‹ Le marchand de diamantsChapitre 5 sur 39 · XXX · texte numérisé non relu

XXX

La demie après sept heures du soir sonnait à la pendule de la chambre à coucher.

li!tienne Béraud avait allumé deux bougies, les avait placées l'une à sa droite, l'autre à sa gauche, de manière à concentrer leurs clartés autour du buvard de moleskine, et il achevait la correspondance que nous l'avons vu commencer.

11 avait écrit quatorze lettres.

Chacune de ces lettres contenait une vingtaine de lignes.

Elles étaient placées sous quatorze enveloppes, portant naturellement des suscriptions dilTérentes.

Les quatorze lettres s'étalaient sur le tapis de la lable en dt;mi-cercle, comme des cartes disposées pour certaines réussites.

— Yoilà qui est fait... — murmura le millionnaire en se levant. Il regardale cadran de lapenduh'. puis sa montre, et continua :

— J'irai dîner tout à l'heure et je jetterai ces lettres dans la première boîte que je rencontrerai sur mon chemin...

Le moment était venu pour Etienne Béraud d'échanger son complet de voyage contre une tenue plus correcte.

Après avoir rassemblé les lettres et les avoir serrées dans son portefeuille, il se mit en devoir de détacher la courroie de la plus petite des deux malles, ouvrit cette malle et en tira un costume de ville de couleur foncée.

Au moment précis où le millionnaire allait commencer sa toilette, une voiture de médiocre apparence, mais qui cependant n'était point un fiacre, s'arrêtait devant Y Hôtel des Indes.

Le cocher, — sans doute pour se garantir de sou mieux de la pluie qui tombait à flots, — avait relevé par-dessus ses oreilles le collet de sa longue redingote bleue k boutons de cuivre, et abaissé son chapeau jusque sur ses jeux.

La portière s'ouvrit.

Deux hommes descendirent de la voiture.

Ils semblaient l'un et l'anln! Agés de qiiarante-ciiu] à cinquante ans.

Leurs cheveux et leurs favoris grisonnaient.

La coupe sévère de leurs vêtements onlièreinent noirs, la cravate blanche

et la ligure soigneiisciueiit rasée h. l'cxceplioii des favoris, leur donnait la physionomie particulière à laquelle ou reconaait le monde du Parquel et des Tribunaux.

Ces deux hommes entrèrent dans l'hùlcl.

Celui qui marchait le premier alla droit au bureau, dont il ouvrit la porte.

La jeune femme avait entendu une voiture s'arrêter. — Voyant deux personnages dont la toilette et les allures lui parurent irréprochables, elle crut avoir affaire à des voyageurs de distinction en quête d'un logement; — elle se leva et, s'avançanl à leur rencontre, leur dit avec son plus ijracieux sourire :

— Si c'est la bonne renommée de V Hôtel des Indes qui vous amène, messieurs, je dois vous annoncer avec un vif regret qu'il ne nous reste pour le quart d'heure pas un seul appartement disponible... pas même une chambre...

— 11 ne s'agit point d'appartement à louer, madame... — répondit le nouveau venu qui avait ouvert la porte du bureau où son compagnon venait de le suivre.

— Que désirez-vous donc, messieurs?

— Un renseignement.

— .\ quel propos?

— A propos de quelqu'un qui doit se trouver dans votre hôtel...

— A propos d'un de nos locataires?... — répéta la. jeune femme très surprise.

— Oui, mailarae...

— Miiis, monsieur, à que! titre me questionnez-vous ï... L'inconnu déboutonna sou léi;er pardessus.

La gérante vit que sous ce vêtement il portail autour de la taille une écharpe tricolore.

— .le suis commissaire aux délégations judiciaires, madame... — dit-il.

— Ah!...

— Et l'atlaire qui m'anièm; est d'une extrême gravité.

La jeune femme était devenue très pAle et tremblait de tout son corps.

La vue de l'écharpe tricolore et l'audition de ces mots : Cumitilssuire 'iiijc dé/é/jfitioiis Judiciaires, lui causaient un grand trouble et un complet elfarement.

— Une affaire grave... — balluitia-t-idle enjoignant b-s mains. — Bon Dieu ! quelle ailaire/

— Reprenez voire sang-froid et n-pondrz-moi.. — Vous n'avez prrsunnellemonl rien k craindre, i-t je suis ici pour éviter un grand scandale à votre maison...

IGO LE .MAKC1L\.ND DE DIAMANTS

— Un scandale! ah! miséricorde!...

— II aurait lieu fatalement si vous ne faisiez preuve à moïi égard de la plus grande franchise...

— Eh! monsieur, la franchise, je ne connais que ça!... — Je suis à vos ordres!... Je ne demande qu'à vous apprendre tout ce que vous voudrez savoir...

— Vous êtes gérante de cet hôtel?

— D'une façon provisoire, monsieur... — D'habitude je suis caissière et chargée de la surveillance générale... — En ce moment je remplace comme gérante le maître de l'hôtel absent pour affaires... — Il m'honore de sa confiance — (confiance méritée d'ailleurs, j'ose le dire) — et j'ai tous ses pouvoirs...

— Très bien, madame... — Je vois qu'on peut accorder nue créance absolue à votre parole...

— Oh! absolue, monsieur...

- — IN'est-il pas arrivé aujourd'hui dans votre hùlel uu voyageur?

La jeune femme ouvrit de grands yeux.

Pour la première fois, depuis l'entrée des deux inconnus, elle comprit qu'il allait être question de ce voyageur qu'elle et ses garçons déclaraient suspect.

— Oui, monsieur,,. — répondit-elle.

— Un voyageur qui vous a envoyé de Marseille une dépêchepour retenir un appartement?...

— Oui, monsieur...

— Uu homme d'une soixantaine d'années?

— C'est bien l'âge qu'il paraît avoir.

— Il se nomme Etienne Béraud?

— C'est le nom qu'il a donné... — Ce nom signait la dépèche et je l'ai inscrit sur mon registre de police, mais je u'ai pu le faire suivre d'aucun renseignement...

— Pourquoi cela?...

— Parce que ce voyageur a refusé de me remettre les papiers que je lui demandais à l'appui de son identité...

— Ah ! il a refusé cela?...

— jNettement, monsieur, en prétendant que ma requête était insolente... — Cet homme, dès son arrivée, a produit une singulière impression sur moi et sur le personnel... Ses allures me paraissaient singulières... il m'inspirait une épouvante instinctive que je ne saurais expliquer...

Le commissaire aux délégations jvidiciaires, ou du moins le personiiaj;e qui se disait investi de ce mandat, prit une physionomie superlativemeut grave, et répliqua :

Le commissaire t.-mlil le pupitr timbré ù Etienne Céruud. LiV. 21 I-. tlOY, tJil. — Rfpro.lucUoninlïi-diio. £1

LE MARCHAND DE DIAJIAiNTS 168

— L'épouvante inslinctive dont vous parlez, mailame, avait sa raison d'être... — Jamais frayeur ne fut plus légitime que la vôtre... — Eu ce moment vous log-ez dans votre hôtel un dangereux coquin, capable et coupable des crimes les plus noirs!...

La gérante devenue livide leva les mains vers le plafond en s'écriant :

— Bonté divine! — Ainsi mes pressentiments ne me trompaient pas.'...

— Ce voj'ageur était un scélérat?...

— Oui, madame... — Par bonheur nous étions prévenus de son arrivée prochaine à Paris... — Nos agents le lilaient depuis Marseille... — C'est ainsi que nous avons connu la dépèche qui vous a été adressée...

— \A, maintenant, qu'allez -vous faire, monsieur?...

— Arrêter cet homme.

— Mais il va résister... crier... se débattre ! — Quel esclandre dans la maison... une maison si considérée... si bien tenue... et en l'absence de Monsieur, encore!...

— Rassurez-vous, je vous prie, madame... Il n'y aura ni bruit ni esclandre...

— Comment l'éviter?

— En me laissant agir sans même apprendre à votre personnel de quelle mission je suis chargé... — J'ai des agents à portée de la voix... — Le moindre appel les ferait accourir au besoin... — Notre homme, en moins de quelques secondes, serait ligotté et bâillonné, mais j'espère n'être point obligé d'avoir recours à des mesures de rigueur... — L'agent qui m'accompagne me suffira... — A nous deux nous viendrons à bout du criminel...

— J'ai la conviction d'ailleurs qu'il n'opposera aucune résistance, comprenant bien qu'elle serait inutile...

— Ahl monsieur, s'il pouvait avoir cette bonne pensée!

— Un grand nombre de vos locataires se trouvent-ils en ce moment dans leurs chambres ?

— Non, monsieur... presque tous sont sortis... les clefs que voilà au tableau le prouvent... — H y a seulement un voyageur suédois au quatrième étage, et une damo malade au premier, avec sa femme de chambre.

— Mais Etienne Béraud ï

— Il est dans son appartement... Car il lui a fallu un appartement!... — 11 est rentré en défendant grossièrement de le déranger...

— Le numéro?

— Numéro 1.3...

— A quel étage?

— .Vu second.

— Eh bien ! ne (piittez pas votre bureau, madame, et laîsscz-nous faire... Ce ne sera pas long...

La jeune femme alla s'asseoir toute tremblante, attendant avec une anxiété facile à comprendre le résultat de cette visite inattendue, tandis que le commissaire et son sous-ordre gravissaient les marches de l'escalier.

Sur le palier du premier étage ils rencontrèrent l'un des garçons qui leur barra le passage en leur demandant :

— Où allez-vous, messieurs?

— Au numéro 13...

— Mais...

— Pas un mot de plus!... Descendez près de la gérante, au bureau de l'hôtel, et restez-y...

— Cependant, monsieur...

Le visiteur enlr'ouvrit de nouveau son pardessus, de manière à laisser voir l'écharpe tricolore qui lui ceignait les reins.

— Ah! ahl... — murmura le garçon en s'inclinant. — Monsieur le commissaire vient i\our \e treize... — Paraîtrait que nous avions deviné juste...

Et il descendit en toute hâte, heureux de voir ses prévisions se réaliser.

Les deux hommes gagnèrent le second étage et firent halte devant une porte sur laquelle on lisait le numéro indiqué.

Ëlienne Béraud venait de terminer sa toilette.

Il prenait son chapeau et il allait sortir de sa chambre.

Un coup léger frappé contre la porte do l'étroite antichambre lui fit prêter l'oreille.

Croyant avoir mal enleaJu, il s"arrèla et écoula avec plus d'attention.

On frappa une seconde fois, un peu plus fort que la première.

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— C'est bien ici qu'on vient... — se dit l'ancien marchand de diamants. Et il alla ouvrir la porte dont nous savons qu'il avait fermé les verrous

afin de n'être pas dérangé tandis qu'il faisait sa correspondance En voyant sur le seuil deux inconnus, il recula d'un pas. Le commissaire en profita pour franchir le seuil et pour pénétrer dans

la chambre.

L'agent le suivit.

— Mais, monsieur, — dit le locataire du numéro 13. — vous vous trompez sans doute.

— Je ne crois pas... — répondit le commissaire.

— Chez qui venez-vous, je vous prie?

LE MARCHiVKD DE DIAMANTS 165

— Chez vous.

— C'est impossible!...

— N'êtes-vous point monsieur Mtienne j'éraml?

Le marchand de diamants ne put réprimer un mouvement de surprise.

— En effet, — dil-ii, — je suis Etienne Béraud.

— Alors c'est parfaitement à vous que nous avons affaire.

Et le commissaire s'avança de quehjues pas encore, tandis que l'agent fermait derrière lui la porte de la chaniiiro à coucher.

Le vovageur stupéfait se demandait en vain ce que signifiait cette visite.

— l'uisijue c'est parfaitement à moi (jue vous avez affaire, — dit-il en répétant mot pour mol la phrase prononcée par l'inconnu, — veuillez me donner le mot de l'énig-me... — Je suis à Paris depuis quelques heures à peine... Personne, excepté les gens de l'hôtel, ne devait connaître mon arrivée... — Comment donc se fait-il que vous en soyez instruit?... Quel est le but de votre visite, et à quel litre vous présentez-vous chez moi?...

Pour la troisième fois le commissaire enlr'ouvrit son pardessus et mil en évidence lécharpe tricolore.

Etienne lîéraud fronça le sourcil, mais ne sembla pas autrement surpris.

— .\h! ail 1 — fit-il, — une plainte delà gérante de l'hùlel!... je devais m'y attendre! — Figurez-vous, monsieur, que cette jiécore m'avait menacé de votre intervention parce que je lui refusais des papiers demandés par elle d'une façon ridicule, inconvenante, et de nature à blesser au vif ma susceptibilité légitime... — Je suis Français, monsieur... je suis né à Paris... Ma vie entière est inattaquable en ce qui touche aux clioses de l'honneur... — En de telles conditions je ne crois pas qu'un Français, un l'arisien, ail besoin d'exhiber un passeport pour hal)iter sa ville natale... — A vous cependant, monsieur, je suis prêt à conmiuniquer sur-le-champ les justilications d'identité que vous croirez devoir me deniaïuh'r...

— Inutile, monsieur, — interrompit le commissaire, — nous sommes parfaitement édifiés sur voire compte... Nous savons qui vous êtes, d'où vous êtes, d'où vous venez, et où vous avez vécu pendant de longues années passées loin de l'aris.

Etienne IJéiaud lixa sur son interlocuteur un regard exjiriniant sa slupéfaclion profonde et assurétneiil bien naturelle. Le commissaire poursuivit :

— Aucune espèce de plainte n'a été portée contre vous jiar la gérante de cet hôtel... — J'ai su tout à l'heure, il est vrai, en arrivant ici, que vous aviez en effet refusé les papiers dont celte femme demandait conimuniiation en vertu des ordonnances de police, mais une contravention de si peu

d'importance est absolument étranaère aux causes de la mission dont je suis chargé...

— Quelle mission, monsieur?

— Je vais vous l'apprendre...

— Et je vous en saurai gré, car je me fatigue le cerveau à chercher un motif que je ne trouve pas...

— Vous vous nommez bien Etienne Déraud?

— Je vous l'ai déjà Irop dit.

— Vous avez quitté l'aris il y a plus de trente ans^...

— Oui.

— Pour aller aux Indes?...

— Tenter la fortune, oui...

— Vos premiers moments, aux Indes, ont élé très difficiles, mais vous étiez élève de l'Ecole des mines, instruit, courageux... — Le succès finit par répondre à vos efforts... — Des mines de diamants découvertes et exploitées par vous vous donnaient la richesse... — Aux bénéfices du commerce des diamants vous ne tardâtes point à joindre ceux d'une pêcherie de perles...

— Installée par moi à Ceylan... — Vous êtes bien renseigné, monsieur, mais je continue à me demander où vous en voulez venir?

Le commissaire reprit :

— Il y a un mois et huit jours vous quittiez Calcutta dans l'intention de vous rapatrier, vous faisiez escale à Obock et vous y passiez trois jours afin d'y terminer quelques affaires d'intérêt...

— Comment avez-vous pu connaître ces détails? — s'écria Etienne Béraud.

— Peu importe... — Vous vo}ez que je les connais, et vous ne contestez pas leur exactitude...

— Assurément... — Pourquoi la contesterai-je?...

— D'Obock vous vous rendiez à Port-Saïd, où vonspassiezciiiqjours... — De Port-Saïd vous partiez pour la France, et en(iu vous êtes arrivé à Paris ce matin...

— Ah çà ! mais, — s'écria l'ex-marchand de diamants avec un commencement d'iiupiiétude, — j'ai donc élé l'objet d'une surveillance spéciale?

— Assurément.

— Ainsi, la police s'occupait de moi ?

— Elle ne vous perdait pas de vue.

— -'Mais pourquoi?

— Parce qu'elle avait intérêt à se tenir au courant de tous vos actec... Etienne Déraud lit un bond.

— K.lle avait inlénH! — répéta-l-il d'une voix sifllanle, car îa colore le gagnait. — Qu'ai-je donc à faire avec votre police, moi?

— Je l'ignore absolument,

— Alors, que venez- vous faire ici"?

— Mettre à exécution un mandat décerné contre vous.

— Un mandat?...

— .le suis commissaire aux délégations judiciaires, — dit l'homme à l'écharpe en tirant de son portefeuille un papier timbré couvert d'écriture. — J'agis en vertu des ordres donnés par M. le procureur de la République du déparlement de la Seine et vous concernant, puisque vous ne niez point vous nommer Etienne Béraud et arriver de Calcutta...

— Eh! non, monsieur, cent fois non, je ne le nie pas et n'ai aucun motif pour le nier... — Mais cela ne m'apprend point quels sont ces ordres, quel est ce mandat...

— Un mandai d'amener... — réjiondil le commissaire. — L'ordre do procédera votre arrestation...

Etienne, devenu livide, fit un bond en arrière.

— Vous venez m'arrèler. moi? — bégaya-t-il d'une voi.v ;ï peine distincte en portant la main à sa gorge, car l'émotion rétranglail.

— Voici le mandai en rèi;le...

Et le commissaire, dépliant le carré de papier timbré, le tendit à lîéraud. Celui-ci le repoussa de la main.

— Eh! que m'importe ce chiffon?... — réjiliiiiia-t-il. — Ce que je vous demande, monsieur, c'est le motif, ou plutôt le prétexte de l'ordre donné...

— Encore une fois, je l'ignore .. — J'obéis sans savoir... — Je suis un simple rouage de la grande machine judiciaire...

— Il me semble que je deviens fou... — reprit Etienne en serranl ses tempes brûlantes entre ses mains fiévreuses. — Je me débals en {dcines ténèbres et je me heurte contre l'impossible... — On m'arrôle comme un malfaiteur, mais de quoi peut-on m'accnser? Depuis deux jours à peine je suis dans mon pays, et depuis quelques heures seulement dans ma ville natale, et pour ma bienvenue on parle de me jeter eu prison... — Voyons, monsieur, vous ne pouvez avoir de haine contre moi, puisque vous ne me connaissez pas... Raisonnons un peu, voulez-vous? et vous verrez bien que j'ai raison... Voilà trente-cinq ans que j'ai quitté la France... — J'ai pa^sé ces trente-cinq années aux Indes où j'ai vécu en honnête homme, j'en fournirai la preuve... — Il y a trente-cinq ans, avant mon déparlTje n'ai commis aucun crime h Paris, et l'aurais-je commis, je serais depuis longtemjis couvert par la pn-scription... Esl-ce la vérité, cela, mniisirtir. uni ou non ? — Répondez-moi...

— Je n'ai pas mission de discuter avec vous, mais de vous conduire à la Préfeclure où vous serez interrogé ce soir même...

— Monsieur, je suis victime d'une erreur... d'un effroyable malentendu t...

— Je l'espère pour vous, monsieur, et je veux le croire... — S"il y a vérilalilement une erreur, un malentendu, si, en un mot, on vous prend pour quelque autre, il vous sera facile d'en fournir la preuve, et dans ce cas votre séjour à la Préfecture ne se prolongera guère... — Si vos réponses aux questions qui vous seront adressées par qui de droit sont péremptoires. nul doute que la liberté vous soit rendue séance tenante... Peut-être avant deux heures serez-vous de retour ici... — Donc, monsieur, dans votre propre intérêt, évitez tout scandale, je vous le conseille, et suivez-moi sans bruit. .

— Vous suivre!... — Mais me sonmeltre à cette arrestation arbitraire, c'est m'avouer coupable!...

— C'est obéir à la loi, pas aulre chose... — Si, comme je commence à le croire en vous écoutant, vous êtes un honnête homme dont la conscience est nette, vous devez avoir hâte de vous expliquer devant la Justice et de mettre hn au malentendu désolant dont vous me semblez victime... — Je serais au désespoir d'employer à votre égard des mesures de l'igueur, humiliantes pour moi comme pour vous! — Dites-vous que je veux votre bien et suivez-moi... Tout retard vous serait préjudiciable en nécessitant peutêtre la remise à demain de votre interrogatoire.

Etienne Béraud offrait l'aspect d'un homme écrasé par un coup de foudre, et nos lecteurs conviendront sans peine qu'il y avait de quoi.

L'ex-chercheur de diamants était superstitieux, nous le savons déjà.

Dès son départ de Calcutta, de sombres pressentiments hantaient sou cerveau.

Nous l'avons entendu parler de ses pensées noires dans le cabinet de son banquier John Mortimer.

Le numéro 13 de l'appartement retenu par lui l'avait impressionné d'une façon pénible.

Cette impi-ession n'avait fait que grandir quand il s'était aperçu que le fiacre pris à la gare du P.-L.-M. au moment de son arrivée, portait également le numéro 13, de mauvais augure selon lui.

La nature d'Etienne Béraud ne se montrait vaillante que pour le travail oij il avait prodigué son énergie, usé ses forces vitales.

Son esprit était faible sous bien des rapports, et restait profondément frappé de certaines choses auxquelles il aurait fallu n'attacher aucune importance.

— Maudit soit mon désir absurde de revenir eu France! — murmura-t-

LE MAllCIIANn DE DIAMANTS

Avant que le millionnaire eût pu faire un mouvement et jeter un cri, il se trouvait bâillonné, ligoté.

il d'une voix sonrile. — Quelle falalilé m'a poussé k quitter ce pays où j'étais connu, heureux, estimé!... — A quel propos ce ridicule amour familial qui s'est .-mparé de moi sur le lard?... — Que m'importaient lous rcs inconnus rattachés à moi par les liens fragiles d'une parenté qu'ils ii:norenl eux-mêmes? — Ah! mes prcssentimenis m; me tronipaieiil pas! l'ourquoi ne les ai-je point écoutés?

LiV. 22 K. IIOY, *(lil. — Hc|iroducUon inlcrdile. 2"-

Pris d'une soudaine révolte contre les terreurs qui l'assaillaient, Etienne lîéraud releva la tète.

— Mais je n'ai rien fait de mal! — s'écria-t-il. — Donc, je u'ai rien à craindre, car en supposant même que la fatalité s'acharne après moi, elle ne peut pas changer un innocent en coupahle... — Quel que soit le crime dont on a la folie de m'accuser ma vie entière plaide pour moi...

S'adressaut au commissaire, il ajouta :

— Je suis prêt à vous suivre, monsieur... — J'ai h;\te de voir dissiper l'étrange erreur dont je suis victime... — Me voici à vos ordres. — Partons...

— Dans un instant...

— Pourquoi ce retard?

— 11 m'est enjoint d'opérer une perquisition dans l'appartement occupé par vous...

— Une perquisition 1... — répéta le millionnaire avec un rire qui faisait mal à entendre. — Suis-je donc accusé de vol, par hasard?

— Pour la troisième fois, je vous allirme que j'ignore l'accusation... Soldat de la loi, j'exécute ma consigne comme un soldat... — Je dois vous emmener et emporter en même temps tout ce qui vous appartient.

— Faites donc, monsieur...

— Que renferment ces deux malles?...

— Des vêtements, du linge, et ditférents objets d'une assez grande valeur... — Si vous voulez les visiter je vais vous les ouvrir...

— C'est inutile... — On les chargera sur la voiture (jui va nous conduire... — Il y a aussi cette valise... — ajouta le commissaire, eu désignant le sac à main resté sur la tabla où Etienne Béraud avait fait sa correspondance. — Que contient-elle'?

— Des papiers et des valeurs.

— Je suis obligé de la saisir.

— Voici les clefs.

Et l'ancien marchand de diamants tendit un petit trousseau de clefs à l'homme à l'écharje, qui les repoussa de la main en répliquant :

— J'ai l'ordre de vous arrêter, monsieur, mais non de vous traiter comme un malfaiteur... — Gardez ces clefs... — Vous les remettrez vousmême tout à l'heure au magistrat qui vous interrogera...

— Et qui, après m'avoir interiogé, me dira : — \'otts èlex libre!...

--Je l'espère...

— Partons donc, messieurs !... partons vite!...

— Aussitôt qu'on aura descendu les deux malles... — Je me chargerai personnellement de votre valise.

Le commissaire s'approcha de la cheminée, à l'angle de laquelle se voyait le bouton d'une sonnette électri(jue.

Il appuya sur ce bouton.

On entendit presque aussitôt dans l'escalier des bruils de pas rapides, et les deux garçons de l'hôtel apparurent, les yeu.x étincelanls, le visage enflammé de curiosité.

Le représentant de la police les appelait; — ils allaient donc savoir quelque chose!...

— Monsieur le commissaire a besoin de nous ? — demandèrent-ils tous deux à la fois.

— Oui. — Prenez chacun une de ces malles, descendez-les, et chargezles sur la voiture qui stationne devant la porte.

— Bien, monsieur le commissaire.

Et les garçons d'hôtel s'empressèrent d'exécuter l'ordre donné.

— -Maintenant, monsieur, suivez-moi... — ajouta l'homme à l'écharpe en s'adressant à Etienne ISéraud.

Celui-ci, la tète basse, du vague plein le cerveau, du brouillard plein les yeux, semblable à un halluciné qui ne sait s'il dort où s'il veille, n'avait pas entendu.

Le commissaire s'approcha de lui et lui toucha le bras.

Béraud tressaillit de tout son corps, promena autour de lui un regard égaré, et, comme un homme qui s'éveille et ne se souvient pas, demanda :

— Quoi ? — qu'y a-t-il ?

— Suivez-moi... — répéta le commissaire. '

La mémoire revint instantanément au malheureux.

Si invraisemblable qu'elle fût, la réalité s'imposait, et malgré ses apparences de cauchemar n'en était pas moins la léalitè.

Etienne prit son chapeau, le mit sur sa tète, et d'une voix qu'il s'eiïorçait d'alFermir, répondit :

— Je suis prêt...

Les garçons, en descendant avec les malles, avaient laissé ouvertes les portes de l'appartement numéro 13.

L'agent de la sùieté descenditle iiremier.

Elii;nne Béraud jiassa le second, sur un signe du commissaire au.v délégations (|ui ferma la marclio.

On arriva dans le vestihule.

172 LE MAllCHANU UE DIAMANTS

Il nous paraît superflu d'affirmer à nos lecteurs que la gérante se trouvait dans Tencadrement formé par la porte de son bureau. L'homme à l'écharpe s'approcha d'elle et lui dit :

— Vous avez droit à une indemnité, madame... — l-^lle vous sera remise sans que vous ayez à faire à ce sujet la muinJie démarche...

La gérante s'inclina.

En ce moment les garçons rentraient, en se secouant comme des chiens mouillés.

— Les bagages sont chargés et cordés, monsieur le commissaire, — fit l'un d'eux, — heureusement les malles sont solides car elles seront trempées.. — La pluie tombe plus fort que si on la jetait du haut des toits avec des seaux...

L'averse, en effet, tombait à torrents, donnant une idée fort exacte de ce qu'elle devait être aux temps bibliques du déluge.

Les trois hommes se dirigèrent vers la voilure dont les stores étaient baissés.

L'agent ouvrit la portière et monta le premier.

— Passez, monsieur — dit le commissaire à Béraud.

Celui-ci obéit.

Le cocher pliait l'échiné sous les cataractes du ciel s'écroulanl sur lui.

— Au Dépôt de la Préfecture... — lui cria le commissaire en montant à son tour et en refermant la portière.

Dans la voiture, les trois hommes étaient ainsi placés :

Etienne Béraud occupait le côté droit, dans le fond.

Le commissaire se trouvait à gauche, à côté de lui.

L'agent, installé sur la banquette du devant, lui faisait face, ayant entre ses jambes les jambes du prisonnier.

Aussitôt après avoir reçu l'ordre du commissaire, le cocher fouetta son cheval qui partit rapidement.

La voiture suivit la rue Joubert, atteignit la rue delà Chaussée-d'Antin, mais au lieu de prendre à droite et de descendre vers le boulevard, ce qui était la route toute tracée pour aller à la Préfecture, elle tourna à gauche, arriva sur la place de la Trinité et enfila la rue Saint-Lazare afin de gagner la rue Lafayette et le boulevard Magenta.

La pluie semblait redoubler. — Les omnibus passaient complets. — Les piétons étaient rares et embossés sous des parapluies qui ne pouvaient les garantir qu'imparfaitement.

Etienne Béraud, écroulé dans son coin comme une masse inerte, et la tête ballottant sur sa poitrine, semblait indifférent à toutes choses...

En réalité, il réfléchissait à ces pressentiments mystérieux qui,, même avant son départ de Calcutta, l'avaienl averti d'une catastrophe et il se deman-

LE MARCHAND Dlil ULAMAMS 173

dait avec épouvanle comment allait finir la toirible aventure clans laqnellc il se trouvait engagé ?

Le commissaire et l'agent se regardaient dans l'ombre.

Les yeux du commissaire étiucelaient.

Un sourire étrange soulevant les lèvres de l'agent montrait ses dents blanches et écartées comme celles d'un loup.

La voiture roulait touJDurs sous l'averse, et l'allure du cheval qui la traînait devenait de plus en plus rapide.

Etienne Béi'aud releva la tête et jeta un coup d'œil sur les vitres des portières, espérant reconnaître l'endroit où il se trouvait.

Les stores étaient baissés.

(1 ne vit rien.

— Ne serons-nous pas bientôt arrivés ? — demanda-l-il.

— Nous arrivons... — répondit le commissaire. — Vous n'avez plus besoin que d'un peu de patience.

Dix minutes s'écouli'rent encore.

La voiture avait descendu le boulevard AJagenta et venait de s'engager dans les rues désertes parallèles au boulevard Voltaire.

L'ex-marchand de diamants s'abandonnait de nouveau à ses réflexions sinistres.

Soudain le cocher frappa du manche de son fouet le vitrage de devant, et aussitôt il se passa dans la voilure une chose étrange, effrayante.

A ce signal — car c'était un signal indiquant que la solitude absolue rendait le moment favorable pour agir — l'agent qui occupait seul la banquette en face des deux hommes se lua sur Etienne Béraud, tenant des deux mains un foulard plié comme un bandeau.

En même temps le commissaire aux délégations saisissait les poignets du millionnaire, et avant que celui-ci ait pu faire un mouvement, jeter un cri, il se trouvait bùillonné, ligotté, hors d'état par conséquent d'opposer la moindre résistance ou d'appeler à l'aide.

Sous les individualités menteuses du commissaire et de l'agent de la sûreté, nos lecteurs ont reconnu depuis longtemps Arnold Desvignes et Trilby.

L'homme qui conduisait le cheval n'était autre que Will Scoot.

Ainsi surpris, Etienne Béraud sentit pendant (jnelques secondes sa raison s'égarer.

Mais bientôt la faculté de réfléchir lui revint.

— Allons, je suis perdu... — se dit-il. — C'est à ma fortune qu'on en veut... — Jai été dupe de scélérats... je suis tombé dans le piège où je périrai... Oh I mes pressentiments... mes pressentiments!...

Tandis (jue celte pensée terrifiante assiégeait sou esprit, un accès do

rage folle le secoua de la nuque aux talons. — Il tenta de porter ses mains enchaînées à son visage pour arracher de sa bouche le foulard' qui le bâillonnait.

Trilby lui saisit les bras avec la vigueur d"uii élau d'acier et le contraignit à reprendre sa position première.

En même temps Arnold Desvignes lirait de sa poche le petit poignard hindou apporté par lui de Calcutta et que nous avons vu dans son pavillon de la rue des Tournelles.

— Un mouvement de plus et vous êles niortl — dit-il en appuyant la pointe de cette arme sur la poitrine du malheureux Etienne.

Au fond des prunelles de celui-ci un feu sombre s'alluma.

Si Arnold avait pu voir l'expression terrible du regard de son prisonnier vaincu, il aurait frissonné malgré son audace.

Etienne Béraud ne bougea plus.

— Il me tuerait sans hésiter!... — pensait-il. — Comment me défendre contre ces hommes ?... Comment leur échapper?...

Une sueur glacée mouillait ses tempes.

Il étouffait, car le bâillon comprimant sa bouche ne lui permctlail de resfiirer que par les narines.

Arnold avait violemment serré les caôriulcts.

Leurs chaînes d'acier à petites mailles, roulées autour des poignets réunis, meurtrissaient lis chairs et faisaient jaillira Heur de peau des gouttelettes de sang.

Sans parler de la souffrance morale inexprimable, les douleurs physiques qu'Etienne endurait étaient au-dessus des forces d'un homme.

Ses paupières battirent.

Un nuage livide, parsemé d'étincelles rouges semblables à celles qui courent sur le papier à demi consumé, passa devant ses yeux.

Sa tête vacilla sur ses épaules et retomba en arrière.

Il était évanoui.

Les regards iixes d'Arnold ne perdaient aucun des symptômes de cette crise terrible.

— Une syncope! — nnirmura-t-il. — Voilà qui me convient à merveille !...

Etjsans pins attendre il glissa prestement sa main dans la poche de coté du pardessus d l'Etienne.

Ses doigts renconlrèrent un porlufeuilli;'.

C'était là surtout ce qu'il chercliait.

De la poche du prisonnier ce portefeuille passa dans la sienne.

Trilhy n'avait accordé aucune attention à la manœuvre d'Arnold Desvignes. — Peu lui importait, d'ailleurs. — Ce n'étaient pas là ses affaires.

Will Scoot fouettait toujours le cheval dont l'allure ne se ralentissait pas.

On atteignit le cours de Vincennes.

Le cocher improvisé savait à fond son itinéraire et connaissait mieux qu'un Parisien les environs de Paris.

Pas une seule fois dans sa course nocturne il n'avait eu un moment d'hésitation.

Arrivé à l'endroit qu'on nomme La TourcUo. il prit le chemin du hois, passa derrière le fort et suivit la route qui conduit directement à .ioiuvillele-Poiit.

A Joinville, pour gagner Saiul-Muur-les-Fossés, il fallait franchir le passade à niveau du chemin de fer.

Onze heures sonnaient.

Un train venant de Paris était signalé.

On venait de fermer la clôture mobile du passage.

Le garde-barrière, enveloppé dans son caban et le dos courbé sous la pluie, entendant une voiture venir grand train se retourna et cria :

— Halte !

Will Scoot arrêta brusquement son cheval blanc d'écume, qu'entourait un nuage de vapeur et dont la respiration s'échappait bruyante.

Le train sifllait, avani'ant dans les ténèbres comme un monstre fantastique aux yeux sanglants.

Le garde-barrière lit glisser dans les rails creux les palissades mobiles dès que le train eut traversé la route.

Le passage à niveau était ouvert.

Will Scoot enveloppa d'un vigoureux coup de fouet la bète haletante qui repartit à un trot saccadé et inégal, car sa force s'épuisait, et il s'engagea dans la grande rue de Joinville, celle qu'Arnold avait parcourue auparavant pour se rendre au Parc-Saiut-.Maur.

Après avoir suivi cette rue jusqu'à l'église, il tourna à gauche dans une avenue déserte tracée en pleine campague.

Les sabots de la bèlo surmenée frappaient lourdement les llaques d'eau faisant jaillir la lern- boueuse.

Les rares maisons bâties de distance en distance le long de l'avenue étaient closes. — Aucum.' lumière ne se montrait derrière les persiennes el les volets hermétiquement fermés.

Sans relâche la pluie conlinuait, semblant menacer la terre d'un nouveau déluge.

Par instants passaient des rafales, courbant les branches à peine feuillues des grands arbres plantés à la droite et à la gauche de la voie déserte.

Lorsqu'on ne se trouva plus qu'à une distance de quelques mètres du passage à niveau du Parc-Saint-Maur, l'ex-employé de John Mortimer ouvrit une des portières et, se penchant au dehors, il dit à Scoot :

— Tourne à gauche, et maintenant mets ton cheval au pas... — il ne faut point qu'un bruit de voiture puisse être entendu des habitants des villas que nous allons côtoyer. — A deux cents mètres d'ici lu feras halte... — je descendrai de voiture et j'irai en avant pour te servir de guide...

Le cocher improvisé obéit aux iiislrucLions qu'il venait de recevoir.

Il tourna à gauche, ralentit la marche de son cheval, et à la distance indiquée il l'arrêta tout à fait.

Après s'être assuré qu'Etienne Béraud était toujours évanoui, Arnold mit pied à terre.

— Marche... — dit-il à Scoot, en se pi içant à la têle du cheval. Malgré l'extrême lenteur de l'alluro, quelques minutes suffirent pour

arriver au milieu du petit bois qui couvre les flancs du coteau jusqu'aux rives de la Marne, et que traverse Vavenue de l'Echo.

Arnold sondait du regard les ténèbres sur sa droite.

On venait d'atteindre l'endroit où l'avenue forme un coude.

— C'est ici... — murmura-t-il.

A peine avait-il prononcé ces mots que l'une des portières de la voilure s'ouvrit et Trilby apparut, disant :

• — Il revient à lui.

Arnold répliqua d'une voix très basse :

— Tant mieux, car nous sommes arrivés... — Descendez tous les deux...

— Ça n'est pas dommage! — fit Scoot en anglais. — Cette gueuse de pluie n'a pas fait relâche une minute... — Malgré l'épaisseur de mon waler-proof je suis trempé comme une soupe depuis la nuque jusqu'à la plante des pieds.

'Et se laissant glisser, tout raidi, eu bas du siège, il jeta une couverture sur le dos du cheval.

Trilby, lui, ne descendait pas, très occupé à surveiller le prisonnier qui venait en effet de reprendre connaissance et promenait autour de lui ses yeux elfarés.

' Pendant ce temps Arnold lirait de sa poche un trousseau de clefs, eu choisissait une cl ouvrait la porte du jardin de la villa visitée etachelcc par lui la semaine précédente.

ri finit vi'Mlli'

Ceci fait, il se rajiprocha de la voilure, prit derrière un des coussins li petite lanterne sourde acquise la veille aux Forges de Vitlcnin, et enflamma la mèche de la bouffie qu'elle contenait.

— hteins les lanternes, ce sera prudent, — dit-il en s'adressanl à Scout. — Tu les rallumeras au moment de partir...

L'Irlandais s'empressa d'exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir.

Trilby se pencha vers Ltienne Bérand.

Llv. 2.'J K.ROY, édil. — ReproducUon inlerdile. 23

— Il faut descendre, monsieur... — fit-il.

Le marcliand de diamants tressaillit de tout son corps. •

Il sentait approcher l'instant fatal et cherchait vainement un moyen de •se soustraire au sort qu'il prévoyait.

Comme il ne quittait point sa place, Trilby le prit à bras-le-corps et, ■avec une force nerveuse qu'on n'aurait pu vraisemblablement attendre de lui, il le souleva pour le porter hors de la voiture.

Etienne Béraud avait les bras paralysés par la chaîne d'acier du cabriolet •qui coupait ses poignets, mais il essaj^a de résister en se servant de ses pieds pour frapper son gardien.

— A-t-il du vice, ce carcan-là!... Voilà qu'il rue!... — s'écria Trilby avec une fleur d'élégance empruntée au langage des maquignons de bas étage. — Ligotlez-lui les jambes... il aurait bientôt fait de me casser une patte ou deux!...

Will Scoot prit une corde souple et solide et l'enroula autour des genoux d'Etienne Béraud.

Le mallieureux se trouvait désormais à la merci des trois scélérats.

On l'arracha de la voiture et les deux Irlandais, le prenant l'un par les ipieds, l'autre par les épaules, entrèrent dans le jardin, puis gravirent avec leur fardeau l'allée circulaire pratiquée sur le plan incliné du talus et conduisant à la villa.

Arnold, laissant jaillir de sa lanterne sourde un faible rayon lumineux, marchait en avant.

La porCe d'entrée de l'habitation fut ouverte, et quelques secondes plus tard l'ex-marchand de diamants, à qui les entraves de ses jambes ne per- .meltaient point de se tenir debout, était déposé sur le parquet de l'imc des pièces du rez-de-chaussée.

— Allez chercher les malles el le paquet qui se trouve dans la caisse de \î\ voiture... — commanda l'ancien secrétaire du banquier de Calcutta.

Scoot et Trylby sortirent aussitôt.

Le jeune homme resta seul avec Elienne Béraud qui râlait, éloull'é à •demi, et frissonnait d'épouvante et d'impuissance.

Jl posa sa lanterne sourde sur une table, en lit jaillir toute la himière qu'elle pouvait donner, puis, fouillant la poche de côté de son pardessus, il •en tira le portefeuille enlevé à sa victime pendant le trajet et l'ouvrit.

Daui l'une des cases se trouvaient des billets de banque.

Il y eu avait trente, de mille francs chacun.

Arnold, après les avoir comptés, en mit à part un certain nombi'e, replaça les autres dans le porlefi'uille et le portefeuille dans sa poche car Scoot et Ti'ilby revenaient, aiiportant les deu.K malles, le sac à main, cl le paquet indiqué par celui qui les faisait agir

LE MARCHAND Dli DIA.MA.MS 17»

Tous ces objets furent placés sur le parquet de la chambre.

— Maintenant, — demanda \Vill Scoot avec un rire brutal, — qu'allonsnous faire de ce colis-là?...

Et il désignait le corps d'Etienne, agité de frissons convulsifs qui ressemblaient aux derniers tressai lements d'un agonisant.

— Ceci me regarde... — répondit Arnold, — votre tâche est finie... — Il ne vous reste plus qu'à loucher ce qui vous est dû et à vous retirer...

— Le cheval et la voiture?

— Sont à vous... — Je vous les donne... — Faites-en ce que vous voudrez, mais prenez vos précautions pour qu'ils ne puissent mettre sur la voie de ce qui s'est passé cette nuit...

— Rien à craindre!... — s'écria Trilby radieux.

— Maintenant, — reprit Arnold en exhibant les billets de banque que nous lavons vu mettre de côté, — voici la somme promise.

— Vingt mille?... — murmura Scoot.

— JNon, vingt-deux mille... — Vous avez fait de la bonne besogne et vous méritez une giatiHcalion... la voici... — Êtes-vous contents?...

— Si nous sommes contents? — répéta Will Scoot en prenant les billets de banque. — Nous serions difficiles en ne l'étant pas... — Il fait bon travailler pour vous... iSous ne demandons qu'à recommencer!! — Ouand nous re verrons-nous?

— Cela dépendra des circonstauces... — répondit Arnold Desvignes. — Qui sait si je n'aurai pas prochainement besoin de vous...

— Quelles recommandations à nous adresser?

— Celle de ne pas changer de logement sans que je le sache, et de vous souvenir du signal qui doit nous rassembler...

— iN'ous ne déménagerons pas et nous n'oublierons rien... — dirent à la fois les deux hommes.

— Partez donc... Je vais vous conduire A la porte de sortie que je refermerai derrière vous.

Will Scoot et Trilby quitlèrent la villa, et l'ex-sccrélaire de John Morlimer les accompagna en ellel jusqu'à l'avenue de l'ilcho, où stationnait le véhicule.

Scoot, reprenant son rùle de cocher, grimpa sur le siège après avoir rallumé les lanternes; Trilby s'installa dans l'inlérieur; le cheval, fouetté à. outrance, mais complètement éreinlé, se mil en marche péniblement.

Arnold, duboul sur le seuil, écouta pendant quelques secoudes le bruit sourd de la voiture qui s'éloignait, puis il repoussa la porte, la.verrouilla et regagna la maison où Elieune Béraud, étendu sur le parquet, râlait toujours.

Au lieu de faire tourner le cheval et de reprendre la route qu'il avait suivie en venant de Paris au Parc-Saint-ilaur, Scoot, continuant en ligne droite, gagna l'avenue des Peupliers et s'engagea sur le chemin de haiuge qui côtoie la rivière et qu'on appelle avenue de la Marne.

Il passa sous le pont de fer du chemin de ceinture, arriva au pont de Champigny et le traversa.

;Son intention était de faire un grand détour en regagnant Paris, dans un but facile à comprendre.

A trois heures du malin, il arrivait à la remise de l'avenue Philippe- Auguste.

Le cheval exténué fut mis à l'écurie, bien bouchonné, bien couvert, avec de la litière jusqu'au ventre et de l'avoine plein sa mangeoire.

: — S'il n'attrape pas une fluxion de poitrine qui l'emballera pour l'autre inonde, — dit Scoot à ïrilby, — nous le revendrons dans quelques jouis le prix qu'il nous a coulé...

— Et la voiture? — demanda Trilby.

— Eh bien I quoi, la voiture?... — 11 faudra perdre un peu dessus, mais nous trouverons tout de même une somme assez ronde qui grossira noire magot... Car pour la première fois de notre vie, nous avons un magot... — Charles Gérard, vois-tu, ou Arnold Desvignes, comme il veut qu'on l'appelle aujourd'hui, c'est notre porte-veine...

— Il pourrait en dire autant de nous, — répliqua Trilby, — car je parierais qu'il vient de faire, grâce à nous, une riche affaire... Une alfaire d'or...

— T;mt mieux pour lui... — Nous sommes payés, et bien payés, pour noire part de travail... — Le reste ne nous regarde pas... — C'est un gaillard solide, Charles Gérard, un vrai mâle!... De la tète, de l'invention, du biceps! — H ne s'en tiendra pas là, j'en réponds, et tu verras qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard nous aurons, grâce à lui, de quoi vivre de nos rentes... en honnêtes gens.

— Alors, nous retournerons en Irlande... — dit vivement Trilhy chez qui l'amour du sol natal était très développé.

— lin Irlande! —répéta Scoot, — jamais de la vie!...

— Pourquoi?

— Parce que les bons garçons de notre sorte, qui ont un petit passé un jieu comiiliqné, ne sont jamais si bien à l'abri dans leur pays qu'ils le sont en France où personne ne songe à s'occuper d'eux dès qu'ils ont l'air de

parfaits bourgeois et qu'ils ne doivent rien à personne... Une fois noire pclole suffisamment arrondie, nous émigrorons en Normandie et nous entreprendrons le commerce des chevaux... — (la, vois-tu, c'eslmou rêve... ^laquignon pour de bon, voilà un vrai sort!

— En attendant, je tombe de sommeil et de fatigue... — Je vais dormir...

— Pas avant que la guimbardi' soit lavée à fond... — Je ne veux [las qu'o.i puisse constater demain uialiu (jue nous sommes sortis celte nuil...

La cliose pouvait être, en effet, de sérieuse importance. — hRgidmùnrdr, comme l'appelait Scoot, fut poussée sous la remise dont on ferma les portes, et les deux Irlandais procédèrent à son nettoyage à la lueur des lanternes.

Ils s'étendirent ensuite sur la lilii^re afin d'y goûter un peu de repos en attendant le jour.

Nous allons les quitter pour retourner à la villa de l'avenue de l'Ecbo.

Après le départ de ses complices Arnold, — nous l'avons dit, — avait regagné la maison où l'ancien marchand de diamants continuait à râler.

Le visage elfroyablement congesliouné du malheureux était d'un rouge «ombre.

Les yeux injectés, sortis à moitié de leurs orbites, semblaient sans regards...

Arnold, s'approchant de lui, constata qu'il agonisait, étoulleet élranglé à la fois.

— l'as de sang... — murniura-t-il. — Le sang laisse des traces qui à un moment donné deviennent visibles pour qui sait voir...

Il se baissa vers le moribond et lui délia les jambes que serrait élruileiCienl mie corde à la fois soujde et forte.

A l'une des extrémités de la corde il fil une boucle, introduisit l'autre c.stiémité dans cette boucle, obtenant ainsi un nœud coulant puis, se pen- , chant de nouveau vers le corps dont il souleva la tète, il passa ce nœud .coulant autour du cou de sa victime.

Alors il se releva, appuya l'un de ses jneds sur la poitrine de Uérainl et, :tenant la corde à deux, mains, tira de toutes ses forces.

La figure d'Jîiticnne se gonlla, de rouge qu'elle était devint violette, [luis iioirc, tandis que les yeux s'ouvraient et se fermaient convulsivement.

Des gémissements sourds, ou plutôt des rauquements, traversaient l'épaisseur du foulard qui bâillonnait les lèvres. — Débarrassées de leurs entraves, les jambes baltaienl le [)arquet dans des convulsions tétaniques, . — Des soubresauts de serpent coupé secouaient le corps tout enlicr.

Ce fut elfroyable, mais court.

Les gémissemeuls, les rauqiiemenls de fauve étranglé et les soubresauts cessèrent tout à coup, remplacés par le silence et rimmobilité.

La strangulation ayant achevé son œuvre, la mort élait venue.

Arnold Desvignes, impassible, avait assisté sans un frisson à la hideuse agonie qu'il provoquait.

Lorsqu'il eut la certitude absolue que tout était fini, il laissa retomber la corde, s'accroupit près du cadavre, fouilla l'une après l'autre les poches du vêlement du mort et entassa pêle-mêle sur le parquet les objets qu'elles contenaient.

— Le plus pressé est fait, — dit-il presque à haute voix en se redi'essant. — Maintenant il faut que le corps disparaisse... — Je visiterai ensuite à loisir les deux malles et la valise... — L'une d'elles contient la fortune... cette fortune énorme, presque fabuleuse, que rien au monde ne peut plus m'enlever désormais!

Il ôta son pardessus, dénoua lécharpe tricolore qui ceignait toujours sa taille, posa sur un meuble ces objets et son chapeau, prit la lanterne sourde dont il eut soin de voiler le rayon lumineux, et sortit de la villa.

La pluie avait cessé complètement.

Le veut seul continuait à souffler par rafales dans les branches, faisant courir sur la surface du ciel de gros nuages noirs aux formes bizarres.

Arnold se dirigea vers la petite construction rustique servant de resserre et signalée par nous lorsqu'il élait venu visiter la maison avec le maître maçon chargé de la louer.

Il se souvenait d'avoir constaté de vistt l'existence de diirérents ustensiles de jardinage.

Ses souvenirs le servaient bien.

Il y trouva en ell'et une pioche, une pelle et une bêche, prit les trois instruments qu'il chargea sur son épaule, et toujours muni de sa lanterne gagna les derrières de l'habilalion.

Là s'étalait le talus boisé au bas duquel s'ouvrait comme un cratère l'orifice des anciennes carrières, maintenant abandonnées et à demi comblées par les terres que les grandes pluies détachaient et entraînaient avec elles.

Arnold descendit dans ce gouffre en miniature en suivant les méandres d'un étroit sentier de chèvres qui, comme nous l'avons dit, circulait au milieu des broussailles et des amas de pierres délaissées comme impro[ires à la construction, et formant des aspérités couvertes de mousses, de lichens et de hautes herbes.

La terre détrempée, par conséquent glissante, rendait le chemin difficile, presque impralioable.

L'ex-secrétaire du banquier de Calcutta marchait lentement, car un faux pas devait entraîner une chute dangereuse.

Enfin il atteignit le bas du talus et entra sous la voûte de la caverne.

L'excavation pouvait avoir dans sa plus grande profondeur une dizaine de mètres; — elle était large de cinq et haute d'un peu plus de trois.

Il aurait suffi de hien peu de chose pour la métamorphoser en une grotte admirablement pittoresque. — Quelques blocs de rochers abandonnés le long de ses parois formaient des bancs.

Arnold posa sa lanterne, après l'avoir ouverte, sur un des bancs dont nous venons de parler et laissa tomber à terre ses outils.

Se dépouillant alors rapidement de la redingote qui entravait ses mouvements, il se trouva en manches de chemise, ramassa la bêche, et d'un coup (l'œil rapide inspecta l'intérieur du cratère.

— C'est là, au centre, que je creuserai la fosse... — murmura-l-il au bout d'un instant en frappant du pied le sol, — ce doit être du remblai, le travail sera plus facile...

Et il essaya d'introduire le fer de sa bêche dans ce qu'il supposait être uue couche crayeuse mêlée de débris; mais il rencontra une résistance à laquelle il ne s'attendait point.

Peut-être cette résistance tenait-elle à ce que la partie supérieure avait été durcie par les piétinements des ouvriers exploitant la carrière, et le terrain, sous cette sorte d'écorce, serait-il plus malléable.

H fallait s'en assurer.

Arnold, abandonnant la bêche, prit la pioche et se mit h la manier avec vigueur.

Dans le silence de la nuit, les grands coups frappés par lui résonnaient d'une façon sourde et lugubre.

Au bout d'un instant, le jeune homme s'arrêta.

— Trop de bruit... — se dit-il. — Demain tout le pays serait en rumeur et chercherait la cause de ce mystérieux tapage...

Il reprit la bêche et recommença courageusement le travail interrompu.

Les quelques écailles de terrain soulevées par la pioche rendirent ce travail plus facile.

Sous la première couche, ainsi qu'il l'avait supposé, le sol était relativement friable.

Terres et gravats rapportés s'entassaient sans trop de peine. Arnold se mit à creuser vigoureusement, se servant tantôt- de la bêche et tantôt de la pioche, qui maintenant ne produisait plus aucun bruit, et rejetant les terres sur les côtés de l'excavation avec sa pelle de terrassier à manche recourbé.

Pas un instant d'arrêt, pas une seconde de défaillance; il creusait, creusait toujours.

Au bout de plus d'une heure d'eiïorts ininterrompus il avait obtenu un trou d'une profondeur de deux mètres, sur six pieds de long et trois pieds de large.

C'était une véritable fosse, de tous points pareille à celles qu'on prépare dans les cimetières.

Alors Arnold s'arrêta, essuya son front et ses tempes que mouillaient de grosses gouttes de sueur et, s'asseyant sur un fragment de roche, il reprit haleine.

Mais il s'en fallait de beaucoup que son œuvre lugubre fût terminée. Sans s'inquiéter de prendre froid, tout en nage comme il l'était, sous la pluie qui recommençait à tomber fine et glaciale, il sortit de la carrière, sa lanterne sourde à la main, regagna le sentier de chèvres, gravit le talus et rentra dans la villa par la porte opposée à celle qui donnait sur l'avenue de l'Echo.

Il s'agissait maintenant de porter le cadavre d'Ltienne Béraud jusqu'à la tombe préparée pour le recevoir.

Arrivé dans la chambre sinistre où le crime avait été commis, Arnold se baissa et il essaya de charger le corps sur ses épaules. Sa tentative fut vaine.

Ses forces, épuisées par un travail effroyable, le trahirent. Le misérable ne s'obstina point; — ce contre-temps ne pouvait lui causer un embarras bien sérieux.

Saisissant l'extrémité de la corde dont il s'était servi pour étrangler sa victime, il l'assujettit autour de ses reins et se mit en marche, traînant le cadavre à sa remorque jusque sur la plate-forme, comme il aurait Itaîné la carcasse d'un animal immonde.

Arrivé à l'extrême bord du talus dont nous connaissons la roideur, il détacha la corde et poussa du pied le corps sur la pente où il roula, foulant les arbustes, rebondissant sur les éminences gazonnées, pour ne s'arrêter qu'à deux mètres environ du sol de la carrière, retenu par une touiïe de broussailles.

Arnold descendit, lui, jusqu'au fond, saisit la corde j)cndante, lira sur C(;lte corde, et la dépouille mortelle di" rauiien marchand de diamants vint s'abattre à ses pieds.

LE MARCII.VND DE DIAM.VNTS

L'hoiunie assassinù s'abattit au tond Ju truu la face contre terre.

11 nu lui reslail plus (ju'à Iraiiier le corps jusqu'il la lèvre de la fosse, le placer dans le sens de la loii{,'ueur el le faire chavirer.

Tout cela ne demanda que quelques secondes.

L'homme assassiné s'aballitau fond du Irou, la face conlre terre.

Le meurtrier se donna le temps de ros[)ircr de nouveau puis, saisissant la pelle, se remit à la hesogin-.

LlV. '2i I' UOy, 0<lil. — Hi-|.ro<luclioo inlcr.liU. 2i

186 LE MAIiCIIAiND DE DIAMAMS

La terre mélangée de pierres tomba sur le cadavre avec un bruit sinistre.

Une heure après la fosse était comblée, elle surplus de la terre étalé et foulé aux pieds sur toute l'étendue de la carrière.

Arnold alors remit son vêtement, rassembla les outils dont il venait de se servir, regagna la partie supérieure du jardin, les replaça dans l'endroit où il les avait pris, et rentra dans la maison dont il referma derrière lui toutes les portes.

Cette fois, il se trouvait seul, Lien seul!

Auprès de lui, ni vivants ni morts!

— Je ci'ois que désormais rien au monde ne peut m'enlever la fortune î

— murmura-t-il avec un sourire d'une effrayante expression. — Je l'ai bien gagnée! la besogne que je viens de faire est rude, et plus d'un aurait reculé! - Je n'ai même pas hésité, moi! — Après le travail, le salaire...

— Où se trouve le chèque? — Il doit être dans le portefeuille de feu Etienne Béraud.

Il plaça sur une table la lanterne dont il laissa jaillir toute la lumière, il alla chercher son pardessus jeté sur un meuble, fouilla la poche de côté, en relira le portefeuille et vint s'asseoir auprès de la table supportant la lanterne.

Une fois assis, il posa le portefeuille devant lui, et le caressant d'une main tremblante taudis qu'une indicible joie illuminait sou visage, il dit à haute voix :

— Un carré long de papier... Une dale... Un chiffre... Une signature... et cela représente cinquante et un millions d'argent vivant... Et ces cinquante et un millions sont là... et ils sont à moi... bien à moi, puisque demain, muni des papiers d'Etienne Béraud, qu'on ne me demandera même pas, j'irai à la Banque toucher le chèque... — Et je ne rêve pas... je suis bien éveillé !

Fiévreusement il ouvrit le porlufeuille, contenant des billets de banque et des papiers.

Sans s'occuper des billets de banque dont il savait le nombre, il explora l'une des poches du maroquin.

Cette poche renfermait des lettres closes, au nombre de quatorze; — celles que nous avons vu Etienne Béraud écrire à VlJùtcl des Indes, et qu'il se préparait à mettre à la poste au moment de son arrestation, ou pour mieux dire de son enlèvement.

— Qu'est-ce que c'est que cette correspondance'.' — se demanda le meurtrier en plaçant les lettres sur un coin de la table. — Nous verrons cela plus lard... — se répondit-il.

La première poche était vide.

Il procéda rapidement Èi l'examen d'une seconde d'où il lira quelques papiers, et il déplia l'un d'eux.

C'était une pièce authentique, une sorte de passeport délivré par les autorités de Calcutta, visée par le consul français, et attestant l'identité d'Élienne Béraud.

Cette pièce indiquant l'âge de l'ancien marchand de dianianls, et donnant son signalement, ne pouvait lui être d'aucune utilité; — en conséquence il la remit dans le portefeuille et prit un autre papier couvert de chilfres dans lesquels il reconnut les comptes élahlis par lui-même, Charles Gérard, à la maison de banque de John Mortimcr, relativement à la fortune d'Etienne Béraud.

Cet état portail la signature du banquier.

— Bon à garder, cela... — murmura le misérable. — Mais le chèque ! le chèque! où est donc le chèque?

]'\ saisissant l'un des derniers papiers, il le déplia d'une main à tel point frémissante d'impatience qu'il faillit le déchirer.

A peine eut-il jeté les yeux sur l'entête de la feuille et sur les lignes écrites qu'il devint livide; — son visage prit une indicible expression d'effarement; — une sueur d'angoisse mouilla ses cheveux.

— Tonnerre du diable! — s'écria-t-il en donnant sur la table un furiuux coup de poing qui fil sauter la lanterne sourde. — Tonnerre du diable ! j'ai travaillé pour rien. — Ce brigand-là me vole comme dans un boisl... — 11 ne s'est point présenté à la Banque de France, mais il est allé chez Rothschild et il a fait le dépôt de son chèque pour n'avoir pas h. s'occuper luimême de l'encaissemenl! — Voici le reçu signé des fondés de pouvoir dii baron!.-. Tout est perdu!

Et pendant quelques instants, assommé [lai- le choc de celte effroyable déception, comme un bœuf par le coup de masse du boucher, il demeura haletant, respirant à peine, les yeux fi.xés sur le papier qu'il tenait à la 'nain mais qu'il ne voyait plus qu'à travers un nuage.

Certes, en ce moment, une congestion cérébrale était imminente, mais la jeunesse et la vigoureuse constitution de l'assassin lui donnèrent la force de réagir; la circulation du sang qui se portait au cerveau redevint sinon calme, du moins régulière, et au bout de quelques instants l'ex-employé de la maison de banqui- John Mortimcr and C", reprit possession de luimême.

Alors il reconstitua rapidement ce qui s'était passé.

— Je comprends tout... — murmura-t-il. — Etienne Béraud est arrivé ?i la gare du l'.-L.-M. par le train de dix heures douze minutes... — En route il aura réiléchi aux retards que la Banque mettrait à lui ouvrir un compte, et il esl allé chez un banquier... Chez le premier de tous... -• Ah!

188 LE MARCHAND UE Dl.LMAMS

si j'avais su!... Si j'avais su!... Entre mes mains ce reçu n'est présentement qu'un chiffon sans valeur... Dans la maison Rothschild ou a vu Etienne Béraud... il a donné sa signature en endossant le chèque... Me présenter pour savoir si le compte est ouvert serait me perdre volontairement, me dénoncer moi-même comme l'assassin...

Et de nouveau il répéta :

— Si j'avais su !... Si j'avais su !...

Les doigts d'Arnold tremblaient en froissant ce papier qui détruisait toutes ses espérances.

Son visage ressemblait au masque d'un mort. — Autour de ses yeux s'étendait un cercle de bistre. — Un frisson convulsif secouait ses lèvres décolorées. — Il était près de défaillir.

Ainsi cet homme, ce misérable, cet infâme, qui n'avait éprouvé ni pitié, ni terreur, ni remords, en étranglant Etienne Béraud, en le sentant râler sous son pied, s'évanouissait à demi comme une femmelette, à la pensée que l'immense fortune de l'ancien marchand de diamants lui échappait!

XXXYIÏ

En reconstituant, ainsi que nous venons de le voir, ce qui s'était passé, Arnold Desvignes ne se trompait pas.

Etienne Béraud, pendant sa dernière nuit de voyage, avait réfléchi aux démarches qu'il serait obligé de faire en arrivant à Paris, pour encaisser d'abord ses cinquante et un millions, pour les transporter à son hôtel et pour trouver ensuite deux notables commerçants ayant un compte ouvert à la Banque de France, qui lui serviraient de parrains, formalité sanslaquelle ladite Banque ne peut, aux termes de ses statuts, accepter en dépôt l'argent qu'elle vient de payer.

Il avait jugé beaucoup plus simple de se présenter à la maison Rothschild, de la charger de l'encaissement de ses capitaux, et do lui demander l'ouverture d'uu compte courant.

Rien n'était plus simple en effet et, la maison Rothschild ayant accepté le mandat qu'on lui confiait, Etienne Béraud n'aurait plus à se déranger.

Après un long moment de prostration, les nerfs d'Arnold semblèrent se détendre un peu.

Le misérable se leva, faible encore, et fit quel(]nes pas aulour de la chambre, de l'allure chancelante d'un homme ivre.

— Ainsi, — balbutia-l-il d'une voix étranglée, — j'aurai perdu ma position, brisé mon avenir, commis un crime, risqué ma tète, et cola pour rien,

puisque voilà tous mes plans anéaulis, toutes mes espérances évanouies!...

— Ces millions entassés, cette fortune colossale, que je croyais tenir déjà, m'échappent!... — Après un rêve éblouissant, un mirage à rendre fou, je retombe dans la réalité plate, écœurante, d'où je me voyais à jamais sorti!

— Il va fcilloir me contenter des quelques bribes de billets de banque formant l'appoint remis par John Mortimer à ce Bérauil maudit! — C'est la misère!... — Et moi qui me glorifiais de mes combinaisons! Imbécile et niais! Je nai rien su deviner!... rien su prévoir!

0 C'était à Obock ou à Port-Saïd, ces deux stations où il s'est arrêté, que j'aurais dû faire ce que j'ai fait ici trop tard. — J'avais tous les atouts dans mon jeu, et j'ai trouvé, joueur idiot, moyen de perdre la partiel... — Je me suis compromis, j'ai payé des complices qui me tiennent et qui, s'ils le voulaient, pourraient me perdre; je me suis jeté, la tête basse, dans un abîme, et tout cela pour qui? — Pour les héritiers d'Etienne Béraud!

En s'enlendant prononcer ces derniers mots, l'assassin tressaillit; puis, s'arrétant brusquement, devint pensif.

— Les héritiers... — murmura-t-il au bout d'un instant, — s'ils connaissent l'existence d'Etienne Béraud, ce qui est douteux, et s'ils le supposent vivant encore, ignorent à coup sûr qu'il a fait fortune et qu'il est venu à Paris... — Pas un d'eux ne se doute que la maison Rothschild est dépositaire de millions à partager entre eux... — S'ils l'apprenaient un jour par hasard, en même temps que la disparition de leur jiarent, cette reconnaissance dans mes mains paralyserait de façon absolue les réclamations qu'ils pourraient formuler... Pour toucher à la fortune, il faudrait prouver la mort d'Etienne Béraud et rendre à la maison Rothschild ce reçu signé par elle... Les deux choses sont impossibles.

« Qui héritera donc, alors?

Dans l'impuissance absolue de répondre à celle question, Arnold redevint de nouveau songeur, ployant pour la seconde fois sous le faix écrasant de la déception qui venait de l'assaillir.

Il se laissa tomber sur un siège et cacha sa tèle entre ses mains, essayant de condenser les idées qui tourbillonnaient dans son cerveau.

Il ne tarda point ii y réussir, car chez lui l'état de calme complet succédait vile au bouleversement général de toutes les facultés.

Ceci ne doit point étonner d'ailleurs, ni paraître exceptionnel, et l'explication en est facile : chez les hommes de nature énergique, la jiremière impression, toute physique, anéantit momentanément le moral; mais la revatiche de celui-ci ne se fait guère alleu. In-, d il n-iircnd son empire sur le physique vaincu et dompté.

Alors au triomphe de la matière succède celui de l'intelligence.

i90 LE MARCHAND DE DIAMANTS

La crise d'al)altement ne dura que quelques minutes et Arnold reconquit son sang-froid.

A l'exception des billets de l)anquc et des lettres, il remit dans le portefeuille les dilîérents papiers qu'il en avait tirés, ainsi que le reçu de la maison Rothschild ramassé par lui sur le parquet, défripé et replié soigneusement.

Il referma le portefeuille, le plaça sur la talile à côté des lettres et des billets de banque et se dit, en prenant le Irousseau de clefs tiré de la poche d'Etienne Béraud :

— Visitons d'abord la valise... — Voyons quelle somme misérable me rapportera la partie mal jouée où je devais gagner cinquante et un millions!

Du premier coup d'œil il découvrit parmi les autres clefs celle qui s'ajustait à la serrure mignonne, et la valise, ou plutôt le sac à main fut cuver/ .

Arnold en sortit des objets de toilette, des boîtes de cigares, et enlin un paquet enveloppé de papier goudronné et formant un carré long.

Il défit. l'enveloppe.

Des liasses de billets de banque s'oUVireut à sa vue, mais il n'éprouva pas même un mouvement un joie.

Qu'étaient ces misérables épaves à côté de ce qu'il avait rêvé?

Cependant, il compta les billets.

Il y en avait quatre cent quatre-vingt-cinq de mille francs chacun.

— Avec ce que j'ai trouvé dans le portefeuille, — murmura-t-il, — cela forme un total de cinq cent mille francs h peine... — Une goutte d'or I — Ce n'est pas cela qui me rendra riclie! — Il me fallait les cinquante et un millions encaissés par la maison Rolhschild!

Le porte-monnaie de l'ancien marchand de diamants contenait une vingtaine de louis et une petite clef d'argent de forme bizarre. Il le mit dans sa poche, referma le sac à main, choisit une autre clef, ouvrit la plus grande des deux malles et la trouva pleine de linge.

Arnold jeta sur le parquet tout ce linge qui recouvrait des armes hindoues et chinoises anciennes, d'une assez grande valeur comme objets d'art.

— Très dangereuses, ces vieilles lames... — murmura le misérable. — Je les connais... — Plusieurs sont sans doute empoisonnées... Il suffirait d'une i)iqùre et la mort serait foudroyante... — Qu'elles restent où elles sont.

Sur les armes il entassa le linge, reboucla la première malle et s'occupa d'explorer la seconde.

Là encore du linge, puis des étoffes des Indes, de Ccylan, de Toudi-

chéry, des tissus de caclieinire cl d'or, clioses du valeur assurément, mais au plus haut point comjuomctlantcs si on tentait d'en faire un usage (juelconi|ue.

Sous les étoffes, Arnold découvrit un colTret ancien, d'argent ciselé, de dimension moyenne mais relativement lies lourd.

Ce colfret était fermé.

Arnold l'agila près de son oreille et il entendit un bruit semblable à celui que des caillou.x. produisent en se heurtant.

— Oue diable peut-il y avoii' la-dedans? — se demaiida-t-il. — Conimenl l'ouviir?

Tout en se posant cette question, il se souvint de la petile clef d'argent entrevue au fond du porte-monniii'.

Il la prit, rintroduisil dans la si'rrure, où elle s'ajustait à merveille, la fit tourner et, soulevant le couvercle, approcha sa lanterne.

Une gerbe d'élincelles jaillissant de l'intérieur lui causa une sorte d'éblouissement; il rejeta la tête en arrière, comme si ces feu.\ aux colorations prismatiques allaient lui brider les yeux ; mais il comprit bien vile et, se penchant de nouveau, il regarda.

Le colTret était rempli de diamants et de perles.

Perles du plus bel orient, dont quelques-unes dépassaient la grosseur d'une noisette.

Diamants taillés, ou plutôt simplement dégrossis, dont le moindre valait bien cinquante mille francs.

L'un d'eux attira l'attention d'Arnold, qui se connaissait en pierreries.

11 atteignait la dimension d'un oîuf de faisan, jetait des feux splendides et représentait à lui seul au moins cinq cent mille fi-ancs.

Bref, le contenu du coffret pouvait s'estimer, au bas mot, deux millions.

L'ancien secrétaire du banquier de Calcutta s'en rendit compte après un rapide examen, mais il ne s'en émut point.

En face du trésor qu'il venait de découvrir, son visage demeura impassible.

C'est à peine si cette découverte enlevait quelque chose à l'amertume de sa déception.

11 reft;rma la seconde malhr comme il avait refermé la première et commen(;a le travail suivant :

iJans le foulard tjui avait servi de bùillon à Etienne liéraud il entassa les billets de banque, le coffret, le portefeuille, les lettres non décachetées el il noua le foulard par les quatre coins.

Ceci fait, il se débirrassa de la perruque grise, des longs favoris en nageoires qui lui faisaient une tète de commissaire de police, il se déshabilla,

192 LE MARCHAND DE DIAM.VNTS

et du paquet apporté par Scoot et Trilby dans la voiture, il lira le costume qu'il portait lorsqu'il voulait être Arnold Desvignes et avec lequel on le vovail habituellement rue des Tournelles, et il s'habilla.

Dans le sac à main il plaça pêle-mêle les vêtements qu'il venait de quitler, la ceinture du commissaire, etc., et il referma le sac.

Au fond de la pièce où se trouvait l'assassin du marchand de diamants existait un cabinet à porte pleine, un cabinet noir qu'Arnold avait remarqué lorsqu'il était venu visiter la maison.

La clef était sur la serrure.

Le jeune homme l'ouvrit et y porta les deux malles et le sac à main, en se disant :

— Plus tard je ferai disparaître tout cela...

La porte refermée à double tour il retira la clef, prit sa lanterne et gagna la cuisine où il avait vu un robinet d'eau.

Après s'être lavé le visage et les mains, il s'essuya avec son mouchoir et, tirant un petit miroir de poche, il s'assura que toute trace de maquillage avait disparu...

Revenant alors dans la première pièce, il se coiffa d'un chapeau mou apporté dans la poche de son pardessus, endossa ce pardessus et regarda sa montre.

Elle indiquait six heures.

Arnold prit le paquet composé des objets que nous connaissons, noués dans un foulard, éteignit sa lanterne qu'il ne négligea point d'emporter, et sortit de la maison.

11 faisait grand jour.

La pluie avait cessé.

Le vent soufflant du nord balayait lec nuages et découvrait de grands morceaux de ciel d'un bleu magniiique.

Le soleil se levant derrière les coteaux de Chennevières dorait la cime des arbres et faisait élincelcr comme autant de petits diamants les gouttelettes de pluie suspendues aux branches et tombant une à une sur le sol humide, avec un petit bruit très doux.

En somme, une matinée radieuse après une nuit effroyable.

L'ex-secrétaire du banquier de Calcutta s'avança jusqu'au talus rapide aboulissanL à la carrière au fond de laquelle le corps d'Etienne Btraud reposait sous six pieds de terre et de débris rocheux.

Ju l.:ntiuii.r Je Calcutta s'avança jusqu'au talus aboutUsaut ù la carriilie.

La pluie tombée sans relâche pendant de longues heures avait effacé toute (race de pas.

Les arbustes et h-s hautes herlips couchées par li' passage du cad.ivio s'étaient relevés.

Le plus habile, le plus pi-rspicace do tous les agents de la Sùrclé, de tuu-i le sdéleclivcs de Scolland-Vard, n'aurait pu soupi;uiiner qu'un crime

LiV. 25. F. IIOY, (dit. — llcproducliOD laUrdita. -''.

eiïroyablevenait d'être commis dans celle villa de paisible apparence autour de laquelle les oiseaux chantaient.

Arnold ayant changé de vêtements n'avait pas à se préoccuper de l'c!'.scnible de sa toilette, mais il jeta un regard sur ses chaussures.

Des taches de houe les maculaient; — faire disparaître ces lâches €Ût été facile, mais à quoi bon? — Les chemins étant détrempés, des mactilatures nouvelles les auraient remplacées au bout de quelques minutes.

L'assassin revint sur ses pas^ sortit de la propriété par la porte donnant sur l'avenue de l'Echo, porte qu'il eut soin de refermer derrière lui, puis il se dirigea vers la gare du Parc Saint-Maur.

A six heures et demie un train passait, montant vers Paris. — il pril un ticket, s'installa dans un compartiment de seconde classe et mit pied à terre à sept heures dix minutes à la gare de la Bastille.

Quelques minutes plus tard, il rentrait dans son pavillon.

Là il lança sur un meuble, avec une sourde colère, le paquet qu'il tenait à la main, et il tomba sur une chaise en murmurant :

— Si peu de chose après avoir espéré tant! — C'est à se donner au diable!

Comme dans la maison de l'avenue de l'Echo il se laissa envahir par un grand découragement, par une prostration complète.

De moment en moment des paroles entrecoupées, des phrases sans suite, s'échappaient de ses lèvres.

— Cinquante et un millions... — disait-il, — avec cela je jiouvais hardiment demander au banquier Verrière sa iille Angélique... C'était une fortune à éblouir le père, à enivrer la fille, à lui faire oublier le lieutenant d'artillerie Yandamme... si toutefois elle pense à lui... Et cette heureuse chance m'échappe... Je n'ai qu'une misérable tranche de ce gâteau splendide!... — Je croyais avoir tout prévu... Je me trompais... — Tout s'est écroulé, et je ne vois aucun moyen de mettre la main sur les millions convoités et perdus... et pour cela cependant je serais prêt à tout... même à commettre un nouveau crime... Oh! pour cela, s'il le fallait, je brûlerais Paris, et j'éteindrais le feu dans le K.:ig!...

Le banquier Jules Verrière demeurait, nous le savons, boulevard ILaussmann.

11 habitait un hôtel fort coquet élevé de deux étages sur rez-dechaussée.

On arrivait au perron conduisant au vestibule ajiri'S avoir Iraveisé une vaste cv^ur sablée encadrée d'un côté par un pavillon servant d'habitation au concierge, et de l'autre par les écuries et les remises.

LE MARClIAiND DE DIAMANTS <95

Quoique l'hùtel iipiiartfiit au liauquier, ce n'était pas là que se trouvaient SCS bureaux.

Il avait loué, pour y inslallcr les services de sa maison de banque, le premier étage d'un grand immeuble situé rue Le Peletier.

Nous conduirons bientôt nos lecteurs au boulevard Uaussmann, mais en ce moment c'est rue Le Peletier, dans le cabinet particulier de Jules Verrière, que nous allons les introduire.

Le banquier était assis derrière un immense bureau-ministre chargé de papiers.

Devant lui s'entassait une montagne de lettres, — sa correspondance du malin, — qu'il dépouillait avec l'activité d'un jeune employé qui vent obtenir de bonnes notes et une augmentation d'appointements.

C'était, — nous l'avons dit, — un homme entre cinquante-cinq et soixante ans, très soigaé de sa personne, et dont les toilettes ultra correctes offraient une élégance indiscutable, mais trop jeune pour l'âge de celui qui les portail.

Ses cheveux taillés eu brosse et ses longs favoris s'argentaicut.

Jules Verrière avait dû (:lvv. ([uelques années auparavant, d'une beauté remarquable.

Au moment où nous le présentons à nos lecteurs les traits conservaient leurs lignes régulières, mais le visage était fripé, le teint plombé, les yeux ternis, les tempes rayées, la lèvre inférieure tombante.

Le banquier avait à coup sûr abusé du travail ou du plaisir.

La vérité est qu'il avait abusé de l'un et de l'autre, du plaisir surtout.

Viveur endurci, il aimait les filles de théâtre, les horizontales de toutes les marques; il adorait la fêle, et il professait un entier déJain pour les joies calmes de la vie de famille; — aussi, depuis le veuvage du banquier, Angélique, sa fille unique, régnait seule au foyer du boulevard Uaussmann.

Jules Verrière était un brasseur d'afl'aires dans la plus lariie acception du mut.

Des bruits divers et fort contradictoires couraient sur sa position.

Les uns disaient sa fortune ample et solide.

Les autres prétendaient qu'après avoir subi de grandes pertes et jelé pour ses plaisirs l'argent par les fenêtres, il se trouvait au bout de son rouleau el ne se soutenait que par le crédit, en entassant sjiéculations sur spéculations.

Ouelques-uns, enlin, allaient jusiju'à soutenir que l'Iiùtel du boulevard Uaussmann était grevé d'hypothèques au delà de sa valeur.

Si le banquier connaissait ces bruits, il ne paraissait pas s'en inquiéter bcaucoun.

d9G LE MARCHAND DE DIAMANTS

Au moment où nous venons de franchir le seuil de son cabinet il dépouillait sa correspondance, nous le savons déjà.

Aeuf heures du mali:i sonnaient à la pendule de marbre noir surmonlée d'un groupe de bronze, placée sur la cheminée entre deux coupes d'onyx.

La lettre dont Jules Verrière prenait connaissance iiortait cet en-lète ;

a Société anonyme

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