‹ Le marchand de diamantsChapitre 30 sur 39 · X.VVI · texte numérisé non relu

X.VVI

M""" de Xervey dminl [dus p:ile encore qu'elle ne l'était habituellement.

— De notre famille ! — répéta-l-elle d'une voi.K sourde, — il n'y a dans notre famille qu'une fille qui soit libre... Cette fille, c'est .Mélanie Gauthier... Votre maitresse depuis trois ans.

— Eh bien? quand cela serait? — répliqua le jeune homme, — il me semble que Mélanie en vaut une autre...

— Elle! — s'écria la malade. — Elle, votre mauvais génie!... S'il ne vous reste rien, ni santé, ni fortune, ni considération, si le monde vous méprise, si les honnêtes gens haussent les épaules en parlant de vous c'est à elle seule que vous le devez!... — Voyons, ai-je bien compris :' — Si bas que vous soyez tombé, il est impossible que vous veniez me proposer d'accepter Mélanie (lauthier pour bru !... — Georges, rassurez-moi vite... — Ce n'est pas d'elle que vous parlez?

— Vous avez bien compris et c'est d'elle que je parle.

— Vous voulez épouser celle misérable... cette créature... — exclama .M'"" de iS'ervey.

— .V quoi bon l'in.sulter puisqu'elle sera ma femmi'!... — ré[iondit Georges. — C'est agir comme les gens qui crachent eu l'air et à qui ça retombe sur le nez...

— .Mélanie Gauthier votre femme... jamais! Le vicomte haussa le» épaules...

M'"'' de Nervcy j)Oursuivil :

— .\h! je sais bien... vous avez vingt-cinq ans révolus... la loi vous donne le droit de m'envoyer des .stniiinalioiDi n'sjjccluituscs, puisque tel est le nom qu'on donne au plus insolent des actes, et de passer outre ensuite, malgré ma volonté... Vous êtes maître d'agir ainsi, seulement je vous prévieii» qu'il jiarlir du jour où Mélani<! Gauthier sera vntii> fennuf. je me considérerai comme n'ayant plus de lils, et ma porte vous simm fermée comme mon cu;nr... — .Mais je suis folle de craindre... ce mariage indigne ne se fi-ra pas...

— Qui l'en empêchera?

— Qui? -Alélanie Gauthier elle-même. — Quand elle saura que vous n'aurez pas un sou de moi, ni dans le présent, ni dans l'avenir, car je m'arrangerai de manière à dénaturer ma fortune, et j'en disposerai de mon vivant pour vous l'enlever, cette fille ne voudra plus de vous!... Ah ! je suis tranquille... bien tranquille!

Georges était devenu livide.

Une tache rouge sur chaque pommeLte tranchait d'utie manière elîrayante avec la pâleur de sou visage. Tout son corps tremblait.

— Maman, — dil-il d'une voi.x .sifflante, — il faut que ce mariage se fasse!... il le faut! Vous m'entendez bien! IL LE FAUT!! Non seulement vous ne vous y opposerez pas, mais vous constituerez en dot à Mélanie Gauthier une somme de quatre cent mille francs...

M""= de Ncrvey regarda son fils.

— Je rêve... — balbutia-t-elle.

— Non, vous ne rêvez pas.

— Alors, c'est vous qui perdez la raison ! — Quelle puissance humaine pourrait me contraindre à sanctionner par mon consentement une telle ignominie"? quel molif?

— Quel motif '? — répéta Georges.

— Oui.

• — Le plus sacré de tous pour vous... — L'honneur de notre nom...

En entendant ces mots M"'= de Nervcy, malgré sa faiblesse, se dressa,

blanche d'épouvante, et chancela en portant ses deu.x mains à sa poitrine

— L'honneur de notre nom... — répéta-t-elle d'une voix saccadée.

— Ou, si vous l'aimez mieux, l'honneur de votre fils.

— Malheureux, qu'as-tu donc fait, pour que cet honneur soit en péril?

— J'ai fait une bêtise, parbleu et vous devez en être responsable,

car vous seule en êtes cause...

La comtesse étouffait.

— Moi... — balbutia-t-elle. — Moi...

— Eh oui! vous, naturellement! — poursuivit le misérable, sans pitié pour la pauvre femme. — J'avais besoin d'argent... absolument besoin... — Je vous en ai demandé... Vous n'avez pas voulu m'en donner... Alors, comme je vous répète qu'il m'en fallait, j'ai imité la signature d'un ami et j'ai escompté les billets... Voilà... — A qui la faute"?...

Les lèvres de M'"" de Ncrvey reinui-rent, mais aucun sou ne s'en échappa. — Sa voix s'éteignait dans sa gorge. L'implacable parricide continua :

— Bref, j'ai fait des faux; et à l'heun: qu'il est, ces faux sont entre les

Ll' MARCHAND UE DIAMANTS

— Plus tir iiienai-es inutiles ; pi-i'iiarcz vms créiinces, jo puyciai.

mains di; l'iiommi! d'affaires de Mélanie (iaulliier, ot vous voyez en moi In victime d'un très joli ch.mlago !... —Ces gens-là sont plus forts que nous, maman... — Si je n'épousepas... si vous ne donnez pas votre rotisentcnient el si vous no reconnaissez pas quatre cent mille lianes d'apport dotal à .Mélanie, ils m'enverront en Cour d'assises et de|la("our d'assises au bajjne!... Un vicomte ileNervey, i;ane serait jioinl correct! il f.iul éviter (-a, maman !...

LiV. 11:(. K. nOY, Mil. — heproducboa iolerdiUi. 113

La malheureuse mère poussa un gémissement sourd.

Il lui semblait que le parquet se dérobait sous elle.

Pour se tenir debout, elle se cramponna de ses mains crispées aux bras étiques de son (ils.

Son visage, qui jusqu'à ce moment offrait la morne pâleur du marbre, devint pourpre, ses traits se convulsèrent, ses yeux parurent au moment de sortir de leurs orbites.

— Maudit... maudit!... — bégaya-t-elle.

Un flot de sang jaillit de ses lèvres, éclaboussant son fils. — Ses mains lâchèrent prise. — Elle tournasur elle-même et s'abattit de toute sa hauteur.

Georges, la sueur aux tempes, recula de quelques pas, tout effaré par le dénouement, cependant prévu, de ce drame abominable.

Ses regards ne pouvaient se détacher de ce corps étendu dans une immobilité sinistre.

Au bout de deux ou trois minutes, il rentra on possession de lui-même, se rapprocha du corps ou du cadavre, plia les genoux et posa sa main droite sm- le côté hanche de la poitrine.

Le cœur ne battait plus.

Georges se releva.

— Morte... — murmura-t-il. — Me voilà libre... j'échappe à la Cour d'assises, puisque rien ne m'empêche plus d'épouser Mélanie...

Ces réflexions faites, il s'efforça de donner à sa figure une expression de grand émoi, et s'élançant vers la porte de la chambre il cria de toutes ses forces ;

— Au secours!... au secours!... maman se meurt!...

La femme de chambre accourut cl poussa une exclamation d'épouvante en voyant la comtesse étendue sur le tapis ensanglanté. Le jeune homme se tordait les mains en répétant :

— Maman se meurt!... au secours!... un médecin... vile un médecin... Attirés par ces appels, les domestiques s'élancèrent au dehors et ne

lardèrent point à ramener un médecin, qui ne put que constater le décès de M'"" de Nervey, décès produit d'une façon quasi foudroyante par la rupture d'un anévrisme.

A sept heures du soir, Georges sonnait à laporle du logement d'Agoslini, rue du Paon-Blanc.

L'Italien vint lui ouvrir et lui demanda :

— Eh bien ! avez- vous réussi?

Georges montra le large crêpe noir de son chapeau.

— Madame la comtesse est morte! — s'écria l'homme d'affaires en feignant une surprise qu'il n'éprouvait guère.

— Oui... — Donc, plus de menaces inutiles... — Préparez vos créances,

je payerai, et par-dessus le marché, j'épouserai .Mélanie, si véritablement elle y tient toujours...

— Je suis aux ordres de monsieur If vicomte. Agoslini resté seul se dit :

— Voilà de la besogne bien faite... Arnold Des vignes sera content!

Le jour même où se passaient les choses ([ue nous venons de raconter, William Scoot, sous le costume du père Cordier, l'homme au paletot râpé, descendait du tramway dans l'avenue de Saint-Ouen, et se dirigeait vers un amas de vieilles masures, bâties de gravois et de boue, recouvertes pour la plupart en carton bitumé.

La réunion de ces masures se trouvait au bas du passage à niveau du (Ihemin de fer de Ceinture; on l'avait baptisé du nom de Villu ilc.'i Loijnc^ et c'est là que demeurait Pierre Béraud, le vieux chidonnier

La Villa était entourée de palissades. — On pénétrait dans son enceinte par une porte charretière eu bois vermoulu.

Une atmosphère presque irrespiraiili', chargée des odciii-s félidés des chitTons pourris et des os en décomposition, planait sur lus masures et semblait s'exhaler du sol lui-même.

Après avoir franchi la porte charretière, Will Scoot se dirigea vers un cabaret d'aspect misérable dont la façade était peinte en rouge et qui portait une enseigne superlativement bizarre.

Sur une planche peinte en noir, on avait cloué une veille couronne de bois jadis dorée, et au-dessous s'étalaient ces mots :

« A \.\ C.OriidNNK liKS liors WV. l-UA.NCE'. »

Ce cabaret appartenait à la proiiriélaire de la villa.

C'est là qu'elle donnait à boire et à manger aux rliillDiiuicr.s ses locataires, quand ils avaient (juehjues sous à dépenser.

Scoot, qui semblait tamilier avec les êtres, ciilia Imil droit dans If cabiiret où il fut accueilli par un gracieux sourire de la patronne, grosse femme entre deux âges Irùnaut au comptoir, et par ces paroles dont il ne parut point s'étonner :

— Ah! ah! c'est vous, monsieur l'agenl... - — Vous venez nie demander s'il y a (lu nouveau... — Il y en a... Notre homme a payé...

— Je le savais... — répondit le pseudo-Cordier.

— .\li! vous le saviez!...

— Oui, c'est moi qui ai donné à l'icrre Béraud la somme qu'il vous devait et que je viiiis avais priée do lui ^réclamer rigourensemi'nt, en le

1 I.'. \,i. Iiliidi- ili' c- liiil i-l uninnlic.

menaçant d'expulsion... — ('a vous étonne? — ajouta l'Irlandais en voyant la physionomie stupéfaite de la patronne, qui répliqua :

— Quant à m'étonner, ah! dame, oui!... — Vous êtes venu me trouver et vous m'avez dit : « — La police, dont je suis, croit que vous avez parmi vos locataires un gredin qui passe pour un honnête homme et qui serait complice d'un vol... — Vous pouvez nous aider à savoii' si nous ne nous trompons pas. Cet homme s'appelle Pierre Béraud. — Vous doit-il de l'argent? » Je vous ai répondu qu'il me devait une quinzaine de logement et la nourriture. — Alors vous avez continué : « — Pressez-le pour vous, faire payer. — S'il paye, c'est qu'il aura partagé l'argent du vol. » — Naturellement je le presse... il paie... et voilà que c'est vous qui lui avez fourni la monnaie! — Pour lors je n'y comprends plus rien!...

— Vous n'avez pas besoin de comprendre, ma chère dame... — (it William Scoot en riant, — je viens aujourd'hui vous prier d'ouvrir un large crédit à Pierre Béraud... de ne lui rien refuser... de le pousser même à la dépense...

— Savez-Yous que ce vieux-là est un soiffard qui sifUe les petits verres sans les compter?

— Tant mieux... — Quand on a bu, on devient bavard et la vérité s'échappe dans l'ivresse... — Laissez-le boire et écoulez bien ce qu'il dira...

— Bon!,.. Et qui me payera la dépense de Pierre Béraud?...

— La Préfecture... — A preuve que voilà deux cents francs d'acompte... — Vous n'aurez donc rien à perdre et rien à craindre... — Maintenant, j'ai besoin de voir votre locataire... — Oii le trouverai-je ?

— Suivez la grande rue de la villa... — Quand vous serez à peu près au milieu, le jiremier chiffonnier venu vous indiquera son domicile...

Quelques minutes plus tard Will Scoot entrait dans le tandis du vieux chiffonnier, qui iioussait un cri de surprise en le voyant paraître.

— Comment, comment, monsieur Cordier. — dit ensuite le père Béraud, — vous à Saint-Oucn, Villa des Loques!... Ah! par exemple, elle est bien bonne! — Et c<itte santé?

— Excellente, — répondit William Scoot.

— Est-ce que vous venez pour ma petite dette ?

— Mais pas du tout, mon brave. — Vous me payerez ça quand vous voudrez. — Rien ne presse... — Jo venais voir (juclqu'uu dans vos envi-

rons, et je me suis ilil que je ne passerais pas si près de vous sans vous serrer la main...

— Vous avez joliuient bien fait!...

— Comment vont les alfaires?

— Les affaires, ne m'en parlez pas!... Une vraie craque sur les tas d'ordure!... C'est tout au plus si on trouve à gagner sa pauvre vie dans les boîtes à Poubelle!... — A propos, dites donc, vous qui connaissez Eugène Loiseau et Paul Bérand et qui demeurez dans leur <juartier, qu'esl-ce (ju'iis deviennent'.'

— Paul a quitté Jeanne Dessourdy...

— Oui, la crapule d'homme! — Je sais ça... — C'était justement le jour oii j'ai été vous voir... — Mais comment qu'elle s'est arrangée, la pauvre femme'.'... — Elle m'avait dit qu'elle m'enverrait son adresse... elle ne l'a point fait...

— Je l'ignore... Il faudrait tâcher de le savoir... On pourrait peut-être lui venir en aide... Une femme et une petite liile... c'est la misère qui les attend...

— Je tâcherai... je m'informerai, et, si je découvre où elle niche, je vous le dirai... — Et Loiseau, est-ce qn'il turbine'?

— Il a suivi l'exemple de Paul Béraud... — Il a brocanté le mobilier et Viclorine est à l'hôpital.

— \ l'hôpital, Viclorine!... Eh bien! tant mieux!... Elle n'a que ce qu'elle mérite!... Une drôlesse qui a perdu son ménage... — En voilà une qui ne fait guère d'honneur à la famille!

— Et votre vieille cousine'.' — demanda l'Irlandais. — Cette brave veuve Fcrroii que j'ai eu l'avantage de rencontrer chez le mastroquet de la rue Keller'.'

— .Vh ! ma j>auvre parente, point de chance!

— Lui est-il donc arrivé quelque chose de fâcheux .'

— Je vous crois... — Le proprio lui ayant signilié par ministère d'huissier qu'il l'expulsait de sa maison, ça lui a donné un tel coup qu'elle en est tombé raide par terre, les qualres fers iti l'air, et depuis ce moment elle est paralysée du côté droit...

— C'est un grand malheur!

— Oui... Ce qui n'apusc-mpèché le propriode la faire décaniller, malaile comme elle l'était; — on lui a flanqué dans la cour ses quatre loques, et si je n'avais pas eu la chance d'arriver pour la voir, on l'aurait laissée claquir là! — Heureusement j'ai trouvé un coin où je l'ai tran.sportée avec son mobilier... — Si vous la voyiez!... ça tirerait des larmes à un mur .. — Elle n<; mange plus... Elle se soutient en buvant de l'eau-de-vie (jue je lui porli- de temps en temps...

— Pourquoi ne pas l'envoyer à Thospice?

— Oh! la lai... faudrait point lui en parler, de l'hospice..! — Elle nous enverrait dinguer carrément !

— L"avez-vous au moins recommandée à quelqu'un dans la maison où vous l'avez placée ?

— Dans la maison, il n'y a personne...

— Comprends pas...

— Voilà... — Du côté de la rue Servan, on perce des rues... on fait des travaux de démolitions... les locataires ont déménagé. — Mais les travaux sont arrêtés pour le quart d'heure, et il reste debout deux ou trois cassines... — Je connais l'entrepreneur... je lui ai demandé la permission d'installer ma vieille dans une chambre vide... — Il me l'a permis et elle y demeurera jusqu'à ce qu'elle trépasse ou jusqu'à ce qu'on démolisse.

— Pauvre femme!... j'ai grandement pitié d'elle ! — Vous savez que je suis philanthrope. — Allons la voir...

— Tout de même.

— Nous dînerons ensemble de ces côtés-là... — dit le père Béraud.

— ('a me va... — répondit l'Irlandais.

— Et je lui jiorterai un litre d'eau-de-vie, j)uisque l'eau-de-vie la soutient...

— Fameuse idée!... — Sera-1-elle contente!... — Ah! vous êtes un zig, vous!... — Enroule!...

Les deux hommes quittèrent la Villa des Loques...

En arrivant aux forlilications, Scoot arrêta un iiacre vide qui regagnait Paris.

Il y lit monter le vieux Béraud, y monta lui-même, et donna l'ordre au cocher de les conduire près de l'entrée du Père-Lacliaise.

Là ils descendirent, et un peu plus loin Scoot, guidé par le chiil'ounier, s'arrêta en face d'une palissade en planches.

11 suffisait de déplacer deux de ces planches pour entrer dans l'enclos où se trouvait la demeure de la veuve Perron.

La porte de la masure était seulement fermée au loquet

Pierre Béraud ouvrit cette porte et franchit avec son compagnon le seuil d'une chambre au rez-de-chaussée renfermant la voiture à bras de l'aucienne marchande des quatre saisons.

Dans cette chambre étaient amoncelées des portes, des fenêtres, provenant des démolitions des autres maisons, des poutres vermoulues, des planches, des brassées de cojieaux.

Un petit escalier, semblable à uiu; échelle de meunier, conduisait à la chambre du premier étiige.

En enteudant du bruit au rez-de-chaussée, la veuve Ferron, étendue dans son lit, poussa une sorte de grognement sourd.

— C'est moi, ma vieille, — fit Pierre Béraud, — avec un ami ; — nous t'apportons quelque chose de bon pour te réchauffer.

William Scoot promenait autour de lui uu regard d'une e.xpression singulière.

Derrière le chiffonnier il gravit l'échellt; de meunier et pénétra dans le taudis, dijnt la description la plus naturaliste aurait grandpeino à donner une idée.

La vieille femme tourna vers les deux arrivants des yeux vitreux qui semblaient ne plus voir et qui cependant voyaient.

— Ah! c'est toi, Pierre... — bégaya-t-elle en tordant sa bouche d'où sortaient difficilement des sons brisés, inarticulés.

— Oui, ma vieille, — répondit le chiffonnier, en plaçant le litre d'eaude-vie, acheté chemin faisant par l'Irlandais, sur une chaise voisine du chevet de la paralytique, et où se trouvaient déjà quelques allumettes, un bout de bougie et une petite fiole vide, — c'est moi, et voilà notre ami... — Tu ne le reconnais pas?...

La paralytique (ixa WïW Scoot pendant un instant ; puis, de sa même voix rauque, brisée, presque indistincte, elle dit :

— Oui... oui... je le reconnais... C'est le particulier du mastroquet de la rue Iveller... — Ah! je no crie plus : — Des choux, des carottes, des beau.x navets!... — C'est fini. — Je suis f...ichue...

— Il est certain que votre état est des plus pénibles, ma brave femme...

— répliqua le faux Cordier. — Comment ne vient-on pas à votre aide?...

— V'ous avez des parents à Paris... quelques-uns sont riches... vous me l'avez dit... — ils pourraient vous louer une chambre et mettre une personne auprès de vous pour vous soigner...

La vieille femme eut un accès de rire nerveux qui secoua sa maigre poitrine comme aurait pu le fairi' une quinte de toux.

— Mes parents, les v'ià... — iit-ellc en désignant Pierre de sa main décharnée, — les autres c'est des aristos!... (la roule sur les écus et ça ne donnerait jias deux sous de millet aux jiierrots qui crèvent la faim l'hiver...

— Y en a d'autres, mais ils sont dans la dèche jusqu'au cou comme moi...

— iSou, non... je suis bien là... je regarde le cimetière par la fenêtre... le cimetière des riches! — Oh ! je suis bien sûre d»; n'y pas aller, dans celui-là... C'iîst bon pour les iiiifiiiiiiairrs... On vous y vmd h- bout de terrain où vous vous faites enterrer... — l'aut avoir du i/nilins gros comme soi pour aller pourrir là-dedans... .Moi. on conduira ma carcasse à Saint-Ouen... à Cayenne.,. la fosse commune... — Je suis liit-n ici pdur atli-ndrc le rorbillard... — Pierre, j'ai soif...

«lOi LE MARCHAND DE DIAMANTS

— T'as pas faim, ma vieille?

— Non... ça ne passe plus.

— Eh bien! nous t'apportons une bouteille de tord-boyaux... et du fameux... Notre ami y a mis le prix...

— Donne-m'en vite une gouUe... Ça me fera du bien...

Pierre déboucha la bouteille et la lendit à la marchande des qualresaisons, qui la saisit de sa main valide, porta le goulot à ses lèvres et but avidement.

— En v'ià assez... — fit le cbitronnier en reprenant la bouleille qu'il replaça sur la chaise. — Je vas nettoyer un brin ta niche...

Tandis qu'il s'occupait des soins du ménage, Scoot se rapprocha de la malade.

— Vous êtes gentil tout plein d'èlre venu me voir, vous... — dit-elle. — Donnez-moi encore la bouteille... — Il n'y a que le fil-on-qualre, voyezvous, qui me remette un peu de cœur au ventre...

L'Irlandais lui présenta le litre débouché, et de nouveau elle but à longs traits, renversant la tête en arrière jusqu'à perdre haleine.

— C'est bon... — bégayait-elle avec une sorte de hoquet. — C'est bon... Ça réchauffe...

Pierre Béraud revint près du lit.

— Veux-tu un peu de nourriture àprésent. ma vieille?... — demanda-t-il.

— La v'ià, ma nourriture... — répondit la veuve Ferron en montrant la bouteille.

— Alors, puisque lu n'as besoin de rien, nous allons filer...

— C'est ça... j' vas dormir un peu... Tu reviendras demain?

— Oui... sois tranquille... — AUous... au revoir... Et le chiffonnier sortit avec le pseudo-Cordier.

— Eh bien! qu'est-ce que vous pensez? — demanda le vieux Béraud quand les deux hommes se retrouvèrent dans la rue. — Je crois qu'elle n'en a pas pour longtemps, la pauvre vieille...

— Avec des soins elle pourrait s'en (irerlout de même. — répondit le prétendu philanthrope de la rue du Geindre. — J'y songerai... 11 faudrait lui donner une garde... Enfin, nous verrons... — Pour le quart d'heure, allons dîner ensemble...

Ils remonlèrenl du côté de Belleville et s'attablèrent dans un restaurant borgne.

A neuf heures, Scoot dit au chidonnier :

— Je vais vous quitter, mon brave, et rentrer chez moi, mais je vous reverrai bientôt pour cette pauvre vieille.. . — TAchez donc de savoir l'adresse de Jeanne Dessourdy... Elle est malheureuse, elle m'intéresse... — Je veux absolument lui venir en aide...

Kll.' (iMiinail ,1 l.uir.

Mnrnii.'i- M'- li]L-al:iiiT

— Soyez tran(]iiilli', je découvrirai où ell'; [lerclie... — El «ire. — ajouta l'ierre BiM'iiuil dont les vins et les li([U(Mirs versés par Scoot avaient alluiiii'' le cerveau. — et dire que nous [lourrions tous èti'e. riches!

— Bah! — lit l'Irlandais.

— Mais, oui... des millions, (jnoi! — Un parent disparu... une grosse fortune... l'iufin je vous raconterai tout ça plus tard...

I.iv I I i. P. tlOY, édil. — Hi'|.r.Kliiili.)n iiilrr.lil.-. I i i

90C) LE .MAliCIIA.XD DE DIAMAMS

Après avoir serré la main du chiffonnier, qui remonta le boulevard de la Villelte, parlant seul et gesticulant, William Scoot, au lieu de redescendre dans Paris, se dirigea vers Belleville et entra chez un marchand de vins où il demanda un litre de vin à emporter, puis, dans une rue transversale, il s'approcha dune bouche d'cgout dans laquelle il répaudit jusqu'à la dernière goutte le contenu de sou litre.

Gagnant ensuite la rue de Paris, il franchit le seuil d'une boutique d'épicier et fit remplir d'huile de pétrole son récipient vide.

Ceci fait, il longea le boulevard extérieur et descendit la rue Oberkampf jusqu'à la rue Saint-ilaur.

Partout les boutiques se fermaient, les rues devenaient presque désertes.

Depuis une heure le ciel était couvert de gros nuages; un fort vent d'ouest se mettait à souffler, faisant claquer sur les murailles quelques gouttes de pluie.

Scoot boutonna sa houppelande, sous laquelle il avait caché la bouteille de pétrole, et iila le long de la rue Saint-Maur, le dos courbé, marchant vite comme quelqu'un qui, craignant une averse, se hâte de rentrer.

Arrivé rue du Chemin-Vert il remonta, en tournant à gauche, jusqu'à la rue Servan.

Là, ils'arrèta une seconde.

— Le factionnaire du Monl-de-Piété pourrait me voir passer... — se dit-il. — Toute précaution est bonne à prendre et j'ai des jambes solides...

En conséquence, il poursuivit sa route, atteignit une ruelle qui conduisait au quartier en construction, longea les chantiers et se trouva en face de la palissade dont nous avons vu Pierre Béraud déplacer deux planches pour arriver à la masure servant d'asile à la veuve Ferron.

Il avait bien remarqué l'endroit. — Vivement il fit glisser les planches, disparut dans l'ouverture, la referma derrière lui et prêta l'oreille.

Aucun bruit rapproché ne se faisait entendre. — Le plus profond silence régnait sur les terrains entourés de palissades.

Scoot reprit sa marche dans la direction de la masure.

Au moment où il en ouvrait la porte, il lui sembla qu'on parlait à l'intérieur.

Étonné et inquiet, il fit halle et écouta de nouveau.

— Des choux, des poireaux, des carottes, des beaux navels... — mar-

Li: MA11CH.\ND DE DIAMANTS 90T

moUait d'une vois chevrotante la veuve Ferron qui, raide sur son lit, serrait contre sa poitrine la bouteille d'eau-de-vie, maintenant presque vide, apportée par Pierre Béraud.

— C'est la vieille qui bal la campagne... — Elle est ivre... j'y comptais bien... — murmura l'Irlandais, et il entra dans la pièce du rez-de-chaussée où quelques heures auparavant il avait remarqué un amas de portes, de débris de toutes sortes, provenant des démolitions.

Lentement il s'avança au milieu de l'obscurité, marchant avec une extrême précaution afin de ne se heurter à rien.

La voix enrouée de la paralytique continuait à faire entendre son ronron monotone, répétant sans se lasser :

— Des choux, des panais, des carottes, des beaux oignons... navets.,, navets...

L'Irlandais s'assit sur une poutre, posa sa bouteille à côté de lui et attendit.

Son attente fut longue.

Les douze coups de minuit sonnèrent à l'église Saint- Ambroise, puis la demie, puis une heure du matin.

Le grand silence de la nuit paraissait devenir plus profond encore.

La veuve Ferron, sans doute, avait achevé sa bouteille.

Elle ne pariait plus, et sa respiration oppressée ressemblait à un râle.

Encore une demie, et enfin deux coups.

Scoot alors lit craquer une allumette-bougie qu'il ne laissa Uamber qu'un instant, mais cet instant lui suffit pour se rendre compte.

A sa droite se trouvait un amas de copeaux, touchant au.x vieilles poutres de démolition.

11 déboucha sa bouteille et versa sur le bois sec et sur les copeaux le pétrole qu'elle contenait, puis, enflammant une seconde allumette, il la jeta au milieu des copeaux et, immédiatement après, s'élançant hors de lamasure et traversant le terrain désert, il se dirigea vers la palissade fermant le carré du côlé du Père-Lachaise, la franchit avec une agilité de clown émérite, prit sa course, et, sans jeter un regard derrière lui, gravit une rue escarpée qui longe l'enceinte du cimetière.

Bientôt il se trouva sur une hauteur d'où la vue peut embrasser presque tout Paris.

11 se retourna et. pour ainsi dire sous ses pieds, il vil une maison complètement en feu.

Active par le pétrole et par un fort vent d'ouest, l'incendie qu'il venait d'allumer avait fait d'immenses progrès en quehjues minutes.

Le factionnaire du Munl-de-Piété, ayant aperçu les llammes, venait de donner l'alarme.

Dans tout le quartier on criait au feu, on accourait, on escaladait les planches de clôture, mais on ne faisait aucune tentative pourcombattre le fléau.

— C'est une maison en démolition et personne ne l'habile... — disaiton. — Ce sont des rôdeurs qui ont mis le feu, bien sûr!... Si seulement ils pouvaient griller là dedans !

Le poste de police avait envoyé des hommes.

La pompe du IVlont-de-Piété et celle de la Roquette étaient sorties.

Un groupe de sergents de ville venait d'apparaître.

— Rentrez donc! — leur criaient les curieux. — ce sont des bois pourris qui flambent... Ça évite de la peine aux démolisseurs!...

— II va une vieille femme malade dans celle masure... — répliqua l'un des sergents de ville. — il ne faut pas la laisser brûler vive...

Tout à coup, au moment où les pompes allaient commencer leur travail, on vit une forme humaine apparaître au milieu des Hammes jaillissant des fenêtres du premier étage.

Enveloppée de langues de feu, cette forme semblait se débattre.

Une grande clameur s'échappa de toutes les poitrines.

On s'élança vers la porte.

Mais, hélas ! tout secours était inutile.

En ce moment, le toit de la maison s'effondra avec un bruit sinistre, envoyant vers le ciel des gerbes d'étincelles, comme le bouquet d'un feu d'artifice.

Les dépouilles de la veuve Ferron étaient enfouies au milieu des décombres.

Dans la même journée, deux des héritiers d'Etienne Réraud avaient cessé de vivre!...

Les pompes noyèrent les ruines fumantes d'oîi l'on retira, le lendemain matin, les ossements calcinés de la paralytique.

Le commissaire de police, rédigeant son procès-verbal, attribua le sinistre à une imprudence de la vieille femme dont il avait autorisé le séjour provisoire dans la masure, sur la demande de l'entrepeneur des démolitions et du vieux chilTonnier.

Lu sergent de ville alla prévenir ce dernier à la Villa des Loques.

L'acte de décès fut dressé; — le jour suivant on enterrait les restes de l'ex-marchande des quatre-saisons, et le philanthrope Cordier payait les frais d'inhumation, — pour rendre service à Pierre Béraud !...

A l'heure où on relirait des décombres les ossements de la paralytique, Arnold Desvignes quittait l'habitation de Malnoue, avec son associé Jules Verrière, pour se rendre rue Le Peletier au siège de la maison de banque.

Sœur Marie, en compagnie de sa cousine Angélique qui retrouvait peu

à peu ses forces, était allée assister à la messe et attendre ù la cure Theure du courrier, dans l'espoir qu'une lettre de Misticot arriverait.

Les deux cousines s'étaient assises au jardin sur un banc rustique, sous un berceau de chèvrefeuille, tandis que le prêtre s'entretenait au salon avec un de ses paroissiens venu pour lui demander conseil dans une affaire délicate.

Un coup de sonnette retentit à la porte extérieure du petit enclos.

La servante Madeleine alla ouvrir et rentra à la cure avec un paquet de journaux et de lettres qu'elle venait de recevoir du facteur, mais elle ressortit presque aussitôt, portant deux journaux et une lettre, et se dirigea vers le berceau de chèvrefeuille.

— Pour vous, ma sœur... — dit-elle à la religieuse, en lui présentant ce qu'elle tenait, puis elle se retira.

Sœur Marie passa les journaux à Angélique, gardant la lettre, dont ses yeux semblèrent étudier la suscription.

— Qu'y a-t-il dans cette enveloppe"?... — murmura-t-elle.

— Ouvre... ouvre vite!... — fit Angélique, — je me meurs d'impatience!...

— Je ne sais ce que j'éprouve... — continua la religieuse, — j'hésite et ma main tremble... on croirait que nous allons apprendre un malheur...

— Ouvre donc!... — mieux vaut la certitude que le doute !... La religieuse déchira l'enveloppe.

La première chose qui frappa son regard fut l'épreuve photographique que nous avons vu Misticot glisser dans cette enveloppe.

— Ouel est ce portrait? — demanda Angélique en se penchant pour examiner la photographie.

— Je ne sais pas...

— Lis la lettre... elle nous l'apprendra certainement...

La religieuse, à demi-voix, commença la lecture des lignes suivantes qui; nous connaissons déjà :

" Ma chère sœur Marie,

« Je me trouve à Cherbourg, d'où je vais partir pour l'Angleterre, suivant toujours la piste de l'homme dont nous voulons connaître le passé. Je crois ce passé 1res noir, et vous le croirez comme moi en voyant la photographie que je joins à ma lettre.

« Cette photographie est le portrait du véritable Arnold Desvignes. — Un hasard providentiel me l'a fait découvrir h IJIéré, et lo premier coup d'œil vous prouvera qu'il ne ressemble en rien à l'homme que nous connaissons sous ce même nom d'Arnold Desviiiiies.

« Je vais à la recherche de celui qui doit seul avoir le droit de porter ce nom. — Si Dieu permet que je le trouve, ou que je découvre de quelle manière l'associé de M. Verrière s'est substitué à lui, M"* Angélique sera préservée du plus grand de tous les malheurs.

« Votre petit serviteur très respectueux et très dévoué,

'< Stanislas Dumay. »

Angélique, respirant à peine tant son émotion était profonde, avait écoulé la lecture de celte lettre.

— Mais c"esl la lumière faite sur l'associé de mon père t... — s'écria-telle quand la religieuse eut achevé. — Si la photographie que voilà est celle du véritable Arnold Desvignes, originaire de Bléré, celui qui s'est présenté à nous sous ce nom est un imposteur, un faussaire, un assassin peiil-ètre, car il a dû tuer l'homme dont il volait la personnalité dans le but de cacher sans doute d'autres crimes !...

Sœur Marie était pâle comme une morte.

— Tu as raison... — murmura-t-elle. — Le mystère semble s'éclaircir... — (Juel parti prendre?...

— Tu le demandes!... — 11 faut dénoncer cet imposteur à mon père, qui certainement est sa dupe!... 11 faut contraindre le misérable à se démasquer!

Angélique avait laissé tomber le portrait-carte sur ses genoux.

La religieuse le releva pour l'examiner de nouveau.

Elle aperçut, en le retournant, la phrase tracée au verso de l'épreuve.

— Son écriture ! — dit-elle en tressaillant. — Sa signature I... — Vois... C'est une dédicace à sa mère...

M"'' Verrière, à son tour, regarda.

— C'est singulier... — reprit tout à coup sœur Marie.

— <Juoi donc?

— Il me semble reconnaître cette écriture et cette signature pour celles de l'associé de ton père...

— Ce n'est pas possible! — répliqua la jeune fille. — et d'ailleurs cela ne prouverait rien. — L'imposteur pourrait avoir imité l'écriture et la signature de celui dont il volait le nom... et puis nombre d'écritures se ressemblent.

En ce moment le curé de Maliioue, qui venait de congédier son paroissien, s'approchait dos deux cousines.

— Vous semblez fort émues... — leur dit-il, — auriez-vous reçu des nouvelles vous prouvant que vous avez tort d'accuser M. Desvignes"? Sœur Marie tendit la photographie au vieux prèlie.

— Reconnaissez-vous cet homme, mon père? — lui demaiida-t-elle.

— Le costume est celui d'un élève de l'École des Mines...

— Ce visage vous rappelle-l-il quelqu'un ?

Le curé de Malnoue, après avoir interrogé ses souvenirs, répondit :

— Non, en vérité.

— Vous en êtes bien sûr?

— J'en suis sûr.

— Eh bien ! mon père, ceci nou.s jirouve que nos soupgons ne s'égaraient pas et que nous avions raison de tenir l'associé de mon oncle pour un personnage plus que suspect...

— Comment cela?

— Veuillez prendre connaissance de celte lettre...

Le prêtre lui attentivement, de la première à la dernière ligne, l'épitre de Stanislas Dumay.

— Voilà qui est bien étrange! — murmura-t-il ensuite.

— Douteriez- vous encore, mon père?. .

La conviction du vieillard était ébranlée. — Cependant il répliqua :

— Ce portrait date do plusieurs années... C'est celui d'un jeune homme de dix-neuf à vingt ans... M. Desvignes a vingt-huit ans... il a beaucoup travaillé et voyagé beaucoup... ses traits ont pu se modifier...

— Sans doute, mais pas au point de devenir mécoimaissables au bout de huit ou neuf ans...

— Eh! eh!... un si complet changement est rare, j'en conviens, mais non pas sans exemples...

— Je saurai à quoi m'en tenir... — dit vivement la religieuse.

— Que comptez-vous donc faire, mon enfant? — ilemamla l'abbé inquiet.

— Mon père, Dieu m'inspirera.

Llle serra dans la poche de sa jupe le portrait et la lettre, en ajoutant :

— Cousine, disons au revoir à monsieur le curé, et parlons...

— Et surtout, monsieur le curé. — fil M"" Verrière. — n'oubliez pas que vous avez promis de venir dîner ce soir avec nous...

— Je ne l'oublierai pas, ma chère fille... <'i ce soir...

Sœur Marie et sa cousine reprirent le chemin de Malnoue. Les sourcils froncés do la religieuse offraient riiidiee d'une e.xlrême préorcuiiatinii.

m 2 LE MARCHAND DE DIAMANTS

Arnold Desvignes, avant de se rendre aux bureaux de la maison de banque, avait quitté Verrière à la gare du chemin de fer pour gagner son petit hôtel de la rue de Tivoli.

Lui aussi était impatient de savoir s'il n'y trouverait pas des nouvelles de Trilby.

Rien n'étant arrivé la veille, il résolut d'attendre l'heure de la première dislriliulion.

Dix minutes environ après son arrivée, son domestique lui monta une lettre.

Du premier coup d'oeil il reconnut l'écriture de l'Irlandais.

Sa main fiévreuse déchira l'enveloppe et déploya la feuille de papier qu'elle contenait.

A peine avait-il déchiffré les premières lignes tracées sur cette feuille qu'il devint livide.

Nos lecteurs se souviennent du sens, sinon du texte, de la lettre écrite à Cherbourg- par l'Irlandais et ainsi conçue :

« Je suis pas à pas le personnage gênant^ mais je ne puis l'empêcher en ce moment d'expédier où vous savez, à qui vous savez, la dangereuse photographie.

« A vous d'empêcher la lettre et le portrait d'arriver à leur adresse.

« Demain le gêneur sera muet.

« Cherbourg. »

Quand Arnold eut achevé, un effroyable juron s'éciiappa de ses lèvres.

— Triple imbécile!... quadruple brute! — murmura-t-il ensuite. — Comment empêcher le portrait d'arriver entre les mains de celle religieuse maudite?

Pendant quelques instants il se promena de long en large dans sou cabinet avec une agitation farouche, puis, brusquement, il passa la niaiu sur son front, et son visage décomposé se rasséréna.

— Il s'agit d'être prêt à tout événement! — murmura-t-il. — Je suis averti, et le proverbe a raison de dire : — Un honiiiie iiccrti vu caiil doH.ri — Et d'abord brûlons ce billet.

Le billet brûlé, il se rendit rue Le Peleticr où Verrière ratlendait et lui présenta une lettre encadrée de noir qu'un domestique venait d'apporter. Arnold la repoussa de la main.

— Je sais ce que c'est, — fit-il, — c'est l'annonce de la mort de la comtesse de Nervey.

— Qui donc vous adonné si vile cette nouvelle? — demanda le banquier.

Il se l'Bloiirna vl vil une maison loiiipliti'iinMl •ii li'U.

— Personne... — Je n'ai leuconlrc qui que ce soit... Un ne m'a rien n|i|iris... .le prévoyais celte mort...

Un frisson passa sur l'épiJerme d<; Verrière. Il baissa la lèlo.

— Cela fait deu.\... — liil-ii a Arnold d'une voi.v un peu tremblante; I uis il alla s'asseoir à son bureau.

I.iv. Iiri. (•■. UUY, tilil. — ft<|.ro(lu.iion initrililc H-J

Les dignes associés travaillèrent jusqu'à l'heure du déjeuner sans échanger un seul mot; naais, en se rendant au restaurant du boulevard où ils prenaient leurs repas depuis qu'Angélique était à la campagne, Verrière rompit le silence.

— La mort de la comtesse va nous forcer de rendre compte de la fortune déposée dans la caisse de la maison... — dit-il.

— Assurément.

— Eh bien?

— Eh bien! j'ai travaillé ce matin à établir le compte de M"<' de Nervey... On peut se présenter... — Tout est prêt... Nous sommes en règle...

— Vous avez mis à son avoir les marbreries de Belgique ?

— Bien entendu... C'était élémentaire...

— Et nous restons devoir à son fils"?

— Deux cent dix mille francs...

— Diable!...

— Oh! soyez sans inquiétude... Si ces deux cent dix mille francs sortent de chez nous par la porte, ils rentreront par la fenêtre.

Quand les deux associés revinrent à leur cabinet après déjeuner, Verrière reçut des mains du garçon de bureau plusieurs feuilles de papier timbré apportées par un clerc d'huissier pendant son absence.

Il les parcourut des yeux et dit :

^ Devinez ce qui vient de m'êlre remis...

— Je le devine à merveille.

— C'est impossible!

— Vous allez voir : — Ce sont des oppositions frappées sur les appointements de Paul Béraud...

— Comment le savez-vous?...

— Je les attendais.

— Diable d'homme! — Ah! vous pouvez vous vanter d'être d'une jolie force, vous! — Le chef de la Sûreté ne vous arrive pas à la cheville!...

— Sapristi! je l'espère bien! — Donnez-moi ces oppositions.

Arnold prit les papiers timbrés, additionna le montant des sommes réclamées, et continua :

— Veuillez avoir l'obligeance, mon cher associé, d'approuver hautement, et même d'une façon quelque peu brutale, ce que je vais faire...

— A quel propos ?

— Vous allez voir.

Desvignes frappa sur un timbre.

Le garçon de bureau parut immédiatement.

— Voyez si M. Paul Béraud, uu de nos nouveaux employés, est à son

posle. — lui commanda l'associé de Verrière. — et s'il est là, priez-le de venir me trouver, sur-le-champ.

Un instant après, le garçon de bureau introduisail Paul qui, supposant qu'on allait le placer au service extérieur, ainsi qu'on le lui avait fait espérer, arrivait, le visage joyeux.

Il s'avança, tout souriant, vers Jules Verrière.

— C'est moi qui vous ai fait demander, monsieur lîéraud... — lui dil Arnold dune voix si sèche que le sourire disparut des lèvres du jeune homme... — C'est avec moi que vous allez vous expliquer. . Paul Béraud se tourna, visiblement inquiet, vers l'associé de sou cousin.

Page 1