LL .MAKC11.V.MJ DE UIAMA.MS
jusicur, ri'|>riMluirc cxacliiiienl i-eci î
— Parfaileniciil, niais vous changerez deux fois de voilure, au Mans et à Caen.
— Peu m'iniiiorle... — Quand y aura-t-il un liaiu '
— A quatre lieure ciii<| minules du soir.
Ainsi renseigné, Mislicot se retourna, el en s»' relournaiil il se trouva en face de Trilby, qu'il reconnut jiour l'avoir vu sons son déf^nisiincnt de rommis-vova-'iMir à 1 IkMcI du Couimene, à Bière
l.l\. 108. F ItOY. »<lil. — Krpmdiiclinn InUTiliUi
Ils se saluèrent.
— Monsieur. — dit l'Irlandais en riant. — vous venez de demander ce que j'allais demander moi-même, car je vais à Cherbourg- comme vous... — D'ici à quatre heures du soir on ne peut passer son temps à se promener... — Si vous voulez, nous entrerons au buffet de la gare et nous y prendrons nos précautions contre la fringale, car je doute que nous ayons le temps de dîner au Mans...
— Volontiers, monsieur...
L'ex-clown du cirque Fernando et le petit marchand de médailles s'attablèrent au bufifet en face l'un de l'autre, et se firent servir une omelette et de la viande froide.
— Vous n'irez pas plus loin que Cherbourg, monsieur? — demanda Misticot tout en mangeant.
— Je ne saurais le dire... — Je me rends dans une maison où j'ai l'espoir de conclure une affaire importante.
— Vous êtes voyageur do commerce?
— Oui, et de plus je suis courtier d'assurances sur la vie.
— Ah! très bien... — reprit Misticot. — Et votre affaire conclue vous repartirez pour Paris?
— Cela dépendra d'une lettre du directeur de ma Compagnie... la Compagnie générale d'Asaurancef; iaternationales... — Peut-être serais-je forcé d'aller en Angleterre...
— Dans quelle ville?
— A Portsmouth et à Plymouth, probablement...
— Voilà qui est singulier!
— En quoi?
— En ce que nous continuerons sans doute à faire route ensemble...
— Ah! bah!... Allez-vous donc en Angleterre?
— Oui. — A Plymouth.
— Une ville où je vais presque les ans et où je fais d'assez longs séjours...
— Alors, vous y connaissez du monde?
— Beaucoup...
— Connaissez-vous la maison Anderson?
— Parfaitement... T^es frères Anderson sonl des Américains très riches, de braves gens qui exploitent d'immenses bassins houillors... — J'ai fait une assurance au plus jeune des deux frères... — Est-ce que vous allez chez eux?...
— Oui.,, et si vous allez jusqu'à Plymouth, je serai eiu'hanlé de continuer le voyage avec vous...
— Moi (il' même je vous assure I — ré])li(ju;i 'l'rilljy, dans l'esprit duiiucl
Lli MAHCIIAMJ DL DIAMA.M^ 859
venait de naître une idée soudaine. — Mais irai-je en Angleterre? — Nous saurons cela à Cherbourg, où vous serez sans aucun doute obligé d'allondie le paquebot et où je trouverai une lettre poste restante...
Le temps passa; l'heure du départ arriva; les deux compagnons de route prirent des billets de première classe et montèrent dans le même compartiment.
A l'iige de Mislicot ou se lie facilement; Trilby, d'ailleurs. »o monlruit tout à la fois fort courtois et fort réservé, ce qui augmentait la conliance du jeune garçon.
D'ailleurs, à quel propos aurait-il pu se défuT de cet aimable courtier d'assurances sur la vie'.'
En arrivant au Mans, ils étaient intimes.
Le train du Mans à Caen partait presque aussitôt.
Ils n'eurent que le temps de changer de voiture et la vapeur siffla.
A Caen, au contraire, où le chemin de fer les déposa à onze heures du soir, ils devaient attendre jusqu'à deux heures vingt-quatre minutes du matin le train venant de Paris.
Comment tuer le temps pendant trois heures? — En soupant.
Ils soupèrent dans un café voisin de la gare, et Misticot se renseigna sur les départs des paquebots pour Plymouth.
Aucun bateau ne faisait le service direct de Cherbourg à Plymouth.
Ils se rendaient à Southampton ou à Weymoulh. — De l'un ou l'autre de ces endroits Misticot gagnerait Plymouth en chemin de fer.
— Vous ne pourrez vous embarquer qu'après-demain... — dit Trilby.
— .l'aurai reçu ma lettre et je saurai si je pars avec vous...
A deux heures vingt-quatre minutes, les deux voyageurs remontèrent en chemin de fer et arrivèrent à Cherbourg à six heures et demie du malin.
Mislicot, accompagné par Trilby, se rendit au bureau des paquebots.
Un départ pour Weymouth venait d'avoir lieu. — Un autre aurait lieu le lendemain pour Southampton.
Ceci donnait à Trilby toute la journée pour combiner ses plans.
— Aller en Angleterre avec lui serait dangereux... — se disait l'Irlandais. — Le hasard pourrait me faire reconnaître par un détective...
— Il faut aviser...
Trilby connaissait la villr.
Il conduisit son compagnon à ïllùlcl il Attijlftiiif. uù lui-même n'avait jamais mis les pieds; il demanda deux chambres; .Mislicot. brisé de fatigue, se mil au lit et s'endormit aussitôt d'un sommeil de plomb après avoir recommandé à Trilby de le réveiller pour déjeuner.
L'Irlandaùs, — qui s'était fait inscrire sous le nom de Doucel, courtier d'ussurauces sur la vie, — se jeta tout habillé sur son lit et se mil à relié-
chir et à combiner, comme un auteur dramatique échafaudanl le scénario d'une pièce.
Vers neuf heures et demie il quitta sa chambre, descendit, entra au bureau de l'hôtel et dit :
— Si par hasard le jeune homme qui est arrivé avec moi me demandait, veuillez lui répondre que je suis allé conclure l'affaire dont je lui ai parlé, mais que je serai de retour pour l'heure du déjeuner...
Quelques années auparavant Trilby avait travailla à Cherbourg en compagnie de son fidèle William Scoot.
Il y avait laissé bon nombre de ses compatriotes à consciences larges cl à mains adroites, entre autres un certain marin anglais du nom de Dickson, qui s'occupait spécialement de contrebande.
Homme de sac et de corde, bandit dans toute la force du terme, Dickson possédait un petit cotre qu'il mettait volontiers à la disposition de quiconque le payait grassement.
Trilby gagna le port et, s'adressant à un matelot qu'il rencontra, lui dit :
— Mon brave, connaissez-vous Nicolas Dickson... lecapitaineJDickson?
— Très bien...
— Pourriez-vous m'indiquer sa demeure ?
— Parfaitement, mais vous aurez plutôt fait d'aller le trouver à bord de son côlre, où 11 se trouve en ce moment... — il est arrivé d'Angleterre
ce matin...
— Comment se nomme le cûtre?
— La Mouette... — Vous n'avez qu'à embarquer dans l'un de ces canots (jui sont là, amarrés au quai... Le premier matelot venu vous y conduira..'
Trilby suivi le conseil.
Cinq minutes plus tard, le canot frété par lui accostait la Mouette, petit bâtiment peint en noir avec une bande rouge à la ligne de flottaison. On ne voyait personne sur le pont, pas même un mousse.
— Ohé ! de la Mouette ! — cria le matelot.
Aussitôt après cet appel un panneau se souleva, et des profondeurs de la cale sortit un homme court et trapu, vêtu d'un pantalon bleu, d'une vareuse de la même couleur et coiffé d'un béret rouge.
Une barbe épaisse et rousse cachait les trois quarts d'un visage bronzé. — Des yeux gris, vifs et d'une expression très dure, luisaient sous un front bas.
Ce personnage, âgé d'environ quarante-cinq ans mais qui paraissait en avoir cinq ou six de plus, était Nicolas Dickson, généralement appelé le capitaine Dickson, quoiqu'il no fut pas même capitaine au long-cours.
— Qui hèle la Mouetle? — dcmanda-t-il.
Ce fut Trilby qui prit la parole et prononça quelques mots en anglais.
Le contrebandier poussa une exclamation de surprise.
— Aborde! — dit-iJ ensuite. — Je vais envoyer l'échelle...
Et il détachait une échelle de corde qui glissa sur les flancs du cotre.
Avec une agilité de clown, — c"est bien le cas de le dire. — Trilhy fut à bord en une seconde et tendit la main à Dickson en lui demandant, toujours en anglais :
— Tu es seul ici, mon vieux camarade?
— Seul... — Mes doux hommes sont à terre.
— J'ai à te parler.
— .\lors, renvoie ton canot... Je te reconduirai dans mon you-you.
L'Irlandais jeta cent sous au matelot qui l'avait amené et qui partit enchanté de cette aubaine, puis il suivit Dickson dans sa cabine, où après quelques instants donnés aux souvenirs du passé et aux amis communs disparus, la conversation s'engagea.
— Aimes-tu toujours gagner de l'argent? — fit Trilby.
— Toujours... et je n'aime même que ça...
— Que répondrais-tu si on le proposait trois mille francs?
— Je répondrais d'abord que je les accepte, et ensuite je demanderai ce qu'il faut faire pour les empocher...
— La chose du monde la plussimple... — Empocher quelqu'un d'arriver en Angleterre.
— Diable! — Suppression d'individu voyageant pour ses alTaires ou pour son plaisir! c'est grave!
— Trois mille francs sont une somme.
— C'est juste. — Mais le moyen? as-tu le moyen?
— Peux-tu partir ce soir pour Plymoutb?
— Je peux toujours tout ce que je veux... je suis mon seul maîln'...
— T'est-il possible de naviguer seul ?
— Non... du moins aujourd'hui.
— Pourquoi?
— Je dois charger demain une cargaison de cigares de contrebande... — J'ai besoin de mes deux hommes pour la manœuvre...
— Il faut éviter d'avoir des témoins...
Dickson réfléchit pendant une ou deux minutes, puis tout :t ron(i :
— L'affaire peut s'arranger.
— Tu as trouvé un moyen di; nous débarrasser du pi-rsoiiiia^e ;jrnant sans qu'on puisse soupçonner un crime?
862 LE MAHCIIAiMJ DE DIAMANTS
— Oui.
— Et ce moyen"?
— Tu connais la passe qu'on traverse pour arrivera Plymouth?
— Très bien.
— Tu sais que le poste principal de la douane anglaise se trouve sur le point le plus élevé des falaises qui bordent la côte en avant de celte passe et sur une longueur de quatre kilomètres environ?...
— Je le sais.
— Au bas des falaises existe une plage où l'on vient quelquefois faire la contrebande sous le nez des douaniers. Mais depuis un mois le nombre des hommes de service est doublé, et nous avons changé jusqu'à nouvel ordre notre lieu de charg'ement et de déchargement... — J'ai découvert un petit endroit très commode à une lieue de Plymouth... C'est là que j'opère pour le quart d'heure...
— Après"?
— On peut descendre des falaises par un étroit sentier conduisant à la plage. — Ce sentier est gardé toutes les nuits par cinq douaniers... — Comprends-tu?...
— Je commence... — C'est là que sous un prétexte quelconque tu débarquerais notre gêneur.
— Oui... — en pleines ténèbres. — en lui indiquant le sentier... — que dis-tu de cela?
— Je dis que c'est mauvais... — 11 tombera dans le poste de la douane et, en admettant qu'on l'an'ête, il sera relâché le lendemain après informations prises...
— 11 ne sera pas arrêté le moins du monde. — Parle-t-il l'anglais?
— Je suis sûr que non.
— Eh bien! les gens de la douane, à qui les contrebandiers ont tué ces jours derniers trois hommes, ont reçu la consigne de se servir de leurs armes, la nuit, après une simple sommation du chef de poste restée sans réponse... Une ombre leur apparaîtra dans le sentier en question... — La sommation sera faite... — Le gêueur, n'y comprenant goutte, ne répondra point et ne s'arrêtera pas... — Les fusils alors partiront d'eux-mêmes; ce sera de la besogne bien faite, et personne n'aura rien à dire... — Ou'est-ce que tu pense de ça?...
— Le truc me paraît ingénieux... il doit réussir. — Autre chose...
— Quoi?
— Il ne faut pas qu'on puisse trouver sur le corps un papier quelconque permettant de constater son identité...
— Quant à ça, je ne m'en charge pas... c'est toi seul que cela regarde...
— .\ quel heure embarquerons-nous ce soir?
LE MARCHAND DE DIAMANTS 8t>3
— A six heiuvs... —La nuit sera belli'... —Un joli vent d'est nous permettra crarriver aux falaises vers une heure du malin...
— Et moi, quand pourrais-je être de retour?
— Pas avant la nuit de demain... — Il faut que je charge ma conlroliaude...
— Si je dois embarquer ce soir avec mon gêneur, où te trouverai-je?
— Sur le port, à l'auberge de la Marine marchande... — J'ai besoin d'une réponse avant quatre heures... — Tu n'auras qu'à prononcer ces trois mots : .1 ce soir!
En ce moment une légère secousse ébranla le cotre.
— Ce sont mes hommes qui reviennent... — dit le contrebandier. — je vais te reconduire à terre...
Dickson et Trilby se quittèrent sur le port, en face de l'auberge dr la Clarine marchande, et l'Irlandais regagna son hôiil.
— Mon jeune compagnon de voyage est-il levé? — denianda-t-il à un g^arçon.
— Oui, monsieur.
— Est-il sorti?
— Oui, monsieur, une demi-heure ajirès vous... — il est allé voir la mer... il rentrera pour déjeuner...
La curiosité l'avait emporté chez Misticot sur ses préoccupations, si vives que fussent celles-ci.
S'étant réveillé après une heure et demie de sommeil, il s'était habillé eu toute hâte et il était sorti pour voir la nn-r qu"il ne connaissait \>a<.
Arrivé sur la jetée il resta pendant plus d'une heure en extase devant ce spectacle splendide. absolument nouveau pour lui.
Ce ne fut pas sans peine qu'il s'arracha à sa contemplation pour retourner à rh6tel dWngleterre.
FI y trouva Trilby dans la salle à manger, assis devant un vormout, et tellement absorbé par la lecture du journal élaié sous ses yeux i^juil lu' s'aperçut point de larrivée de Misticot.
Celui-ci lui toucha l'épaule et lui dit en rianl :
— Il paraît que ce que vous lisez vous intéresse i)eaucoup. uKinsieui ! Trilby releva la tète, ti'essaillit et s'écria :
— Eh! p.irblcn! ce qui' je lis vous intéresse autant ([ue moi, mou jeune ami!
— Qu'y a-l-il donc dan.s ce journal '!
— On y parle d'un voyageur avec lequel nous avnns déjeuné et dîné à Hléré. il la table d'hùle de lllôlrl ihi Commerce, et ipii dimanche soir rsl parti pour .Amboine en compagnie d'un autn- voyiinur avi'i (|ui je vnns ai vu causer pendant i|uelquos instants.
Mislicot fit un mouvement de surprise.
— Est-ce de M. Delvigne qu'il s'agit? — demanda-t-il.
— Précisément... — Son nom est là en toutes lettres dans ce journal, ainsi que celui de l'autre... — Savez-vous ce que c'était que l'autre?
— Oui... — répondit le petit marchand de médailles, — il appartenait à la brigade de Sûreté de Paris... — Il était venu à Bléré pour m'y trouver...
— Vous! — murmura Trilby jouant l'étonnement et regardant le gamin de Montmartre avec un air de défiance...
— Rassurez-vous, je n'en suis pas! — dit Misticot en riant. — Cet homme, que je voyais pour la première fois de ma vie, venait me demander ijuelques petits renseignements...
— Et vous les lui avez donnés?
— Sans doute...
— Eh bien! il ne les portera pas à ceux qui l'envoyaient les prendre, ces renseignements...
— Que lui est-il donc arrivé? — demanda le jeune garçon an.\ieux.
— Une chose extraordinairement désobligeante...
— Quelle chose?...
— Il a été, ainsi que le voyageur de commerce Delvigne, dévoré par les f.iuves échappés de la ménagerie Pezon.,..
— Allons donc! vous vous moquez de moi!... — s'écria le gamin de Montmartre. — Ce n'est pas possible!... ce n'est pas vrai !...
— Lisez vous même... vous verrez si je plaisante... — La plaisanterie, d'ailleurs, serait de bien mauvais goût !...
Et ïrilby, tendant à Misticot la feuille qu'il tenait, lui désigna du doigt la reproduction de l'article du journal d'Indre-et-Loire.
Mislicot le lut avidement, et à mesure que les lignes passaient sous ses yeux, il devenait pâle.
— Quelle mort affreuse et quelle coup incroyable ! — balbutia-t-il avec accablement lorsqu'il eut achevé.
— On croirait que cette double mort vous bouleverse! — iit Trilby. — Ces deux hommes n'étaient point vos amis cependant...
— Certes!... Mais la catastrophe est assez effroyable pour bouleverser... même quand il s'agit d'inconnus...
Misticot se disait tout bas :
— Flogny mort, c'est l'effondrement des recherches qu'il avait commencées!... — On croirait que le diable s'est fait le protecteur spécial des assasins d'Etienne Béraud, et que. ceux qui les cherchent sont condamnés! — Ça sera peut-être bientôt mon tour, mais, tant pis, j'irai jusqu'au bout!... — Je saurai si l'Arnold Desvignes de la rue des Tournelles est le même que l'Arnold Desvignes de Bléré et l'associé du ban-
LKMAilCIIAND DE DIAMANTS
Une iliznine de coups de fu^il pi;lillùrenl à la-fois, suivis d'un cri drihirant.
quier. Iules Verrière... — Mais d'abord, avant loiil, il faut «iiie sœur Marie 8oil avertie de ce qui s'est [lassé dans la forêt d'Amhoisi-...
— C'est déplorrihlc, sans doute... — reprit Trilhy. — Mais en somme tout cela nous (!sl indilférent... — Ces mitlheurenx sont morts... (jui' Dieu ait leur ftmi-!... — .Ne pensons plus à eii.x, pensons 'i nous...
— Oui... — Oui... — lit Misticot di.slrait.
Lnr. 109. V. ROY, «<iil. - Rcproduclion initrdil*. 109
— Ainsi que je le prévoyais, — continua l'Irlandais. — j'ai trouvé, "poste restante, une lettre du dii'ecteur de ma compagnie...
— Irez-vous en Angleterre? — demanda Misticot.
— Oui, et ce qui m'enchante, j'ai reçu l'ordre de me rendre à Plymouth, où vous allez vous-même et où je pourrai vous présenter à messieurs Anderson... Seulement...
Trilby s'interrompit.
— Seulement, quoi ? — fit le gamin de Montmartre.
— Il m'est enjoint de me trouver demain malin à Plymouth, ce qui m'a paru tout d'abord impossible, le paquebot pour Plymouth ne partant qu'après-demain... mais le hasard m'a fait rencontrer un de mes amis, marin et possesseur d'un cotre avec lequel il opère des transports de marchandises entre Cherbourg et la côte ouest de l'Angleterre... Il lève l'ancre ce soir, à six heures, et met le cap sur la baie de Plymouth. — Il m'a offert de m'embarquer ce que, naturellement, j'ai accepté. — Pourquoi ne profîteriez-vous pas de l'occasion?...
— J'en profiterai de grand cœur, mais votre ami voudra-t-il d'un passager de plus?...
— Si je le lui demande, j'ai la certitude qu'il consentira...
— Quand arriverons-nous à Plymouth?
— Demain, au point du jour.
— Cela me ferait gagner près de quarante-huit heures au moment où le temps est si précieux pour moi! — Je vous en prie, obtenez de votre ami qu'il m'embarque avec vous.
— Je l'obtiendrai, mais je dois vous prévenir d'une chose...
— Laquelle?
-- Mou ami fait un peu de contrebande...
— Que m'importe?... — Je ne suis pas gabelou!...
— Nous aurons beaucoup de précautions à prendre pour débarquer... quelques difficultés à vaincre 'peut-être...
— Cela m'est bien égal, pourvu que je gagne du temps.
— Eh bien! après déjeuner nous irons trouver mon ami à V Auberge de la Marine marchande, où il a établi son quartier général, et nous nous entendrons avec lui.
— Déjeunons donc vile, car j'ai à m'occuper de quelque chose de très important et de très pressé... — dit Misticot.
LK MAIJCHAM) DE DIA.MAMS 867
— Ici! à Cherbourg où vous n'étiez jamais venu et où vous ne connaissiez personne! — s'écria Trilby. — J'avoue que vous piquez ma curiosité !
— II me sera bien facile de la contenter!... — Avant de partir pour Plymoutli, je veux faire faire la reproduction d'une photographie que je compte envoyer aujourd'hui même à Paris...
— Une reproduction... — fit l'Irlandais non sans inquiétude, — il est impossible que vous l'obteniez en un temps si court...
— Je payerai pour qu'on fasse l'impossible.
— C'est donc bien pressant?...
— Oui, et en sortant de table je courrai chez un pliotographe qui puisse satisfaire mou désir.
— Je vous accompagnerai si vous n'y voyez pas d'iudiscrétiou... — Je n'ai plus rien à faire à Cherbourg et je m'ennuie...
— Accompagnez-moi, cher monsieur, je ne demande pas mieux... .Nous irons ensuite à VAubeye de la Marine marchaiule.
Le déjeuner, rapidement servi, fut expédié rapidement par les deux compagnons de route qui, aussitôt après, se mirent à la recherche d'un photographe; — celte recherche ne fut d'ailleurs ni longue ni diflicile, car à Cherbourg, comme partout, les collahoialeurg du solei/ abondent.
Au bout de cinquante pas, ils s'arrêtèrent devant une vitrine garnie de fort belles épreuves.
— Entrons ici... — dit Misticot.
Trilby, très perplexe, se demandait si le portrait dont il s'agissait d'obtenir la reproduction n'était point celui d'Arnold Desvignes, trouvé par le petit marchand de médailles chez le brocanteur de Bléré, et il lui paraissait diflicile de ne se point répondre d'une façon affirmative.
Ses suppositions se changèrent en certitude quand Misticot tira de son portefeuille l'épreuve en (]uestion, et la présenta au jdiotographe eu lui disant :
— Pouvez-vous, monsieur, reproduire cxacteuieul ceci?
— Ilien déplus facile, monsieur...
— Il faudra reproduire aussi la dédicace qui se tronvo sur l'envers do la photographie, et la coller au dos de la reproduction.
— Très bien... — Combien vous faudrait-il d'épreuves .'...
— Trois, que je viendrai chercher vers (juatre heures...
— Demain?
— Non, aujourd'iiui...
Le photographe sourit.
— C'est impossible, monsieur... — dit-il ensuite.
— Je vous payerai trois cents fraiu;s celle reproduction... — Unniil o\i un «OH, je vousprie... — Si c'est non, j'irai tout droit chez un de vos confrères...
8G8 LE MARCHAND DE DIAMAiNTS
— Vous aurez les trois épreuves à quatre heures, monsieur, mais ce sera un vrai tour de force...
Misticot prit cinq louis dans son porte-monnaie et les posa sur le coin d'une table.
— Le reste contre les épreuves... — dit-il alors.
Et il quitta l'atelier du photographe en compagnie de Trilby qu'une angoisse mortelle dévorait.
Une seule des trois épreuves arrivant à Paris en mains hostiles pourrait être la perte d'Arnold !...
Comment empêcher l'envoi?
L'ex-clown du cirque Fernando éprouvait une envie farouche d'attirer le gamin de Montmartre dans quelque coin écarté de la ville et de l'étrangler, mais en plein jour un tel projet n'offrait pas la moindre chance de réussite.
Quel parti prendre?
Un seul : — prévenir Arnold de l'imminence du péril, puisqu'il était impossible de supprimer à Cherbourg, comme il l'avait fait à Bléré, la lettre de Misticot.
Le jeune garçon étant condamné à mort et l'arrêt devant être exécuté la nuit suivante, il importait peu qu'il envoyât cette photographie à la religieuse.
Desvignes, sur ses gardes, serait sans doute assez habile pour l'empêcher d'arriver à son adresse.
— L'envoi de cette photographie est donc une affaire bien sérieuse? — reprit Trilby d'un air indifférent.
— Très sérieuse, oui... — répondit Misticot. — De cet envoi dépend peut-être le bonheur d'une famille... — Je ne puis m'expliquer davantage à cet égard, car il s'agit d'un secret qui n'est pas le mien... — Entrons dans un café, j'ai à écrire ma lettre d'envoi...
— Et moi j'adresserai quelques lignes au directeur de la Comagnie, afin de lui annoncer que je pars pour Plymoulh.
L'ex-clown du cirque Fernando traça en anglais les lignes que nous allons reproduire :
« Je suis pas à pas le personnage gênant, mais je ne puis l'empêcher en ce moment d'expédier où vous savez, à qui vous savez, la dangereuse photographie.
« A vous d'empêcher la lettre et le portrait d'arriver à leur adresse.
<i Demain le gêneur sera muet.
« Cherbourg. >>
Trilby mit sous enveloppe cette lettre sans signature, et sur l'enveloppe traça l'adresse d'Arnold Desvignes.
De son colé Misticot écrivait ceci :
« Ma chère sœur Marie,
» Je me trouve à Cherbourg d'où je vais partir pour rAaglotoiro, suivant toujours la piste de l'homme dont nous voulons connaître le passé. — Je crois ce passé très noir, et vous le croirez comme moi en voyant la photographie que je joins à ma lettre.
« Celte photographie est le portrait du véritable Arnold Desvignes. — Uu hasard providentiel me l'a fait découvrir à Bléré, et le premier coup d'œil vous prouvera qu'il ne ressemble en rien h l'homme que nous connaissons sous ce même nom d'Arnold Desvignes.
<t Je vais à la recherche de celui qui doit seul avoir le droit de porter ce nom. — Si Dieu permet que je le trouve ou que je découvre de quelle manière l'associé de M. Verrière s'est substitué à lui, M"" Angélique sera préservée du plus grand de tous les malheurs.
« Votre petit serviteur très respectueux et très dévoué,
« Stanislas Dumay. »
Misticot mit sa lettre dans une enveloppe qu'il ne ferma point, ayant à y introduire la photographie, puis il traça l'adresse convenue, celle du curé de Malnoue.
— Maintenant, — dit-il à Trilby. — nous irons, si vous voulez, nous entendre avec votre ami le contrebandier pour mon passage...
— .VUons...
L'Aubenje de la Marine marvluinde, établissement où le luxe et le confortable étaient choses absolument inconnues, offrait au rez-de-chaussée une très vaste salle dont les murailles étaient décorées de peintures représentant ou tout au moins ayant la prétention de représenter des sujets maritimes.
Des rangées de petites tables accompagnées de leurs escabeaux, un comptoir immense, et do hauts dressoirs chargés de. verres et do bouteilles constituaient le mobilier.
Une fouie bruyante, généralement composée de matelots de tous les types et de tous les pays, composait la clientèle de cette salle, ou jilutôt de ce cabaret.
Trilby lit halte sur le .seuil, et au millicu do l'atmosphère épaissie par la fumée des pipes fut quehiues minutes avant d'apercevoir Dickson attablé dans un angle av<;c un homme qui lui (joniiitail ilc! l'argent.
— Le voilà... — dit-il à Misticot eu lui désignant le pation de la Mnitrllr, — mais il est occu|)é... Attendons un instant (jii'il ait terminé ses comptes.
Ce ne fut jius long.
870 LE MARCHAND DE DIAM.\NTS
Dickson, que son compagnon venait de quitter, leva les yeux, vit Trilby et lui fit signe de venir auprès de lui. L'Irlandais s'avança, suivi de Misticot.
— Mon cher ami, — dit-il au contrebandier en lui tendant la main, — je me suis permis de promettre à ce jeune homme, à qui je porte un vif intérêt, que vous consentiriez à le prendre à votre bord et à le conduire en même temps que moi à Plymouth où nous allons tous deux... — j'espère que vous ne me démentirez pas...
— Je ne vous démentirai point, — répliqua Dickson. — Je prendrai le jeune homme, puisque cela vous est agréable à tous les deux... — Nous lèverons l'ancre ce soir à six heures... — Vers une heure du matin nous serons en face des falaises de Plymouth où je vous débarquerai l'un et l'autre, car ma destination n'est pas là, et aussitôt après vous avoir mis à terre je filerai vers l'ouest... — Pour prix du passage, vous donnerez une gratification à mes hommes... — Yoilà qui est convenu... — Maintenant, je vous offre un verre de wiskey...
A quatre heures, les deux compagnons de route retournèrent chez le photographe.
Les trois reproductions, face et revers, étaient prêles, parfailemeut venues, à peine moins colorées que le modèle.
Misticot paya les dix louis restant dus, mit l'original dans la lettre adressée à la cure de Malnoue , glissa les copies dans son portefeuille, ferma l'enveloppe et dit à Trilby :
— Allons à la posle.
Cinq minutes après, la lettre du gamin de Montmartre à sœur Marie el celle de l'Irlandais à Arnold Desvignes tombaient l'une à cùlé de l'autre au fond de la boîte du grand bureau de poste de Cherbourg.
11 ne restait que le temps d'aller dîner à l'hôtel et de se rendre à bord du cotre.
— Un conseil... — lit 'J'rilby tout en dînant. — Rien de plus facile à bord, quand la mer est un peu dure, que de perdre les objets qu'on a l'habitude de garder sur soi... — Mettez dans votre valise vos papiers... votre argent... votre portefeuille... — Je ne manque jamais de prendre cette précaution lorsque je navigue...
— Le conseil est bon... je le suivrai...
Le gamin de Montmartre le suivit en ell'it, ne conservant sur lui que
son porte-monnaie qui contenait environ deux cents francs eu or et en menue monnaie.
A six heures moins un quart un canot conduisit à bord de la Mouette Misticot et Trilby.
— Descendez dans la cabine, — leur dit le contrebandier, — et ne remontez sur le pont que lorsque je vous appellerai... — Vous gêneriez la manœuvre...
L'Irlandais et le gamin obéirent.
— Pare à hisser le canot. — commanda Dickson aux deux matelots. Le canot fût monté et fixé à l'arrière sur ses palans.
Au contraire le you-you, minuscule embarcation pouvant contenir seulement deux personnes, fut rangé le long d'un bordage, prêt à être descendu à la mer en quelques secondes.
On leva l'ancre, Dickson empoigna la barre et les matelots larguèrent les voiles.
Le cotre oscilla d'abord au mouvement du flot, puis les voiles se gonflèrent sous l'action d'une bonne brise de terre et il fila rapidement.
Au bout d'un quart d'heure, il était à plus d'une lieue de la cùle.
— Les passagers peuvent monter si ça leur plaît! — cria Dickson. Misticot et Trilby se h;\lèrent de quitter les cabines.
Pour l'Irlandais, la mer était une ancienne connaissance; mais pour le gamin de Montmartre, le large constituait un spectacle nouveau, grandiose, émouvant au plus haut point.
Le cotre ayant vent arrière lilait comme un vapeur, laissant derrière lui un long sillon d'écume, que les feux du soleil couchant teignaient de toutes les nuances du prisme.
— Que c'est beau, sapristi, que c'est beau! — s'écria le jeune garçon en s'accoudaut au bordage pour conserver son équilibre.
Il resta en extase jusqu'au moment où la nuit, descendant sur la mer, lui produisit l'eUet d'un rideau qui s'abaisse sur le décor d'une féerie.
— Voilà que le vent devient dur, — lit alors le contrebandier. — Tout à l'heure nous embarquerons des paquets d'écume... — Allez faire un somme dans la cabine... je vous réveillerai quand il en sera temps...
Aussitôt que les passagers furent desceudus, Dickson appela ses hommes et leur dit à voix basse :
— Nous marchons droit sur les falaises de Plymoulh.
— Sur les falaises! — répéta l'un des matelots, — mais c'est là (]ue sont les postes principaux de la Douane.
— Ecoutez-moi sans m'inlerrompre... .\ deux cents mèlns de la baie on lirguera les voiles afin que le côlre reste en panm;... On nirllra le you-
you à la mer, et l'un de vous ira débarquer sous les falaises le Jeune homme qui est là... — Est-ce compris?
— Oui, capitaine, mais le jeune homme pourrait bien recevoir quelque balle des douaniers...
— C'est son affaire et non la nôtre.
— Comment retrouver le cotre après avoir débarqué le passager?
— Je suspendrai une lanterne à l'une des vergues... — Il y aura cent francs pour chacun de vous, sans compter ce que le jeune garçou vous donnera probablement... Voilà ce que j'avais à vous dire... Allez.
Les deux hommes retournèrent à leur poste.
Le cotre filait de plus en plus vite. — La brise fraîchissait. — Le ciel devenait très noir.
— Allumez le fanal, — commanda Dickson, — et voyez la boussole. Presque aussitôt une lumière brilla à l'avant de l'embarcation.
— Comment sommes-nous? — demanda le contrebandier.
— Nous obliquons à l'ouest... — répondit la voix du matelot placé près de la boussole.
Dickson pesa sur le gouvernail, changeant un peu la direction du cotre, et l'on n'entendit plus que le siffiement de la brise à travers les cordages, et le clapotis des vagues coupées par l'étrave du petit navire.
Dans la cabine, Mislicot et Trilby s'étaient étendus sur deux hamacs, éclairés par une lampe suspendue au fond et dont on ne pouvait voir la lumière depuis le dehors, les hublots étant hermétiquement fermés.
Trilby faisait semblant de dormir.
Misticot, les yeux grands ouverts, écoutait les bruits harmonieux du vent et de la mer.
— J'aurais aimé être marin... — pensait-il.
Et son imagination s'égarait eu dos voyages fantastiques.
Tout à coup il fut tiré de sa rêverie par un ralentissement brusque de l'allure du cotre. — En même temps les mouvements de roulis s'accusaient davantage et des pas rapides retentissaient sur le pont.
Trilby, faisant semblant de se réveiller, demanda :
— Quelle heure esl-il'?
— Minuit... — dit Misticot après avoir consullé sa montre.
— Nous sommes en mer depuis six heures... — Nous ne tarderons pas à arriver...
La porte de la cabine s'ouvrit Un matelot parut.
— Vous pouvez monter sur le pont... — iil-il. — mais pas de bruit et ne parli'z qu'à voix basse, — nous sommes entrés dans la baie de IMymoulii.
L'Irlandais et le jeune garçon montèrent.
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Dickson s'était fait rein;)la';>3r k l.i lj:irr>! par un do ses hoiiuiu-s.
— Kleiçriez le fanal... — coinmantla-t-il aprè? avoir étudié la Ijuussole ol lo point de sa carte do navi;^alion. — U.in-t irio ln-iir,', nous serons i^i cinq cents mètres des falaises... — ajouta-t-il.
Uo nouveau le silence s'établit,
Trois quarts d'iieure s'écoulèrent.