I.IV. I 10. r. ROY, iM. — Rc|ira<lucti.,ii inicrdilc. I
Au bout de ce temps, Dickson reprit :
— Attention... nous voici au bon endroit.
11 reprit son poste à la barre; les deux matelots carguèreiit les voiles;
— le cotre n'étant plus poussé en avant que par la force de la vitesse acquise se ralentit peu à peu et finit par s'immobiliser tout à fait, flottant comme une épave.
— Le you-you à la mer... — ordonna le patron de la Mouette.
Cet ordre fut à l'instant même exécuté avec une dextérité témoignant d'une longue habitude, et l'un des hommes descendit dans le frêle esquif avec une paire d'avirons.
— Vous ne pouvez débarquer ensemble, — continua le contrebandier en s'adressant à Trilby et à Misticot. — Le you-you ne contient qu'un rameur et un passager... — On fera deux voyages... — Allons, jeune homme, passez le premier...
— Je suis prêt... — répondit le gamin de Montmartre.
— Je vais vous chercher votre valise... — fit Trilby en disparaissant dans l'escalier conduisant à la cabine.
— Pour vos hommes, capitaines, et merci... — dit Misticot en donnant cent francs à Dickson qui les prit et poursuivit :
— Descendez par l'échelle d'accosté. — Le matelot vous attend en bas. On vous passera votre valise... — Pendant le trajet, n'ouvrez pas la bouche. — Une fois débarqué, tournez le dos à la mer et prenez, à votre droite, un sentier qui monte aux falaises... — Une fois sur le plateau vous vous arrêterez pourattendre votre compagnon... — Si vous entendez marcher et parler, ne vous inquiétez point. — Ce sera quelque ronde de la douane et, ne faisant pas la contrebande, vous n'avez rien à craindre... — Partez ! . . .
Misticot s'accrocha des pieds et des mains à l'échelle de corde, descendit lentement, secoué par le roulis, et toucha enfin le plancher du you-you.
— Asseyez-vous... — lui dit tout bas le matelot.
— Ma valise...
— La voici...
Et Trilby, se penchant sur le bordage du côlre, laissa tomber une valise
— la sienne — dans les mains de Misticot, à qui l'obscurité ne permit point de s'apercevoir de la substitution.
Le matelot borda ses avirons et se mit à iiaycr avec vigeur.
Le you-you, aussi léger qu'une coquille de noix, filait sans produire le moindre bruit.
Misticot éprouvait une joie denfant à se sentir emporté comme par un souffle de la brise.
Au bout d'un quart d'heure il distingua dans les ténèbres une masse haute et sombre qu'il lui semblait pouvoir toucher avec la niaiu.
C'étaient les falaises bordant la cùte de Plymouth.
Le matelot continuait à manœuvrer ses avirons.
Brusquement le you-you lit halte. — II venait de toucher un fond de sable.
— Débarquez... — murmura le matelot d'une voix faible comme un souffle. — Vous prendrez le sentier à droite... — Impossible de vous tromper, il n'y en a qu'un...
Le petit marchand de médailles sauta légèrement à terre, la valise à la main.
A peine ses pieds venaient-ils de toucher le sol qu'une dizaine de coups de fusil pétillèrent à la fois, suivis d'un cri déchirant.
A la lueur de la poudre on put voir Misticot s'abattre, les bras étendus, et le matelot poussant son you-you de toutes ses forces pour regagner le larffe.
Au bout fie (juelques secondes, une nouvelle décharge retentit et les balles sifflèrent aux oreilles du mati'lot, mais sans l'atteindre.
Depuis le pont du cùtre on avait vu les éclairs de la poudre, entendu les détonations.
— C'est fait! — dit Trilhy.
— Les gueux devaient attendre une descente de contrebandiers cette nuit... — s'écria le patron de \a Mouette en fronçant le sourcil, — ils avaient préparé une embuscade... — Pourvu qu'ils ne m'aient pas tué mon matelot...
Une sorte de modulation plaintive traversa l'espace.
— Non... — reprit Dickson, dont les yeux brillèrent. — \"oilà son signal... — il est sain et sauf... il revient...
En elfel, quelques minutes [dus lard, le you-you accostait le d'itrc et le matelot grimpait à bord.
— Une souricière!... — fit-il. — Je l'ai échappé belle... Ils guettaient, ils m'ont envoyé du plomb, les gueux!...
— Elle jeune homme?
— J'ai entendu son cri et je l'ai vu tomber, tout .'i plat, criblé de balles.
— Filons vivement. — On pourrait nous donner la chasse avec un laiso de la marine royale, et nous empocher d'arriver avant le jour où nous allons...
Le yoii-you fut remoalé à bord, k's voiles larguées, on reprit le vent et le cùlre se remit à liler comme un vapeur.
Au bout d'une heure, il stoppait.
Dickson fit entendre une modulalion semblable à celle du matelot qui avait mené Misticot à la mort.
Dix minutes tout au plus s'écoulèrent; puis deux grandes barques vinrent se coller aux flancs du côlre, quatre hommes montèrent à bord et avec l'aide des matelots, opérèrent sans bruit le transbordement des caisses remplies de marcbandises de contrebande.
— Et le chargement:' — demanda Dickson quand l'entrepont du côlre se trouva vide.
— Contre-ordre pour aujourd'luii, — répondit l'un des marins des barques.
— Pour quand, aior.5 ?
— Pour après-demain minuit... — Retournez î\ Cberbourg... — Tenez... El il glissa un rouleau d'or dans la main du contrebandier, puis les deux
barques s'éloignèrent.
— Mon vieux camarade, — dit alors à Triiby le patron de la Mowtle. — nous déjeunerons ensemble ce matin à dix heures... — Quand pourrais-je prendre le train de Paris?
— A midi.
— Et je serai à Paris?
— A minuit.
— Yoilà qui va bien...
Tandis que ceci se passait dans les eaux de Plymouth, l'agent envoyé ."i Bléré, à l'Hôtel du Commerce, par le nouveau chef de la Sûreté, faisait son enquête sans obtenir d'autre résultat que celui-ci : — Le voyageur avec lequel s'était abouché l'inspecteur Flogny s'appelait, ou tout an moins disait s'appeler Stanislas Dumay. — On le croyait parti pour l'Angleterre.
Le signalement de Misticot l'ut envoyé aux agents français à Londres, et donné aux hommes de la brigade de Sûreté à Paris, pour le cas où le voyage du jeune garçon serait une feinte, destinée à masquer son retour immédiat.
Jules Verrière, obéissant aux instructions ou pour mieux dire aux ordres d'.\rnold, était resté à Malnouc, avait envoyé chercher un maître maçon, un menuisier et un peintre, et leur avait commandé de mettre en état le pa^^llon du rendez-vous de chasse, au grand élonnement d'Angélique, de sœur Marie et de tous les domestiques du banquier.
Le matin, la religieuse s'élail rendue à Téglise d'abord, au presbytère ensuite, et s'était entretenue longuement avec le curé.
Celui-ci, complètement sous le charme des manières et de la conversation d'Arnold Desvigues, plaidait avec chaleur la cause de l'associé de Jules Verrière, s'étonnait de voir la religieuse s'obstiner dans sa fâcheuse opinion au sujet d'un jeune homme si parfaitement distingué, irréprochable et inattaquable sous tous les rapports, aussi bien dans le passé que dans le présent, et l'accusait de manquer au plus haut point de charité chrétienne.
Sœur Marie ne voulait pas, ou plutôt ne pouvait pas se laisser convaincre.
Malgré tous les raisonnements, il lui était impossible d'arracher le doute de son esprit.
Elle quitta le presbytère en cachant le fond de sa pensée sur Arnold au vénérable prêtre avec qui elle n'osait point se mettre en opposition ouverte. et paraissant croire qu'elle pouvait avoir tort, mais en réalité convaincue qu'elle devait avoir raison, malgré l'apparente évidence.
Plusieurs journaux étaient arrivés.
Sœur Marie les emporta pour les lire en cachette avec Angélique et savoir ainsi ce que devenait Emile Vandame.
Chaque matin les journaux, à qui les affaires du Tonkin offraient une amj)le pâture, donnaient les noms des navires partant pour l'extrême Orient, citaient les noms des officiers embarqués appartenant à des armes spéciales, cl de ceux qui avaient été tués ou blessés dans les embuscades et les combats.
Certes, Vandame ne pouvait être du nombre de ces derniers, puisqu'il n'était parti que depuis trois semaines et que la traversée durait quarante jours, — vingt-huit au minimum jiar les steamers les plus rapides.
l'ne chose cependant inquiétait les deux cousines.
Le nom de Vandame n'avait iioiiit figuré parmi ceux des officiers embaniués trois semaines auparavant à .Marseille ou à Toulon.
Pourquoi:'
A cette question elles ne pouvaient répondre.
En rentrant à Malnoue la religieuse trouva Angélique au salon on compagnie de quelques dames du voisinage qui, instruites de son arrivée étaient venues lui dire un bonjour matinal.
Il fallait donc ri'inetlre à un autre moment la lecture des journaux.
La jeune fille retint deux personnes à déjeuiiei-.
.Vrnold Desvignes. parti pour Paris de bonne heure, avait pris une voilure en descendant du chemin de fer et s'était fait conduire rue du Paon-Blanc.
Il resta longtemps chez Agoslini, lui donnant des ordres qu'il importait d'exécuter d;ins le plus bref délai.
De là il se rendit boulevard de l'Hôpital où il avait à tracer une ligne de conduite à William Scoot.
Ce dernier devait s'entendre avec l'agent d'affaires italien pour hâter la disparition de la famille Béraud.
En quittant Will Scoot, l'associé de Jules Verrière alla rue de Tivoli changer de costume et remplir une valise de vêtements et de linge qu'il se proposait d'emporter à Mahioue.
Ces courses faites, Arnold Desvignes gagna les bureaux de la maison de banque de la rue Le Peletier pour y donner le coup d'œil du maître.
Tout marchait à merveille... — Il se frotta les mains et, l'appétit se faisant sentir, il prit à pied le chemin d'un restaurant du boulevard où il s'attabla.
En déjeunant il jela les yeux sur un journal, et la reproduction de l'article de la feuille dTndre-et-Loire attira son attention.
— Fort bien renseignés, ces journalistes de province! — murmura-l-il en souriant. — Quand Trilbyaura supprimé le petit marchand de médailles ma sécurité sera complète !
A Malnoue, le même article tombait sous les yeux des deux cousines.
Après le déjeuner, lorsqu'elles s'étaient trouvées seules, elles avaient gagné la chambre d'Angélique où elles pourraient parcourir les journaux sans être dérangées.
Sœur Marie lisait à haute vois.
L'article en question ne leur parut offrir d'abord qu'un intérêt relatif.
Elles n'y voyaient qu'un fait-divers dramatisé par le journaliste pour rriavor à l'effet.
Le nom de Flogny les arrêta net.
— Flogny... — répéta Angélique. — Mais n'est-ce pas ainsi que s'appelait l'homme de police venu à l'hôtel pour te questionner au sujet de Misticot, cet inspecteur de la Sûreté qui s'occupait de la disparition d'Etienne Béraud?
— Oui... — répondit la religieuse, — c'est lui... c'est bien lui...
— Et il est mort, dévoré par les fauves!...
Sœur Marie était devenue sombre... — Ses mains froissaient le journal.
— A quoi penses-tu"? — fit sa cousine au bout d'un instant.
— A ce que je viens de lire... — C'est sur la route de Bléré à Amboise que la catastrophe a eu lieu... — L'inspecteur de la Sûreté étant allé juste dans la ville où j'avais envoyé Stanislas Dumay, savait à coup sûr qu'il l'y trouverait... — Mais comment et par qui le savait-il, puisque j'avais gardé le silence? Yoilà ce que je me demande...
— Est-ce que la police ne sait pas tout?
LE MARCHAND DE DIAiMANTS 879
— Si elle savait toul, elle connaîtrait les misérables qui ont fait (Jis|)araîlre Etienne Béraud et l'ont assassiné sans doute...
— Reprends ta lecture, chère cousine, je fen prie, — dit Angélique. — Je plains ces pauvres gens, morts d'une façon tellement tragique, mais je voudrais avoir surtout des nouvelles de celui que j'aime...
Sœur Marie se remit à lire, mais le nom d'Emile Vandame ne se trouvait imprimé dans aucun journal, quoiqu'il fut question d'un navire qui venait d'embarquer pour le Tonkin des troupes et des officiers.
— Pourquoi ne nous écrit-il pas? — murmura douloureusement .Vns;élique.
— L'osorait-il après ce qui s'est passé?
— On ose tout quand on aime.
— Ne doute point de son alFection... Crois bien qu'elle est impérissable ! . . .
— Je suis si malheureuse !
Et les sanglots de la pauvre enfant éclatèrent.
Sœur Marie la prit dans ses bras, la serra contre sa poitrine, essuya les grosses larmes qui coulaient sur ses joues, mais elle tenta vainement de la consoler.
Ce même jour, vers deux heures, Agostini quitta son logis de la rue du Paon-Blanc, et se rendit au numéro 22 de la rue des Martyrs où il demanda monsieur Robert.
— Au premier au-dessus de l'entresol... — lui fut-il répondu, — il vient de rentrer.