive... crac!... — Cet idiot do public court aux bêtes et nous laisse en i)lan! — Cinquante francs de recette avec trois cent cinquante francs de frais! — la guigne noire! — Mais je me rattraperai! — Biéré, Amboise, Vendôme, et Blois... quatre bons endroits, où je suis avantageusement connu, j'ose le dire... — .\h ! voici mon chocolat... avec du bi'urre frais et deux croissants... lUavo!...
-^ Comme ça, — reprit le patron, — vous donnerez une représenlation ici?
Parbleu!
— Quand?
— Jeudi... — il me faut le temjis de préjiarer le public jiar des afiiches épatantes...
— El que jouerez-vous?
— Un spectacle étourdissant!... — Deux pièces... pas tout à fait nouvelles, mais comme on n'en fait plus aujourd'hui !... Le Chapeau de paille (V Italie pour commencer, et JocAo, on le Siixje du Brésil... — On ne connaît pas ça par ici, et je joue Jocko avec un chic à tout casser... — Jai un cos-
• lume en vrai peau de singe avec un masque stupéfiant... Jai été un peu clown autrefois... on croirait voir un véritahle gorille... parole!... C'est à donner la chair de poule!... — Faites donc monter mes malles, mon cher hôte... — Tous voyez celle-ci, la plate... — elle renferme mon costume de JocIm... — Je ne tiens pas à l'égarer... — il me coule plus de cinq cents francs.
— Louis, — commanda le patron. — moulez vite les malles de M. Rével à sa chambre habituelle, le numéro 10...
— Illico, patron...
— Et vos artistes, cher monsieur Rével"?...
— Je les ai laissés à Loches, mes artistes... — Ils viendront en chemin de fer, en passant par Tours... — Ils n'arriveront que demain soir... — J'aurai eu le temps d'aller à Amboise m'enlendre avec les autorités au sujet de la représentation que je voudrais donner dimanche... — Il me faudra, à partir de demain soir, sept lits, pour quatre jours... avec deu.\ repas... toujours aux mêmes conditions...
— Toujours, oui.
— Si par hasard je n'étais pas revenu demain d'Amboise quand mes artistes arriveront, mon rég'isseur serait là pour vous les présenter... — Pourvu qu'en traversant la forêt d'Amboise je ne rencontre pas les fauves de cet animal de Pezon!... — lie vo\ez-vous, moi qui joue JocliO, assailli par un vrai singe! — Ça aurait trop de cachet, parole!... — Si je me déguisais en Jocko pour aller là-bas? — ajouta l'acteur en riant. — Le gorille, croyant voir en moi un confrère, me laisserait jieut-être passer!... — Excellent, votre chocolat, mon hôte! le beurre aussi... les croissants également!... — Je vais faire un peu de toilette et rendra naa visite à monsieur le maire... — J'irai ensuite à l'imprimerie pour mon afficha et je rentrerai déjeuner à onze heures précises... — A quelle heure pari le courrier pour Amboise?
— A trois heures. — Vous serez à Amboise à cinq heures...
— C'est mon affaire... — Louis, la clef du numéro 10...
— La voici, monsieur Rével...
Et Jocko le Siixje du Birail, disparut d'un bond, comme s'il eût élé déjà dans la peau de l'animal dont il allait jouer le personnage.
-Misticot avait fini son premier re()as.
Il sortit avec l'inlention di' faire un tour dans la ville en attendant le déjeuner sérieux.
LE MAllCIIA.M» l)K DIAMANTS
Trilhy allait se lever i)Oiir le suivre quand Arnold lui intima d'un coup d'inil l'ordre de ne point bouii'er puis, s'adressanl au propriétaire de l'hôtel, l'associé de Jules Verrière lui dit, avec l'accent ludesque siijiialé par nous :
— Voulez-vous, monsieur, me faire conduire h la chambre que je dois occuper ?...
— Louis, menez monsieur au nuinéro 6...
Et Desvignes suivit le garçon, après avoir fait un nouveau signe presque imperceptible à ïrilby.
Celui-ci attendit que Louis lïit rentré, puis à son tour il se leva, prit la clef du numéro i au tal)leau imlicatenr de l'hùLel et monta au premier étage.
Desvignes, enfermé dans la chambre n" 6, écoutait.
Aussitôt qu'il entendit des pas résonner dans le couloir il enir'ouvrit sa porte et, reconnaissant Trill)y, il le lit entrer vivement et l'emmena dans le fond de la pièce.
— Que faut-il faire? — demanda l'Irlandais à voi.\ basse.
— Nous n'avons nul besoin de nous occuper des pas et démarches de Misticot... — Ce qu'il peut apprendre ici ne m'importe guère... — La seub; chose qui nous intéresse c'est sa rencontre avec l'inspecteur de la Sûreté Flogny... — Laissons donc le dangereux gamin vaguer où bon lui semblera .. — Ne quittons point l'hôtel. — Flogny, en arrivant à Bléré, ne rejoindra Misticot qu'après quelques recherches, puisqu'il ignore complètement où il est descendu... — C'est alors qu'il faudra veiller, et par tous les moyens arrivera savoir ce qui se passera entre eux!... — Guettons sans cosse et soyons prêts!... — Ce n'est point ici que nous pouvons rendre impossible le retour de Flogny à Paris... — Les faits et gestes de ce policier, ses démarches, nous fourniront à l'improviste l'occasion et le moyeu de le supprimer. — Redescendons dans la salle de l'hôtel. — >«ous nous sommes donnés pour des voyageurs de commerce... Il n'y a rien d'extraordinaire à ce que deux confrères fassent connaissance... — Nous déjeunerons côte à côte, nous jouerons ensuite au piquet dans un coin du café en écoulant, en observant tout. — Voilà la marche à suivre...
— Compris. — Ne craignez-vous rien de ce Delvigne de la rue des Tournclles:'
— .Vbsolument rien. — L'uniijue péril, je te le repète, vient de l'at^ent Flogny. — Ce péril résultera do sa rencontre avec Misticot. — Donc, vi'iilons... — Tu as des armes ?
— Un rcvolvi-r cl un couteau.
— Mon, le couteau! mauvais le revolver! Trop bruyant!... Nous jouerons du couteau si quel que autre moyen moins primitif, i)liis ingénieux, ne se présente pas. — Maintenant descendons... — Nous avons (ait connais
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sance... — Ah ! un mot encore... — Ta chambre touche à celle de Misticof?
— Oui.
— De chez toi, pourrait-on entendre ce qui se dirait chez lui?
— D'autant mieux qu'il existe entre les deux pièces une porte condamnée.
— Bon à savoir, et très précieux dans le cas où le gamin ferait monter l'agent dans sa chambre... — Nous voici donc parés à tout événement... — Maintenant, allons jouer l'absinthe !