‹ Le marchand de diamantsChapitre 4 sur 39 · AUX FORGES DE YULCAIN · texte numérisé non relu

AUX FORGES DE YULCAIN

11 entra dans cet établissement où, grâce à son uûifoFme de gardien de !§.. paix, il put acheter sans inspirer le plus léger soupçon, sans causer na,ême le moindre étonuemeut, une lanterne sourde — (mo<Jèle de la Préfecture) — puis deux paires de menottes sio^ples appelées vulgairement cabriolets et auxquelles, depuis la vogue des bracelets porte-bonheur, on a donné, dans l'argot des prisons, le nom de porte-guigne.

En quittant les Forges de Vvlcain Arnold remonta la rue de Rivoli, la suivit jusqu'à la rue Saint-Antoine et gagna la rue des Tournelles, après s'être arrêté deux fois, chemin faisant, pour acheter un paquet de bougies djB cire s'adaptant à la lanterne, et deux boîtes d'allumettes.

La pluie recommençait à tomber, fine et froide.

Arnold frcmchit le seuil de la maison qu'il habitait sans qu'on remarquât son entrée plus qu'on avait remarqué sa sortie, et il s'enferma dans son pavillon en ayant soin de pousser les verrous intérii urs, afm de ne pouvoirètre surpris par sa concierge qui, nous le savons, possédait une double clef.

Nous le quitterons momentanément, et nous rejoindrons Etienne Béi:aud.

Comme il entrait dans le vestibule de VHôtel des Indes, la jeune femme installée au bureau, et toujours sous le coup de la terreur causée par les observations idiotes et les commentaires malveillants des deux garçons de l'hùlel au sujet de leur nouveau locataire, se tint prête à lui demander les papiers constatant son identité, afin de le congédier au plus vite si ces papiers n'étaient point en règle.

L'ex-marchand de diamants ouvrit la porte du bureau pour prendre la clef qu'il v avait déposée en quittant l'hôtel.

La surveillante se leva.

— Pardon, monsieur... — commença-t-clle d'une voix agitée par Icmotion.

— Qiril y a-t-il pour voire service, maJaine? — demanda le inilliuunaire.

— Vous avez beaucoup voyagé, cerlainement...

— Pourquoi celle question?

— Pour vous rappeler ce que vous avez dû faire chaque fois que vous arriviez dans un liôlel. je veux parler du dépôt de vos papiers et de leur transcriplion sur le livre de police...

ÉlicMuie Béraud avait un caractère excessivemeul ombrageux. — La moindre apparence de soupçon, ou seulement de déliance à son endroit, le choquait et l'irritait au plus haut point.

Aussi répondit-il d'un tou sec :

— En ertet, j'ai beaucoup voyagé, j'ai voyagé dans bien des pays, et je n'ai jamais eu à subir, dans aucun d'eu.x, la requête inquisiloriale que vous m'adressez en ce moraerit... — Je connais les habitudes des hôtels... — Je n'attends point qu'on me le demande pour donner mon nom, et vous savez le mien depuis hier, puisque vous avez reçu de moi une dépêche... — Je trouve cela suffisant, et toute autre exigence me semblerait aussi vexatuire que ridicule...

— Cependant, monsieur, les rèuiemeuts de police... — commença la gérante...

— Vous ne les suivez pas toujours! — interrompit IJéraud. — Combien de voyageurs ont passé dans votre hôtel sans être inscrits sur vos registres...

— C'est possible, mais ceci ne regarde que nous, qui sommes seuls responsables de l'observation des règlements.

— C'est-à-dire que vous faites des exceptions quand bon vous semble, mais qu'il ne vous convient point d'en faire pour moi... — Je no relèverai pas votre insolence, madame, mais elle est manifeste... — Je passerai la nuit dans cet hôtel, rien que la nuit, et demain matin j'en choisirai un autre où les subalternes sachent mieux vivre...

— Vous partirez demain si bon vous semble, monsieur, — répliqua la gérante pourpre de colère car ré(iithète de suhaltenie venait de la blesser au vif et lui jiaraissail une injure impardonnable, — mais avant de partir vous me mettrez à même d'opérer l'insfriplion rtMjuise sur mon livre de iiolice...

— Cette inscription a pu être faite déjà... — Encore une fois mon nom vous est connu... J'ai signé ma dépêche...

— J'ignore, monsieur, si vous n'avez point pris un nom de fantaisii . .. — Je veux une pièce aulhoriti(]ue à laïqnii de votre signature... — Ju l'exige... cl c'est mon droit..

— En voilà assez, madame!... En voilà trop !... — fit I-ltienne I5éiaud qui se cuntcnail à peine. — Je refuse do subir vos exigences...

— A votre aise, monsieur... — J'en référerai au commissaire du quartier, mellanl ainsi ma responsabilité à couvert.

Le millionnaire fut au moment d'éclater, mais la pensée qu'il n'avait devant lui qu'une femme lui donna la force de se dominer.

— Inutile de déranger le commissaire, — dit-il d'une voi.x siftlante, — je vous remettrai mon passeport ce soir, en descendant pour chercher un autre gîte... — En ce moment je monte dans ma chambre... j'ai à écrire... je ne veux pas être dérangé...

Etienne sortit du bureau en refermant la porte derrière lui avec une telle violence que les vitrages tremblèrent.

Il s'élança dans l'escalier conduisant à l'appartement qui lui avait été donné et où se trouvaient ses bagages.

Une fois entré dans sa chambre, Etienne Béraud laissa un libre cours à son irritation débordante et jeta son chapeau au milieu de la chambre.

— Tonnerre du diable! — fit-il presque à haute voix en frappant du pied. — Faut-il donc que je revienne dans mon pays natal, et que j'y revienne si riche, pour y subir à mon arrivée tant d'ennuis et tant d'insolences!... et à quel propos? — A propos de mon nom... Un nom honorable entre tous et qui n'a pas une tache!... — Sommes-nous donc revenus au temps où on ne pouvait aller sans passeport de Belleville à Chaillot?... — Ah! je débute mal dans Paris!... — Ce doit être la faute de ce maudit chiffre 13 qui me poursuit partout!

En monologuant de la sorte, Elienne Béraud se promenait à grands pas dans la chambre, allant, revenant, tournant sur lui-même comme un ours en cage.

Cinq minutes de cet exercice violent suffirent à l'évaporalion du tropplein de sa colère.

Lorsqu'il se sentit non complètement rasséréné mais un peu plus calme, il s'approcha de la table placée juste au milieu de la pièce et sur hujuelle, en arrivant, nous l'avons vu poser sa valise, et du premier coup d'u'il il put s'assurer que le garçon de service avait exécuté ses ordres.

Un buvard de moleskine supportait un encrier et une boite contenant papier h lettres, enveloppes, plumes, cire à cacheter, etc.

Etienne Béraud s'assit en face de la table, tira de sa poche son portefeuille et l'élala tout ouvert devant lui.

Ce portefeuille contenait un certain nombre de billets de banque et divers papiers.

11 choisit parmi ceux-ci une feuille couverte d'une liste de noms assez longue, posa cette liste à sa gauche, et attirant à lui le buvard et un cahier de papier à letlre, se mit en devoir d'écrire.

Nous le laisserons h sa correspondance et nous redescendrons dans le bureau de la gérante de l'hôtel.

Les deux garçons qui, atlirés par le bruit de paroles vives échangées entre la jeune femme et le voyageur, avaient écouté à la porte de manière à ne pas perdre une seule de ces paroles, se trouvaient là de nouveau et commentaient les réponses d'Etienne Béraud.

— Comprenez-vous un pareil enlètement ! — disait la gérante. — Quel caractère grincheux! quel ours mal léché! — Il prétend que je l'insulte parce que je lui demande ses papiers!...

— Raison de plus pour les exiger illico... — lit un des garçons.

— Les exiger, c'est bientôt dit... Mais s'il refuse de les donner, comment s'y prendre'?... D'ailleurs il doit me montrer son passeport ce soir, en partant.

— Ça, mam'zelle, c'est purement et simplement une défaite... — Il partira sans vous rien montrer du tout... — Puisqu'il refuse, c'est qu'il a quelque chose à cacher... — Dès le premier moment de son arrivée j'ai trouvé qu'il marquait mal, cet homme-là... je n'ai pas changé d'idée, au contraire, et l'individu me paraît de plus en plus suspect... — Je donnerais volontiers dix sous de ma poche pour qu'un inspecteur de police vienne aujourd'hui relever les livres... — Il saurait bien faire chanter cet oiseau-là et lui extirper les renseignements qu'il vous refuse à vous!...

— Tout ça c'est bigrement louche!... — appuya le second garçon. — Si j'allais prévenir le commissaire...

— iNon!... nonl... — interrompit vivement la gérante. — Je l'en ai menacé, mais je me garderais bien de donner suite à ma menace... — Le commissaire arriverait ici avec son greffier pour une enquête, etccs choses-là ça déconsidère toujours une maison... — Monsieur ne serait pas content... — Ce voyageur nous débarrassera de sa personne ce soir ou d'-main matin... Restons-en là... — Je me contenterai d'inscrire son nom d'Etienne Béraud... J'ajouterai dans la colonne des observations que je n'ai pas cru devoir exiger ses papiers, son séjour dans l'hôtel n'éteint qujB de quelques heures... ^^ ,,. , ^^

— C'est égal, — reprit le premier garçon, — je suis de garde celte nuit... Je surveillerai le numéro 13 ..

— (Juand même ce voyageur serait un homme dangereu.\, il n'emjiortera point la maison... — répliqua la gérante.

— Ça c'est positif mais, quand on se délie, mieux vaut toujours prendre Bes précautions...

La matière était épuisée.

La gérante se réinstalla devant ses registres et continua son travail de chiiïres un instant interrompu.

Les deux garçons reprii-ent leur service.

Retournons au second élage, à l'apparlement numéro 13, où nous avons laissé le marchand de diamanls.

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