‹ Le marchand de diamantsChapitre 23 sur 39 · I.E MARCIIA.M) 1)1:: l)lAM.\iVTS · texte numérisé non relu

I.E MARCIIA.M) 1)1:: l)lAM.\iVTS

Arnold Desvijiiiés, les yeux braqués sur l'inspecteur de la Sûreté, n'avait perdu aucun des gestes faits pendant son court entretien avec le propriétaire de l'hùiel et, connaissant le motif de sa présence à Bléré, il devinait sans peine ce dont il était question entre eux.

Flogny, arrivé en face de la table où se trouvait Mislicot, s'arrêta.

Le gamin de Montmartre leva les yeux.

Le policier le salua.

— C'est à M. Stanislas Dumay que j'ai le plaisir de parler".' — lit-il ensuite.

Misticot regarda d'un air stupéfait sou interlocuteur. Il entendait un inconnu prononcer son nom dans une ville où il niellait le pied pour la première fois de sa vie! — Que signifiait cela? L'étonnemenl l'empêcha de répondre tout d'abord.

— Monsieur Stanislas Dumay, généralement désigné sous le nom de -Misticot, et demeurant à Paris, rue Fléchier?... — continua Flogny.

— J'ignore pourquoi vous me demandez cela, monsieur... — murmura le jeune garçon. — Je ne vous connais pas.

— Je le sais... — dit l'agent en souriant... — Mais nous allons faire connaissance... J'ai des renseignements à vous demander...

— A moi ! !

— Parfaitement à vous... — répondit Flogny eu s'asseyant à la table (lu gamin de Montmartre. — je suis au courant du motif de votre voyage il Bléré... Vous êtes ici en mission [lour le compte d'une société fort honorable dont vous faites partie, et vous agissez en conformité d(!S instructions de sœur Marie, religieuse de l'ordre de Saint-Vincenl-de-Paul... Ceci d'ailleurs no me regarde pas, et je n'ai point l'intention de m'en occuper... — Je suis ici, moi, parce que vous y êtes, et que j'ai été instruit de votre départ par quelqu'un qut; nous estimons tous deux... par le brave père Loriot...

— Comment vous a-t-il dit (pie j'étais à Bléré':' — interrompit .Misticot. — il ne le savait pas...

Aussi ne me l'a-t-ii point dit... C'est à l'hôtel du iiaïKpiier Jules Verrière ijue j'ai ajipris où je pourrais vous trouver.

yuoi(jue de ces parob^s .Misticot dût conclure logiquement (pie le Imt (bi son voyage avait été révélé par so-ur .Marie elle-niènie. il m- se (lé|iarlit |ioinl encore de sa réserve.

Vniold, IVu-eille nu ;cuet, bien (jik; séparé des deux causeurs par l.i

^^able du commis-voyageur Delvigne, ne perdait pas une syllabe de leur conversation faite à demi- voix.

— Que désirez-vous de moi, monsieur:' — demanda le jeune garçon.

— Je désire que vous mo veniez en aide pour assurer le châtiment des misérables qui ont fait disparaître le voyageur de Vhù'el des Indes, rue Joubert. il y a près de deux mois...

La stupeur de Misticot redoublait.

— Je pourrais vous aider à découvrir les auteurs de ce crime dont on a tant parlé? — balbutia-t-il.

— Oui.

— Mais comment? Je ne vous comprends pas.

— Tout à l'heure vous me comprendrez... — je dois d'abord vous dire (pii je suis.

Flogny tira de sa poche un portefeuille , exhiba sa carte d'inspecteur de la Sûreté et la lendit à Misticot.

Celui-ci, après y avoir jeté les yeux, regarda le policier avec une surprise mêlée d'un peu d'effroi.

L'agent remit en souriant la carte dans son portefeuille.

Misticot reprit :

— Je ne sais rien de cette affaire, monsieur., rien que ce que j'ai entendu raconter... Quels renseignements pourrais-je donc vous donner?

— C est ce que vous allez voir... Vous connaissez deux Irlandais quj ont été employés au Cirque Fernando, où ils doublaient les clowns au besoin et figuraient dans les pantomimes?...

Le gamin de Montmartre tressaillit.

— Scoot et Trilby... — fit-il.

— C'est cela...

— Je les connais en effet... je les ai vus jouer les ours, et ils me faisaient bien rire... — Il m'est arrivé aussi de me trouver avec eux, une fois entre autres, sur les Buttes-Montmartre, au Lapin A. GUI. — Je leur ai même vendu ce jour-lp des médailles d'argent du Sacré-Cœur... — Ils blaguaient pas mal, mais ça ne m'a pas empêché de placer ma marchandise...

— Voua avez revu William Scoot dans une autre circonstance?

— Oui.

— Rue des Moines, chez le père Loriot, n'est-ce pas?

— Ah! il vous a raconté cela?...

— 11 m'a raconté que vous trouvant chez lui avec Eugène Loiscau, vous aviez cru reconnaître Will Scoot sous les habits d'un rocher qui lui avait vendu la veille une voiture et un cheval et qui les lui amenait...

— Et. en croyant cela, je ne me trompais pas...

Il ne vit et n'catendit plus rien, son corps in:iniiiié roula prés de celui de sou iiilorliim roiiip.ifînoM.

— Vous en •'■les silr?

— Oli ! absoliimeiil!

— D'où vous vient celle cerlilud*' '

— Le père Loriol ne vous l'a pas ilil .'

— Il m'a parlé d'une médaille trouvée par vous sur le parqucl du siège de la voilure vendue el livrée par William Scoot...

Liv. 'J9. r. ROY, «<liU:ur. — Uciiruluilùin inlcrdilc. '.M)

786 LE MARCHAND DE DIAM.\>sTS

— Oui, monsieur... ('.elle que Scoot m'avait achetée quelques jours auparavant au Lapin A. Gill...

— Rien ne prouve, ce me semble, que ce fût celle-là... — Toutes les médailles d'une même fabrication sont pareilles...

— Celle-là n'était point pareille aux autres... il y avait un manque de la frappe, formant un trou juste au milieu...

Le gamin de Montmartre fouilla dans l'une des cases de son porte-monnaie, il en tira une médaille qu'il posa sur la table, et poursuivit :

— Tenez, la voilà. Regardez le trou. Scoot, après l'avoir achetée, m'en lit l'observation. Je lui proposai naturellement de lui en donner une autre à la place... il ne voulut pas... « c'est toujours assez bon pour ce que j'en veux faire », me dit-il. — Or, si le cocher qui a amené la voilure au père Loriot n'était pas William Scool, comment la médaille se serait-elle trouvée sur le parquet du siège où je l'ai ramassée? — J'ai pensé tout de suite qu'il devait y avoir du mic-mac là-dessous... quelque chose de vilain...

^ Vous ne vous trompiez pas... J'ai la certitude que celte voiture a servi à commettre le crime de la rue Joubert, — dit Flogny, — et j'ai la conviction que Scoot et Trilby ont trempé tous les deux dans ce crime, sous la direction de celui qui l'avait combiné, préparé... un troisième gredin, pire que les autres!

— Un troisième... un troisième. .. — murmura le petit marchand de médailles. — Attendez donc... je me souviens...

— De quoi? — demanda vivement Flogny.

— Au Lapin A, Gill, Scoot et Trilby m'ont raconté qu'ils attendaient un directeur de cirque américain pour un engagement...

— Mensonge!

— Laissez-moi achever... — J'ai vu ce directeur vrai ou faux... — Je lui ai même vendu une médaille d'argent, comme aux deux autres...

— Quel air avait-il?...

— L'air d'un Anglais pur sang... figure, tournure et costume... — Il ne parlait presque pas français...

— Depuis la rencontre rue des Moines, chez Loriot, avcz-voiis revu Scool ou Trilby?

— Non... je voulais m'inciuiéler d'eux, nrais j'ai eu d'autres affaires qui m'en ont empêché...

Depuis un inst.uit le commis-voyageur Delvigae qui occupait, nous le savons, la lable inlermédiaire entre celle d'Arnold et celle de Misiic.ot, avait interromi)u son travail et écoulait.

— l'ardon, messieurs, — dit-il tout à coup en s'adressaut aux deux causeurs. — vous parlez, si je ne me trompe, du crime de la rue Joubert?

LE MARCHAND DE Ul AMANTS 787

Eu voyant le commis-voyaueur intervenir, Ai-nold était deveuu pàli;. Flogny regarda l'interrupteur.

— Oui, monsieur... — répliqua-t-il.

— Certains indices vous mettent sur li-s traces des coupables?

— .le l'espère.

— Vous appartenez à la Sûreté".'

— ("ouime inspecteur, oui, monsieur...

— lia été question tout à l'heure, entre .M. Dumay et vous, de médailles d'argent du Sacré-Cœur qui vous servaient de point de départ pour baser uue accusation contre certains étrangers?

— En elFet.

— Cela m'a frappé bt^aucoup. — continua le voyageur de commerce. — et je vais vous expliquer poui'quoi... — .Mais permettez-moi d'abord de voir la médaille que M. Dum.iy vous a remise...

— La voici.

Dolvigne, après l'avoir e.xaminée, s'écria :

— Sauf le défaut, elle est identique!...

— Identique h quoi?

— \ une autre médaille tombée dans mes mains d'une façon bien simple, et (jui m'a cependant fort intrigué, surtout étant données les conditions où j'en suis devenu le dépositaire... — Cette médaille me semble se rattacher à quelque chose de raystérieu.K, par conséquent de suspect, et comme il s'agit d'éclairer la Justice, je n'hésiterai pas...

— I'].\pliquez-vous...

— .J'habite le numéro 3G de la rue des Tournelles... — .Je suis voyageur di; lunimHrcc t't mes absences de Paris durent souvent huit ou di.\ mois...

« Il y a un mois et demi environ, je reçus de mon patron l'ordre de partir au jtlus vite... — Je me préparai on quelques heures... — Le matin de mon départ, au moment où un (iacre m'attendait devant la porte pour me conduire au chemin de fer, j'entrai chez la concierge, absente de sa loge en ce moment, et je pris dans ma case un paquet de lettres arrivées pour moi...

« Je glissai toutes ces lettres datis ma poche, j(; montai en voiture et je partis...

" Une fois en wagon jt; songeai à prendre connaissance de ma correspondance et je décachetai les enveloppes sans avoir e.\aminé préalablement le» suscriptions.

" .\ la troisième lettre, je fus singulièrement sinpris. " La première cnveloji|it! en renfermait une seconde no contenant aucun |>npier, mais simplemeni une médaille d'arnent semblable \i\ celle-ci, collée a la cire, et au-dessous ces deux mots écrits : sf.it ukires.

78ft LE JIAPCHAND DE DIAMANTS

« Je crus à une mystification et je regardai l'adresse. « La lettre avait été déposée par erreur dans ma case. << Il faut vous dire que je me nomme Alfreld Delvùjne. « L'enveloppe était adressée à monsieur Arnold Desvignes, rue des Tournelles, numéro 36...

— Arnold Desvignes, rue des Tournelles, numéro 36! — répéta Misticot avec un geste de stupeur.

— Oui, monsieur... — répondit le voyageur de commerce.

— Vous connaissez ce nom? vous connaissez cet homme? — demanda vivement Flogny au gamin de Montmartre.

Celui-ci se souvint des recommandations de sœur Marie. Le secret à lui confié ne lui appartenait point.

Or, s'il avouait connaître Arnold Desvignes il lui faudrait fournir des explications, ce qu'il ne voulait à aucun prix.

— .J'ai entendu prononcer le nom, je ne connais pas l'homme... — répliqua-t-il.

— Mais c'est l'associé de Jules Verrière! — fît soudainement Flogny en se frappant le front. — En vérité, tout ceci me paraît bien étrange ! — Vous avez entre les mains la lettre dont vous venez de parler? — continua-t-il en s'adressant à Delvigne.

Le commis-voyageur chercha dans son portefeuille.

— La voici, monsieur, — dit-il en tendant cette lettre à Flogny qui longuement examina la médaille et les deux mots : si'iit heures, tracés sur la seconde enveloppe.

— Cela saule aux yeux! — murmura-t-il. — Llieure d'un rendez-vous et le signe de reconnaissance !

11 regarda l'adresse et reprit :

— Point de timbre de la poste... on s'est servi d'un commissionnaire... — Et vous êtes certain, monsieur, qu'Arnold Desvignes habite la maison de la rue des Tournelles?

— Oh! certain! — J'ai lu son nom sur une des cases dans lesquelles on dépose les lettres et les journaux des locataires...

— Cet Arnold Desvignes ne peut être le millionnaire associé de Jules Verrière... — dit Flogny après un instant de réflexion. — Similitude de nom, voilà tout! — il ne peut être le complice de Scoot et de Trilby, de qui celte lettre émane, j'en jurerais!... — C'est M. Arnold Desvignes, l'associé

du banquier, qui, sachant pourquoi je cherchais M. Duina\ . m'a dit que je le trouverais à Bléré...

— Il vous a dit cela? — balbutia Misticot, n'en croyant pas ses oreilles.

— Oui.

— Comment le savait-il ?

— Par un effet du hasard qu'il n'a point expliqué...

En présence de cette incompréhensible complication de mystère, le gamin de Montmartre se sentit effrayé pour Angélique et pour sœur Marie. Flogny poursuivit :

— Oui... oui... similitude de nom et pas autre chose... — M'autorisezvous, monsieur, à garder cette médaille et cette enveloppe?

— Parfaitement, et je souhaite qu'elles puissent vous être utiles pour arriver à la découverte des coupables.

— Il faut que je reparte à l'instant pour Paris... — Il faut que je sache quel est cet Arnold Desvignes de la rue des Tournelles... et je le saurai !

Misticot était rêveur et se posait avec une inquiétude croissante cette question insoluble : — Comment l'associé de M. Jules Verrière a-t-il pu découvrir que je venais à Bléré? — Sait-il donc aussi que j'y viens chercher des armes contre lui?... — Tout est à craindre d'un pareil homme! — Si invraisemblable que ça paraisse, qui sait s'il n'est pas le complice de Trilby et de William Scoot?

— A quelle heure partent les trains pour Tours? — demanda l^'logny.

— Il n'y en a que demain matin, monsieur, — répondit Delvigne, — mais vous pouvez comme moi partir par Amboisc cette nuit même, et je vous accompagnerai rue des Tournelles...

— A quelle heure passe le train à .Vmboise ?

— A une heure douze minutes... — De HIéré à Amhoise on peut faire la route à pied en une heure et demie, deux heures au plus. — l'.lcs-vous bon marcheur'

— Assez bon, mais il me semble qu'à pied nous pourrons manquer le train... — répliqua Flogny.

— Je réponds du contraire... En partant d'ici à di.v heures, nous aurons trois heures devant nous... Cependant, si vous le préférez, le patron de l'hôtel fera atteler une voiture pour nous conduire, ainsi qu'il me l'offrait...

— Non pas... j'aime niieu.x marcher... — Nous ferons ensemble la route à pied...

— Je vais prendre ma gibecière et mon pardessus... — dit le voyageur de commerce...

— Et moi, prévenir que je, ne coucherai pas ici...

Delvigne sortit du café et Flogny quitta sa place pour s'approcher du comptoir.

Arnold avait le visage décomposé.

Il se pencha vers Trilby et lui glissa tout bas ces mots :

— Nous sommes perdus si nous n'agissons sans retard... — Va prendre ton iiougeoir et ta clef et monte dans ta chambre... — Je vais te rejoindre...

Les deux complices disparurent l'un après l'autre. Flogny revint s'asseoir à côté de Mislicot.

— II me reste à vous remercier des renseignements que vous m'avez donnés, mon jeune ami, — lui dit-il. — Quand rentrerez-vous à Paris*

— Je n'en sais rien, monsieur... cela dépend de circonstances indépendantes de ma volonté.

— Il est probable que j'aurai encore besoin de vous... — Voici mon adresse, rue François-.Miron, 29. Prenez-en note et faites-moi connaître l'époque de votre retour.

— Je n'y manquerai pas.

Delvigne reparut.

— Je suis à vos ordres, monsieur, • — lit-il en s'adressant à Flogny, — nous partirons quand vous voudrez... Mais rien ne nous presse... Nous avons beaucoup de temps devant nous.

A dix heures et quart les deux hommes quittèrent l'Iiôtel et prirent la route d'Amboise.

En vingt minutes ils atteignirent la Croix-de-Bléré et furent bientôt dans la campagne qui précède la forêt d'Amboise, puis il s'engagèrent dans la forêt elle-même.

Le ciel, jusque-là superbe et semé de myriades d'étoiles, changea subitement d'aspect.

De gros nuages s'amoncelèrent du côté de l'ouest. — Le vent séleva et se mit à entrechoquer les branches des arbres avec un bruit qui ressemblait à celui de la mer montant sur une plage de galets.

Les voyageurs, qu'inquiétait la perspective du mauvais temps et qui regrettaient de n'avoir pas pris une voiture à Blêré, marchaient vite et n'échangeaient que de rares paroles.

Tout à coup ils s'arrêtèrent.

Un rauquement de bête fauve venait d'éveiller les échos de la forêt et, comme pour lui répoiidn'. un coup de tonnerre lointain retentit du côté de l'ouest :

— Que diable viens-je d'entendre;' — demanda Flogny.

— Hâtons le pas ! — fit Delvigne.

— V aurait-il quelque dan,:;er par ici".' — reprit le jiolicier, en caressant dans la poche de son pantalon la crosse d'un revolver d'assez fort calibre.

LE MAKCflAND Db; DIAMANTS 791

— [gnorez-vous donc que des fauves se sont échappés de la ménagerie de Pezon, à Loches/

— Ma foi oui... je l"ii;norais...

— Deux lions, un liçre et un gorille parcourent la contrée.

— Mauvaise rencontre à faire, mais je crois que nous n'avons pas grand'chose à craindre... — Ces animaux de ménagerie, abrutis par les coups, ne uous attaqueront point... — Marchons vite cependant... — L'orage approche et m'inquiète plus, je l'avoue, que les évadés de Pezon...

Delvigne et Flogny prirent une allure très rapide.

La violence du vent augmentait.

Le ciel devenait de plus en plus noir. Les éclairs se succédaient, le tonnerre grondait sans interruption.

Brusquement, les voyageurs entendirent un bruit singulier dans les branchages, presque au-dessus de leurs tètes.

C'était un craquement, accompagné d'un cri bizarre, discordant, presque pareil à une clameur humaine, qui faisait passer un frisson dans les moelles.

Le policier et le voyageur de commerce, très émus et quelque peu effrayés, levèrent les yeux.

Malgré les ténèbres ils virent une forme noire qui ressemblait à un être humain faire un bond prodigieux et, de la cime d'un arbre, tomber devant eux, debout, en agitant un bAton d'un poids considérable comme un enfant agiterait une baguette.

Les deux hommes reculèrent avec terreur en constatant qu'ils se trouvaient en présence d'un gorille de la grande espèce, l'un des animaux les plus féroces de la création.

Les mâchoires du gorille claquaient, — ses dents grin(;aient, — son bâton tournoyait sans relâche.

Delvigne, paralysé par l'elfroi, se sentait incapable du moindre mouvement.

Flogny, beaucoup plus maitre de lui, mais cependant nerveux, cherchait d'une main liévreuse à retirer la baguette de sûreté de son revolver alin de faire feu sur la bète monstrueuse, mais le temps lui mantjua pour achever cette opération si simple.

Le gorille lui aH.séna sur le crùne un couj) de l'arbuste déracine qui lui servait de bâton, et le policier s'abattit sur la route, la tète fendue, le visag^e ensan;;lanté.

Delvigne, plus mort que vif, poussa une exclamation d'i'pouNante, et ne poinanl plus se; soultiiir tomba lourdi-meut à genoux.

Tu voile était étendu di-vanl ses yeux. — Il vil ci-pendant le g(uille niarclifr vims lui en levanl son h.itnn noueux...

7!)2 LE MARCH.\iVD DE DIAMANTS

Il entendit un sifflement de mauvais augure.

11 crut sentir une montagne s'écrouler sur sa tête.

Puis il ne vit, n'entendit, ne sentit plus rien, et son corps inanimé roula près de celui de son malheureux compagnon.

Le gorille, se penchant sur Delvigne, palpa la place du cœur après en avoir approché son oreille, puis se redressant et brandissant son bâton noueux, il asséna un second coup sur le crâne et le fit éclater comme une coquille de noix.

Ceci fait, il revint auprès de Flogny.

Celui-ci était bien mort, — mort du premier coup, la violence du choc ayant fracturé la boîte osseuse et broyé le cerveau.

Alors une chose étrange se passa.

Le singe de la grande espèce, s'agenouillant à côté du cadavre, se mit à fouiller ses vêtements de la façon la plus minutieuse, prenant tout, absolument tout ce qui se trouvait daus les poches, et, cette besogne achevée, un sifllement modulé comme un appel s'échappa de ses lèvres ; — alors une deuxième forme sombre se détacha des branches inférieures de l'un des arbres voisins et tomba sur la roule.

C'était un homme!

La lune, en ce moment dégagée des nuages, enveloppa de ses rayons le nouveau venu et montra le visage d'Arnold Desvignes.

— Eh bien I patron, qu'en dites-vous? — s'écria le gorille. — Je crois que voilà de la besogne proprement faite!

— Tu as fouillé à fond l'ag-ent de police? — demanda Arnold Desvignes.

— A fond, oui... — répondit Trilby que nos lecteurs ont déjà deviné sous sa peau de sing-e. — Voilà tout ce qu'il avait sur lui... — Quant à l'autre...

— Inutile!... — interrompit l'associé de Jules Verrière. — Le commisvoyageur ne peut rien avoir dans ses poches de compromettant... — Voici la médaille, les enveloppes... le revolver... le porte-monnaie... — Tout va bien... — Maintenant il faut songer aux cadavres...

A cette minute précise un rugissement formidable retentit à une faible distance dans l'épaisseur de la furet.

— Entendez-vous ça, patron? — dit avec le plus grand calme l'ex-clown du Cirque Fernando. — Les fauves ont senti l'odeur du sang. — Dans cinq

.( Mhl -.il.,,ll|.: i)

minutes, peul-tHre plus 161, ils arriveront ici et s'allableronl sur ces carcasses... — La place sera bientôt nette... — Il ni'st que temps de reprendre ■mes vt^tements d'homme et de détaler...

— J'ai apporté le jiaquet... il est li\, au bord du talus...

'Irilby Sf dirigea vers l'i-rulrnit déslirné, mais sniiduiu il rcfiii.i avec une e.xciamation dir terreur.

I,iv. ttK». h m.v. .-.i,. i,.|- ■ 100

Le lion et la lionne, échappés de la ménagerie Pezon, venaient d'arriver sur la partie supérieure de l'escarpement, et leurs prunelles rondes flamboyaient dans la nuit comme d'énormes lucioles.

— A vous, les fauves! — cria Trilby d'une voix étranglée. Arnold avait armé précipitamment le revolver qu'il tenait à la main. Un des fauves prit son élan et. décrivant une ellipse prodigieuse, passa

par-dessus les deux hommes et vint s'abattre à côté des cadavi-es.

C'était le lion.

Au moment ofi il fouillait de sa griffe énorme la poitrine de l'un des corps, Arnold, presque sans viser, par un mouvement tout instinctif, pressa la détente de son arme.

Le coup partit.

Le lion s'aplatit sur le cadavre qu'il s'apprêtait à déchirer et ne remua plus.

La balle, entrée dans l'œil, s'était logée dans le cerveau, produisant la mort foudroyante.

Alors la lionne lit entendre un rugissement foi'midable, et à son tour bondit sur la route.

Arnold et Trilby fuyaient de toute la vitesse de leurs jambes, et c'est bien le cas de dire que l'épouvante leur attachait des ailes aux talons.

Cependant la bête affamée ne les poursuivait pas.

Elle s'attaquait aux corps à peine refroidis de Delvigne et de Flogny; — elle broyait les ossements, léchait le sang, dévorait les chairs,

Les fugitifs, tout en se rendant à peu près compte de ce qui se passait derrière eux, ne ralentissaient point leur course.

Ils sortirent ainsi de la forêt et arrivèrent aux bords de la plaine.

— Halte ! — fitTrilby d'une voix haletante, — je ne puis continuer ainsi vêtu...

A l'abri des grands arbres de la lisière qui rendaient les ténèbres plus profondes, l'ex-clown du Cirque Fernando dépouilla en un clin d'œil la peau de singe, le masque, et reprit ses vêtements habituels, puis il empaqueta la dépouille du gorille dans l'enveloppe qui avait renfermé son costume; il rejoignit Arnold et tous deux se remirent en marche.

Il était minuit passé lorsqu'ils arrivèrent en face de l'hôtel dont la porte principale se trouvait close.

Trilby se dirigea vers la porte charretière donnant accès dans la cour et constata qu'elle était seulement poussée.

— Venez... — dit-il à Arnold. — Nous prendrons pour rentrer le che-" min que nous avons pris poiu' sortir...

Après avoir franchi le seuil de la cour avec précaution, les deux hommes atteignirent le pied d'une échelle appuyée contre le toit de l'appentis placé

LK MAKCHAiM) DE DIAMANTS 795

sous les fenêtres du premier étage, dont une distance de trois pieds tout au plus le séparait.

Ils gravirent cette échelle et furent bientôt dans leurs chambres respectives.

Arnold alluma une bougie et passa en revue les objets sortant des poches du malheureux Flogny.

Trilby, lui, s'occupait à ouvrir avec un de ses crochets la porte de la chambre retenue par le comédien Rével et à restituer à certaine malle plate, dans laquelle il l'avait prise, la peau du g:orille avec laquelle ce comédien d'aussi peu de modestie que de talent se proposait de jouer JocLo ou le Singe du Bn'sil.

Cette restitution opérée., il vint gratter à la porte d'Arnold, qui lui ouvrit aussitôt, lui tendit la main et lui dit :

— Je suis content de toi... — Ta fortune est faite! — Une fois Misticot supprimé, la route sera libre...

— Je me charg-e de ce qui reste à faire... — Comptez sur moi...

— J'y compte. — Demain je to quitterai...

— Vous retournez à Paris'

— Oui.

— Pourquoi si vite"?

— .Mon absence pourrait sembler suspecte... — D'ailleurs j'ai besoin de surveiller la religieuse.

— Me permettez- vous de vous donner un conseil?

— Certes!... et, s'il est bon, je le suivrai...

— Eh bien! préoccupez-vous du log'ement de défunt Flogny... — il peut y. avoir chez ce détective des notes nous concernant.

— Je m'en assurerai... — Ce sera facile... — j'ai sa clef... son portefeuille... ses papiers... sa carte d'inspecteur dont je me servirai au besoin... — Présentement va to mettre au lit... je vais en faire autant de mon côté...

La visite de l'agent de la Sûreté à l'hôtel du boulevard Haussmann avait causé une profonde émotion à sœur Marie, on le comprend sans peine.

Les questions de cet homme, le crime dont il cherchait l'auteur, la hardiesse avec laquelle il venait jusque chez le banquier Verrière s'inform<;r de l'eiidroil où il pourrait rejoindre .Misticot, toutes ces choses réunies épouvantaient la religieuse.

Comment le policier avait-il su qui' h- [ictit marchand de médailles était en mission pour son compte?

Cuuimenl Misticot pouvait-il être à même de donner des indications au sujet du my>lérieu.\ enlévinuMit d'Ltienne IJéraud, If beau-frère di- Verrière, parti de France depuis plus de trente ans et revenu incognito à Fans ?

Pourquoi cette disparition certaiae, cet assassinat probable, avaient-ils été cacbés à la famille ?

A quelle propos le trouble si visible du banquier, contrastant avec le calme affecté d'Arnold?

Sœur Marie ne savait que penser...

Une grande confusion se produisait dans son cerveau, ne lui permettant point de raisonner d'une façon froide et logique au sujet de tant d'événements imprévus.

Au milieu de ce chaos, une seule chose se détachait nettement et lui causait une profonde inquiétude : — Stanislas Dumay, s'il était rejoint et interrogé, pourrait-il, malgré son dévouement et sa discrétion, ne point avouer les vrais motifs de son départ de Paris et de son voyage à Bléré ?

Elle eût voulu le prévenir de ce qui se passait, mais où et comment lui faire parvenir un avis?

En quittant le salon où elle laissait l'agent de la Sûreté avec Jules Veirière et Arnold Desvignes, elle remonta près d'Angélique, mais ne voulant pas effrayer sa cousine elle ne lui apprit rien de ce qui la préoccupait ellemême d'une façon si vive ; — elle se contenta de l'embrasser, de lui souhaiter une bonne nuit, puis elle se retira, et après avoir achevé ses prépal'atifs pour le départ du lendemain, se mit au lit.

Le sommeil ne répondit pas à son appel.

Ses préoccupations la tinrent éveillée.

Elle ne songeait plus à Misticot mais à ce crime entouré de ténèbres dont Etienne Béraud avait été la victime.

Certes, l'idée ne lui venait point que son oncle pouvait en être le complice, mais involontairement et sans même qu'elle en eût conscience, une sorte de défiance vague, qui n'était pas encore un soupçon, s'éveillait au fond de son àme.

L'inspecteur de la Sûreté avait dit :

— Lesassassins d'Etienne Béraud étaient trois... — J'en connais deuxet Stanislas Dumay peut me mettre sur la piste du troisième.

Sœur Marie voyait passer devant ses paupières closes le visage altéré de Jules Verrière... le masque glacial d'Arnold Desvignes...

Elle songeait malgré elle à l'arrivée à Paris de cet homme, son compagnon de voyage en chemin de fer.

Il arrivait des Indes, lui aussi, comme Etienne Béraud, le millionnaire.

Etienne Béraud disparaissait, et quelques jours plus lard Arnold Desvignes, millionnaire également, devenait l'associé de Jules Verrière...

Ne pouvait-on voir dans tout cela des coïncidences étranges, effrayantes?...

Le jour parut et sœur Marie, brisée de fatigue par sa longue insomnie, se leva, s'IiaLiila. cherchant le mouvement pour éloigner ses préoccupations obsédantes, et se rendit à Notre-Dame-de-Lorette où elle entendit la messe.

Ce n'était, dans rhôtel, qu'allées et venues.

Le valet de chambre, aidé par le concierge, descendait les malles et les chargeait sur le petit omnibus.

Le landau attendait, tout attelé.

Sœur Marie, dès son retour de l'église, entra dans la chambre d'Angélique qu'elle trouva prêle à partir et qui paraissait heureuse de quitter Paris.

Elles descendirent au salon où Verrière vint les rejoindre quelques instants après.

Il avait le visage sombre, — l'air préoccupé.

— Montez en voiture et partons... — dit-il brièvement.

Pour aller à Malnoue, il fallait compter près de deux heures.

Le voyage fut silencieux. — C'est à peine si les deux cousines échangèrent de loin en loin quelques paroles.

Verrière, absorbé dans ses réflexions, restait muet.

On arriva pour l'heure du déjeuner.

Les domestiques envoyés d'avance avaient mis loiiles choses dans un ordre parfait. — Il ne restait qu'à prendre possession des appartements.

L'iiifliiencc de la campagne se faisait déjà sentir sur Angélique, qui paraissait revenir à la vie et dont le visage prenait une expression presque joyeuse.

La jeune fille se trouvait surtout calmée et soulagée parce que son père ne jiarlait point d'Arnold Desvignes, ce qui permettait de croire que ce dernier viendrait beaucoup moins souvent qu'à Paris s'asseoir à la table de famille.

L'Iiahilation de Jules Verrière, — habitation ([ue dans le pays ou nommait le cjii'tlmn, — était u\i vaste pavillon eonstruit en pierres et en briques, dans le style élégant de 1 époque Louis XIII.

L'ne dislance d'uti kilomètre environ la séparait du v/i/a:;e.

L'avenue de tilleuls séculaires y couduisanl aboutissait à une grille en fer forgé d'un beau travail, encadrée par deux petits bâtiments du même .«lyle que le pavillon, et dont l'un servait de logis au garde ijiii était en même ti-uips jardinier.

Un parc d'une dizaine d'hectares, planté d'arbres magniligues formant en certains endroits une véritable foret, clos de murs et très giboyeux, s'étendait derrière la maison que précédait une pelouse arrondie semée de corbeilles de fleurs.

L'abondance du gibier astreignait le garde à uue surveillance incessante, car de temps à autre des braconniers hardis s'introduisaient dans le parc par escalade.

Angélique adorait Mahioue.

C'est là quelle avait passé les premières années de son enfance à côté de sa mère, que Jules Verrière ne rendait point heureuse et qui recherchait la solitude pour y vivre du moins en paix.

C'est là que la jeune fille, enfant encore, avait vu pour la première fois son cousin Emile Vandame. — Là qu'elle avait commencé à l'aimer, d'amitié d'abord, d'amour ensuite.

Pendant le déjeuner, la figure du banquier conservait son expression soucieuse.

Les mouvements brusques et saccadés de Verrière témoignaient d'un état d'agitation nerveuse qui n'échappait ni à sœur Marie ni à Angélique.

Après le repas les deux cousines descendirent dans le parc.

La religieuse soutenait Angélique encore faible qui lui demanda, lorsqu'elles se trouvèrent à une certaine distance du pavillon :

— As-tu remarqué comme moi que mon père n'a point son visage habituel?

— Je l'ai remarqué... — Mon oncle paraît préoccupé, mais je ne puis deviner la cause de cette préoccupation.

— Iras-tu aujourd'hui au village, voir monsieur le curé?

— Non... — J'irai demain matin seulement à l'heure de la messe.

— Ne crains-tu pas que, recevant pour loi une lettre de Stanislas Dumay, il n'ait l'idée de l'apporter ici:'...

— Ceci n'est point à craindre. — Stanislas Dumay, en admettant qu'il ait à m'écrira, ne pourra le faire qu'aujourd'hui... — Sa lettre n'arriverait donc à la cure que demain malin, par le courrier de neuf heures, et j'aurai vu M. le curé avant neuf heures...

— Il faudrait trouver un moyen de recevoir les journaux directement.

— Pourquoi? Ceux de ton père arriveront ici.

— Sans doute, mais si l'un de ces journau.x, parlant du Tonkiu, relatait quelque brillant fait de guerre d'Emile Vandame, mon père aurait grand soin de le siipprimi'r...

— Eh bien! j'irai jusqu'à la gare de Villiers, et je prendrai des mesures pour que ton désir soit satisfait.

— Qui t'empêcherait de charger de ce soin le garde, ou sa femme?

LE MARCUAiND DE DIAMANTS "99

— Je me déûe de Forestier.

— Nous crois-tu donc entourées d'espions?

Sœur Marie hocha la tète d'une manière signilicative et ne répondit pas.

Verrière était resté dans son appartement.

Depuis quelques heures il ne vivait plus...

Les nouvelles apprises la veille au soir l'avaient littéralement foiidroyé.

(Juoi! on était sur la piste des assassins d'Etienne Béraud, par conséquent sur celle d'Arnold Desvig-nes dont il était devenu le complice en faisant de lui son associé?

Si Desvignes tombait sous la main de la Justice, il y tomberait fatalement en même temps que lui, car le misérable, se voyant pris, ne se gênerait point pour déclarer que Verrière connaissait le meurtre de son beaufrère, et que d'accord avec lui il voulait s'emparer des millions déposés dans la caisse de la maison Rothschild, après avoir préalablement fait disparaître tous ses cohéritiers.

C'était, pour Arnold Desvignes, l'échafaud, et pour lui, Verrière, tout au moins le bagne !...

Quel écroulement!...

Le banquier avait bien compris les projets secrets de son associé.

Flogny et .Mislicot. constituant un danger immédiat, devaient être immédiatement sup[irimés.

Arnold, homme d'action, qui d'ailleurs n'en était point à son coup d'essai, ne reculerait devant aucun obstacle, ne s'effrayerait d'aucune difficulté, irait droit à son but par tous les moyens, mais enfin il pouvait échouer...

La Justice alors suivrait son cours. — Tout serait découvert!

Cette effrayante éventualité constituait pour le banquier un supplice audessus de ses forces.

A tout pri.\ il aurait voulu être au lendemain, retourner ii Paris, savoir si Arnold était revenu...

Il ne s'agissait plus, comme au moment du duel de Desvignes et de Vandame, de Tanéantissemenl possible de ses espérances dorées, il s'agissait de la Cour d'assises!

.\u dîner. Verrière fut aussi sombre qu'au déjeuner.

Il quitta le pn-mii-r la table, sortit et alla donner l'ordre à son cocher d'atteler à si.v heures du matin pour le conduire au chemin de fer.

Le lendt'rnain, à cin(j heures, Verrière était debout, n'ayant pas plus (pula veille fermé l'œil de toute la nuit.

\ six heures précises il montait en voiture et sa voiture prenait le chemin de la f^arc.

Un peu plus lard sœur Marie sortait du parc et suivait un petit sentier conduisant directement an village.

800 LE MARCH.VJN'D DE DIAM.VNTS

L'église était entièrement vide encore quand elle en franchit le seuil, le vénérable curé de Malnoue ne disant sa messe qu'à sept heures.

Le vieux prêtre arriva à sept heures moins quelques minutes, aperçut un costume de relig^ieuse, reconnut sœur Marie, s'approcha d'elle et lui demanda :

— Etos-vous pour quelques jours au château de M. Verrière, votre oncle, ma chère sœur?

— Oui, mon père.

— Avec M"" Angélique ?

— Ma cousine est ici, et m'aurait accompagnée ce matin si elle n'était souffrante...

— Qu'a donc la pauvre enfant?

— De grands chagrins ont été la cause d'une maladie assez grave... heureusement tout danger a disparu... — Ma cousine est convalescente, mais très faible encore.

— J'en suis heureux... — j'irai prochainement au châleau rendre mes devoirs à M. Verrière et à sa fdle...

— Vous y serez, comme toujours, le très bien venu...

— Après la messe vous reverrai-je, ma chère sœur?

— Oui, si vous me le permettez... — J'ai des confidences à vous faire... et un service à solliciter de vous...

— Allez donc m'attendre à la cure après la messe... — Vous y trouverez ma vieille Madeleine... Je vous y rejoindrai bientôt..,

— J'irai, mon père...

Nous savons déjà de quelle nature devaient être les confidences que la jeune religieuse annonçait au vieux prêtre — le curé de Malnoue avait plus de soixante-dix ans — et nous savons aussi ce qu'elle se proposait de lui demander au sujet des lettres qui lui seraient sans doute adressées sous son couvert.

Certain que sœur Marie ne pouvait faire que le bien, il consentit avec empressement à lui rendre le service attendu, et il promit de lui dire franchementquelleimpressionproduirait sur lui la vue d'Arnold Desvignes, s'il rencontrait au château l'associé du banquier.

La nièce de Verrière, après avoir témoigné sa vive gratitude, venait de se lever pour partir quand un coup de sonnette retentit à la porte du presbytère.

Presque en même temps la servante Madeleine, à peu près aussi vieille que son maître mais encore très active, entra, apportant des lettres et des brochures sous bande que le facteur venait de lui remettre.

Le prêtre regarda la suscriplion des enveloppes et dit :

— Vous avez bien fait, ma chère sœur, de prolonger de quelques minutes votre visite... Voici qui est pour vous...

l.r vi.ii\ pii'^lrc arriva li ac|>l lniirc-s, apuivul un c<i>liiiiii.' ili- rrli^^ieuse, n'CDiiiml >n\n- Miiiir. I-IV. loi. y. IlOï, «lil. — Reprwiuriion inlcrdilc. |ll|

Eii même temps il tendit u!ie lettre à sœur Marie qui la prit d'une main un peu tremblante, et demanda :

— Me permettez-vous de la décacheter?

— Faites, ma chère sœur, vous êtes chez vous...

La lettre dont sœur Marie déchira l'enveloppe était l'épître laconique substituée par Trilby dans la boîte de ÏHùtel du Commerce, à liléré, à celle écrite par Misticot.

Elle la lut avidement.

Celte lettre, — nous le savons, — ne contenait que ces quelques mots d'une écriture contrefaite :

« Tout va bien... — Ne vous préoccupe: pas si mon absence se prolonge. »

Point de signature, mais la religieuse ne devait concevoir aucun doute.

Personne autre que Misticot ne pouvait lui écrire de Blcré, sous le couvert du curé de Malnoue.

Elle ne fut même pas surprise de l'absence de signature.

— Ceci vient du jeune garçon dévoué dont je vous parlais tout à l'heure, mon père... — dit-elle.

■ Étes-vous satisfaite?

— Oui, car si courte que soit celte lettre, elle me permet de supposer que je ne m'étais point trompée dans mes conjectures...

— Que Dieu vous accompagne, ma chère sœur, et s'il faut, comme vous le croyez, démasquer les méchants, qu'il vous vienne en aide!...

Sœur Marie reprit le chemin de l'habilation, rendit compte à Angélique de son entretien avec le vieu.x prêtre, et lui montra la lettre qu'elle venait de recevoir.

.\ onze heures et demie .Vrnohl Desvignes avait pris à Tours le traiiie.\press qui le mettait à Paris un pou après quatre heures du soir.

En quittant le chemin de fer il se dirigea pédestrement vers le boulevard Beaumarchais, ouvrit la grille, traversa le jardinet et entra dans son pavillon.

Vingt minutes plus lard il en sortait, velu comme l'avant-veille au soir, prenait une voilure et se faisait conduire à la maisou de banque J. Verrière et C'e, dont les biireau.v ne fermaient qu'à si.\ heures.

Eu le voyant ouvrir la porte du cabinet directorial, Verrière poussa un cri de joie, se leva vivement, courut â lui et ouvrit la bouche pour le qne.slioimer; mai» Desvignes, qui n'était pa.s d'humeur k subir eu ce moment un interrogatoire, coupa la [larole à son associé.

— Point d'inutiles explications... — lui dit-il, — contentez-vous de savoir que vous n'avez rien à craindre...

— Mais, vous?... — fit le banquier.

— Puisque J'afdrme que vous n'avez rien à craindre, c'esf que moimême je suis à l'abri de tout danger... — répliqua sèchement Arnold.

Un frisson passa sur la chair du banquier, en entendant cette phrase dont il ne comprenait que trop la portée terrible.

Arnold sauvé, il était sauvé. — Arnold perdu, au contraire, l'entraînerait dans sa perte.

— Que se passe-t-il ici? — reprit Desvignes au bout d'un instant.

— Rien qui ne doive nous satisfaire.

— PaulBéraud?

— Est arrivé à l'heure réglementaire ce matin... — On la mis à un service provisoire en attendant que vous preniez une détermination au sujet de l'emploi qu'il occupera...

— J'y songerai... — Parlez-moi de Malnoue.

— Ma fille et sa cousine y sont installées depuis hier matin.

— Avez-vous questionné sœur Marie au sujet de Misticot?

— JNon.

— Tant mieux... — Pas un mot à ce sujet... — Il faut que vous ayez l'air d'oublier ce qui s'est passé.

— Mais si elle questionne, elle?...

— Éludez ses questions... Rien de plus facile... Verrière poussa un long soupir.

— Ah! mon cher associé, — murmura-t-il ensuite, — si vous saviez comme j'ai peurl... j'en perds le sommeil et l'appétit...

— Puisque vous avez si peur que ça, — répliqua Desvignes avec un sourire dédaigneux, — savez-vous ce qu'il faut faire? — Allez trouver le Procureur de la République et dénoncez-moi! — Cette dénonciation vous vaudra des circonstances atténuantes.

— Pourquoi raillez-vous quand la situation est si terrible?... Pourquoi vous moquez-vous de moi?

— Je me moque de vous parce que vos épouvantes me semblent parfaitement ridicules ! — Je suis un homme sérieux, que diable! — Lorsque je vous dis qu'il n'existe point de péril, vous devez me croire...

Desvignes continua :

— Rassurez-vous donc et reprenez du sang-froid, de l'énergie, car, aussi peu maître de vous, c'est vous qui constituez un danger permanent. — Si quelqu'un doit craindre, c'est moi, qui vous vois sans cesse prêt à vous trahir par faiblesse ! — Prenez garde, mon cher associé, le jour où vous serez au moment de nous perdre par une de ces faiblesses, je vous ferai sans

hésiter sauter le crâne! — Soyez donc réfléchi, cahne, prêt à tout ! — ^"ous suivons la même route, marchons du même pas ! — En voilà assez sur ce sujet! — Parlons d'autre chose... — Vous avez quitté Malnoue ce matin?

— Par le premier train, oui.

— Vous ne savez rien, par conséquent, de ce que votre nièce a pu faire ?

— Rien...

— Connaissez-vous le curé de Malnoue:'

— Oui... Nous échangeons de temps à autre une visite de politesse. — Quel homme est-ce?

— Un vieillard... Un excellent homme, très aimé de ses paroissiens.

— Retournez-vous à Malnoue ce soir?

— Je vous attendais, sans cela je serais parti déjà...

— Partez.

— Vous ne venez pas a\ ec moi ?

— Aujourd'hui, non. — J'ai all'aire à Paris ce soir.

— Je vous verrai demain?

— Oui. — J'arriverai ici à l'heure habituelle, et le soir je vous accompagnerai à Malnoue... — N'oubliez pas mes recommandations.

— Je n'aurai garde...

Arnold tendit la main à son associé.

Le contact de cette main qui semblait de marbre (il frissonner le banquier.

Rentré chez lui, ;i son petit hôtel de la rue de Tivoli, l'associé d'Etienne lîéraud serra précieusement dans un UK-ublc à serrure solide tous les pa[Mers volés par Tiilbysur le cadavre de linspecleur de la Sûreté, puis il se rendit au boulevard de l'IIùpilal, au logis de William Scoot, monta par l'escalier de la rue Bulfon sans être remarqué |)ar le concierge, et frappa d'une façon particulière h la porte qui lui fut ouverte par l'ancien clown du (>irque Fernando.

— J'ai besoin de toi ce soir... — lui dit-il.

— A votre disposition. — Où allons-nous?

— Rue François-Miroii. numéro -l^J...

— Que faudra-t-il faire \ii'.

— Savoir d'abord à quel étage demeure l'agent di- la Sûreté Flogny.

— Flogny ! — répéta Will Scoot, non sans quelque inqiiiétiule, — qu'estce qu'il vient faire dans notre jeu, cet oiseau-là ?...

— A son retour Trilby te l'expliquera... — Mais sois paisible... Nous n'avons rien à craindre de Floi,'ny... — Il ne s'agit d'ailleurs (|ue do savoir l'étage, seulement il ne faut pas qu'on puisse te reconnaître plus tard...

— Soyez tranquille... ji: vais uie niiuditlli-r...

— Dépèrli(iiis-rK>us. ,.

William Scoot changea de vêtements et mit une perruque et des favoris posticiies qui modifiaient du tout au tout sa physionoùiie.

— Je suis prêt... — dit-il. — Descendez le premier... Vous êtes venu par la rue de Buffon... Sortez par le boulevard de l'Hôpital...

Un instant après, les deux hommes montaient en voiture el la voiture roulait dans la direction de la rue François-Miron.

— Quoi de nouveau rue de Seine et rue de Fleurus? — demanda Desvignes.

— Le ménage de la rue de Seine est bien définitivement séparé; je ne sais point encore où se sont retirées Jeanne Dessourdy et sa fille, mais je le saurai.

— Eugène Loiseau?

— Pas rentré chez lui depuis quatre jours... — Je l'ai lâché ce matin en revenant de Joiiiville-le-Pont où nous avons passé deux jours avec Paul Béraud. S'il est retourné rue de Fleurus en nous quittant, ça n'aura pas été pour longtemps, je vous le garantis!... — Il en a du ménage par-dessus la tête! je le retrouverai demain k la Chope dWnjenf, rue de l'Ecole-de- Médecine...

— Paul Béraud est toujours amoureux de Victorine?

— Plus que jamais, et je mijote à ce propos un tour de ma façon...

— N'oublie ni la veuve Ferrou, ni la blanchisseuse de la rue Gareau...

— Tout viendra à son heure, soyez tranquille...

Le cocher de fiacre arrêta son cheval rue de Rivoli, au coin de la rue François-Miron, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre.

Will Scoot mit pied à teiTC, s'engagea dans la rue, se dirigea vers une vieille maison de cinq étages portant le n" 39, suivit un couloir sombre et puant, s'adressa à la concierge qui cuisinait son souper, et demanda :

— Monsieur Flogny, s'il vous plaît?

— Troisième étage, deuxième porte à droite... — répondit la concierge sans se déranger, sans regarder même qui lui parlait.

— Est-il chez lui ?

— Sais pas... — Voyez voir.

Scoot monta jusqu'au troisième et vit sur la seconde porte un carton cloué portant le nom de Flogny écrit à la main.

Il rejoignit Arnold et lui rendit compte de ce qu"i! venait d'apprendre.

— Eh bien! allons chez Flogny... — dit l'associé de Jules Verrière.

— Comment entrerons-nous?

— J'ai la clef...

— Mais si l'homme rentre pendaut que nous serons chez lui ?...

— Il ne rentrera pas... Il fait un voyage... au long cours... L'Irlandais comprit.

— Allous-y, alors ! — dit-il . — Passez le premier. . . Marcliez doucement . . . La vieille ue s'occupera point de vous... ne vous arrêtez qu'au troisième .. je serai sur vos talons...

Ainsi fut fait.

Au bout de cinq minutes, les deu.x hommes se trouvaient devant la porte du logement de Flogny.

Arnold tira une clef de sa poche, l'introduisit dans la serrure, ouvrit, laissa passer Scoot le premier, entra, referma derrière lui, fil craquer une allumette et enflamma la mèche d'une bougie posée sur la table d'une pièce étroite servant de salle à manger.

Un buffet, constituant avec la table et quatre chaises tout l'ameublement, ue renfermait à coup sûr aucun papier.

Arnold et Scoot entrèrent dans la chambre à coucher.

— Attention! — fit l'irlandais prêtant l'oreille et parlant à demi-voix, — ne faisons pas de bruit... les cloisons sont minces et on entend parler dans le logement d'à côté.

En effet, un murmure de paroles confuses arrivait jusqu'aux deux hommes.

Scoot alluma les flambeaux de la cheminée et les posa sur une table servant de bureau et supportant quelques livres, un encrier, des plumes, un sous-main.

Arnold ouvrit ce sous-main et Itî trouva vide.

— Ah çà ! — murmura-t-il, — où diable cet animal mettait-il ses paperasses?— Voilà une commode... fouille les tiroirs...

L'ex-clown obéit, mais sans résultat.

L'associé de Verrière s'arrêta devant un secrétaire d'ancienne forme et dit :

— Ça doit être là-dedans...

— Peut-être bien, mais la clef manque.

— Ne peut-on s'en passer?

— Essayer l'effraction serait compromettant, — répliqua Scoot, — le bruit pourrait s'entendre à côté et donner des soupçons...

— Je veux pourtant savoir ce qu'il y a là-dedans... — dit Arnold.

— Combien me donnez-vous de temps pour vous livrer le contenu de ce secrétaire? — demanda l'Irlandais.

— .[ usqu'à demain soir.

— .\lors, inutile de //««er plus longtemps ici... — Partons, et demain vous aurez chez vous, rue de Tivoli, les paperasses que vous désirez connaître...

Scoot éteignit la lumière et quitta la maison avec l'associé de Jules Verrière, sans que la concierije fit plus d'attention à leur sortie qu'elle n'en avait fait à leur entrée.

\Jiic fois dans la ru»;, les deux gredins se séparèrent.

Après la scène émouvante à laquelle nous avons assisté entre Jeanne Dessourdy et la femme d'Eugène Loiscau, celle-ci, brisée par la fatigue et par le chagrin, et tremblant de fièvre, avait été obligée de se mettre au lit.

Au lieu de diminuer, hi fièvre augmenta et, deux heures plus tard, la pauvre Victorine délirait, parlant à voix, très haute, poussant des gémissements entrecoupés d'appels au secours.

Appels et gémissements furent entendus des voisins qui. croyant à une nouvelle et violente querelle entre le mari et la femme, sortirent de leurs logements et prêtèrent l'oreille.

Les plaintes et les cris continuant, un des locataires alla prévenir la concierge, et le fit en ces termes :

— Ce scélérat de Loiseau assassine sa femme!... il faudrait l'empèclier de la tuer tout à fait !

La concierge elfarée monta et frappa à la porte.

Victorine n'entendit rien. — Elle ne pouvait rien enlendrc, n'ayant pas même conscience de son état.

— Il est impossible que Loiseau soit là... — lit la concierge après réQexion, — il n'est point rentré hier soir, j'en suis sûre...

— Alors il faut prévenir le commissaire, — dit une voix.

— Elle est peut-être en train de se suicider, la malheureuse! — ajouta nu autre voisin. — Après un mois de mariage en être réduite à cela !... — Oh ! les hommes, quelles canailles !

— C'est que je suis seule à ma loge, — murmura la concierge 1res perplexe, — je ne peux pas quitter la maison...

— Je garderai votreloge... — répondit une commère, — allez prévenir au moins les sergents de ville...

Cette proposition fut acceptée. — La concierge prit ses jambes à son cou, comme on dit vulgairement, et ne trouvant point de sergi-ut de ville sur sa route alla, toujours courant, jusqu'au coininissari-il.

Au bout d'une demi-heure le magistrat arri\ail à la maison de la i ne de Fleurus, accompagné d'un médecin, d'un serrurier et de di'U.v ag'uls. i-l très aaiphuneal renseigné sur la déjilorable conduiti' d'I-lngèue Loiseau ([ni réduisait au désespoir sa pauvre petite IVuime, ni.iriée depuis u.i mois a peine et très méritante.

Arrivé à la porte du logement, le commissaire pria les voisins de rentrer chez eux, ce qu'ils firent, un peu vexés, et après avoir frappé à

LE MAHCFIANU DE DIAM.ViNTS

— Soiniues-nouï en prOscuLu d uu cinpuisuuuL-aïuul uu U'uii suiciiiu ? ileiiiuuda lu commissairi;

au médecin.

plusieurs reprises sans (jLlciiir df répoiiso, duiiiia I oidru an sernuiur Je se servir de ses iuslruments.

La serrun-, qui n'élail pas t'uriiiée à doul)le tour, céda tout de suite. La porte s'ouvrit, et les nouveaux venus pénélrèn-nt dans l'appartement où un spectacle navrant les atlenilait.

Vicloriràc, en se débattant contre les fantômes de la lièvrr, <jni lobsé-

LlV. 1U2. F. ROV, Mil. - UeproclucUuQ intordila. i02

daienl, avait glissé du lit à terre, et à moitié nue, son linge- déchiré, ses cheveux épars, se tordait sur les planches que martelait sa tête à chaque soubresaul de son corps.

La face était congestionnée.

Les yeux, très largement ouverts, n'avaient point de regards.

— Sommes-nous en présence d'un empoisonnement? d'un suicide? — demanda le commissaire au médecin, qui s'était agenouillé près de la malade et répondit :

— Nullement... — Nous sommes tout simplement en présence d'un accès de fièvre chaude... — Cette malheureuse aurait très bien pu se jeter par la fenêtre... — C'est miracle qu'elle ne lait pas fait!...

— Peut-elle être soignée ici?

— Il faudrait une garde à demeure... — Est-elle en état de la payer?

— Olil quant à ça, non, par exemple I — répondit la concierge. — Le mari est un débauché, un mange-tout... — Ils doivent un terme et celui qui court... Je crois, monsieur le docteur, que le mieux serait d'envoyer la pauvre chère créature à l'hôpital, si méritante qu'elle soit, car sur son compte rien à dire...

— Monsieur le commissaire. — fit le médecin. — il y a urgence. — Il faut envoyer, sans perdre un instant, cettu femme à la Cluirilr...

— Pourra-t-elle faire le voyage en voiture?

— Sans doute, mais comme il serait Irt's dillicile d'habiller la malade, je préférerais un brancard...

Le commissaire dit un mot à l'un des agents qui sortit, et ne tarda point à revenir avec un brancard et deux porteurs.

Viclorine divaguant toujours, mais cependant un peu moins agitée, fut étendue sur les matelas, enveloppée de chaudes couvertures et cachée à tous les regards par les toiles formant tandelet autour et au-dessus du brancard, qui prit le chemin de l'hospice.

— J'emporte cette clef, madame, — dit le commissaire à la concierge après avoir refermé derrière lui la porte du logement. — Si le sieur Loiseau se présentait i)our rentrer, vous lui diriez de venir la réclamer au commissariat...

— Ça sera fait, monsieur le commissaire, et avec plaisir... — Qu'on lui lave la tête, à ce mauvais sujet-là ! — il ne l'aura pas volé !...

Après avoir passé deux jours à Joinville en compagnie de Paul IJéraud et de William Scoot, le pseudo-gainier, Eugène Loiseau, dans un état de complet abrutissement, était rentré le lundi matin à Paris avec ses deux compères.

Scoot les avait quittés à la sortie du chemin de fer de Yincenues en leur disant :

LE MARaiAND DE DIAMANTS 8H

— A demain!...

Paul Béraud, ayant à. prendre possession do sa place dw/. JiiIms Verrière, devait se hâter.

Loiseau, encore étourdi par les fumées de l'ivresse dans laquelle ou l'entretenait depuis cinq ou six jours, avait l'air d'un être absolument dénué de la plus vulgaire intelligence.

— Qu'est-ce que je vas ficlie, si vous me làrliez tous les deux?... — bégaya-t-il en s'adressant à Paul.

— Tu ne retournes point chez toi, n'est-ce pas?

— Bien sur que non... Faudra bien cependant... — .l'ai besoin de mes frusques... peux pas les laisser rue de Fleurus ..

— Victorine te retiendra... — insinua le nouvel ein|)loyé de la maison Verrière et Desvignes.

— Plus souvent! — Qu'elle essaye seuleniont !... Au priMuim' mot elle passera un lichu quart d'heure!

Dans les dispositions où se trouvait Loiseau, l*aul j)ensa qu'il n'y avait qu'un conseil à lui donner.

— Finis-en donc tout de suite ! — lui ilil-ii. — Va de l'avant si tu es un homme!... — Bazarde le mobilier... partagez et sé[iarez-vous...

— Eh bien! oui... j'irai... j'irai ce matin...

— Prenons une voiture... — Il faut qui' je change de costume avant de me présenter à mon bureau... — Je te quitterai rue de Buci et nous nous reverrons ce soir à la Chope d'argent.

Rue de Buci, après s'être séparé de son cousin, Loiseau resta pendant (juelques miimtes sur h; trottoir, la tèto penchée, les sourcils froncés, très perplexe, se demandant ce qu'il allait faire.

Une sorte de combat se livrait en lui.

Une voix intérieure, muette depuis quelque temps, se remettait à balbutier et lui adressait de vagues remontrances au sujet de ses agissements.

Bref, il hésitait, ne sachant quel parti prendre et, relevant la tète, il se mit à marcher sans but.

Au bout d'un certain Iciujis, car il titubait cl n'allait rien moins ([ue vite, il se trouva rue de l'Ëcoie-de-Médecine, s'étant écarté nolablenuMil du chemin qu'il devait suivre pour se rendre rue de Fleurus.

Il entra à la Chope d'argent, avec l'idée de boire pour se donner l'énergie de prendre un parti, et il se fit servir de l'eau-dc-vio dont il avala coup sur coup plusitîurs petits verres.

Son sang s'échauiïa — sa tète s'embrasa. — Tout sou système nerveux se mit k vibrer furieusement.

Le misérable insensé, n'hésitant plus, partit puiir la rue de Fleurus.

'l'ont en marchant il mnnf)lo;,'uait [)res(|ue à hante voix, se montant,

s'excitant à commettre l'infamie que son abominable cousin venait de lui conseiller.

De nouveau sa conscience était morte.

Arrivé en face de la maison qu'il habitait, il s'arrêta et jela un coup d'oeil sur les fenêtres.

Elles étaient closes.

Il entra dans le corridor et il se préparait à gravir l'escalier lorsque la concierge l'apercevant courut Èi lui.

— Ah! malheureux! malheureux! — lui cria-l-elle, — qu'avez-vous fait?

— De quoi? de quoi? — ce que j'ai fait? — répliqua l'ouvrier relieur à qui l'eau-de-vie déliait la langue. — J'ai fait ce qu'il m'a convenu, mère Chose, et je crois que ça ne vous regarde ni peu ni beaucoup ! — Est-ce que vous êtes payée pour me moucharder, par hasard?... — A c"te loge, portière, à c'te loge, et fichez-moi la paix!...

— Tenez, vous êtes une canaille ! un rien-qui-vaille ! le rebut du genre humain ! — répliqua la concierge exaspérée. — Mais on saura vous mettre au pas !

— El qui c'est-il qui m'y mettra, au pas? — Dilos-le-moi voir un peu, pour voir I

— D'abord vous allez recevoir congé par huissier...

— Ce que je m'en bats l'œil !... — Si vous croyez que j'y tiens, à votre boîte!

— Vous avez un terme à payer et celui qui court... il ne vous restera donc qu'à déguerpir après avoir payé le propirtaire qui en a plein le dos des locataires de votre espèce...

— La paix, sorcière!... — hurla l'ouvrier dont l'ivresse et la colère grandissaient. — On le paiera, votre gueusard de proprio, et on la quittera, sa cassine... en attendant qu'on y foute le feu!...

Et il s'élança dans l'escalier.

— Où allez-vous? — glapit la concierge.

Loiseau trouva celte question si surprenante qu'il s'arrêta net dans son mouvement ascensionnel.

— Où je vais, parbleu! — répliqua-t-il. — vou^ le savez bien, je vais chez moi...

— Chez vous! — Eh bi(!ii ! pour y rentrer, il faut aller d'abord chercher la clef chez le commissaire!

Et en disant ces mots la portière, irritée cl triomphante, s'appuyait sur son balai dans une pose noble.

— Chez le commissaire? — répéta l'ouvrier relieur d'un air hébélé. — Ma clef chez le commissaire! — C'est une menterie! — D'ailleurs, si c'était vrai, ma femme m'ouvrirait...

— Votre femme I — répliqua la concierge. — Ah! oui! parlons-en! — Elle esta l'hôpital, votre femme!

Eugène Loiseau fit un bond.

— Victorine à l'hôpital ! — s'écria-l-il. brusquement dégrisé. — Qu'estce qu'elle a eu? Qu'est-ce qu'elle a?...

— Ce qu'elle a? — Elle a une fièvre chaude, parbleu!... Elle a que vous l'avez battue! Que vous la martyrisez!... Que vous êtes un vaurien...

— Comme elle remplissait la maison de gémissements à fendre l'âme, le commissaire est venu... Il a fait ouvrir la porte par un serrurier... On a trouvé votre pauvre femme étendue sur le plancher où elle était tombée ilc son lit... On en a eu pitié plus que vous, et on l'a portée à l'hospice de la Charité... — Quant à votre clef, je vous répète que le commissaire l'a emportée, et si vous voulez rentrer chez vous, allez la chercher chez lui!...

— J'irai où je voudrai, — glapit Loiseau, repris d'un nouvel accès de rage. — et ça n'est pas le commissaire (jui m'empêchera de rentrer chez moi!... — Ah! on envoie ma femme à l'hûpilal! — Eh bien! puisqu'elle y est, qu'elle y reste! — Les médicaments y sont gratis, ça m'évitera la noie de l'apothicaire!

Et l'ouvrier se remit à gravir, ou plutôt à escalader les marches.

— Ah ! chenapan ! vaurien! sans cœur! — glapit la concierge en s'élançant sur les traces du mari de Victorine.

Attirés pai le bruit de cette altercation, les locataires sortaient de chez eux pour savoir ce qui se passait.

Parvenu à l'étage qu'il habitait, Loiseau se jeta sur sa porte avec une force que décuplait la colère.

Un craquemetil se fit entendre.

Sous la violence du choc, le pèae de la serrure sortit de la gâche.

La porte s'ouvrit.

Loiseau entra.

Epouvantée par «elle elfractioii, l,i concierge redescendit plus vite encore qu'elle n'était montée, ferma sa loge et se rendit chez Ir pioprii-laire qui demeurait tout près de là, rue Madame.

L'ouvrier relieur resta cinq minutes dans son logement, faisant jh lin basse sur les petits objets qui s'y trouvaient encore et jtouvaient avuir une

valeur quelconque, puis il sortit, laissant la porte entre-liâillée derrière lui.

Il se souvenait de l'exemple et du conseil donnés par Paul Béraud, il allait les suivre et, courant jusqu'à la rue de Vaugirard, il entra chez un marchand de meubles d'occasion et lui dit :

— J'ai un mobilier à vendre. — Je n'en demanderai pas cher... L'achèteriez-vous'.'

— Tout de même... — Oii est-ce?

— Rue de Fleurus... à deux pas...

— Allons le voir...

Quand l'ouvrier et le marchand arrivèrent, la concierge n'était point encore de retour. — Quelques locataires, groupés sur les carrés, causaient des événements de la matinée.

Loiseau passa sans les honorer d'un regard et introduisit le marchand chez lui.

— J'ai démoli la porte... — dit-il comme s'il s'agissait de la chose la plus naturelle. — Finissons-en vite... Tout en est, excepté les eiïcts...

En cinq minutes l'estimation fut faite.

— Je donne sept cents francs. — fit le marchand. — c'est à prendre ou à laisse''...

— Je prends... — Tout est à vous... — Payez.

— Quand le concierge m'aura dit que je pourrai enlever. En ce moment le propriétaire apparut, escorté de la portière.

— Il paraît, monsieur Loiseau, — dit-il d'un ton sec, — que vous vous permettez de faire de l'esclandre chez moi !...

— Je fais ce que je veux! — répliqua le relieur. — Vous n'avez rien à réclamer, pourvu qu'on vous paye, et on va vous payer et lâcher votre boîte !... Qu'est-ce qui vous est dû/

Le propriétaire, tirant deux quittances de sa poche, répondit :

— Trois cents francs pour les loyers échus et à échoir, et vingt francs pour les réparations à la porte disloquée...

— Si je vous paye trois cent vingts francs, serai-je libre d'emporter les meubles que me vend monsieur? — demanda le marchand, pour qui l'alfaire était excellente et qui tenait h ne point la manquer.

— Parfaitement.

— Les voici donc... Ti'ois billets de cent francs et une pièce de vingt francs...

— Monsieur Loiseau, voilà vos quittances. — fit le propriétaire après avoir empoché, — mais sachez bien que j'ai de vous l'opinion la plus déplo- ,-;i|,|,.... — Sans aucun doute vous finirez mal un jour ou...

— Votre opinion, je m'en fiche pas mal! — interrompit le relieur. —

Ij; MAllCilA.XD DE DIAMANTS 815

gardez-la pour vous, espèce d'arislo!... — Eu altendaut je suis chez moi puisque vous êtes payé ! Fichez-moi le camp !

Sachant qu'avec un tel chenapan il n'y avait que des injures à recevoir, le propriétaire disparut, suivi de la concierge.

— Vous avez trois cent quatre-vingts balles à m'abouler... — reprit Loiseau en s'adressant au marchand. — Je vais vous signer un reçu du tout... — Je garde avec moi ce petit baluchon, — ajouta-t-il en montrant un paquet qui contenait ses outils, du linge et quelques vêtements. — Quant au reste, emportez-le avec les meubles... j'irai vous le réclamer...

L'argent touché, le reçu signé, Loiseau sortit de chez lui, descendit l'escalier, poursuivi par les regards méprisants des locataires, courut jusqu'à la rue de Huci, et demanda une chambre dans l'hôtel où demeurait son cousin Paul Béraud.

On lui en donna une. — Il y déposa son paquet et retourna à la Chope d'urgent.

11 avait besoin de s'étourdir.

En conséquence il joua et il but.

Vers sept heures du soir Paul Béraud vint le rejoindre en sortant de son bureau, très désireux d'apprendre ce qui s'était passé entre lui et Victorine.

Loiseau était plus qu'aux trois quarts ivre.

— Eh bien? — lui demanda le nouvel employé de Verrière et Desvignes.

— Ça y (,'st! — répondit-il cyniquement.

— (Ju'est-ce qui y est?

— La séparation, ma vieille... — J'ai fait comme toi... J'ai bazardé le mobilier...

— Bravo! Et Victorine?

— Viclorine?... à l'hôpital, Victorine... Paul eut un soubresaut.

— A l'hôpital! Victorine! — répéta-t-il eu pâlissant un peu. — C'est impossible!

— C'est pourtant comme ça ! Paraîtrait qu'elle a eu ses nerfs, et le commissaire de police l'a expédiée, port payé, à l'hospice de la Charité! En voilà un débarras, hein, ma vieille!

Assurément Paul Béraud était un odieux personnage, aussi h\chc, aussi vil, aussi cruel que Loiseau.

Il ne put réprimer néanmoins un mouvenuMit d'Iiorreur en enlendanl l'abject voyou parler en ces termes do ccitte fenum- qur, lui. ciuivnil.iil avec une ardfur diabolique.

Mais ce mouvement n'eut que la durée d'un éclair.

Paul réfléchit que plus Eugène Loiseau serait inlAme avec Victorine, plus il aurait de chances de se faire écouler de celle-ci.

816 LE MARCHAND DE DIAM.LNTS

— Esl-tu allé la voir à rhôpital? — demanda-t-il.

— Ah! par exemple, c'est ça qui aurait été bébète! — La séparation, du coup, se trouve faite! — me voilà garçon! — N'eu parlons plus et allons dîner! — Je suis en fonds! c'est moi qui régale !

Quittons momentanément les deux tristes sires et retournons à Bléré.

Le courrier d'Amboise à Bléré partait d'Amboise à trois heures et demie du matin, nos lecteurs le savent.

Rarement la lourde voiture se mettait en route à l'heure réglementaire. — Le plus souvent elle démarrait avec cinq minutes, dix minutes, quelquefois même un quart d'heure de retard.

Le lundi, dans la nuit où nous avons vu commettre l'assassinat de l'agent de la Sûreté et du commis vo\ageur Delvigue, la voiture avait eu un retard de dix minutes.

Cinq voyageurs étaient installés dans l'intérieur et sur la banquette.

Le conducteur ayant passé au cabaret un joyeux dimanche, se montrait d'une gaieté folle.

Il chantait à tue-tète sur son siège, accompagnant sa chanson des claquements sonores de son fouet.

Excités par ces claquements les chevaux marchaient hou train et ne tardèrent point à atteindre la forêt.

Tout à coup ils ralentirent leur allure et commencèrent à donner des symptômes d'inquiétude, dressant leurs oreilles et aspirant l'air bruyamment par leurs naseaux.

— Ilue donc! les bourriquets!... — cria le conducteur en les cinglant d'un maître coup de fouet. — AUons-y de l'avant!...

Les chevaux prirent le galop, mais avec une répugnance manifeste et en continuant leurs aspirations sifflantes.

Au bout de quelques secondes, ils se ralentirent de nouveau.

— Ah çà ! qu'est-ce qu'ils ont donc, ces carcans-là? — demanda à haute voix le conducteur, en jouant de nouveau du fouet avec un redoublement d'énergie.

Ce fut en vain.

Cette fois, au lieu de prendre le galop, les deux percherons s'arrêtèrent net, frémissant de tout leur corps et s'arc-boutant sur leurs jambes qui tremblaient.

L'orage, après avoir menacé pendant toute la nuit, s'était dirigé vers d'autres lieux, mais le ciel restait sombre et le feuillage des grauds arbres épaississait encore l'obscurité.

— Ah çà! mais! ah çà! mais! il se passe ici quoique chose qui n'est pas naturel... — murmura le conducteur.

Lt; -MARCHAND DE DIAMANTS

Une bniyiinle détonation retentit. — Une épaisso lurnoo barra pendant un instant la roulo...

El, saillant ù bas du sic;,'e, il nWn [ueiulre ses bètcs par la Liido pouf les contraiiidro à avancer.

Non seulement les percherons refusèrent d'obéir, mais encore ils exécutèrenl un mouvement de recul qui mit la voiture en travers do la roulo et poussa l'arrière-lrain jusqu'à l'e-xtrèino bord du fossé bordaiil celte roule.

— Qu'est-ce que c'est? — qu'est-ce qui se passe? — demandèrent en ce moment les voyageurs ùtonnés et inquiets.

LiV. 103. F. hOY, cdileur. — ll(|iro<luclioD iolwjJiUj. KKS

Ce ne fut pas le conducteur de la voiture qui répondit à cette quesliou, mais un duo d'effroyables rugissements, se faisant entendre sur la route même, à une très courte distance.

Les chevaux se dressèrent elfarés, hennissants, prêts à tourner sur euxmêmes et à s'emballer dans la direction d"Amboise.

Sentant qu'il ne pouvait plus les maintenir et qu'il allait être renversé, foulé aux pieds, le conducteur s'élança sur son siège et ressaisit les guides en criant aux voyageurs :

— Ce sont les bêtes féroces échappées de la ménagerie Pezon... il ne faut pas essayer de passer...

En même temps les chevaux pivotaient, pour reprendre à un galop enragé le chemin quils venaient de parcourir.

Derrière eux les rugissements des fauves continuaient à retentir, mais affaiblis peu à peu par la distance.

Pendant trois kilomètres environ les chevaux soutinrent leur allure vertigineuse.

Tout le monde tremblait. La diligence oscillait violemment sur ses ressorts, semblant devoir perdre l'équilibre à chaque seconde.

Cependant, à mesure qu'on approchait d'Amboise, la course devenait moins rapide. Les chevaux se calmaient en s'éloignant du danger, et d'ailleurs la fatigue les gagnait.

Le jour conmiençait à poindre au moment oîi la voiture atteignit les premières maisons de la ville.

Toutes les portes et toutes les fenêtres étaient encore fermées.

Le conducteur vint s'arrêter devant l'Hôtel de la Poste. — Les voyageurs descendirent et se mireul à frapper contre les volets de l'hôtel pour se faire ouvrir.

Grande fut la surprise du garçon mal éveillé, en entre-bàillant la porte et en apercevant la voiture qui, à cette même heure, aurait dû se trouver à la Croix-de-liléré.

Il appela son patron. — Celui-ci descendit, les yeux gros de sommeil, et le conducteur raconta ce qui venait de se passer.

— Vile à la gendarmerie! — cria l'entrepreneur des trans])orls de la })osle. — Qu'on réveille le lieutenant! — Qu'on jirévienne le commissaire! — Qu'on aille au château réclamer une compagnie! do soldats!... Il faut que le courrier reparte sous bonne escorte...

Le conducteur d'uu côté, le garçon de l'autre, s'élancèrent pour accomplir les ordres donnés.

Éveillés par le bruit, les voisins s'étaient mis aux fenêtres, se questionnant les uns les autres et ne pouvant se répondre puisqu'ils ne savaient rien.

Trois quarts d'heure plus tard, le commissaire de police, un lieutenant de gendarmerie et huit hommes, un capitaine d'infanterie et un peleton de troupes, se trouvaient réunis auprès de la diligence dont on changeait les chevaux, car ceux qui venaient de servir, mal remis de leur épouvante, auraient sans le moindre doute refusé de marcher dans la direction de la forêt d'Amboise.

On chargea les armes, les voyageurs remontèrent en voilure et le conducteur reçut du capitaine, à qui incombait le commandement de l'expédition, l'injonction de maintenir sou attelage au petit trot, tandis que soldats et gendarmes suivraient au pas gymnastique.

Le commissaire de police et son secrétaire avaient pris place sur la banquette; — la diligence s'ébranla.

Il était alors six heures du manu.

A Bléré on s'étonnait et on s'inquiétait de ne pas voir arriver le courrier. — On commençait à croire à un accident, mais personne ne devinait de quelle nature pouvait être cet accident.

La route que suivait la voiture, une fois entrée dans la forêt, décrivait de brusques sinuosités.

— Serons-nous bientôt à l'endroit que vos chevaux ont refusé de franchir"? — demanda le commissaire au conducteur qui répondit :

— Pas encore... — C'est au troisième tournant de la roule... — Nous y arriverons dans dix minutes à peu près.

En effet, au bout de dix ou douze minutes, comme on allait atteindre le troisième tournant, les percherons dressèrent les oreilles et se mirent à aspirer l'air bruyamment, doimant ainsi les signes caractérisli(|U('s d'un commencement de frayeur.

— Us vont faire ce qu'on fait les autres... — murmura le conducteur.

— Au pas, vos chevaux! — commanda le capitaine, puis il donna l'ordre aux soldats et aux gendarmes de mettre les baïonnettes au canon et d'armer les chassepots.

Brusquement les chevaux refusèrent d'avancer.

Devant .nix, prfS(ine à angle droit, la route formait un coude, arrêtant ainsi le regard.

— Forcez-les ! — dit le capitaine.

Le conducteur leur cinj.'^la les (Jancs do coups de fouet : — ils se r.niirent en niouvemenl, parcourant ainsi quelques mètres, trcniiilaiit de tout

leur corps, les naseaux dilatés; mais, le tournant franchi, ils s'arrêtèrent net, ployant sur leurs jambes de derrière et trempés de sueur, blancs d'écume, malgré la lenteur du train.

— Yoilà les fauves! — cria le commissaire.

De sourds grondements se faisaient entendre, et à une dislance de trois cents mètres à peu près on apercevait deux bêtes de terrible apparence, un lion et un tigre, accroupis sur la roule au milieu de débris dont on ne pouvait distinguer la nature, et leurs mufles énormes tournés vers les arrivants.

— Détachez-vous de la voiture... — commanda le capitaine à ses hommes.

Les soldats obéirent.

La diligence resta derrière eux avec les gendarmes.

De nouveau les fauves rugirent.

— Halte! — fit l'officier, — Joue! — Visez bien, mes enfants!... — Attention au commandement! Feu !

Une bruyante détonation retentit. — Une épaisse fumée barra pendant un instant la route.

Les chevaux se cabrèrent et essayèrent de pivoter, mais vigoureusement maintenus par le conducteur, ils furent obligés de se soumettre.

Une fois la fumée dissipée, on aperçut un des fauves qui se roulait au milieu de la roule eu rugissant de douleur.

— Eu avant! — cria le capitaine. — Et tout en courant rechargez vos irmes...

La troupe, suivie par les gendarmes, prit le pas gymnastique.

Le commissaire de police, son secrétaire et deux ou trois voyageurs, avaient mis pied à terre et accompagnaient les soldats.

Quand les trois quarts de la distance furent parcourus, le capitaine pour la seconde fois, commanda :

— Halte ! joue! feu!...

Le tigre, dont l'épaule avait été brisée par une balle à la première décharge, roula dans la poussière et ne donna plus signe de vie. Alors on s'avança jusqu'au théâtre du drame sanglant. Jamais spectacle plus hideux ne frappa les regards.

— Des cadavres humains!... — bégaya le commissaire, devenu très pâle à la vue des corps déchiquetés, rongés à demi par les fauves.

— Un lion! — dit le capitaine en désignant le mâle tombé sous la balle d'Arnold Desvignes.

— Un revolver! — lit le lieutenant de gendarmerie en ramassant une arme au milieu du chemin... — Ces malheureux se sont défendus... — C'est l'un d'eux qui a tué ce lion, car le corps est déjà raidi...

— Je vais rester ici et prendre des notes pour mon procès-verbal... — dit le commissaire de police.

— Capitaine... capitaine... — sécriatout à coup, un sergent —voici sur le bord de la route des traces de sang- toutes fraîches. — Il y a certainement dans la forèl une autre bète fauve blessée... l'une de celles sur lesquelles nous avons fait feu...

— Attention, alors! — reprit l'officier. — Rechargez les armes et nous allons entrer sous bois en tirailleurs, à dix pas d'intervalle les uns des autres... Que l'on marche doucement... — En avant!

Le mouvement fut aussitôt exécuté, et les gendarmes s'échelonnèrent le long du talus, prêts à faire feu si besoin était.

— Partez à fond de train... — ordonna le commissaire au conducteur de la diligence. — Prévenez la gendarmerie de Bléré, et ramenez deux charrettes avec vous...

Le conducteur s'empressa d'obéir et le commissaire de police se mit à chercher le moyen d'établir l'identité des deux hommes dont les restes mutilés se trouvaient sous ses yeux.

Des lambeaux de vêtements gisaient épars sur le sol.

Au moment où le secrétaire soulevait un de ces lambeaux, un portefeuille s'en échappa. — Il était intact.

Le secrétaire le tendit à son patron qui s'empressa de l'ouvrir et y trouva des cartes et des lettres portant le nom de Deloiijnc, voyageur de commerce.

— L'un de ces hommes s'appelait Delvigne c'est évident! — dit-il. — Mais lei|uer?

On chercha de tous côtés, on fouilla tous les débris ; — il fut impossible de mettre la main sur un second indice.

En ce moment plusieurs coups do feu éclatèrent dans la forêt.

— On a retrouvé l'autre fauve blessé, — pensa le commissaire, tout en continuant à compulser les papiers du portefeuille. — Ah! ah! — fit-il en tombant sur la dépèche adressée la veille à Delvigne à l'Hôtel du Commerce, voilà une adresse qui prouve que l'un de ces malheureux au moins venait de Bléré. — Ils étaient ensemble. — En questionnant le patron de l'hôtel, on aura des renseignements sur celui-là. et peut-êlri' aussi sur l'autre...

Les soldats, dont on avait entendu retentir les coups de feu dans la forêt, reparaissaient.

I)eux d'entre eux portaient sur une civière formée de chassopots et de branchages le cadavre d'une sujierbe lionne ([u'ils placèrent à côté des corps du lion et du tigre.

Le capitaine était rayuuiianl.

— Belle chasse, hein, monsieur le commissaire!... — s'écria-l-il. ^ Qu'en pensez-vous?

— Superbe chasse, capitaine, mais on parle d'un gorille...

— Un singe!... — répliqua dédaigneusemenl l'officier, — à côlé des lions et des tigres un singe est bien peu de chose! — Un jour ou l'autre on l'abattra sans peine... à moins qu'on ne le prenne pour le remettre en cage...

On aperçut en ce moment une troupe de quelques hommes à ctieval arrivant au galop.

C'était la gendarmerie de Bléré, conduite par un lieutenant.

Deux tapissières garnies de bottes de paille les suivaient.

Dans l'une on plaça les débris des corps humains; dans l'autre les cadavres des trois fauves, tandis que le commissaire de police priait le lieutenant de vouloir bien prendre des renseignements à Y Hôtel du Commerce et d'engager le patron de cet hôtel à se rendre à Amboise le plus tôt possible.

La gendarmerie tourna bride et regagna Bléré. — Les deux tapissières continuèrent leur chemin vers Amboise.

A Bléré, la nouvelle des sinistres événements de la nuit, quoique déjà connus dans difTérents quartiers, n'était point encore parvenue à l'Hôtel du Commerce où nous ramenons nos lecteurs.

La visite de Flogny avait fait modifier du tout au tout le plan de campagne de Misticot.

Sachant l'inspecteur de la Sûreté à la recherche de William Scoot et de Trilby, sachant qu'il allait s'occuper d'Arnold Desvignes, le gamin de Montmartre avait été sur le point de repartir pour Paris afin d'avertir sœur Marie de ce qui se passait; mais, toutes réflexions faites, il s'était dit que Flogny se trompait peut-être, que l'Arnold Desvignes de la rue des Tournelles pouvait n'avoir de commun que le nom avec l'associé de Jules Verrière, et qu'il devait suivre sa première idée de ne point lâcher la piste du personnage qui l'intéressait, et de reconstituer son passé depuis son départ du pays natal, jusqu'à son arrivée à Paris.

— Avec le portrait qui se trouve entre mes mains, — se disait-il, — je dois arriver à la découverte de la vérité... — Si le vrai Desvignes a été supprimé par le faux, des recherches patientes me conduiront à l'endroit où cette suppression s'est faite... — C'est alors que j'aurai des armes! Et en forme de conclusion il ajoutait :

— Je n'ai pas besoin d'attendre ici les pièces que doit me procurer le Ois du patron de cet hôtel... Je le prierai de me les adresser à Paris... — Qu'il sache seulement le nom de la maison où Arnold l)i'svii;iies a travaillé à Plymouth; et je partirai tout de suite...

Mislicot s'était levé de bonne heure et se promenait sur la place, devant l'hôtel; il attendait le jeune employé de la mairie qui ne devait pas tarder à sortir pour aller à son bureau.

Trilbv, ayant échanj^é quelques mots avec Arnold avant le départ de celui-ci, le surveillait de loin.

Il le vit arrêter au passage le fils du patron qui lui promit de s'aboucher dans le plus bref délai avec le secrétaire de la mairie, de lui demander le renseignement promis, et d'obtenir de lui, si faire se pouvait, une lettre quelconque écrite par son ami Arnold Desvignes.

Rentré à Ihôtel, Misticot monta dans sa chambre, boucla sa valise, et descendit consulter Tindicateur des chemins de fer, afin de chercher le meilleur itinéraire à suivre pour arriver de Bléré à un port d'embarquement.

Il décida d'aller à Tours et de prendre la ligne de Meaux, qui le conduirait à Caen et de là à Cherbourg, d'où il arriverait à Wi;ymoulh par le paquebot.

De "NVeymoulh il pourrait se rendre soit à Londres, soit à l'Iymoulh.

Une fois en Angleterre, il écrirait à sœur Marie.

Fidèle à sa promesse, le fils du propriétaire de l'Hôtel du Commerce, aussitôt arrivé à la mairie, était allé demander au secrétaire général s'il avait des nouvelles récentes d'Arnold Desvignes.

— Je n'en ai pas depuis deux ans au moins... — répondit le secrétaire. — Les dernières datent du moment de son départ de la maison Anderson, de Plymoulh, où il occupait l'emploi d'ingénieur des travaux houillers.

— N'avez-vous point conservé des lettres de lui?

— Je ne crois pas... Mais pourquoi me demandes-tu cela:* — fit le secrétaire qut tutoyait le jeune homme.

— C'est un voyageur qui se trouve chez nous et prend des renseignements sur Arnold Desvignes... il aurait désiré voir de sou écriture... — il m'a chargé de lui envoyer tous les actes de l'état civil concernant la famille Desvignes...

— Je n'ai auruin- lettre... — Aiiiuiil a di'i partir de Londres pour ii's Indes, ainsi qu'il m'en manifestait l'intention... — Qiud est donc ce voyageur si curie'ux.'...

— Un tout jeune gar(;on...

— Quel intérêt a-t-il à connaître ces détails, à posséder ces actes'.'

— Je croi» qu'il s'agit d'un héritage.

— 'lanl mieux s'il ilnit en revenir i|iifli|iii' cliusi' à ,\rnold.

Le jeune employé revint trouver Misticot et lui transmit le peu qu'il venait d'apprendre, c'est-à-dire le nom de la maison Anderson.

Triihy se trouvait dans la salle du café où causaient les deux adolescents, il entendit leur conversation, et il vit le petit marchand de médailles prendre des notes sur son agenda.

— Je vais partir... —dit Misticot une fois ces notes prises. — N'oubliez pas do m'envoyer à Paris les pièces promises...

— Aussitôt légalisées elles seront expédiées... — Par où partez-vous?

— Par Cherbourg.

• — Bon voyage, donc!

L'Irlandais en savait assez.

11 se fit servir et déjeuna de bon appétit, tandis que Misticot en faisait autant, puis il régla sa dépense et se dirigea vers la gare de Bléré, où le gamin de Montmartre arriva lui-même quelques instants après.

Le guichet s'ouvrit pour la distribution des billets.

Misticot demanda un billet pour Tours.

Naturellement ïrilby eu prit un pour la même destination, puisqu'il n'avait qu'à régler son itinéraire sur celui de l'affidé de sœur Marie.

Laissons les deux voyageurs se diriger vers Tours et revenons à Paris.

Il était dix heures du matin.

Un commissionnaire médaillé, son crochet sur le dos, des couveitures roulées sur son crochet, débouchait de la place de l'HcMel-dc-Ville et s'engageait dans la rue François-Miron.

Arrivé au numéro 39, il entra dans la maison, passa vivement devant la loge de la concierge en constatant d'un coup d'œil qu'elle était formée, gravit les escaliers et fit halte au troisième étage devant la porte de l'inspecteur de la Sûreté Flogny.

Grâce à une clef qu'il lira de sa poche, il pénétra sans p^inc dans ce logement, referma la porte derrière lui, appuya son crochet contre la muraille et dénoua les cordes qui tenaient attachées deux grandes couvertures.

Cela fait, il débarrassa des divers objets qui l'encombraient le dessus du secrétaire dont nous avons parlé, enveloppa le meuble dans les couvertures, le fixa solidement à l'aide de ses cordes sur le crochet, qu'il rechargea ensuite sur ses épaules avec une adresse et une force peu communes, puis il sortit en pliant les jarrets afin de ne point accrocher le chambranle de la porte et se trouva dehors.

Alors il s'engagea dans l'escalier, non comme un homme qui descend, mais comme un homme quinionte, marchant à reculons.

Arrivé au deuxième étage il continua à descendre, toujours de la môme manière, c'eist-à-dire à reculons, du second au premier.

LE MAIÏCIF.WD DE DIAMANTS

Le banquier so tourna vers son associé ot l'intonogca du lugurJ.

|{rus(jiieiiiiMit il s'arrêta, en (jntciidanl iiii p.is deirirre lui, dans la montée.

— Brigand d'<;scalii'r ! — dit-il à liuile voix. — l',>t-il assez raidi', ce m;\lin-là!..,

— Kh hi<;n! où donc que vous alliz comiiiL' r.i .' — demanda tout à coup la voix de la concierge, car c'était elle qui montait.

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