DES CAHRIÈRES DE MARBRE DE BELGIQUE
Voici ce qu'elle contenait :
« Mon cher monsieur Verrière,
« La situation devient de plus en plus difficile. — Nous nous trouverons à la fin du mois en face d'un déficit de tout près d'un million, et la nécessité d'une liquidation désastreuse s'imposera, si nos actionnaires ne viennent à notre aide en répondant à un nouvel appel de fonds qui nous permettrait de faire face aux échéances menaçantes et de continuer les travaux.
« Vos intérêts dans notre affaire sont trop grands pour que vous n'employiez point toute votre énergie à atteindre le but que je viens d'indiquer. — C'est à vous qu'il appartient d'arrêter par vos eiforls une catastrophe imminente.
s Vous le savez aussi bien que moi, la situation n'est désastreuse qu'en apparence, — Ce sont les travaux préparatoires qui nous ont écrasés. — Les ingénieurs supposaient les gisements de marbre plus faciles à exploiter, mais ces gisements sont d'une richesse inouïe, et avant une année, si nous parvenons grâce à vous à traverser un moment de crise, la Société tiendra toutes SOS promesses.
« Agissez donc, et surtout agissez vile. — H y a urgence. »
Suivait la signature du directeur de la Société anonyme des Carrières de marbre de Belgique.
En lisant ce qui précède, Jules Verrière était devenu pâle.
— Un désastre... — murmura-t-il, en passant son mouchoir sur son front humide. — Depuis quelque temps déjà je le pressentais... — S'adresser aux actionnaires I . . . — Obtenir d'eux une nouvelle mise de fonds ! . . . — C'est un naïf, ce directeur, à moins qu'il ne soit très malin !... — Comment ne devinerait-il pas que les actionnaires, c'est moi? — Allons, un million de plus jeté à l'eau!... Un million que je me croyais certain de décupler in quelques années, car il a raison, l'affaire est bonne... Seulement il faut
pouvoir en alteiiJre les résultais et je ne le peux pas, étant nioi-mèmo en face de formidables échéances... — Vais-je donc être obligé, pour éviter la faillite, ou plutôt la banqueroute, par conséquent la Cour d'assises, de puiser de nouveau dans la fortune d'Angélique dont j'ai l'administration comme tuteur?... .\h! la situation est tendue!... Tout craque autour do moi!... — Je suis perdu si quelque bon coup de Bourse ne vient me sauver, en bouchant le trou crousS par les carrières de marbre de Belgique !...
« Un hasard favorable peut me remettre à flot...
« Viendra-t-il?...
Jules Verrière plaça la lettre belge sur son bureau, à côté de celles qu'il avait déjà lues, et l'expression d'angoisse momeutauémenl empreinte sur sa physionomie s'efFaçi.
L'insouciance, la légèreté, formaient le fond du caractère du banquier. — Ses dernières paroles viennent de nous en fournir surabondamment la preuve.
Il avait parlé de bon coup de Bourse venant le sauver.
Il avait dit : — Un hasard favorable peut me remettre à /loti
C'est que toujours, depuis qu'il s'occupait d'affaires de banque et de spéculations, Jules Verrière avait compté sur le hasard et les coiip'i de Bourse.
Pendant de longues années, la chance s'était montrée relativement favorable; — dans les moments suprêmes il se trouvait là quelque bouée qui l'empêchait de couler à fond.
La chance n'allait-elle pas se lasser ?
Lo banquier, dont le visnge s'était rasséréné complèlemoni, prit une autre lettre.
En regardant la suscription, il fronça de nouveau le sourcil.
Dans l'angle supérieur de l'enveloppe, du côté gauche, étaient imprimés ces mots :
TuÉATiiE DES Fantaisies -Modernes
— De La Fougère !... — lit-il presque à haute voix. — Est-ce que celui-là aussi va m'apprendre une mauvaise nouvelle.'...
D'une main nerveuse il déchira l'enveloppe, déplia la feuille de papier qu'elle contenait et lut :
<< Cher ami, cher parent,
« Vous vous souvenez d'une vieille chanson idiote dont on avait fuit une scie il y a quelques années, et dont le refrain était :
J'ai un pied qui r'muc I^t l'uutrc (|ui ne va guère...
J'ai UQ pied qui r'muc El l'autre qui nu va plus!...
« Eh bien! moa cher, j'ai deux pieds qui ne vonl plus... Au figuré, s'entend...
« Ma fin de mois et mes artistes payés, il ne restera pas un louis dans ma caisse, mais en revanche, hors de ma caisse, il me restera pas mal de dettes.
« Or, si je n'ai pas cent cinquante mille francs pour achever de monter la féerie réaliste dont je vous ai parlé : Le Grand Aquarium parisien, en dix actes et trente tableaux, dont un : La Fée des égouts, fera courir tout Paris, je passe la main et je dépose mon bilan, ce qui serait f;\cheux et pourrait s'appeler faire naufrage au port, car la pièce, d'un genre absolument nouveau, mélange heureux de réalisme et de fantaisie, obtiendra, sans le moindre doute, un gros succès d'arg-ent. — Supposez trois cents représentations, avec une moyenne de six mille, notre argent serait vite rattrapé.
« Léona, en crevette rose, dans le tableau capital du « Grand Aquarium parisien «.serait épatante de chic et de beauté... tout à fait épatante, et vous savez que je m'y connais !... »
xxxw.
Arrivé à ce passage de la lettre que nous reproduisons, Jules Verrière s'inleiTompit et donna sur son bureau un grand coup de poing.
— Son bilan! — mui-mura-t-il, — son bilan I... Et j'y serai de trois cent mille francs que Léona m'a fait fourrer dans son maudit théâtre!... et cent cinquante mille francs pour monter sa féerie réaliste, une ordure, j'en suis certain, comme tout ce qu'il joue!... Ça ferait quatre cent cinquante mille francs! — Oh! non, par exemple, — qu'il dépose son bilan si bon lui semble!...
Le banquier reprit la leltrCj et pour la seconde fois parcourut des yeux les premières lignes, s'anètant à certaines phrases.
— Notre argent ! — dit-il en accompagnant ses paroles d'un nouveau coup de poing. — Il a le toupet d'écrire notre argent quand le mien seul se trouve en jeu!... — Elle est forte, celle-là, par exemple! — Sauteur, val... — Je m'étais ligure qu'il pourrait conduire un théâtre, cet imbécilelà I... Je me trompais, c'est un simj)le cuistre, un incapable, un raté, qui n'est bon à rien... — Riche idée que celle de Léona de vouloir jouer la comédie sans le moindre talent! pour faire admirer ses formes!... — Uno lurlutainc qui me coûte trois cent mille francs, sans compter les costumes!...
Jules Verrière conliuua sa lecture. — La lellre se terminait ainsi :
« Je no vous demaruie pas les cent cinquante mille francs tout de suite, quoique cotte somme soit insignifiante pour une caisse telle que la vôtre; vous pourrez me la verser en trois fois, au cours des répétitions. — 11 me suffira de loucher cinquante mille francs aujourd'hui mèine, pour faire des achats indispensahles et pour donner quelques acomptes à mes décorateurs.
« Je comjite absolument sur vous, mon cher ami, connaissant votre habileté en affaires et votre excellent cœur.
<( En qualité d'homme habile, vous devez me soutenir comme créancier pour sauver vos capitaux. — En qualité d'homme de cœur, vous devez me venir en aide comme parent, pour l'honneur de la familli'...
<< J'attends !...
« Bien cordiale poignée de main de voire dévoué cousin.
« La Fougère. »
Le banquier n'y tint plus.
Sa colère débordait.
Elle éclata.
— Ah ! le sot animal qui me prend pour un niais et croit qu'il va pouvoir m'exploiler indéfiniment! — Il se réclame de notre parenté et signe votre cousin!... — C'est tout au plus si son père était l'arrière-petit cousin du mien !... — Eh bien ! je me moque du cousinage, et il verra dès aujourd'hui en quelle monaie je lui enverrai les cinquante mille francs qu'il réclame! — Ilien qu'en apercevant la griffe de ce maudit théâtre, j'ai deviné une tuile ! — C'est un mauvais jour, aujourd'hui, un jour de guigne!...
Verrière jeta la lettre sur celle de la Société des marbreries de Belgique qu'il avait mise à part.
Il en prit une autre... — la dernière.
An moment de la décacheter, il s'arrêta jiour regarder le timbre du point de départ.
C'était celui du Havre.
— .\h ! du Havre... — inurnuira-l-il, saisi d'un tremblement nerveux cl en paraissant en proie à une émotion faile d'angoisse et d'épouvante. — Est-ce que ce serait encore un sinistre que je vais apprendre?... J'ai peur d'ouvrir celte lettre...
Il l'ouvrit ccpeiulanl.
A peine en eut-il jiarcouru le contenu que l'expression de son visage devint elf rayante
Si grande était la pâleur de ses traits qu'il semblait au moment de s'évanouir.
Voici les quelques lignes qui produisaient sur lui une si lenible impression :
« Monsieur,
(< J'ai l'honneur de vous annoncer qu'en vertu d'un jugement rendu le 2 de ce mois par le Tribunal de commerce du Havre, la Société des Cabatciirs à voiles, dont vous êtes un des principaux actionnaires, vient d'être déclarée en faillite.
« Veuillez me faire savoir quelles sont vos intentions, m'adresser vos instructions, et recevoir mes salutations.
« Le Sijndic provisoire,
« LlNPET. »
— En faillite !... en faillite!... — ballnitia le banquier d'une voix étranglée.
— Est-ce possible, lorsque le mois passé je toucliais encore mes dividendes?
— En faillite!... Mais j'ai cinq cent mille francs engagés dans cette affaire créée par moi... lancée par moi... — Quelle déception!... quel effondrement!... — Est-ce que décidément la fortune me tournerait le dos? — Estce que la déveine s'attacherait à moi pourm'acculer à l'une de ces situations dont une balle de revolver dans la tempe est l'unique issue?
Jules Verrière, frissonnant de tout son corps, laissa tomber sa tête dans ses mains, appuya ses coudes sur son bureau et pendant quelques minutes s'abandonna à do sombres pensées.
Mais chez cet homme à conscience large, à qui le sens moral faisait absolument défaut, les impressions pénibles n'étaient jamais de longue durée.
Il releva la tête et reprit, en répondant aux dernières phrases de son monologue :
— Non, je m'inquiète à tort... — La chance est pour moi ce que sont les femmes inlidèles qui vous trompent, qui vous quittent, mais qui reviennent toujours... — Elle reviendra... — Le coup est rude, voilà tout... trois sinistres rien qu'en un jour, c'est beaucoup, mais il suffira d'une seule bonne affaire pour me remettre à flot... — Une grosse part de la dot d'Angélique reste à ma disposition... — Je m'en servirai sans scrupule pour parer aux événements... — D'ici au mariage de ma fille j'aurai plus de temps qu'il n'en faudra pour recompléter la fortune que sa mère lui a laissée et pour refaire la mienne... — Du reste, Angélique est toute jeune et ne se mariera que quand je le voudrai... Je vais écrire au Havre... De ce côté j'entrevois delà ressource... — Le matériel est d'une sérieuse valeur... une Société nouvelle peut l'acquérir en rempla(.'ant celle qui croule... — Là, tout n'est pas perdu...
Ail çà I mais, — s'écria Verrières, — tu me prends donc aussi pour un de nos nieillour Jocrisse, toi, ma cLèrc 1...
LiV. 26. 1-'. KOY, édil. — Kt'{iro<luctiooinlcrdll«
Le banquier plaça dans un tiroir de son bureau les letlres du syndic provisoire et du directeur des Marbreries de Belgique, gardant seulement devant lui celle de La Fougère, le directeur du Théâtre des Fanlah'u^fi- Modernes.
— Toi, mon petit-cousin, — murmura-t-il en prenant une plumr. — pLit gueux, mangeur d'écus, je vais te répondre avec de bonne encre I — Cent cinquante mille francs pour monter ton ordure : ie Graiid Ar/iiaiium parisien ! — Cent cinquante mille coups do botte quelque part! — Voilà ce que lu mérites, espèce de Policbinelle!
Il allait commencer à écrire quand un coup frappé discrètement contre la porte se fit entendre.
— Entrez..., — dit-il avec impatience.
Un garçon de bureau parut.
— 0>i est-ce? Pourquoi me- déranger? — lui demanda brusquement Verrière. — Je suis occupé.
— Monsieur, c'est madame...
— -Madame!... quelle dame?
— Madame Léona Tcllier...
— Qu'est-ce qu'elle peut me vouloir à cette heure? — pensa le banquier — Elle arrive bien mal à propos, mais si je refuse de la recevoir elle parlera trop haut... — Faites entrer madame Tellier...
Le garçon de bureau s'éloigna pour obéir, et un instant après il introduisait dans le cabinet de son patron une grande fille de vingt-cinq à vingtsix ans, brune, fort jolie, très élégante — (nous pourrions même dire trop élégante!) — et la ligure peinte, dès ie malin, comme pour entrer en scène.
Un cercle de kohi, tracé sur le rebord interne de la paupière, donnait un éclat oriental aux yeux noirs fendus en amande.
— Bonjour, mon gros lapin... — dit-elle en tendant à Jules Verrière une main très soignée dont il se contenta de serrer légèrement les doigts chargés de bagues, sans les porter à ses lèvres. — Tu vas bien?...
— Très bien, merci... — répondit le banquier d'un ton sec.
— -Mon gros lapina ses nerfs, à ce qu'il parait!... — fit en riant la jeune femme .'i qui n'échappait pas l'air glacé de son prolecteur.
— Nullement... j'étais occupé, et je n'ai point, d'ailleurs, riiaiiitude de recevoir vos visites à neuf heures du matin !
— Je le crois, car à neuf heures du malin j'ai l'habitude, moi, d'èlre dans mon dodo, bien au chaud... — Mais il s'agit de choses série irsos...
M"" Léona poussa un fauteuil tout près de celui du banquier, s'assit et continua :
204 LE MARCII.LND DE DIAMANTS
— Tu as reçu une lettre de La Fougère?
— Oui, et j'étais au moment de lui répontlre lorsque tu es entrée...
— Et, naturellement, tu lui envoies ce qu'il demande...
— Hein 'i lu dis ?
La jeune femme répéta sa phrase.
— Ah çà! mais, — s'écria Verrière en se campant dans son fauteuil et en rejetant la tète et le torse en arrière. — tu me prends donc aussi pour un de nos meilleurs Jocrisses, toi. ma chère?... Tranchons le mot. pour un bon gâteux ?...
— Par exemple!... — commença Léona.
Mais Jules Verrière, sans lui donner le temjis de parler, poursuivit impatiemment ;
— Eh bien! non, je ne le suis pas, ou plutôt je ne le suis plus... — Ton La Fougère n'est qu'un sauteur!... — Grâce à tes sollicitations je l'ai sottement commandité de trois cent mille francs dont, à l'heure qu'il est, il ne reste pas un décime!... — Et lu crois qu'à ces trois cent mille francs j'en vais joindre cent cinquante mille? — N'y compte pas, ma fille !... — La bêtise humaine a des limites !... — J'arrête les frais.
— La Fougère se mettra en faillite.
— Que veux-tu que ça me fasse? j'ai porté le deuil de mes écus...
— Il est ton parent, La Fougère...
— Une parenté qui me coûte trois cent mille francs! — Entre nous, ■c'est plus qu'elle ne vaut !
— Je vais me trouver sans engagement... et le mien était superbe...
— Oh! oui, parlons-en! — (Juand tu jouais un rùle de vingt lignes, chaque ligne me revenait à quinze mille francs !
— Mais la nouvelle féerie réaliste est une pièce épatante... Elle aura un succès à tout casser... un succès d'argent... On nous l'a lue hier... Tu sais, ■c'est à se tordre... Nous en étions hypnotisés!... Nous nous y connaissons un peu !... — Et j'ai un rôle... un vrai rôle...
— De vingt lignes .. — interrompit Verrière. — Il me reviendrait à sept mille cinq cents francs la ligne ! Merci !... — Encore une fois, j'arrête les frais !...
— Alors, on va fermer le théâtre...
— C'est ce qu'il y aura de plus sage... il était si peu ouvert... on no s'apercevra pas ([uil est fermé...
— Et mon rôle ?
— Tu en trouveras dans un autre théàlre un aussi beau, et même ]ilus beau...
— C'est celui-là que je veux, — s'écria M"" Léona — Et je le jouerai !
— Cependant, si le théâtre ferme...
LE MARCHAND DE DIAMANTS i 203
— Il ne fermera pas ! — Une inspiration vient de me traverser l'esprit! Tu as à moi, dans ta maison de banque, cent quatre-vingt-dix mille francs...
— Oui... — fit Verrière un peu embarrassé.
— Eh bien! donne-m'en cent cinquante mille, et en sortant d'ici je les porterai à La Fougère...
— Mais...
— Il n'y a pas de mais... je fais l'alfaire pour mon propre compte...
— Tu es folle î...
— Non, puisque je suis sûre du succès et que par conséquent je ne pr-ux rien perdre... d'ailleurs, que je sois folle ou non, ça ne te regarde pas... Mon argent est mon argent... Jeu fais ce que je veux...
— Certes!... — répondit le banquier dont l'embarras grandissait visiblement... — -Mais tu me permettras bien de te donner un conseil d'ami...
— Inutile ! je ne le suivrais p;is... — Ce qu'il me faut, ce n'est point un conseil, c'est un bon de cent cinquante mille francs que je vais aller toucher à ta caisse. Allons, signe vite.
Jules Verrière était devenu successivement très pâle, puis 1res rouge.
— Il y a une difliculté... — dit-il enfin.
— Une difficulté? — Laquelle?
— Ton argent n'est plus ici, immédiatement disponible...
— Comment? Pourquoi? — Ah! elle est forte celle-là !... El où donc est-il, mon argent:'...
— Te souvieus-lu de m'avoir entendu parler de la Société pour l'exploilatioa des carrières de marbre de Belgique ?
— Oui. — Eh bien ?
— Eh bien! je t'ai pris pour cent vingt mille francs d'actions dans cette all'aire...
— Tu vendras ces actions, voilà tout...
— Le moment serait bien mal choisi... — Une forte baisse s'est produite depuis quelques jours...
— Voilà qui ne me regarde ni un jm.'u ni Leauioiip... — Je ne l'ai jamais chargé d'acheter pour moi des acti(jns des Mines de Belgique... — Tu l'as fait sans m'en informer, [)ar conséi|uent à les risques et périls... — S'il y a de la perle, c'est à toi seul de la supjioi ter... — .Ma position ai tislique, mou
avenir au théâtre sont enjeu... — Il me faut cent cinquante mille francs pour les porter à La Fougère... donne-moi cent cinquante miUe francs...
— Voyons, ma petite Léo...
— Il n'}' a pas de petite Léo !... Je veux mon argent !..
— Laisse-moi t'empècher de faire des bêtises...
— Si j'en fais, tant pis pour moi... — Mon argent tout de suite ! Et M"« Léona, qui s'était levée, frappait du pied...
Le banquier comprit que rien ne pourrait arrêter sa maîtresse dans la voie des réclamations, et qu'elle les formulerait brm-amment pour peu qu'on l'y poussât.
Or, un scandale en ce moment suffirait pour le perdre. — 11 fallait donc trouver un biais.
— Causons raisonnablement... — dit-il d'un ton câlin, — il est donc bien beau, ce rôle que tu veux jouer?. ..
Ces quelques mots déterminèrent un véritable changement à vue. Léona, furieuse, les sourcils contractés, les yeux étincelants, redevint comme par enchantement calme et souriante.
— S'il est beau ! — s'écria-t-elle, — je te crois I — Jamais il n'y en a en... jamais il n'y en aura de plus beau !
— Et la pièce est vraiment bien?
— A dépasser le maximum j endant plus de six mois! — C'est l'avis de tout le monde au théâtre... — Des décors, des trucs, des costumes!... j'en ai sept plus catapultneux lisuiis que les autres.
— Est-ce La Fougère qui les fournira ?
— Mais sans doute, si tu lui prêtes la somme qu'il te demande...
La comédienne étudiait Verrière du coin de l'œil, cherchant à lire sur sa plivsionomie ce qui se passait dans son esprit.
— Quand la pièce se jouerait-elle? — reprit-il.
— Dans un mois... dans cinq semaines, au plus tard... Tu comprends qu'on est pressé et qu'on marchera vite.
— Donc, c'est ilans un laps de cinq semaines qu'il faudrait verser cent cinquante mille francs?...
— Oui, mais on fera de si grosses recettes que tu seras vite remboursé, non seulement de cet argent-là, mais du reste... — C'est une chose entendue, hein ? — Je vais aller à la collation des rôles... je verrai La Fougère... je lui dirai que nous dînons ce soir tous les trois et que tu lui remettras les premiers cinquante mille francs...
— Eh bien! oui, mais tu sais, ce n'est pas pour lui (|ue je me décide... C'est pour toi... rien que pour toi...
— Tu es un amour de f^ros lajiiu !... Mais je te revaudrai ça... Je te ferai honneur, va, dans mon rôle!... Tu seras fier de moi!... Ça sera un
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supplément d'iiitérèt de les écus ! — Je t'atleiulrai ii ciiKj heures el demie au théâtre, avec La Fougère...
— Je serai exact...
M"e Léona embrassa le banquier, sortit du cabinet et descendit l'escalier comme un ouragan.
Un coupé Taltendait à la porte ; elle y monta et le cheval iila grand train dans la direction du boulevard.
Jules Verrière resté seul fit un geste de découragement profond el de sourde colère en voyant la porte se refermer derrière la comédienne.
— Obligé d'en passer par là ! — murmura-t-il. — Bonne fille, Léo, mais colère comme un dindon et plus bavarde qu'une pie ! — Si j'avais persévéré dans mon refus, elle aurait exigé son argent tout de suite el, comme je n'avais pas sous la main cent cinquante mille francs à lui donner sans me mettre à sec, Paris entier aurait su ce soir que la maison Verrière ne payait plus à. caisse ouverte... — Dès demain, les nombreux clients qui m'ont confié des fonds accouraient ici, réclamant le remboursement... j'étais ilambc! — J'en serai quitte pour donner ce soir cinquante mille francs à ce crétin de La Fougère... — J'ai terme pour le reste, et qui a terme ne doit rien !
Le banquier, dont le visage venait de se rasséréner, écrivit quelques lettres, et un peu avant onze heures quitta la rue Le Peletier pour aller au boulevard Ilaussmann, où sa fille et son déjeuner l'altendaienl.
IS'ous l'y devancerons.
A dis heures quinze minutes, un lieutenant d'artillerie en grande tenue descendit d'un coupé de régie en face de l'hôtel habité par le père et la fille, sonna à la porte qui s'ouvrit, et entra dans la cour.
Cet officier était Emile Vandame, petit-cousin de Jules Verrière.
Le concierge, un ancien soldat, portant à la boutonnière de sa redingote le ruban de la médaille militaire, salua respectueusement le jeune homme, qui répondit à ce salut par une bienveillante inclinaison do tète et demanda :
— M. Verrière est à sa maison de banque, sans doute ?
— Oui, mon lieutenant, mais il ne lardera pas à revenir...
— M"- Angélique ?
— Est à l'hùlel, mon lieutenant.
— Seule?
— Toute seule, oui, mon lieutenant. — Sœur Marie est sortie il y a un quart d'heure.
Cotte nouvelle sembla faire plaisir à l'oflicier d'artillerie, car sa figure un peu sombre s'éclaira soudain.
Le concierge reprit :
— Dois-je annoncer la visite do mon limitenant?
— Je vous en prie...
Un coup de timbre résonna et Emile Vandame traversa la cour, se dirig-eaut vers le perron, dont les marches conduisaient au vestibule
Tandis qu'il gravissait ces marches un valet de chambre correct et grave, ressemblant beaucoup plus à un homme politique qu'à un simple serviteur, s'inclina devant le nouveau venu et lui dit comme à un familier de la maison :
— Mon lieutenant trouvera M"" Angélique dans le petit salon.
Et il s'elTaça pour laisser passer le jeune homme, qui répondit en souriant :
— Merci, Gervais... je sais le chemin.
Emile Vandame traversa le vestibule et entra dans un grand salon de réception précédant le salon plus petit où se trouvait M"^ Verrière
Lèi il s'arrêta pendant une ou deux secondes, indécis, hésitant, mais il fit violence à sou hésitation.
— 11 faut absolument que je sache à quoi m'en tenir... — murmura-t-il. — Vivre ainsi dans le doute, sans cesse ballotté entre la crainte et l'espérance, est chose impossible! — J'ai mûrement réfléchi... J'ai tout examiné'... tout pesé... à Angélique maintenant de rendre son arrêt et de décider de mon sort...
Après ce court monologue le lieutenant se remit en maixhe.
Une fois encore, au moment où il atteignait la porte du petit salon, l'indécision reprit le dessus, mais il en triompha aussitôt et frappa légèrem(;nt.
Une voix fraîche, bien timbrée, musicale, répondit :
— Entrez...
L'oflicier tressaillit en entendant cette voix, ouvrit la porte et, très ému, franchit le seuil.
Angéli(jue, charmante dans une fraîche toilette du matin, était assise devant un putit guéridon et parcourait d'un regai'd distrait des journaux illustrés.
Au bruit de la porte qui s'ouvrait, elle leva les yeux.
En voyant l'oflicier elle rougit légèrement, devint rayonnante, et dans ses prunelles bleues s'alluma une lueur joyeuse.
— Mon cousin Vandame!... — s'écria-t-elle.
— Nonl non, s'écria la jeuii>
pailir.
Elle se leva, légère comme une gazelle, courut à l'oflicior eu lui leuJaiit les deux mains, el couliuua :
— Ah ! c'est g-eulil à vous J'èlre venu ce malin ! — Vous déjeunerez avec nous, car je ne vous laisserai point partir ! — Mon père esta sa maison de banque... .Ma cousine, sœur .M.irie, vient de sortir pour aller au Ministère de l'Instruction publique et des Cultes. — Je suis toute seule. — Vous mo tiendrez compagnie... Voilà qui est inli udu...
LlV. -i. K. ItijY, vJil. — HciirQdutliuu mlcrUiUi - ' •
Vandame avail pris les mains que lui tendait la jeune fille et les serrait dans les siennes.
Une émotion toujours grandissante mais délicieuse le dominait absolument.
Il regardait Angélique et Técoutait parler avec amour, avec ivresse, avec idolâtrie, et nous devons à la vérité de convenir que M"" Verrière était absolument adorable.
— Certes, ma cousine, — dit-il d'une vois tremblante et presque indistincte — je serai heureux de vous tenir compagnie et d'accepter votre gracieuse invitation... Doublement heureux...
Angélique, partageant dans une certaine mesure l'émotion de Vandame, sentait son cœur battre à coups pressés.
Une sorte de pudeur inconsciente lui lit retirer doucement ses mains des mains brûlantes du jeune officier, puis elle reprit en souriant :
— Alors, puisque vous êtes si heureux que ça, ôtez votre grand sabre qui me fait un peu peur, et venez vous asseoir auprès de moi...
Tout en parlant, elle désignait une causeuse où Vandame, frémissant d'amour, vint prendre place à côté d'elle, après s'être débarrassée de son képi et de son sabre.
Le silence régna pendant un instant.
Ayant trop de choses dans la tète et dans le cœur, les deux jeunes gens se taisaient, et ce silence leur semblait gênant.
Pour le rompre, Angélique engagea l'entretien par une question banale.
— Que dit-on dans l'armée ? *
— Des choses qui ne sont point gaies, — répondit le lieutenant.
— Voulez-vous parler de la guerre avec la Cbiue?
— Oui.
— Ça ne va donc pas bien, là-bas ?
— Nos soldats se montrent héroïques, comme toujours, mais le commandant en chef rencontre dans l'Extrême-Orient des difficultés effrayantes... La trop grande infériorité numérique de nos troupes ne lui permet pas d'agir d'une façon décisive ainsi (ju'il le faudrait... — Il demande des renforts importants... de rartillerie surtout... c'est principalement l'artillerie qui fait défaut...
En entendant ces mots, Angélique devint aussi pâle que si elle allait se trouver mal.
Un frisson passa sur sa chair, un tremblement nerveux la secoua.
— Est-ce que vous êtes désigné ? — demanda-t-ulle avec angoisse. — Est-ce que votre régiment va partir ''... — Est-ce (jiie vous êtes venu ce matin pour nous faire vos adieux?... — .Moi (jui me sentais si joyeuse... oh ! mon Dieu !...
LE MAIICIIAAD DE DIAMA.NTS 2H
Le trouble profond de M"'-' Verrière ne jiouvait écliapper au lieuteuant, pas plus qu'il ne pouvait se méprendre sur la cause de ce trouble.
La jeune fiUc était devenue pâle, presque défaillante, à la seule pensée de son départ possible...
Donc elle éprouvait pour lui une alfection bien vive... — ?s'était-il pas permis de supposer que cette affection portait un nom plus doux que celui d'amitié et s'appelait amour.
— Non... non... — s'empressa-t-il de répoudre, — je ne viens point vous faire mes adieux.
— Bien vrai ?
— Je vous le jure...
La jeune lille respira plus libi'ement.
— Ah ! que j'ai eu peur 1... — murmura-t-elle ensuite. Yandame jugea le moment favorable pour la conduire à un aveu.
— Peur... — répéta-t-il. — Vous avez eu peur?...
— Oh! oui...
— De quoi '!...
Angélique devint pourpre, et pendant un instant l'esla muette. Cependant il fallait répondre, car le silence était plus indiscret que toutes les paroles.
— Des périls entrevus.,. — baibutia-t-elle. — Li's hasards de la guerre sont terribles, pour vous comme pour tous... et quand on va si loin, qui sait si Ton doit revenir... Dieu veuille que vous ne soyez pas appelé!...
— La mort sur un champ de bataille est l'une des chances glorieuses du métier de soldat... un noble métier, fait de dévouement et de sacrifice à la patrie...
— ^'oble assurément, mais si dangereux!... pourquoi l'avoir choisi?
— Parce qu'il est beau entre tous, et qu'il m'attirait...
— Mais pourquoi l'artillerie?...
— Parce que c'est un corps d'élite et (jue, sortant de l'École polytechnique, j'avais le droit d'en faire partie...
Angélique, les yeux baissés, était devenue rêveuse.
— A quoi songez-vous? — murmura Vandame au bout d'un instant.
— A ceci : — répondit-elle. — Ae pourriez-vous quitter l'armée:'... donner votre démission''...
— Au moment où, d'une heure à l'autre, \i- puis .'Ue appelé à entrer en campagne, c'est impossiblel On m'accuserait de reculer devant le péril...
— Ce serait une accusation injuste...
— Les apparences seraient contre moi...
— Si je vous suppliais, cependant?..,
— Vous ! — s'écria Vandame.
212 LE MAUCHA^D DE DIAMAMS
— Oui, moi... — Accueilleriez-vous mes prières par un refus?... L'officier avait les yeux fixés sur le visag^e pâli, sur les Irails'bouleversés
de la fille du banquier.
Se penchanl alors vers elle, il lui pril la main et dit d'une voix tremblanle :
— Ëcoulez-moi, ma cousine... écoulez-moi, chère Angélique... Je vais vous laisser lire dans mon âme... Je vais vous ouvrir mon cœur et vous révéler mon secret... J'aime...
Il s'interrompit.
— Vous aimez... — lépéta Angélique palpitante.
— J'aime ou plutôt j'adore de toutes les puissances de mon être une jeune fille belle et pure comme les anges... — Être aimé d'elle serait un tel bonheur que ce bonheur m'apparaît comme un rêve... — Si ce rêve n'est que mensonge, illusion, s'il ne doit jamais se réaliser, mieux vaut que je quitte la France, que j'emporte mon désespoir et que j'aille chercher au Tonkin l'oubli dans une mort glorieuse...
— La mort... ohl mon Dieu, la mort! — balbutia M"'* Verrière.
— Ne vaut-il pas cent fois mieux mourir que de vivre sans espérance, dans une solitude' désolée? — s'écria l'officier.
— Si cependant vous étiez aimé?... — lit la jeune fille d'une voix faible comme un souffle.
— Si j'étais aimé, tout changerait!... — Je n'hésiterais pas à briser la carrièi'e choisie par moi, plutôt que de faire couler une larme des yeux de celle que j'adore... — Mais comment savoir si elle partage mon amour?...
— Qui vous empêche de le lui demander?
Sans oser presque l'espérer, Lmile Vandame attendait cette question.
II mil un genou en terre devant Angélique, comme autrefois les chevaliers devant la Dame de leurs pensées, et très bas, mais avec une expression toute h la fois ardente et suppliante, il dit :
— Eh bien! je vous le demande, et j'attends l'arrêt qui va décider de ma vie, car celle que j'aime, c'est vous... vous le savez bien!... Vous ne seriez point femme si vous ne l'aviez pas deviné!... — Depuis longtemps déjà j'aurais voulu parler... je n'en ai pas eu le courage... mais aujourd'hui, après les paroles prononcées par vous tout à l'heure, je ne pouvais plus... je ne devais plus me taire... — Maintenant, répondez-moi avec une franchise absolue, cruelle même, s'il lefifut, et sans crainte de briser mon cœur rempli de vous... — Si vous n'éprouvez pour moi qu'une calme amitié de sœur ou de cousine, si vous ne devez pas m'accorder un jour une allection plus complète, il faut que je le sache... Vous n'entendrez pas une plainte sortir de mes lèvres, j'aurai la force de vous cacher ma souffrance, mais non lu volonté de vivi^ avec elle, et au liou d'attendre qu'on m'envoie en Orient,
ce qui n'arriverait poul-tHre pas. je solliciterai un ordre de départ et j"irai chercher là-has, sinon l'oubli,, du moins la délivrance...
— Non! — s'écria la jeune fille avec entraînement — Non! non! ne parlez pas! je vous défends de partir...
Vaiidame sentit un flot de joie envahir son àme.
— Vous me défendez de partir ! — répéta-t-il tout rayonnant, en portant à ses lèvres les mains mignonnes d'Angélique et en les couvrant de baisers.
— Oui, je vous le défends...
— Avez-vous bien réfléchi que cette défense était un aveu? Avez-vous bien compris que me donner l'ordre de rester, c'était me dire : — Je vous aime
— Eh bien! oui, je vous aime... — murmura la fille du banquier en retirant ses mains des mains du jeune officier et en s'en servant pour cacher la rougeur de son visage.
— Et vous me promettez de m'aimer toujours/... — demanda Vandame au comble de l'exaltation.
— -Vi-je besoin de vous le promettre?... — Un cœur comme le mien ne peut se donner qu'une fois... Il ne se reprend plus...
— Mais si la volonté de votre père vous imposait un autre mari'.'
— Comment admettre cela?... — .Mon j)ère m'aime tendrement et ne peut vouloir que mon bonheur... — Je ne suis plus une enfant, d'ailleurs, et je résisterais si sa volonté n'était point d'accord avec la mienne...
Emile Vandame venait de se relever.
Il attira doucement la jeune fille à lui, la pressa contre sa poitrine, et, appuyant ses lèvres sur son front, lui donna le plus chaste des baisers... Le baiser des fiançailles...
— Angélique... Angélique..., ma chère et douce fiancée, que je suis Leureu.v! — murmura le lieutenant.
.M"'- 'Verrière, prise d'un trouble délicieux, se dégagea doucement de la lenilre étreinte du jeune homme.
— Vous n'avez point parlé à mon père de vos projets ? — denianda-t-elle.
— Assurément non!... — Je ne pouvais le faire sans être certain d'avance d être agréé par vuus...
— Rien ne vous arrête plus ;ï cette heure... — Agissez sans tarder...
— Faut-il donc lui parler aujourd'hui même?... — murmura Vandame repris par celte insurmontable timidité qui le paralysait souvent.
214 LE MARCH-iPsD DE DIAMANTS
— Certes, il le faut !...
— J'ai peur...
— Peur ! — répéta M"e Verrière stupéfaite. — Peur de mon père?
— Oui...
— Mais pourquoi?
— Parce que je connais ses idées relatives à l'époque de votre mariage...
— A plus d'une reprise il en a dit quelques mots devant moi...
— Qu'importe cela?.... Les idées se modifient... il n'y a que les faits accomplis qui soient immuables... — Mon père, je le sais, a l'intention de ne me marier que lorsque je serai majeure... Mais il croit que mon cœur est libre... — Quand il saura que vous m'aimez et que je vous aime, je suis convaincue qu'il ne songera même pas à dilférer notre union... — Pourquoi le ferait-il?... — Je comprendrais qu'il hésittât si vous refusiez d'aband'^nuer la carrière des armes, et j'hésiterais moi-même en songeant que notre mariage pom'raitôtre suivi d'une séparation presque immédiate, et que si je voulais vous suivre en Oi'ienl, - ce qui peut-être ne me serait pas permis,
— je briserais le cœur de mon père... — Mais il n'en sera point ainsi, n'est-ce pas?... — Vous quitterez le service... vous donnerez votre démission. — Songez que vous me l'avez presque promis... — Promettez-le-moi complètement.
— Je ferai tout mon possible pour vous obtenir...
— Eb bien! encore une fois, parlez à mon père...
— Mais s'il refusait de modifier ses vues?...
— Je lui parlei'ais à mon tour... Je le prierais, je le supplierais avec une éloquence irrésistible... — Sœur Marie, ma chère cousine, se joindrait à moi, et nous serions les plus fortes, je vous en réponds...
— Si cependant votre père rêvait pour vous un autre mariage ?
— Quel autre mariage pourraitlui plaire davantage ou même autant?...
— répondit Angélique avec un haussement d'épaules accompagné d'un sourire. — N'ètes-vous pas notre ami et notre parent?...
— Je ne suis pas riche...
— Vous êtes moins riche que mon père, cela est certain ; mais vous possédez une petite fortune indépendante qui, jointe à celle que m'a laissée ma mère, nous permettra de vivre largement...
— Vous figurez-vous donc que je resterai oisif, moi? — s'écria Vandame. — Non! non! je travaillerai... — J'ai un projet... un grand projet qui s'il réussit, comme je n'en doute pas, deviendra une source non seulement de richesse, mais de gloire...
La jeune fille sourit de nouveau.
— J'ai coaliance, et je crois en vous, — répliqua-t-elle ; — mais ni la richesse ni la gloire ne me feront vous aimer mieux... — Gompteii sur l'ave-
nir. — Jo serai votre femme... et ne doutez pas de mou père... il éprouve pour vous, je le sais, la plus réelle affeclioa et la plus haute estime... — Parlez-lui donc avec confiance, et vous verrez qu'il vous ouvrira ses bras eu vous appelant son fils...
— Chère Angélique, vous me donnez la force... vous me donnez lo courage...
L'entretien que nous venons de reproduire ne pouvait se prolonger plus longtemps.
La jeune fille sonna, et au valet de chambre accouru à son appel ordonna d'ajouter un couvert pour le lieutenant d'artillerie qui déjeunerait à. rhôlei.
Presque eu même temps entra sœur Marie qu'un coupé ramenait du Jlinislère.
Elle parut enchantée de voir le jeune officier dont elle faisait le plus grand cas.
— Nous aurons le plaisir de garder mon cousin à déjeuner, — lui dit Angélique dont le visage rayonnait, — et je vais t'apprendre une bonne nouvelle...
— Une nouvelle concernant M. Vandame? — demanda la religieuse.
— Oui... Mon cousin va quitter l'uniforme et redevenir un simple bourgeois...
— Comment, — s'écria sœur Marie très étonnée, en ,5'adressant au lieutenant, — vous abandonneriez une carrière si belle, où vous avez débuté d'une façon si brillante !
Ce fut Angélique qui répondit:
— Il l'abandonne... il donne sa démission...
— Mais pourquoi '
— Pour se marier.
La religieuse, dont l'étonnement devenait de la stupeur, regarda tour à tour Vandame et' Angélique.
— Cela le surprend, cousine? — reprit Angélique.
— Beaucoup, je l'avoue.
— Et cependant, rien n'est plus vra'... Mon cousin se marie... Maintenant, devine qui il épouse...
— Comment le deviuerais-je.' — C'est donc une jeune fille que jo connais ?
— Tu la connais... lu la connais même beaucoup... — Tu l'aimes de tout ton cœur, elle le le rend bien, et tu le ferais son alliée contre son père, si par hasard ce père, pour des molifs sans importance, voulait retarder le bonheur des deu.v fiancés!...
— Je l'écoulo saus le comprendre... De qui parles-tu ?...
— De ta petite Angélique dont le lieutenant Emile Vandame va ce matin même demandei' la main à M. Jules Yeirière, son père et ton oncle... —
— Que dis-tu de cela ?...
Sœur Marie tendit la main au lieutenant.
— Voilà une bonne nouvelle en eftet... — répondit-elle. — Je connais les sentiments de mon oncle pour M. Vandame, et je crois qu'il sera très heureux de resserrer par un mariage les liens de famille qui vous unissent déjà... — Mon intervention sera donc inutile, j'en ai la ferme conviction...
— Si cependant, contre toute attente, vous en aviez besoin, disposez de moi, je suis votre alliée...
Angélique sauta au cou de sa cousine qu'elle embrassa avec elTusion, en s'écriant :
— J'étais bien sûre que je pourrais compter sur ton cœur !... La porte du petit salon venait de s'ouvrir.
Jules Verrière en franchit le seuil.
— Tiens, Vandame I — fit-il en tendant la main au jeune homme. — Tu viens déjeuner avec nous...
— Oui, mon oncle, si vous voulez bien me le permettre...
— Mais je crois bien que je te le permets, et de grand cœur !...
— Père, — dit Angélique en approchant son front des lèvres du banquier qui y déposa un baiser, — M. Vandame est venu pour causer avec toi de choses très intéressantes...
— Eh bien ! nous causerons tant qu'il voudra... — répliqua M. Verrière.
— Bonjour, Marie, — ajouta-t-ilens'adressant à la religieuse. — JNedeviczvous pas aller ce malin au Ministère?
— Oui, mon oncle... J'en arrive.
— Avez-vous quelque chose de nouveau.'
— Absolument rien d'ofliciel, mais je crois (jue j'obtiendrai la direction d'une crèche que la charité particulière doit élever dans ce (luartier même.
— ïu veux donc absolument nous quitter? — s'écria vivement Aiigélicjue.
— Ne vaudrait-il pas mieux rester auprès de nous toujours?...
— Et mes devoirs à remplir... — dit la jeune religieuse en souriant.
— N'est-ce donc pas les remplir que de venir avec moi visiter mes pauvres et mes malades, procurant aux uns du travail, aux autres des secours, prodiguant à tous des consolations?...
Jules Verrière interrompit la jeune lille eu demandant :
— Ne déjeunons-nous pas?...
— Il n'est pas encore tout à fait l'heure, petit père...
— C'est qu'aujourd'hui je suis pressé.
Angélique jeta un coup dœil au lieutenant qui murmura :
tug./nt- alla serrtr la luain de Julo, Verriùrt et celle du jeune officier.
— Dans ce cas, mon cher oncle, jai mal choisi mon jour pour solliciter de vous un entretien...
— Bah! j'aurai toujours quelques instants à te donner... Tu ne dois pas en avoir bien long à me dire...
A celte minute précise le valet de chambre ouvrit à deu.x battants la porte par laquelle on accédait à la salle ;i maii-er, et proaoa(;a la phrase sacramentelle :
Liv. 2y. t. KOY.Mit. — R«producUon inlerdile. 28.
— Mademoiselle est servie...
Nos quatre personnages allèrent se mettre à table.
Rien dans l'altitude du banquier et dans l'expression de sa physionomie ne pouvait faire supposer que des nouvelles déplorables et des pertes d'une estrème gravité lavaient assailli le malin même.
Nous l'avons dit et nous le répétons, l'insouciance formait le fond de sainature.
Tant qu'il croyait pouvoir trouver une parade au coup qui le mena(;ail,
— et il le croyait toujours, — il ne s'inquiétait point de l'avenir. Depuis son entrée dans les affaires une chance prodigieuse l'avait toujours soutenu. — Il n'admettait point que celte chance pûl l'abaudunncr absolumenl et sans retour.
lïl avait foi en son étoile.
TLes jours de mauvaise fortune lui semblaient des intermittences, des dévèiues passagères, que le joueur habituellement heureux accepte eu souriant. Le déjeuner fut animé, malgré l'évidente préoccupation d'Emile Vandame, préoccupation dont ne pouvaient triompher les coups d'œil encourageants d'Angélique.
!JLe jeune homme ne voyait point approcher sans angoisse le moment où il demanderait au banquier la main de sa fille.
'Le café venait d'être placé sur une table quand un coup de timbre résonna dansfla cour de l'hôtel.
— ' Une visite, à celte heure! — fil Angélique étonnée. — Gervais, voyez donc...
Le valet de chambre sortit et rentra presque aussitôt.
— Deux personnes prient Monsieur et Mademoiselle de les recevoir...
— dit-il.
— Mais nous déjeunons! — s'écria le banquier.
— C'est ce que j'ai fait observer à ces visiteurs... un jeune homme el'Uiio jeune fernme... — Le jeune homme a repli ijué : — Ça ne fait rieii... — Entre parents on ne se gêne pas... — Allez dire à mon oncle que c'est son neveu Eugène Loiseau et sa nièce Victorine Béraud...
— Mon cousin... ma cousine... — fil vivement Angélique, — il faut les recevoir...
— Que peuvent-ils avoir à me demander?... ils ne mettent jamais les pieds ici...
— Us ont peur de nous importuner, ce qui (!sl une preuve de tact, cai ma cousine du côté de ma mère et mon cousin par alliance devraient avoir leurs entrées chez nous...
— Des ouvriers qui n'ont ni instruction, ni manières! — Des gens du commun ! — murmura Jules Verrière d'un ton dédaigneux.
— Oh ! mon oncle, qu'importe cela ? — répliqua la jeune religieuse. — Ils valent autant et pcul-ètie plus que iiien des riches et des j^rands de ce monde, puisque ce sont d'honnêtes gens!...
XLIIÎ
— Tu as raison, cousine, cent fois raison? — dit Angélique.
— Faites entrer au salon, — commanda le hanquier sans se donner la peine de cacher sa mauvaise humeur.
— Pourquoi au salon, père? — demanda la jeune fille. — C'est ici qu'il faut les recevoir... ils verront que nous les traitons familièrement et ça les mettra tout de suite à leur aise ; ils sont un peu parents de M- Vandame aussi. — Les connaissez-vous, mon cousin?
— Je les ai vus plusieurs fois, oui, ma cousine... Jules Verrière fit un signe.
Ce signe signifiait qu'il fallait obéir à sa fille et amener les visiteurs à la salle à manger.
Angélique se leva pour les recevoir.
Ils entrèrent, introduits par le valet de chambre Gervais.
Eugène Loiseau, — nos lecteurs ne l'ont peut-être pas oublié, — était le jeune homme qui se trouvait, en compagnie de Mislicot, sur l'impériale de l'omnibus faisant le trajet de la Bastille à la Madeleine, le jour oh Arnold Desvignes, déguisé en gardien de la paix, allait prendre son poste de'surveillance rue Joubert, en face de V Hôtel des Indes, pour y attendre l'arrivée du marchand de diamants.
Victorine Béraud était une jeune fille de vingt-deux ans, très brune, avec des cheveux noirs magnifiques et de grands yeux noirs, malins et rieurs; — b;\tie comme une Parisienne de Grévin, jolie plutôt que belle, et surtout séduisante.
Tous deux avaient fait, pour cette visite, une toilette fort soignée, mais très simple, — la toilette de deux braves ouvriers trouvant absolument ridicule de singer les gommeux et les demoiselles du quart de monde.
Eugène Loiseau, qui n'avait pas l'air embarrassé le moins du monde, lendit la main à Angélique, en disant :
— Ijonjour, cousine... Bonjour, mon oncle... Ça va-t-il comme vous voulez?... — Kli ! mais je ne me trompe pas, — ajouta-t-il en voyant le lieuleluuil d aitillurie, — c'est le cousin Vamlanie... Bonjour, cousin! quelle chance
nous avons, la cousine Victorine et moi, de vous rencontrer ici !... Ça va nous permettre de faire d'une pierre deux coups !
Et, tournant autour de la table, Eugène alla serrer la main de Jules Verrière et celle du jeune ofllcier.
Angélique, pendant ce temps, embrassait Victorine et la faisait asseoir auprès d'elle.
Le banquier semblait cboqué au plus haut point du sans-gène de son parent, — il fronçait les soucils et ne disait mot.
— Mon cousin, — fit Angélique en désignant à Eugène Loiseau un siège que le valet de chambre venait d'avancer, — mettez-vous là et apprenez-nous à quel motif nous devons le plaisir inattendu de votre visite, car nous vous voyons bien rarement...
— Nous ne venons pas souvent vous déranger, cousine, c'est vrai, et c'est assez naturel... — répliqua le jeune homme. — Nous ne fréquentons pas le même monde, n'est-ce pas?... — Nous n'avons ni la même position ni les mêmes habitudes, et nous ne sommes pas assez nigauds pour ne point comprendre que nous ferions tache au milieu de vos belles connaissances... — Donc, nous serions des gêneurs... et puis, là, vrai, nous-mêmes ça nous gênerait... Mais ça n'empêche pas les sentiments... Nous pensons à vous... et la preuve c'est que nous voilà...
— Vous avez déjeuné? — demanda le banquier d'un ton prolecteur.
— Au bouillon Duval, oui, mon oncle, et comme des princes... — J'ai régalé Victorine...
— Vous prendrez bien un peu de café...
— Avec une ou àouK. gouttes de cognac... oh ! quant à ça, volontiers... — Le café ne se refuse pas... On en prendrait plutôt dix fois...
Angélique fit un signe à Gervais, qui s'empressa de placer des tasses devant les nouveaux venus et de les remplir.
Jules Verrière était fort pressé, — nous le lui avons entendu dire à luimême, — il avait hâte de quitter la table.
— Enfin, voyons, garçon, — reprit-il, — qui t'amène?
— Voilà, mon oncle... — Je vais me marier...
— Te marier! si jeune! Tu as donc fait des économies pour entrer en ménage ?
— Juste de quoi payer la noce... Mais je ne boude point a l'ouvrage et j'ai un bon état qui me rapporte dans les dix francs par jour... Avec ça on peut s'embarquer sur le bateau du conjungo, surtout quand on épouse une brave fille qui de son côté travaille ferme et gagne ses cent sous quotidiens... sans chômage... du jour de l'an à la Saint-Sylvestre...
— Et qui épouses- tu ï
— J'épouse Victorine ici présente cl cousenlanlc, mon oncle ; votre
propre nièce du côté de feu M"" Verrière, ma tante... Une Béraud... la fille de Céleste Béraud qui avait épousé Aristide Loiseau, mon père...
— Eh bien ! mes enfants, puisque vous vous convenez et que vous êtes d'accord, je vous félicite, mais non sans restrictions... — Le mariage, c'est scabreux, quand on n'a pas d'avance du pain sur lu planche... — Les enfants naissent... il faut les élever, la tâche devient trop lourde, et la misère arrive... Sans comptorque les chômages et les maladies conduisent souvont au même résultat...
— Si on pensait à tout ça, mon oncle, on ne se marierait jamais, et ça serait dommage ! — dit Victorine Béraud qui prenait la parole pour la première fois. — Moi. je crois qu'avec beaucoup de courage et beaucoup d'économie on peut faire face à bien des embarras et en sortir pas trop endommagés... On a sa conscience pour soi et on marche d'aplomb dans la vie, en suivant le droit chemin... — N'est-ce pas, cousine Angélique ?...
— Ah ! c'est bien mon avis ! — répliqua la jeune fille. — Quand on s'aime et qu'on a foi dans l'avenir, il faut suivre l'impulsion de son cœur!
— Je ne suis pas comme mon père, moi... je vous approuve sans restriction...
— Bravo, cousine! Ah! que c'est bien dit! — s'écria Eugène Loiseau.
— Vous devinez maintenant le motif de notre visite : — c'est de vous demander de nous faire le plaisir et l'honneur d'assister à notre noce, à la mairie d'abord, à l'église ensuite, et enfin au repas qui suivra...
Le banquier haussa les épaules iiupurceptiblement et s'empressa de répondre :
— Oh! quant à cela, mon cher garçon, c'est une autre affaire... Je suis très occupé, tu dois le savoir, et il me serait impassible d'accepter ton invitation...
— Comment, vous nous refuseriez, mon oncle!... — fit Eugène Loiseau du ton le plus désole, — mais c'est impossible!... Ce sera une réunion de famille!... ils y seront tous... Les Béraud, les Perrot, les Loiseau, les Ferron, les Dessourdy, les de Nervey... sans compter ceux que j'oublie... elle cousin Vandame, qui ne me fera point, j'en suis sûr, le chagrin de refuser!...
Angélique juta un coup d'œil significatif au lieutenant d'artillerie qui répondit avec empressement :
— Certes, j'accepte!
— Merci, cousin, et je pense que votre acceptation décidera mon oncle... — Il serait le seul de la famille qui ne nous accorderait pas l'avantage de sa société dans une pareille circonstance... — Mon Dieu! je sais bien que notre repas sera moins bien servi que chez les grands traiteurs des grands boulevards, mais il sera gentil tout de mémo... On rigolera en
LE iMARCIIAiND DE DIAMAXTS
famille... Chacun chantera la sienne au dessert, ce qui est très distingué. .. on pincera un rig-odon, et ça vaudra une noce de la haule!.:. — Décidezvous, mon oncle...
— Vous nous feriez beaucoup de peine, mon oncle, — ;ipp!iva Victorine, — si vous persistiez dans votre refus...
— Il n'y persiste pas... — dit vivement Angélique.
Ije banquier fronça de nouveau les sourcils et regarda d'un air mécontent sa fille qui, sans se préoccuper du regard et du front plissé, continua:
— J'engage positivement ta parole, père... iNous irons à la mairie,., à l'église, au banquet... Nous ne chanterons peut-être pas (encore ce n'est point sûr!) et nous danserons certainement. — Hein, c'est convenu?
— ilais, mes affaires... — murmura .Iules Verrière. Sœur Marie prit la parole.
— La. veille et le lendemain, — dil-elle, — vous travaillerez double, mon oncle, mais franchement vous devez à votre noveu et à votre nièce d'assister à leur mariage.
Le banquier sesentit vaincu.
Comment résister, puisque tout le monde était contre lui?
— J'ihbieu! on ira... — fit-il, en ajoutant tout bus : — Grand Dieu, quelle corvée!...
— Tous nos remerciements, mon oncle! — s'écria le jeune "nomme enchanté. — La famille sera au grand complet, car iseeur Marie nous fera la joie d'accompagner la cousine Angélique...
— A la mairie et à l'église seulement... — répondit la religieuse en souriant. — L'habit que je porte est à sa place partout où l'on souffre, partout où l'on pleure, mais il me défend de prendre ma part des joies de ce monde... — Mon cœur et ma pensée seront avec vous, et c'est de toute mon âme que je prierai pour votre bonheur!
— Merci, sœur Marie... — balbutia Viclorino très émue en se levant pour embrasser la servante de Dieu.
— A quand la noce? — demanda Angélique à Eugène.
— A samedi prochain... — Vous recevrez une lettre qui vous donnera l'heure de la cérémonie... — Nous nous marierons à la mairie du VI' arron dissemcnt, l'arrondissement de la future...
— Oii aura lieu le repas?
— Nous avons décidé que ce serait au Salon des Familles, à Saint- Mandé... C'est à deu.\ pas du bois de Vincennes... On y pourra faire un tour de qiromenade pour activer la digestion...
— Ce sera charmant! — s'écriauM" Verrière, — je voudrais y élre déjà. Eugène Loiseuu reprit :
— On déjeunera à deu.\ heures et on dinera à huit... — J'enverrai
LE MiVRCIlA-ND DE DIAMA.Mb 223
chercher nos invités comme dans lus mariages riches... Je louerai dix voitures...
— IN'e t'occupe pas de moi... — interrompit Jules Verrière, — nous irons dans mon landau...
— Une voilure de maître!... — Plus que ça de chic! C'est ça qui va donner un fameux relief à, notre noce !...
Le banquier se leva de table.
— Eh bien! mon garçon, c'est convenu... à samedi... — lit-il en tendant la main ù Eugène Loiseau. — Je te quitte... — Je dois sortir, et avant de sortir j'ai à causer avec le lieutenant Vandame... ou plutôt le lieutenant Vandame a, parait-il, à causer avec moi.
— A samedi, mon oncle... Mon lieutenant, je compte sur vous... — C'est promis...
— Et ce sera tenu... — A samedi...
Verrière et le jeune officier sortirent de la salle, à manger, laissant Angélique et sœur Marie en compagnie d'Eugène Loiseau et de Victoriue Béraud qui prenaient lentement leur café.
Verrière conduisit Vandame dans un petit fumoir attenant au salon de réception, ouvrit un meuble d'ébène dont les rayons étaient garnis de boîtes de cigares de toutes les grandes marques, prit une de ces boîtes, la présenta tout ouverte au lieutenant et, donnant un libre cours à son irritation longtemps contenue, s'écria :
— Que le diable les emporte, eux et leur 'noce! Angélique avait bien besoin d'accepter, et toi aussi I — Nous allons nous rencontrer là avec des gens du dernier commun! Quelle jolie journée cela nous promet! Enfin, d'ici à samedi je trouverai peut-être un prétexte valable pour me dispenser de la corvée! Voyons, tu as à me parler... je t'écoute... Parle vite, et surtout sois bref... je suis très pressé... 11 faut que je retourne à ma maison de banque.
— Parle vile! — disait le banquier.
Emile Vandame n'aurait pas mieux demandé, mais li chose ne lui semblait point facile.
Il cherchait une entrée en matière, et en la cherchant il se t lisait. Verrière reprit :
— Je t'assure que je n'ai jias une miiiutr à pi.Mdn;. .. Je suis aLtemlii dans mes bureau.\... De la rue Le Peletier j'irai à la Bourse, et après la
Bourse un rendez-vous d'affaires très sérieux me réclame... — Je suis sur les dents... — Qu'as-tu à me dire? — De quoi s'agit-il?
— De mon avenir... — murmura Vandame.
— Eh bien! mais, ton avenir, il est fort agréable, ce me semble... — Dans deux ans tu seras capitaine... à trente-cinq ans tu peux être lieutenant-colonel, et si tu donnes une suite heureuse an grand projet que tu m'as confié, si lu arrives à créer ce canon-type d'une incomparable puissance qui doit damer le pion aux canons Krupp, et à prouver sa supériorité au Comité d'artillerie, ta fortune est assurée... — Je ne comprends donc pas à quel point de vue tu pourrais te préoccuper de ton avenir... il ira tout seul...
— Je n'ai point abandonné mes projets... — Je travaille sans cesso à perfectionner l'invention dont je vous ai parlé, mais pour atteindre le but il me faut faire de grands sacrifices... — répondit le lieutenant.
— Sacrifices d'argent? — Tu le peux, puisqu'en dehors de ta solde tu possèdes une petite fortune de six ou sept mille livres de rente.
— Il ne s'agit pas de sacrifices d'argent.
— Desquels, alors?...
— De celui de mon grade...
Le banquier ne put réprimer un mouvement de surprise.
— Tu voudrais abandonner le service! — s'écria-l-il, — mais c'est insensé!
— Au contraire, mon oncle, c'est raisonnable... — Rentré dans le civil, je pourrai consacrer tout mon temps à l'étude de mon système de défense des côtes et de mon canon de siège et de campagne... — C'est là, croyez-le bien, qu'est pour moi l'avenir et, si cet avenir doit être brillant, c'est par là qu'il le sera...
— Viens-tu me demander un conseil à ce sujet? — Je n'en ai pas à te donner. — Tu es d'âge à savoir te conduire. — Je me permettrai.cependant une réflexion... — Il est dangereux de quitter le certain pour l'incertain... de lâcher la proie pour l'ombre... — Ta démission donnée il te faudra de l'argent, beaucoup d'argent, pour monter une usine et faire en grand des expériences...
Emile Vandame répondit d'une voix un peu tremblante :
— Je sais tout cela, mon oncle, mais ma i*ésolution de quitter le service n'est pas uniquement basée sur le désir de donner plus de temps à mes travaux... il existe un autre motif, plus impérieux encore que celui-là...
— Lequel?
— J'aime une jeune fille... — balbutia l'officier d'artillerie. Jules Verrière regarda son neveu avec une attention défiante. Ses sourcils se froncèrent et son front s'assombrit.
Une (louliMir aigut' la mordit au cœur.
Un pressentiment l'avertissait que cette jeune (ille dont parlait Vandame n'clait autre qu'Angélique.
— Oh! oli ! — lit-il d'un ton sec. — Un amour romanesque...
— Un amour partagé, mon oncle...
— Connu des parents de celle que tu aimes et approuvé par eu.t, sans doute?...
— l'as encore...
LiV. 29. F. ROY, édit. - RoproduclioD ia>«rdll«. 2'J
— Ah! ah!...
— Mon bonheur... je peux même dire notre bonheur... dépend du père de celle que j'aime...
Le banquier resta muet.
Yaudame poursuivit :
— Si je n'ai pas parlé plus tôt, c'est que formuler une demande en mariage étant militaire ne devait me conduire qu'à un refus certain, du moins dans les circonstances où nous nous trouvons, un ordre de départ pouvant d'un jour à l'autre m'éloigner de France. — C'est pour cela surtout que j'ai résolu de donner ma démission... — Ne m'approuveB=vous pas"?
— Je te désapprouve absolument! — répliqua Verrière avec une raideur significative.
Vandame tressaillit et se sentit bouleversé jusqu'aux moelles.
Il en avait dit assez, croyait^il^ .pour être compris par son oncle.
Or celui-ci, au. lieu, de l'encourager, le rembarrait d'une façon presque brutale, et le mettait dans l'impossibilité absolue de s'expliquer plus fraa*chement.
Voyant son embarras et son trouble, le banquier fut certain qu'il ne s'était pas trompé^ et sa physionomie s'assombrit de plus en plus.
Pour des raisons — (raisons d'argent que. nos lecteurs connaissent déj.i) — il ne voulait; pas marier Angélique, ou tout au moins il ne voulait la marier que plus tard, quand elle serait majeure, espérant que d'ici là;il aurait trouvé moyen do combler la brèche si indélicatement faite par lui dans la fortune dont il possédait l'administration en qualité de père et do tuteur.
Après un momeatde silence, il prononça ces mots : - Tu ne m'as pas dit le nom de la jeune fille pour qui tu voudrais corn*mettre cette inexcusable folie...
— Son nom...
— Oui... — Est-ce un secret?
Vandame se sentait devenir pourpre.
Ses lèvres s'entr'ouvrirent pour parler... mais elles restèrent muettes. Le nom à' Angélique expira dans un souffle sans avoir été prononcé.
— Allons, — repilit, le banquier avec ironie, — je vois qu'il faudi'aïjue je parle moi-même puisque tu n'oses parler... — J'ai parfailemonl compris qu'il s'agissait de ma fille...
— Mon oncle... — murmura h; lieutenant la tète basse.
— 11 résulte de les cxplicalioiis que tu aimes Angéliijue et que tu es aimé d'elle... — continua Jules Verrière. — Ainsi donc, à mon insu, vousavez jugé convenable de mettre en scène, dans ma maison, un petit roman
d'amour!... — Oh! je sais que rien au monde ne pouvait être plus innocent, plus vertueusement sentimental, car tu es un garçon loyal et Angélique est une honnête fille; aussi.je ne t'en \eux pas autrement...
— Vous ne m'en voulez pas! — s'écria Vandame en relevant la tèt(\ — Mais alors, mon oncle, mon cher oncle, vous consentez...
— Je refuse.
Vandame pâlit.
— Vous refusez?... — balbutia-t-il.
— Nettement! carrément!... et tu devais t'y attendre... Plus d'une fois je t'ai parlé d'Angélique, de mes intentions sur elle, de l'époque à laquelle je me proposais de la marier... — Je ne changerai rien à ces projets... — Quand ma fille sera majeure, je m'occuperai de son établissement... — D'ici là les sentiments tendres que vous croyez éprouver l'un pour l'autre se seront modifiés sans doute, et seront redevenus la simple et bonne amitié d'un cousin [lour sa cousine, et réciproquement...
— ]Ne le croyez pas! — s'écria le jeune homme. — Nos sentiments resteront toujours les mêmes!
— Tant pis, puisqu'ils ne peuvent vous conduire absolument à rien...
— Donnez-moi du moins quelque espoir...
— Je ne le puis, persoime n'ayant le droit de compter sur le lendemain...
— .\insi, vous me défendez d'aimer Angélique?...
— Ce qui se passe au fond de ton âme ne me regarde pas, mais je compte sur ton honneur d'homme et de soldat pour ne point entretenir chez ma fille des espérances chimériques...
— Croyez-vous donc que je la rendrais malheureuse?... Aavez-vous pour moi ni estime, ni affection?
— Je t'aime et je t'estime, mais je te répète que dans deux années seulement je m'occuperai de l'avenir d'Angélique... — D'ici là, rien no me déciderait à modifier mon programme et à engager ma parole. — Tiens-toi cola pour dit, et n'en parlons plus!
— Me fermez-vous la porte de votre maison?
— Pas le moins du monde; ma maison te sera toujours ouverte, mais à la condition que tu ne songeras plus, ou tout au moins que tu paraîtras ne plus songer, à des projets que je désaïqirouve...
Vandame se leva, livide, tremblant, chancelant comme un homme dont une main impitoyable vient de briser les plus chères espérances
— C'est bieu... — murmura-t-il, — je vous obéirai...
— Je le sais à merveille, et la preuve que j'ai toute confiance en toi, c'est que je le permets de venir de temps en temps déjeuner ou dîner avec nous... Mais plus de démission, hein? — Allons, au revoir... - Nous nous retrouverons à celte maudite noce... si j'y vais...
Le banquier sortit du fumoir, laissant son neveu seul et consterné, passa dans sou appartement, prit son pardessus, ses ganls, sa canne, son chapeau, et quitta Ihôtel sans avoir revu sa fille.
Eugène Loiseau et Yictorine Béraud étaient partis depuis quelques minutes.
Angélique et sœur Marie attendaient avec anxiété l'issue de l'eutrelien de M. Verrière avec le lieutenant d'artillerie.
Angélique, debout auprès de la fenêtre, vit son père traverser la cour de l'hôtel et sortir.
Vandame ne l'accompagnait pas.
Elle pensa que le jeune homme allait venir la retrouver au salon, et elle attendit quelques instants. Mais, ne le voyant point paraître, elle se sentit oppressée par un douloureux pressentiment et, entraînant avec elle sœur Marie, elle se dirigea vers la pièce où avait eu lien l'entretien de son père et du lieutenant, et elle en ouvrit la porte.
Emile Vandame, les traits bouleversés, les paupières rougies, était toujours debout à la place où son interlocuteur l'avait laissé.
De grosses larmes coulaient une à une sur ses joues pâles.
En voyant Angélique, il se couvrit le visage de ses deux mains.
Il suffit d'un regard à la jeune fille pour comprendre ce qui venait de se passer.
Une douleur aiguë la mordit au cœur.
Elle fut obligée de se soutenir en s'appuyanl au bras de sœur Marie.
— Mon père n'a pas voulu vous entendre? — balbulia-t-elle d'une voix à peine distincte.
— Il m'a écouté... — répondit le jeune homme.
— Eh bien?...
— Eh bien! après m'avoir écouté, il m'a répondu : — Je compte sur ton honneur d'homme et de soldat pour ne point entretenir chez ma fille des espérances ch imcriques. . .
— Il a dit cela... — bégaya Angélique défaillante.
— Oui, et il a ajouté : — Dans deux années seulement, je m'occuperai de l'avenir de ma fille... D'ici là, rien ne me déciderait à modifier mon programme et à engager ma parole !
— Mou père a dit cela!... — répéta Angélique.
— J'ai prié... j'ai supplié... il a été inflexible... il n'a voulu me laisser nul espoir...
Angélique lit deux pas vers Emile Vandame, la tète haute, les yeux étincelants.
— .Alon père refuse d'engager sa parole I — s'ccria-t-ellc, — eh bien!
moi, je jure devant Dieu, qui nous entend, que je n'appartiendrai jamais qu'à vous !...
— Moi je vous ai promis d'être votre alliée, — murmura sœur .Marie, — je tiendrai ma promesse...
— L'honneur m'ordonne de tenir la mienne! — dit le lieutenant avec une émotion profonde. — Adieu !...
Il s'élança hors du boudoir, t-t quelques secondes plus tard il quittait l'hôtel.