LES FAUVES DE LA MÉNAGERIE PEZON
Étrange et tenll)le catastrophe I
« Nous avons raconté dans un précédent article l'incendie qui a dévoré à Loches, il a une dizaine de jours, la plus grande partie du matériel de la ménagerie du dompteur Pezon, et pendant lequel deux lions, deux tigres et un gorille se sont échappés et ont gagné la forêt de Loches.
(( Une battue organisée eut pour résultats de tuer un des tigres et de rejeter les autres bêtes féroces dans la forêt d'Amboise où elles viennent de signaler leur présence en dévorant deux voyageurs.
« Ces fauves auraient certainement fait d'autres victimes sans l'intervention de la gendarmerie d'Amboise et d'un peleton d'infanterie qui ont pu abattre le dernier tigre vivant et un lion, l'autre ayant été tué d'un coup de revolver par une des victimes défendant héroïquement, mais, hélas I inutilement, sa vie.
(( De l'enquête faite pour découvrir l'identité des deux malheureux défigurés et mutilés d'une manière alTreuse. il résulte que ces voyageurs avaient quitté dans la nuit rilôlcl du Conmicrce, à Bléré, afin de venir prendre à Amboise le train de l'aris.
« L'un était un commis-voyageur du nom de Delvigne, et l'autre un inspecteur de la police de Sûreté de Paris, ajipelé Flogny, venu à IMéré pour suivre une affaire mystérieuse dont on s'est beaucoup entretenu il y a près de deux mois et dont nous avons longuement parlé uous-même :
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— l'enlèvement d'un millionnaire, nommé Ktienne Béraud, le jour de son arrivée à Paris, à VHôh'l '/''.s Indes, rue Joiibert. »
Katurellement, cet article fut reproduit par tous les journaux de la capitale, de la province et même de l'étranger.
Nous ne tarderons pas à savoir quels devaient être les résultais de cette immense publicité.
La Préfecture do police n'avait pas à s'occuper des conséquences du décès du voyageur de commerce Delvig^ne, simple particulier.
11 n'en éiait point de même en ce qui concernait l'inspecteur de la Sûreté
Floghy avait été investi d'un mandat par ses chefs.
11 possédait des papiers, des notes, que la police pouvait avoir besoin de connaître et que. dans tous les cas, elle ne voulait point laisser tomber en des mains étrangères.
Le policier défunt était sans parents — du moins sans parents connus.
Le nouveau chef de la Sûreté ne put donc faire prévenir personne do la mort de l'agent. — 11 s'entendit avec le procureur de la République qui lui donna mission d'aller prendre dans le domicile de Flogny tous les papiers qu'on y trouverait.
En conséquence, le nouveau chef de la Sûreté se rendit rue François Miron avec un commissaire aux délégations et un agent, annonça la mort de son locataire à la concierge et, celle-ci n'ayant pas de double clef du logement, il envoya chercher un serrurier qui ouvrit la porte.
Nous savons déjà que, pour les meilleures raisons du monde, la perquisition ne pouvait produire aucun résultat, tout ayant été enlevé d'avance par William Scoot pour le compte d'Arnold Desvignes.
— C'est plus que singulier! — dit le chef de la Sûreté. — Quoi, ni carnets de notes personnelles et de notes de service, ni dossiers des affaires dont cet agent était chargé! — Voilà qui me sembh; d'autant plus inadmissible que Flogny poussait l'ordre jusqu'à la minutie...
— Monsieur le chef de la Sûreté, — lit l'agcul qui s'était arrêté devant la place vide où se trouvait, si peu de temps auparavant, le petit secrétaire emporté par l'ex-clown du cirque Fernando, — on croirait qu'il manque uu meuble ici.
— En elfel, — dit le commissaire aux délé;.;ations, — de la poussière et des toiles d'araig;nées adhérentes au papier de tenture, le démontrent jusqu'à l'évidence...
— Et, — reprit l'agent en se penchant vers le plancher, — voici les deux cales qui devaient tenir ce meuble d'aplomb.
— Faites monter immédiatement la concierge... — commanda le chef de la Sûreté.
La brave femme gravit les marches avec une vivacité si grande qu'elle arriva tout essoufflée.
— Entriez-vous quelquefois dans le logement de M. Flogny"? — lui demanda le chef.
— Quelquefois, oui. monsieur, pour lui porter des lettres...
— Vous connaissiez par conséquent la pièce où nous voici...
— Oui, moniseur.
— N'y avait-il pas là un meuble"?...
— Un petit secrétaire, certainement... — Tiens! Tiens! Tiens!... il n'y est plus! où diable a-t-il passé"?...
— Vous n'avez pas connaissance que M. Flogny l'ait fait enlever de chez lui depuis quelques jours'?...
— Il ne m'en a jamais parlé et je n'ai rien vu sortir...
— Personne n'est venu chez lui pendant son absence"?...
— Personne...
— Vous en êtes bien sûre?...
— Je vous crois, monsieur, que j'en suis sûre, à preuve... Brusquement la concierge s'interrompit et se frappa le front.
— Ah ! par exemple!... — s'écria-t-elie.
— Ouoi?... — Vous souvenez-vous de quelque chose"?...
— Oui, monsieur, mais ça n'a peut-être aucun rapport avec l'affaire...
— Dites toujours...
— Voilà, monsieur... — Je n'y ai pas fait attention sur le moment, mais à l'heure qu'il est ça me semble louche...
— Qu'est-ce qui vous semble louche?... — Expliquez-vous...
— Ce matin, vei's dix heures, dix heures et demie, j'étais en train de monter chez un locataire, quand je vis devant moi un commissionnaire qui portait sur un crochet un meuble enveloppé de couvertures. — Je l'interpellai pour savoir où il allait. — Il me répliqua quil grimpait au quatrième chez un particulier dont il me dit le nom... et sur mon observation que nous n'avions pas ce nom-là dans la maison, il me tendit l'adresse écrite sur un morceau de papier...
« Je la lus...
« Il y avait bien rue François-Miron, mais il y avait numéro S9, au lieu du numéro 39...
« Si c'était une frime, monsieur?... S'il emportait le meuble dici? — Mais alors il aurait donc fallu qu'il eusse la clef du logement?...
— Vous n'aviez pas vu passer de commissionnaire devant votre loge?
— Pour ça. non... il est vrai que je ne m'y trouvais point... étant chez l'épicemar.
— Vous souvenez-vous du uom que portait l'adresse?
— Oui, monsieur... je m'en souviens très bien... c'était celui d'un M. Roudil...
— Ce nom est-il en elTet celui d'un locataire de la maison indiquée?
— Monsieur, je l'ignore.
— Allez au 39, — commanda le chef à l'agent, — et s'il existe là un M. Roudil, demandez si on lui a apporté un meuble, ce matin, vers dix heures et demie.
L'agent sortit.
Au bout de quelques minutes il était de retour.
On lie connaissait aucun Roudil au o9, et nul commissionnaire portant un meuble n'avait franchi le seuil.
— Cela saule aux yeux! — dit le commissaire aux délégations, — on est venu ce matin voler le meuble qui manque à cette place!...
— Evidemment... — murmura le chef de la Sûreté, devenu très soucieux.
— Mais je me demande dans quel intérêt on a commis ce vol... — Personne ne devait connaître la mort de Flogny...
— Sans doute on guettait à Paris son départ... — répliqua le, commissaire,
— Peut-être était-il blé lui-même par les gens dont il suivait la piste ou par leurs affidés... — J'ai relevé dans le procès-verbal du commissaire d'Amboise une particularité...
— Laquelle?
— C'est qu'on n'a trouvé dans les lambeaux de vêtements de Flogny ni portefeuille, ni clefs, ni argent, ni carte d'inspecteur... — Or, il avait certainement ces ditférenls objets sur lui dans son voyage, et les bêtes féroces n'ont pu les faire disparaître...
— C'est exact.
— Ce procès-verbal constate, en outre, que Flogny s'était rendu à y Hôtel du Commerce, à Bléré, pour s'y mettre en rapport avec un voyageur arrivé le matin même et le questionner sur certains faits... — Qui sait si ce voyageur ne pourrait pas nous donner un indice ^..
'( Flogny supposait que le personnage dont il s'agit pourrait l'éclairer, puisqu'il tenait tant à le rejoindre... — Est-il inadmissible que cet homme ait été l'un des auteurs du crime de Vliôki des Indes, et que, certain de la présence de Flogny à Bléré, il ait télégraphié à Paris, à un complice, de s'emparer des papiers compromettants pour eux?...
— On ne confie pas de telles instructions à une dépèche !
— Pourquoi non, quand on se sert d'un langage convenu d'avance?
— Rien de plus facile, d ailleurs, que de savoir si une dépcêhe est arrivée de Bléré à Paris dans la matinée d'aujourd liui.
— Cela est facile, en elîet.
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— Savez-vous comment s'appelait le voyageur que Flogny allait chercher à Bléré? — reprit le commissaire aux délégations.
— Non... — répondit le chef de la Sûreté.
— Le procès-verbal doit en faire mention. — D'ailleurs le patron de YHàtcl du Commerce nous l'apprendrait.
— On peut le retrouver... — Il est parti pour Londres dans la jom'née d'hier sans connaître, bien entendu, la mort de Flogny...
— Vous savez, monsieur le ehef do la Sûreté, qu'on nous a signalé d'Angleterre une bande dangereuse qui exploite Paris... — On nous a même envoyé quelques noms. — L'homme qui vient de partir pour Londres n'aurait-il pas des accointances avec cette bande?... — H y a dans tout ceci deux choses stupéfiantes pour moi, l'enlèvement du meuble qui se trouvait là, et l'absence de tout objet ayant appartenu au malheureux inspecteur sur le lieu où on a trouvé son cadavre mutilé.
— Nous allons prendre des mesures...
— Il faut rejoindre le voyageur questionné à Bléré par Flogny.
— Dès mon arrivée à la Préfecture, je donnerai des ordres à ce sujet... En effet, moins d'une demi-heure après ce moment, les ordres étaient
donnés, et l'un des agents les plus habiles se préparait à se mettre en campagne.
Nous avons laissé Misticot et Trilby partant pour Tours, le second filant le premier.
Trilby, tout en roulant, cherchait le moyen de se conformer littéralement aux instructions d'Arnold Desvignes ,c'est-à dire de se débarasserdu petit marchand de médailles sans que sa mort parût être le résultat d'un crime.
Ce n'était point de Bléré à Tours, quoique monté dans un compartiment du même train, qu'il espérait trouver l'occasion de supprimer adroitement l'affidé de sœur Marie.
Il ne pouvait que le surveiller.
A Tours, où tous deux descendirent, Misticot alla droit au bureau de renseignements.
Trilby fut bien forcé de le suivre dans ce bureau pour savoir ce qu'il allait faire, et il en franchit le seuil en même temps que lui, sans attirer d'abord son attention.
— Puis-je prendre ici-même, monsieur, un billet pour Cherbourg"? — demanda Stanislas Dumay à l'employé, qui répondit :