‹ Le marchand de diamantsChapitre 31 sur 39 · XX · texte numérisé non relu

XX

— Je viens, monsieur, de recevoir quatre oppositions sur vos appointements... — commença Desvignes.

— Quatre oppositions... — répéta Paul ahuri, car il ne s'attendait point à ce coup.

— Tout autant... le montant de ces sommes réclamées atteint le chillride dix-neuf cents francs...

— Aucune de ces sommes n'étiiit inimédiatenient exigible en vertu de jugements en règle... — fit timidement le jeune homme.

— Cela ne me regarde pas... — Ce qui nous préoccupe, monsieur, c'est de ne point avoir à tenir une comptabilité spéciale pour les dettes de notre personnel... — A'ous n'admettons chez nous que des employés corrects à qui leurs fournisseurs n'aient rien à réclamer...

— .Mais, c'est entrer dans la vie privée, cela, — huli)utia Paul Méraiid. Verrière intervint.

— Précisément. — dit-il aviîc un accent sévère. — IN'ous voulons i|iie la vie privée de nos employés soit exemple de tout reproche.

— Et la vôtre ne l'est pas, il s'en faut!... — reprit Arnokl. — On est venu nous apporter sur votre compte des renseignements déploraliles.

— On m'a calomnié!...

— Héfutez-les donc, ces calomnies.

— Il faudrait d'abord les connaître...

— Oseriez-vous nier que vous viviez maritalrmi'iil depuis six années avec une jeune femme, votre parente, de qui vous avez une lille, et (juc, sans pitié pour ces deux pauvrr^s créatures, vous venez de les jeter lArhr ment sur le pavé, dénuées de toutes ressources, après avoii' vi'ndu \olre mobilier:'...

'.Il G LE MARCHAND DE DIA>L\]\TS

— Mais ce serait odieux, cela, si c'était vrai!... — s'écria Verrière en feignant l'indignation la plus vive.

— C'est malheureusement vrai, mon cher associé! — répliqua De.svignes. — Trouvant comme vous une telle conduite invraisemblable à force d'être monstrueuse, j'ai fait faire une enquête et j'ai acquis la preuve qu'on ne m'avait point trompé...

— Mais alors, monsieur Paul Béraud est le dernier des misérables 1...

— C'est mon avis, et nous ne pouvons garder dans nos bureaux un homme dont la conduite est notoirement et honteusement immorale et criminelle...

L'ex-employé du Crédit Lyonnais tremblait dc^ colère.

— Suis-je donc entré chez vons pour être insulté?... — bégaya-t-il.

— Vous ne faite plus partie de notre maison, monsieur... — dit Arnold.

— Ainsi, vous me chassez".'

— Nous ne vous conservons pis. — Donnez à votre renvoi le nom qui vous plaira.

— Mais cette façon d'agir est indigne! — Vous m'avez fait quitter ma place... Je vais me trouver sans emploi...

— Ce n'est point notre affaire.

— C'est pour moi la misère, car si je me présente quelque part on viendra vous demander des renseignements, et ceux que vous donnerez me feront échouer partout...

— On récolte ce que l'on a semé, monsieur... Paul se tourna du côté de Verrière.

— N'aurez-vous pas quelque indulgence pour moi, mon cousin? — balbiilia-t-il d'une voix suppliante.

— .Je ne puis qu'approuver la conduite de mon associé... — répondit le banquier.

— Me payerez-vous une indemnité, au moins'.'

— Nous vous payerons voire mois entier, mais quand vous aurez fai li'ver les o[)positions qui nous interdisent de verser une sunnut^ quelconque entre vos mains. — C'est tout ce que nous avions à vous dire. — Vous pouvez vous retirer...

Paul Béraud, au comble de la rage, montra le poing aux deux associés :

■ Ah! brigands que vous êtes, — s'écria-t-il, — exploiteurs, usuriers, canailles! ça ne vous portera pas bonheur, c'est moi qui vous le dis!

— Un mot de plus, — lit Verrièn;, — et j'envoie chercher des sergents de ville pour vous faire conduire au poste! !!

Ell'rayé par cette menace, Paul Béraud s'élança dehors avec un nouveau geste de fureur et de menace.

LK MARCHAND DE DIAMANTS !tr

— Il a raison, — dit Arnold quand la porte se fnt refermée, — c'est la misère pour lui, car il ne trouvera d'emploi nulle part... et lamisère tue I...

— Quel homme! — pensait Verrière, en jetant sur son associé un coup dœil où se lisait l'admiration la plus vive.

A cinq heures du soir, les deu.K liaiiquiers quittèrent Paris pour aller dîner à Malnoue.

Le vieu.v curé les attendait en compagnie d'Angélique et de sœur Marie;

— tous les trois, au moment où Arnold s'approchait pour les saluer, fixèrent sur lui leurs regards avec une expression de curiosité avide.

Ils cherchaient à retrouver dans ses traits ceux de la photographie arrivée de Cherbourg le matin même de ce jour.

Les deux cousines ne constataient aucune analogie.

Seul, le desservant de Malnoue s'obstinait, de la meilleure foi du monde, à découvrir une sorte de vague ressemblance entre Arnold et l'original du jiorlrait-carte envoyé par Misticot.

Le jeunehomme s'aperçut àrinstantmèmedel'examen dont ilétaitl'objet.

— Ou a reçu la photographie. — se dit-il. — et les cousines ont mis le curé dans leur confidence... — Le danger est là... — Sous quelle forme va-t-il se présenter?

On vint annoncer que le dîner était servi.

Angélique et sœur Marie semblaient gaies, mais d'une gaieté forcée qui devait cacher quelque chose.

A plusieurs reprises elles adressèrent la parole ;"i Desvignes, ce qui, dans l'habitude de la vie, ne leur arrivait guère.

— Pattes de velours... — jtensaitlejeune homme toujours sur ses gardes.

— gare aux coups de griffes...

Après le dîner on passa au salon, et du salon dans une sorte de jardin d'hiver qui lui faisait suite, et où des sièges de bambou s'éparpillaieiil an milieu des arbustes cl des fleurs.

Une petite table — en bambou comme le reste de l'ameublement — et supportant un album de photographies, quelques livres et qm'lques brochures, en occupait le point central.

Arnold était aux aguets.

Un coup d'œil lui suffit jiour constater la présence de l'album placé sur la table ce soir-là pour la première fois.

Angélir|ue voulut verser le café elle-même, au grand étotinemcnt de Verrière qui ni' comprenait rien au changiMnent survenu dans l'allilude de sa lille.

— l'ère, — dit tout à cou|i celle-ci. — nous avons eu la visite de .M. Perrin, d'Ëmerainville, et de sa lille iNalbalie... — Ils ont été peines de ne te point trouver et revieadront dimanche...

— Il fallait les retenir à dîner...

— Je l'ai vainement essayé... M""*" Perrin les attendait... •

— M"" iSathalie est-elle un peu moins laide que l'année dernière'? — demanda Verrière en riant.

— Tu vas en juger par tes propres yeux...

— Comment cela?

— Nathalie m'avait promis sa photographie... Elle venait tantôt me rapporter...

Angélique prit Talbuni sur la petite table, l'ouvrit et le présenta à son père, en lui désignant le portrait de M"'^ Perrin.

Pas jolie, la jeune personne photographiée! — Il s'en fallait même de beaucoup !...

Arnold se trouvait à côté de Verrière.

Il se pencha vers l'album pour regarder, tout en se disant :

— C'est là qu'est le péril... là qu'est le piège... — Par bonheur, je suis sur mes gardes...

Les deux cousines et l'abbé ne le perdaient pas de vue. — 'Vous avez une nombreuse collection de portraits, mademoiselle... — fit-il. — Me permettez-vous de la parcourir?

— Mais certainement, monsieur Desvignes.

Et la jeune ftile, reprenant l'album, le tendit à l'associé de son père, et se tint debout à côté de lui.

— Je vais commencer par le commencemenl... — dit Arnold avec un sourire, en retournant en bloc toutes les pages, jusqu'à la première. — Oserai-je espérer, mademoiselle, que vous voudrez bien me servir de LIVRET dans cette galerie, car il est probable que je n'y rencontrerai aucun visage de connaissance... sauf celui de mon cher associé et le vôtre.

— Volontiers, monsieur... — répondit Angélique. — Ce premier portrait est celui de ma mère, morte si jeune... Immédiatement après, voici une de nos parentes. M""" le comtesse de Nervey...

— Ceci me rappelle que j'ai une triste nouvelle à t'annoncer... — interrompit Verrière.

— Laquelle?

— Madame de Nervey a rendu le dernier soupir...

— Ah! mon Dieu! la pauvre femme! — s'écria sœur Marie. — Je regrette bien que nous ne soyons jioint allées la voir avant notre départ.

— Il ne faut pas la plaindre, mes enfants... — répliqua le banquier. — Elle souffrait depuis si longtemps! — Elle est plus heureuse à présent...

— C'était une sainte, — murmura la religieuse, — prions-la de prier pour nous...

LK MAKCIIA.M) 1)K DIAMANTS 919

Après un moment de silence, Angélicjue reprit, en désignant un dos portraits :

— Voilà son fils, le vicomte Georges de Nervey... — Me voici, à l'âge de cinq ans... puis à douze ans. .. Voilà ma cousine avant son entrée en religion...

.\rnold tourna une page et fronça les sourcils.

— Je le connais, celui-là! — lit-il d'une voix sifllanle, en désignant le portrait dun officier d'artillerie en uniforme. — C'est M. Vaiuianu'...

M"" Verrière resta silencieuse et impassilde.

Une autre pai:e fut tournée.

Le curé de .Malnoue et les deu.v cousines sentirent leurs cœurs haitre avec violence, et pendant une seconde leur respiration s'arrêta.

C'est que, dans l'une des quatre cases de la feuille d'album qu'Arnold avait maintenant sous les yeux, se voyait la carte photographique achetée chez le brocanteur de Bléré par Misticot!

L'homme qu'on soupçonnait d'imposture allait sans doute se livrer luimême!

L'associé de Jules Verrière avait i)ii;ii prévu (jue le piège qu'on lui tendait était là, aussi n'éprouva-t-il autre chose que la satisfaction d'amourpropre d'avoir deviné juste, lorsqu'il aperçut le portrait du véritable Arnold Desvignes, qu'il connaissait pour l'avoir rencontré à Londres dans des circonstances que nous raconterons bientôt.

La partie devenait belle pour lui, la comédie facile à jouer, et le succès certain désormais.

— Ah! par e.\emple ! — s'écria-t-il avec un geste bitis(jiic tle surprisi;, 0.1 plutôt de stupeur. — Voilà qui tient du prodige... de la féerie... — Je me demande si je rêve!...

— Qu'y a-t-il donc, monsieur Desvignes/... — dit vivement sœur Marie.

— Ce qu'il y a? — répéta l'assassin d'Etienne Béraud en mettant le doigt sur la photographie. — Il y a mon portrait, fait il y a neuf ans, lorsque j'étais élève à l'École des Mines!... Mon portrait dans cet album!!... Peutil exister quelque chose de plus invraisemblable'.'... de plus incroyable?...

— Votre portrait!... — répéta Verrière. — Allons donc!... C'est impossible!...

— Voyez.

La religieuse et le vieu.\ iirèlre restaient muels.

Angélique murmura :

— Cela votre portrait! — Dans tous les cas, il ressemble à tout le monde excepté à vous!...

— C'est cependant le mien, mademoiselle... — En dix années, on change!... Je puis d'ailleurs vous donner la preuve que je ne me trompe pas...

— Quelle preuve ?

— La. plus indiscutable de tontes... — Six épreuves seulement ont été tirées, et le cliché a été brisé ensuite... — Or, de ces épreuves, je n'en ai donné qu'une seule, envoyée par moi à Bléré, à ma pauvre mère, avec une dédicace... — Si la dédicace ne s'y trouve pas, c'est que je suis dans l'erreur...

Tout en parlant, le jeune homme enleva de son compartiment la carte photographique, la retourna et lut à haute voix :

— « .4 ma bonite et hien-aimée mère. — J. Arnold Desvigiies. » — Vous voyez bien que je ne me trompais pas! — ajouta-t-il d'un air de triomphe modeste.

Le curé de Malnoue rayonnait.

Le faux Arnold qui possédait, nous le savons, toutes ses sympathies, venait de lui donner raison contre Angélique et contre sœur Marie.

Les deux cousines semblaient absolument déconcertées et baissaient la tête.

La victoire de l'associé du banquier était éclatante.

'S'il n'avait pas été le véritable Desvignes, il n'aurait pu savoir que derrière la photographie se trouvait la dédicace qu'il venait de lire. — Cela sautait aux yeux.

L'évidence s'imposait.

Eu même temps qu'Arnold remportait ce grand succès, la situation devenait fort embarrassante pour les cousines.

11 fallait expliquer la présence du portrait dans Talbum.

De quelle façon s'y prendre pour cela?

Desvignes, comprenant la fausseté de la situation de ses adversaires, résolut, en excellent tacticien qu'il était, d'en tirer bon parti.

— Permettez-moi, mademoiselle, de vous demander comment ce portrait se trouve entre vos mains? — dit-il.

— En effet ! — appuya Verrière. — J'avoue n'y rien comprendre, et ma curiosité est surexcitée!...

— Elle ne saurait létre plus que la mii'nne. — reprit Arnold. — Par quel prodige cette photographie, envoyée jiar moi à ma mère il y a neuf ans. se trouve-t-elle ici?

J^a religieuse prit la parole.

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LE MARCHAND Di: DIAMANTS 923

— C'est moi qui l'ai donnée à Angélique... — répondit-elle.

— Vous, sœur Marie ! — s'écria Desvignes.

— Oui, monsieur...

— Mais comment se trouvait-elle en votre possession"?

— Mon explication sera bien simple.

— Je l'attends avec impatience...

— Lu peu avant notre départ de Paris je m'étais arrêtée, sur les quais, devant un étalage de bouquiniste, examinant des ouvrages de dévotion que je voulais offrir à l'école dirigée par une de nos sœurs... — Une case voisine était pleine de vieilles gravures et de photographies, que je regardai machinalement... Ce portrait-carte me tomba sous les yeux... Je lus la dédicace signée de votre nom... La rencontre me parut curieuse... J'achetai la photographie, et nous l'avons placée dans cet album afin de voir si vous vous reconnaîtriez...

Le curé de Malnoue fit à la dérobée le signe de la crois.

— Sœur Marie se confessera de ce gros mensonge... — ])ensa-t-il. Arnold reprit, avec une émotion bien jouée :

— Je bénis le hasard qui a fait tomber celte carte dans vos mains, ma sœur... — C'est un souvenir de ma bonne et sainte mère... il est sacré pour moi...

— Eh bien, monsieur, — dit Angélique. — nous comprenons de quelle importance il doit être pour vous, et nous vous le rendons...

— Et moi, mademoiselle, je refuse de le prendre...

— Pourquoi donc?

— Nulle part il ne saurait être mieux qu'ici, où j'ai placé toutes mes affections, et, permettez-moi d'ajouter : toutes mes espérances! — Je vous en prie, mademoiselle, gardez ce portrait...

— Parbleu! — s'écria Verrière. — Elle le peut et elle le doit, puisque ce sera bientôt celui de son mari...

Le curé de Malnoue s'approcha d'Angélique et lui dit ii demi-voix :

— Ce sera un jour heureux entre tous pour moi, mon enfant, que celui où je pourrai bénir votre union avec un homme que j'estime profondément!

La jeune fille avait peine à retenir ses larmes. Klli- sfiilit pDur (jn'iMi ne les vit p.is couler. Verrière et Arnold causèrent un instant tout bas.

Le vieux prêtre, attirant so-ur- Marie à l'écart, murmura près de son oreille ces mots :

— Douter plus longtemps serait indigne de votre caractère et de votre babil, ma sœur... — Je croirais manquer à mou devoir en recevant désormais à la cure les lettres qui vous seraient ailressées sous mon nom...

La religifuse courba la tête.

— Je vous attends demain au tribunal de la pénitence, mon enfant... — continua le curé.

Puis il quitta le jardin d'hiver, en compagnie de Verrière et de Desvignes, en se félicitant d'avoir assisté à la victoire de ce dernier. Sœur Marie, restée seule, éclata en sanglots.

— Ainsi, j'aurais calomnié un innocent! — balbutia-t-elle avec désespoir. — Non ! non ! c'est impossible ! ! ! — Si Misticot m'a envoyé ce portrait, c'est qu'il ne le croit pas celui de l'associé de mon oncle, et il ne peut se tromper ainsi! — Il part pour l'Angleterre... Dieu l'accompagnera... — C'est là qu'il saura la vérité ! C'est lui qui fera la lumière !

Et sœur Marie, rejoignant Angélique qui se désespérait, s'efforça de la consoler et de la ranimer, mais il lui fut impossible d'en venir à bout.

M"® Verrière, après avoir vu crouler l'espoir qu'elle fondait sur la photographie, et le triomphe prévu se changer en défaite, ne songeait plus qu'à quitter son père et à se réfugier dans un couvent, seul moyen désormais, croyait-elle, de se soustraire à un mariage exécré.

Sur les hautes falaises, dans les rochers de Plyniouth, une formidable décharge de mousqueterie s'était fait entendre au moment où Misticot sautait du you-you sur la plage.

Un cri terrible avait suivi cette détonation, puis une seconde décharge, visant le you-you lui-même qui s'éloignait à travers les brisants, puis un grand silence.

Cinq douaniers anglais, l'arme au pied, prêtaient l'oreille au bruit des avirons du frêle esquif rejoignant le cotre en pleine mer.

— Ils nous échappent! — dit l'un d'eux au bout d'un instant.

— Pardon ! — répliqua le sous-officier, — il y en a un au moins à qui nous aurons fait passer le goût du pain et de la contrebande. J'ai entendu son cri, et je l'ai vu tomber. Allumez le falot.

Cet ordre fut à l'instant même exécuté.

Au moment où la lumière brillait, un bruit de pas pressés résonna dans le sentier des falaises.

Une escouade de douaniers, attirée par les coups de feu. venait prêter main-forte au besoin à ses camaradi^s.

Celte escouade était commandée par un lieutenant.

Au bout de quelques minutes les deux troupes furent réunies.

— Que s'est-il passé? — demanda le lieutenant.

— Mon officier, nous avons vu une forme buniaiue sauter d'une embarcation qui venait d'un côlre resté au large et nous avons tiré sur l'homme

d'abord, sur le canot ensuite... — Le canot est loin, mais l'homme est tombé...

— Cherchons-le...

Et les douaniers se dirigèrent vers la grève.

Au bout d'une cinquantaine de pas, l'officier et le porte-falot s'arrêtèrent.

Ils se trouvaient en présence d'un corps étendu, inanimé.

— Kclairez! — commanda le lieutenant.

Le falot abaissé mit aussitôt le corps en pleine lumière.

— Ce malheureux n'a point du tout l'apparence d'un contrebandier... — reprit l'officier eu examinant les vêtements de Misticot. — C'est un tout jeune homme, presque un enfant...

— Est-il mort? — demanda le sous-officier.

Le lieutenant s'était mis à genoux à côté du corps. Il plaça l'une de ses mains sur le côté gauche de la poitrine.

— Non. — dit-il. — son cœur bat, donc il n'est que blessé... Conlrobandior ou non, nous ne pouvons le laisser ici... — Que doux hommes montent au poste chercher un brancard, et qu'on prévienne un chirurgien...

Trois des douaniers s'éloignèrent aussitôt.

Vingt minutes environ s'écoulèrent silencieusement. Kiilin le braiirard arriva.

On déposa doucement sur les toiles tendues le corps toujours inanimé; l'officier ordonna le départ, et la troupe se mit en marche pour gravir le sentier des falaises.

Un douanier avait ramassé le chapeau de feutre mou cl la valise trouvés auprès de Misticot sur la grève.

Il i'alliit près d'une dfiiii-hi'iirc. ;iii petit cortège pour atlrindre le sommet de la falaise où s'élevait le hAtiment de la Douane dans leijuel on introduisit le brancard et son fardeau. Le chirurgien qu'on avait fait prévenir s'y trouvait déjà.

Il déshabilla avec d'extrêmes précautions le blessé, toujours évanoui, et constata qu'une balle, après avoir frappé le côté gauche de la poitrine, était rassortie un peu au-dessous de l'omoplate, qu'une autre avait effleuré le crâne en entaillant le cuir chevelu, et qu'enfin uiif troisième avait déchiré lavant-bras droit.

iGC) LE MAKCtl.VXI) UH DIAMAMS

— Une seule de ces blessures est grave, celle de la poitrine, — fit le chirurgien en hochant la tête. — mais elle l'est à tel point que je doute beaucoup que le patient on revienne!... Il n'a pas l'air d'un contrebandier, ce jeune garçon... — Je le croirais Frani^ais... — Enfin, je vais le soigner de mon mieux, et si je viens à bout de le sauver — (ce dont je doute) — il nous dira lui-même qui il est... il nous apprendra le motif de l'étrange promenade nocturne qui devait si mal finir pour lui... Dès qu'il fera jour, on préviendra les autorités de Plymoulh...

Tout en parlant, le chirurgien introduisit une sonde dans la blessure de la poitrine afin de s'assurer que la balle n'avait atteint aucun organe essentiel.

Telle fut l'acuité de la douleur que Misticot fil un mouvement et ouvrit les yeux, mais il les referma presque aussitôt et le corps redevint immobile.

— A-t-on ouvert la valise que portait ce jeune homme? — demanda le médecin au lieutenant des douanes.

— Oui, docteur...

— Que contenait-elle'?

— Un peu de linge seulement.

— Point de papiers'.'

— Aucun...

— Point d'argent"?

— Rien.

— Voilà qui est de plus en plus^singulier ! — Comment ce jeune homme débarquant en Angleterre y serait-il venu sans un sou? — Sa tenue n'est pas le moins du monde celle d'un indigent... — Les vêtements paraissent d'étoffe et de coupe française... — A coup .sur, il y a là une énigme... — Nous en aurons le mot, si je viens à bout de tirer d'all'aire mon blessé...

— L'espérez-vous?

— Je n'espère ni ne désespère; il faut voir; dans trois ou quatre jours je vous répondrai.

Quelques heures s'écoulèrent.

L'autorité judiciaire j)révenue vint ])rocédor k une enquête sur les faits que nous avons racontés.

L'évanouissement avait cessé, mais sans que Misticot rentrât en possession de sa lucidité habituelle. — Uiui lièvre violente s'était emparée de lui. — Il délirait, en proie à une telle agitation qu'il fallait, à de certains moments, deux hommes pour le maintenir dans son lit, malgré la faiblesse résultant de la perte du sang.

Pendant trois jours, il fut enti'c la vie et la mort.

A la fin du troisième jour, le médecin cummeiiçailà prendre bon espoir, quand tout à coup une complication imprévue survint.

LE MAIlCllANU Uli DIAMANTS 927

Lu blessure do la lète, celle qui semblait n'ollrir aucun dani^er, ciiaiii^ea brusquement d'aspect et s'inllamma. délcnninanl une méuin-ile.

Interrogé de nouveau, le médecin déclara que celte fois, à moins d'un miracle, lejeuac malade était perdu.

Tandis que le pauvre petit marchand de médailles agonisait en Angleterre, sur un lit militaire, dans un poslo de douaniers, bien des choses s'étaient passées à Paris.

.Même avant l'enterrement pompeux de la comtesse de Nerve}-, conduite au Pi-re-Lachaise dans le caveau de sa famille, les scellés avaient été apposés à l'hôtel de la rue de Miromesnil à la requête des créanciers du vicomte, ou plutôt à leur requête apparente, car nous savons que les créances avaient été achetées sous main jiar Agostini pour le compte d'Arnold Desvisnes.

Les oppositions pleuvaient.

La liquidation de ce lourd passif sanuongait comme devant être laborieuse.

M'"* de Nervey n'ayant fait aucun testament, Georges, en sa (jualité de lits unique, se trouvait le seul héritier des biens de sa mère.

11 avait chargé un homme d'affaires de veiller à ses intérêts.

Depuis trois jours il ne mettait pas les pieds chez Mélanie Gauthier qui, bien que s'étant rencontrée avec lui aux obsèijues de la comtesse aux(|uelles elle assistait en qualité de parente, n'avait pu lui parler.

Mélanie s'était rendue chez Agostini pour le consulter au sujet de la conduite qu'elle devait tenir.

La réponse de l'Italien avait été celle-ci .

— Attendez que les affaires soient terminées et ne vous préoccupez point de la froideur momi'utanée du vicomte... Lorsque le moment d'agir sera venu, nous le forcerons bien à tenir l'engagement pris...

Du reste, en échange d'une reconnaissance dont le montant était exi g'\h\e (I pirspiilutiDii — (condition ■siiic//tu( iidii) — Agostini, ou plutôt le capitaliste anonyme qu'il représentait, avait consenti à prêter quelques milliers de francs à Mélanie, et la jeune femme mangeait cet argent de fa(;on joyeuse avec son digne amant i'réiléiic iJertin.

Angélifiue et sii-ur .Marie, venues à l'aris pour la cérémonie fuiil'lne. étaint retournées à .Malimue immédiatement après.

Obéissant aux conseils de sa cousine, la jeune lille avait consenti à attendre des nouvelles de Mislicot avant de signifier à son père sa volonté inébranlable d'entrer au couvent plutôt que de devenir la femme d'.\rnold Desvignes.

Le curé de .Malnoue ayant déclaré qu'il refu^«el^•ut désormais les lettres adressées sous son couvert à la reli^;ieuse, celle-ci avait obtenu du lacleui

rural, moyennant une gratification de deux louis, qu'il garderait ces lettres, s"il en arrivait, et qu'il ne les remettrait qu'à elle.

Chaque jour elle passait chez lui, mais vainement.

Rien n'arrivait.

Trilhy était rentré à Paris depuis deux jours.

Le soir même de son retour, il avait eu une entrevue avec Arnold pour lui raconter ce que nos lecteurs savent déjà.

Dévoré d'impatience et de cupidité, Arnold éprouvait l'impérieux hesoin de déblayer au plus vite la route qui devait le conduire à la main-mise sur l'héritage d'Etienne Béraud.

Trois seulement des héritiers de celui-ci avaient disparu : l.,a.Fougère, la comtesse de Nervey et la veuve Perron.

Mais ce n'était qu'une très faible partie de l'œuvre infâme.

De nombreux héritiers survivaient encore; tous devaient être supprimés, à l'exception de Jules Verrière et de sa tille, et encore comptait-il bien, quand il serait le mari d'Angélique, supprimer le banquier à son tour et rester le seul maître de la fortune colossale du marchand de diamants.

Agostini et William Scoot avaient reçu de nouveaux ordres.

Dix heures du matin sonnaient.

Arnold Desvignes sortit de la maison du boulevard Beaumarchais par la porte donnant sur la rue des Tournelles.

il portait le travestissement anglais avec lequel nous l'avons vu devenir acquéreur de la maison de l'avenue de l'Echo, au parc Sainl-Maur, sous le nom de William Scoot, et il se rendait au chemin de fer de Vincennes.

Quarante-cinq minutes après son arrivée à la gare, il descendait de wagon à la station du Parc et demandait à un employé l'adresse d'un jardinier, adresse qui lui fut donnée sur-le-champ.

11 alla tout aussitôt chez ce jardinier et lui expliqua ses intentions en un baragouin moitié anglais, moitié français, parfaitement compréhensible d'ailleurs.

Il s'agissait de mettre en état le jardin de la propriété de l'avenue de l'Écho et do l'entretenir aussi longtemps que la maison resterait inhabitée.

On tomba facilement d'accord et le faux Anglais conduisit le jardinier à la villa pour lui montrer le travail à faire et lui remeltn; les clefs.

Le jardinier déclara qu'en employant un nombre suflisant d'ouvriers il débarrasserait en trois jours les allées des herbes parasites qui les envahissaient et mettrait des fleurs dans les corbeilles.

Arnold lui donna carte blanche, lui remit une somme suffisante pour les [U'emiers frais, et le chargea d'aller payer les coiiliiltutions au nom de William Scoot, propriétaire de la maison et des dépendances.

Tout en causant, le faux Anglais conduisit le jardinier jusqu'au fond de

TSi Oï<B,lA.OWvt-

— Il y a mon poitrail, fail il y a nruf ans, lorsquo j'iHais élève à l'Keole des minus. ,

lacanil-re où In cadavre d'Hlicnnc Béraml otail cnsi'vi'li, i-l lu il constata avec une satisfaction profonde qu'aucun indice, mi-tne le plus faible, ne pouvait trahir le crime commis.

Rentré à Paris, l'associé de Jules Verrii-n- alla n^jireudn' son costume habituel el se rendit rue Le Peletier. à la maison de banque.

— C'est à Saint-.Maur. avenue de l'i'^cho, — se ilisail-il. — que se jouera le dernier acte du drame si bien combiné par moi!...

LiV. Il T. F. ROV. é.lil. — rtcpr.«liirli iLnlilc

Depuis qiràl'instigalion du pseudo-philanthrope Cordici-. la propriétaire de la Villa des Loques avait ouvert un large crédit au vieux chillonnier Pierre Béraud, celui-ci, ainsi qu'on devait s'y attendre, travaillait peu et buvait beaucoup.

Il n'avait point revu Gordier, son Ineitjaitpuv, à la suite des obsèques de la paralytique brûlée vive, mais il se souvenait des désirs formulés par lui au sujet de Jeanne Dessourdy, et il s'était mis en quête dans les quartiers avoisinant la rue de Seine que la pauvre femme habitait avant l'infamie commise par Paul Béraud.

Tout en cherchant à recueillir des renseignements, il ne négligeait point d'entrer chez les maslmqwtx que leur heureuse étoile plaçait sur son passage, et il y conminmait quelque chose.

Le soir, il retournait à la Villa des Loques ivre-mort, mais pas le moins du monde renseigné.

Le lendemain, il recommençait ses recherches dans les mêmes conditions el ne manquait point d'obtenir des résultats identiques.'

Jeanne Dessourdy habitait encore l'hôtel de la rue Lobineau, dans lequel nous l'avons vue se retirer avec sa fille, mais depuis le jour néfaste oti son odieux amant l'avait lâchement abandonnée en la dépouillant, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même.

De toutes les souiïrances qui peuvent martyriser une femme, une mère, aucune ne lui était épargnée.

La petite Lina, malade, tremblait de fièvre dans son lit.

A son chevet, Jeanne veillait, désespérée.

Rouge de honte, mais prête à subir toutes les humiliations pour donner du pain à son enfant, la malheureuse était allée demander du travail à ses anciennes clientes.

Elle n'en avait trouvé nulle part, et il lui semblait qu'en la regardant, en lui parlant, tous les yeux et toutes les lèvres prenaient une expression méprisante.

Ayant ainsi échoué, elle s'adressa aux ateliers de confection.

On lui répondit que le commerce allait mal et que les anciennes ouvrières étant plus que suffisantes, on n'en pouvait accepter de nouvelles.

Après ces démarches inutiles, elle rentrait dans un état de découragement absolu, trop facile à comj)i'endre.

Jeanne se rendit à l'hôtel du boulevard llaussuiann, décidée à raconter à Angélique ce qui ce passait, et à implorer d'elle un secours — (pour Lina que n'eùt-elle pas fait?) — j\Iais, l.i. on lui apprit que AL Verrière était à la campagne avec sa fille et sa nièce.

Aller à Malnoue, il n'y fallait pas songer, si courte que fût la distance...

L'argent manquait.

LE MAl{i;ilAM) iJi: iJlA.MAiNTS 931

C'est tout au plus s"il lui restait ciinj francs sur les deux louis que lui avait laissés le misérable l^aul iîéraud.

Lorsque ces cinq francs seraient épuisés, que i'erail-elli!.'

La lof;euse n'étant plus payée, on pouvait la mettre à la porte d'un moment à l'autre.

Jamais situation ne fut [ilus effroyaMe et ne parut [ilus complètement sans issue!

En présence de cette misère hideuse qui l'enveloppait, grandissant d'heure en heure, comme les vagues de la marée montaute, et qui bientôt l'eng-loutirait avec sa lille, elle sentait des idées de vengeance envahir son cerveau.

A deux ou trois reprises elle essaya de savoir où était Paul Béraud.

Elle voulait lui demander l'argent donné par Angélique et, s'il lui refusait ct;t argent qui était à elle, qu'il lui avait volé, le tuer.

l'ersonue ne put la renseigner.

Aux idées de vengeance succédèrent des idées de suicide.

Mourir, et emmener avec elle Lina dans l'éternel sommeil...

Ne vaudrait-il pas mieux pour elles être mortes que vivantes?

Au moins elles ne soulfriraient plus...

Mais au moment d'accomplir la résolution terrible, au moiniMilde porter les mains sur son enfant, le courage lui manquait.

Parfois il lui semblait devenir folle.

Elle [)renait alors la petite fille dans ses bras, la serrant à l'étouirer et la couvrant de baisers convulsifs, puis la crise passait et elle pleurait.

Au moment où nous retrouvons Jeanne, Lina venait de s'endormir.

La malheureuse mère profila de ce sommeil pour ouvrir la malle presque vide où se trouvait le reste de ses ell'els, le .Mont-de-Piété ayant à peu près tout dévoré ; — elle en retira une robe qu'elle enveloppa dans une serviette, et apri'S avoir déposé nii baiser sur le front de sa lille, elle sortit afin de se rendre de nouveau au iiunaii d'engagement.

La succursale du .Monl-de-Piété la plus i'ap[)riii'bée se trou\ait rue de l'Ecole-de-AIédecine.

Jeanne en prit le chemin.

Sur sa route elle vit la boutique d'iiih' niairliuiide ;i l,i tuib'ite.

L'idée lui vint (juen vendant elle obtiendrait plus (pien etigageaiit.

Elle entra, délit son paquet et exhiba sa robe dont lu marchande, après examen, oll'rit douze francs.

Douze francs, lorsfjue le A[ont-de-l*iété n'en aurait prêté que trois ou quatre!...

En lin tel nionii-nt, c'était presque la fortune!...

Douze francs permettraient à Jeanne d'acheter du pain, un peu de viande pour Lina, et de donner un acompte sur le loyer.

Ce fut comme une éclaircie dans la nuit sombre.

Jeanne, à demi ranimée, hâtait le pas pour rentrer à l'hôtel de la rue Lobineau, quand brusquement une main se posa sur son bras, tandis qu'une voix avinée s'écria :

— Ah! sapristoche! je savais bien que je Unirais par te dénicher, ma fille!

Celte voix était celle du vieux chill'onnier, sortant de chez un marchand de vins.

— Monsieur Béraud... — fit Jeanne en devenant pourpre.

— De quoi? de quoi"? Mossieu Béraud! Tu me donnes du Mossieu! A quoi que ça rime ? — Est-ce que nous ne sommes pas cousins, sapristoche?. . .

— Tout de même je suis bigrement content de te retrouver, ma fille, depuis le temps que je te cherche! — T'as une fichue mine, dis donc! — Est-ce que t'es malade?...

— Un peu fatiguée seulement.

— Le travail, ça marche-t-il?

— Mais oui, cousin...

— Et la petiote?

— Lina va bien.

— Allons, tant mieux!... — On peut la voir, cette miochetle?... — Tu ne dois pas rester loin d'ici, puisque te voilà dans la rue en voisine?...

— Conduis-moi chez toi... j'embrasserai l'enfant et je ferai un bout de causette avec toi...

Jeanne hésita.

' Son orgueil féminin se révoltait à la pensée que le vieux chiUoniiier pourrait voir le dénûment atlreux dans lequel elle se trouvait.

— C'est que je ne vais pas chez moi, mon cousin .. — baibutiat-elle.

— Ah!...

— Je travaille à un atelier et la petite est h l'école...

Malgré son commencement d'ivresse, Pierre Béraud était malin comme un vieux routier.

Il pressentit la vérité.

— Bon... Bon... je comprends... — iil-il. — Mais à (juelle heure que lu en leviens, de ton atelier?

— Tard... très tard... vers huit heures du soir... (juelque fois neuf heures...

En mentant de cette façon, Jeanne se sentait rougir. Le chifi'onnier reprit :

LK MARCHAND DK DIAiMANTS 933

— Parfait! ga me lioHe! — j irai le voir à cette heure-là... — Uù perches-tu ?

— Chez une amie, mon oncle... et j'aurais peur de lui paraître indiscrète si je vous engageais à venir...

— Veux-tu que je te dise, ma fille?... — répliqua le chillonnier. — Eh bien! tu me contes des blagues, et ça ne prend pas...

— Mais, cousin...

— Je la connais dans les coins, vois-tu!... — interrompit Pierre. — Impossible de faire poser bibi ! — A ta mise et à la mine jai vu du premier coup de quoi qu'il retournait... — Tu en as de la débine jusque par-dessus la tète, et je parierais ce qu'on voudrait que toi et la jietiote vous ne mangez pas à voire faim tous les jours...

— Vous vous trompez, cousin. — dit Jeanne vivement. — et la preuve. la voilà...

En même temps, Jeanne tirait de sa poche et elle montrait à Béraud les douze francs que la marchande à la toilette venait de lui donner.

— Je ne me trompe pas... — C'est de l'argent... — Qu'est-ce que «ja prouve? Tout bonnement que tu viens de vendre ou d'engager quelque chose... — Voilà pour aujourd'hui, mais demain? — Voyons, point d'enfantillag-es. — Je suis pauvre comme Job, mais j'ai des connaissances, de belles connaissances, qui pourront te procurer de l'ouvrage et te faire quelques avances, si tu en as besoin... — Encore une fois, où perches-tu?

— Je vous l'ai dit, chez une amie...

— .\lors, positivement, tu n'as pas confiance en moi?

— Mais si, je vous assure... grande confiance, au contraire... et je vous remercie bien sincèrement... de tout mon cœur... Mais c'est plus fort que moi, j'ai besoin de solitude... je n'aime pas qu'on voie mes larmes.

Et tandis qu'elle prononçait ces dernières paroles, la pauvre femme éclata en sanglots.

— Eh bien! eh bien ! qu'est-ce que c'est? — fit Pierre Béraud Irè.s ému, — on ne le forcera pas à dire où tu perches, puisque c'est ton idée de garder i;a pour toi !... on respectera ta misère !... Seulement lu es trop orgueilleuse, vois-tu, ma fille! ...

— Adieu... adieu... mou cousin... — bégaya Jeanne d'une voi.K que les sanglots rendaient indistincte, et elle prit sa course dans la rue.

— Tu auras beau filer. — pensa le chiffoimier, — je saurai tout de même ou lu reste, etj'arran!:orai ton alTain- avec ce brave homme de père (>ordier...

El avec une vivacité surprenante pour son îVge, il se glissa lo long des murailles, ne perdant point de vue la pauvre femme.

.Vpri's avoir {larconru un<' reulaitie de pas. Jeanne se n-lournu iiouis'assurer qu'elle ti'élait point suivit-.

934 LE MARCHAIVD DE DIA.MANTS

Pierre Béraud, en ce moment, se trouvait caché par deux hommes arrêtés sur le trottoir et causant.

Jeanue rassurée reprit sa marche, et hii sa poursuite, ayant soin de conserver la même distance.

11 vit sa parente entrer successivement chez un houlanger, chez un rôtisseur, d'où elle ressortit portant à la main de petits paquets, puis disparaître dans une allée de la rue LoLineau, après avoir jeté en arrière uu coup d'œil (jui ne découvrit rien.

— La voilà au gîte... — se dit-il. — Elle a touché quelques sous et elle porte à manger à la petiote, qui doit crever de faim!...

Il laissa s'écouler huit ou dix secondes, puisa son tour il s'engagea dans l'allée conduisant au bureau dont il franchit le seuil.

— Qu'est-ce que vous voulez? — lui demanda la maîtresse de l'hôtel meublé.

— Un petit renseignement, madame, si c'était un eifet de votre complaisance.

— Un renseignement, sur quoi?

— N'est-ce pas ici que demeure marne Jeanne Dessourdy?

— C'est ici... au cintième... la troisième porte à gauche... — Est-ce que vous connaissez les parents de Jeanne Dessourdy?

— Je les connais...

— Eh bien! dites à ces gens-là, s'ils ont pour deu.\ sous de cœur, de venir en aide à leur parente qui n'est point heureuse et qui ne mange pas à sa faim tous les jours...

XXXMI

— Je n'y manquerai point... — murmui'a le vieux chilloniiier. puis il reprit : — Est-ce que la petite lille est malade?

— J'en ai peur... — répondit la logeuse. — Depuis deux ou trois jours ou ne la voit guère... — Mais Jeanne Dessourdy est fière, vous savez... Comme elle me doit un peu d'arriéré pour sou loyer, elle m; me dit rien et je ne la questionne pas...

— Je vas m'occuper de tout ça... et quant à l'arriéré, ma clière'Vlame, soyez paisible... ça sera payé.

— Est-ce que vous allez monter'!'

— Non... non... pas du tout... et je vous jiric même de ne point parler à Jeanne de ma visite... Elle serait capable de déménager... Quand j'aurai

LK .M.\l!i:ilA\D Di- DIAMANTS 935

arrangé ses petites allaires, je reviendrai... et nous la tirerons du pétrin, elle et la petiote, les pauvres chères créatures... — A la revoyure, ma bonne dame!...

El Pierre Béraud s'en alla, en essuyant du revers de sa main une larme d'émotion qui perlait au bord de ses paupières rougies par les alcools frelatés.

— Faut que j'aille illico trouver le père Cordior... — pensail-il. — C'est lui qui va être content de nous donner un coup de main, le vieux brave homme.

Il se dirigea vers la rue du Geindre.

Là une déception l'attendait.

— M'sieu Cordier, — répliqua la porlièrc, — il doit être absent de Paris... — Voilà deux jours que nous ne l'avons vu.

— Je reviendrai demain... — Dites-lui, s'il vous plaît, que son ami de la Villa des Loques est venu...

William Scoot ne jouissant pas du don d'ubiquité, ne pouvait être partout à la fois, et jouer en même temps les rùles multiples que lui imposait Arnold Desvignes.

(Cependant il se trouvait à son logis de la rue du Geindre le lendemain lorsque Pierre Béraud revint, ainsi qu'il l'avait annoncé la veille.

Kn peu de mots, le chiffonnier le mit au courant et conclut ainsi :

— Vous m'avez promis de faire quelque chose pour Jeanne, et je sais que vous tiendrez parole... Ça sera une charité bien placée... Seulement il faudra trouver moyen de la lui faire accepter sans quelle s'en doute, car elle est encore plus fière que je ne le croyais...

— Soyez tranquille, — répondit le pseudo-Cordier, — je vais manœuvrer dès aujourd'hui de façon k venir en aide à votre parente sans qu'elle puisse s'en formaliser, mais n'intervenez en rien, car elle se douterait que je suis envoyé par vous...

— N'ayez crainte... je ferai le mort...

— J'ai des amis à l'Assistance publique... des inspecteurs chargés d'aller voir discrètement à domicile les personnes vraiment di^nes d'intérêt qu'on leur signale... — Dans quelques jours, Jeaime Dessourdy et sa petite lille seront sorties de peine, je vous en réponds....

Pierre Béraud s'en alla tout réjoui du résultat de sa démarche et des excellentes disj)Osilioiis du l'honorable philanthrope de la rue du Geindre.

Cinq minutes a[irès lui, William sortit.

.\ ([U'^lques pas de la maison stationnait la voilun' ipie nous roiinaissotis.

— Hue de rKcolc-de-.Médf;ciiie... — connnanda l'Irlandais au ('(icher. Quand le coupé s'arrêta, à une faible distance de la ('liopr (l'itnjciit,

ce ne fut pas le père Cordier qui en descendit, mais l'homme au béret bleu, Bourguignon, l'ouvrier gaînier.

Il entra à la Chope iraniPiit.

Depuis huit jours il n'avait revu ni Eugène Loiseau ni Paul Béraud; mais il était à peu près certain de trouver à la taverne l'un ou l'autre, peutêtre tous les deux.

Eugène Loiseau, depuis qu'il avait vendu ses meubles et appris l'entrée de Victorine à l'iiospice de la Charité, menait ce qu'on appelle une vie de polichinelle.

Scoot connaissait assez le relieur pour être convaincu que tant qu'il aurait de l'argent il ne chercherait point de travail, et que lorsqu'il ne posséderait plus un sou, ayant complètement perdu les habitudes de l'atelier et pris celles de la fainéantise et de la débauche, le travail ne viendrait pas, les patrons ne se souciant point d'admettre chez eux les mauvais sujets capables de perdre leurs camarades par les exemples et les conseils.

En pensant ainsi, Will Scoot était absolument dans le vrai.

Loiseau passait sa vie à la Chope iViirfieiit, tellement absorbé par une ivresse continuelle qu'il ne donnait même plus à sa personne les vulgaires soins de propreté, portant des vêtements tantôt boueux, tantôt poudreux, selon le temps qu'il faisait, ne se rasant plus, ne se peignant plus, ayant les joues creuses, les yeux caves, les prunelles éteintes.

Au moment où Scoot entra dans la taverne, Loiseau jouait aux caries avec deux hommes qui pas plus que lui ne payaient de mine, et il n'accorda aucune attention à l'arrivant qui s'approcha de la table occupée par les trois personnages.

Quelques pièces de monnaie posées près des caries prouvaient qu'ils jouaient non des consommations, mais de l'argent.

La partie engagée était celle que l'on nomme le piquet à trois, autrement dit piquet râleur.

Le coup terminé, Scoot vil un des deux inconnus marquer plus de points qu'il ne venait d'en gagner en réalité et, au commencement du coup suivant, le donneur de cartes faire sauter la coupe avec une habileté de grec émérite.

— On le vole comme dans un bois! — pensa l'Irlandais. — C'est au mieux! Voilà de braves gens qui travaillent pour nous...

En effet, la partie fut rapidement perdue par le relieur, et l'un des deux compères empocha les enjeux.

— Continuons .. — dit Loiseau d'une voix avinée en mettant la main à sa poche pour en tirer une nouvelle mise, mais l'homme au béret bleu lui frappa sur l'épaule en s'écriant :

LE M.yiCIIWD DE DI.V.MANT?

— Tu n'es pas en veine aujourd'hui, mon vIimix!... — Tu prendras ta revanche une autre fois...

Les deux filous regardèrent d'un omI irrité ro nouveau venu qui se permettait d'entraver leurs combinaisons, mais comme ils no pouvaient tt'-moi^itier tout haut h-ur mécontentement, ils allèrent s'asseoir à une autrn lahie, sans mol dire.

Loiseau, reconnaissant le gaînier, lui lendit la main.

LiV. H8. V. HOY, Mil. — IlciirwIucU'in inlcrdil.- I \X

— Depuis plus de huit jours qu'on ne t'a pas vu, — fit-il, — je te croyais mort.

— J'ai été obligé d'aller au pays...

— Encore un héritage ?

— Des affaire sde famille... — Qu'est-ce que je vais l'offrir?

— Une absinthe.

L'Irlandais fit servir deux absinthes, puis il reprit :

— Et le travail?

— Le travail... — j'ai vu tous les patrons.,. — Rien à frire... — Pas encore embauché...

— As-tu des nouvelles de ta femme ?

— Ah! zut, alors! Si lu crois que je m'occupe d'un pareil crampon! — Elle est bien où elle est... qu'elle y reste !...

— Paul Béraud?

— Sur le pavé, comme moi.

— Allons donc! Pas possible!

— C'est très possible, au contraire... — L'oncle Verrière, sous prétexte qu'il avait reçu des oppositions de ses créanciers, l'a tlanqué à la porte!... Oh ! les patrons, quelle sale engeance !...

— Qu'est-ce qu'il fait?

— Parbleu! il cherche... et ne trouve pas...

— Toujours à l'Hôtel de Provence?

— Toujours... comme moi d'ailleurs...

— Vient-il ici?

— De temps en temps... — Eh bien! et toi? — Est-ce que tu es allé au pays toucher de l'argent?

— Prisli, non! 11 m*a fallu en donner, au contraire, aux avoués et aux avocats!... — Un bête de procès qu'on me fait pour un petit bien à partager!... la déveine, quoi! Ça m'a aplati radicalement les goussets!... et quand je vois un tas de brigands qui ne savent que faire de leur argent!...

— Le fait est que ça n'est point juste! — 11 y en a qui en ont trop, pour d'autres qui n'en ont pas assez!...

— Laisse bouillir le mouton, mon vieux, ça changera, et comme dit la chanson :

C'est pas toujours les uionies (ja'uuronl l'assielle uu Ijcurre !

— Est-ce que tu as l'idée d'entreprendre quelque chose?

— Possible que oui, mon vieux. — Une entreprise qui nous rapporterait pas mal de sous, je t'en fiche mon billet, mais pour ça faudrait être trois iiaillards solides... des amis... des bons...

— Est-ce que je ne suis pas là, moi?

— Toi, oui... Mais ça ne suffirait point... — J'ai dit HdIx...

— Eh bien? et Paul?

— Peut-être bien... — Nous en recauserons quand la poire sera mûre... Loiseau tourna les yeui vers la pendule de l'établissement.

— Qu'est-ce que tu regardes' — lui demanda Scoot

— L'hem-e.

— Pourquoi faire?

— J'ai rendez-vous à onze heures et demie rue Saint-Louis-en-l'Ile... On m'a remis à aujourd'hui pour me dire si on pourrait m'embaucher... — Entre nous, je n'y compte guère, mais qui ne risque rien n'a rien... — Viens-tu avec moi?

— Non... je t'attendrai ici...

Loiseau vida son verre et sortit.

Son absence dura près d'une heure,

— Eh bien? — lui demanda llrlandais en le voyant rentrer. — As-tu trouvé de l'ouvrage?

— Rien. — C'est une vraie guigner!

— Ne te fais pas de mal pour si peu de chose-! — Nous recauserons de l'all'aire dont je t'ai parlé tout à l'heure... — J'ai quelqu'un à voir dans le quartier. — Je viendrai te chercher pour dîner. — En m'allendant va prendi'e ta revanche avec les bonshommes qui sont lù-bas...

Scoot quitta la Chope d'Anjmt, remonta dans la voiture qui stationnait <à peu de distance de la taverne et se fit conduire à l'hospice de la Charité.

C'était un jeudi, jour de visite dans les hôpitaux.

Au moment où l'Irlandais se dirigeait vers la grille, il aperçut, venant droit sur lui, Paul Béraud.

Scoot, ne voulant pas être vu par l'cx-employé du Crédit lyonnais et de la maison Verrière et Desvignes, fil prestement volte-face, se remit à marcher en redescendant la rue, travttrsa la chaussée, monta sur le trottoir, se retourna et jeta un coup d'foil rapide ii droite et à gauclie.

A sa grande surprise, Paul IJéraud avait disparu.

— Où diable est-il [lassé? — se demanda l'Irlandais, l'uis tout à coup, se frajipant le front, il ajouta :

— Ah! par exemple, ça serait drôle .Vil était allé faire une visite à la femme de Loiseau!... — Je h; saurai..

Et Scoot, retraversant la rue, entra dans la cour de l'hospice. Un gardien l'arrêta au passage par cette question :

— Où allez-vous !

— Visiter une malade.

— Vous no passez aucun comestible ou liquide interdit"?

— Je ne passe rien du tout, mais je voudrais bien savoir dans quelle salle se trouve la personne que je vais demander...

— Adressez-vous au greffe, sous les premiers arceaux à gauche... "SN'iliiam Scoot suivit l'indication donnée et, s'adressant à un employé,

lui dit :

— jyjme Yictorine Loiseau, née Béraud, dans quelle salle, s'il vous plaît? L'employé consulta un registre et répliqua :

— Salle Sainte-Claire, lit numéro 22.

Une infirmière guida le visiteur et il arriva bientôt à la porte de la salie dans laquelle se trouvait Yictorine.

Depuis que la pauvre jeune femme avait été portée à l'hospice, son état ne s'était guère amélioré.

La fièvre cérébrale suivant son cours avait amené des complications fort graves.

Yictorine était rentrée cependant en possession de sa pensée, de ses souvenirs, et ceci constituait une cause aggravante du mal.

L'atteinte profonde portée au moral rendait les médecins fort inquiets. — Sans cesse Yictorine se répétait que la mort était mille fois préférable à une existence telle que la sienne.

, Que pouvait-elle espérer désormais en ce monde, si elle y restait? Le travail sans consolation, l'abandon, la misère. Pour elle, tous les hommes étaient des lâches et des misérables. Paul Béraud, la première cause de son malheur, avait abandonné Jeanne Dessourdy et sa fille.

Eugène Loiseau l'abandonnait.

Il ne s'inquiétait même pas de ce qu'elle était devenue! 11 ne venait point s'informer si elle était morte ou vivante ! ! !

Quelle force d'àme aurait-il fallu pour résister à l'obsession de ces pensées désolantes auxquelles se joignait l'épouvante causée, non par la mort prochaine, mais par la mort sur un lit d'hôpital, indifférente à tous, sans une main amie pour vous fermer les yeux?...

Et cependant, malgré ses souffrances physiques et morales, Yictorine conservait cette beauté qui lui avait été si fatale en causant la passion brutale et malfaisante de Paul Béraud.

Chaque fois que les portes des salles s'ouvraient pour laisser entrer un

LE MARCHAxXD DE DIAMANTS 941

visiteur, la pauvre femme se soulevait un peu dans sou lit et tournait son regard vers ces portes.

Elle, que personne ne visitait, espérait voir arriver un visage connu. — Elle en aurait été heureuse, quel que fût ce visage.

Souvent elle se prenait à murmurer avec amertume :

— Ce Paul Béraud qui prétendait m'adorer... qui se disait prêt à faire pour moi tous les sacrifices... comme il mentait! — Non seulement il ne ressentait point d'amour, mais il n'éprouvait même pas de pitié!... 11 aurait pu venir demander — E-sl-elle morle? — Il n'est pas venu!

Au moment où Victorine se répétait pour la millième fois ces choses, la porte de la salle tourna sans bruit sur ses gonds bien huilés, et un visiteur entra.

Dune façon toute machinale, la malade se souleva et regarda, comme elle faisait toujours, et un brusque tressaillement secoua son corps affaibli.

11 lui semblait reconnaître ce visiteur, mais les forces lui manquèrent ausitôt, elle se laissa retomber sur son oreiller, les yeux toujours tournés vers celui qui s'avançait conduit par une infirmière et qui fut bientôt au pied de son lit.

Victorine déjà si pâle le devint plus encore et ferma les yeux.

Elle avait maintenant la certitude de ne se point tromjier.

Le nouveau venu était bien Paul Béraud !

Croyant Victorine assoupie, l'inlirmifre loucha l'une des mains qui reposait sur la couverture et dit :

— C'est quelqu'un qui vient pour vous voir.

La femme d'Eugène Loiseau souleva ses paupières.

— Vous! vous!... — balbutia-t-elle d'une voix faible comme un souffie L'inlirmière se relira.

Paul n'avait répondu que par un signe de tète. 11 semblait en proie à une émotion profonde.

Pendant quelques secondes, il contempla le visage défait, altéré, mais toujours charmant de Victorine.

— Ainsi, vous voilà... — poursuivit la malade. — Vous venez jouir de votre œuvre, n'est-ce pas .'...

Béraud resta muet. — La malade poursuivit :

— Est-ce m qui vous envoie... / — 11 n'ose pas venir, le bourreau!... Il a peur de se trouver en face de moi, le lAche !...

De livide qu'elle était, Victorine devint jiourpro et ses yeux prirent une expressiou étrange.

— Calmez-vous, je vous en supplie! — dit Paul alors de sa voix la plus douce. — C'est de votre mari que vous parlez, u'e»t-il pas vrai".' Eh bien, non, ce n'est point lui (jui m'envoie... et ci-pt-ndant c'est par lui que j'ai au

hier au soir que vous étiez ici, car je l'ignorais! Oh le malheureux! le misérahle !

— Oui, bien misérable, mais par votre faute!...

— Gardez-vous de croire cela, Viclorine!.,. Est-ce moi qui lui ai donné l'habitude de s'enivrer? Est-ce moi qui lui ai fait quitter l'atelier?... Est-ce moi qui l'ai rendu lâche et infâme?... J'ai eu des torts envers vous, c'est vrai, de grands torts, et j'en éprouve un regret profond, mais du moins je ne suis point sans excuses! — Pouvais-je imposer silence à mon cœur? L'amour n'était-il pas plus fort que tout?... Cet amour m'a fait aggraver peut-être votre situation, mais en voyant si indigne de vous homme à qui vous apparteniez, je n'ai pas été maître de mes transports... — J'ai voulu devenir votre soutien, votre consolation!... — Vous m'avez dédaigné, repoussé... Vous m'accusiez sans doute de calomnier Eugène... Hélas! vous le voyez aujourd'hui, je ne l'avais que trop bien jugé...

— Il sait que je suis à l'hospice, puisque c'est lui qui vous l'a appris...

— Oui.

— Il est donc rentré rue de Fleurus?

— Ne me questionnez pas à ce sujet, je vous en prie...

— Il y est rentré avec une autre femme, peut-être... — Oh ! vous pouvez bien me le dire ! — Vous figurez-vous par hasard que je l'aime encore?

— Non... non. Votre mari ne pense guère aux femmes... pas plus aux autres qu'à la sienne!... 11 ne pense qu'à jouer, à s'enivrer, il ne travaille plus et, comme il lui fallait de l'argent pour satisfaire ses vices, il a vendu le mobilier de la rue de Fleurus.

Victorine se souleva violemment sur ses coudes.

— Il a vendu notre mobilier! — répéta-t-elle.

— Oui.

— Eh bien! ce n'est point à vous de le lui reprocher, puisque c'est vous qui lui en avez donné l'exemple...

Paul Béraud ne savait pas Victorine si bien instruite ; — il fit un mouvement de surprise et de contrariété.

La malade reprit :

— Vous avez abandonné Jeanne et votre fille, comme il m'a abandonnée... Vous avez tout vendu, comme il a tout vendu...

Elle se laissa retomber sur son oreiller et elle éclata en sanglots. Le jeune homme prit une de ses mains dans les siennes. Victorine essaya de la retirer, mais il la maintint, presque de force.

— Eh bien! oui, — dit Paul Béraud d'une voix vibrante et passionnée, — j'ai été coupable, mais pouvais-je ne pas l'être? — Je vous aimais, je vous adorais, comme je vous aime encore, comme je vous adorerai toujours... et j'ai quitte Jeanne pour vous... pour que son image ne vînt pas

se placer sans cesse entre la vôtre et mon cœur... — Voilà mon excuse... — Tous ceux qui aiment la comprendront.

— Votre excuse n'en est pas une, puisque je n'étais point libre... — répondit Victorine.

— Vous l'êtes aujourd'hui, puisque votre mari vous a rendu la liberté en s'éloignant de vous, en démolissant comme il l'a fait le foyer conjugal! Rien ne m'enchaînait à Jeanne, moi, et mon amour pour vous m'ordonnait de la quitter... Ah ! chère Victorine, mon sang, ma vie, je suis prêt à tout donner pour vous !... Dites-moi que vous m'aimerez.

— Non! non!... je vous détestel... — AUez-vous-enl... Votre vue me fait mal...

— M'en voulez-vous dons d'être venu"?...

— Je ne vous en veux pas, mais il aurait mieux valu ne pas venir... et il faut partir. . .

— Vous me chassez?

— J'ai besoin de repos... Ma tète est faible... Ecouler me fatigue et parler me brise...

— Eh bien! je vais vous obéir et me retirer... — Mais au moins vous me permettrez de revenir?...

La jeune femme secoua négativement la tète. En même temps ses lèvres murmuraient :

— Allez... allez...

Paul Béraud comprit qu'il aurait tort d'insister plus longtemps.

Il souleva la main de Victorine et la porta doucement à ses lèvres, contre lesquelles il la pressa.

Ce contact fit passer un frisson sur la chair de la malade.

Elle repoussa Paul, enfonça son visage dans l'oreiller et fondit en larmes.

— Au revoir... au revoir... à bientôt! — dit-il tout bas. Et il s'éloiena.

William Scoot, entré derrière Paul Béraud dans la salle Sainte-Claire, s'était arrêté pour causer avec une infirmière à qui il demaudait des détails sur une prétendue malade dont il faisait une descriplion do haute fantaisie, et il avait assisté d'un peu loin à la scliin; (pie nous venons de raconter.

En venant à l'hospice de la Charité, l'Irlandais ne faisait que se coiifor-

mer aux instructions d'Arnold Desvignes qui voulait être exactement renseigné au sujet de l'état de Victorine.

Les renseig-nements qu'il cherchait étant obtenus, il quitta la salle Sainte-Claire et sortit de l'hôpital.

Paul Béraud, tout entier à l'émotion qu'il venait d'éprouver, marchait droit devant lui, la tête basse, sans se rendre compte de la directiou qu'il suivait.

— Elle guérira, — se disait-il, — et la maladie n'aura point altéré sa beauté... Quelques jours de convalescence lui rendront tout son éclat... — Je n'espérait pas être si bien reçu par elle... Ma visite a paru la toucher... Elle m'a enjoint de partir, c'est vrai, mais elle ne m'a point défendu de revenir... Elle semble oublier de me haïr... Elle finira par m'aimer!... — Si je pouvais lui faire quitter l'hospice... la conduire dans une maison où je resterais près d'elle, où je lui prodiguerais mes soins, elle comprendrait tout ce qu'il y a d'amour dans mon âme, et l'amour est contagieux!... Mais pour cela il faudrait de l'argent... de l'argent plus que je n'en ai...

— J'ai prêté deux cents francs à Eugène Loiseau...'S'il me les rendait... Si seulement j'avais une place... Ah! ce Verrière... Ce vieux filou qui fait de la morale... Quel plaisir divin j'éprouverais à lui tordre le cou d'abord et à puiser dans sa caisse ensuite I... Mais par malheur, c'est impossible!...

— Je vais voir Loiseau... Il a vendu son mobilier, et sur l'argent qu'il a touché il pourrait bien me rendre les deux cents francs qu'il me doit.

En disant ce qui précède, Béraud s'orienta, piit le chemin de la rue de l'École-de-Médecine et ne tarda point à arriver à la CJwpe d'Argent.

Scoot y était déjà revenu.

Le mari de Victorine jouait avec les deux grecs de bas étage qui depuis le matin le dévalisaient.

La persistance de sa déveine ne lui causait aucune défiance.

— Tout à l'heure la chance reviendra... — pensait-il. Et il s'entêtait.

Le retour du pseudo-gaînier coïncida avec la fin d'une partie désastreuse. — Eugène Loiseau était en perte de cinquante francs.

— En voilà assez pour aujourd'hui... — dit-il à ses adversaires. — Demain vous me donnerez ma revanche et vous n'aurez qu'à vous bien tenir...

Il quitta sa place et alla s'asseoir à côté de l'Irlandais.

Juste à ce moment, la porte de la brasserie s'ouvrit et Paul Béraud entra.

Ses yeux s'arrêtèrent sur le prétendu gaînier et son visage s'éclaira.

— Je croyais que vous aviez quitté le quartier et lAché les amis! — s'écria-t-il en venant à lui et en lui serrant la main.

— Un voyage imprévu, — répliqua Scoot, — mais me voilà.

La uiarcliaiidi;, ni

— Ça me fait d'autanl plus plaisir de vous voir que j'ai un service à vous demander... — reprit Paul Béraud.

— Je vûus le rendrai bien volontiers si c'est en mon |iouvoii-... — Vous me direz tout à l'heure di; quoi il s'agit, mais d'abord élran^ioiis un pernuiwi, que j'offre...

Les absinthes furent apportées.

LiV. 119. ^. KOÏ, Wilour I l'i

— As-tu enfin du travail? — demanda Paul au relieur. — Tu devais te présenter aujourd'hui dans un atelier...

— J'y suis allé...

— Eh bien?

— Paraîtrait qu'on n'a besoin de personne... La même chanson partout, sur le même air.

— C'est fâcheux, parce que je compte t'adresser une petite réclamation...

— Laquelle, donc?

— Les deux cents francs, tu sais... — Je vais avoir une place... et pour éviter qu'il n'arrive là des oppositions, comme chez Verrière, je me suis mis à sec en donnant de forts acomptes à mes créanciers... Alors, tu comprends...

— Comment, comment, — bali)utia Loiseau, dont le front se plissa, — il te faudrait ces deux cents francs illico I

— Illico... non, pas précisément... Mais le plus tôt possible... Demain, par exemple... Tu as vendu ton mobilier... Il doit bien te rester quelque chose du prix, et tu sais le proverbe : — Qui paye ses délies s'enrichit I

— C'est bon, — fit le relieur avec un grognement de boule-dogue en colère, — on te payera ton dû, mais tu aurais pu attendre que j'aie trouvé de l'ouvrage!...

— Est-ce ma faute si je suis dans l'embarras moi-même, et vas-tu prendre la mouche pour une réclamation si naturelle?

— Je ne prends pas la mouche ! — répliqua Loiseau en se levant. — Je vais te les rendre, tes deux cents francs, et ça ne traînera guère, va! Seulement, je saurai à quoi m'en tenir sur ton compte ! Ah oui, par exemple!...

— Allez-vous donc vous disputer maintenant? — fit Will Scoot.

— Il n'y a point de dispute. Je veux lui rendre ses quatre sous, et puis voilà tout! Je vais les chercher à l'hôtel.

— Tu me les rendras aussi bien demain... — dit Paul Béraud.

— J'entends que ça soit tout de suite ! Et Loiseau sortit.

Will Scoot jubilait in petto.

S'il avait lui-même arrangé les choses, il n'aurait pu les arranger mieux.

— Vous avez dit que vous vouliez me demander un service... — commença-t-il dès qu'il se trouva seul avec Paul.

— Oui.

— De quoi s'agit-il?

— Pendant votre absence, il s'est passé beaucoup de choses...

— Je le sais... — Loiseau m'a tout raconté... — Sa femme est à l'hospice...

— Je viens de la voir... Elle a été bien malade... elle est bien changée. Ça n'empêche pas que je l'aime toujours. . que je l'aime plus que jamais...

— Oh ! vous êtes un passionné, vous...

— Passionné au point de brûler Parispour avoir la femme que j'aime!... Victorine soull're de l'âme autant que du corps... l'hôpital l'épouvante... si elle y restait, elle mourrait, comprenez-vous?... Et je ne veux pas qu'elle meure...

— Eh bien! il faut la faire sortir de l'hospice... — Allez de l'avant!...

— Pour aller de l'avant, il faudrait avoir un porte-monnaie mieux garni que le mien... posséder quelques centaines de francs d'avance... C'est pour ça que j'ai réclamé à Loiseau les dix louis qu'il me doit... — Je voudrais emmener Victorine aux environs de Paris, dans une petite maisonnette où elle reprendrait vivement ses forces...

— Voilà une femelle qui vous a rudement mordu, mon gaillard!... s'écria l'Irlandais en riant.

— Ouand à ça, oui, j'en conviens. . . mordu à fond ! . . . — Eh bien ! voyons, mon vieux Bourguignon, pouvez-vous me prêter un billet de cinq cents?... — Je vais avoir une place... une bonne place... Je vous les rendrai à cinquante francs par mois avec les intérêts que vous voudrez...

— Oh! les intérêts, n'en parlons pas! — Le plaisir do vous obliger, voilà tout, et c'est assez... — Je vais vous donner ce qu'il vous faut, mais bouche close avec Eugène Loiseau à qui je ne veux rien prêter, n'ayant pas conliance en lui comme en vous...

— Soyez sans crainte! bouche cousue !...

Scoot tira de sa poche un portefeuille, y prit cinq billets de cent francs parmi plusieurs autres, les posa sur le marbre de la petite table devant Paul liéraud et poursuivit :

— Quant à l'endroit où vous conduirez Victorine, vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit un soir que nous soupioiis chez Bouvallet?

— Parfaitement.

— Reste à savoir si la petite maison de mou camarade est disponible, comme je le crois... — Je m'en occuperai dès demain...

— Ah! vous êtes un ami, vous!... un vrai!... un bon!... — dit Paul Béraiid en serrant avec ellusiou la main de l'Irlandais qui répliqua :

— Vous, vous m'allez, et Loiseau me dégoûte!... — .\vant quinze jours il crèvera de misère! — Ni; parlons plus de lui... — Ainsi, vous avez perdu votre place chez Jules Verrière parce qu'on a mis des op[iositions sur votre traiti-ment?...

— Oui, comme s'il n aurait pas été beaucoup plus simple et plusprati-

que de sentendre avec mes créanciers en leur donnant tant par mois !... — Ces gredins-là (je parle du banquier et de son associé) m'ont jeté sur le pavé en me retenant mon mois et sans se demander si j'avais de quoi manger le soir!...

— Et Verrière est votre parent?.,.

— Mon oncle.

— C'est tout uniment une crapule, ce bonhomme-là, savez-vous?...

— Si je le sais? — fit Paul les dents serrées et la voix sifflante. — Ça ne lui portera pas bonheur, je le lui ai dit, et si je peux jamais me venger, ah! tonnerre!...

— Pourquoi ne le pourriez-vous pas? — Tout arrive... — Vous lui rendrez peut-être ça quelque jour...

— Ah! ce jour-là, je ne le ménagerai guère!...

— Dites donc, est-ce qu'il n'a point une propriété en Seine-et-Marne, votre parent? — reprit Scoot.

— Oui, une propriété superbe... un vrai château... près d'un petit village qui s'appelle Malnoue... il l'habite en ce moment...

— C'est bien ça. — Je suis allé dans le temps à Malnoue où j'avais un camarade... je connais le château... — Il est riche. Verrière?...

— A millions...

— Il doit y avoir pas mal de billets de mille au cbâteau...

— C'est certain... — Les banquiers ont toujours dans leurs habitations particulières des portefeuilles bourrés de fu/iols garalés...

— Selon mon humble avis, ça serait pain béni de lui soulever un fort paquet de ses fafiots, à ce mauvais riche qui flanque ses parents dans la rue au risque de les voir mourir de faim... — Plaisir et profit, jolie vengeance!...

— Ah! si je pouvais me venger...

— Eh! eh! on ne sait pas... — Silence! — ajouta Scoot en touchant le bras de son compagnon et en lui montrant Eugène Loiseau qui rentrait dans la brasserie. — Plus un mot... Nous causerons de ça en temps et lieu...

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