‹ Le marchand de diamantsChapitre 7 sur 39 · X.LV · texte numérisé non relu

X.LV

Une violente secousse morale venait d'ébranler Angélique.

Le chagrin résultant pour elle de la déception inattendue n'était pas moindre que celui d'Emile Vandame.

En voyant le jeune homme s'éloigner, il lui sembla iju'un malheur irréparable venait de l'atteindre et qu'autour d'elle tout s'écroulait.

— Oh! Marie, chère Marie, — bégaya-t-elle en se laissant tomber dans les bras de la religieuse, — il part désespéré... Avec lui, c'est ma vie qui s'en va !... Mon père est bien cruel...

Elle défaillait; — une prostration complète succédait à l'énergie momentanée dont elle avait fait preuve; — elle semblait au moment de perdre connaissance.

Sœur Marie la soutint et la conduisit jusqu à un divan sur leijuel elle la fit doucement s'asseoir, eu murmurant d'une voix si basse que personne ne pût l'entendre :

— Pauvre chère mignonne, je veillerai sur ton bonheur, et Dieu me donnera la force de servir et de gagner ta cause...

Et elle prodigua ses soins à sa cousine, qui ne tarda point à reprendre coni{)lètemenl possession d'elle-même.

Mous avons quitté Charles Gérard, devenu Arnold Di-svignes, au moment où il venait de se mettre au lit, non pour dormir mais pour rélléchir, et pour chercher le moyen de parer au coup qui l'atteignait si rudement.

La situation était difficile, ou pour mieux dire inextricable.

11 avait beau la retourner dans tous les sens, il n'entrevoyait aucune solution satisfaisante.

Les cinijuante millions qu'il croyait tenir, qu'il considérait comme sa propriété légitime, lui échappaient.

Pendant plus de deux heures le misérable mit son imaginaliun à la torture pour trouver, pour inventer quelque moyen de les ressaisir...

;230 LE MAIICHAKD DE DMMANTS

Uae muraille se dressait devant lui, et malgré tous ses efforts il ne parvenait point à franchir cette muraille.

Irrité, énervé, découragé, il se leva sans avoir fermé l'œil.

Le moment approchait où la concierge allait venir, comme chaque matin, faire son ménage.

Il importait de ne point laisser sous ses yeux le paquet rapporté du ParciSaint-Mauret contenant les objets volés à Etienne Béraud.

En conséquence, il défit successivement la double enveloppe de grosse toile et le foulard, en relira ce qui s'y trouvait et plaça ce qui constituait sa fortune — (une véritable fortune pour tout autre que pour lui, qui rêvait cinquante millions) — dans le tiroir d'un meuble dont la clef ne le quittait pas.

En même temps que les billets de banque et le colfret renfermant pour deux millions de diamants et de perles, avaient été pris, nous le savons, le portefeuille et les lettres écrites par Etienne Béraud à l'Hôtel des Indes.

Arnold n'avait accordé à ces lettres qu'une très minime attention.

En les retrouvant sous sa main apr'es avoir serré les autres objets, il se dit :

— Voyons donc un peu ce que signifie cette volumineuse correspondance... — Je la brûlerai ensuite, car il est bien invraisemblable qu'elle puisse être pour moi d'un intérêt quelconque.

Et, prenant les lettres l'une après l'autre, il commença par jeter les yeux sur la susciiption de chacune d'elles.

Nous lirons ces suscriptions avec lui, car les lettres en question sontle véritable point de départ de notre récit, dont tout ce qui précède constitue en quelque sorte le prologue.

Arnold commença :

— «Monsieur Frédéric Bertin, mécanicien, rue Saint-Maur, n" li;j, à Paris. »

Il passa à une autre :

« — Monsieur Pierre Béraud, chiffonnier, avenue de Saiut-Ouen, villa des Deux-Mondes. »

Puis, successivement :

— «Monsieur La Fougère, directeur du théâtre desFantaisios-ilodernes, au théâtre. -

« Monsieur Eugène Loiseau, relieur, rue de Fleurus, n° 11.

« Mademoiselle Yictorine Béraud, fleuriste, rue de l'Ecolo-de^Iédecine, no22...

Après avoir lu ces deux dernières adresses, Arnold sintcrrompil.

— Voilà des noms que je suis sûr d'avoir entendus déjà... — Uù donc et dans quelles circonstances?

11 réfléchit pendant quelques secondes et poursuivit :

— J'y suis... je me souviens... c'était sur l'impériale de l'omnibus... il s'agissait d'un mariage... et à propos de ce mariage les noms d'Angélique Verrière et de son père ont été prononcés... (Qu'est-ce que ça signifie? — Bahl le contenu des lettres me l'apprendra sans doute...

Et il continua à passer en revuo les suscriptions.

— « Monsieur Paul Béraud, employé, rue de Seine, n" 27.

« Madame veuve Perrot, blanchisseuse, rue Garrean, numéro 17, à Montmartre.

a Madame veuve Ferron, marchande des quatre-saisons, rue des lîoufets, numéro 14.

« Mademoiselle Mélanie Gauthier, rue de Monceau, n" 26.

« Mademoiselle Jeanne Dessourdy, couturière, rue de Seine, numéro 27.

« M. Georges de Nervey, sans profession, rue de Miromesnil, n^oo.

« Madame la comtesse de IN'ei'vey, sans profession, même rue, même numéro.

« Monsieur Emile Vandamc, lieutenant au 7' régiment d'artillerie, en garnison à Vinci^nnes. »

Pour la seconde fois Arnold s'arrêta.

— Vandame, — murmura-t-il, — le lieutenant Vaiidame, c'est cet officier qui se permet d'aimer Angélique, et dont j'ai surpris la conversation avec un de SCS camarades en chemin de fer... — Etienne Béraud le connaissait donc? — Mais comment? — Voilà qui m'inquiète... — J'aurai probablement tout à l'heure le mot de l'énigme.

Il ne restait plus que deux lettres.

Arnold prit l'avant-denièn».

Sa surprise grandit dans des proportions faciles à comprendre quand il vit que celle-là portait l'adresse de M. Jules Verrière, banquier, boulevard Haussmann, a* .^4.

— Verrière! — dit-il presque à haute voi.\, — le père d'Angélique!... — C'est bien son nom... sa profession... sa demeure... ce ne peut être un autre que lui!... — Que contient donc celte lettre?...

Il déchira l'enveloppe, en tira la feuille de papier qu'elle renfermait, la déplia et lut :

«.Monsieur,

« J'ai à vous communiquer une chose de la plus haute importance pour vous.

« Il &'agit d'une fortune à laqui'lle vous avez droit et que je suis chargé de vous remettre.

« Veuillez donc, je vous prie, vous rendre après-demain, lo mai, à six heures du soir, au restaurant du père Lathuile, avenue de Clichy. — Nous y dînerons ensemble, et vous n'aurez pas lieu de vous repentir d'avoir accepté une invitation qui peut, j'en conviens volontiers, vous sembler singulière.

« Je me permets de compter sur vous et je vous adresse mes salutations.

« Calcutta. »

— Calcutta!... — répétale jeune homme. — Etienne Bérauda signé Calcutta! — Cette invitation me paraît, à moi, plus que singulière... elle ressemble à une plaisanterie d'assez mauvais goût... — Verrière l'aurai t-il acceptée?...

La dernière lettre était adressée à M"*^ Angélique Verrière.

Il la décacheta.

Son contenu était identiquement pareil au contenu de celle que nous venons de reproduire.

Les autres, interrogées successivement, contenaient les mêmes phrases.

Le visage d'Arnold exprimait la stupeur. ° Soudain ce visage s'éclaira.

— J'y suis ! — murmura l'ex-secrétaire do John Mortimer en se frappant le front, — tous ces gens sont, à un degré quelconque, les parents d'Etienne Béraud, ceux dont il parlait là-bas, chez mon patron, et à qui il voulait de son vivant distribuer sa fortune! — l'imbécile! — il leur donnait rendez-vous sans se nommer afin de jouir de leur surprise quand il se serait fait connaître... — Aujourd'hui qu'il est mort, tous ces gens-là sont ses héritiers! — Ils ont le droit de se partager les cinquante et un millions sur lesquels je comptais et pour lesquels j'ai joué ma tête !

Après un silence il reprit, tout en interrogeant de nouveau les cases du portefeuille de l'ex-marchand de diamants, afin de s'assurer qu'il ne contenait aucun autre papier :

— Se partager les cinquante et un millions!... — 31ais pour réclamer cet héritage, il faudrait que chacun des héritiers sût qu'Etienne Béraud, disparu depuis trente-cinq années, existait, avait fait fortune, et que présentement il est mort... et cela personne au monde, excepté moi, ne le sait... personne au monde ne peut le...

Arnold n'acheva point sa phrase.

Un papier timbré, plié en quatre, venait de s'échapper d'une poche encore inexplorée du portefeuille, et de tomber sur la table.

L'assassin l'ayant ramassé, le déplia, y jeta les yeux et s'écria :

— Un testament!...

LE MAJlCliAND DK DIAMANTS

Elle les reçut avec une exubérante cordialité

En effet la feuille de [tapier tombée portail en tète ces quatre mots ;

<■ ClXl KST MON TESTAME.NT »

Au-dessous s'étalaieul les iijjnes suivantes :

« Moi, soussif^né, sain de corps et desprit, déclare que je veux (lu'aussilôt après ma mort, dans le cas où je viendrais ù mourir, sans avoir pu Liv. 30. 30

234 LE MAIICIIA-XD DE DIAMAXTS

réaliser certaines intentions qu'il est inutile de mentionner ici, ma fortune, consistant en une somme de cinquante et un millions, déposés à la maison de banque Rolhschild, soit partaj^ée également entre les personnes dont les noms suivent et qui, toules, sont mes parents à un degré quelconque. »

Le testament reproduisait les noms tracés sur les enveloppes des lettres, et concluait ainsi :

« En cas de mort d'une ou de plusieurs des personnes ci-dessus dénommées, la part qui reviendrait à cliacune d'elles serait réversible sur mes autres héritiers, toujours par portions égales.

« Fait à iVlarseiile, le 9 mai 1884.

« Etie.nxe Béhaud. »

— Ah 1 il avait bien pris ses mesures!... — murmura le misérable, — il ayaii. tout prévu! — Voilà un acte qu'il est bon d'avoir entre les mains... •r-:^ij;qi sait"?...

Arnold cessa de parler. — Sa lète se penclia sur sa poitrine. — Il s'absorba dans une rêverie profonde.

Au bout de quelques minutes, il releva la tête. — Son front jilissé se dérida ; — un éclair s'alluma dans ses prunelles, tandis qu'un étrange sourire écartait ses lèvres.

Oue se passait-il eu lui? — Avait-il trouvé le mojen de s'emparer des millions déposés à la maison de banque du baron de RollischilJ "?

A celte question, la suite de notre récit répondra.

Arnold quitta son siège, serra le testament d'Etienne Béraud et les lettres écrites par celui-ci à ses héritiers, dans le meuble où il avait placé les objets rapportés de la villa du Parc-Sainl-Maur, prit deux liasses de billets de banque et revêtit le costume anglais avec lequel nous l'avons déjà vu plus d'une fois se travestir et qui lui donnait l'apparence d'un parfait cockncy des bords de la Tamise.

Ainsi vêtu, il f|uilla son jtavillon par la jiorte donnant sur le boulevard Beaumarchais.

Une fois dehors il tira son portefeuille et chercha l'adresse du notaire chez lequel le vendeur de propriétés du Parc-Saint-Maur devait avoir fait préparer l'acte d'acquisition de la villa de l'avenue de l'iLcho.

Ce notaire se nommait Borlhier cl demeurait rue de Rivoli.

Arnold se rendit à réliidc.

L'acte tout prèl, sii^né par le propriétaire actuel, n'attendait que la signature de l'acquéreur.

L'ex-employé de la banque Morlimer and C° signa du nom de Wi/llniiis Scott, — (nom qu'il avait pris pour conclure, nos lecteurs se le rappellent peut-être), — paya le prix convenu et se trouva légitimement possesseur de la maison où l'eÛVoyable assassinat d'I'^lienne Béraud avait été commis.

Eu sortant de l'étade il se fit conduire au chemin de fer de Vincennes et prit un billet pour le Parc-Saint-Maur.

L'n sentiment de curiosité farouche et insurmontable le poussait, comme tous les meurtriers d'ailleurs, à revoir le théâtre du crime.

Il parcourut froidement en plein jour les pièces où s'était accompli le drame nocturne auquel nous avons assisté, traversa le jardin et descendit <]ans la carrière abandonnée où reposail, dans sa fosse inconnue, le cadavre de l'f ncien marchand de diamants.

l'as une trace du crime ne pouvait mettre la justice sur la piste du ■criuiiuel.

Les petits oiseaux chantaient dans le jardin plein de soleil.

La paix profonde de la campagne entourait la demeure inhabitée.

— Maintenant, la maison m'appartient... — murmura le misérable avec une expression de triomphe. — Personne n'y entrera sans ma volonté. — Je défierais toutes les polices du monde de venir chercher ici le corps d'Ëlienne Béraud, et les herbes sauvages pousseront sur ce corps jusqu'au jour où mon intérêt voudra qu'on le retrouve alin que la mort soit constatée et que la succession soit ouverte... — Ce jour viendra !

Arnold remonta la pente abrupte, ferma les portes de la villa et sortit du jardin, dont il ferma également la porte.

Il retournait à Paris, non pas en chemin de fer, mais à pied.

Il avait besoin de grand air, de mouvement, de solitude.

Tout en concentrant ses pensées sur cet objet unique : /a possession des millions d'Klienne Béraud, il gagna Joinville, puis le bois de Vincennes et enfin il atteignit Sainl-Maïulé.

Là il sentit que son estomac, auquel depuis de longues heures il n'avait point songé, criait famine.

11 regarda sa montre.

Les aiguilles indiquaient quatre heures du soir.

— Ah ! diable ! — murmura-l il, — je crois qu'il est temps de déjeuner! Jetant alors un regard autour de lui, il s'aperçut qu'il se trouvait juste

en face d'un grand restaurant, ayant pour enseigne ces mots :

Au S.\LO.N DliS Fa.millks.

Le restaurant dont il s'agit possède une notoriété très grande, car il réunit la triple spécialité des repas de noces, des repas de corps et des banquets politiques.

Arnold en franchit le seuil.

Un garçon s'avança vers lui et lui demanda :

— Monsieur désire dîner?

— Aoh 1 no! — répondit le faux Anglais avec son meilleur accent britannique. — Pas dîner... déjeuner... Je n'avais rien pris encore de cette jour...

Le garçon désigna une vaste salle garnie de petites tables et reprit :

— Si milord veut se donner la peine de s'asseoir et de faire son menu, je le servirai dans l'instant.

— Aoh I J'ai volé manger ce que voo volé donner à moa. — Je havé toot h fait beaucoup grandement faim...

— Je proposerai à milord un filet de sole bien frais, une côtelette aux pommes soufflées, un pigeon, des petits pois, une salade, un fruit, un fromage... — Cela suffira-t-il "?...

— Aoh ! yes... — Je été très contente de le petite menu...

— Quel vin boira milord?...

— Donnez à moa le meilleur...

— Bordeaux ou bourgogne?

— Tooles les deuxes.

— Nous disons alors une j)onlet-ca?icl et une pomard?...

— Aoh ! yes !...

— Je vais servir à milord quelques hors-d'œuvre pour le distraire en attendant le poisson...

— Aoh ! yes I...

Arnold s'installa à l'une des tables de la vaste salle où il se trouva seul, l'heure à laquelle les habitués du Salon des Familles venaient prendre leur repas était encore éloignée. — Celte table se trouvait à côté d'une petite pièce où le patron de l'établissement recevait les commandes et faisait ses comptes.

L'assassin d'Etienne Béraud commença son repas de fort bon appétit, s'observant toujours, veillant sur ses moindres mouvements, et conservant cette raideur caractéristique dont les sujets de la reine Victoria semblent avoir le privilège, sinon le monopole.

Nous le laisserons déjeuner.

Eugène Loiseau le relieur, et la lleuriste Viclorine Béraud, en (juillant l'hôtel de Jules Verrière s'étaient rendus rue de Miromesnil, chez Georges de Nervey, l'un de leurs arrière-cousins par alliance.

Loiseau voulait que la famille entière assistât à son mariage; — ceci, nous le savons, passait chez lui à l'élat d'idée fixe.

Georges de Nervey appartenait à celte catégorie de eunes gens que l'on a successivement appelés gaîidiîis, cocodès, gommeiix. poisseux, etc.

Dans tout le cours de sa vie il n'avait vu que deux ou trois fois sou arrière-cousin dont un double abîme le séparait, selon lui, — la difTéreiice des castes et l'inégalité des positions sociales.

L'invitation d'Euaène Loiseau et de Yictorine l'amusa prodigieusement.

Il considéra comme un plaisir e.vcenlrique, un régal tout nouveau et fort agréablement pimenté, le fait d'assister dans un restaurant ultra-populaire à une noce de petites gens, lui la fleur du v'ian ; lui ne sortant jamais du bécarre absolu !

Bref, il accepta avec la plus bienveillante condescendance, mais il accepta en excusant sa mère qui, fort souffrante, n'était point visible et ne pourrait l'accompagner.

Georges de Nervey représentant à lui seul une branche de la famille, cela suffisait à Eugène Loiseau qui se dirigea, toujours en compagnie de sa fiancée, vers la rue de Monceau.

Ils allaient chez Mélanie Gauthier, une de leurs parentes.

Mélanie Gauthier avait, depuis plusieurs années, quitté la sphère modeste où elle était née, pour vivre eu marge de la société et devenir ce qu'on appelle une déclassée.

Elle avait tout d'abord débuté au théâtre, sans y obtenir d'autres succès que des succès de beauté.

Cessant de croire à son avenir dramatique et renonçant à la scène, elle s'était consacrée à la galanterie et n'avait point lardé à se trouver e/i vedette dans le monde des horizontales.

Elle habitait, rue de Monceau, un polit hôtel particulier très coquet.

Depuis plus de trois ans elle n'avait vu ni le relieur, ni la fleuriste, dont les habitudes et les exigences de sa vie nouvelle l'éloignaienl naturellement.

Enchantée de leur visite et prodigieusement flattée de leur iuvitatiuii, elle les reçut avec une exubérante cordialité.

L'idée d'assister à une noce d'ouvriers lui semblait la chose du monde la plus gaie, la plus réjouissante.

Elle s'en réjouit davantage encore quand elle apprit que Georges de Nervey serait de la fête, car il existait entre elle etlejeunn huuime une liaison dont nous ne tarderons point ii nous occuper.

Vers trois heures de l'après-midi, les deux fiancés se trouvèrent libres, les visites de rigueur étant terminées.

— Qu'est-ce que nous allons faire présentement? — demanda Yictorine. — D'abord, moi, je ne retourne pas chez ma patronne aujourd'hui.

— Nous avons bien d'auUes rhals à foiielter que ta palntnne, ma bichi'lti^ ! — répoiiilil le r(?lieur. — Il nous reste à nous occuper d'un point particulièrement essentiel.

— Lequel ?

— Celui du restauranloù nous ferons nopces et festins, en l'honneur de la solennité du grand jour où monsieur le maire et monsieur le curé, l'un en surplis, l'autre en écharpe, nous donneront la permission de faire dodo sur le même oreiller.

Victorine se crut obligée de baisser les yeux, tout en souriant à la dérobée.

Euj^ène Loiseau continua :

— Je le propose d'y aller carrément de notre promenade à Saint-Mandé.

— Le S'i/un i/es Fami//es el le bois de Yincennes ont paru plaire lieaucoup à la cousine Angélique Verrière... — Choisissons donc le Salo?i des Familles et allons-v dîner pour nous entendre avec le patron. — Ça te va-t-il ?

— ('a me va, puisque ça te va!...

— A la bonne heure!... Voilà une vraie réponse!... — L'obéissance passive doit être la règle de toute bonne femme qui aime bien son mari...

— Prenons un fiacre... Je suis d'humeur aujourd'hui à ne nous rien refuser! Tant pis...

Cinq heures sonnaient au moment où les deux futurs époux entrèrent dans le restauranloù Arnold Desvignes, costumé et grimé en Anglais, était encore attablé.

Ils se sentaient heureux, et leur surexcitation joyeuse ressemblait à de la griserie.

Songez donc!...

A leur noce d'ouvrier relieur et d'ouvrière fleuriste, il y aurait un banquier et sa lille, un directeur de théâtre, un vicomte, un officier d'artillerie!

Cela flattait outre mesure leur amour-propre et chatouillait h'ur vanité.

Loiseau et Victorine se réjouissaient d'épater les petits et les humbles de la famille, ceux qui portaient la hotte ou poussaient la charrette.

Ce n'était point précisément là un bon sentiment, nous ne faisons nulle difficulté d'en convenir, mais l7iom/ne n'est point parfait ! comme le démontrait péremptoirement, sous ce titre, une pièce du répertoire des Variétés.

Les doux jeuaes gens, se tenant par le bras, franchirent le seuil de la grande salle.

LE MAIICIIAJSD DK DIAMANTS 239

XLVH

— Donjour, tout le monde... — fit Eugène Loiseau en onirnnt.

Le tout le monde se composait du patron de l'établis-senient faisant des comptes dans le cabinet vilré, et du garçon qui se tonait en ce nionicnlprès d" Arnold.

Ce garçon vint à la rencontre des nouveaux venus.

— Monsieur et madame veulent dîner sans doute ? — leur demanda-t-il.

— Oui, mon brave... — répondit lùigène. — Un petit dîner soigné qui nous donne l'idée de votre cui&ine dont nous commanderons un menu monstre samedi prochain.

— Très bien, monsieur, très bien... — Repis de famille?... — r Repas de noce.

— Parfait... ça regarde le patron... lié! patron!

Le propriétaire de l'établissement avait entendu ce qui précède. — 11 sortit du cabinet vitré, salua et dit:

— S'agit-il d'un pique-nique?

— Un pique-nique! — s'écria Victorine avec une indignation comique. — \ous plaisantez, monsieur? — Nous invitons nos parents, nos amis, et nous ne les faisons pas payer!...

— C'était une simple question, madame... — répliqua le restaurateur. — Voulez-vous que nous causions du repas de noce avant ou après votre dîner ?

— Avant... — répondit Loiseau, — pendant qu'on Udiis servira...

— Vous me permettrez alors de vous olfrir un apéritif que nous prendrons tout en nous entendant...

— Nous vous le permettrons...

— (Choisissez donc une de ces tables et inslalb-z-vous.

— .Nous allons nous mettre là.

Le jt'uue relieur désignait une table toute voisine de cdle où le faux Anglais achevait son dessert.

La veille, sur l'impériale de l'omnibus, Arnold n'avait pas vu le visage d'Eugène Loiseau, qui lui tournait le dos, ainsi que Mi>ticot. — Il ne pouvait doue le reconnaître.

— Vermouth'? madère? bitter? absinthe? amer Picon? — lit le restaurateur. — Que préférez-vous, monsieur cl madame?

— Je prendrai une petite verte, — dit F^oiseau. Victorine inlervinl.

— Oh! non... non,... pas de veiie, je t'en prie ! — s"écria-t-elle. — Tu aimes trop l'absinllie, ijui est un poison à ce qu'on assure, et tu deviens méchant quand tu en as bu... — Souviens-toi que tu m'as promis de n'en plus goûter à partir du jour de la publication de nos bans... — Nos bans sont publiés... — Un homme n'a que sa parole!...

— C'est bon... c'est bon... ne le lâche pas, la bourgeoise... c'est trop tôt!... — J'ai promis, je tiendrai... Zut à l'absinlhe !... n'en faut plus I...

— Donnez-moi donc un madère, puisque vous avez l'amabilité de me laisser ce choix...

— Et madame?

— Un madère aussi...

— Trois madères, alors.

Le patron fit un signe au garçon qui s'éloigna en répétant d'une voix de basse-taille :

— Trois madères !... boum !...

Les petits verres remplis du liquide fabriqué à Cette furent apportés. — Le patron s'assit en face de ses clients, trinqua et demanda :

— Alors il vous faudra un salon?

— Oui...

— Pour quel jour?

— Pour samedi.

— Combien de couverts?...

— Je vais vous dire ça ! — répondit Loiseau. — J'ai sur moi la liste de mes invités...

Il lira de sa poche un papit-r qu'il déplia.

— Compte sur tes doigts, Victorine, — fit-il en s'adressanl ;\ la fleuriste,

— moi je vais appeler les noms...

Et il commença, non sans oi-gueil, car il s'attendait à épater le restaurateur :

— Noire oncle le banquier Jules Verrière.

« Sa fille Angélique, notre cousine... en voilà déjà deux...

En entendant ces noms Arnold, qui plongé dans sa rêverie n'accordait aucune attention aux paroles échangées si près de lui, fit un mouvement brusque et, dressant l'oreille, écoula.

Il se demandait en même temps :

— Par quel hasard cet homme parle-t-il de Verrière et d'Angélique?... Eugène Loiseau reprit :

— Le lieutenant d'artillerie Emile Vandame... Arnold tressaillit de nouveau.

— Le vicomte Georges de Nervey... — poursuivit le relieur. » La Fougère, directeur de Ihéàtre...

LE M ART. Il AND DE DIAMANTS

™^!Ti

Wi

, C' f^-^itri J^l^M\

Voici lous les noms de lu famille : une liipuléc, comme vous voyez.

LlV. 31. F. nOY, cdil. — ItiliroUutUouicileraiU).

« Paul Béraud...

« A euve Perrol...

« Pierre Béiaiul...

M rrédéric Berlin...

« Yeuve Ferroii...

« Mélanie Gauthier...

« Jeanne Dessourily...

a Sa miochelte...

« Toi...

« Moi...

«( Voilà [jour la famille... une tripotée, comme vous voyez... — ils y seront tous... .Notre noce sera comiilèle. — Maintenant, les amis... « Le père Bidard...

« Sa femme...

« Sa fille...

« M. Berly...

« Sa femme...

« Son lils...

« Paul .Mignon...

« Charles Bigiid...

« Barthélémy...

« Samson...

(. Mislicot... — Voilii...

— Eh bien! eh hirn ! et ton patron que tu oublies!... — s'écria la fleuriste, — et ma patronne !... et son mari !...

— ("est trois personnes de plus...

— Total ? — demanda le restaurateur.

— Tr('nte personnes.

— Déjeuner ou diner '.'

— Les deux.

— Youlez-vous èlre bien servis?... Mais, là, en qui s'apiielle bien servis?

— Je vous écoule ! — On ne se marie (ju'uue fois, du moins il faut l'espérer, et on n'a pas toujours des banquiers, des vicomtes et des officiers dans le militaire, à ses noces!...

— Voulez-vous connaître eu détail le nn'nu que je \ous servirai ?

— Inutile, î-uflira que ça soit dans le soigné...

— l'^l dans des pri.x doux... — insinua Victorine, (]ui, en sa qualité de femme, ne perdait point de vue l'économie.

— Soyez paisible... — J'ai b- mériti- Ijien connu de faire les choses tiès gentiment, pour pas trop d'argent... — lue bouteille de vin grand ordinairn

244 LE MAUCH.VxND DE DIAMANTS

pour chaque convive... une bouteille de mâcon vieux pour trois... une de médoc pour quatre et une de Champagne pour cinq.,.

— C'est suffisant... — dit la fleuriste.

— D'ailleurs, nous demanderons des suppléments s'il y a lieu... — ajouta Loiseau.

— Ça nous coûtera?

— Dix francs par lête pour les deux repas.

— Et ça sera chic?

— Les choses seront faites consciencieusement, mais si vous voulez mellre douze francs, ça sera mieux...

— Hall! mettons douze francs! — répondit Eugène Loiseau avec entraînement. — Je ne serai par fâché d'épater le banquier et le vicomte... le banquier surtout, lui qui fait lant d'épaté !... — C'est un poseur, mon oncle, parce qu'il a le sac ! — Ce malin, quand nous sommes arrivés chez lui, il avait l'air de faire le malin avec ses tasses à café minces comme du papier, larges comme un dé à coudre, et où il y a tout au plus pour deux sous do moka! — Vous nous donnerez des tasses, à nous, monsieur le restaurateur, en porcelaine solide et qui tiennent beaucoup! — Va pour douze francs. — Nous sommes trente. . . trente multiplié par douze donnent trois cent soixante francs... — Pas besoin d'être banquier comme mon oncle pour savoir compter de tèle... — Je vais vous remettre un acompte...

— C'est l'usage.

— Combien?... Deux cents francs?

— Si vous voulez.

— Donne deux cents francs à monsieur, ma petite femme future... C'est toi qui tiens la bourse...

— Et c'est moi qui la tiendrai toujours... Tu me l'as promis...

— C'est juré! — As pas peur!... Toutes mes semaines rappliqueront recta! — Pas un radis chez le mastroquel!... — Je me range définitivement et sans remise! Je veux concourir pour les prix de vertu et devenir membre influent des Sociétés de tempérance!... — Hein I... c'est rigolo tout de même !...

— Voici deux cents francs, monsieur... — dit la fleuriste en ouvrant son porte-monnaie et en alignant dix louis devant le restaurateur, qui s'empressa de les empocher et d'en donner reçu à Viclorine; puis il ajouta:

— L'heure du déjeuner?

— Une heure et demie... — le dîner à sept heures...

— Entendu...

— Et que le service soit fait lestement, hein ? — Ça jette un froid quand ça Iraine...

— Vous serez contents. — Je vous mettrai un garçon d'extra...

Lt: MARCIIAM) DE DIAMANTS 243

— Une g;rande salle, surtout !

— La plus grande. — Kst-ce que vous danserez ?

— Je vous crois, qu'on danser.i, mon petit père ! — Ça serait du joli si on nt' pinçait pas son léger cavalier seul à notre mariage...

— Très bien... — II y aura un piano... — On va vous servir... Le restaurateur disparut.

Eugène Loiseau reprit, en s'adressant à sa future :

— Domain matin, j'irai trouver le père Loriot... — C'est lui qui nous fournira les voilures pour la journée... et je veux que ce soit lui personnellement qui nous conduise à la mairie et à l'église...

— Tiens, pourquoi donc ça?

— Parce que c'est un chançard, le père Loriot !... Il a toujours eu de la veine!... Je voudrais même qu'il nous conduisit dans sou l'amcu.x (iacre dont on a écrit l'histoire... tu sais bien...

— .Moi, non... quelle histoire?

— Rappelle-toi donc... Tout le monde a lu ça! Le Fiacre u" 13 !...

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