TROISIÈME PARTIE
Sur la demande du propriétaire de Y Hôtel du Commerce, qui tenait à se conformer aux règlements quant au livre de la police, Arnold Desvignes et Trilby se firent inscrire sous des noms de fantaisie, puis ils s'installèrent dans la salle du café, enface d'un jeu de piquet et de deux verres d'absiuthe. Pendant ce temps, Mislicot se promenait dans la petite ville de Bléré en réfléchissant.
Ce que lui avait dit le patron de sou hôtel ne lui apprenait rien qu'il ne sût déjà par Agostini.
Arnold Desvignes avait fait son volontariat. — Un soldat ne peut être repris de justice, mais quelques années s'étaient écoulées depuis cette époque.
Qu'était devenu le personnage en question?
On le supposait en Angleterre, et le Desvignes dont il s'occupait venait d'arriver des Indes immensément riche...
Cinq ou six ans lui avaient-ils donc sufli pour édifier d'une façon honorable une si grande fortune ?
Misticol voyait là quelque chose de louche, d'incompréhensible, de suspect. — Après avoir interrogé le fils du patron, — pensaii-il, — j'irai à Loches... j'irai eu Angleterre au besoin... j'irai jusqu'aux ludes s'il le faut...
Cu luiiliii i.n employé de la l'rél'eilure l'a tiouv.' ut' mlu sur !■; ijur'iuel.
Tout en se promenant, le gamin de Moiitmarlre regardait les étalages des magasins, comme le fait tout llAnetir qui clierche à tuer le temps.
I);ins une petite rue. il s'arrêta devant une boutique de bric-à-hrac où s'étalait, en un désordre pilloresque, le plus indescriptible fouillis pouilreu.x.
A la porte, en plein air, des oripeau.x, des guenilles, de vieux cors de
Liv. 97. F, ROY. idiU — Roproduelloa iolorillt*. 'J7
no LE MARCHAND DE DIAMAMS
chasse bossues, d'antiques fusils, des l)oîtes remplies les unes de gravures, les autres enfiu de chromo-lithographies et de photographies.
Le petit marchand de médailles fit halte, disons-nous, devant ce temple de la loque.
Il aimait la lecture et regarda les livres d'abord, mais n'y trouva rien qui offrît le moindre intérêt. — Quelques romans dépareillés provenant de cabinets de lecture en faillite, quelques volumes scolaires, des almanachs ayant dix ans de date, des dictionnaires aux pages déchirées, des brochures politiques traitant des questions oubliées, etc., etc..
Il y avait de nombreuses gravures, qui ne valaient pas la peine d'être feuilletées longuement, puis une case de photographies.
Celles-ci, pour la plupart, étaient jaunies, salies par des éclaboussures de boue, tachées par les inconvenances des mouches.
Misticot remua ce tohu-bohu de paysages, de monuments, de reproductions de tableaux, de portraits d'acteurs, de ministres, de députés, de généraux, et il était au moment de laisser retomber dans leur poussière ces épreuves pâlies, quand soudain il tressaillit.
Au dos d'une carte fonnal-albuni, il venait de lire ces mots écrits :
« A ma bonne et bien-aimée mère. »
Et, plus bas, ornée d'un superbe paraphe, cette signature :
« /. Arnold Descignes. »
Le gamin retourna vivement la photographie. Elle représentait un jeune homme d'environ vingt ans, portant le costume d'élève de l'Ecole des mines.
— Yoilà qui est au moins bien singulier ! — pensa Misticot. — Le visage de cet Arnold Desvignes ne ressemble en rien à celui de l'Arnold Desvignes que je connais, l'associé de M. Verrière... — Est-il possible que quelques années l'aient changé si complètement?
Un gros homme allait et venait dans la boutique eu tournant ses pouces. — C'était le brocanteur.
— Combien ces photographies, monsieur .' — lui demanda le jeune garçon en désignant la case.
— Dix centimes, au choix.
— Voici deux sous... je prends ce portrait... Le marchand regarda la carte.
— Ah! ah! — fit-il- — paraîtrait que vous connaissez Desvignes... le petit Desvignes comme on l'appelait ici dans le temps...
Au lieu de répondre à cette interrogation détournée, Misticot posa une question :
— Comment se fait-il qu'une photographie donnée par lui à sa mère comme souvenir se trouve en vente chez vous ?
— C'est tout naturel... — Desvignes n'était point au pays quand sa mère est morte. — Il envoya sa procuration au notaire avec l'ordre de tout vendre... Jai acheté une partie du mobilier et j'ai trouvé cette photographie au fond d'un tiroir... — Voilà.
Misticot mit la carte dans sa poche et s'éloigna très préoccupé de la dissemblance absolue de l'original du portrait avec le Desvignes qu'il connaissait.
L'associé de Jules Verrière serait-il donc un faux Desvignes?
Ce soupçon venait tout à coup de naître dans son esprit, cependant i! ne l'admettait point sans discussion.
Comment l'homme dont il voulait fouiller le passé aurait-il pris le nom et serait-il entré dans la peau de l'ancien élève de l'Ecole des mines'/
Dans quel but?
Pourquoi choisir celle individualité plulùt qu'une autre?
Avant de pouvoir se former une opinion à cet égard, il fallait étudier bien des circonstances obscures, éclaircir bien des doutes..,
Mislicot regagna son hôtel.
Arnold et Trilby conliiuiaienl leur partie de piquet en allendant l'arrivée de Flogny.
Il était tout près de onze heures. — On achevait de dresser le couvert de la table d'hôte, sous la surveillance du patron.
Le petit marchand de médailles s'approcha de celui-ci :
— Vous m'avez dil, monsieur, — fit-il, — que vous aviez beaucoup connu Arnold Desvignes il y a quelques années...
— Oh ! beaucoup... beaucoup...
— Avez-vous conservé de sa figure un souvenir très e.xact? L'associé de V^errière et Tiiiby cessèrent instantanément de jouer. Ils prêtèrent l'oreille avec une attention inquiète.
— Je crois le voir encore, — répondit le patron.
Mislicot exhiba la photographie qu'il venait d'acheter et la mettant sous les yeux de son interlocuteur, demanda :
— Est-ce bien lui, cela?...
Le faux Arnold sentit quelques gouttes de sueur mouiller ses tempes.
— l'arfailemenl lui! — s'écria le maître de l'hôtel après examen, — il est parlant!... — Quand je l'ai revu, il y a six ans, il avait pris l'air plus sérieux, plus homme, mais à part cela, toujours le même...
— Coiinaissiez-vous son écriture?
— J'ai dû la connaître... je ne me rappelle pas au juste... .Mais lions, la voiiù, son écriture... et sa signature aussi... Celle dédicace à sa mère... — Oii diable avez-vous Irouvé celle photographie.'
Misticot replaça le portrait-carie dans son portefeuille et raconta ce que nous savons.
L'associé de Verrière et son complice avaient échangé un coup d'œil significatif.
Tous deux comprenaient que la photographie du vrai Desvigues entre les mains de l'affidé de sœur Marie constituait le plus terrible de tous les périls.
Le gamin de Montmartre était désormais doublement condamné.
— Vous m'obligerez, monsieur, — lui dit le patron, — en ajant la complaisance de me donner votre nom que je dois insciire sur mon registre...
— Stanislas Dumaij. ('■liidiaiit, rciiaitt de Puri)<... — répondit Misticot, puis il demanda : — Ai-je le temps d'écrire une lettre avant le déjeuner'.'...
— Oui, monsieur, et vous trouverez sur celle petite table papier, plumes, enveloppes et encrier.
Arnold fit un signe imperceptible à son complice qui répondit par un clignement d'yeux.
Le signe voulait dire :
— Je veux savoir à qui la lettre est adressée. Le clignement d'yeux signiliail :
— Soyez tranquille.
Misticot prit une enveloppe, commença par tracer la suscriplion après avoir consulté une page de son portefeuille, attira ensuite devant lui une feuille de papier et se mit à écrire.
Trilby, se levant alors, se glissa derrière le jeune garçon, se dirigea vers la porte de sortie et, en passant, déchiffra l'adresse. — Ses sourcils se froncèrent notablement, ce qui n'échappa point à Desvignes et augmenta son inquiétude.
On se souvient qu'avant de quitter Paris l'Irlandais avait entendu, depuis le premier jusqu'au dernier mot, la conversation du gamin de Montmartre et de sœur Marie.
Il se souvenait de l'endroit indiqué par cette dernière, endroit où M isticot devait lui écrire au besoin.
Or, l'adresse qu'il venait de lire élail celle dictée par la cousine Angélique.
« 3Ionsk'ur le curé de Mulnoue,
« l'oar reinelire à sœur Marie, de l'ordre de SaiiU-Vinreiit-de-Paul.
" .\hiliwue {Seiiie-ct-Miinie). »
Qua pouvait écrire Misticot à sœur Marie? Le doute à cet égard n'était pas possible.
Il parlait à coup sûr d'Arnold Desvigues et de la malencontreuse piiotographie.
Trilby resta dehors pendant quelques instants et rentra à la minute précise où Misticot, (jui venait de fermer sa lettre, demandait au patron :
— Avez-Yous un timbre, monsieur'.'
— Mais certainement... — Un timbre de quinze centimes... — le voici...
— Et voici trois sous.
Le gamin de Montmartre colla le timbre sur lenveloppe et reprit :
— Le bureau de {)0ste est-il loin'.'
— Inutile d'aller à la poste, monsieur... — répondit le patron. — Nous avons une boite spéciale sous le vestibule de l'hôtel, et l'un des facteurs de ville vient quatre fois par jour en opérer la levée en temps utile... — Donuez-moi votre lettre, je vais la mettre dans la boîte.
Misticot donna la lettre.
Onze heures sonnèrent.
Les pensionnaires de l'hôtel arrivaient pour le déjeuner.
Au moment où on allait se mettre à table, Trilby disparut, monta vivement à sa chambre, déboucla sa valise, y prit une petite trousse de ces crochets en fer vulgairement nommés rossignols et dont les voleurs se servent avec une habileté surprenante pour ouvrir les serrures les plus compliquées, redescendit, s'arrêta pendant une demi-minute dans le vestibule désert, auprès de la boîte aux lettres dont la serrure n'offrait aucune complication, rentra dans la salle, s'approcha d'Arnold et lui dit tout bas :
— J'ai la lettre. .
Le garçon Louis vint annoncer que h; déjeuner était servi.
Arnold et ïrilby allèrent s'installer à l'un des bouts de la table, assez luin de Misticot.
Le service commençait par une ample distribution de hors-d'œuvre suivie de côtelettes aux pommes de terre frites lorsque Rével, le comédienclown-acrobale, Jocko-ou-le-Singe-du-Iîrésil, arriva tout essoufllé.
— Sapristi 1 — s'écria-l-il en accrochant son chajieau à une palère. — Je croyais bien être en relard ! — Mossieu le maire m'a fait faire antichambre pendant plus d'une heure ! sous la République, c'est raide ! — Eiilin j'ai ma salle, et les afiichus sont commandées ! — Tout ce qu'il y a de plus
grand formai! affiches tricolores... — Ça lire l'œil, c'esl palriolique el ça fait bien dans le paysage! — On les posera demain.
Le comédien s'assit, et tout en engloutissant les hors-d'œuvre, poursuivit avec la volubilité dont il avait l'habitude :
— Le bureau de location sera ouvert demain également... — J'ai donné des ordres... — j'ose e.spérer que ces messieurs — (et il s'adressait aux convives de la table d'hôte) — s'ils sont encore présents à Biéré jeudi, voudront bien me faire l'honneur d'assister à cette représentation extraordinaire... vraiment extraordinaire...
Un seul des voyageurs prit la parole pour répondre à cette iiivile de l'acteur-impressario.
Ce fut Delvigne, le localaire de la rue des Tournelles.
— Ou'est-ce qu'on jouera, je vous prie, monsieur le directeur, à celte représentation rj-aiiiicnl criraoriliiiain'? — demanda-t-il d'un ton narquois, en soulignant par l'intonation les deux derniers mots.
— D'abord le Chapeau de paille d'Italie...
— Jolie pièce, mais qui n'est pas cj7y«o/'-dinairement nouvelle... — et ensuite?
— JocliO ou le SiiKje i/it Biéail...
— Fort amusant, à la condition que l'acteur soit tout à la fois clown très fort et excellent mime...
— Jocko, c'est moi, monsieur...
— Ah! vous jouez les singes? — lit Delvigne d'un air ingénu.
— - Comme un chimpanzé, monsieur, si ce n'est mieux, je m'en flatte.
— Tous mes compliments I...
— Ce sera d'actualité, celte pièce... — dit un autre convive.
— Ah\ oui, — reprit Delvigne, — à cause du gorille de Pezon... — Mais ce n'est point monsieur qui s'est échappé de la Ménagerie... du moins je ne crois pas...
— Très joli! très amusant!... je reliens le mot! — Monsieur est facétieux ! — s'écria Rével en riant d'un rire un peu contraint.
11 nous semble plus qu'inutile de faire assister nos lecteurs à la suite du déjeuner pendant lequel aucun incident à noter ne se produisit.
Dès qu'il fut achevé, Arnold et Trilby remontèrent au premier étage et entrèrent dans la chambre numéro G.
— Voici la lettre... — dit Triihy.
— Comment as-lu fait'.'
L'irlandais montra le mssiijnol dont il s'était servi.
— Parfait!... — continua l'associé de Jules Verrière. — Mais pour éviter tout soupçon, quand on ouvrira la boîte de l'hôtel, il faut glisser dans celte boîte une enveloppe portant la même suscriptiou que celle-ci et contenant
LE MAIÎCIIAM) m: DIAMANTS 775
seulemeiil une feuille blanche... — Quaiul la religieuse recevra là-bas celte missive plus que laconique, je voudrais voir sa tète !... — Fais vite!... — Je te rejoindrai au café...
Tandis que Trilby obéissait, l'assassin d'Etienne lîéraud déchirait l'enveloppe qu'il tenait, dépliait la feuille et lisait les lignes suivantes :
« Ma bonne sœur Marie.
Cl Je crois que vous aviez fièrement raison dr vous délier du sieur -Vrnold Desvignes. — Défiez-vous de plus en plus. — Je suis tombé sur une fameuse piste tout en arrivant ici, et j'espère bien rapporter à Paris la preuve que l'associé de M. 'Verrière est un faussaire.
•t II me semble que je deviendrais fou de joie si je pouvais justifier la confiance que vous m'accordez, l'estime que vous me témoignez, et sauver Mam'selle Angélique.
« Je vous prie de me croire, ma bonne sœur, avec un grand respect, votre très attaché, dévoué et reconnaissant petit serviteur.
« Stanislas Dimay. »
— .Vh ! monsiiur Misticot. — murmura Desvignes en fronçant les sourcils, — vous êtes un malin I ! — Vous tenez le bout du fil conducteur ! C'est 1res fort, mais tant pis pour vous!! — Quand on se mêle des affaires des autres, on trouve ce qu'on ne cherchait pas. — Il faut briser le fil et vous serez brisé en même temps !...
Arnold serra la lettre dans son portefeuille et descendit à l'estaminet où Trilby l'avait précédé.
Le gamin de Montmartre causait avec le fils du maître de l'hôtel. — Arnold le vil, mais ne s'en préoccupa point. — Que lui importail ce que Misticot pouvait apprendre ?
Trilby, près duquel il vint s'asseoir, lui dit a l'oreille :
— J'ai pensé que la feuille blanche ressemblant à une myslilicalion pourrait faire naître les soupçons de sœur Marie, et sur cette feuille j'ai tracé quelques mots...
— Lesquels .'
— Ceu.\-ci : — Tmil rii hliii... — .\V rnus pn'ncctiiii': //"n si iimii nlisriicc 6t' inuluiujc.
— Parfait ! — l'oint de signature .'
— A quoi bon? — Misticot seul peut écrire à la religieuse, à celle adresse...
— Tu as raison... — Demande un jeu de piquet et faisons une partie...
Le petit marchand de médailles et le jeune employé de la Mairie de Bléré étaient, nous lavons dit, en grande conférence...
— Ainsi, — demandait ^lislicot au fils de l'hôtelier. — vous êtes certain qu'il y a cinq ou six semaines un homme est venu ici prendre des renseignements sur Arnold Desvignes?...
— J'en suis d'autant plus certain, que c'est à moi qu'il s'est adressé.
— Que voulait-il?
— L'acte de naissance dudit Arnold Desvignes, l'acte de décès de son père, celui de sa mère, et l'extrait de son casier judiciaire.
— Et on lui a fourni toutes ces pièces?
— Toutes. Nous n'avions pas le droit de les refuser.
— Pouvez-vous me donner le signalement du personnage qui s'est mis en rapport avec vous?
— C'était un homme de cinquante ans à peu près, grand, très brun de visage avec des cheveux grisonnants... — physionomie sournoise... ils'exprimait fort bien, mais avec un accent italien...
Ce signalement répondait de point en point à celui d'Agostini. Misticot poursuivit :
— Vous me disiez qu'il y a deux ans on a reçu d'Angleterre une lettre d'Arnold Desvignes?
— J'ai eu cette lettre sous les yeux... — Desvignes demandait une expédition de son acte de naissance et annonçait qu'il allait prochainement quitter Plymouth et partir pour les Lides...
— Cette lettre existe-t-elle encore? — poursuivit Misticot.
— Assurément non. — Ces sortes de correspondances sont mises au panier aussitôt qu'on a fait droit aux réclamations qu'elles contenaient.
— Pourriez-vous me dire dans quel régiment Arnold Desvignes a fait son année de volontariat?
— Je le pourrai demain... Demain aussi je ferai relever, sur votre demande, l'acte de naissance d'Arnold et les actes mortuaires de son père et de sa mère, mais pour que ces actes aient une valeur légale il faut qu'ils portent la légalisation du maire et celle du président du Tribunal...
— Combien ces formalités à remplir exigeront-elles de temps?
— Quarante-huit heures au plus...
— J'attendrai donc... — Vous m'avez promis l'adresse des ateliers où Arnold Desvignes était employé à Plymouth.
— Je la demanderai au secrétaire général de la mairie... il était lié avec Desvignes, il doit la connaître... — Peut-être même pourra-t-il me donner des renseignements précis...
— Ah I si cela est, mon cher monsieur, vous me rendrez un fameux service!...
Il fut lilcnti'it dans la rampa^'iie (|iii prvuiiilu la fiin'l.
Nous avons laiss»- rinsjiertour (1« la Sûreté Flogny et le j>ap;i Loriot s'aHablfT dans un petit restaurant, situé boulevard de l'IIôiiiliil, au rez-decliausséc di- l'iinnu-ulile dans lequel Scoot (;l Trilbv av;ii>iil Inin' un appartement sons le nom des frères Perron.
Ijv. '.W, I liilV. -dil. — n^prodn.lK.ii iiilcrHilc.
LE MARCH.\.\D DE DLViMÂNTS'
Flogrry, ayant manqué le dernier Iraiu express pour Tours, devait prendre le train direct partant de Paris à onze heures vingt-cinq minutes. — Il arriverait à Tours à cinq heures et demie du matin.
Comment le policier n'étail-il point à Bléré à l'heure où nous quittons Misticot et le fils de l'hôtelier, c'est-à-dire à trois heures du soir?
L'homme propose et le hasard dispose.
Au moment où l'agent et Loriot allaient se mettre à table, ils entendirent les bribes d'une conversation échangée entre deux dîneurs à la table voisine.
— Vous avez lu la nouvelle ? — demandait l'un d'eux.
— Quelle nouvelle ?
— Le chef de la Sûreté...
— Eh bien?
— Ce malin un employé de la Préfecture, en entrant dans son cabinet, l'a trouvé étendu sur le parquet... — il était mort d'une attaque d'apoplexie foudroyante...
Flogny, pâle d'émotion, tremblant de tout son corps, bondit jusqu'au dîneur.
— Pardonnez-moi, monsieur, si je vous interpt^Ile... — s"écria-t-il. — ■ Ce que vous venez de dire est-il sérieux? — Est-il vrai que le chef de la Sûreté soit mort?...
— Mon Dieu, monsieur, — répondit la personne à qui s'adressait Flogny — je ne fais que répéter ce qu'affirmeut les feuilles publiques... Voyez plutôt...
i-t il tendit un journal du soir à l'agent, qui le prit et dévora l'article.
— (Jiiel mallieur! — murmnra-t-il ensuite — Un si brave homme, si capable !... — .Merci, monsieur... — ajouta-t-il en rendant le journal à son propriétaire, puis, s'adressant à Loriot : — Vous avez entendu et vous comprenez... — impossible de dîner avec vous aujourd'hui... — il faut que j'aille à la Sûreté faire acte de présence et savoir ce qui se passe...
— Oui... oui, j'ai compris... — répliqua le vieux cocher. — nous dînerons ensemble une autre fois... Ce n'est que partie remise... — Montez dans ma guimbarde... je vous comluirai à la Préfecture et ensuite je regagnerai la rue des Moines...
Vingt minutes plus tard Flogny descendait de voiture sur le quai, près t\r la porte conduisant au.\ bureaux dp la Sûreté.
Li: MAHCHWI) L)E DIAMANTS
Quoique la calaslroplie lût arrivée le matin, tout était encore sens dessus dessous dans Tadministralion.
Les collègues de Flogny, encombrant les couloirs, bourdonnaient comme des abeilles autour d'une ruche.
L'a commissaire aux délégations judiciaires, chargé de l'intérim, les faisait appeler l'un après l'autre.
— Il faut attendre... —pensa l'agent. — Voilà une mort doublement fatale qui va probablement m'empècher de partir cette nuit.
En supposant cela il ne se trompait pas. — Ce fut vers di.x heures seulement que son nom fut appelé.
— Je ne comptais pas vous voir, Flni.'nv... — lui dit le commissaire aux délégalions.
— Pourquoi cela, monsieur le commissaire.'
— En lisant les notes journalières de notre pauvre chef, si vivement regretté, j'ai vu que vous aviez touché une certaine somme et reçu carte blauche pour suivre l'affaire de la rue .loubert... — je vous croyais en campagne...
— J'allais partir, mais ayant appris par hasard l'^illn-nx maiiieiir, je suis accouru...
— Où en ètes-vous de votre affaire?
— Dans les ténèbres encore, cependant il me sembh; entrevoir un point lumineux...
— Puissiez-vous dire vrai!... — Écoutez-moi, Flogny : — Je vous connais depuis longtem))S... je sais apprécier votre intelligence et votre dévouement à la MaUon... je puis bien vous dire que, selon toute apparence, c'est moi qui suis désigné pour recueillir la succession de votre chef... — Si cela est, je voudrais que ma nomination fût suivie d'un coup d'éclat... — Trouvez-moi l'assassin d'Etienne Béraud et je me charge de votre avenir... d'un avenir assez brillant pour contenter vos rêves les plus ambitieux...
— Vous pouvez compter absolument sur moi, monsieur, et cela par dévouement plus que par ambition...
— Je le sais, et je vous en remercie, mais l'un n'empêche pas l'auln'. et l'ambition d'un bon serviteur est légitime... Ainsi vous croyez voir une lueur dans cette mystérieuse allaire?
— Oui, mais je vous supplie de ne me demander aucune explicalioii... 4e puis me tromper, et je ne voudrais parler ([u'à coup sur...
— Je no vous interroge pas, et je vous laisse toulf lilniiê d acliim.
— Quand doivent avoir lieu les obsèques?
— .Vprès-demain seulemtfnl.
— Je serai de relcur.
— Vous quittez I' iris '
780 J.E MAliCHAND DE DIAMANTS
— Oui, monsieur le commissaire, et dès cette nuit si je peux...
— Allez donc, je suis avec vous.
En sortant du cabinet de son chef futur, Flognj' regarda sa montre, lîllc marquait onze heures et demie.
— Trop tard! — murmnra-t-il entre ses dents. — C'est la déveine! — Je ne puis prendre maintenant que le train direct de six heures et demie du matin.
Flogny alla souper, rentra chez lui rue François-Miron, dormit trois ou quatre heures et se rendit à la gare d'Orléans, d'où il partit en effet par le train direct, qui le déposait à Tours à trois heures cinquante-trois minutes de l'après-midi.
A Tours il lui fallut attendre fort longtemps un train, et il n'arriva à Bléré qu'à sept heures et demie du soir.
A la gare, il questionna un des employés.
— Quel est le meilleur hôtel du pays".' — lui demanda-t-il. On lui désigna l'hôtel du Commerce.
L'agent de la Sûreté, sans le moindre bagage, les bras ballants, descendit à pied dans la ville sur laquelle le soleil couchant laissait tomber obliquement ses derniers feux, et se fit indiquer par un passant la situation de l'hôtel du Commerce.
Nous l'y devancerons de quelques instants.
Le dîner de la table d'hôte venait de finir et les dîneurs avaient gagné la salle du café, où ils se disposaient à tuer le temps de leur mieux eu jouant aux cartes, aux dames ou aux dominos.
Trilby et Arnold s'étaient réinstallés à la place occupée par eux toute la journée.
Le voyageur de commerce Delvigne se trouvait seul à une table k côté d'eux.
Devant partir le lendemain pour continuer sa tournée dans le département, il inscrivait en bon ordre sur son carnet les commandes ([u'il avait déjà reçues.
Sa table était encombrée de notes, de factures.
Son portefeuille, bourré de papiers et de lettres, était posé sur le marbre à côté de lui.
Misticot, assis à la table qui faisait suite à celle-là, parcourait distraitement les journaux.
Des personnages connus de nous qui se trouvaient là, un seul semblait préoccupé.
C'était .\rnold.
11 n'avait pas encore vu paraître l'inspecteur Flogny, et il s'inquiétait de ce retard.
Selon toutes les probabilités cependant le policier devait être arrivé à Bléré.
Or, dans une petite ville comme Bléré, les hôtels n'étaient point assez nombreux pour que l'agent, fort de son droit d'examiner les registres portant les noms des voyageurs, ne fût déjà venu compulser ceux de l'hôtel du Commerce.
— N'esl-il donc point paru par le train de nuit connne je le stijiposais .' — se demandait Arnold avec une véritable angoisse. — S'il n'est point parti, tout va mal, car il est sans aucun doute allé à la Sûreté se vanter de ses découvertes.
Huit heures allaient sonner à la grosse pendule de forme antique posée sur un socle.
La j)orte du café s'ouvrit jiour laisser passer un employé des Postes et des Télégraphes portant à la main une envelop|)e bleue.
Le maître de l'iiôlei. assis au conijilnir où il ûlablissait ses eomplcs du jour, leva la tète et demamla :
— (Jui cherchez-vous, liayiiioud '.'
— Est-ce que M. Delvigut' c.sl encore cin'/. vous'.' — lit. i'einpiové.
En entendant celle question, ic lut au lour du counuis-voyageur de lever la tète.
— Présent! — répondil-il. — Vous avi-z nue déiièclie jioiir moi '
— Oui, monsieur... — l'^lb; viciil d'arriver. — L'heure réglementaire élant passée, je n'aurais dû vous la faire parvenii' que demain, mais je venais par ici et je l'ai prise... — 11 ne faul pas être Irop à cheval sur les règlements. ..
— Merci, monsieur Haynujud...
Delvigne prit la dépèche, déchira l'envcdoppe, lut et s'écria :
— Ah! par exemple! en voilà une histoiie!... — mou palrim nie rappelle j)Our all'aire urgente... — Il faut iitie je sois à i'aris demain malin. — Coniinent faire?
— Vous ne pouvez partir qu'en allant prendre li; train à Amhoise. . — répondit l'employé du télégraphe.
— A (juelle heure passe ce Irain'.'
— Il y a un express à une heure douze minutes... — Vous serez à I'aris à cinq heures du matin.
— (la me va comme un gant.
— Faut-il vous faire préparer une voilure pour aller à Amboise, monsieur Deivigne? — demanda le patron de l'hùlol.
— Inutile, mon cher hôte! — J'ai pour une heure et demie de chemin àpied.le lem[)s est superbe, j irai en me j)romenanl... — il suflira de jjarlir d ici à dix heures et demie... — je laisserai dans ma chambre ma malle et
mes échantillons... vous me les enverrez au besoin... — Je vais griffonner immédiatement quelques courtes lettres pour les clients qui m'attendent à Loches et à Tours...
Delvigne se mit à écrire.
L'employé du télégraphe, en sortant du café, se croisa avec un voyageur qui entrait.
C'était l'inspecteur de la Sûreté Flogny.
Arnold l'aperçut du premier coup d'oeil, et se penchant vers Trilby lu dit à voix basse :
— Voici notre homme...
L'Irlandais jeta un regard au nouvel arrivant qui se dirigeait vers le comptoir et demandait au patron, en le saluant :
— Avez-vous une chambre à me donner, monsieur, je vous prie?
— Mais, oui, monsieur, très bien. Désirez-vous qu'on vous y conduise sur-le-champ?
— Je ne suis nullement pressé. Je vous priei'ai de vouloir bien d'abord me faire servir un bock, et de me permettre de vous adresser une question.
— Louis, servez un bock à monsieur... — Monsieur, j'attends votre question...
— N'auriez-vous point, parmi les voyageurs qui se trouvent à votre hôtel, un tout jeune homme ariùvant de Paris et se nommant Stanislas Dumay?...
— M. Dumay?... — répéta l'hôte — Certainement, il est descendu chez moi!... Un bien charmant jeune homme... il s'est lié tout de suite avec mon fils... — Vous aurez eu la chance de ne pas le chercher longtemps!... Connaissez-vous de vue M. Dumay?...
— Non.
— Eh bien, retournez- vous... — vous voyez là-bas ce jeune garçon qui fueillette le Monde ilimtn'?...
— Oui.
— C'est lui.
— lînfin! — dit Flogny joyeusement.
— Voulez-vous que je lui fasse savoir que quelqu'un désire lui parler?
— Non, non, monsieur... — je vais aller moi-même le trouver... ne le dérangez pas...
Va Flogny se dirigea vers Misticot.