XL VI
— Vous songez à tout, en effet, je le vois... — fit Arnold en souriant.
— Oui... oui... je suis assez malin... — répliqua le vicomte d'un air de contentementparfait de lui-même, — vous verrez... — A propos, je quitterai Paris mercredi pour un petit voyage.
— Ah! ah! — Et où irez-vous?
— Tout simplement passer quelques jours à Monaco. — J'ai l'intention de faire sauter la banque. — Hier samedi mon homme d'affaires a obtenu mon envoi en possession de l'héritage maternel. — Je compte l'expédier demain à votre maison de banque... il réglera avec vous et touchera mes fonds.
— Nous serons à sa disposition. — El Mélanie Gauthier, qu'en faitesvous?... — L'emmènerez-vous à Monaco?
— Jamais de la vie ! — Elle ne se doute pas de ce voyage, mon excellent bon!... — Une fois là-bas je lui écrirai, et je ferai mettre ma lettre à la poste quelque part, dans les environs, afin ([u'elle ignore où je suis et qu'elle ne puisse venir me rejoindre.
— N'avez-vous rien à craindre d'elle?...
— Jiah!... tout s'arrange avec les femmes, pourvu qu'on ait un peu de finesse et de tact...
De nouveaux invités interrompirent, eu arrivant, l'entretien d'Arnold Desvignes et du vicomte de Nervey.
On se mit à table à midi précis, et après le déjeuner, qui se prolongea jusqu'à près de trois heures, les dames se promenèrent dans le parc en causant avec Angélique.
La jeune lille, quoiqu'elle eût l'âme singulièrement triste, semblait, à force de volonté, avoir oublié ce jour-là toutes ses préoccupations.
Le dîner devait commencer à sept heures et se prolonger fort tard. — Quelques-uns des invités parisiens avaient accepté pour la nuit l'hospitalité de Verrière, d'autres comptaient rentrer à Paris par le dernier train. — Quant aux propriétaires des environs, tous, ou du moins presque tous, étaient possesseurs de voitures.
Pendant l'après-midi Arnold avait été présenté par son associé ;ï bon nombre de gens honorables, dont le misérable s'était immédiatement acquis les bonnes grâces avec son adresse habituelle.
Au diner, qui fut merveilleux, il occupait la place voisine de celle d'Angélique, auprès de laquelle il fut plus qu'empressé, ce qui ne pouvait manquer d'attirer l'attention générale.
— Ce doit être un repas de fiançailles, — se disaient les convives les uns aux autres. — Vous verrez qu'au dessert on nous annoncera le prochain mariage...
Cette attente ne fut pas trom|iée.
Lorsque la bonne chère, les vieux vins des premiers crus et surtout les grands vins mousseux de Champagne et de la Moselle frappés eurent porté à son comble l'animation et rendu les convives presques bruyants, Verrière jugea le moment favorable pour le coup de théâtre, de fort mauvais goût d'ailleurs, qu'il avait préparé et grâce auquel il comptait forcer la main d'Angélique.
Il se leva et ht un geste indiquant (ju'il voulait parler.
Le plus profond silence s'établit aussitùt.
— Mesdames et messieurs, — commença-t-il, — vous qui me faites l'honneur d'être mes convives et la joie d'être mes amis, je vous ai réunis aujourd'hui pour vous annoncer une nouvelle qui vous intéressera, je l'espère, car je crois pouvoir absolument compter sur vos sympathies, comme vous pouvez compter sur les miennes...
Un murmure approbateur accueillit ces paroles. Le banquier continua :
— Un grand événement va bientôt s'accomplir dans ma famille... Un de ces événements qui remplissent de la joie la plus vive le cuMir d'un père vraiment digne de ce nom...
Ici, nouveau murmure, mais de curiosité cette fois.
Sœur .Marie regarda sa cousine qui pAlissait.
Toutes deux pressentaient le coup terrible (lu'elh's allaient recevoir.
— C'est à un repas de fiançailles ipic \ons assistez... — poursuivit Verrière.
A celle phrase prévue, le murmure devint tlaltenr. La p;\leur d'.Vngélique augmfnla.
— Hientùt, mesdames et messieurs, — acheva le maître de la maison, — je vous réunirai de nouveau, mais celle fois pour assister au mariage de mil chi-re fille avec mon associé Arnold Desvignes !
L'n hiirrah s'éleva autour de la table.
On battait des mains.
Des voix confuses se mêlaient dans un concert di" félicitations.
990 LE jMARCHAND DE DIAMANTS
Arnold s'était levé à son tour et saluait d'un air profondément ému.
La religieuse tremblait de tout son corps.
Angélique, défaillante, aurait voulu crier, protester; mais il lui fut impossible d'articuler un seul mot.
Son silence fut mis sur le compte d'une émotion facile à comprendre dont personne ne s'étonna.
— Les lâches! — pensait-elle. — Ils ont profité de la réunion de tout ce monde pour essayer do forcer ma volonté!... — ils n'y parviendront pas 1...
Ce qui précède a)'ant eu lieu presque à la fin du dîner, on se leva bientôt de table et on passa au salon.
Les dames entouraient la pauvre Angélique et la complimentaient, sans se douter que leurs paroles étaient pour elle autant de coups de poignard en plein cœur...
Les musiciens étaient installés sur une estrade dans les jardins illuminés.
Les airs joyeux des quadrilles, des polkas et des valses commençaient à retentir au milieu des fleurs des corbeilles et des verdures du parc.
Tout le monde se dirigeait vers la sauterie champêtre organisée sous les grands arbres.
A un moment donné Angélique et sœur Marie se trouvèrent isolées dans le salon avec une jeune fille, amie d'enfance de M"= Verrière.
Arnold, depuis le jardin, vit le groupes des trois femmes, et s'approchant de Georges de Nervey qui, ayant voulu fumer une cigarette, toussait de la façon la plus lamentable, lui glissa dans l'oreille ces deux mots :
— Je crois que voici le moment...
Georges fit de la tète un signe aftirmatif, et quand sa toux fut à peu près finie se dirigea vers Angélique.
— Ma chère cousine, — lui dit-il. — me permettez-vous de venir à mon tour vous féliciter au sujet de la nouvelle ijue mon oncle vient de nous apprendre...
La jeune fille avait accueilli Georges avec un pâle sourire.
En l'entendant parler, son sourire s'éteignit et son visage devint sombre.
De Nervey s'en aperçut à merveille, mais il tenait à s'acquitter de sa mission jusqu'au bout et il poursuivit :
— Je connais depuis peu de temj)s M. Desvignes; néanmoins mes rapports avec lui m'ont permis de me faire une opinion sur son compte. — Je le tiens pour un parfait galant homme, un gentleman accompli... — Tout le monde est d'ailleurs de mon avis, et je prends une part bien vive et bien sincère, ma chère cousine, à la complète allégresse que vous ne pouvez manquer d'éprouver... — Ah! vous êtes de celles à qui l'avenir réserve beaucoup de bonheur.
LE MARCHAND DK DIAMANTS Kitl
'■ — Merci de vos félicitations, mon cousin... — répondit Angélique d'un ton glacé, — quant à l'avenir, nul ne le connaît et nul ne sait ce qu'il nous réserve...
— .\h! parbleu, ma cousine, vous avez bien raison!... — Personne ne peut se douter de ce qui lui pend à l'oreille!... — Tel qui se croit de longs jours à vivre n'a peut-être devant lui que quelques heures!... — On fait des rêves de n'importe quoi, rêves d'amour ou d'ambition... On appelle le bonheur... on appelle la gloire... et c'est la mort qui vient... — Ça arrive tous les jours, ces choses-là, et dans toutes les familles... J'en pourrais citer cent exemples... Je n'en citerai qu'un... Noire pauvre parent...
Angélique sentit son cœur se serrer.
— De qui parlez-vous donc? — demanda-t-elle d'une voix tremblante.
— L'ignorez-vous? — Je parle du cousin Kmile Yandame...
— Mon Dieu! Que lui est-il arrivé?...
— La chose du monde la plus fAcheuse!... — 11 est mort.
— Mort!... — répétèrent à la fois la religieuse et M"'' Verrii;re, frappées d'une commotion pareille. — Mort!... c'est impossible!
— Ce n'est que trop possible, au contraire!... Ce n'est même que trop certain! — Ah çà! mais vous ne lisez donc pas les journaux?
— Nous lisons chaque jour les nouvelles du Tonkin... — répliqua vivement la religieuse. — Le nom de M. Yandame n'y figurait pas, j'en suis sûre.
— Naturellement, puisque ce pauvre Emile n'était point embanjué!... Il est mort du choléra, à Toulon...
— Cest faux! C'est faux! — balbutia Angélique, dont un tremblement nerveux agitait le corps et dont le visage décomposé faisait mal à voir. — Je vous dis que c'est faux!
— Hélas! — c'est officiel!... — Douter serait folie !... et, tenez, j'ai par hasard sur moi le numéro où se trouve la liste des officiers victimes du fléau... — La voici... — Lisez vous-même...
Il tira le journal de sa poche et le déplia.
La religieuse le saisit, mais .Vngélique le lui arracha des mains et jota les yeux sur l'endroit que Georges lui désignait du doigt.
D'un fpil hagard, elle parcourut les lignes.
Soudain la feuille s'échappa de .ses doigts tremblants.
Elle poussa un cri sourd, et de toute sa hauteur s'aliattit évanouie sur le parquet, avant que sœur Marie et la jeinie lille amie eussent pu s'élancer pour la soutenir.
Depui.'t le dehors, on avait entendu le ni d Wngélique, ou avait vu la chute.
Plusieurs personnes rentrèrent précipitamment dans le salon, et parmi elles Arnold Desvi,e:nes.
— Que se passe-t-il donc?... — demanda-t-il en jouant l'épouvante.
— Rien de grave, monsieur, du moins je l'espère... — répondit la religieuse. — Angélique vient d'éprouver un malaise subit dont la grande chaleur sans doute est la cause... — Envoyez-nous des domestiques, je vous prie...
— Inutile !... — répliqua Desvignes.
Et prenant la jeune fille inanimée dans ses bras, il s'élança hors du salon, suivi de sœur Marie.
Cet incident avait fait naître parmi les invités un sérieux désarroi.
On attendait des nouvelles avec anxiété.
Au bout de deux ou trois minutes, Arnold reparut.
— Ce ne sera rien... — dit-il, — une simple syncope. — M"'' Verrière est convalescente et cette journée de fête Ta fatiguée beaucoup. — H suffira d'un peu de repos pour la remettre...
Le malaise d'Angélique était plus sérieux qu'Arnold ne venait de le dire et que le crurent les invités de Verrière lui-même.
Sœur Marie, sans en prévenir qui que ce fût, avait envoyé chercher le médecin de Malnoue.
Dès qu'il arriva, et il ne se fit point attendre, on le conduisit à l'appartement de la fille du banquier.
Vers huit heures du matin, William Scoot prenait le train à la gare de Vincennes et descendait à Saint-Maur-les-Fossés.
Là il se mit en quête d'une femme de ménage qui pût chaque jour consacrer cinq ou six heures de son temps à donner des soins à une convalescente et à mettre de l'ordre dans le chalet loué par lui pour Paul lîéraud et pour Victorine.
Il trouva sans jicine cette femme et la conduisit immédiatement au chalet.
C'était l'heure problable de l'arrivée de Paul et de la convalescente.
L'ex-cmployé du Crédit lyonnais et de la maison Verrière et Desvignes, avait dès le matin fait le guet devant l'Hospice de la Charité, attendant l'arrivée du docteur Richard.
A huit heures et demie précises celui-ci s'apprêtait à franchir la grille, quand il fut abordé ])ar Paul Réraud qu'il reconnut.
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— Votre présenco me prouve, — lui dil-il, — que vous avez vu voire parenle et obtenu gain de cause — Je vais signer son l'.ival. — Vous désirez sans doute l'emmener ce matin ;'. ..
— Si c'est possible, oui, monsieur le docteur...
— C 'est possible et facile... — Vous avez une voilure/
— Oui, un grand liarre et des vrlemenls.
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— Prenez ces vêtements et suivez-moi... — Vous les remettrez à une infirmière, et vous attendrez dans mon bureau où je vais vous conduire.
Une demi-heure plus tard Yictorine, soutenue par rinlirmière qui l'avait aidée à s'habiller, venait retrouver Paul.
A la vue du jeune homme elle sentit son cœur se gonfler, et un flot de larmes coula sur ses joues.
Paul lui prit les mains.
— Pourquoi pleurez-vous, mon amie? — murmura-t-il à son oreille. — C'est le bonheur qui va commencer pour nous...
Et lentement, bien lentement, car elle était d'une faiblesse extrême, il la conduisit à la voiture qui devait les mener à Saint-Maur.
William Scoot, ou plutôt le pseudo-gaînier Le Bourguignon, attendait leur arrivée sur le seuil du chalet.
— Venez prendre possession de votre petit paradis, madame, — dit-il à Yictorine. — Tout est prêt pour vous recevoir... — Nous n'avons plus qu'à nous mettre à table...
Paul présenta l'Irlandais comme le plus dévoué. de tous ses amis, et Yictorine lui tendit la main. — Elle paraissait heureuse de se voir en pleine campagne, entourée de lumière, de verdure et de fleurs.
Après le déjeuner, auquel fit honneur la convalescente à qui le médecin avait permis de manger à son appétit pour reprendre des forces, on alla s'asseoir sous les arbres, au bord de la Marne, et on causa de toutes sortes de choses, sauf de celles auxquelles pensaient exclusivement nos trois personnages.
La journée fut presque gaie.
Yers neuf heures du soir Scoot partit, laissant Paul heureux d'un triomphe qui pour lui ne faisait plus doute, et Yictorine un peu moins préoccupée de l'avenir.
Deux jours après leur installation, il retourna les voir.
La convalescence de la femme d'Eugène Loiseau faisait des progi'ès rapides.
Les cercles de bistre tracés autour de ses yeux s'effaçaient.
Les joues amaigries se remplissaient.
Des teintes légèrement rosées remplaçaient la pâleur... Les lèvres blanches devenaient rouges.
L'expression habituelle de profonde mélancolie n'existait plus que par intervalles.
La visite de l'Irlandais fut courte.
En se rendant à Saint-Maur. il avait pour but unique de s'assurer que pendant quelques jours Paul ne ijuitterait jias le chalet et ne viendrait point à Paris.