XLI.V
Les yeux de Jeanne se fi.xèrent d'abord sur la suscriplion, iju'i'llc lut presque à voix haute sans paraître d'abord la comprendre. Cette suscriplion était ainsi conçue :
«1 Madame Vicloriiie Loiseau,
« CHEZ MONSIEUR PAUL BÉR.IUI).
« Chalet des Saules, •I A Saiut-Maur-les-Fossés. »
Jeanne relut une seconde fois plus lentement.
Soudain la lumière se fit.
• Ses pupilles se dilatèrent, ses narines frissonnèrent, tout son corps se mit à trembler.
— Victorine... — bégaya-l-elle, — Viclorine chez Paul Héraud!... .Vli! l'infâme!... Oh! les misérables!... — Comme elle m'a trompée, cette créature!... — Ils vivent ensemble!... lis habitent sous le même toit... ils sont heureux... ils (lé|iensent l'argent ijin' m'a volé cet homme!... — Moi je suis ici pleurant près du cadavre de ma lille morte de faim par la faute de son père!... — El iJieu permet cela!...
D'une main fiévreuse elle déchira l'enveloppe, déplia la feiiilbr ipielle contenait et lut les quelques lignes suivantes :
1 Madame,
« Des renseignements, dont il seinblt- (juo vous aurii!/. du prévoir le résultat, ont été jiris sur votre compte et m obligent à vous dire que l'irré-
lOOi LK MAIU'.IIAND \)E UIA.MAXTS
uulariLé scandaleuse de voire siluatiou ne permet point de vous accorder la jdace sollicitée par vous.
« Qui pourrait sans folie conlier la direction d'un ouvroir à une femme avant, comme vous, abandonné son mari pour vivre avec un amant!
<> Salutations. »
La signature était illisible.
— Ahl — murmura Jeanne, — à elle maintenant les refus, les humiliations, les mépris!... C'est Dieu qui commence à me venger... Mais d'où vient donc celle lettre?... Comment se trouve-l-elle là, sur celte table;' Qui l'a apportée?... — Celui, sans doute, qui venait me secourir... L'un des agents de quelque société de bienfaisance... il avait une lettre pour moi... il se sera trompé et il aura laissé ici celle qui no m'était pas destinée... — Dieu a permis, ou plutôt a voulu cette erreur!... — il fallait que leur lelraite me soit connue, pour me permettre de venger Lina! — Dors en ]iaix de ton dernier sommeil, mon enfant, ma mignonne, mon seul bonheur et mon unique amour, pauvre martyre innocente... Dors eu pai.\! — Justice sera faite, je te le jure ! . . .
L'infortunée serra la lutlic adressée à Yiclorine Loiseau, prit le billet de cent francs, mil un baiser sur le front glacé du petit cadavre, sortit de la chambre en refermant à clef la porte derrière elle, et descendit au bureau de l'hôtel où elle dit à la logeuse, d'une voix entrecoupée de sanglots :
— Pardonnez-moi, madame, de vous avoir mal reçue tout à l'heure... Vous devez comprendre mon désespoir...
— Je le comprends et je ne songe guère à vous en vouloir, je vous assure... — répondit la bonne femme, qui n'avait point mauvais cœur, — ne vous imjuiélez pas, en ce qui me concerne, et occupez-vous des mesures à prendre pour l'inhumation de votre pauvre petite fille...
— Je vais le faire, madame... et eu revenant je vous paierai ce que je vous dois...
— C'est bien... c'est bien... vous avez le temps...
Jeanne alla déclarer le décès à la mairie de l'arrondissement. L'enterrement fui fixé au lendemain, à quatre heures, sauf bien entendu l'avis (;onforme du médecin îles nioris, qui viendrait faire sa visite dans la journée.
La malheureuse mère acheta un cierge, revint payer son hôtesse, remonta dans la chambre mortuaire et alluma le cierge, qu'elle plaça au chevet de sa fille, puis elle s'agenouilla et se mil à réciter en pleurant toutes les prières (jue sa mémoire lui rappelait, ou qui s'échappaient de son cœur brisé.
Par moments son regard devenait lixe cL farouche, son Iront se plissait, ses lèvres cessaient de remuer.