I.i: MAlîCllAM) DK DIAMANTS
Il emporta coite certitude, le jeune homme avant déclaré qu'il ne s'éloignerait pas de Victorine. ne fût-ce que pendant une heure, avant qu'elle fût complètement rétablie.
Paul Béraud se trouvait en possession dune somme de quinze à seize cents francs, et jugeait mutile de s'occuper de trouver un emploi tant qu'il n'aurait pas dépensé les deux tiers de cette somme.
Scoot se dit que le moment d'agir était venu.
A l'hùtel de la rue Lobineau, la situation n'avait fait que s'aggraver pour Jeanne Dessourdy et sa lillc.
Les quelques francs reçus en échange des boucles d'oreille de Lina étaient épuisés.
De nouveau le pain manquait.
Jeanne sentait la folie envahir son cerveau. — Le délire commençait à s'emparer d'elle. — Les vertiges et les cauchemars se succédaient.
La fièvre dévorait l'enfant. — Ses yeux devenaient de plus on plus caves; ses joues se creusaient de plus en plus.
— J'ai faim, petite mère... — bégayail-elle de temps en temps d'une voi.x presque éteinte.
Ces mots sinistres : /(// faim!... retentissaient comme un glas funèbre dans l'àme de la malheureuse mère.
Non seulement le pain manquait, mais encore la lumière.
A partir du moment où la nuit succédait au jour, il fallait passer des heures entières dans une obscurité profonde.
Si Jeanne avait possédé les quelques sous nécessaires pour acheter un boisseau de charbon, elle n'aurait pas hésité à en finir avec un martyre au-dessus de ses forces et à se réfugier dans la mort en entraînant Lina. Mais il ne lui restait rien.
Au milieu do ces pensées de désespoir, une pensée de haine se glissait.
— Et je ne me suis point vengée !... — se disait-elle amèrement. — Je n'ai pas tué le misérable qui nous tue tontes deux!...
La voix de l'enfant s'éleva, faible comme un souj)ir :
— Petite mère, j'ai faim... — balbutia celte voix.
— .\h! — cria Jeanne; affuiot!. — Si je pouvais lui donner h boii-e le sang do cet infâme I
L'idée d'un v(d traversa son esprit comme un éclair, l'i-endre les draps du lit, les cacher sous ses jupe-*, les veinlie ot rapporter dn pain...
.\u moins ainsi Lin i niangi;rait.
Jeanne repous.sa avec épouvante, avec horreur, cotli- lonlalinn.
— Non... non... — jiensa-t-olle, — pas cette honte... — .Mii'u.v vaut
90fi LE MARCHAND DE DIA:\IANTS
mendier! — l'orgueil chez une mère est un crime quand son enfant se meurt.
Elle embrassa fiévreusement Lina, qui répétait toujours, d'une voix de plus en plus éteinte : — J'ai faim... j'ai bien faim... et, la tête égarée, chancelant, pouvant à peine se soutenir, elle descendit, sortit de l'hôtel et se dirigea vers la rue de Seine.
Un passant venait à elle.
D'une main elle cacha son visage, et tendant l'autre ù l'aumône, elle murmura :
— La charité, s'il vous plaît... la charité pour l'amour de Dieu.;. Le passant continua son chemin sans répondre.
Jeanne marcha de nouveau, allant au hasard, droit devant elle, sans savoir oià, prenant des l'ues qu'elle ne reconnaissait pas, et répétant :
— La charité, s'il vous plaît... la charité pour mon enfant qui meurt de faim...
Sourde à cet appel déchirant, la foule passait indifférente. — Aucune main ne se tendait pour laisser tomber un sou dans la sienne...
La sensibilité est développée cependant à un point très haut chez les Parisiens, qui trempent de larmes leurs mouchoirs au théâtre quand ils voient jouer un drame attendrissant, — ils ont généralement bon cœur et soulagent volontiers la misère. Mais Jeanne jouait de malheur, elle ne s'adressait qu'à des gens affairés, préoccupés, distraits, ou qui venaient de donner leur aumône ailleurs, ou qui peut-être encore étaient presque aussi pauvres qu'elle-même.
La malheureuse femme se sentait épuisée, désespérée.
Cependant elle voulut faire une dernière tentative.
— Ma fille meurt de faim, monsieur... — dit-elle à un passant, — nous mourons de faim toutes deu.K !...
Cette fois le passant s'arrêta.
Il indiqua de la main la porte d'une maison et répondit :
— Entrez là, pauvre femme... on vous donnera du pain... Et il se remit en marche.
La malheureuse mère avait suivi des yeux la direction du geste. Au-dessus de la porte désignée, elle lut ces mots :
(H'.l VltlC liK I.A lîOl (HKK Dl', PAIN
Elle poussa un cri de joie.
Jadis elle avait entendu parler de ces maisons bienfaisantes ouvertes par la charité privée, mais dans son allolemenl, elle ne se souvenait plus.
Le salut était là, peut-être...
D'un pas raffermi par l'espérance, elle franchit le seuil et se trouva dans un vestibule oii veillait un homme qui lui dit :
— Entrez, madame...
Ea même temps il ouvrit une porte donnant accès dans une vaste salle garnie de tables et de bancs.
Au fond, tout près de la muraille, une sorte de grand bulfet ou de comptoir, derrière lequel étaient assises trois femmes.
Sur ce comptoir se voyait un amoncellement de pains.
Jeanne entra et timidement s'approcha.
L'une des femmes coupa un morceau de pain et le lui tendit, en l'accompai^^nant d'un sourire et de ces paroles :
— Allez vous asseoir sur un do ces bancs, madame... lloposez-vous, car vous semblez brisée de fatigue, et mangez...
XLYIII
Jeanne n'ignorait point que dans l'endroit où elle se trouvait le pain doit être consommé sur j)lace, mais elle espérait j)ouvoir emporter en cachette celui qu'elle venait de recevoir.
Elle alla s'asseoir sur un banc auprès d'autres malheureu.x au teint hâve, aux joues creuses, dont la faim tiraillait aussi les entrailles.
Il y en avait beaucoup, de ces infortunés, femmes, enfants, vieillards, hommes dans la force de l'âge que l'inconduito ou le manque de travail conduisait à la misère noire.
La charité se faisait égale pour tous.
On ne refusait à personne une iKniclirc île iiiùii.
Jeanne promena autour d'elle un regard timide et craintif, rompit un fragment du morceau qui lui avait été remis, le porta à sa bouche et le mangea, ou plutôt le dévora, avec un sentiment de jouissance qu'elle se l'eprocba.
(^esl à sa fille et non à elle-même qu'elle devait penser, l'endant quelques secondes encore, elle fit semblant de manger, puis elle glissa dans sa poche le pain presque intact et demeura immobile sur son banc pendant di.x minutes encore.
Di.x minutes!... un siècle pour elle, car en ce moment Lina l'ajqielait sans doute et répétait ces mots qui donnaient le frisson : — l'elik mire, j'ai fiiiiit!...
Enliu elle se leva et se dirigea vers la porlf.
Elle allait la pousser et sortir, mais uik; des surveillantes do la salle lu barra le jjassage, en lui disant :
998 LE MARCHAND DE DIAM.\NTS
— Ne connaissez-vous donc pas la règle de la maison, madame.' Jeanne chancela.
— La règle... — balbutia-t-elle.
— Oui... — Il vous est absolument interdit d'emporter au dehors le pain qu'on vous donne.
La pauvre mère pâlit.
Elle allait essayer de nier pout-tHre, mais la surveillante reprit aussitôt :
— J'avais les yeux fixés sur vous, mon enfant... — Je vous ai vue glisser le morceau presque entier dans votre poche...
— Eh! bien, c'est vrai, — répondit Jeanne en tendant ses mains suppliantes vers la femme qui l'interpellait, — mais par grâce, par pitié, laissez-moi emporter ce pain... C'est pour mon enfant... pour ma fille... pour ma pauvre petite fille qui .se meurt de faim comme moi...
— 11 fallait amener votre fille...
— Elle est malade... au lit... Je vous dis que la faim la tue...
La malheureuse mère tira de sa poche le morceau de pain et, le présentant à la surveillante, ajouta :
— C'est pour elle... Me le reprendrez-vous".'
— Oui, car il m'est impossible de faire autrement... — répondit, en le lui prenant des mains, la femme très émue, — la l'ègle est immuable... Nous devons la faire respecter et la respecter nous-mêmes... — Mangez ici ce pain, car vous avez grand besoin de vous soutenir, et prenez cette pièce de monnaie... Elle vous permettra d'acheter au dehors un peu de nourriture pour votre enfant...
Jeanne saisit la main généreuse qui lui tendait an secours si nécessaire et inespéré, — elle la pressa contre ses lèvres en balbutiant :
— Oh ! merci ! . . . Merci ! . . .
Ensuite, oubliant la torture de son estomac et sans même songer à consommer sur place le pain qui lui était destiné, elle s'élança au dehors.
La rue Lobineau était loin.
Enfin, après avoir marché longtemps, d'un pas aussi rapide que le lui pcirmettait sa faiblesse, elle arriva dans son quartier, entra chez un boulanger, acheta deux livres de pain, gagna l'hôtel et, s'accrochant à la rampe, gravit les marches de l'escalier.
A mesure qu'elle montait, le bonhniir dapporti'r un soulagemenl à sa fille lui rendait un peu de force.
— Lina... Lina... — fit-elle en franchissant le seuil de la chambre sans seulement refermer la porte derrière elle, — voici de quoi manger, ma chérie, ma mignonne... éveille-toi...
El rompant de ses doigts un morceau de pain, Jeanne courut au lit de renfantj!
LIl M.\I{(J1.\.\D UK diamants it99
La petite fille, la tète appuyée sur l'oreiller, les yeux clos, ne bougeait pas.
- Lina. — reprit la mère, — réveille-toi... Voici du pain...
Et, se penchant vers sa fille, elle lui mit au front un baiser.
Mais soudain elle recula livide de terreur.
Le front de l'enfant venait de lui glacer les lèvres...
Elle revint au lit et d'un mouvement brusque prit Lina dans ses bras.
Les yeux ne s'ouvrirent point.
La tète, inerte, ballotta de droite à gauche sur son épaule.
Jeanne poussa un long gémissement.
Le petit corps inanimé s'échappa de ses mains et retomba sur le lit, tandis qu'elle-même s'abattait lourdement au milieu de la chambre.
En ce moment, un homme venait de paraître dans le cadre de la porte restée ouverte.
Il était entièrement vêtu de noir, avec un ruban rouge ;i la boutonnière, et portait une moustache blanche.
En voyant Jeanne étendue sans connaissance, il se pencha vers elle et lui posa la main sur le cœur.
— Vivante... — murmura-l-il au bout d'une ou deux secondes. — Un simple évanouissement...
Se relevant alors et marchani jus(ju'au lit, il prit une des mains de la petite Lina et la laissa retomber.
— Celle-là est morte... — fit-il entirant de sa poche un portefeuille qu'il ouvrit. — Dans ce portefeuille il prit une lettre et la jeta sur le plancher.
Immédiatement après il descendit, s'arrêta au bureau de l'hùtel et dit à la logeuse :
— Je crois, madame, que vous feriez bien de monter chez une personne à qui j'apportais un secours... il lui est arrivé un accident...
— Quelle personne, monsieur?
— M"'" Jeanne Dessourdy...
— Quel accident?
— Je crois son enfant morte.
— Ah! mon Dieu !...
— Et elle-même est étendue sans connaissance sur le sol... — Tout cela est fort triste. — Voici cent francs, madame, que je vous prie de vouloir bleu remettre à cette infortunée... je reviendrai demain...
La logeuse, ahurie, [irit les cent francs. Le monsieur vêtu de noir et décoré sortit.
.Vussilùt la maîtresse de l'hùti-l ap[i(;la sa servante et de toute sa vitesse escalada avefjdie les escaliers.
.Ii'aiiiie était inanimée.
Malgré le mal que le faux agent de la Sûreté lui avait dit de sa locataire, la logeuse ne put se défendre dun serrement de cii^ur à l'aspect d'un spectacle si navrant.
— Relevez cette pauvre femme. . — commanda-t-elle à sa servante. En même temps elle s'approcha du lit.
— Hélas! oui, — murmura-t-elle, — la pauvre petite est morte... Cependant la servante, ayant soulevé Jeanne, l'avait placée sur un
siège et lui mouillait les tempes avec une serviette trempée dans l'eau.
La malheureuse ouvrit tout à coup les yeux et jeta autour d'elle un regard effaré.
Elle vit sa fille dont le visage offrait maintenant la blancheur mate du marbre, et cet asj)cct du calme absolu que la mort donne à ceux qu'elle touche, et tombant à genoux, tendit les bras vers le lit, en même temps que de sa gorge jaillissaient avec un sanglot déchirant ces mois :
— Mon enfant est morte!... Mon enfant est mortel...
— Du courage, pauvre mère... du courage... — dit la logeuse, — quand un malheur arrive, il faut se raidir. — Telle que vous me voyez, j'ai perdu deux maris... des hommes supeibes... — je me suis raidie, et me voilà... — Il est venu du monde très bien... un monsieur décoré qui vous apportait un secours...
— Un secours?... à moi?... — fit Jeanne hébétée par la douleur.
— Oui... Voici cent francs qu'il m'a remis pour vous...
Et la logeuse posa le billet de banque sur un meuble, près de la lettre que la servante avait ramassée et placée là.
— Merci, madame... merci de votre bonté, — dit la malheureuse créature.— Mais, je vous en prie, ne me parlez pas... n'essayez pas de me consoler... j'ai besoin d'être seule avec ma fille...
— Je comprends ça... je comprends ça, et je vais vous quitter... Cependant, il faudra que vous alliez faire votre déclaration.
— Oui... oui... tout à l'heure... plus tard... j'irai... Laissez-moi... Vous voyez bien que je deviens folle...
Jeanne, en effet, semblait aBolée.
La logeuse et la servante se retirèrent, laissant mère la de douleur donner un libre cours à ses larmes.
Ce fut une scène navrante, déchirante, indescriptible.
La victime de Paul Béraud couvrait de baisers et de larmes le pauvre petit corps amaigri que le froid de la mort commençait à raidir.
— Morte!... morte de faim!... — bégayait-elle avec une sorte de râle, — et maintenant qu'elle est morte... maintenant qu'on ne peut plus rien pour elle, les secours arrivent!... C'est horrible!... — Et c'est son père qui l'a tuée!... — Son père... ce monstre!... Ah! il a tué ma lille!... —
LE .MARCHAND DK lUAMANTS
luiiv ini'AiiM.ld 11.' vcilMil .!.• !<• •IM'.
I,IV. 120. y IlOY. Mil. — Rcproitiirlinn inifrriile
LE MAKCIIA.XU Ut: DIAMANTS 1003
Jusquà ce jour et jusqu'à celte heure j'avais imposé silence à ma haine... à ma soif de vengeance... maintenant rien ne me fetii'ul [ilus!... — Ma lille est morte, je veux la venger!. .
A cette crise violente succéda un somlire désespoir.
En allant et venant à travers la chambre, Jeanne s'approcha de la table sur laquelle la logeuse avait déposé le billet de banque.
— Cent francs!... murmura-t-elle. — Qui pouvait m'apporler cet argent? — Oh! quel qu'il soit, je le bénis... j'aurai du moins, gr;\ce à lui, de quoi rendn; les derniers devoirs à ma fille...
Tout à coup elle aperçut la lettre qui so trouvait à demi cachée par le billet de banque, et la prit en se disant :
— Cette lettre, sans doute, m'apprendra de qui me vient ce secours.