‹ Le marchand de diamantsChapitre 37 sur 39 · LI-: MAItCllAM) UH UIAMAXTS · texte numérisé non relu

LI-: MAItCllAM) UH UIAMAXTS

C'est i]u'en ces momeiils les idées de vengeance la liaiitaiont l'I lui faisaient oublier la prière.

La soirée, puis la nuit, se passèrent ainsi pour la pauvre mère.

A l'aube du jour, se sentant épuisée, elle résolut de prendre un peu de nourriture. — Pour accomplir ses projets, il lui fallait des forces. — Elle mangea une partie du pain apporté par elle la veille — trop tard, hélas!

A trois heures et demie, on vint mettre en bière le cadavre de l'enfant.

Jeanne avait acheté un petit drap d'occasion pour envelopper sa iille qu'elle avait habillée d'une robe blanche.

La mise en bière fut une torture effroyable pour la malheureuse mère, muette, se tordant les mains, ne pouvant plus pleurer, tant elle avait, depuis la veille, tari chez elle la source des larmes,,.

Ce n'était pas assez que la mort lui eût pris Lina!.,, — Los hommes allaient maintenant enlever sa dépouille!

De l'enfant adorée il ne lui resterait rien, rien que le souvenir... la place saignante... la blessure inguérissable...

A quatre heures précises, deu.x de ces sinistres porteurs que le peuple, dans son langage pittoresque, appelle des rroquc-tnorls, vinrent avec un conducteur prendre le petit cercueil, et le corbillard partit pour l'église.

Jeanne, à pied, la tète basse, le regard perdu, la gorge gonflée do sanglots, marchait derrière la voiture des pauvres.

Elle n'élait pas seule, cependant, la pauvre mère, ainsi qu'elle le croyait.

Depuis l'angle de la rue Lobineau, un coupé de louage, au.\ stores baissés, suivait au pas le corbillard dont un intervalle de cinquante ou soixante pas le séparait.

Avant d'arriver au cimetière d'ivry, but du lugubre voyage, Jeanne acheta une croix de bois noir et une couronne d'immortelles sur laquelle se lisaient en lettres noires vernies ces trois mots :

.\ .M.V IILI.K

Eu même temps, le coupi' de louage s'arrêta ; — nu homme en descendit, le chapeau rabattu sur les yeu.x, et suivit, mais sans se rapprocher.

Un prêtre, accompagné d'un enfant de chtcur, se mit en tête du cortège au moment de son entrée dans le cimetii-re.

On atteignit bien vile un endrcjit où la terre était houhiversée, où se voyaient des fosses creusées à l'avance.

Dans l'une d'idics on descendit la bière de Lina.

Le prèlre lit tomber sur celle bière une dcmi-pelli'lée de Itrie et récita les prières des morts.

Agenouillée, ou plutôt prosternée devant la fo^sc. Jeanne étoullait, poussant de sourds gémissements, scî meurtrissant la iioitrine.

1006 LE MARCULND DE DIAJL\NTS

Caché derrière les massifs d'arbres verts, l'homme descendu de voiture regardait.

Le prêtre jeta Teau bénite, prononça les dernières paroles des dernières prières, fit une génutlexion et se retira.

Alors les fossoyeurs comblèrent la fosse et filanlèrent la croix sur la terre fraîchement remuée, puis, leur besogne faite et nul autre convoi ne se présentant^ ils s'en allèreut, insouciants.

Jeanne était toujours prosternée.

Au bout de quelques minutes cependant elle se releva et vint passer dans un des bras de la croix la couronne d'immortelles qu'elle tenait à la main.

Alors les sanglots la suffoquèrent. — Il lui sembla qu'elle allait mourir, faute de souftle; que son cœur était au moment de se briser...

Cette crise fut courte.

Un calme effrayant lui succéda :

— Pourquoi pleurer".' — dit-elle d'une voix sifflante, sans s'apercevoir qu'elle jiarlait haut. — La séparation sera si courte !

Elle ajouta, en étendant la main vers le fond :

— Ce soir, j'irai te rejoindre, mon enfant, car avant ce soir tu seras vengée !

Puis, de nouveau, elle tomba sur les deux genoux et se mit à prier.

L'homme caché derrière les cyprès avait entendu les paroles adressées par la pauvre mère à sa fille morte.

Un étrange sourire écarta ses lèvres, il se glissa sans bruit dans une allée voisine et sortit du cimetière.

La voiture qui l'avait amené l'attendait à la porte.

— Nous allons à la Chope d'Argent., mon vieux... — dit-il en anglais au cocher. — Rends la main, et du fouet s'il le faut : je suis très pressé.

Puis il monta dans le véhicule, qui partit à un train d'express et s'arrêta, quarante-cinq minutes plus tard, au coin de la rue de l'Ecole-de-Médecine. William Scoot en descendit sous l'apparence de Le Bourguignon, l'ouvrier gaînier, et, gagnant la brasserie, en franchit le seuil.

Son visage exprimait une tristesse profonde.

11 jeta un regard autour de l'établissement et aperçut, seul à une table, Eugène Loiseau, le mari de Victorine.

Loiseau, un coude sur la table et la tête appuyée sur sa main, paraissait ivre.

Ses yeux se fixaient avec une obstination idiote sur un verre d'absinthe à moitié vide qui semblait l'hypnotiser.

Le nouveau venu vint s'asseoir à côté de lui et lui frappa sur l'épaule.

Eugène Loiseau tourna vers lui ses prunelles vitreuses, et d'un geste

K MMSCHAiNU DE DIAMANTS 1007

lent, machinal en quelque sorte, lui tendit la main en disant d'une voix pâteuse :

— Ah! c'est loi, mon vieux... — Bonsoir... On ne la point vu hier...

— Non, — répondit llrlandais. — Je n'ai pas pu venir... — J'avais affaire aux environs de Paris chez un cousin qui me doit de l'argent et à qui je suis allé en demander... Mais voilà... Il est dans la panne, mon cousin, du moins pour le quart d'heure... — Impossible de toucher seulement quelques pièces de cent sous...

— Ksi- ce que tu serais complètement à sec:'

— A sec, non, pas encore tout k fait... Mais mon gousset devient léger... Les toiles se toucheront hienlùl.

— C'est embêtant la dèche !...

— Espérons que je n'en arriverai pas là... — .Vu Ire chose... — Je suis venu ce soir pour te dire quelque chose de sérieux... de très sérieux...

— De très serieu.\... à moi ! — répéta Eugène Loiseau tl'iiii air ahuii.

— Oui... — répondit Will Scoot.

— Quoi donc'.'

— Le cousin de chez qui je viens demeure à lioissy-Saint-Léger... — L'idée ma passé par la tète de venir à pied... en me promenant... A partir de Crélt'il j'ai longé les bords de la Marne, et ma foi, en roule, j'ai vu quehjuf chose de drôle... quelque chose qui te regarde...

— .Moi'.'...

— l'arfaitemenl.

— Qu'est-ce que c'est .

— Tu sais que ton cousin l'aul Béraud est un pas grand'chose...

— Oh! oui, un pas grand'chose, et même un rien du tout! — s'écria Eugène avec conviction, — il l'a bien prouvé en me redemandant son argent dans les cinq minutes!... Ça ne se fait pas, ces choses-là, entre amis... entre parents !...

— J'ai acquis aujoind'hui la certitude qu'il s'est joué de loi... — JJevinc un peu pourquoi il l'a redemandé les deux cents francs (|iril t'avait iirélés...

— Pour me vexei .

— iJien pis que ça!... — ^ a-l-il lon;^t«'inps que lu ne las vu .'

— l'as di-puis 11' jour ou je l'ai pavé... el j'ai su (|Uf ce jiMii-la II avait quitté l'hAtel...

— Sais-tu où il est allé:'

— Non, et je m'en fiche pas mal !...

— Voyons, Loiseau. écoute-moi bien... — Je déteste me fourrer dans les affaires des autres, mais quand il s'agit d'un ami véritable, d'un frère, car tu es un frère pour moi, et qu'on se fiche de lui carrément, ça m'embête et je sors de mes habitudes... — Tu m'as dit que ta femme e.>cécrait Paul Béraud...

— Ne me parle pas de ma femme ! — interrompit le relieur en frappant sur la table avec colère.

— II faut cependant que je t'en parle...

— C'est elle qui est cause de la débine où je suis... — poursuivit l'ivrogne avec un accent de haine. — Sans les scènes abominables qu'elle me faisait à propos de tout et k propos de rien, je n'aurais pas pris ma maison en grippe et abandonné l'atelier... je ne serais pas aujourd'hui sans travail et sans le sou...

— Elle avait peut-être des motifs pour te dégoûter de ta maison.

— Des motifs !... Quel motifs '.'

— Et. — poursuivit l'Irlandais, — ton cousin Paul Béraud avait peutêtre aussi les siens pour t'encourager à faire la noce, ce qui devait te mettre de plus en plus mal avec ta femme... — Je crois même que tous deux s'entendaient à merveille pour amener une séparation entre toi et Victorine, séparation qui leur permettrait de réaliser leurs petits projets.

Loiseau jeta un coup d'œil presque menaçant à son interlocuteur.

— Qu'est-ce que tu veux me donner à entendre par là:' — demanda-t-il.

— Tout simplement qu'à l'heure qu'il est ta femme et ton cousin font des gorges chaudes à ton sujet...

— Tu vas t'expliquer mieux que ça ! — fit le relieur d'une voix qui sifflait entre ses dents serrées. — Qu'est-ce que tu as à dire de ma femme?...

— Elle a beau avoir eu des torts avec moi, ma femme, j'en ai eu aussi, moi, des torts ! — Elle était tannante et crampon, oh ! pour ça. oui, mais c'est une honnête femme, que j'ai abandonnée... que j'ai laissée aller à l'hôpital... — C'est une salopitude de ma part, ça, sais-tu !...

Sous l'influence de l'absinthe, un revirement brusque venait de se produire dans le cerveau détraqué, dans les idées incohérentes d'Eugène Loiseau.

— Ah! parbl(Mi, je te conseille de t'adresser des reproches, mou vieux !

— répliqua l'Irlandais avec un ricanement et un haussement d'éj)aules. — Une frime, l'hôpital ! — ou se moquait de toi et l'on s'en moque encore !

— Paul Béraud et ta femme font ménage ensemble.

Eugène Loiseau saisit William Scoot an collet, en bégayant :

— Nom de Dieu !... qu'est-ce (jue lu oses dire là, toi :*

.li .MAKCIIAMJ DK DIAMANTS

i:ili- poussa un cri sourd et do toute sa luiulmy sii

Ipiillil <iir I,.

|Mr,|M..|.

— La vérilé.

— l'aul est avec ma fiMnine .'

— (Jui.

— Victoriiiii est donc sortie de lliopital ■.'

— l'arailrait, puiMjnils hahitenl la cam|,a,.n.e... ..„ „id d'amoureux iiioti vieux !..

— Tu les as vus/

LiV. 12i. <'' HuV, ùdii. — n«pro<luciion interdites. i.)^

— Comme je te vois.

• — C'est un mensonge !... oui, c'est un mensonge !... — Si c'était vrai, ce serait trop canaille !... ah ! si c'était vrai, je les écrabouillerais tous les deux ! oui, nom de Dieu ! je les écrabouillerais !... Mais ce n'est pas vrai!...

— J'ai cru comme toi que c'était impossible, quand je les ai vus au bras l'un de l'autre, causant de très près sous les arbres... J'ai cru que je me trompais... qu'une ressemblance me donnait la berlue... Mais je me suis rapproché et il n'y a plus eu moyen de douter... Cependant, malgré tout, je doutais encore et j'ai questionné les voisins... — On m'a répondu ;

— Ce moiisii'nr q/u habite là se iiiiiiiiiic Paul Brratul... il a loin' le chalet pour tout l'été.

— Et Viclorine était avec lui? chez lui.'...

— Je te le répèle depuis cinq minutes, et tu fais mine de m'étrangler...

— Tu vas me conduire à cette maison-là. toi, si tu es vraiment mon ami... et si tu ne t'es pas trompé, il y aura ce soir quelque chose de drôle !

— Je te conduirai où tu voudras, parbleu ! — C'est bien le moins que tu sois convaincu par tes propres yeux. — Mais que veux-tu faire'? que feras-tu ?

— Ce que je ferai? — répéta le relieur en crispant ses poings. — As-tu un revolver?

— Oui.

— Sur toi ?

— Sur moi... Je l'avais emporté par prudence dans mou petit voyage...

— Eh bien! donne-le-moi, ton revolver, et tu verras ce que je ferai.

— Ah ! elle me trompe, la drôlesse, et vit chez lui... maritalement... C'est le flagrant délit, ça !

— Tout ce qu'il y a de plus flagruni délit.

— Eh bien! je les tuerai, entends-tu?... je les tuerai tous les deux, c'est mon droit... et on n'aura rien à me dire... la loi est pour moi...

Depuis un instant Loiseau avait élevé la voix sans s'en douter, et on commençait à s'occuper des deux hommes dans la brasserie. Scoot s'en aperçut.

— Calme-toi, mon vieux, — lit-il. — Pas besoin de mettre les gens dans la confidence de tes petites afî'aires d'intérieur... — Achève ton absinthe, et filons... Je vais te conduire oîitu veux aller...

Loiseau vida son verre d'un seul trait, se leva, jeta sur la table une pièce de monnaie et sortit avec l'Irlandais. Une fois dehors, il demanda :

— Où allons-nous ?

— Au chemin di; fei' de N'incenues, mais tes jambes tremblent sous toi...

Page 1