XXX VIII
Eugène Loiseau vint droit à la petite table où se trouvaient William Scoot et Paul Béraud.
— Voilà ce que je vous dois, — fit-il en j(!tant sur le marbre deux billets de cent francs, — et comme les bons comptes font les bons amis, dites-moi ce que vous exigez pour les intérêts.
LE MARCHAND DE DUMANTS OiO
— Pour m'adresser celte question, il faut que tu sois ivre!... — répliqua Paul d'un ton sec.
— Je ne suis pas ivre.
— Alors tu es un grossier personnage... — Laisse-moi tranquille. Le pseudo-gaînier intervint.
— Voyons, voyons, la paix, camarades I — s'écria-t-il. — Vous n'allez pas vous brouiller à propos d'une niaiserie!... — Béraud avait besoin de son argent, il était juste de le lui rendre... — Prenons encore une petite verte et allons dîner tous les trois de bonne amitié...
— Je ne dîne point avec mossieu Béraud... — répondit le relieur, et il alla s'asseoir à une table éloignée.
— Ça passera... — fit Will Scoot à voix basse et en souriant. — Nous dînerons ensemble une autre fois... — Où vous reverrai-je, pour l'aliaire en question, dont je vais m'occuper dès demain?...
— Voulez-vous venir me voir à mon hôtel?... — Je vous y attendrai tous les matins jusqu'à onze heures...
— Convenu, mais est-ce bien prudent, à cause de Loiseau"?
— Aucun danger... — Sa chambre est fort loin de la mienne... — D'ailleurs nous voilà brouillés, et franchement j'en suis bien aise... Chacun de son côté...
— Je comprends... Le mari... c'est quelquefois gênant...
— A bientôt!
Paul Béraud serra la main de l'Irlandais et quitta hi brasserie. Eugène Loiseau vint aussitôt retrouver Scoot.
— J'ai cru que tu allais me lâcher pour lui! — dil-il.-
— Tu plaisantes... — Je le connais fort peu, moi, ce paroissien-là!
— Crois-tu que c'est propre, ce qu'il a fait?
— Je suis bien forcé de convenir que le procédé est un peu raide.
— Ah! qu'on avait bien raison de me dire ce qu'on m'a dit...
— Quoi donc? — demanda vivement William.
— Parbleu! ce qui arrive... que lorsque 'y. serais dans la panne il me lâcherait comme un paquet do linge sale! — Mais il ne la portera pas en paradis la vilenie qu'il vient de me faire, je t'en fiche mon Iiillet!... — Allons dîner, ma vieille!...
Le lendemain de ce jour, l'Irlandais, vêtu en bourgeois aisé, quitta do bonne heure la maison du boulevard de l'Hôpital, traversa le pont d'Austeriilz et alla prendra à la gare de la place de la Bastille un billet pour Saint-Maur.
Arrivé à destination, il suivit la rue du Pont-de-Créleil, tourna à gauche en logeant la voie du chemin de for, gagna un petit pont jeté depuis prii sur un bras de la Marne et conduisant à une grande propriété
vendue par lots, dans laquelle on avait construit, par spéculation, un certain nombre de maisonnettes.
• Ces habitations minuscules étaient presque toutes à louer meublées.
Elles se composaient d'un rez-de-chaussée et d'un étage.
Des jardinets les entouraient, clos de murs et planté de vieux arbres qu'on avait conservés en morcelant le grand parc d'autrefois.
L'affaire s'annonçait comme devant être mauvaise.
De la douzaine de maisons construites, trois ou quatre étaient habitées, fort éloignées les unes des autres.
C'était là que Will Scoot pensait découvrir la retraite où Paul Béraud conduirait Victorine convalescente.
Son attente ne fut point déçue.
Il trouva, moyennant la somme de quatre cents francs pour trois mois, un joli petit pavillon au milieu d"uu jardinet entouré d'une muraille de clôture sur trois faces, et bordé par la Marne sur la quatrième.
Au rez-de-chaussée, une chambre à coucher, une salle à mauger et une cuisine. — Au premier, une grande chambre à coucher et un cabinet de bonne.
Le tout très proprement meublé.
L'Irlandais paya la location d'avance, se fit faire une quittance au nom de M. Paul Béraud, et repartit pour Paris en emportant les clefs.
Jules Verrière et Arnold Desvignes étaient réunis dans leur cabinet de la rue Le Peletier.
Arnold assis à son bureau compulsait une liste de noms qui venait de lui être remise par son associé.
— Il y a là des habitants de Villiers, d'Emerainville, de Malnoue, de Chennevières, — dit Verrière. — Quand aux autres, ce sont pour la plupart de nos clients de Paris... Il y a aussi des banquiers et des agents de change.
— Fleur des pois! société d'élite! — fit en riant l'assassin d'Etienne Béraud. — Vos invitations sont lancées"? — ajouta-t-il.
— Oui, pour dimanche prochain.
— 11 est bien convenu, n'est-ce pas, qu'au moment qui vous semblera le plus favorable, vous annoncerez à vos invités, en me présentant à eux, mon prochain mariage avec votre fille...
— Parfaitement convenu.
— Veuillez réuuir dans le plus bref délai tous les papiers nécessaires à la publication des bans... Vous me les remettrez et j'irai moi-même à la mairie de Malnoue.
LE MARCHAND DE DIAiM.\TSTS 951
— Vous tenez toujours à vous marier là?
— Oui... nous serons plus à l'aise à la campagne... C'est promis d'ailleurs à votre brave homme de curé qui me porte dans son cœur... — Huit jours avant le mariage nous signerons le contrat...
— Tout ce que vous voudrez... — murmura Jules Verrière avec une sorte d'hésitation. — Mais ne craignez-vous pas...
Il s'interrompit.
— Quoi? — demanda Desvignes.
— Qu'Angélique, au dernier moment, au lieu de répondre : oui, ne dise non...
Arnold répliqua, en souriant de nouveau :
— Soyez tranquille... — De cela, je fais mon affaire. Puis il ajouta :
— Croyez-vous donc qu'elle pense toujours au lieutenant Vandame avec le même entêtement?
— J'en ai peur, ou plutôt j'en suis sûr.
— Eh bien! nous triompherons de son entêtement, et cela de la façon la plus simple ot la plus radicale... — Oii il n'y a plus de cause il n'y a plus d'effet... — Vandame est un des héritiers qui nous gênent... Si les hasards de la guerre ue nous débarrassent pas de lui dans le plus bref délai, je me charge de remédier au hasard maladroit...
— Comment?
— Peu vous importe. — Vous savez que je ne raconte pas mes projets... — Il suffît que je réussisse... et je réussirai..,
En ce moment, on frappa à la porto du cabinet.
— Entrez... — fit Arnold.
Un garçon de bureau franchit le seuil et présenta une carte de visite à Verrière qui lut tout haut :
— « Vkoinle Georges de \crc(-y. »
En même temps il interrogeait de l'œil son associé qui se hAta de répondre :
— Nous recevrons M. de Nervey...
Un instant après le vicomte faisait son entrée.
Depuis la mort de sa mère, le méprisable viveur avait encore nolablemenl changé.
La pileur livide de son visage, ses prunelles vitreuses, ses vêlenunls de grand deuil flottant sur ses membres amaigris, lui doiinaicnl une apparence spectrale.
Il marchait courbé comme un vieillard. — Ses mains étaient agitées d'un tremblement sénile. — Une lou.\ de jihis en piti'i frêqucnti-, de plus en plus
rauque, déchirait sa poitrine étroite. Après avoir salué Desvignes, il tendit la main à Verrière.
— J'espère que je ne vous dérange pas, mon cher parent? — dit-il.
— Mais pas le moins du monde... — Je causais avec mon associé, monsieur Arnold Desvignes, que vous ne connaissez pas encore, je crois, et que j'ai le plaisir de vous présenter...
Les deux hommes se saluèrent.
— Venez-vous pour vos comptes d'héritier? — poursuivit le banquier.
— Je ne fais nulle difficulté d'en convenir.
— Vous savez que nous ne pouvons terminer avec vous avant que voire notaire ne nous ait donné avis de votre envoi en possession...
— Sans doute, mais je puis du moins savoir le chiffre exact de ce que vous avez entre les mains, ayant appartenu à ma mère et m' appartenant aujourd'hui...
— Rien de plus facile... — Le compte est établi... — dit Arnold en prenant des papiers posés devant lui. — Nous avons en caisse, à votre crédit, une somme ronde de deux cent dix mille francs.
— Deux cent dix mille francs... — répéta Georges avec un ahurisse ment complet. — Mais on a trouvé dans les papiers de ma mère un reçu de cinq cent mille francs...
— A ce reçu, — répliqua Desvignes, — devait être jointe une indication de placements de fonds dans une entreprise industrielle...
— Oui, pour deux cent quatre-vingt-dix mille francs, rapportant intérêt à six... — Des marbreries en Belgique...
— Une spéculation qui s'annonçait comme devant être brillante et qui a mal tourné... — reprit Verrière. — Ma maison y perd une grossu somme... Les Marbreries sont en liquidation et le passif dépasse l'actif...
— Mais alors, — babutia le vicomte atterré, — mais alors c'est pour moi la ruine complète!...
— Que dites-vous là!... — il vous reste chez nous deux cent dix mille francs... c'est un joli denier... — Je crois savoir, en outre, que madame votre mère possédait des titres nominatifs pour plusieurs centaines de mille francs, sans compter l'hôtel de la rue de Miromesnil et une terre près de Chartres, d'un rapport agréable! — Donc, ne vous plaignez pas, mon cher parent! Vous êtes riche encore... — Certes, je déplore le fAcheux placement dans les Marbreries de Belgique , placement sollicité par jyjine jg Nervey, mais que voulez-vous! Toutes les affaires ne peuvent pas être brillantes, et nous y perdons j)lris que vous!...
Viclorine se souleva violeininent sur ses coudes.
— Je comprends ça... Je com|>ienils (;a... — (il Cieoritfes de Nervey aprJjs u!ie nouvelle et iiilerminablo qiiinle «lo toux. — Mais, jo vais vous dire, re qui me cliiffonne, c'est que je croyais liniiver plus d'argent
Liv. 120. r. ROY, mu. — Raproduclioo ialardiU. 1-0
comptant... j'ai des dettes... j'ai pas mai de dettes... — C'est ua péché véniel, n'est-ce pas"?... — Quand on est jeune et vigoureux comme moi, on va de l'avant sans compter.., — Je possède un tempérament de feu... je suis l'esclave de mes passions, et je me demande comment je vais faire, quand j'aurai tout payé, pour mener la vie à grandes guides... la seule qui me convienne.
— Si vous vous trouvez réduit k la portion congrue, mon cher parent, ce sera bien un peu votre faute... — répliqua Verrière en souriant; — les femmes, le jeu, les soupers, les paris, etc.. Vous êtes ailé vraiment trop vite...
— C'est ma nature qui voulait ça... — Peu importe d'ailleurs... — Je reviendrai sur l'eau... J'ai la guigne en ce moment... la vraie guigne... la série noire... Mais la veine reviendra... — Quand j'aurai touché quelques fonds, j'irai à Monaco sans rien dire à personne, et j'en rapporterai un joli million... Mon Dieu, oui... — Mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit pour le quart d'heure...
— De quoi donc? — fit Arnold Desvignes.
— Simple comme bonjour, cher monsieur. — La succession n'étant pas encore liquidée, je ne puis encaisser, ainsi que vous le disiez vousmême tout à l'heure; je suis à sec, et je viens prier mon excellent parent de m'avancer une vingtaine de mille francs sur les fonds que vous avez à moi... — Vous les retiendrez lorsque mon homme d'affaires viendra régler mes comptes avec vous...
Verrière allait répondre négativement, mais Arnold lui coupa la parole et s'empressa de dire :
— Vingt mille francs, monsieur le vicomte... — Nous serons heureux, mon associé et moi, de nous mettre à votre disposition pour celte somme... — Prenez donc la peine de venir demain matin entre neuf heures et demie et dix heures...
— Alors, c'est chose convenue?... — Je puis compter sur vous?...
— Absolument. — N'est-ce pas, Verrière?
— Je suis toujours d'accord avec vous, mon cher associé, vous le savez bien...
— Vous êtes charmants tous deux, messieurs! — s'écria Georges, puis il ajouta : — Comment se porte ma gracieuse cousine Angélique?
— Fort bien... — répondit le banquier.
— Je craignais que la triste nouvelle ne lui arrachât bien des larmes...
— De quelle nouvelle parlez-vous? — demanda Verrière.
— Eh bien! mais, du malheur arrivé à notre parent, ce pauvre Emile Vandame...
LE MAIîCIIANn DE DIAMANTS Oo."
— Il est arrivé un malheur à Emile Yandame?... — lit vivement Arnold en échangeant un regard avec Jules Verrière.
— Le plus grand de tous... — répliqua Georges du ton le plus calme,
— il est mort...
— Mort!... — répétèrent à la fois les deux associés.
— Mais, sans doute... — Ah çà! vous ne lisez donc pas les journaux?...
— Son nom se trouve sur la liste, publiée hier, des officiers victimes du choléra à Marseille et à Toulon...
— C'est impossible!... — dit Verrière.
— Pourquoi donc'.'
— Yandame, embarqué depuis plus d'un mois, doit être au Tonkinà l'heure qu'il est, ou bien près d'y arriver...
— Je soutiens, moi, que j'ai lu son nom...
— Vous avez dû vous laisser abuser par une ressemblance de nom...
— [1 y avait : Emile Viimlumf, lioUmutil cm 7" n-giiiieiil d'artillerie... — donc point de confusion possible... — Je croyais que vous le saviez, et voilà pourquoi je vous demandais si cette mort avait péniblement impressionné ma cousine qui devait, si je ne nie trompe, épouser son cousin...
— Vous vous trompez... — interrompit Verrière, — il n'a jamais été question de ce mariage... — Angélique est la fiancée de mon associé et leur union sera très prochaine...
Arnold s'était levé.
— Revenez demain matin, monsieur le vicomte, — dit-il en coupant court à la conversation, — vous nous trouverez prêts à vous satisfaire...
Georges de Nervey serra la main de son oncle et se retira, très étonné de l'annonce du prochain mariage d'Angélique et de Desvigues.
— Mort! Yandame est mort! — s'écria Verrière quand la porte du cabinet se fut refermée derrière l'amant de Mélanie Gauthier. — Voilà, mon cher, une heureuse nouvelle !...
— Si elle est vraie, — répliqua Desvignes, — ce dont il faut s'assurer sans retard... — Avi'z-vous les joiiiriaux: d'hier"?
— En voilà deux ou trois, sur mon bureau... Mais ce n'est point dans les journaux qu'il faut chercher une certitude... C'est au Ministère de la Guerre.
— Vous avez raison, j'y vais... — Attendez-moi ici... — Mon absence ne sera pas longue...
Arnold prit son chaiieau, sortit, arrêta une voiture qui jiassait à vide et se fit conduire au Ministère de la Guerre, où il s'adressa au bureau spécial chargé de donner Ji-s renseignements.
Là il posa sa question et obtint cette réponse :
— IMalheureusement la nouvelle n'est que trop vraie... — Le lieutenant Emile Vandame est mort du choléra...
— Mais il devait être au Tonkiii... — fit observer Arnold.
— Un contre-ordre a retarde le départ du navire et le lieutenant est tombé malade à Toulon...
— Son acte de décès vous est-il parvenu?...
— Pas encore, mais il ne saurait tarder, et je vous engage, monsieur, à ne conserver aucune espérance...
Desvignes retourna rapidement rue Le Peletier.
— Eli bienl — lui demanda Verrière qui l'attendait avec impatience.
— Eh bien? — c'était vrai. — Il est mort.
— Encore un de moins ! et le plus gênant!
— Oui, la chance est pour nous... il faut en profiter. — Allez seul à Malnoue, mon cher associé... — J'ai affaire à Paris ce soir...
Arnold avait, en elTet, à voir William Scoot, Trilby, Agostini, et à leur donner des ordres dont nous ne tarderons guère à connaître les résultats.
En revenant de Maluoue le lendemain de bonne heure, Jules Verrière trouva son associé installé déjà au bureau et attendant Georges de Nervey.
— Je désirerais être seul pour recevoir ce triste personnage... — lui dit Arnold. — Si vous avez quelques courses à faire, je vous engage à profiter de ce moment.
Verrière avait maintenant l'iiabilude d'obéir à Desvignes sans discuter. Il mit son chapeau, rassembla quelques papiers, et sortit. Dix miaules plus tard, on introduisit le jeune homme. Arnold l'acueillit le sourire aux lèvres.
— Admirablement exact, monsieur le vicomte! — s'écria-t-il.
— Comme un homme qui vient toucher de l'argent... — répondit Georges d'une voix presque éteinte, car une abominable quinte de toux venait de le secouer dans l'escalier.
— Vous en loucherez... — Vous auriez pu le loucher dès hier... — Si j'ai pris la liberté de vous remettre à aujourd'hui, c'est que je désirais causer un instant avec vous...
— Tout à vos ordres, cher monsieur.
— D'abord, prenez ce fauteuil.
— Très volontiers, quoique les jambes soient solides.
Si solides que fussent ses jambes, Georges s'écroula dans le fauteuil plutôt qu'il ne s'assit, et ses osscmcnl, quasi décharnés, firent entendre un cliquetis comme ceux d'un squelelte.
— Cher vicomlo, — reprit Arnold, — vous m'inspirez la plus entière confiance et la plus vive sympathie, je n'irai donc pas à mon but par quatre
chemius... — En annonçant ici la mort du lieutenant Yandame vous m'apportiez une bonne nouvelle...
— Eh! eh! — fit M. de Nervey avec un éclat de rire aigu, — je m'en suis douté quand mon oncle ma appris votre prochain mariage avec ma cousine...
— Rion ne vous échappe!...
— C"estvrai... —je suis observateur... et j'ai l'esprit subtil...
— Je ne vous étonnerai point en disant que cette mort me débarrasse dun rival, et d'un rival des plus dangeureux. — Yandame aimait M"" Angélique qui n'était point insensible à cet amour. .. Enfantillage que tout cela, sans doute, mais obstacle sérieux pour moi... — j'avais beau faire la cour à ma fiancée sous les yeux paternels, je voyais bien que sa 'pensée était ailleurs, qu'elle obéirait, mais avec regret, et marcherait à l'autel en victime résignée, ce qui me chagrinait fort, élant très amoureux de M"'' Angélique...
— Rien ne m'étonne moins... — Charmante femme, ma cousine... charmante!... — Sait-elle que Yandame est mort"?
— Non.
— Le coup sera rude, mais il va joliment arranger vos affaires! — Plus dérivai! Yousêtes un veinard, vous!...
— Je me félicite du fait en lui-même, mais j'aime trop M"" Angélique pour ne pas soufl'rir à la pensée qu'elle souifrira... — Je voudrais que le coup lui fût porté délicatement, par une main douce... La vôtre par exemple...
Georges tressauta dans son fauteuil.
— La mienne! — répéta-l-il.
— Pourquoi pas? Je ne puis annoncer cette mort, moi, vous le comprenez bien... ça serait cruel... jirescjue odieux...
— Mais mon oncle?...
— Yerrière le ferait brulalem.Mit... — Il n'aimait pas le ruMitcnanl Yandame, la résistance de M"" Angélique l'irritait... — Il sera tout simple, tout naturel, que vous qui êtes de, la famiili' vous parliez de cette mort à votre cousine, en causant, d (|no vous le fassiez avec une sensibilité de bon goût...
Georges de Nervey mordillait le bout de sa moustache.
— C'est une fichue corvée, ça! — dit-il.
— Une corvée dont je vous saurai un gré infini.
— .Mais l'occasion de me rencontrer avec ma cousijie?
— Yous avez dû recevoir une invitation à une petite fèti! rliam|ii'tre que Verrière donnera dimanche k son château de .Malnoue...
— Je n'ai rien reçu.
9o8 LE MARCHAND DE DIAJ\IANTS
— Eh bien, vous la recevrez, car volie nom est porté sur la liste... Je l'ai vu...
— Mais je suis en grand deuil, et assister à une fête...
— Fête de famille... entre intimes... d'ailleurs la campagne est de deuil... — Personne ne pourra s'étonner de votre présence à Malnoue...
— Voyons, consentez-vous à me rendre le service que je vous demande?
— Eh Lien, oui... mais à une condition...
— Laquelle?
— Service pour service... Avancez-moi trente mille francs au lieu de vingt...
— De bien grand cœur, je vous assure... — Asseyez-vous là, à mon bureau, et faites-moi un reçu de trente mille francs, donnés non à titre d'avance, mais à titre de prêt... Je vais vous le dicter...
Arnold Desvignes poussa une feuille de papier timbré devant l'amant de Mélanie Gauthier, dicta le reçu, ouvrit sa caisse particulière et en tira trois liasses de billets de banque, de dix mille francs chacune, qu'il remit au viveur éreinté et que celui-ci empocha avec une satisfaction visible.
— Vous êtes un bon garçon, — dit-il ensuite à l'associé de son oncle.
— Vous pouvez compter sur moi dimanche prochain, à Malnoue... Je suis à vous à pendre et à dépendre...
Et il s'en alla.
Quelques instants après son départ. Verrière rentra et, sur la demande d'Arnold, envoya séance tenante une invitation à Georges de Nei'vey.
Will Scoot s'était rendu de bon matin à l'hôtel de Provence, rue de Buci, afin de pi'endre Paul Béraud au saut du lit.
— Eh bien! mon cher ami, — lui demanda l'employé sans emploi, — avez-vous réussi?
— Complètement... — J'ai votre alTaire... — Un de mes amis possède au bord de la Marne, au milieu des grands arbres, une petite maison ravissante et très gentiment meublée, un A'rai nid d'amoureux... — Il ne veut pas l'habiter cette année et me la prête pour trois mois... — Je vous en apporte les clefs...
Béraud ne trouvait point de paroles pour témoigner son ravissement. Le pseudo-gaînier continua :
— Il ne me reste qu'à vous montrer le nid, et le plus tôt sera le mieux. — Si vous voulez, nous irons tout à l'heure manger une friture de ce côté-là.
— liais je crois bien que je le veux! — s'écria Paul.
Les deux compagnons partirent, déjeunèrent sous une tonnelle tout près des berges de la rivière et se rendirent au pavillon.
L'enthousiasme de Paul grandissait à vue d'œil. — Le jeune homme semblait en proie à une véritable exaltation, mais tout à coup, sans transition, il devint soucieux, préoccupé.
— Qu'avez-vous donc? — lui demanda William Scoot, — y a-t-il quelque chose qui ne vous convienne pas?
— Tout me convient trop bien, au contraire. — En voyant ce nid délicieux, j'ai peur...
— Peur de quoi?
— Peur que la colombe à laijuelle il est destiné ne veuille pas venir l'habiter...
— Pourquoi refuserait-elle?
— Idées de femme. ..
— Si l'hôjiilal l'épouvante, comme vous me le disiez, elle n'hésitera pas...
— Je redoute au contraire ses hésitations.
— 11 faut les vaincre — dit William Scoot.
— Comment? — demanda Paul.
— Mais, par exemple, en lui faisant ordonner l'air de la campagne par le médecin qui lui donne des soins à l'hospice...
— Nous ignorons le nom et l'adresse de ce médecin...
— On peut facilement connaître l'un et l'autre... — Quand devez- vous revoir Victorine?
— Dimanche.
— Nous avons deux jours devant nous, c'est plus qu'il ne faut... — Retournons à Paris, informons-nous, et je me charge d'arranger l'alfaire...
Au bureau des renseignements de la dliariu', Paul Béraud obtint facilement le nom et 1 adresse du médecin ayant dans son service les malades de la salle Sainte-Claire.
Il se nommait Uichard et demeurait au numéro 'J du passage Sainte- Marie.
— Allons-y tout do suite... — dit Will Scoot quand Paul Béraud lui apporta ce renseignement.
Le docteur Richard, homme de soixante ans environ, dont la ligure exprimait l'intelligence et la bonté, se trouvait chez lui. Les deux camarades furent introduits dans son cabinet.
— Vous ne semblez malades ni l'un ni l'autre, messieurs... — - leur ditil en souriant.
— Nou.s ne le sommes point, en ell'el, monsieur le docteur... — répliqua l'Irlandais.
— Alors, que voulez-vous de moi?
— Nous venons recommander à votre bienveillance une pauvre femme qui se trouve dans votre service à l'hôpital de la Charité...
— Toutes mes malades ont droit à ma bienveillance... — Le devoir professionnel d'une part, l'humanité de l'autre, m'imposent la loi d'être un père pour elles... — Comment nommez-vous la personne de qui vous voulez me parler?
— '■ Yictorine Loiseau, née Béraud...
— Dans quelle salle se trouve-t-elle?
— Salle Sainte-Claire, lit numéro 22...
— Bien... j'y suis... Une pauvre femme entrée d'urgence avec une fièvre cérébrale, sur la réquisition du commissaire de police de son quartier... — Une malheureuse créature à laquelle son brigand de mari fait mille avanies !... Ah ! le gredin! c'est lui qui l'avait mise dans le piteux état dont je ne l'ai pas tirée sans peine! — J'espère que l'un de vous n'est point le mari de Victorine Loiseau, car je liens ce mari pour le dernier des misérables...
— Nous sommes des parents, monsieur le docteur, — fit vivemen Scoot, — nous jugeons Loiseau aussi sévèrement que vous, et notre désir est d'atténuer dans la mesure du possible le mal dont il est l'auteur.
— Etes-vous allés voir la pauvre femme à la Charité ^
— Moi seul, monsieur, — répondit Paul Béraud. — Je l'ai trouvée très changée moralement... Elle se frappe... — l'hôpital lui fait pur...
— Bien à tort, car nulle part on ne pourrait être mieux soigné... et je parle pour les riches aussi bien que pour les pauvres... — Enfin le préjugé existe et votre parente le subit... — Que faire à cela?...
— Modifier la situation... — dit Will Scoot.
— Songeriez-vous à retirer la malade de l'hospice ?
— Si son état le permet, oui, monsieur le docteur...
— Êtes-vous à même do lui donner tous les soins réclamés par une longue convalescence?
— Oui, monsieur le docteur... — répliqua Paul Béraud. — L'argent ne nous manque point. — Rien de ce que peut désirer une femme dans son état ne lui sera refusé.
— Je puis vous répondre que loin de considérer la sortie comme ino])portune ou prématurée, je crois (ju'elle pourrait abréger la convalescence, mais à plusieurs conditions.
EugAnc Loiscau vint droit à In tnlilo où se trouvBiLnl William Scool cl Paul II. raiul.
LiV. 121. r. IlOY, édil. — ReprrKiiirlIon intcnlile.
— Lesquelles; monsieur le docteur?
— L'air de la campagne... une existence de repos profond... de calme absolu physique et moral...
— Elle aura tout cela...
— Il faudrait, en outre, suivre religieusement les prescriptions assez compliquées que j'écrirais...
— On s'y conformerait de point en point... Mais là n'est pas la difficulté...
— Où donc serait-elle, si j'autorise l'exeaf?
— Victorine est d'une nature très fière... trop fière peut-être... — Elle pousse l'amour-propre jusqu'à la susceptibilité... — Elle est capable de regarder comme une aumône ce que nous voulons faire pour (die, nous, ses parents, et de le refuser...
— A coup siir ce serait absurde et très regrettable, mais je n'y puis rien... Je n'ai pas le pouvoir de changer le caractère d'une malade.
— Non, sans doute, monsieur le docteur, mais vous pourriez faire comprendre à Victorine que sa santé, que sa vie même, dépendent des soins dont on désire l'entourer... et ce ne sera que trop vrai ! — Quedeviendra-t-elle? où ira-l-elle' eu sortant de l'hospice, si elle ne se laisse poitil guider et protéger par des parents qui l'aiment? — Son mari a vendu le mobilier de leur logement... — Abruti par l'absinthe, il est chassé de tous les ateliers... il végétera dans la plus abjecte misère jusqu'à ce qu'il meure au coin d'une borne, ou que, se rendant justice, il se jette à la Seine...
— Oh! le misérable!... — l'auvre femme!
Après un moment de silence, le médecin reprit, eu s'adressant à Paul :
— Quel est votre degré de parenté avec la malade ?
— Nous sommes cousins.
— Vous vous nommez?
— Paul Béraud.
— Votre protossiou?
— Comptable dans les grands établissements de crédit public.
— Vous habitez la campagne aux environs de Paris?
— Je possède une petite maison, en bon air, à Saint-^Liur, sur les rives de la Marne.
— Cela suffit... — J(; verrai demain matin la malade, et je lui conseillerai, j<; lui ordonnerai même, dans l'intérêt de sa santé, de sa vie, d'accepter l'hospitalité que vous mettez généreusement à sa disposition... — Je n'ai pas le droit, bien entendu, de la contraindre... Je ne puis qu'user de mon influence morale... — Si elle est disposée à suivre mes conseils, je signerai son e.i.edl cl je vous remettrai mes [irescriplions écrites pour le régime, dont il ne faudra pas s'écarter... — .\n revoir, messieurs...
Les deux hommes témoignèrent leur gratitude et quittèrent le cabinet.
— L'aiïaire est dans le sac ! — dit Will Scoot ti Paul Béraud dès qu'ils furent sortis de la maison. — Le docteur va faire pour vous plus que vous ne pourriez faire vous-même ! — Ce sont de grands naïfs que ces hommes de science! Ils découvrent des mondes et n'y voient pas plus loin que le bout de leur nez! Dans quelques jours, vous serez installé avec Victorine à Saint-Maur où j'irai vous demander à déjeuner, et me chauiïer aux feux de votre lune de miel!
La visite de Paul Béraud à la salle Sainte-Claire de Fhospice de la Charité, avait produit sur la jeune femme un très grand etTet.
Ainsi Eugène Loiseau, son mari, non content de mener une vie déréglée, d'oublier le travail, de se fermer la porte de tous les ateliers, venait de vendre les meubles du ménage, pour en manger, ou plutôt pour en boire le prix, et de mettre par conséquent Victorine dans la rue !
En sortant de l'hôpital, seule au monde, malade encore, ou du moins convalescente et très faible, sans argent, sans mobilier, où irait-elle? Que deviendrait-elle?
Il ne lui resterait d'autre ressource que de se jeter dans la rivière du haut d'un pont.
Et pourtant elle aurait désiré quitter l'hospice... l'hospice qui lui faisait peur... l'hospice où l'on s'éteignait isolé, inconnu... l'hospice où le cadavre à peine refroidi passait du lit numéroté sur une table d'amphithéâtre!
Si elle mourait à l'hospice, qui viendrait réclamer son corps pour le sauver du scalpel des carabins?
Personne !
Quand Victorine pensait à ces choses sinistres, elle se sentait plus disposée à pardonner à Paul Béraud ses persécutions.
Elle lui savait gré de s'être souvenu quand tout le monde l'oubliait, d'être venu la voir et d'avoir demandé en suppliant la permission de revenir, quoique la maladie l'eût défigurée et qu'elle ne fût jilus jolie — elle le croyait du moins.
La jeune femme se trouvait précisément dans cette disposition lorsque le docteur Richard, faisant sa visite quotidienne, s'arrêta devant son lit.
Victorine avait les sourcils froncés, — le visage sombre.
— Eh bien! mon enfant, — lui dit le médecin en lui prenant la main pour lui tâter le jjouls, — vous ne voulez donc pas chasser les idées noires '/ — L'état physique est satisfaisant, et le serait plus encore si ce diable de moral ne semblait prendre à tâche d'entraver les progrès de la convalescence... — Il faut remonter ce moral, sapristi! il le faut absolument!... A votre âge on a de la force pour réagir'...
— A mon âge, docteur, — répondit la malado, — quand on a dt-jà tant souffert et qu'on n'entrevoit que souffrances dans l'avenir, on ne tient
guère à la vie, je vous assure... La mort, au moins, c'est le repos.
— Allons donc!... pure imagination que cela! — Des phrases et pas autre chose! — Je connais votre histoire... je sais ce qu'a fait votre gredin de mari... Mais vous n'êtes point responsable de son odieuse conduite...
— Oubliez un honirat,' indigne, cessez de vous désoler à son sujet et vous pourrez encore avoir d heureux jours...
La jeune femme secoua mélancoliquement la tète.
— Si je le dis, c'est que c'est vrai, et quand j'affirme vous pouvez me croire, car si je n'ai plus la jeunesse, j'ai l'expérience ! — reprit le docteur.
— Vous deviendrez raisonnable et tout ira bien... je vais vous le prouver.
— Vous èt«s entrée dans la période de la convalescence... ce ne sont plus des médicaments qu'il vous faut aujourd'hui, mais le grand air, le soleil, la campagne, les fleurs, et le calme d'esprit complet.
— Hélas! docteur, je ne puis avoir tout cela.
— Pourquoi donc?
— En sortant de l'hospice, je ne sais pas même comment je ferai pour vivre...
— N'avez-vous plus de parents?
— J'en ai, mais ils ne songent point à moi... — Ils ignorent même où je suis et ne s'en imjuiètent guère.
— Vous vous trompez, mon enfant... — Vous jugez mal ceux de qui vous parlez... — Il existe au contraire dans votre famille des amis sincères qui ne demandent qu'à vous venir en aide, à vous placer dans un milieu favorable à votre convalescence, et à vous entourer de soins... — Vous avez un cousin du nom de l'aul IJéraud, n'est-ce pas?...
Victorine devint pourpre.
— Oui, docteur... — balbutia-l-elle.
— Ce n'est point un indillérent, celui-là, et l'inlérêt qu'il vous porte est prêt à se traduire autrement que par des paroles... — Si vous doutiez de son amitié, vous seriez grandement injuste!...
— L'avez-vous donc vu? — fit la malade d'une voj.k faible comme un souflle et que l'émotion rendait tremblante.
— Oui, je l'ai vu... — Il est venu me trouver, profondément attristé par votre situation, et mexprimer son ardent désir de faire tout au monde pour la modifier dans un sens favorable... — Si vous me permettez de vous donner un conseil, mon enfant, je ne saurais trop vous engagtir à accepter les offres de M. Paul IJéraud qui me paraît un très galant homme, el qui est à coup sûr un parent dévoué... — Il met à votre disposition une petite maison de campagne, au bord de la Marne, en bon air, et se propose
de vous entourer de soins jusqu'à votre rétablissement complet, qui ne tardera guère. — Allons, mon enfant, vous le voyez liien, les couleurs de votre avenir ne sont pas si sombres que vous sembliez le croire tout à l'heure... — Il se fait des éclaircies dans les ciels les plus noirs, et le beau temps succède à l'orage! — Réfléchissez, et à demain!
Puis, le docteur passa à un autre lit.
Victorine restée seule — (car l'isolement au milieu de cette vaste salle équivalait à la solitude) — se demanda si elle ne rêvait pas.
Paul était allé trouver le médecin afin de lui parler d'elle!
Paul se montrait prêt à tous les sacrilices pour l'arracher de l'hôpital!
Paul voulait se consacrer à elle, et par ses soins afîectueux lui rendre la santé !
Il l'aimait donc véritablement?
Quand il lui pariait de sa passion profonde, ardente, inguérissable, il ne mentait pas!...
Et Eugène Loiseau, lui, — le mari! — se soûlait dans les assommoirs, tandis que sa femme souffrait, mourait peut-être sur un lit d'hospice!...
Entre ces deux hommes, quelle différence!
Combien l'abjecte conduite du mari faisait paraître plus grande la générosité de l'amant!
Victorine se mit à pleurer amèrement.
Un terrible combat se livrait en elle.
Maintenant elle ne voulait plus mourir, — mais, vivre grâce à Paul Béraud, pouvait-elle accepter cela?
Le souvenir de Jeanne Dcssourdy l'obsédait.
Paul venait d'abandonner Jeanne et sa tille...
C'était l'action d'un homme sans cœur...
Et cependant il avait un cœur... il le lui prouvait bien, h elle!
Pouvait-elle lui en vouloir de la mauvaise action commise, puisque cette mauvaise action c"est pour elle qu'il la commettait?
L'amour n'est-il point inconscient, irresponsable? Ne fait-il pas tout excuser, même un crime?
Et Victorine, étourdie par ces paradoxes, se sentait prise du désir de revoir Paul Béraud.
William Scoot déployait une activité j)rodigieuse. D'un côté il poussait Eu,i;èue Loiseau dans sa vie de désordre. De l'autre, il surveillait Jeanne Dcssourdy, de plus en plus aux prises avec la misère.
Eiilin il ne perdait point de vue la veuve l'errot, elle aussi une des héritières des millions d'Etienne Béraud.
En passant à plusieurs reprises devant sa boutitjue, sous des déguisements variés qui ne permettaient poiut de le reconnaître, il s"était assuré que la brave femme se trouvait toujours seule de onze heures à midi, et le soir de cinq à six heures.
La veuve Perrot devait disparaître comme les autres, et l'Irlandais avait reçu d'Arnold Desvignes des instructions à son sujet.
On atteignait les derniers jours du mois de juin, et depuis trois semaines déjà la chaleur était accablante.
Les eaux baissaient dans le lit de la Seine et de la Mariu!. — C'est à peine si cette dernière restait navigable, et des exhalaisons malsaines s'échappaient de la vase chaullée par un soleil torride.
William Scool, le lendemain du jour où nous lavons vu se rendre avec Paul Béraud chez le docteur Richard, sortait de sa maison du boulevard de l'IIùpital vers huit heures du matin et gagnait le centre de Paris.
Sur le quai de l'IIùlel-de-Ville, il entra dans un magasin de mercerie et se lit donner un paquet d'aiguilles, puis il prit la direction du ponton des bateaux-mouches, s'embar(jua pour le pont d'Austerlilz où il monta sur le bateau de Charenton.
Une heure après il descendait au pont de C.harenton, qu'il traversait après avoir déjeuné dune matelote, luurnail à gauche et s'engageait sur le chemin de halage.
Comme toujours en semaine, les promeneurs étaient rares, malgré le beau temps.
En outre les eaux trop basses ne permettaient point aux pêcheurs ;'i la ligne de se livrer à leur plaisir favori.
Scoot descendit le talus de la berge et suivit lentement le cours sinueux de la rivière, explorant des yeux les joncs llétris et les hautes herbes desséchées.
Tout à coup il s'arrêta.
En face de lui, à demi enfoui dans la vase, se trouvait échoué, le ventre; en l'air, le corps gonflé d'un énorme dogue.
Une odeur pestilentielle s'échappait de cette hideuse épave. — Des myriades de mouches bleuâtres bourdonnaient à l'enlour.
L'Irlandais jeta un regard dans toutes les directions pour s'assurer qu'il était bien seul, puis, satisfait du résultat de cet examen, il s'accroupit près du dogue en décomposition, bravant ainsi l'atmosphère empoisonnée cl les piqûres des mouches charbonneuses, lira de sa itoche le pa<|uet d'aiguilles, le délit rt, reunissant loules les aiguilles en une pincée, il les planta dans la chair en [lUlréfaction.
Ceci fail, il gravit le talus, parcourut un espace d'une vingtaine de pas, s'étendit sur l'herbe verte, au pied d'un saule en ayant soin de ne point se placer sous le veut, et alluma un cigare.
Au bout d'une heure, il se leva, mit des gants de peau neufs et solides, redescendit la berge, s'approcha de l'épave immonde, arracha d'un seul coup toutes les aiguilles et en examina les pointes.
Sur une longueur d'un centimètre, l'acier de ces pointes était oxjdé et recouvert d'une légère couche de virus.
Il étala les aiguilles sur une feuille de papier blanc, regagna la place où il venait de fumer et plaça son papier en plein soleil.
Au bout de huit ou dix minutes, les pointes étaient sèches.
Scoot réintégra alors les aiguilles dans le papier étiqueté portant le numéro et la marque de fabrique, glissa le petit paquet dans son portefeuille, reprit le chemin du pont de Charenlon et rentra à Paris par les bateaux-mouches.
Le lendemain vers onze heures du malin, un homme pauvrement velu, la barbe en broussaille, les vêtements graisseux et usés jusqu'à la corde, les chaussures éculées, le chapeau de feutre mou sans forme ni couleur enfoncé sur les yeux, montait la rue Lepic, offrant de porte en porte de petits lots de marchandises composés d'un cahier de papier à leltres, de six enveloppes, d'un crayon et d'un paquet d'aiguilles.
Du tout, il demandait vingt centimes.
— Je suis un ouvrier sans ouvrage, — disait-il, — achetez-moi ça, s'il vous plaît... — Je ne gagne qu'un centime par chaque lot.
Et on lui prenait sa marchandise qui véritablement était, non pas vendue, mais donnée, le paquet d'aiguilles seul valant quinze centimes
Lliomme arriva rue des Abbesses, mais ne s'y attarda point et se dirigea tout de suite vers la rue Gareau au coin de laquelle il s'arrêta po-ur composer un lot des objets tirés d'un petit carton qu'il portait à son bras, mais au lieu de prendre dans son carton le paquet d'aiguilles formant le complément du lot, il le lira de la poche de son gilet où il l'avait mis eu réserve.
Le lot préparé, l'homme, s'engageant dans la rue Gareau, fila le long des boutiques, mais fit halte de nouveau à cinq ou six pas do la blanchisserie de la veuve Perrot.
Il venait d'apercevoir à la porte une hollc de chiffonnier.
Arnold l'accueillit li; sourire aux lèvres.
Pendant une on deux secondes il parut hésiter, se demandant s'il retournerait en arrière, mais il se décida à continuer sa route et, rabattant son chapeau sur ses yeux, il franchit le seuil de la boutiipie.
La veuve Perrot déjeunait sur un coin de la grande table à repasser.
Le vieux Pierre Béraud, ivre aux trois quarts, les yeux hébétés, tenait un verre à moitié plein qui tremblotait dans sa main débile.
LiV. i-2-2. V. IIOY, «dit. — RoproducUoa inlordil«. 122
— Qu'est-ce que lu veux, toi? — demanda-t-il d'une voix rogommeuse en voyant entrer le camelot.
— Je suis un pauv' père de famille sans ouvrage et je cherche à gagner ma vie... — répliqua celui-ci. — Voyez, madame, un cahier de papier à lettres, six enveloppes, un crayon et vingt-cinq aiguilles pour quatre sous. . . vingt centimes... — Faut le voir pour le croire.
Et il déposa sur un coin de la table son petit lot de marchandises. Pierre Béraud s'approcha en titubant et regarda les objets étalés.
— Tout ça pour quatre prpettes!... — fit-il en ricanant. — Combien que lu gag-nes à ce truc-là, hein, ma vieille"?
— Un centime par lot.
— Un centime!... — Escuscz! tu ne placeras pas beaucoup de ronds à la Caisse d'épargne avec ce béiief-lkl...
— On se contente d'un morceau de pain, quand on ne peut pas faire autrement.
— T'as donc point d'étal, feignant I... La veuve Perrot intervint
— Voyons, — dit-elle, — vas-tu laisser ce pauvre homme tranquille, loi, ivrogne! Tu sais bien que l'ouvrage ne va pas fort en ce moment... On fait n'importe quoi pour tâcher de boulotter...
Tout en parlant elle venait d'ouvrir le paquet d'aiguilles et les examinait.
— Piquent-elles, au moins ? — demanda Pierre Béraud en gesticulant. — Si elles piquent bien, je t'en achète une douzaine pour recoudre mes boutons de culotte...
En même temps il avança la main afin de prendre une aiguille dans le paquet, et d'imiter la vieille blanchisseuse qui juste en ce moment en essayait la pointe sur le bout de son index.
Le chilFonnier se tenait à peine debout.
Il perdit l'équilibre, tandis qu'ils se penchait sur sa sœur, à laquelle il se raccrocha pour ne pas tomber, et lui fit entrer profondément dans le doigt l'une des aiguilles.
La douleur fut très vivo et la veuve Perrot poussa un cri.
— Vieille bête, vieux pochard, animal brute! — lit-elle ensuite, — tu m'as fait piquer!...
— Pas ma faute, — bégaya Pierre Béraud, — c'est un coup de vent qui m'a poussé... rapport que la porte est ouverte...
La blanchisseuse avait laissé tomber le petit paquet , dont le contenu s'éparpilla sur le carrelage de la boutique.
Elle retira prestement celle qui restait plantée dans la chair. Une g-outte de sang jaillit.
F.L: M.UICHAND DE DL\.MANTS 971
— Idiot! — fil-elle de nouveau en portant son doigt à sa bouche et en su(;ant la blessure.
— Mes aiguilles... mes aiguilles... — répétait le camelot qui s'était mis presque à plat ventre et cherchait à les ramasser l'une après l'autre.
— Làche-nous le coude, toi! — bégaya Pierre Béraud. — \'là les vingt centimes... je m'arrange de la marchandise.
Il jeta quatre sous sur la table.
Le camelot les ramassa et sortit.
Ce qu"on voyait de son visage entre les bords avachis du vieu.\ chapeau et les touffes de la barbe en broussaille était devenu d'une pâleur effrayante.
Rapidement il fila le long de la rue Gareau et disparut au tournant de la rue des Abbesses.
La veuve Perrot s'était agenouillée pour recueillir les aiguilles, qu'elle remettait à mesure dans leur enveloppe.
— Je les ai payées, elles sont à moi... — fit le chiffonnier en s'emparanl du paquet, qu'il engloutit au plus profond de sa poche, — je te laisse le papier à lettres, les enveloppes et le crayon. — J'espère que je suis gentil...
— C'est bon... c'est bon... — répliqua la blanchisseuse, — vide ton verre et file... — Je ne tiens pas à ce qne mes ouvrières te voient dans l'état où te voilà...
— C'est-à-dire que lu rougis de moi... — balbutia Pierre Béraud d'un Ion larmoyant.
— Parfaitement bien, quand tu es pochard, et je t'engage beaucoup, toutes les fois que tu le seras, à rester à la Villa des Loques pour y cuver ta soulog^raphie! — ïu devrais rougir... à ton âge...
— Allons, allons, ma vieille, ne bougoime pas, je m'en vas... — à la revoyure!...
Livrogne sortit de la boutique, parvint non sans beaucoup de peine à replacer sa hotte sur ses épaules, et s'éloigna en battant les murs.
(Quelques minutes plus lard les ouvrières venaient reprendre leur travail à l'atelier.
La veuve Perrot elle-même se mit à repasser.
De temps à autre elle secouait inconsciemment la main gauche.
Son doigt piqué lui faisait éprouver une sourde douleur, mais, point douillette de sa naluri'. elle n'y prêtait aucune altenlion.
Peu à peu cependant la douleur devint tellement vive que la blanchisseuse fut obligée do quitter le travail. — Cn engourdissement étrange paralysait son bras, tandis qu'il lui semblait qu'un fer rougi lui traversait le doigt. — La main se gonllail.
— Est-ce que, par hasard, j'aurais cassé le bout de l'aiguille dans la piqûre? — se demandait- elle avec un peu d'anxiété.
Elle regarda l'endroit où se trouvait la blessure et aperçut un point noir.
Prenant alors une paire de ciseaux qui sortaient de chez le rémouleur, elle se mit en devoir de fendre la chair, afin d'élargir la plaie et de retirer le petit morceau d'acier qu'elle supposait devoir s'y trouver.
Cette opération la fit effroyablement souff'rir, et sans résultat car elle ne trouva rien.
La main entlait de plus en plus et la tache noire grandissait.
La blanchisseuse versa sur son doigt quelques gouttes de vinaigre.
A une sensation de brûlure d'une acuité prodigieuse succéda un moment de calme.
Croyant tout fini, elle voulut se remettre au travail, mais il lui fut impossible de continuer.
Des frissons d'une nature bizarre lui glissaient sur le corps.
Elle but un verre de vulnéraire.
Les frissons disparurent.
— Allons, ce ne sera rien... — pensa la pauvre femme.
Et elle s'assit dans un coin de sa boutique, se sentant lourde, engourdie, incapable de se mouvoir.
Quelques heures se passèrent ainsi.
Quand arriva le soir, l'enflure de la main avait gagné le bras et montait jusqu'au coude.
La veuve Perrot prépara un cataplasme et le plaça sur sa main brûlante. — Le doigt piqué était devenu tout noir.
Elle pria une des ouvrières de fermer la boutique à sa place et se coucha brûlée par la fièvre, ce qui n'empêchait pas son corps d'être froid comme du marbre.
Vers onze heures du soir, il lui sembla que sa tête devenait énorme.
Le délire s'empara d'elle, puis à ce délire succéda une prostration absolue qui dura deux ou trois heures.
Quand elle sortit de cette prostration, la malheureuse femme battit l'air de ses deux mains et fit des elforts inouïs pour appeler à l'aide, mais on eût dit qu'un cercle de fer étrcignait sa gorge dont aucun son ne pouvait s'échapper.
Elle rftlait. — Elle étoufiait. — D"eHVoyables convulsions tordaient ses membres.
Brusquement le riVle cessa. — Les membres se raidirent.
La vieille blanchisseuse était morte.
Au matin, les ouvrières arrivant pour leur travail, trouvèrent la boutique fermée.
Elles frappèrent sans qu"on leur ouvrît. — Elles appelèrent et n'obtinrent aucune réponse.
La concierge, prévenue, alla chercher le commissaire (]ui lit ouvrir la porte par un serrurier.
Dans la chambre à coucher, on se trouva en présence d'un spectacle hideux.
Le cadavre de la veuve Perrot, étendu en travers du lit, était noir et monstrueusement gonflé.
Un médecin, mandé en toute hâte, déclara après examen que la veuve Perrot avait succombé aux suites de la piqûre d'une mouche charbonneuse, et qu'il était urgent de procéder à l'ensevelissement, eu égard à l'état de décomposition du corps.
Le commissaire alla lui-même à la Préfecture chercher l'autorisation nécessaire, et quelques heures plus tard on inhumait la morte au cimetière Montmartre sans qu"aucun des membres de la famille, dont on ignorait les adresses, ait pu être prévenu.
Le lendemain maliu, une uote envoyée par la Préfecture aux journaux parisiens fut insérée dans les faits-divers et racontait la tin tragique de la vieille blanchisseuse de la rue Gareau.
Juste à l'heure où le convoi, suivi seulement par quelques ouvrières blanchisseuses, sortait de la maison mortuaire, un homme d'une quarantaine d'années, portant la moustache impériale, les cheveux taillés ras, la mine et les allures d'un ancien militaire, vêtu de noir et coilfé d'un chapeau à haute forme, se présentait à la porte de l'hôtel de la rue Lobineau où demeuraient Jeanne Dessourdy et sa fille.
La maîtresse de la maison meublée, assise près de la fenêtre, travaillait à un ouvrage de couture.
Elle se leva en voyant l'homme que nous venons do décrire et lit deux pas à sa rencontre.
— Monsieur dé.sire .' — lui demauda-l-elle.
— Visiter votre livre de police... — répondit le nouveau vi-nu d'un ton sec, en tirant de son portefeuille une carie d'inspecteur de la Sûreté et en la mettant sous les yeux de son interlocutrice.
La logeuse fit sa révérence la plus humble et s'empressa de prendre dans le casier appliqué au mur un grand registre relié qu'elle plaça tout ouvert sur le bureau.
Le nouveau venu alla droit au dernier feuillet rempli, et suivit attenlivement des yeux et du doigt la liste des noms en commençant par le dernier inscrit.
Tout à coup il s'arrêta, l'index posé sur un nom.
— Enfin! — murmura le nouveau venu assez haut pour être entendu. — Ce n'est pas malheureux!... Voilà assez longtemps que nous la cherchons!...
La maîtresse d'hôtel se pencha vers le livre afin de voir le nom.
— Jeanne Dessourdy... — dit-elle ensuite non sans une inquiétude manifeste. — Vous cherchiez cette femme, monsieur l'inspecteur.'
— Oui.
— Est-ce que ce serait une voleuse?
— Il m'est interdit de vous répondre pour quelle cause la Préfecture est en quête de Jeanne Dessourdy, et je vous prierai même de rester muette au sujet de la démarche que je fais ici...
— Suffit! compris, monsieur l'inspecteur... — Vous pouvez compter sur mon dévouement pour l'administration...
— Depuis combien de temps Jeanne Dessourdy est-elle chez vous?
— C'est écrit sur le registre... — Depuis bientôt un mois...
— Que fait-elle?
— Rieu.
— Comment, rien? Elle a donc de l'argent?
— llélas ! non, la malheureuse! Elle est pauvre à n'avoir pas de pain à manger. Elle ne peut seulement pas me payer ses semaines de location...
— Et vous lui faites crédit?
— Je suis assez faible pour ça... Non pour elle, car c'est une pécore qui ne me revient guère... Ça n'a pas le sou et ça se donne le genre d'être fière, mais pour sa petite fille.
— Ah! elle a sa petite fille avec elle?
— Oui, une pauvre mignonne qui reste le ventre vide plus souvent qu'à son tour!
— Pourquoi Jeanne Dessourdy ne travaille-t-cUe point?
— Elle a cherché de l'ouvrage partout, mais le commerce va si mal qu'elle n'a rien trouvé... — Elle porte ses frusques au Monl-de-Piété, bi'ibe par bribe, pour manger, mais je crois bien que c'est fini à cette heure et qu'il ne lui reste absolument que la robe qu'elle a sur le dos... — A cause de l'enfant ça me fait grandement pitié, mais je ne suis pas riche... j'ai besoin de tirer parti de tous mes locaux, payant moi-même
très cher la location, et si à la fin de la sf-maino elle ne peut pas me donner mon dû, il faudra bien me décider à la mettre à la porte.
— Un instant! — dit vivement Tinspecteur. — Voilà qui ne ferait point notre affaire... — Nous tenons à ne pas la perdre de vue... — La semaine finie, accordez-lui encore huit jours de crédit... l'administration vous en tiendra compte... — Dici là, on aura pris des mesures à son égard...
— Mais si elle s'en allait d'elle-même, car je ne puis la garder prisonnière?...
— Naturellement. — Eh bien! dans ce cas, il faudrait la faire suivre afin de savoir où elle va... — Je passerai chaque jour ici m'informer s'il y a du nouveau.
— Monsieur l'inspecteur, comptez sur moi.
— J'y compte et, agissant au nom de l'administration, je vous prie de prendre ceci pour vous indemniser de votre location non payée et des démarches que vous pourriez faire...
En même temps l'agent de la Sûreté tendait à la logeuse un billet de cent francs qui fut accueilli par un sourire et une révérence.
— Maintenant, — continua-t-il, — j'ai besoin de voir cette femme...
— Sous quel prétexte vous mener chez elle sans qu'elle se défie?...
— Sous le prétexte le plus simple... — Donnez-moi comme inspecteur de la salubrité faisant la visite réglementaire dans les garnis.
— C'est juste... impossible de soupçonner le truc... d'autant que, pour rendre la chose plus vraisemblable, jo vous ferai visiter aussi d'autres chambres du même étage... — Venez, monsieur l'inspecteur...
La logeuse et le représentant de Vadminislrruion gravirent l'escalier et arrivèrent à l'étage que Jeanne habitait.
— C'est là... — Frappez et annoncez— moi...
Au premier coup frappé, aucune réponse ne fut faite. — La logeuse ayant heurté de nouveau, une voi.x faible demanda depuis l'intérieur :
— Qui est là?
— Moi, la maîtresse de la maison... — répondit la logeuse. — (Vest un inspecteur de la salubrité qui visite les logements... Veuillez ouvrir...
Au bout d'une seconde la porte tourna sur ses gonds' et Jeanne, paie, défaite, presque méconnaissable, parut sur le seuil.
— Ma fille est malade et vient de s'assoupir, — murmura-t-ellc. — je vous en prie, monsieur, ne faites pas de bruit!...
L'agent, sans répondre, entra dans la chambre et jeta un regard sur le lit. Amaigrie comme sa mère, mais lo visage empourpré par la fièvre, Lina dormait.
L'agent, volontairement ou par mégarde, heurta du pii;d une chaise.
— Maladroit que je suis! — lit-il.
976 LE MARCHAND DE DIAM.\NTS
Lina, réveillée par le bruit, se dressa sur son séant. Jeanne s'élança vers elle et l'enveloppa de ses bras pour cacher sa maigreur.
— Maman, j'ai faim... — balbutia la petite fille. Vivement sa mère lui appuya la main sur les lèvres.
L'agent, après avoir écrit ou fait semblant d'écrire quelques notes sur un carnet tiré de sa poche, sortit de la chambre suivi de la logeuse qui referma la porte et dit à voix basse :
— Elles meurent de faim...
— Allons donc! — répliqua l'homme. — La petite a encore ses boucles d'oreilles... il y a pour trois francs d'or, au moins... avec ça, on mange...
— Ne vous intéressez pas à ces gens-là, croyez-moi... — Je ne puis m'oxpliquer, mais vous regretterez un jour d'avoir eu le nom de cette femme inscrit sur le registre de votre hôtel ! — N'oubliez rien de ce que je vous ai dit, ma chère dame, et souvenez-vous que la moindre indiscrétion vous porterait un grand préjudice.
Après ces derniers mots qui laissèrent la logeuse terrifiée, l'inspecteur quitta l'hôtel.
A l'angle de la rue Lobiiieau une voiture l'alteiulait. Il y monta en jetant au cocher ces mots :
— Rue de l'École-de-Médecine...
Cinq minutes plus tard la voiture faisait halte et ce n'était point l'inspecteur de la Sûreté qui en descendait, mais William Scoot sous le travestissement de l'ouvrier gaînier Le Bourguignon.
11 se rendait à la Chope d'Argent où il entra.
Retournons à l'hôtel de la rue Lobineaii.
Pour la seconde fois Lina, jetant ses bras autour du cou de sa mère qui rem])rassait, répéta :
— Maman, j'ai faim...
Jeanne ne pouvait plus pleurer.
Comme celles de Marie- Antoinette, la reine martyre, ses larmes étaient taries.
Elle concentrait en elle-même son désespoir devenu morne, silencieux.
— Un peu de patience, ma mignonne... — fit-elle d'une voix sourde.
— Tu dormais, je ne voulais pas te quitter... Tout à l'heure j'irai chercher du pain.
En parlant ainsi, elle explora la chambre d'un regard épouvanté. La maîtresse d'hôtel avait eu raison de l'affirmer, il ne lui restait plus rion à engager... Rien... rien... rien...
— Allons, c'est la fini — pensa-t-elle eu joignant les mains et en les
LE MARQIAND DE DIA.NLOTS
Il lira, du sa pucliu un [jaciuct d'aiguilles, ul li's pluula dans la chair in puUefaclion.
appuyant sur le côlé yauchc de sa poilriuo où elle suiilail sou cujur battre douluurouseineiit.
Et de nouveau elle ruj^arda sa lilli; (|iii venait de retomber eu arrière en abaissant seï paupières sur ses prunellee où luisait le feu de la lièvre.
Lesx yeude Jeanne tixèrent alors les petites boucles d'or qui pendaien t aux oreilles de Lina.
In frisson efUeura sa eluiir.
LiV. 123. KKOY, WlUur '23
978 LE MARCHAND DE DlAM.\iN'TS
Dix fois déjà elle les avait contemplées, ces boucles doreilles, et dix fois elle avait eu la pensée de les prendre, mais l'enfant les aimait et elle ne s'était point senti le courage de les lui enlever.
A cette heure, l'hésitation cessait d'être possible.
Elle se pencha sur le lit et essaya de détacher les humbles bijoux.
Sa main tremblait.
Lina ouvrit les yeux.
— Mignonne chérie, — lui dit Jeanne d'une voix brisée, — soulève un peu ta tête... Je vais t'ôter tes boucles d'oreilles... Elles te fatiguent...
L'enfant, engourdie par la fièvre, obéit inconsciemment et la mère rtira les boucles en se demandant avec amertume:
— Qu'ai-je fait à Dieu pour être si cruellement punie?... — Il n'y a dans ma vie qu'une seule faute grave, mon lâche amour pour un misérable... Quelle expiation!...
Elle enveloppa les boucles d'oreilles dans un papier, sortit et descendit péniblement l'escalier.
Une fois dans la rue c'est à peine si elle put marcher.
Une sorte de vertige hantait son cerveau. — Ses jambes se dérobaient sous elle.
Avec de grands efforts elle se traîna jusque chez le bijoutier le plus proche à qui elle tendit le papier qui renfermait sa dernière ressource.
— Monsieur, — lui dit-elle d'une voix à peine distincte, — faites un acte de charité... Ce sont les boucles d'oreille de ma petite fille... Nous mourons de faim toutes deux...
En prononçant ces mots, le rouge de la honte montait au front de la malheureuse femme.
Le bijoutier la regarda avec compassion.
11 ouvrit le papier, en tira les pauvres bijoux, les plaça dans une petite balance et les pesa.
— Je puis en ollrir quatre fiMucs... — fit-il ensuite, — acceptez-vous'.' C'était un homme consciencieux et bon. — Il donnait cinquante centimes
de plus que la valeur réelle.
— J'accepte, monsieur... — répondit Jeanne tremblante.
Après avoir écrit son nom et sa demeure, le bijoulier lui remit quatre francs.
Jeanne remercia et sortit. — Elle emportait quelques heures d'existence pour elle et pour son enfant.
LE MARCHAND DE DIAMANTS 97fl
Le dimanche étail arrivé.
La demie après onze heures du malin sonnait à peine que Paul Béraud se promenait déjà, avec l'ouvrier gaînier Bourguignon, devant l'hospice de la Charité, attendant impatiemment l'heure des visites.
— Pas encore midi ! — murmurait-il toutes les minutes.
— Voyons, voyons, mon garçon, ne vous impatientez pas! — répliqua l'Irlandais. — On vous ouvrira la porte en temps utile, que diable!...
— Je voudrais savoir à quoi m'en tenir...
— Vous le saurez bientôt...
— Ce médecin lui a-t-il parlé? — Lui a-t-il fait comprendre que c'est dans son intérêt qu'on veut l'enlever de l'hôpital?
— Soyez sans inquiétude... Le médecin aura préparé le terrain... C'est un brave homme qui ne demande qu'à rendre service... — Il croit fermement d'ailleurs que l'humanité et les sentiments de famille sont vos seuls guides... — Tout ira bien... Vous guérirez Victorine, et, une fois guérie, celle qui vous devra le salut n'aura rien à vous refuser...
Midi sonna.
— Enfin, voilà l'heure! — s'écria Paul, puis il ajouta en s'adressant au pseudo-gaînier : — Oii m'atlcndrez-vous?
— Sur le trottoir, en fumant des cigarettes...
Paul s'élança dans l'hospice et, après le rapide examen auquel sont soumis les visiteurs, il se dirigea vers la salle Sainte-Claire.
Son cœur battait avec violence.
Nous prenons sur nous d'affirmer que celui do Victorine ne battait pas moins fort.
bt'puis que le docteur avait parlé de Paul ;"i la malade, depuis qu'il lui avait fait part des intentions du jeune homme à son égard, un revirement soudain et complet s'était opéré dans l'esprit de Victorine, alfaiblie [lar l'isolement, par la souffrance et par l'épouvante do |la mort sur un lit d'hôpital.
La femme d'Eugène Loiseau se demandait si elle ne devait pas accepter les offres généreuses de Paul, mais elle se sentait arrêtée par un reste de pudeur instinctive.
Si lAche, si odieux, si misérable que fut Eugi-ne Loiseau, il était son mari devant Dieu et devant les hommes.
Ne commettrail-olli' point ime action coupable en acceptant les secours
de Paul Béraud par qui elle se savait aimée, et qu'on pourrait croire son amant?
Ceci ne l'empêchait pas d'attendre avec impatience et avec anxiété le jour des visites.
St»n cousin viendrait-il? — Serait-il animé toujours des mêmes intentions?
Victorine allait mieux, quoique bien faible encore.
Sur sa demande, une infirmière l'aida à se vêtir du costume de la maison, le seul qui fût à sa disposition, car nos lecteurs doivent se souvenir qu'on l'avait apportée à l'hospice évanouie et presque nue.
Une fois habillée elle s'assit au chevet de son lit, les regards tournés vers la porte de la salle.
La première personne qui parut, lorsque cette porte s'ouvrit, fui Paul Béraud.
La jeune femme sentit tout le sang de ses veines monter à son visage, et les battements de son cœur devinrent si tumultueux qui lui sembla près de s'échapper de sa poitrine.
Paul pressa le pas et sa figure s'illumina d'une sorte de rayonnement.
— Victorine, chère Victorine, — dit-il d'une voix basse et ardente, en lui serrant les mains, — vous avez pu vous lever...
— Oui, — répondit-elle, — j'ai voulu essayer mes forces, mais je suis fatiguée déjà.
Après une pause, elle continua :
— Ainsi, vous êtes revenu...
— Douliez-vous donc que je dusse revenir? — demanda Paul. — Pouviez-vous supposer que vous ayant retrouvée, vous ayant vue doublement souffrante de votre mal et de votre isolement, je ne reviendrais pas?... — Ma pensée vous appartient tout entière... je ne vis que par vous et pour vous!... — Je donnerais une part de mon existence, et de grand cœur, pour vous savoir complètement remise...
— Merci, mon ami... — murmura la jeune femme d'une voix très faible. Mais vos vœux ne seront point exaucés... — J'ai été frappée à mort, voyez-vous... je sens la vie s'en aller de moi.
— Ce n'est pas ce que dit le médecin, — s'écria Paul. Victorine leva sur lui ses grands yeux.
— Oui, c'est vrai, vous l'avez vu... — reprit-elle.
— Je l'ai vu... — répondit le jeune homme, heureux d'apprendre que le docteur avait parlé. — Oh! pardonuoz-moi celte démarche, mais vous sachant si malade, pouvais-je hésiter devant les moyens, quels qu'ils fussent, de vous sauver?... — Ils ne sont pas nombreux, ces moyens... 11 n'en existe qu'un... vous arracherjde cette maison où l'isolement, l'aban-
don, l'effroi, vous tueraient, de cette maison où, après une agonie solitaire, les tables de l'amphithéâtre réclament le corps à peine refroidi I...
La jeune temme, secouée par un frisson nerveux, cacha son visage entre ses mains.
— Tout cela m'épouvantait autant que vous, — continua Paul, — je suis allé trouver le docteur et je l'ai supplié de me dire la vérité, quelle quelle fût... Voici textuellement sa réponse : — « La jeune femme qui vous intéresse peut être sauvée, mais à la condition qu'elle jouira d'un repos d'esprit complet et qu'elle ne verra plus autour d'elle les murs de l'hôpital. » — Je lui ai demandé alors d'insister auprès de vous pour vous faire accepter les propositions que je viens aujourd'hui vous adresser.
« Victoriue, je vous aime, je vous aimerai toujours, mais, je vous le jure sur mon amour lui-même, ce qui est pour moi le serment le plus sacré, dans mon profond désir de vous rendre cà la vie et au bonheur, il n'y a rien de ces emportements sensuels qui m'affolaient jadis auprès de vous et vous faisaient rougir...
« Une fois hors d'ici, une fois sauvée, vous serez maîtresse absolue de vos actions... — si vous m'ordonnez de m'éloigner de vous, je m'éloignerai, sinon sans un profond chagrin, du moins sans murmure... — j'aurai la soumission d'un esclave... — C'est la vérité, cela, Victorino, l'absolue vérité... vous pouvez, vous devez me croire !
« J'ai cherché et trouvé pour vous le plus charmant asile, une petite maison de campagne au bord de la Marne.
« C'est là que je vous conduirai si vous y consentez; et pourquoi refuseriez-vous?
« Là je mettrai près de vous une femme sùro et dévouée qui s'occupera des détails matériels de l'existence, mais je serai là, toujours là, pour veiller sur vous, pour vous entourer de ces mille petits soins que le dévouement seul inspire...
« Vous aurez le grand air, le joyeux soleil, l'eau verte courant sous les grands arbres, les chants des oiseaux, et les tieurs...
« Ne comprenez-vous pas que c'est la convalescence rapide, la santé reconquise, l'oubli du passé mauvais, l'espoir de l'avenir meilleur.'...
Victorine, tout en écoutant ces paroles prononcées avec une émotion sincère, avait laissé tomber la tète sur sa poitrine.
Elle la releva quand le jeune homme eut cessé de parler et dit eu le regardant :
— Uui, vous av(;z raison, et tout .cela est vrai, mais je de peux pas accepter...
— Pourquoi? — qui vous en empêche? — n'êles-vous point libre?
— Non, je ne suis point libre... je suis mariée... — je n'ai pas le droit
d'aller habiter une maison où vous vivrez auprès de moi... où vous passerez pour mon amant...
— Taisez-vous 1 taisez-vous! — fit Paul impérieusement. — Croyezvous donc qu'il vous reste des devoirs à remplir envers le misérable dont vous portez le nom?... — Mariée? vous ne l'êtes plus! — Votre mari par sa conduite a brisé les liens qui vous unissaient! — Je ne voulais point parler de lui! — Vous me contraignez à le faire... Eh bien soit! — A l'homme qui vous a réduite à la misère et par ses traitements infâmes jetée sur un lit d'hôpital, vous ne devez que de la haine et du mépris!... — Croyez-moi, Victorine, le passé est bien mort!... Une vie nouvelle doit commencer pour vous en ce moment! — Laissez-vous vivre.
Il se fit un silence de quelques secondes.
Paul Béraud rivait ses yeux sur le visage de la convalescente, espérant y découvrir quelques indices de l'impression que ses paroles venaient de produire.
Tout à coup Victorine demanda, sans regarder son interlocuteur :
— Est-ce loin de Paris, l'endroit où vous désirez me conduire?
— Non, tout près... à Saint-Maur, sur les bords de la Marne... — répondit Paul triomphant, car il trouvait dans la question qui lui était adressée la preuve de sa victoire.
— C'est une petite maison isolée?
— Oui, complètement isolée... Avec un joli jardin entouré de murs, excepté du côté de la rivière... — Vous verrez comme vous y serez heureuse... — Je me trouve en ce moment en congé. — Pendant un mois, je pourrai rester sans cesse auprès de vous, ne faisant que de courtes absences pour venir à Paris... — Je vous entourerai de tant d'affection qu'il vous faudra bien comprendre que, pour la première fois, vous êtes aimée... véritablement aimée... — Vous trouverez en moi un frère... rien qu'un frère... A vous seule il appartiendra de décider un jour, après une longue épreuve, si vous voulez me rendre plus heureux...
La jeune femme ne répondit pas.
Elle songeait.
Au bout d'un instant, elle parut faire un effort sur elle-même et balbutia :
— Si j'accepte, vous ne me parlerez jamais de votre amour sans que je vous l'aie permis?
— Jamais !
— Vous me le jurez?
— Je vous 1(> jure... J'attendrai que vous me disiez vous-même « l'aiil je mm aime! »
— Eh bien...
Victorine s'iiitenompit de iiouvau.
— Eh bien! quoi? — fil Paul vivement, — vous acceptez, n'est-ce pas?
— Oui...
Ce mot unique fut prononcé d'une voix faible comme un souftle. Le jeune homme saisit les deux mains de la femme d'Eugène Loiseau, et les pressa dans les siennes en murmurant :
— Ah I que vous me rendez heureux ! . . .