‹ Le marchand de diamantsChapitre 29 sur 39 · IV · texte numérisé non relu

IV

M. IVobert était un de ces brasseurs d'aiïaires, de ces agents (h? recouvrements dont la conscience est large et l'i-sprit fertile en ressources de toute nature.

Il jouissait d'une grande réputation d'habileté et travaillait à gagner par des moyens malhonnêtes une fortune honnête.

Deux ou trois jeunes gens faméliques noircissaient du [lapier timbré dans une vaste antichambre précédant le cabinet où trônait .M. Robert, un homme de cinquante ans environ, gros, court et chauve, portant des lunettes à montures d'or, vêtu d'une robe de chambre à grands ramages, et collfé d'un bonnet grec de velours bleu, bordé de soies de couleurs vives.

Agostini lui fit passer sa carte par l'un des jeunes gens faméliques el fui revu sur-le-champ.

— A quoi dois-je votre visite, mon cher confrère? — lui demanda M. Robert en soulevant son bonnet de velours.

■ — Je vous apporte une mauvaise nouvelle, mon cher confrère, — répondit Agostini. — Vous connaissiez M. Fiogny, l'inspecteur de la Sûreté...

— Beaucoup, et de longue date... Lui serait-il arrivé quelque chose de fâcheux?

— La chose la plus fâcheuse du monde... 11 est mort.

— Mort! — s'écria M. Robert.

— Oui... dans des circonstances étranges et terribles... Lisez...

En disant ce qui précède, Agostini tendait à son collègue un journal de Paris reproduisant l'arlicle du journal d'Iiidre-cl-Loire.

— Horrible! horrible! horrible! — fit Robert après avoir lu, puis, sans transition, il demanda : — Mais quel intérêt aviez- vous à m'apprendre cette mort, et comment savez-vous que je connaissais ce pauvre Fiogny?...

— J'étais, moi aussi, en relations d'aiïaires avec lui... en relations secrètes...

— Ah! ah! très bien...

— Je suis expert en écritures... — Or, vous aviez confié à M. Fiogny deux traites portant une signature que vous supposez fausse...

— En effet...

— ^ Fiogny, lui, m'a remis les traites en me demandant une expertise sur la signature en question... — J'ai appris sa mort et je viens me mettre à votre disposition...

— Je vous remercie de votre démarche, mon chère confrère... on n'tst pas plus loyal.

— Que comptez-vous faire?

— Poursuivre le vicomte de Nervey, rauteiir du faux, nuiis il me faudrait la procuration de mon client llattmayer, dont il a imité la signature, et par malheur llallmayer est en voyage et je ne sais même pas dans laquelle des parties du monde il se trouve en ce moment... — C'est un original qui ne dit jamais où il va ni d'où il vient et reste absent des mois entiers... — De Nervey, qui connaissait ses habitudes, en a profité, car j'ai la certitude morale que la signature est fausse. — Par malheur je me suis méfié trop tard... j'ai payé...

— Vous avez payé, vous personnellement, de vos deniers; donc vous n'avez besoin ni de la procuration, ni de la présence de M. llattmayer pour porter plainte... — Vous devez avoir entre les mains des signatures véritables de votre client?...

— Sans doute.

— Au (teuoii !•;*!... Au «ccuuM, maiiiiin se niiMirll

LiV. i I I. F. IlOY, cilil. — IteiirodurlljD inli-rdilc.

— Veuillez m'en confier une ou deux... — je les étudierai, je constaterai le faux, et vous poursuivrez par tous les moyens le recouvrement des dix mille francs volés par M. de Xervey...

— A quoi ça me servira-t-il?... — De Nervey na plus un sou... — Il est criblé de dettes... l'héritage de sa mère est dévoré d'avance...

— Vous aurez l'agrément d'empêcher ce joli monsieur de faire d'autres dupes...

— -V merveille... — Très beau rés'iltat! très moral!... Mais qui payera es frais qu'il faudra que j'avance?...

— Écoulez, je vous propose une alfaire.

— Laquelle'.'

— Voulez-vous me céder ces deux traites?

— Combien en offrez-vous?

— Ce qu'elles représentent : dix mille francs. Robert regarda son collègue avec stupeur.

— Vous parlez sérieusement? — fit-il.

— .Je ne plaisante jamais.

— Alors c'est que vous avez besoin de tenir Georges de ÎN'ervey sous votre dépendance absolue.

— Peut-être bien...

— Mon cher confrère, vous êtes très fort.

— Merci du compliment... — Acceptez-vous?

— Comment payez- vous','

— Comptant.

— Quand?

— Tout de suite. — Contre une cession en règle, sous seing privé, je vous remettrai les fonds. — Je les ai sur moi...

— Entre collègues, ou peut s'entendre... — j'accepte.

— Eh ! per liacco! j'en étais sûr d'avance...

— Je vais rédiger le sous seing privé...

— Et moi comjitor les dix mille francs...

Dix minutes plus tard Agoslini recevait, en échan;^e d'une petite lias-^o de billets de banque, un acte de cession bien on règle, une lettre ancienne portant la signature — authentique, celle-là — de M. llattmayer, quittait son collègue, remontait dans la voiture qui l'avait amené et se faisait conduire rue de Monceau, chez Mélanie Gauthier, la maîtresse de Georges de Nervey et de Frédéric Bertin, plus éprise que jamais de ce dernier: passion de fille, c'est-ii-diro aveugle et folle, que le misérable savait exploiter.

Mélanie soutirait le plus d'argent possible à (ieorges, qu'une veine persistante maintenait à Ilot, sans qu'il fi"it obligé d'avoir recours à l'Italien Agostini pour un nouvel emprunt

La majeure partie de cet argent passait dans les mains de Frédéric, qui prenait des allures de poisseux fort bien rente.

De temps en temps la drôlesse poussait l'impudeur jusqu'à réunir k sa table l'amant pa3'ant et l'amant payé. — Georges, regardant Frédéric Berlin comme un parent, lui faisait bon visage.

Cependant, depuis quelques jours, le jeune homme se faisait de nouveau tirer l'oreille pour ouvrir son portefeuille, d'où Frédéric et Mélanie tiraient cette conclusion que la veine au jeu cessait d'être favorable.

Ils ne se trompaient pas.

Après avoir gagné pas mal. le vicomte perdait maintenant tout ce qu'il voulait.

— Avec les joueurs, on ne peut compter sur rien! — disait Mélanie à Frédéric à la suite d'un plantureux déjeuner en tète à tète. — Roulant hier sur les bons jetons, aujourd'hui ils sont à sec! — Ce qu'il nous faudrait, c'est une forte somme nous permettant de boulotter bourgeoisement, en nous aimant très tendrement...

— Fais-lui du potin, à ton galeux de vicomte! — répliquait Frédéric, — il finira par te la lâcher, la forte somme...

— Impossible... il n'aura d'argent (jue quand sa mère se sera fait enterrer...

— Qu'elle se dépêche donc, alors, la vieille!

— Que veux-tu, elle ne se décide pas à en finir...

— On pourrait peut-être l'aider...

Un coup de sonnette retentissant dans l'antichambre interrompit l'abominable conversation des deux misérables.

Presque en même temps la femme de chambre ouvrit la porte de la salle à manger et dit :

— Madame, c'est M. Agoslini qui désire vous parler...

— Il arrive fort à propos... — Fais-le entrer, ma fille... La femme de chambre sortit.

— Faut-il filer? — demanda Frédéric.

— Mais, pas du tout! — Je ne me gêne point avec Agostini. L'Italien parut sur le seuil.

— Je vous dérange peut-être, chère madame... — fit-il en saluant la maîtresse du logis et en jetant un coup d'oeil oblique au mécanicien en rupture d'étau qu'il ne connaissait point, mais qu'il devina sans peine, à sa jolie figure impudente et à l'élégance exagérée et de mauvais goût de sa toilette.

— Me déranger, vous ! jamais de la vie! — s'écria Mélanie. — Toujours enchantée de vous voir, vous le savez bien!... — Je suis eu famille, — ajoula-t-elle. — Je vous présente mon cousin...

— Fiédéric Berlin... — fil Agoslini avec un sourire.

Un regard de surprise fui échangé entre .Mélanie et Frédéric.

— Vous me connaissez?... — fit ce dernier.

— Je connais tout le monde, cher monsieur, — répliqua l'homme d'affaires, — et je sais que M""= Gauthier n'a rien de caché pour vous... Je puis donc lui parler en voire présence de ce qui m'amène...

— Ah ! sapristi! — interrompit Mélanie, — si vous venez me proposer de l'argent, c'est une fameuse idée que vous avez là! J'allais aller chez vous tantôt vous demander si vos bonnes dispositions à l'égard de M. de IS'ervey sont les mêmes...

— 11 dépend de vous qu'elles n'aient point changé.

— De moi!

— Oui.

■ — El que faut-il faire pour cela?

— Me permettre de vous adresser quelques questions et y répondre avec une entière franchise...

— Questionnez tant que vous voudrez, et quant à la franchise, complezyl... — D'abord il n'y aurait pas moyen de mentir avec vous...

— Eh bien! tout d'abord, où en ètes-vous de vos projets?

— Quels projets?

— Vous m'avez dit un jour que vous comptiez vous faire épouser par M. de Xervey...

Frédéric Berlin fil un mouvemiMil.

— Ceci ne doit vous inquiéter en rien, cher monsieur, — continua vivement Agoslini. — Le mariage en question laisserait à votre gracieuse cousine la liberté de son cœur et serait simplement une aUaire assurant l'avenir qui, sans cela, pourrait fort bien lui échapper...

— Voyons... voyons... — dit Mélanie, — n'y allons point par quatre chemins!... Vous devez savoir quelque chose qui m'intéresse...

— C'esl vrai.

— Alors, e.vpliquez-vous carrément!... — Frédéric est bon cheval de trompette, et je suis fille à tout entendie!...

— iNous avons causé, il y a de cela deux mois, de la santé déplorable de .M"" la comtesse de Nervey... — reprit Agoslini. — Cette santé ne s'est point améliorée depuis lors...

— .\u contraire, — appuya Mélanie, — la veille dame va de mal •■n pis...

— Ce qui ne l'empêche pas de serrer les cordons de sa bourse quand son fils veut y puiser, el de forcer ainsi le vicomte à contracter des emprunts onéreux dont le résultat inévitable sera de réduire à zéro l'héritage maternel...

— Je le sais bien... mais que voulez-vous que j'y fasse?

— Il n'existe qu'un moyen de sauver du naufrage les épaves de cet fortune...

— Lequel"?

— Épousez le vicomte.

— Je ne demanderais pas mieux et je l'amènerais peut-être au mariage, mais sa mère ne consentirait jamais... il me l'a dit...

— Voilà qui est fâcheux!... très fâcheux... car enfin, en vous mariant, vous pourriez faire un contrat où on vous reconnaîtrait comme apport dotal une somme assez ronde, trois ou quatre cent mille francs, par exemple, et il faudrait bien qu'à la mort de votre belle-mère et de votre mari — (à courte échéance l'une et l'autre) — cette somme se retrouve, puisque vous auriez à exercer vos reprises, au nez et à la barbe des créanciers...

— Ça serait très joli si c'était possible, mais ça ne l'est pas...

— Pourquoi donc?

— Parce que ni la mère ni même le fils n'accepteraient un semblable contrat...

— A moins qu'on ne leur force la main, — dit Agostini d'un ton si net et si tranchant que Mélanie tressaillit en l'entendant.

— Leur forcer la main... — répéta-t-elle.

— Voulez-vous épouser Georges de Nervey avec un contrat rédigé sui' les bases dont je vous parlais tout à l'heure?

— Parbleu ! je ne demande que ça! — Le but est séduisant, mais c'est le moyen d'y arriver que je ne vois pas...

— Ignorez-vous qu'on peut tout obtenir des gens, quand on possède leur secret et quand ce secret est compromettant?

Frédéric intervint.

— Oui... oui, — dit-il avec un gros rire, — quand on tient un joli secret, rien n'est plus facile... — On fait alors un peu de chantage, et ça marche sur des roulettes...

— Naturellement! — fit Mélanie. — Mais par malheur, ni vous ni moi ne savons rien de compromettant sur la comtesse de Nervey...

— Il n'est pas question d'elle, — répliqua l'Italien. — Il est question de son fils, du vicomte Georges de Nervey, que je puis env oyer à la Notivellc !

Mélanie et Frédéric bondirent.

— Lui ! — balbutia la jeune femme en s'approchant.

— .1 la yuiin'lle! le vicomte! — s'écria Frédéric Berlin avec conviction. — Ah çà! qu'est-ce qu'il a donc fait, ce pierrot-là, pour compromettre l'honneur de notre famille?

— C'est un faussaire.

— Un faussaire, Georges!

— Parfaitement! — Voici deux traites, de cinq mille francs chacune, revêtues par lui de la fausse signature do M. llatlmayer.

— Mais Georges n'aura qu'à payer, — lit observer Mélanie, — et, s'il paye, on ne pourra pas le poursuivre...

— Vous auriez raison, chère madame, si on lui présentait les traites et s'il y faisait honneur... Mais on se gardera bien de les présenter. — Il ne s'agit point pour lui de payer, mais de répondre à la Justice qui sera saisie et demandera compte de l'acte criminel... — Vous voyez quelle arme terrible cet acte met dans nos mains, non seulement contre le vicomte, mais contre la comtesse, qui ne voudra pas voir son fils sur le banc de la Cour d'assises... — Donc, nous sommes maîtres de la situation. — Donc nous imposons, si bon nous semble, le mariage et le contrat!...

— Ça saute aux yeux... — dit Frédéric.

— Soit!... — répliqua Mélanie. — Mais Georges restera sous le coup de l'accusation, et je refuse absolument d'être la femme d'un forçat futur!...

— Rien à craindre de ce côté... — répliqua l'Italien. — Assurez-moi le remboursement des dix mille francs, et je vous rendrai les deux traites le jour de votre mariage...

— Je suis prête à signer tout ce que vous vaudrez...

Un coup de sonnette retentit à la porte de l'antichambre. -Mélanie regarda la pendule.

— Trois heures, — dit-elle. — Ce doit être Georges.

— Voulez-vous me laisser agir dans votre intérêt? — demanda l'homme d affaires.

— Oui... oui... agissez... J'ai toute confiance...

— Eh bien! restons ici, et attendons... La porte de la salle à manger s'ouvrit.

Le vicomte de Nervey entra, amaigri encore, les traits tirés, les joues creuses, le teint jaune, les yeux vitreux et entourés d'un cercle de bistre.

— Ahf par exemple, voilà une heureuse rencontre! — s'écria-t-il d'une voix faible et enrouée, en voyant l'Italien. — Figurez-vous, cher monsieur Agostini, que je comptais, en quittant .Mélanie, aller vous faire une petite visite d'amitié.

— El d'intérêt... — ajouta l'homme d'affaires.

— .Ma foi, je l'avoue... Pas de veine au baccara depuis quelques jours!... la guigne noire!... je suis ratiboisé! Mélanie esl à sec et je ne peux pas la remettre à flot... — Voilà une situation ridicule!... — Avec ija maman qui s'enlète cl qui n'en finit pas!... — Vous voyez que sans vous et sans votre brave homme de bailleur de fonds, j'aurais le droit de trouver la vie peu

drôle!... — Allons, bon! voilà que vous prenez une phj'sionomie d'enterrement!... — Pourquoi donc ça?

— Parce que je vous apporte, à mon grand regret, une mauvaise nouvelle, monsieur le vicomte...

— Une mauvaise nouvelle !... — Il ne manquait plus que ça !... — Oh ! la guigne! la guigne!... — Quelle nouvelle"?...

— Il ne faut plus compter sur mon bailleur de fonds... — Il ferme le crédit qu'il vous avait ouvert...

— En voilà une tuile! — balbutia le vicomte atterré. — Ce bonhomme est idiot!... je ne vois aucune raison pour qu'il me joue un si mauvais tour!

— Aussi n'en donne-t-il aucune... — il s'est contenté de me signifier ses intentions... Elles sont irrévocables... — il ouvrait sa bourse, il la ferme.

Georges de Nervey faisait mine d'arracher quelques-uns des cheveux étiolés qui végétaient tant bien que mal sur son crène piriforme.

— Qu'est-ce que je vais fiche? — répétait-il, — qu'est-ce que je vais fiche?

— Voulez-vous que je vous donne un conseil?...

— Sans argent?...

— Il vous en fera peut-être trouver...

— Si c'est comme ça, donnez!

— Supposons que l'idée de vous marier vous passe par la tête...

— Des bèlises !...

^ Admeltons-le, cependant... — Cela n'engage à rien.. —Admettezvous?

— J'admets...

— Supposons de plus que vous épousiez une femme sans fortune..

— C'est ça qui serait un impair!...

— Laissez-moi continuer, je vous prie... Supposons encore que madame la comtesse de Nervey, votre mère, reconnaisse par contrat à votre future un apport de quatre cent raille fx'ancs, l'hypothèque légale résultant de cet apport primerait les droits de vos créanciers... — Cela constituerait une poire pour la soif et assurerait un modeste avenir à la compagne dévouée qui vous a fait le sacrifice des jtlus belles années de sa jeunesse...

— Ah çà! mais, c'est de Mélanie que vous me parlez! — intei'rompil le vicomte.

— Naturellement.

— Je vois bien ce que ça lui rapporterait dans l'avenir, mais je ne vois pas du tout ce que ça me rapporterait, à moi, tout de suite...

— Sur la dot reconnue au contrat, je vous ferais sans la moindre difficulté prêter deux cent mille francs, si votre femme donnait son autorisation...

— Mai- ji; suis l'ullu de fiaiiidru ; ce iiiiiria^'o imligiie no su fcni \i.

— Ht j(! la ne i't;fii.S(!rais certes pas ! — s'écria Rlélaiiie.

— C'est très joli, tout (;a, mais peu pratique, — répliqua Georges. — Je ne fais |ioint le malin, mi)i... je ne suis [)as fier... — Mélanie est une honuo lille. je l'épouserais tout de même... — Seulement, si vous compte/, sur lo consenlemenl de maman, vous pouvez vous fouiller...

— l'fMjt-ètre arriverait-on à forcer ce consentement...

Liv. 1I:J K noY.iail. — H«producllon Interdite. 112

— On voit bien que vous ne connaissez pas maman!... — Entêtée comme une mule, maman ! — Elle dirait non, et ça serait non !

— Cependant, si on chargeai] un de vos amis de faire la demande...

— Un de mes amis?

— Monsieur Hattmayer, par exemple...

En entendant prononcer ce nom, Georges devint pourpre, puis blafard.

— Pourquoi M. Hattmayer plutôt qu'un autre? — bégaya-t-il.

— Parce que plus qu'un autre il trouverait de bons arguments irrésistibles pour convaincre M™" de Nervey...

— Je ne comprends pas... — lit le jeune homme dont le malaise augmentait visiblement.

— En êtes-vous bien sur? — demanda l'Italien d'un ton moqueur.

— Mais il me semble...

— Il vous semble mal... — -\e me forcez pas à mettre les points sur les I, ce qui me désobligerait beaucoup. — Vous me comprenez à merveille...

— Hattmayer n'est point à Paris, il n'est même pas en France... — hasarda Georges.

— II est en France, il est à Paris, et je l'ai rencontré hier, chez un de mes collègues que vous connaissez peut-être... M. Robert, de la rue des Martyrs.

Le vicomte essuya son front mouillé de sueur. Agoslini continua :

— Robert m'a même remis, en présence d'IIattmayer, certaines traites... Vous savez ce que je veu.^ dire...

Georges épouvanté tendit ses mains suppliantes vers l'Italien.

— Silence! — balbulia-t-il, — silence!

— Vous voyez bien que vous comprenez ! — Je ne doutais point de votre intelligence, croyez-le, monsieur le vicomte... — Ces traites sont là, dans mon portefeuille... — Il dépend de vous qu'elles soient annéanlies...

— Je payerai... je payerai... — s'écria Georges.

— Il ne s'agit point de payer... — Aujourd'hui du moins...

Le jeune homme regarda l'Italien avec des yeux effarés et demanda :

— De quoi s'agit-il donc?

— De m'aicompagner en compagnie de M""^ Mélanie Gauthier chez M"'" la comtesse de Nervey, votre mère, ix qui vous me ferez l'honneur de me présenter... — Je lui expliquerai, avec l'éloquence du cœur, que vous

désirez devenir l'heureux époux de M"« Gauthier, et si elle m'oppose sa noblesse, sa situation dans le monde, et autres balivernes du même genre, je lui répondrai qu'un tel mariage ne saurait constituer une mésaillance, M"'' Gauthier étant votre cousine... — Les choses se passeront donc en famille...

« J'ose espérer que M"'" de .Xervey se laissera convaincre et qu'elle vous ouvrira ses bras en vous disant comme à l'Ambigu : — Sur mon cwar. mes enfants! Sur mon aeur .'

« Si le résultat de ma démarche ne répondait point à mon espérance, je serais bien forcé, alors, de faire usage du dernier argument, l'argument décisif... Celui que je garde dans mon portefeuille... — Vous voyez d'ici l'effet, hein, monsieur le vicomte?...

— Quoi ! vous auriez le courage d'apprendre à maman mon... inconséquence:'

— Votre inconsi'ijurncc!... — répéta l'Italien en soulignant ce mot par l'intonation, — l'expression estheureuse! — Vous savez oij conduisent des inconséquences de cette nature...

— Ma mère en mourrait!...

— Eh bien! après?... — Vous ne désirez que ça, monsieur le vicomte!... — Il ne faut pas poser avec nous!...

— Demain je verrai maman... — balbutia Georges.

— Avez-vous donc besoin de tant réfléchir quand vous n'avez qu'un seul parti à prendre? — Pourquoi remettre à demain?...

— Soit, je la verrai ce soir... mais seul. — J'aimerais mieux me faire sauter le caisson tout de suite que d'avoir des témoins de l'entretien... Oh! soyez tranquille, je ferai ce qu'il faut faire... je dirai ce qu'il faut dire...

— Nous vous aurions donné un bon coup d'épaule: si vous pouvez vons en passer, ça vous regarde... — Souvenez-vous seulement qu'il faut réussir et que ça ne doit pas traîner... — Demain, vous viendrez m'apporter la réponse de madame votre mère... — l'>lle no peut être (|iii' satisfaisante...

— Je viendrai demain... — miirnuira Georges. Et il sortit en chancelant connue un homme ivre.

— L'affaire est dans le sac ! — dit Agostini en riant. — Vous serez vicomtesse de Nervcy.

— C'est un grand honneur qu'on me fait de me préférera la Cour d'assises?... — répliqua .Mélaiiie en haussant les épaules.

Frédéric Bertiii, toujours pratique, intervint.

— Surtout, — lit-il, — qu'on n'oublie pas df stipuler les (piatre c«nt mille francs de dot à ma cousine!...

— Soyez tranquille, jeune homme, on ne les oubliera pas.

— Vous êtes un rude lapin, savez-vous, voust... — Je vous estime!...

— Estime qui m'est précieuse, cher monsieur, n'en doutez point!... — répondit Agostini en se mordant les lèvres pour garder son sérieux, puis il serra la main de Mélanie, toucha du bout des doigts la grosse patte chargée de bagues que Frédéric lui tendait, et quitta la rue de Monceau.

Aussitôt sur le trottoir, Georges de Nervey s'était arrêté, haletant, éperdu.

Une toux sèche déchira sa poitrine endolorie et pour la première fois une écume sanguinolente parut au bord de ses lèvres.

il prit machinalement son mouchoir, il essuya sa bouche, et sur la toile fine il aperçut la tache rouge.

— Sapristoche ! — murmura-t-il, — je suis bien mal fichu! — Quelle alerte!... — Est-ce que je pouvais penser que cet animal d'IIattmayer reviendrait si vite et qu'il prendrait mal la chose!... — C'était cependant bien simple... — Je l'aurais vu, je lui aurais dit : — Mon excellent bon, j'étais à la côte... j"ai fait une blague en imitant votre signature... une innocente blague... Vous comprenez ça! Je vais vous rembourser illico...» et toat aurait été comme sur des roulettes...

« A présent, ce n'est plus ça du tout... — Me voilà dans les mains de ce gueux d'homme d'affaires qui n'a pas l'air commode, oh! mais non!... — Mais quel intérêt peut-il avoir à ce que j'épouse Mélanie? — Voilà ce qui m'intrigue!...

(( Ils se sont tous ligués contre moi, et ils me tiennent! Il n'y a pas à dire, ils me tiennent!

« La Cour d'assises... — continua Georges de Nervey, — jamais de la vie!... — J'aime mieux épouser... et puis, après tout, c'est un moyen de liquider la position... — Il faudra bien que maman mette les pouces...

« Sur les quatre cent mille francs reconnus au contrat, ce gueux d'Agostini nous en fera prêter deux cent mille... II l'a positivement promis... et ça nous mènera jusqu'à l'héritage, car elle ne peut plus aller loin, ju'ésentement, maman!...

Et tout on se disant ces choses hideuses, en faisant ces calculs infâmes, le misérable, torturé par la peur de la Cour d'assises et par la souffrance physique, s'était remis en marche et se dirigeait vers l'hôtel de la rue de Miromesnil.

Au moment où il allait y entrer, le médecin en sortait.

— Docteur, vous venez de voir maman ? — lui dit Georges.

— Oui, monsieur le vicomte.

— Comment va-t-elle?

— Toujours de même...

LP: MARCH.ViND de diamants 893

— Ce n'est pas répondre. — (Jii'aiigurez-Yous de son état?

— Je ne vous ai pas caché qu'il était très grave, mais un calme absolu, physique et moral, peut prolonger son existence... Seulement, je ne saurais trop vous le répéter, éloignez d'elle tout souci, tout chagrin... — Une secousse violeute, une émotion vive, la tueraient à coup sur...

— .Merci, docteur. — Je veillerai à ce que vos recommandations soient suivies...

En quittant le médecin, Georges monta droit aux appartements du premier étage occupés par M™* de Nervey.

— Maman peut-elle me recevoir? — demanda-t-il à la femme dechambro.

— Je le crois, monsieur le vicomte... — je vais dire à madame que monsieur le vicomte est là...

L'annonce de la visite de son fils amena un sourire sur les lèvres tlélries de -M"'" de Nervey.

Elle donna l'ordre de l'introduire sur-le-champ.

Georges entra.

La comtesse était à demi couchée sur une chaise longue, comme au moment où nous avons fait assister nos lecteurs à une scène odieuse, lamentable, provoquée jiar rcnfanl dénaturé, et qui pouvait lucr la pauvre femme.

Depuis ce jour, c'est à peine si la comtesse avait vu le jeune homme cinq ou six fois, et cette indilTérence manifeste la faisait cruellement souiïrir, car une mère est toujours mère, quels que soient les torts de son fils.

Le vicomte entra, en s'efforçant de donner à son visage une expression de tendresse.

Il s'approcha de la malade et lui dit en l'embrassant :

— Je viens de rencontrer ton médecin, chère maman... Il aflirme que lu vas beaucoup mieux... et même tout à fait bien...

— Le médecin exagère, mon enfant... Mais il est certain que depuis deux ou trois jours mes forces me semblent un peu revenues...

— Tes palpitations/

— IMus rares et moins violentes...

— Ce qui prouve bien que le docteur n'exagère point... — Te voilà en pleine voie de guérison... — Tu pourras sans fatigue m'écouter pendant quelques minutes, n'est-ce pas?

-M"' de .Nervey ne connaissait que trop bien son fils. L'altitude mielleusement iiypocrite qu'elle lui voyait prendre ne lui présageait rien de bon.

— Si tu n'as pas l'intenlion de me dire des choses désagréables, — répliqua-l-elle, — je t'écouterai certainement sans fatigue.

— Il ne saurait t'ètre désag^réable de savoir que je pense à l'avenir.

— Si lu y penses véritablemenl, j'en suis très heureuse ! Si tu y avais pensé plus lot tu n'aurais pas compromis ta santé par mill'e folies ! Tu ne laisserais point derrière toi un passé regrettable. — Enfin, mieux vaut larJ que jamais! — Eb bien! qu'est-il résulté pour toi de ces préoccupations nouvelles! — Qu'as-tu résolu?

— D'en finir avec la vie de garçon !... ]yjme (]g Nervey fit un mouvement brusque.

— Est-ce que cela t'est permis?... — niurmura-l-elle d'un ton triste.

— Comment, si cela m'est permis? — fit Georges en se cabrant. — Prétendrais-tu m'empêcher de me marier?...

— Non, certes!... — il y a longtemps que lu aurais dû l'y décider... Cela eût élé facile alors, et la vie d'intérieur t'aurait sauvé...

— Eh bien! maman, il me semble qu'il est encore temps...

— Quel père de famille voudra donner sa fille à un homme qui a ruiné sa santé et dévoré sa fortune dans une existence de débauche? — Mon pauvre enfant, tu es cet homme... Le père qui t'accepterait pour gendre à cette heure serait insensé.

— Ça n'est pas flatteur pour moi, tout ça, sais-tu, maman.

— Hélas ! — qui le dira la vérité, si ce n'est ta mère?

— Alors, tu crois qu'il me sérail tout à fait impossible de trouver femme ?

— J'en ai peur...

— Rassure-toi, maman... — Ça ne sera pas si difficile que ça... — La femme est trouvée...

M"* de Nervey tressaillit.

— Tu as fait un choix ? — s'ccria-t-elle.

— Parfaitement bien...

— La personne est jolie?

^ Jolie comme un cœur, car sans ça, maman, tu comprends...

— Jeune?

— De mon âge.

— Riche?

— Ah ! quant à riche, par exemple, non...

— Si le man(]ue de fortune était le seul obstacle, je pourrais l'aplanir...

— Tu ra])]aiiirais, oui, maman... — Tu es si bonne!...

— Aimes-tu celle jeune fille?...

— Carrément.

— Et tu es aimé d'elle?

— J'ai de sérieuses raisons pour le croire.

— Es-tu certain d'être agréé par les parents?...

— Inutile de demander l'agrément de /jui que ce soit... — Elle est liltre... — Personne ne peut s'opposer à son mariafçe...

— Est-elle de bonne famille?

— Parbleu!... pnis(ju"elle est de la nôtre! — répondit fieorges avec d'autant pins d'impudence qu'il sentait approcher le moment diflicile.

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